PRÉSIDENT CLEVELAND
. dre à Washington pour saluer le président Cleveland et tâcher de : me | test nterviewer au nom du Figaro, j'avais eu la malchance de ne pas reu-
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La Maison Blanche, To : ”” À | L'entrée.
ae M. Dunnelle, journaliste du Times, très influent, et ami particulier u chef de la démocratie américaine. La concentration des flottes de tous les pays à Æampton Road ji
avait attiré vers l’estuaire du Potomac l'élite des Washingtoniens. J’errais donc avec la mélancolie des # espoirs déçus, lorsque le hasard me fit rencontrer au Vational Museum on Smithsonian Institute tonte + , une collection d'amis inconnus qui, avec une courtoisie empressée, téléphonèrent à la Maison Blanche pour me préparer une audience particulière pour le lendemain.
Je payai ce service au prix d'une promenade admirative dans les diverses sections zoologiques, anthropologiques et minéralogiques de ce musée déjà considérable, et j’essnyai des conférences faites en un anglais fonguenx par de zélés conservateurs auxquels je répondais par des yes éperdus, des J’never seen so magnificent collection! des That'eap'tal! et autres phrases vccablées, dont l’accent lamentable ne paraissait pas émouvoir mes bienveillants bourreaux.
Je dus lancher au milieu de six conservateurs, dont deux allaient partir pour Chicago afin d’organiser les Government's buildings, et, après avoir dégusté quelques huîtres à la poulette, des œufs d’alose, des steaks aux confitures et un inexprimablement exquis Stravwberry short cake, j'eus le plaisir de recevoir une lettre de l'Executive mansion, dans laquelle le secrétaire particulier de la présidence, M. Henry 1. Thurber, me mandait qu’il aurait l’honneur, le lendemain samedi, à midi, de me Re au prenne magistrat des États confédérés d'Amérique.
’était A/7 right, for the better! et je pus quitter le National Museum après la cérémonie d’innombrables cartes échangées.
L'Entrevue. — Af noon, autrement dit à midi, le lendemain, j’entrais à Wite House sans rencontrer de concierge hargneux, d’huissiers inquiétants, de soldats menaçants ou de garçons de bureau insolents ; maison ouverte au soleil et aux habitants, pas d’antichambrage ni de serviteurs zélés.
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Je m'adresse au premier venu : — Wr Thurber, please?
— Up stairs !
Je gravis un petit escalier déjà encombré d'allants et de venants ; au premier étage, j'avise un vieux nègre très cossu, en jaquette, les mains dans ses poches ; il eueille ma carte avec un sourire plein de bonté enveloppante ct, deux secondes après, il m’ouvre sans mystère la porte d’une vaste pièce où dix ou douze personnes se balladaient sans facon, le chapeun à la main ou sur la tête, ainsi qu'en un office quelconque de Broadway. J'étais dans le cabinet du prirate secretary.
Je regardais cette jolie pièce éclairée par de larges et nombreuses baies sans rideaux, s’ouvrant sur une campagne fleurie que bornait à l'horizon le fleuve Potomac, dont les eaux miroitaient sous le soleil, lorsqu'un petit homme actif et précis de diction et de mouvement vint me tendre la main ; la formule courante jaillit aussitôt de ses lèvres : « How d'you do? Glad to see you! Seat, please ! »
Tandis que je prends place sur la moleskine d’un divan, l'honorable M. Thurber sort un papier de sa poche, casse un fragment de tabac
roulé en carotte, engloutit cette chique sous ses molaires de droite et, visiblement satisfait, il court parmi les visiteurs, dit quelques mots brefs et définitifs à chacun d’eux, les expédie, et, sans se préoccuper des nouveaux entrants, revient à moi, s’asseyant, par exception, en marque de hante considération.
Mr Thurber, please ?
Dans un anglais torrentiel qui glisse sur mon crâne sans s'infiltrer entièrement dans mon intellect, il m'explique son désir de me présenter aussitôt au président, en m'avisant que je ne dois pas songer à une interview pour le moment, M. Cleveland étant fort préoccupé par la démission de son trésorier, par la venue du due de Veragua, et par ses préparatifs, car il est à la
CORRRNRN ST ER mn meuE : : ‘ . ‘ MALE EEERNSESS veille de partir pour la revue navale du 27 avril et pour Chicago. Aux
nouveaux venus qui entrent, quémandeurs, hommes politiques, électeurs, le secrétaire, debout, toujours chiquant, dit quelques phrases hâtives, et tous ces Américains, habitués au langage concis, ne sont pas surpris de ces façons de to make a short cut, Eux aussi sont pressés.
Un simple bonjour hâtif et ils se retirent.
Il n'y a pas quatre minutes que je sais là; quinze personnes ont été entendues et congédiées ; déjà le petit secrétaire débrouillard me fait un clignement d'œil amical et significatif et, la main sur le bouton de la porte intérieure de son cabinet, il m'indique A LA M:180N BLANCHE. — Un jour de réception. que le moment est favorable.
y, mon intellect, is pas songer à un trésorier, par car il est à ln tr Chicago, AUX politiques, élecrelques phrases concis, ne sont ons de {0 make si sont pressés.
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Je le suis; il me pousse en avant dans une nouvelle pièce simple, vaste et radieusement claire ; ane dizaine de gentlemen y sont assis sur des fant euils ou étendus sur des divans en tenue du matin, silencienx, se balançant avec le mouvement du rocking-chair. Au milieu d'eux, près d'une immense fenêtre, debout, accoté à sa table, le président Cleveland m'apparaît avec son allure bonhomme ; il cause d’une voix tiède et voilée avec un interlocuteur infirme, debout également, sur des béquilles d'érable, Dans l'éclat de cette lumière hollandaise, je le tronve beaucoup plus vieux, plus blafard de visage que ne me le faisaient voir ses portraits; la fatigue, les veilles, lu cuisine des ambitions, l'incessant souci des affaires lui ont décoloré la face, dont les bajoues sont grenues et pour ainsi dire maroquinées, Déjà l’homme aux béquilles s'en va clopinant, c'est mon tour ; Thurber me présente, la phrase obligatoire m'accueille :
— How d'you do? Glad to see yor! !
La main grasse, molle, comme capitonnée du président s'abat cordialement sur mon gant. Cleveland me demande si je fais ma première visite en Amérique. [1 me questionne : comment je m'y trouve, si New-York ct Washington m'ont séduit? Il paraît ravi de mon admiration sincère ; doucement il me dit que, si je séjourne dans la ville du gouvernement, il espère que je lui ferai fréquemment visite et se met sans phrases, gentiment, à mon entière disposition, s'inquiète de
mes besoins, de mes désirs, tout cela avec une rondeur touchante, ainsi qu’un simple citoyen largement hospitalier.
Je le questionne :
— Parlez-vous le français ?
A LA MAISON BLANCHE. — The President's office.
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À rm mé
— Pas l’ombre d'un mot, mais M"° Cleveland le parle un peu.
— Aimez-vous la France ?
— Certes, d’instinct, profondément.
mais ne la connais poin’ et ne sais si je pourrai jamais réaliser le désir que j'ai de la visiter.
— À quoi attribuez-vous votre phénoménal succès lors
des dernières élections ?
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finement et répond :
— Pas l'ombre an mot, mais M ‘leveland le parle un eu.
— Aimez-vous la France ?
— Certes, d’intinct, profondément. mais ne la connais poin* et ne sais si je pourrai jamais réaliser le désir que j'ai de la visiter.
— À quoi attribuez-vous votre phénoménal succès lors des dernières élections ?
Il sourit assez finement et répond :
— D’aucuns disent à mon mérite, je dirai plutôt à ma chance et à mon honnêteté. Je ne suis que le serviteur fidèle, dévoué, infatigable de mon pays.
Je me lance alors à lni demander ce qu’il pense de l'immigration restreinte, de l'annexion du Canada, du coinage de l’argent, de la quarantaine nationale, des affaires d'Hawaï et des tarifs; mais le président se dérobe en souriant d’un air énigmatique, et derrière moi le terrible petit secrétaire me tire par un pan de ma redingote avec frénésie, IL sembie me dire:
€ Hé, là-bas ! vous sortez de nos conventions! »
Je jugeai que je ne devais ni ne pouvais poursuivre l’expérimentation chinchollesque; je n’excusai donc auprès du président de lui offrir un anglais aussi peu conforme à celui qu'illustra Longfellow; mais Cleveland aussitôt, avec la politesse joyeuse et sonore de ses compatriotes, me
DE Mt os à c
+ LA MaisON BLANCHE. — Vue sur les jardius. | = }
serra la main avec force, disant d’une voix bondissante de bonne camaraderie joyeuse : « O4! you speak beautifully indeed, and I hope to hear you again! » — Touché de tant de bonne cordialité, je quittai le chef de la démocratie américaine, me sentant encore accompagné par son regard plein de bonté honnête et larmoyante.
Toujours suivi de l’aimable et menu secrétaire, je rentrai dans son cabinet, où je fus présenté à plus de vingt confrères de la presse républicaine, qui tous m’offrirent sympathiouement leurs bons offices. Nous échangeñmes des cartes et l’espoir de nous revoir à la Wor!d's fair; puis, encore guidé par le sympathique M. Thnrber, qui envoyait allégrement à terre les brunes salivations de sa chique, je visitai en détail cette Maison Blanche si bien nommée et qui rappelle par sa simplicité, son heureuse et coquette architecture Louis XVI, ce joli bijou de notre Légion d'honneur, orgueil du quai d'Orsay, où il n’est pas un artiste ni même un philosophe qui n’ait rêvé de vivre.
Le soir, les journaux de Washington contenaient tous des entrefilets en tire-l’œit sous des titres curieux tels que : Étranges opinions d'un Français sur Washington. — M. Cleveland et un Français de distinction à la Maison Blanche: Ce qu'un Parisien pense de Washington. Je fus vraiment étonné d’avoir tant parlé, tant émis de pensées judicieuses et agité tant de questions internationales, Pour la blague, en vérité, tous les journalistes se valent, ceux d’outre-Océan et ceux d’ici.