L ENFANT-BIBELOT II
— Ah ! ma chère, quel grand garçon vous avez là!... Comme cela nous vieillit !
Si bien qu'on a fourré Gustave au collège et qu'en octobre dernier — comme le temps passe ! — il a commencé sa seconde.
C'est maintenant un grand « potache » d'une quinzaine d'années au moins. Abruti par l'internat, il est un détestable élève, qui se cache dans les coins pour fumer des cordons de soulier et qui est constamment privé de sortie. Mais sa mère ne se plaint pas trop de ce 'détail; elle aime autant ne pas montrer ce collégien en pantalon trop court. Lorsque, par hasard, il n'est pas en retenue, le dimanche, et qu'il arrive à la maison, — il n'a pas de chance, — ses parents dînent en ville. On lui met son couvert au bout de la grande table, dans l'immense salle à manger. Puis il attend, au milieu du salon vide, mal éclairé d'une seule lampe, que le valet de chambre vienne le prendre pour le reconduire au lycée, et, voyant luire vaguement dans l'ombre la grande toile de VEnfant Blanc qui lui rappelle le temps où sa mère paraissait l'aimer, il pleure, ce grand garçon à qui il pousse déjà des moustaches!
Pauvre enfant-bibelot, qui as cessé de plaire !
La Brosse aux Miettes
'est la brosse aux miettes qui a fait tout
le mal.
Vous savez bien... La brosse de crin
blanc, à dos et à manche d'ivoire, en forme de faucille ou de sabre turc, avec laquelle, à la fin des dîners bourgeois, avant le dessert, la bonne, et quelquefois la « dame » ou la « demoiselle » de la maison, balaie les miettes de pain restées sur la nappe, auprès de chaque convive, en faisant le tour de la table.
Eh bien, c'est elle qui m'a perdu.
Je ne songeais nullement à me marier. A vingthuit ans, n'est-ce pas? j'avais bien le temps d'y penser. Mon chef de bureau, — un excellent homme qui imitait ma signature sur la feuille de
présence, quand j'étais en retard, — me l'avait dit bien des fois :
— A votre place, je ne me marierais pas... Ce n'est pas parce que je suis séparé de ma femme depuis dix ans et que j'ai déjà eu trois procès en désaveu de paternité que je vous dis ça. . . mais, à votre place, je ne me marierais pas.
Et puis, j'avais déjà lu dans La Rochefoucauld cette pensée dont je ne comprends qu'aujourd'hui toute la profondeur et que j'admirais déjà,* d'instinct : a U est de bons mariages; il n'en est pas de délicieux. »
D'ailleurs, j'étais parfaitement heureux et j'avais arrangé à merveille ma petite existence de célibataire.
J'étais à cette époque — comme je le suis encore à présent — employé dans une administration publique. Deux mille sept qt la gratification, c'est très joli, à vingt-huit ans! Le bureau auquel j'étais attaché (bureau des Morgues et Amphithéâtres) et le «détail» dont j'étais chargé, celui de la répartition des sujets dans les salles de dissection, n'étaient pas folâtres, si vous voulez, et j'avais toute la journée devant les yeux six cartons verts sur le dos desquels j'avais écrit en belle ronde, avec un roseau : Emploi des Cadavres. Mais je connaissais à fond ma spécialité, j'expédiais ma besogne par dessous la jambe, en une heure ou deux, et je tuais le reste de
la séance sur les rébus du Monde illustré. J'étais devenu très fort; j'envoyais la solution et j'avais la petite gloriole de lire mon nom dans le journal, entre « le Cercle militaire de Sarreguemines » et « les habitués du café de l'Europe, à Pithiviers. » D'ailleurs le temps passé au ministère, c'était le sacrifice fait au pain quotidien. Ma véritable vie commençait à quatre heures, quand, après m'être lavé les mains et avoir accroché à la patère mon vieil alpaga de bureau, je m'en allais, d'un pas rythmé par le bruit de ma canne, vers mon lointain quartier, en prenant le boulevard des Invalides et le boulevard Montparnasse.
Les soirs d'été surtout, c'était charmant. Le soleil oblique, le soleil de' « l'heure de l'eflfet », comme disent les peintres, dorait les vieux arbres, ceux qu'on a coupés pendant cet horrible siège et remplacés par des bêtes de platanes, ayant au pied un rond de fonte, qui a l'air d'un décrottoir. Les arbres d'alors étaient de bons vieux ormes, de bons vieux tilleuls, de bons vieux marronniers, lentement poussés en pleine terre depuis Louis XIV,
datant de l'ancienne France, où l'on était patient, où l'on aimait le solide, où l'on mettait le temps qu'il fallait pour planter un arbre ou une institution. Il faisait bon marcher sous leurs branches robustes, sous leur feuillage épais, que le soleil tombant criblait de chaudes étincelles.
Devant la gare de l'Ouest, halte! Le garçon m'avait réservé ma table, près de la fenêtre, à l'entresol du petit restaurant, et je dînais lentement, m'amusanr à regarder, dans les jets de foule vomis par les trains de Versailles, les deux artilleurs, tout pareils, une flamme rouge au shako, alourdis par leurs pantalons de basane et soutenant de la main le fourreau de leur sabre, les couples d'amoureux, très las, rapportant de grosses bottes de fleurs des champs, et le vieux botaniste à barbe grise d'œgipan, en guêtres poussiéreuses et en chapeau de paille, avec sa boîte verte qui lui bat dans le dos. A la nuit, j'allais prendre ma demi-tasse, au frais, devant un café; puis, les trois quarts du temps, je rentrais chez moi.
Qui peut bien l'habiter maintenant, ma chambre haute de la rue d'Assas? Quelque philistin peutêtre, qui aura déshonoré les murailles en y clouant des portraits d'hommes politiques en chromo. De mon te^ps, c'était une chambre de pauvre, parbleu! mais meublée à ma guise; la chambre d'un sédentaire, d'un «intimiste», qui gardait le sou-
venir d'une rêverie dans chaque fleur de son papier. J'avais là ma flûte, ma pipe, un bon tapis, un grand fauteuil à dossier renversé, bien commode pour songer et pour lire au coin du feu; sur une planche, les livres que je sais par cœur, les sceptiques sans férocité, Montaigne et La Fontaine, et, pour les heures d'attendrissement, le cher Dickens ; et à droite et à gauche de la glace, mes belles épreuves du « Coucher de la Avariée » et des « Hasards heureux de l'Escarpolette. »
L'été, les réveils étaient exquis; je fourbançais dans la chambre, en manches de chemise, fumant ma première pipe dont la fumée s'envolait dans un blond rayon de soleil, et par la fenêtre grande ouverte, je voyais les masses de verdure du Luxembourg, les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce, du ciel, beaucoup de ciel; et les souples hirondelles passaient et repassaient continuellement, tout près de moi, en me jetant leur petit cuik^ qui avait l'air de me dire bonjour. Mais les soirées étaient encore plus suaves, les soirées d'étoiles, quand, après avoir lu deux ou trois bonnes pages et joué un peu de Mozart sur ma flûte, je m'accoudais devant les splendeurs du Zodiaque, écoutant les lambeaux des valses de BuUier que le vent de la nuit m'apportait par bouffées.
Oui, d'accord, ça manquait de femmes PU n'y avait guère de jupons dans ma vie, c'est vrai, et
j'en avais assez des petites modistes qu'on attend à la sortie du magasin, qu'on ramène en écoutant leurs histoires coupées de « pour sûr ! » et de * ah! bien, vrai ! » et qui reboutonnent leurs bottines avec une épingle à cheveux. Mais c'est cela justement que j'eus l'imprudence de confier à un collègue (j'aurais dû me méfier de ce gaillard-là, un homme pratique, qui avait appris la cordonnerie comme art d'agrément, par esprit d'économie, et qui se fabriquait lui'-même ses souliers au bureau, dans ses moments perdus). U me dit tout de suite :
— J'ai votre affaire... Trente mille francs et des espérances... La mère a les lèvres violettes; elle mourra du cœur...
Je n'étais pas décidé, je me récriais... Bah! au bout de quinze jours, j'étais déjà compromis; j'avais accepté une invitation à dîner dans la famille de la jeune personne.
La brosse aux miettes de pain a fait le reste.
C'était au moment du dessert. Le repas avait été très gentil, très cordial. Bien qu'elle portât la photographie de son mari montée en broche, la maman avait l'air d'une excellente femme, et quoique un
peu solennel et ayant parlé, dès le potage, de la conduite que la France devait tenir envers la Russie, le père ne me déplaisait pas, avec sa calotte grecque et sa tête de modèle à barbe blanche, qui pose les « Moïse » et les a Père éternel. » J'avais très bien, trop bien dîné. Le rôti était évidemment fait au bois et il y avait un très joli bourgogne, qui sentait la violette. Je m'épanouissais au dessert, le dessert d'hiver chez les petits bourgeois : un gâteau, des macarons, des pommes ridées, des oranges et des marrons chauds sous une serviette. — Ce fut alors que la demoiselle, sur un geste de sa mère, prit une corbeille et la brosse en forme de yatagan pour faire, auprès de chaque couvert, la récolte des miettes de pain.
Vous n'êtes pas de marbre, n'est-ce pas ? Ni moi non plus; et quand cette grande brune, aux joues de pomme d'api, se pencha près de moi pour brosser la nappe, effleurant mon épaule de la rondeur de son corsage et m'enivrant du fin parfum de ses bandeaux pommadés, je me dis (c'est aussi la faute au vin de Bourgogne), je me dis en moimême : « Je ferai la demande ! »
Eh bien, je Tai faite; il y a dix ans que je l'ai faite; et elle a été bien accueillie; et je suis le plus malheureux des hommes.
D'abord, une fois marié et père de famille, il a fallu devenir un employé sérieux.
Adieu, les rébus du Monde illustré. Maintenant, je me plonge jusqu'au cou dans mes répugnantes paperasses ; je creuse la question des Morgues, je « pioche » les Amphithéâtres. Cela m'écoeure^ cela me dégoûte; mais j'ai déjà trois enfants et je ne suis encore que sous-chef à cinq mille francs. Pour me poser aux yeux de mes supérieurs comme un homme très fort, un spécialiste, j'ai publié quelques opuscules dont les titres seuls me font horreur : Les Morgues^ ce quelles ont été, ce quelles sont, ce quelles devraient être^ i vol. in- 1 8, ou bien : Du danger des inhumations précipitées , i broch. in-8, et je prépare en ce moment un volumineux rapport sur Les cimetières suburbains et le transport des corps par les voies ferrées y tant au point de vue de la décence qu'à celui de Vhygiètie publique. Moi, un ancien flûtiste ! Moi, qui ai jadis rimé des sonnets !
Ma pauvre flûte, j'y songe, ma belle flûte de grenadille ! Il y a longtemps qu'elle n'est plus sortie de son étui, non plus que ma bonne pipe d'écume, au fourneau étreint par une patte d'aigle. La musique et la rêverie, c'est bon pour les poètes et les célibataires !
Elles sont loin aussi, les douces flâneries après la séance au bureau. Maintenant, je prends bien vite le tramway pour rentrer dans l'affreux quartier où ma femme a voulu demeurer, pour être plus près de ses parents. J'habite là un désolant entresol, très
bas de plafond, d'où je puis voir, quand je fais ma barbe, le matin, devant la fenêtre, un chantier de démolition, et plus loin, le profil d'une maison à six étages, tout peinturluré d'un gigantesque diable vert, qui secoue hors d'une corne d'abondance le gilet, le pantalon et la veste d'un complet à dixsept francs.
Mon Dieu! je n'ai pas à me plaindre de ma femme ; c'est une très bonne créature, sauf qu'elle* aime ses enfants, non comme une mère, mais comme une poule, et qu'elle les gâte horriblement. Seulement je ne m'habituerai jamais à son désordre (est-il supportable pour un homme nerveux, je vous le demande, de trouver, comme cela m' arrive tous les jours, des souliers d'enfant tout mouillés sur les chenets de la cheminée et un lange qui sèche sur le garde-feu ?) et je ne comprendrai jamais non plus pourquoi elle s'obstine à garder cette bonne qui a une tache de vin sur la figure et dont l'aspect me coupe l'appétit.
Ma belle-mère aussi serait supportable. Cette malheureuse ilote, absolument terrorisée par les gros sourcils noirs et la barbe blanche de son vieux fleuve d'époux, ne lui parle que de cette façon qui concilie le respect et la tendresse :
• — Monsieur Dubu, passe-moi le moutardier... Monsieur Dubu, veui-tu encore un peu de potage 1
Mais c'est lui, Dubu, lui, mon beau-père, qui a
empoisonné mon existence. C'est un odieux bourgeois, un tyran domestique. Médiocre et prétentieux, il abuse de sa physionomie austère et vénérable pour donner à toutes ses paroles l'autorité amère d'une leçon, et m'inflige ses théories imbéciles sur le progrès, l'art utilitaire, les bienfaits de l'instruction, toutes les rengaines des journaux. Sa tête de patriarche, qui ressemble à un buste en savon, m'irrite à un tel point, par son expression d'insupportable sottise, que lorsque mon beau-père me parle des empiétements du cléricalisme, )'ai envie de m' enrôler dans un pèlerinage de Lourdes, et que, s'il préconise les légitimes conquêtes de la bourgeoisie, qu'il ne manque pas d'appeler l'aristocratie du travail, je me sens disposé à revêtir une ceinture rouge et un képi à dix galons et à me mettre à la tête d'une bande de pétroleurs. Très serré et très dur en aflFaires, il réclame la solution des questions sociales, déclare la charité dégradante pour le peuple, et i^efuse deux sous à un pauvre, sous prétexte que les mendiants se font des infirmités artificielles et qu'il a été abordé un soir par une déguenillée qui s'était fabriqué un faux bébé avec un paquet de chifibns.
Comme j'ai eu l'imprudence, en me mettant en ménage, de m'abandonner à ce terrible homme, qui prétendait se procurer toutes choses à meilleur compte et de meilleure qualité que je n'aurais
SU .le ^re rouge et ai y-"ô, mon sormàît'sî g chambre de
salon est un hideux bloc de marbre couleur de fromage d'Italie, n y a longtemps que mes galantes et aimables gravures d'après Baudouin et Fragonard ont été reléguées comme indécentes dans un corridor noir; çt de funèbres images ,d' après. Dplaroghe, don aé mon i>pû^ère'-- Jane, Gray.devapt It^.bil-j- Içit Fatale" â'iiprês'p^u bourrçaii.qiù pl.eiire^ çt.Jord Strâffôfii'pàssaht'sa nidn à travers .les barre^ujt de sa prison. -^ 'attrlstèiit,'' danS'des cadres tapageurs, lès murs'de mon appartemtînt. ■ .: • ^,- ., ^
L'aii' dernier, à la fête ge nia, femnief j'ai, .ah m'énipôrtér "con^é 5(t. Dqbu, qqi menaçîit d'onjer mùh logis d'une épouvantable scène de l'Inqujsi-^ tioA, avec tribunal de nioines, bourreaux à cagoules et patient tout nu qui sp Êdrd sur les charbons, ax^. derits.'Mes nuits lie isoçt pas déjà si bonnes ; quand: j'ai mangé a dîner quelque aliipent réfràctaire, Jaae, Gray et lord StrafFord me poursuivent dans mes. cauchemars et je rêve que je suis forcé de trancher la tête de ma femme ou que je m'agenouille devant , un soupirail par lequel mon beau-père me tend sa main à baiser.
Le misérable s'est d'ailleurs vengé cruellement
de mon refus en suspendant dans la chambre de sa fille, dans notre chambre nuptiale, le grandissement de sa propre photographie, à lui Dubu, revêtu de ses insignes de firanc-maçon.
Voilà ma vie ! Tout cela, parce que le sang m'a monté à la tête, au moment où Adélaïde — ma femme s'appelle Adélaïde — a enlevé les miettes de pain restées sur la nappe ; et, comme pour raviver sans cesse mes regrets^ tous les dimanches soirs, après le dîner chez les beaux-parents, quand on a servi le dessert et quand je songe, vaguement fasciné par la barbe de modèle de mon beau-père, à l'ennui du retour dans la nuit pluvieuse, aux enfants trop lourds à porter, aux interminables attentes dans les bureaux d'omnibus, ma femme fait comme jadis la toilette de la table et, croyant me rappeler un tendre souvenir, me montre en souriant la brosse aux miettes dont la forme courbe me fait tristement songer au dernier croissant de notre lune de miel, depuis si longtemps disparu.
La Fenêtre éclairée
'est une nuit de canicule, orageuse et noire, sans lune et sans étoiles. Sur le large boulevard, planté d'arbustes mat lingres, vont à pas lourds quelques pas.sants attardés, et la double rangée de becs de gaz-^ qui flambent dans l'air étouffant, s'enfonce à perte de vue vers les solitudes de la banlieue.
Chassé de sa chambre*par l'écrasante chaleur, par la fatigue, par la menaçante vibration des moustiqr.es de la fin d'août autour de sa lampe^ Ludovic s'est levé de son fauteuil de travail, a jeté un regard navré sur la page de prose qu'il n'a pu finir — page écrite sans plaisir et sans verve, criblée de ratures, mauvaise, — puis, découragé, il a éteint la lumière, descendu ses quatre étages, traversé le boulevard désert, et s'est assis à une table