CHAPITRE V L'HOMME DES EAUX
C'ÉTAIT le commandant du bord qui parlait ainsi.
Après quelques instants d’un silence qu'aucun de nous ne songea à interrompre :
«Messieurs, dit-il d’une voix calme et pénétrante, je parle également le français, l'anglais, l'allemand et s le latin. J'aurais donc pu vous répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître d'abord, réfléchir ensuite. Votre quadruple récit, absolument semblable au fond, m’a affirmé l'identité de vos personnes. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma 10 présence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé d'une mission scientifique à l'étranger, Conseil son domestique, et Ned Land, d’origine canadienne, harponneur à bord de la frégate l’Abraham Lincoln, de la marine na- 15 tionale des États-Unis d'Amérique. Vous avez trouvé sans doute, que j'ai longtemps tardé à vous rendre cette seconde visite. C'est que, votre identité reconnue, je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J'ai longtemps hésité, reprit le com- 20 mandant. Rien ne rr'obligeait à vous donner l’hospitalité. Si je devais me séparer de vous, je n'avais aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge.
Je m’enfonçais sous les mers, et j'oubliais que vous 25 aviez jamais existé. N'était-ce pas mon droit ?
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— C'était peut-être le droit d'un sauvage, répondis-je, ce n'était pas celui d'un homme civilisé.
— Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé! J'ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Je n'obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi. J'ai donc hésité, dit-il, mais j'ai pensé que mon intérêt pouvait s'accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés. Vous y serez libres, et en échange de cette liberté, toute relative d’ailleurs, je ne vous imposerai qu'une seule condition. Votre parole de vous y soumettre me suffira.
— Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de celles qu’un honnête homme peut accepter.
— Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements imprévus m'obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours. Désirant ne jamais employer la violence, j'attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres, une obéissance passive. En agissant ainsi, je couvre votre responsabilité, je vou: dégage entièrement, car c'est à moi de vous mettre dans l'impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu. Acceptezvous cette condition ? »
Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que ne devaient point voir des gens qui ne s'étaient pas mis hors des lois sociales! Entre les
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surprises que l'avenir me ménageait, celle-ci ne devait pas être la moindre.
«Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur, la permission de vous adresser une question, une seule.
— Parlez, monsieur.
— Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ?
—- Entièrement ?
— Je vous demanderai donc ce que vous entendez 10 par cette liberté.
— Mais,' la liberté d'aller, de venir, de voir, d'observer même tout ce qui se passe ici, — sauf en quelques circonstances rares, — la liberté enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi.» 15
Il était évident que nous ne nous entendions point.
«Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté ce n'est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! elle ne peut nous suffire.
— Il faudra, cependant, qu'elle vous suffise! 20
— Quoi ! nous devons renoncer à revoir jamais notre patrie, nos amis, nos parents!
— Oui, monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de la terre, que les hommes croient être la liberté, n’est peut-être pas aussi pénible que 25 vous le pensez!
— Par exemple,” s'écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher à me sauver | ‘
— Je ne vous demande pas de parole, maître Land, 30 répondit froidement le commandant.
— Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous
abusez de votre situation envers nous! C'est de la cruauté !
— Non, monsieur, c'est de la clémence! Vous êtes mes prisonniers après combat! Je vous garde, quand s je pourrais d'un mot vous replonger dans les abimes de l'Océan! Vous m'avez attaqué! Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute mon existence! Et vous croyez que je vais vous renvoyer sur cette terre 10 qui ne doit plus me connaître! Jamais! En vous retenant, ce n'est pas vous que je garde, c’est moimême |! »
Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne prévaudrait aucun argu- 15 ment.
« Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement! à choisir entre la vie ou la mort? — Tout simplement.
— Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il 20 n’y a rien à répondre. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord.
— Aucune, monsieur,» répondit l'inconnu.
Puis, d’une voix plus douce, il reprit: « Maintenant, permettez-moi d'achever ce que j'ai à vous dire. Je 25 Vous connais, monsieur Aronnax. Vous, sinon vos compagnons, vous n'aurez peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort. Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ouvrage que vous avez publié sur les ao grands fonds de la mer. Je l’ai souvent lu. Vous avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. Mais vous ne savez pas tout,
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VOus n'avez pas tout vu. Laissez-moi vous dire, monsieur le professeur, que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez voyager dans le pays des merveilles. L'étonnement, Ja stupéfaction seront probablement l'état habituel de votre esprit, $ Vous ne vous blaserez Pas facilement sur Je spectacle incessamment offert à Vos veux. Je vais revoir dans un nouve:u tour du monde SOUS-marin, — qui sait ? le dernier peut-être, — tout ce que j'ai pu étudier au fond de ces mers tant de fois ParCourues, et vous serez mon 10 Compagnon d'études. A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce que n’a vu
livrer ses derniers secrets.»
Je ne puis le nier: ces paroles du commandant firent Sur moi un grand effet. J'étais pris là Par mon faible: et j'oubliai, pour un instant, que la contemplation de ces choses sublimes ñe Pouvait valoir la liberté perdue. D'ailleurs, je comptais sur l'avenir Pour trancher cett: 20 Brave question. Aussi, je me contentai de répondre :
«Monsieur, si vous avez brisé avec l'humanité, je veux croire que vous n'avez Pas renié tout sentiment humain. Nous sommes des naufragés Charitablement recueillis à votre bord, nous ne l'oublierons pas. Quant 2s à moi, je ne méconnais pas que, si l’intérêt de la science Pouvait absorber jusqu'au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre m'offrirait de grandes compensations.»
Je pensais que le Commandant allait me tendre la 30 main pour sceller notre traité, I] n’en? fit rien. Je le regrettai pour lui,
« Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable semblait vouloir se retirer.
— Parlez, monsieur le professeur.
— De quel nom dois-je vous appeler ?
— Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le capitaine Nemo. Vos compagnons et vous, n'êtes pour moi que les passagers du Nautilus.»
Le capitaine Nemo appela. Un stewart parut. Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaitre. Puis, se tournant vers le Canadien et Conseil :
« Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. Veuillez suivre cet homme. Et quant à vous, monsieur Aronnax, votre déjeuner est prêt. Permettez-moi de vous précéder.» Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j'eus franchi la porte, je pris une sorte de couloir électriquement éclairé. Après un parcours d'une dizaine de mètres, une seconde porte s'ouvrit devant moi.
Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine Nemo m'indiqua la place que je devais occuper.
« Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir? de faim.»
Le déjeuner se composait d'un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu. J'avouerai que c'était bon, mais avec un goût particulier auquel je m'habituai facilement.
Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brülais® de lui adresser.
«La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous pouvez en user sans crainte.
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Ils sont sains et nourrissants, De renoncé aux aliments de la terre, pas plus mal. Mon équipage, nourrit pas autrement que moi
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— Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont de le la mer ?
— Oui, monsieur le professe mes besoins, Et cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice prodigieuse, inépuisable, e me nourrit pas seulement, étoffes qui vous couvre de certains coquillages.
s produits s
ur, la mer fournit à tous
lle ne elle me vêt encore. Ces 10 nt sont tissues avec le byssus?
Votre lit est fait du plus doux zostère de l'Océan. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui 15 rctournera un jour!
— Vous aimez la mer, capitaine,
— Oui! je l'aime! La mer est tout! Son souffle est pur et sain. Là est la suprème tranquillité. Ah! monsieur, vivez, vivez au sein des mers! Là seule- 20 ment est l'indépendance! Là je ne reconnais pas de maitres! Là je suis libre!»
Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu cet enthousiasme qui débordait de lui.
« Maintenant, monsieur le profe voulez visiter le N
de
sseur, dit-il, si vous 2s autilus, je suis à vos ordres.»