LE DÉPART S
— Comme il plaira à monsieur.
Un quart d'heure après, nos malles étaient faites. L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule du rez-de-chaussée, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture. En quelques minutes nous arrivions au quai près duquel l'Abraham Lincoln vomissait par ses deux cheminées des torrents de fumée noire.
Nos bagages furent immédiatement transportés sur le pont de la frégate. Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d’un officier de bonne mine qui me tendit la main.
«Monsieur Pierre Aronnax? me dit-il.
— Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ?
— En personne? Soyez le bien-venu, monsieur le professeur. Votre cabine vous attend.»
Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me fis conduire à la cabine qui m'était destinée. En ce moment, la vapeur commença à siffler, les branches® de l’hélice commencèrent à battre les flots, et l’Abraham Lincoln s'avança majestueusement au milieu d'une centaine de ferry-boats chargés de spectateurs, qui lui faisaient cortège4 Le commandant Farragut était ur bon marin, digne de la frégate qu’il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme. Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et les officiers du bord partageaient l’opinion de ieur chef.
Quant à l’équipage, il ne demandait qu'à rencontrer le narwal, à le harponner, à le hisser à bord, à le dé-
un
un
pecer. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, réservée à quiconque, mousse ou matelot, maitre! ou officier, signalerait l'animal. Le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un baleinier n'eût p=s été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus, depuis le harpon jusqu'aux balles explosibles, et, sur le gaillard d'avant?s'allongeait un canon perfectionné, se chargeant par la culasse,t qui envoyait, sans se gêner, un projectile conique de quatre kilogrammes‘ à une distance moyenne de seize kilomètres.$
Donc, l’Abraham Lincoln ne manquait d'aucun moyen de destruction. Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.
Ned Land était Canadien. Adresse et sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré supérieur, et je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul pour l'œil et le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui serait en même temps un canon toujours prêt à partir.
Et maintenant quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du monstre marin? Je dois avouer qu'il ne croyait pas du tout au narwal, et que, seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale,
PP LU ee