‹ Vingt contes nouveauxChapitre 3 sur 19 · L ENFANT-BIBELOT IO · texte numérisé non relu

L ENFANT-BIBELOT IO

Taccouchée, dès que le jeune académicien poussa ses premiers Vagissements.

La nourrice était là, choisie d'avance par le « prince de la science. » C'était une Picarde aux hanches énormes, à la gorge monstrueuse, au teint d'abricot crotté, avec un bonnet de servante d'hôpital et une robe de cotonnade à fleurs, qui faisait horreur à voir.

— Vous êtes aflFreuse^ ma chère... Mais on vous arrangera.

On y songea tout de suite. Justement la femme de chambre, qui avait « fait » les plages bretonnes avec Madame, se souvenait du costume des femmes de Concameau.

— Madame se rappelle... Le gilet et la veste bleue sans manches, un peu comme les zouaves, avec un galon jaune qui dessine les épaules.

— Vous avez raison, Fanny... Et puis le bonnet est superbe.

Quinze jours après — c'était une admirable fin d'avril, où les marronniers des jardins publics avaient leurs grappes de fleurs blanches et roses, —

la nourrice du fils de M°** Tichler faisait sensation au parc Monceau. Avec la coiflfe des sardinières, --^ un peintre, ami de la maison, avait fait un petit croquis — la Picarde ressemblait à une frégate de 'quatre-vingts canons, marchant vent arrière et ayant mis dehors tous ses focs et toutes ses bonnettes. La belle M™* Cerf, qui venait d'avoir une petite fille, essaya de lutter et habilla sa nourrice en Frisonne, avec un casque d'or. Mais toutes les mamans tombèrent d'accord pour trouver que le costume breton avait bien plus de « genre » . Ce fut un « four » pour M"*^ Cerf.

Cependant le bébé, enfoui sous les dentelles, perdait chaque jour un peu de sa physionomie d' archiviste-paléographe, vieilli à déchifirer les cartulaires duKII"* siècle. Il commençait à saisir dans sa petite main de singe, avec une singulière énergie, le gros doigt rugueux de sa nourrice ; sa bouche ébauchait le sourire si bonhomme des tout petits, et ses yeux, grands ouverts maintenant, étaient de ce bleu adorable qui nous prouve bien que les enfants viennent du ciel.

Pour le coup, sa mère se mit presque à l'aimer. Après tout, elle n'avait jamais eu de plus belle poupée, quand elle était petite, et c'était bien plus gentil que les bébés à tête d'émail à qui l'on presse le ventre pour leur faire dire : Papa, maman. On redoubla de coquetterie et il n'y eut jamais de nour-

l'enfant- BIBELOT III

risson mieux paré. Le baptême eut lieu — tous ces Juifs sont convertis, ou à peu près, — et ce fut une mitraille de dragées. Sedelmayer, le parrain, était bien un peu embarrassé pour le Credo^ mais la cérémonie se passa dans une église élégante — Saint- Augustin ou la Trinité — et le prêtre, bon Parisien sceptique, arrangea les choses en disant tout d'une haleine :

— Voulez-vous être chrétien ? Dites : Je le veux. Renoncez-vous aux pompes de Satan ? Dites : J'y renonce. Récitez avec moi le Credo. Credo in unum Deurriy bla, bla, bla, bla, bla, et vitam aternam. Amen,

M"* Tichler avait, ce jour-là, un charmant chapeau et tout se passa à merveille.

En vérité, la vieille M"*' Bader, que tous ces messieurs détestent pour son habitude de tricher au whist, était une bien méchante femme. Elle avait calomnié M°® Tichler. Cette pauvre petite femme ! Elle adore son bébé, n'est-ce pas, ma chère ?

Oui, elle l'aimait, mais comme lin bibelot, rien de plus, comme un bibelot, pas davantage. Car vous n'en doutez pas, une personne aussi élégante, aussi c< moderne » — mon Dieu, comme on abuse de ce mot-là ! — une personne qui était si bien « dans le mouvement » était folle de bric-à-brac. C'est la manie du jour, qui n'a aucun rapport avec le sentiment de l'art, mais qui permet à la plupart

des gens riches de faire croire à leurs amis et de se persuader à eux-mêmes qu'ils ont le goût du rare et du délicat, et de remplir ainsi le vide effroyable de leur esprit et de leur cœur.

-^ Vous devinez donc que les bibelots encombraient boudoirs et salons chez M™* Tichler ; c'était même fort gênant, et, quand on venait à son «jour», il fallait surveiller ses moindres mouvements, dans la crainte de casser un verre de Murano ou un vieux Rouen à la corne, sans compter que les sièges, tous « [d'époque » par exemple, étaient incommDdes comme des instruments de torture. Le japonisme sévissait aussi dans la maison; M™* Tichler avait même initié quelque peu son mari aux bronzes et aux « cloisonnés », et l'on pouvait parfois rencontrer l'ancien « chand d'habits » à l'hôtel Drouot, disputant à des rivaux, au feu des enchères, un lot d'albums ou de gardes de sabre.

Donc le petit Gustave devint un bibelot, le plus beau bibelot de la collection de la jolie M°^® Tichler. Dès qu'il sut marcher, sa mère donna un libre

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