‹ Vingt mille lieus sous les mers [microforme]Chapitre 13 sur 63 · CHAPITRE VIII LE DÉTROIT DE TORRÈS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII LE DÉTROIT DE TORRÈS

LE lendemain, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes fatigues. La vie du bord reprit sa monotonie, mais par le point! que je trouvais reporté sur la carte, je pouvais suivre evactement la route du Nautilus. Le 26 novembre, il franchit le tropique du Cancer et le 27, il passa en vue des îles Sandwich.

Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ.

La direction du bateau se maintint au sud-est. Il coupa l'équateur le 1° décembre, et le 4, nous eûmes connaissance du? groupe des Marquises.

Du 4 au 11 décembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Nous étions alors en vue de l'archipel des Pomotou. Le 27 décembre nous nous trouvions près de Vanikoro® où périrent en 1785 l’amiral la Pérouset et son héroïque équipage.

Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le Nautilus abandonna les parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était sud-ouest, et, en trois jours, il franchit sept cent cinquante lieues.

Le 1° janvier 1868, de grand matin,’ Conseil me rejoignit sur la plate-forme.

« Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui souhaiter une bonne année ?*

— Comment donc,’ Conseil! mais exactement comme si j'étais à Paris, dans mon cabinet du Jardin des Plantes.

Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles, soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point de départ dans les mers du Japon. Devant le Nautilus s'étendaient les dangereux Parages de la mer de Corail, sur la côte nord-est de l’Australie,

Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous eümes connaissance des côtes de la Papouasie’ A cette Occasion, le capitaine Nemo 10 M'apprit que son intention était de gagner l'océan

Indien par le détroit de Torrès® Sa communication‘

se borna là. :Ned vit avec Plaisir que cette route le

rapprochait des mers européennes.

Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins 15 dangereux par les écueils dont il est hérissé que par

les sauvages habitants qui fréquentent ses côtes. Il

sépare de l'Australie Ja grande île de la Papouasie,

nommée aussi Nouvelle-Guinée,

Le Nautilus se présenta donc à l'entrée du plus dan-

20 gereux détroit du globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir.

Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il est obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'ilots, de brisants, de rochers, qui rendent sa navigation Presque impraticable, En conséquence, le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues5 pour le traverser. Le Nautilus, flottant à fleur d'eau, s’avançait sous une allure modérée.s 30 Profitant de cette situation, mes deux compagnons

et moi nous avions pris place sur Ja plate-forme tou-

jours déserte. Devant nous s'élevait la cage du timo-

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nier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait être là, dirigeant lui-même son Nautilus.

Autour du Nautilus la mer bouillonnait avec furie.

« Voilà une mauvaise mer! me dit Ned Land.

— Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne con- 5 vient guère à un bâtiment tel que le Nautilus.

— Îl faut, reprit le Canadien, que cet enragé capitaine soit certain de sa route, car je vois là des récifs de coraux qui mettraient sa coque en mille pièces si elle les effleurait seulement ! » 10

Soudain un choc me renversa. Le Nautilus venait de toucher contre un écueil, et il demeurait immobile, donnant une légère gite sur bäbord.:

Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et son second. Ils examinaient la 15 position du navire, échangeant quelques mots dans leur incompréhensible idiome.

Nous étions échoués dans une de ces mers où les marées sont médiocres,? circonstance fâcheuse pour le renflouage du Nautilus. Cependant le navire n'avait 20 aucunement souffert, tant sa coque était solidement liée. Mais s’il ne pouvait ni couler ni s'ouvrir, il risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et alors c'en était fait de* l'appareil Sous-marin du capitaine Nemo.

Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et 25 calme, toujours maître de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s’approcha :

«Un accident? lui dis-je.

— Non, un incident, me répondit-il.

— Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera 30 Peut-être à redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez!»

Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste négatif. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit:

«D'ailleurs, monsieur Aronnax, le Nautilus n'est pas en perdition.! Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre voyage ne fait que commencer,’ et je ne désire pas me priver si vite de l’honneur de votre compagnie. C’est aujourd'hui le 4 janvier, et dans cinq jours la pleine lune. Or je serai bien étonné si ce complaisant satellite ne soulève pas st: ifisamment ces masses d’eau, et ne me rend pas un s:rvice que je ne veux devoir qu’à lui seul.»

Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à l’intérieur du Nautilus. Quant au bâtiment, il demeurait immobile.

«Eh bien, monsieur? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ du capitaine.

— Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car il parait que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.®

— Tout simplement ?*

— Tout simplement.»

Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le marin qui parlait en lui.

«Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il n’est . bon qu’à vendre au poids.5 Je pense donc que le moment est venu de fausser compagnie auf capitaine Nemo.

— Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant Nautilus, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur! les marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait être opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la Provence,’ mais dans les parages de la Papouasie c’est autre chose, et il sera toujours temps® d'en venir à cette extrémité, si le Nautilus ne parvient pas à se relever: ce que je regarderais comme un événement grave.

— Mais ne saurait-on tâter,‘ au moins, de ce terrain? reprit Ned Land. Voilà une ile. Sur cette ile il y a des arbres. Sous ces arbres, des animaux terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs, auxquels je donnerais volontiers queiques coups de dents.5

— Ici, l’ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis. Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous transporter à terre, ne füt-ce que pour ne pas perdre l'habitude de fouler du pied les parties solides de notre planète ?

— Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.

— Que Monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons que penser de l’amabilité du capitaine.»

A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je lui demandais.

Le lendemain, 5 janvier, le canot déponté fut mis à la mer,’ et, armés de fusils électriques, nous partimes.

La mer était assez calme, une petite brise soufflait de terre. Ned Land ne pouvait contenir sa joie.

Nous ramions ferme, et, à huit heures et demie, nous nous échouâmes doucement sur une grève de sable.

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