‹ Vingt jours dans le nouveau monde [microforme]Chapitre 12 sur 95 · PREMIÈRES IMPRESSIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES IMPRESSIONS

Ah! cette première sensation de New-York, combien intense, bizarre et ahurissante! — Ne m’avait-on pas vanté partout avec excès le muflisme solennel et le mauvais goût des Américains? N’entendais-je pas encore ces phrases courantes dont avait vibré mon tympan à la veille du départ : « — Comment, vous, un sensitif, un artiste, pouvez-vous aller dans ce pays des brutalités esthétiques ? Qu'en rapporterez-vous, sinon une tristesse, une désilinsion, un effondrement de toutes vos délicatesses froissées ? »

Je me méfiais bien un peu, sachant que mes compatriotes n'aiment pas à regarder beaucoup plus loin que le bont de leurs caps, et je me disais que, épris de la vie anglaise moderne, dont nous médisons souvent, passionné pour son architecture naissante, pour son confort plein de goût, pour sa sociabilité exquise, pour ses campagnes paisibles et ses intimités heureuses, j'avais, sur beaucoup de mes amis, l'avantage, — si c’en est un, — de ne plus porter ou sentir les langes ni le bandeau des préjugés du berceau.

TE MON TP TE en nn - r

N’avais-je point raison, puisque ce New-York, avec ses maisons de briques rouges ou de granit rose, ses édifices géants, sa vie formidable et aisée, m’empoigna si profondément dès l’arrivée que J'oubliai d’en regarder les envers! Quelie activité locomotivée! Quelle surprenante cité du prochain xx® siècle !

Ce n’est déjà plus Londres, bien que l’empreinte et l’imitation anglaises se montrent partout : ce serait plutôt comme un compromis entre Melbourne et la capitale du Royaume-Uni: mieux encore, c’est New-York, ville extra-originale, — Comment un Parisien, qui assiste pendant huit aus aux byzantines discussions de la reconstruction de l’Opéra-Comique, ne s’enthousiasmerait-il pas pour cette #rbs immense, sortie vraiment du

City-Hall. World, Sun. Tribune, Times,

New-York. — City-Hall Park,

| Post Office,

» on de granit s l’arrivée que

sol depuis cinquante ans et qui voit chaque jour éclore ‘les avenues incomparables, des palais gigantesques, des quartiers improvisés, cela sans bruit, sans luttes, sans bavardages vains ou commissions ctériles? Comment aussi un journaliste pourrait-il résister aux ressorts huilés de cette existence ultra-

pratique, dont tous les rouages sont combinés de façon à éviter à l’homme les diverses fatigues imbéciles, les stages déprimants, les pertes de temps cruelles, les inutiles

vexations qu!, à Paris, endomestiquent nos fonctions et paralysent toutes nos libertés d'action ?

A l'Hôtel. — Je fus loger dès le lendemain de l’arrivée dans un hôtel ouvert depuis une quinzaine et construit en moins de The Waldorf. Le millionnaire Astor a voulu s'offrir le luxe de faire sortir de terre, en pleine Cinquième Avenue, un château des contes de fées dont le monde entier envierait la splendeur. Il a consacré cinq millions de dollars, presque le prix de notre Opéra, à la réalisation de son projet, et déjà tout New- York afflue dans ce palais d’Aladin, soit pour y loger, soit pour y dîner en gala dans un décor éblouissant et qui surpasse en beauté ornementale, en délicatesse de style, en luxe affiné, tout ce que

trois ans :

UN HÔTEL A NEW-YORK. -- The Waldorf.

l'imagination la plus outrancière et la plus orgiaque comme création palatiale pourrait inventer. L’immeuble atteint les hauteurs de Notre-Dame ; il contient dix à douze étages et, des chambres élevées, le

panorama de New-York est « eiffélien ». Sur Les sept à huit cents chambres avec salles de bain, entrées

et salons, pas une seule n’est semblable. Un homme qui possède le génie de la décoration mobilière, et dont j'ignore le nom, a tout installé dans les styles divers que l’histoire de l’architecture nous a légués; et, c’est ici que j’insiste, le goût qui s’y reflète, depuis la moindre chaise jusqu'à la lampe électrique ou au tapis de pied, est d’un sentiment d'art si subtil, si ingénieux, que l’artiste le plus évanescent dans la sensation des tons s’y complaît et s’y pâme de plaisir.

Je voudrais que notre École dès arts décoratifs envoyât ici une commission de dessinateurs ; car un livre illustré tout entier ne suffirait pas à la description de cette demeure vraiment princière dont chaque locataire d’une nuit, d’une semaine ou d’un mois peut se croire avec vanité l’Astor ou le Vanderbilt, tant la vie à tous points de vue y est royalement ordonnée.

Et l’arrangement pratique ! Que dirais-je de ces six ascenseurs électriques qui, en moins de temps qu'il ne faut pour respirer, conduisent aux sixième, septième ou dixième étages, dirigés par des élec-

Dans la Cinquième Avenue,

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triciens vêtns comme des amiraux russes’ Les lettres partent du vestibale de chaque chambre pour tomber sans accrocs au bureau central ; les cartes de visite des amis qui s’enquièrent de vous down stairs sont aspirées pneumatiquement en nne demi-seconde jusqu’à la chambre du visité : la lumière électrique, distribuée à profusion dans les lampadaires les plus fantastiques, s'allume et s'éteint à volonté, et, de son lit, sans bouger, l’on ferait mouvoir le monde.

La chaleur amortit, dans la maison, l’effet des variations extérieures ; l’eau chaude et froide circule partout sans occasionner le plus petit borborygme dans la muraille; — la féerie est complète, car tout est prévu, aucun effort, plus de surmenage ; les nerfs béatifiés cessent de vibrer avec leur acuité et leur vigueur européennes, car l’obstacle physique n'existe plus et le cerveau de l’homme, déshabitué du souci de l'effort, s'élève comme un aérostat délesté de toutes surcharges parasites.

Hélas ! le retour dans notre vieille Europe vieux jeu ne semblera-t-il pas bien pénible après l’élasticité de cette existence moulée sur notre indolence native ?

La vie à New-York. — Dès l’arrivée, je m'étais vu enveloppé, choyé, gâté par des amis connus ou inconnus, et à chaque instant je trouvais des lettres d'invitation, des cartes d'admission dans les principaux clubs. Je

BROADWAY vu de l’église de la Trinité.

A NEW-YORK. — Travailleurs en tabliers-pantalons,

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