‹ Vingt contes nouveauxChapitre 17 sur 19 · LE SOIR D AUTOMNE I · texte numérisé non relu

LE SOIR D AUTOMNE I

— Quelle bonne idée que tu as eue, mon mini y et que je t'aime !

Houp ! en route pour la forêt. D faut se dépêcher, car en octobre la nuit vient vite. Et les voilà partis par un chemin sous les arbres, humide et sombre, où l'on marche dans les feuilles pourries ; mais, sur leurs têtes, les étincelles criblent les branches et, par les éclaircies, on voit de l'azur. Croua! croua! puis un grand bruit d'ailes. C'est une bande de corbeaux qui s'envolent; et de temps en temps, loin, très loin, éclate le coup de fusil d'un chasseur. Ils vont, les Parisiens ! ils aspirent la senteur des bois. — «Vois donc, des bruyères encore roses ! * — Et Lucie s'agenouille pour glaner les dernières fleurettes, et Michel, le feutre en arrière, décapite avec sa canne les gros champignons, verts de' poison, au pied des chênes.

Il s'attarde, parfois, pour voir la jeune femme aller, tout heureuse, devant lui. Qu'elle est fine et mignonne, dans sa robe brune! Comme elle marche bien, et quelle taille de déesse du Primatice ! Mais voilà qu'elle s'arrête encore sur le bord du chemin; elle se retourne pour appeler son compagnon: «Ah! des noisettes! », et elle est si gracieuse en se penchant pour les cueillir, qu'il accourt, qu'il l'enlace et qu'il la baise longuement sur la nuque, dans les frisons d'or.

— Ah! mon miniy tu m'as fait peur!

Ils courent ainsi tout le jour, descendant gaiement les chemins creux où l'écho répète leurs rires, s'encourageant de la voix à grimper les sentiers de chèvres, dans les rochers, où le pied glisse sur les aiguilles de pin, devenant tout à coup silencieux sous la solennité des hautes futaies; et, quand il s'arrête devant un point de vue, elle s'appuie sur son bras, un peu lasse et comme ivre.

Enfin, le soir les surprend près du grand étang.

Lucie s'est assise sur un orme renversé, et Michel est à ses pieds, couché dans la mousse et la tète posée sur les genoux de son amie, qui a ôté l'un de ses gants et lui caresse les cheveux.

L'heure est exquise. Pas une brise, pas un nuage. Le calme soleil descend dans un ciel pareil à du lait qui serait bleu, et le paisible étang, comme un miroir d'acier, reflète les grands arbres immobiles.

Michel se sent envahir par un attendrissement sans Umites; il lui semble que tout son passé n'existe plus et qu'il n'y a jamais eu dans sa vie que cette minute. Son cœur blasé qu'a rajeuni un instant la nature, son cœur, comme une rose tardive, fait un effort pour s'ouvrir. H appuie sur le poignet de Lucie un long, un tendre baiser, et, pour la première fois, il prononce le mot que, dans sa noble horreur du mensonge, il n'a pas dit depuis tant d'années :

LE SOIR d'automne I95

— Je t'aime !

Mais, à ce moment précis, le soleil plonge de l'autre côté de l'étang, derrière la ligne noire des sapins. Tout à la fois — l'eau, le ciel, les arbres et le cœur de cet homme, hélas ! — tout à la fois se refroidit. Lucie, qui regarde son amant dans les yeux, y voit passer ce frisson, et, avec le besoin de vérité des simples et la calme résignation des humbles, elle lui répond de sa voix sourde et comme brisée :

— Non, mon miniy vous ne m'aimez pas- . . C'est moi qui vous aime !

Lucie aime toujours Michel, qui se laisse aimer. Mais si la reprise en mineur du motif de sa dernière valse exprime un sentiment de douleur désespérée, c'est que le musicien a traduit dans ces quelques notes les tristes mots prononcés par la jeune femme au bord de Tétang, après le soleil couché; et c'est aussi pourquoi cette valse, qu'on ne peut entendre sans que les larmes viennent aux yeux, est intitulée : Le Soir d'automne.

La vieille Tunique

l'époque où j'étais expéditionnaire dans les bureaux du ministère de la guerre, j'avais pour collègue et pour camarade de-pièce un nommé Jean Vidal, ancien sous-officier, amputé du bras gauche pendant la campagne d'Italie, mais à qui restait encore sa main droite, sa « belle main » de fourrier, avec laquelle il exécutait des merveilles calligraphiques en ronde, en bâtarde, en gothique, et dessinait, d'un seul trait de plume, un petit oiseau dans le paraphe de sa signature.

Un digne homme, ce Vidal ! Le type du vieux soldat, probe et pur. Bien qu'il eût à peine quarante ans et que de rares poils gris apparussent dans sa barbiche blonde d'ancieh zouave, déjà nous l'appelions tous, au bureau, le père Vidal, mais

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