A BOSTON
a du dôme; mais les séductions du vol d'oiseau furent impuissantes à n'entraîner si hant. On était en train de faire, sur le derrière de l'édifice,
des constructions additionnelles qui en doubleront prochainement la grandeur et, assure-t-on, la majesté.
Je redescendis jusqu’à Beacon strect, pris à gauche, et me trouvai bientôt en face du Boston Atheneumn, grand bâtiment en pierres de taille affectant des lignes classiques, où s’emmagasine une bibliothèque
de 150,000 volumes qui n’est ouverte qu'aux membres, — car c’est une sorte de club littéraire, — et
aux invités. L'édifice est assez grand pour loger, en outre, l’American Academy of Arts and Sciences avec ses quinze mille volumes.
Cédant à des conseils perfides, je m’égarai, au pied de Beacon Hill, daus des squares peuplés de bonshommes en pierre on en métal; dans Luisburg, je pus saluer Christophe Colomb et Aristide le trop Juste, et, dans Park square, j’admirai consciencieusement la quantité de bronze qu’il a fallu fondre pour exécuter le groupe qui symbolise l'émancipation. |
Comme j’arrivais à Tremont street, fatigué moralement par ma caunserie anglaise ininterrompue de l'après-midi et quelque peu aussi par les exercices oculaires qui ont leur fatigne, un car électrique s'arrêtait à un poteau de station. Je m’élançai et arrivai à temps pour m’y engouffrer. Je longeai ainsi, très rapidement, le côté ouest de Common et, à l’entrée de Boylston street, j2 descendis pour faire une courte visite à la Public Library. C’est la plus grande bibliothèque des États, après celle du Congrès, à Washington; elle est riche de 500,000 volumes et de 275,000 brochures, et possède les estampes de la célèbre collection Tosti. C’est un vaste bâtiment massif, avec trois grandes portes cintrées au rez-dechaussée et des arcades tout autour de l’étage supérieur. L'aspect général rappelle an peu notre bibliothèque Sainte-Geneviève. Bien que la salle de lecture soit spacieuse, très éclairée, et que tout soit calculé pour la commodité du service et des lecteurs, elle n’est plus assez grande pour l’angmentation incessant et toujours vlus rapide des livres ; on devait inaugurer, cette année même, en plein quartier élégant, dans Copley square, non loin de l’aristocratique Black Bay, un autre édifice qui sera, dit-on, sans rival aux États-Unis. Quoiqu'il n°y ait que Boylston street à suivre pour y arriver, Boylston est long, et je ne me sens pas le courage d'aller jusque-là pour contempler extérieurement une débauche de pierres blanches
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et d’ornements criards, et n'être sans doute pas admis à visiter l'intérieur inachevé, où rien n’est encore en place.
Je montai pourtant dans le car qui dessert Boylston strect, pour le laisser à l'entrée de Berkeley street, où s'élève, en des proportions élégantes et bien comprises, l'hôtel de la Société d'histoire naturelle, qui possède une bibliothèque de 20,000 volumes et des collections intéressantes qui valent d’être visitées. Avant d'y arriver, on passe devant le siège de l’Association des jeunes gens chrétiens, qui forme le coin des deux rues et présente une façade d'angle au long de laquelle l'œil se promène volontiers.
A la rue suivante, à l’endroit où le cer quitte Boylston strect pour s'engager dans Huntington Avenue, au coin de Clarendon street, j'entrai dans Trinity Church, très grande église, luxueusement décorée, avec cette abondance, et j'allais dire cette chaleur d'ornementation, qui rapproche les épiscopaliens des catholiques.
Je liai la conversation avec nn gentlemar que mon air étranger disposait à la courtoisie et à la bienveillance, — marque certaine, en ce pays, qu’il appartenait au monde où l’onest bien élevé. Il me signala l'existence, un peu plus loin, d’une autre église remarquable, Old South Church, extrêmement décorée aussi, et dont la tour a 248 pieds de hant, et il me conseilla fort de ne pas partir avant d’avoir vu le Museum of Fine Arts, un peu plus loin encore, qui, me dit-il, est un beau monument de briques rouges, avec une luxuriante décoration extérieure en terre cuite, moulages et moulures ; à l'intérieur, les salles basses contiennent des sculptures et des antiquités égyptiennes ; la partie supérieure est occupée par la bibliothèque et par des galeries de peinture et de gravure où abondent les œuvres remarquables. Mais il n’était guère possible de voir tous ces chefs-d’œuvre Île jour même, car la nuit tombait, et puis ce
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Louvre bostonien était justement dans Copley square, où j'avais décidé de ne point aller, pour éviter l’éclatante merveille de la nouvelle Public Boston Library. Je remerciai donc mon aimable interlocuteur de ses renseignements, dont je lui suis d’antant plus reconnaissant que je vous en fais profiter, lecteurs, et je suivis Clarendon street jusqu’à Marlborough street, que je voulais prendre pour regagner Berkeley. Chemin faisant, je passai devant la First Baptist Church, dont la masse à la forme d’une croix grecque surmontée d’un campanile haut de 176 pieds, qu’entoure une frise ornée de statues colossales d’après les dessins de Bartholdi.
Boston est une des villes des États-Unis où la statuomanie, qui règne un peu partont à l’état endé-
mique, sévit aveu le plus de véhémence. La marbrerie et la chaudronnerie européennes, si gravement
souffrantes d’un excès de production, ont là un précieux exutoire pour peu qu’elles sachent l’entretenir. Si les échanges commerciaux étaient intelligemment réglés, Boston, qui est la plus grande manufacture de cordonnerie du monde, nous enverrait en retour de quoi nous chausser, et c’est nous qui y gagnerions.
Au coin de Marlborongh et de Berkeley, je trouvai une antre First Church, unitarienne celle-là, puis, au coin de Newbury, la Central Congregational Church, qui a un grand clocher de pierre, se découpant assez légèrement sur le fond assombri du ciel. D’autres églises surgissaient en avant, à droite, à gauche, dans les rues adjacentes, partout. Cela devenait une obsession qui pruvait dégénérer en cauchemar. Je pris une voiture à une station avoisinant le Public Garden et j'atteignis Vendôme Hôtel, où je pus m’habilier pour aller dîner au club; j’y fis un extraordinaire repas et passai une soirée exquise dont il serait trop long de mentionner ici le menu et les charmes.
Le lendemain matin, tout ragaillardi par huit heures de bon repos, je me sentis piqué de l’esprit
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d'aventures et capable des expéditions les plus téméraires. « Non! m'écriai-je en me campant dans mon tub et m’inondant d’eau froide, il ne sera pas dit qu’un Français, venu à Boston, en sera parti sans avoir foulé d’un pas respectueux les lieux sacrés où les Américains arrosèrent de leur sang la terre pour y faire pousser la liberté. Le chargement de thé dont l'immersion dans le port de Boston mit le feu au pays n’a laissé aucun spécimen à garder sous vitrine dans les musées nationaux ; le navire qui le portait a pourri dans quelque dock, à moins qu'il ne se soit englouti en pleine mer, ou qu'il n'ait flambé comme un paquet d’allumettes : la noble surexcitation de mon esprit s'oppose à l'exactitude de mes souvenirs sur ce point. Mais le port est toujours là, et hier j'ai pu voir les vaisseaux qui l’emplissent, les wharfs sans nombre qui s’allongent en dents de scie tout autour, et où s’embarquent et se débarquent, mieux que, jadis, à Tyr ou à Salente, les marchandises du monde entier. J’ai salué ce port héroïque et marchand. C’est peu. Cependant la tour de Paul Revere, Les champs de Bunker Hill m’appellent,. Si je résistais à leurs voix, que diraient les mûnes de La Fayette et de Rochambean ? »
Steamboat :
faisant le service entre Fall River et New-York.
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Et comme j'avais fini ma toilette, je descendis au éreakfast-room, où je m'assimilai un substantiel premier déjeuner.
Rien ne maintient l’exaltation de l’âme comme les fumées d’un estomac vide, L'opération à laquelle je venais de me livrer me calma donc très sensiblement ; néanmoins, ma résolution restait la même. Et, de fait, qu’avais-je à faire de mieux, puisque je ne repartais qu'après midi!
Le stewart voulut bien, à ma requête, donner l’ordre de faire avancer une voiture, et je roulai vers Copp's Hill, à la pointe même de cette espèce de tête de massue dentelée et bossuée que forme la presqu'île que Boston a envahie en la débordant. Arrivé dans Salem street, j'eus la satisfaction de voir Christ Church, la plus vieille église de la cité. Son antiquité — elle date de 1722 — ct son jeu de cloches suffiraient à assurer sa réputation. Mais c’est dans sa tour quese trouvait la lumière grâce à laquelle Paul Revere connut et put apprendre à la population anxieuse la marche des Anglais vers Concord et Lexington (avril 1775). Cet événement, célébré par les poètes, a fait de la tour du Christ Church un lieu de pèlerinage, que rend encore plus fréquenté le voisinage de North Burying- Ground, vieux cimetière où reposent, à côté de quelques-uns des pères de l'Église puritaine, plusieurs héros républicains.
Je laissai là ma voiture et me dirigeai à pied vers l’un des deux ponts qui unissent Boston proprement dit à Charlestown. Pour ne point m’allonger inutilement, j’eus soin d’aller, non point à Warren Bridge, mais au plus septentrional, Charles River Bridge, long de quinze cent trois pieds. J’y trouvai un car électrique, et, à l’aide de correspondance et de passage du car électrique en un horse-car, je parvins sans trop d’encombre au lieu où se livra la fameuse bataille du 17 juin 1775, dans laquelle se jouèrent les destinées du nouveau peuple. On y a établi un assez vaste square, et, à l'endroit même où
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s'élevait la vicille redoute de Breed’s hill, se dresse aujourd’hui le monument commémoratif, C’est une puissante pyramide en granit du pays, mesurant trente pieds à la base et deux cert vingt et un pieds en hauteur. Un escalier en spirale, de deux cent quatre-vingt-quinze marches, conduit à une sorte de lanterne au sommet, d’où je pus voir Boston avec les agglomérations qui l'entourent, le port, la mer, la campagne, sans être borné par rien que par la ligne même de l'horizon. C’est, à conp sûr, un grand et beau spectacle.
Le général Warren, qui tomba sur le champ de bataille, a sa statue dans la maison construite derrière le monument, où d’antres souvenirs et documents sont conservés . : est
En revenant, je gagnai à gauche Chelsea, afin de jeter un coup : d'œil sur les chantiers de construction maritime (Way Yards) que les États-Unis possèdent là et qui couvrent plus de quarante hectares. Cette voie borne les chantiers dans toute sa longueur.
J'y repris le car électrique, et, passant cette fois Warren Bridge, je fus promptement ramené au centre de Boston, non loin de mon hôtel, où je n’avais plus qu’à attendre en Innchant l'heure, prochaine d’ailleurs, du départ du train, qui devait me conduire à Fall River la conscience tranquille, assuré désormais que ni Rochambeau ni Lafayette ne viendraient, de leurs doigts d’ombres irritées, me VA s
tirer les pieds pendant mon sommeil. En steamboat sur Fall River.
Rd
De Boston à New-York. — Par Fall River et la rivière de l'Est, on ne peut rêver un voyage plus agréable, plus Fran, plus exquis que celui qui, après une heure de chemin de fer, au sortir de Boston, conduit de Fa!l River à New-York sans secousses, sans tracas, dans nn enveloppant bien-être, un luxe incomparable, un confort sans nom. The Puritan, qui était en partance, m'avait été signalé comme le plus vaste et le plus moderne steamer de la ligne; mais, malgré tout ce. que, jusqu'alors, il m'avait été donné de voir et d’admirer dans cette Amérique prodigieusement pratique, je n’aurais pu concevoir un steamboat aussi extraordinaire que celui sur lequel je pris passage au milieu
‘ d’une affluence formidable.
' J'aime à croire que ce voyage est une vraie partie de plaisir pour les New-Yorkais et les Bostoniens, car ces bateaux, qui peuvent contenir au minimum mille passagers, sont généralement au complet; ils mettent environ dix heures pour effectuer leur route fluviale, et, pour éviter toute perte de temps, c’est la nuit surtout que s’opère cette paisible excursion.
J'aimerais à détailler toutes les merveilles de cet énorme hôtel flottant à trois étages, dont l’aménagement est non moins compliqué
+ que celui d’un transatlantique, bien que d'un style décoratif infiniment
® PUS Toutes voiles dehors ! supérieur. Sur cette arche de plaisance, rien ne fait défant, ni la salle à
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manger, contenant à chaque service environ trois cent cinquante personnes, ni les cabines berceuses de sommeil, ni les salons divers, ni le hall immense du centre, au milieu duquel un orchestre mugit sans cesse d’entraînantes valses allemandes ; ni l'électricité, disposée de toutes parts, et qui jaillit de légères et élégantes frondaisons de fer forgé, grimpant autour des mâtures et des balustrades ainsi
que de vigoureuses plantes de la Floride.
Lorsque, le soir, nous passâmes devant Newport, j'avais déjà inspecté avec une surprise sans égale ce bâtiment démesuré, aussi solidement équipé qu’un paquebot d'Extrême Orient, et pourvu de tout. même d’horizontales à demeure, qui font Le pont, non sans succès, à l'aller et au retour. L'hypocrisie des mœurs se prête remarquablement à ces mystères de bord assez peu apparents pour ne scandaliser personne.
Au matin, lorsque les nègres nous réveillèrent, nous pénétrions dans les faubourgs de New-York; peu après, nous passions sous le pont de Brooklyn, déjà trépidant de mille agitations, secouant son tablier à de vertigineuses hauteurs, puis nous venions nous embosser dans les ports de l’Hudson, au bas de la ville, après une courbe savante, au milieu du va-et-vient de centaines de navires qui, dans la limpidité atmosphérique du matin, évoluaient à l'aise sur cet estuaire vraiment superbe et dont le spectacle semble toujours nouveau.
La méridienne à bord.
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PANORAMA DE LA VILLE DE NEW-YORK, DE L’HUDSON, DE LA RIVIÈRE DE L’EST ET DE LA RADE.
(Vue prise en ballon par Montader.)