CHAPITRE VI LE NAUTILUS
Le capitaine Nemo se leva. Je le suivis. Une dou ble porte ménagée! à l'arrière de la salle, s'ouvrit, et j'eatrai dans une chambre de dimension égale à celle que je venais de quitter.
5 C'était une bibliothèque. Au centre se dressait une vaste table, couverte de brochures, entre lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. La lumière électrique inondait tout cet harmonieux ensemble et tombait de quatre globes dépolis à demi
: engagés dans les volutes du plafond.
« Capitaine Nemo, dis-je à mon hôte, qui venait de s'étendre sur un divan, voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d'un palais des continents, et je suis vraiment émerveillé, quand je songe qu'elle peut
15 vous suivre au plus profond des mers. Vous possédez là six ou sept mille volumes...
__ Douze mille, monsieur Aronnax. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s’est
2 plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jourlà, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et depuis lors, je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé ni écrit. Ces livres, monsieur le professeur, sont d’ail-
25 leurs à votre disposition, et vous pourrez en user librement.»
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Je remerciai le capitaine Nemo, et je m'approchai des rayons de la bibliothèque. Livrc: de science, de morale et de littérature, écrits en tute langue .: abondaient ; et, en bon rang,' les deux ;oiumes jui m'avaient peut-être valu cet accueil relitivement charitable du capitaine Nemo. Parmi les œuvres de Joseph Bertrand? son livre intitulé les Fondateurs de l'Astronomie me donna même une date certaine; et comme je savais qu'il avait paru dans le courant de 1865, je pus en conclure que l'installation du Nautilus ne remontait pas à.une époque postérieure.
À ce moment, le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face’ à celle par laquelle j'étais entré dans la bibliothèque, et je passai dans un salon immense et splendidement éclairé. Des panneaux qui s'ouvraient à volonté permettaient aussi d'observer l'océan quand le Nautilus s'enfonçait sous les eaux. Ce salon, c'était un vaste quadrilatère, long de dix mètres, large de six, haut de cinq. Un plafond lumineux, décoré de légères arabesques, distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entassées dans ce musée. Car c'était réellement un musée dans lequel une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la nature et de l’art.
Une trentaine de tableaux de maîtres ornaient les parois tendues de tapisseries d’un dessin sévère, et dans un coin se trouvait un orgue.
Cet état de stupéfaction que m'avait prédit le commandant du Vautilus commençait déjà à s'emparer de mon esprit.
Auprès des œuvres de l’art, les raretés naturelles tenaient une place très importante. Elles consistaient
principalement en plantes, en coquilles et autres productions de l'Océan, qui devaient être les trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Sous d'élégantes vitrines, étaient classés et étiquetés les plus précieux produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d'un naturaliste. On conçoit ma joie de protesseur.
« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous ai dit que vous seriez libre à mon bord, et, par conséquent, aucune partie du Nautilus ne vous est interdite. Vous pouvez donc le visiter en détail, et je me ferai un plaisir d’être votre cicerone.! Mais auparavant, venez visiter la cabine qui vous est réservée. Il faut que vous sachiez comment vous serez. installé à bord du Nautilus.»
Je suivis le capitaine Nemo. Il me conduisit vers l'avant, et là je trouvai, non pas une cabine, mais une chambre élégante avec lit, toilette et divers autres meubles.
Je ne pus que remercier mon hôte.
«Votre chambre est contiguë à la mienne, me dit-il en ouvrant une porte, et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter.»
J'entrai dans la chambre du capitaine. Elle avait un aspect sévère, presque cénobitique. Une couchette de fer, une table de travail, quelques meubles de toilette. Le tout éclairé par un demi-jour. Rien de confortable. Le strict nécessaire seulement.?
Le capitaine Nemo me montra un siège.
« Veuillez vous asseoir,» me dit-il.
Je m'assis, et il prit la parole* en ces termes:
« Vous voyez ici dans cette chambre tous les instrtt
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ments nécessaires à la navigation et à la manœuvre du Nautilus: baromètres, thermomètres, hygromètres, manomètres, etc. Mais, ce qui doit ici vous intéresser le plus, c'est qu'à mon bord tout se fait par l'électricité. C'est à cet agent puissant que je dois ma force motrice, $ ma lumière, ma chaleur, la force qui fait agir mes pompes. et dont une des plus importantes est celle qui me permet d'emmagasiner dans des réservoirs de l'air
à haute pression, ce qui me donne la facilité de prolonger autant que je le veux mon séjour sous les eaux. 1o Voici encore une horloge électrique, un loch électrique qui vous intéresseront.»
Le capitaine se leva; je le suivis et j'arrivai au centre du navire. Là se trouvait une sorte de puits qui s'ouvrait entre deux cloisons étanches! Une échelle 15 de fer, cramponnée? à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. Je demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle.
« Elle aboutit au canot, répondit-il.
— Quoi! vous avez un canot? répliquai-je, assez 20 étonné.
— Sans doute. Une excellente embarcation légère et insubmersible, qui sert à la promenade et à la pêche.
— Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer? 25
— Aucunement. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du Nautilus et occupe une cavité disposée pour le recevoir. Il est entièrement ponté, absolument étanche et retenu par de solides boulons. Cette échelle conduit à un trou percé dans la coque du 30 Nautilus, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot. C’est par cette double ouverture
que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du Nautilus; je referme l’autre, celle du canot; je dévisse les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me promène.»
Nous arrivâmes bientôt à la chambre des machines que j'examinai avec attention. L'hélice de la machine principale avait un diamètre de six mètres et pouvait, avec cent vingt tours par seconde, imprimer au navire une vitesse de cinquante milles à l'heure. J'étais dans l’ahurissement. Le capitaine continua :
«Le Nautilus, comme vous le savez, est de forme cylindrique. La longueur de ce cylindre, de tête en tête,! est exactement de soixante-dix mètres, sa plus grande largeur est de huit et il déplace quinze cents tonneaux. Il se compose de deux coques l’une intérieure, l’autre extérieure, réunies entre elles par des supports de fer qui lui donnent une rigidité extrême et, grâce à cette disposition, il résiste comme un bloc. Ces deux coques sont fabriquées en tôle d’acier. Lorsqu'il se trouve à flot, il émerge d’un dixième. Or, j'ai disposé des réservoirs d'une capacité égale à ce dixième. Si, en ouvrant des robinets, je les emplis, le bateau s’enfonçant vient affleurer la surface de l’eau; mais, j'ai aussi des réservoirs supplémentaires capables d’embarquer cent tonneaux. Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. Lorsque je veux remonter à-la surface, il me suffit de chasser cette eau avec mes pompes foulantes et de vider entièrement
ferme le du nonte mer.
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tous les réservoirs ; le Nautilus érerge alors du dixième de sa capacité totale. Pour gcuverner ce bateau suivant un plan horizontal, je me sers d'un gouvernail ordinaire. Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas,! dans un plan vertical, au moyen de deux plans inclinés, attachés à ses flancs sur son centre de flottaison, plans mobiles, aptes à prendre toutes les positions, et qui se manœuvrent de l’intérieur au moyen de leviers puissants. Ces plans sont-ils? maintenus parallèles au bateau, celui-ci se meut horizontalement. Sont-ils inclinés, le Nautilus, selon cette inclinaison et sous la poussée de son hélice, ou s'enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu'il me convient, ou remonte suivant cette diagonale. Et même, si je veux revenir plus rapidement à la surface, j'embraye l'hélice, et la pression des eaux fait remonter verticalement le Nautilus comme un ballon qui, gonflé d'hydrogène, s'élève rapidement dans les airs. Le timonier est placé dans une cage* vitrée, qui fait saillie‘ à la partie supérieure de la coque du Nautilus, et que garnissent des verres lenticulaires qui n'ont pas moins de vingt et un centimètres à leur centre. En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur électrique, dont les rayons illuminent la mer à un demimille de distance.
— Mais, demandai-je, comment avez-vous pu construire, en secret, cet admirable Nautilus?
— Chacun de ses morceaux, monsieur Aronnax, m'est arrivé d’un point différent du globe, et sous une destination déguisée. Sa quille a été forgée au Creusot,” en France, son arbre d'hélice à Londres, les plaques de tôle de sa coque à Liverpool, son hélice
à Glasgow. Ses réservoirs ont été fabriqués à Paris,
sa machine en Prusse, son éperon en Suède, ses
instruments de précision à New York, etc., et chacun
de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms s divers.
— Mais, repris-je, ces morceaux fabriqués, il a fallu les monter, les ajuster.
— Monsieur le professeur, j'avais établi mes ateliers sur un ilot désert, en plein Océan. Là, mes ouvriers,
ro c’est à dire mes braves compagnons, que j'ai instruits et formés. et moi, nous avons achevé notre Nautilus. Puis, l'opération terminée, le feu a détruit toute trace de notre passage sur cet îlot que j'aurais fait sauter, si je l’avais pu.
15 — Alors il m'est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est excessif ?
— Le Nautilus, avec son aménagement, les œuvres d'art et les collections qu'il renferme, revient à quatre ou cinq millions. Maintenant, monsieur le professeur,
20 nous allons, si vous le voulez bien, relever exactement notre position, et fixer le point de départ de ce voyage. Il est midi moins le quart.»
Je me rendis à l'escalier central qui aboutissait à la plate-forme. Je gravis les marches de métal, et,
25 par les panneaux ouverts, j'arrivai sur la partie supérieure du Nautilus.
Nous n'avions plus rien en vue. Pas un écueil, pas un ilot. L'immensité déserte.
Le capitaine, muni de son sextant, prit la hauteur
30 du soleil, qui devait lui donner sa latitude. Tandis qu'il observait, pas un de ses muscles ne tressaillait.
ris, « Midi, dit-il. Monsieur Aronnax, nous sommes par ses cent trente-scpt degrés et quinze minutes de longiun tude à l'ouest du méridien de Paris, et par trente degrés ms et sept minutes de latitude nord, c'est à dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. C'est au- s illu jourd'hui, 8 novembre, à midi, que commence notre voyage d'exploration sous les eaux.
ers — Dieu nous garde !! répondis-je.
ers, — Et maintenant, mon:ieur le professeur, ajouta uits : le capitaine, je vous laisse à vos études. J'ai donné 10 lus. la route à l'est-nord-est par cinquante mètres de ace profondeur. Voici des cartes où vous pourrez la suivre. ter,
Le salon est à votre disposition, et je vous demande la permission de me retirer.»
re= ‘ Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorbé 15 dans mes pensées, et, bientôt, je redescendis au salon.
vres 1 Le Nautilus s'enfonça sous les flots, mais, par les panatre Û neaux ouverts, je pus admirer le spectacle toujours eur, + changeant que l'Océan déroulait devant mes yeux cte- | étonnés. 20 e ce ‘ El Ne 3 it à | , €t, 1 CHAPITRE VII su- i 4 UNE CHASSE DANS LES FORÊTS DE L'ÎLE CRESPO À pas Du 8 au 17 novembre je n’entendis plus parler &u teur capitaine. Les journées se passaient monotones, inténdis ressantes cependant par l'observation des merveilles de tres- æ l'Océan.
3 Ned Land se fâchait, criait, jurait. Conseil, toujours 25
d’égale humeur, se trouvait heureux où se trouvait son maître.
La direction du Nautilus se maintenait à l’est-nordest, sa vitesse à douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
J'avais presque pris mon partit de ne plus revoir l'énigmatique maitre du bord, quand, le 17 novembre, je me trouvai en présence du capitaine qui nous invita à aller chasser avec lui dans les forêts sous-marines de l'île Crespo lesquelles se trouvent situées par 32° 40" de latitude nord et 167° 50’ de longitude ouest.
Ned Land refusa net.
Je demandai alors au capitaine Nemo comment il pouvait s'aventurer sous les mers.
«Monsieur, me répondit-il, vous savez aussi bien que moi que l’homme peut vivre sous l’eau à la condition d’emporter avec lui sa provision d'air respirable. Eh bien! j'emploie un appareil à air comprimé qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se compose? d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure forme une boîte dont l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne peut s'échapper qu'à sa tension normale, et le réservoir peut fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
— Je n'ai plus d’objection à faire, dis-je alors. Je vous demanderai seulement comment vous éclairez votre route au fond de l'Océan.
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— Avec une lampe électrique qui s'attache à la ceinture, et quant à mes fusils, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de l'air à haute pression, que les pompes du Nautilus me fournissent ahondamment : et avec ce fusil, tous les coups sont mortels, parce que ce ne sont pas des balles ordinaires qu'il lance, mais de petites capsules de verre recouvertes d'une armature d'acier et qui sont de véritables petites bouteilles de Leyde,! dans lesquelles l'électricité est forcée à une très haute tension. Au plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il soit,? tombe mort.
— Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai.»
Le capitaine nous conduisit vers l'arrière du Nautilus, où nous arrivâmes à une cellule située près de la chambre des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de promenade.
Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du Nautilus. Une douzaine d'appareils de scaphandre, suspendus à la paroi, attendaient les promeneuïs.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans couture, et préparés de manière à supporter des pressions considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante. Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la défendaient contre la pous-
sée des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main.
Le capitaine Nemo, un de ses Compagnons, — sorte d'Hercule, qui devait être d'une force prodigieuse, — Conseil et moi, nous eûmes bientôt revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette opération, je demandai au Capitaine la permission d'examiner les fusils qui nous étaient destinés.
L'un des hommes du Naïtiis me présenta un fusil simple dont la crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une soupape, manœuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse, renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un ressort, se pla- Saient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
«Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement facile. Je ne demande plus qu'à l’es- Sayer. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer?
— En ce moment, monsieur le professeur, le Nautilus est échoué par' dix mètres d’eau, et nous n'avons plus qu’à partir.
— Comment sortirons-nous ?
— Vous l’allez voir.»
Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la ca-
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lotte sphérique. Conseil et moi, nous en fimes autant. Le haut de notre vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais, permettaient de voir dans toutes les directions, rien qu'en tournant la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les appareils à air, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner, et, pour mon compte,! je respirais à l'aise. La lampe électrique à ma ceinture, le fusil à ja main, j'étais prêt à partir. 10 Mais, pour être franc, emprisonné, dans ces lourds vêtements et cloué au sol par mes semelles de plomb,
il m'eût été impossible de faire un pas.
Mais ce cas était prévu, et je sentis que l'on me poussait dans une petite chambre contiguë au ves- 15 tiaire. Mes compagnons, également remorqués,? me suivaient. J'entendis une porte se refermer sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa.
Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je sentis une certaine impression de 20 froid monter de mes pieds à ma poitrine. Évidemment, de l’intérieur du bateau, on avait, par un robinet, donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont cette chambre fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le flanc du Nautilus, s'ou- 25 vrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un instant après, nos pieds foulaient le fond de la mer.
Nous marchions sur un -able fin, uni. Ce tapis éblouissant, véritable réflecteur, repoussait® les rayons du soleil avec une surprenante intensite. Serai-je cru 30 si j'affirme qu’à cette profondeur de trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ?t
Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent,! semé d'une impalpable poussière de coquillages. La coque du Nautilus, dessinée comme un long écueil, disparaissait peu à peu; mais son faral, lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour à bord, en Projetant ses rayons avec une netteté parfaite,
Cependant, nous allions toujours,? et la vaste plaine de sable semblait être sans bornes.
Il était alors dix heures du matin; les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs, rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuanaient sur leurs bords des sept couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une fête des yeux, quet cet enchevêtrement de tons colorés, de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu!
En ce moment, le sol s'abaissa Par une pente prononcée, La lumière prit une teinte uniforme. Nous atteignimes une profondeur de cent mètres, mais mon vêtement de scaphandre était établi dans des conditions telles, que j# ne souffrais aucunement de cette pression.
Ar..vé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les rayons du soleil, mais faiblement.
En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse rejoint, et du‘ doigt il me montra quelques masses obscures qui s’accusaient dans l’ombre à une petite distance.
«C'est la forêt de l'ile Crespo,» pensai-je, et je ne me trompais pas.
Cette forêt se Composait de | Andes plantes arbores-
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ns du angle écomrisme, nuanpectre , quet jaune,
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centes, ct, dès que nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout d'abord frappés d'une singulière disposition de leurs ramures, — disposition que je n'avais pas encore observée jusqu'alors.
Aucune des herbes, aucune des branches qui hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne s'étendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de l'Océan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent,' qui ne se tinssent droits comme des tiges de fer.
Vers une heure, le Capitaine Nemo donna Je signal de la halte. J'en fus assez satisfait Pour mon compte, et nous nous étendimes sur le sable.
Cet instant de repos me parut délicieux. Après quatre heures de cette promenade, j'éprouvais une in- Surmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs. Aussi mes yeux se fermèrent-ils? bientôt derrière 1r4r /1'-e vitre, et je tombai dans une invincible <: lue le mouvement de la marche avait seu bu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon, étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du sommeil.
Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement ? je ne pus l'évaluer; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le soleil s’abaissait vers l'horizon. Le capitaine s'était déjà relevé et nous reprimes notre marche.
Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s’accusant davantage nous conduisit à de plus grandes pro: fondeurs.
Enfin, vers quatre heures, cette merveilleuse excursion s'acheva. Un mur de rochers se dressait devant
nous. C'était la terre, c'était cette portion du globe que le capitaine ne devait plus fouler du pied.
Le retour commença. Je crus voir que nous ne suivions pas le même chemin pour revenir au Nautilus. Cette nouvelle route, très raide, et, par conséquent, très pénible, nous rapprocha rapidement de la surface de la mer.
En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre entre les buissons un objet mobile. Le 10 Coup partit, j'entendis un faible sifflement, et un ani-
mal tomba foudroyé à quelques pas.
C'était une magnifique loutre de mer, le seul quadrupède qui soit exclusivement marin! Le compagnon du capitaine vint prendre la bête, la chargea sur son
15 épaule, et l'on se remit en route.
Pendant deux heures, nous suivimes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies de varechs fort pénibles à traverser. Franchement, je n’en pouvais plus? quand j’aperçus une vague lueur qui rompait,
20 à un demi-mille, l'obscurité des eaux. Une demiheure plus tard nous étions arrivés. La porte extérieure était restée ouverte, et le capitaine Nemo la referma dès que nous fümes rentrés dans la première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis ma-
25 nœuvrer les pompes au dedans du navire, je sentis l’eau baisser autour de moi, et, en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire. La, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine,
30 et, très harassé, tombant d’inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre, tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.