‹ Vingt mille lieus sous les mers [microforme]Chapitre 24 sur 63 · NT · texte numérisé non relu

NT

jt Sté gae 4 one a

rem ammnis ee

deur environ, il se précipitait à genoux et remplissait son sac d'huitres ramassées au hasard. Puis il remontait, vidait son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération, qui ne durait que trente secondes. Plusieurs fois il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il 1e rapportait pas plus d'une dizaine d'huitres à chaque plongée. Je l'observais avec une attention profonde. Sa manœuvre se faisait régulièrement, et pendant une demi-heure aucun danger ne parut le menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche intéressante, quand tout d'un coup, à un moment où l’Indien était agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d’effroi, se relever et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.

Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur, C’était un requin de grande taille qui s'avançait diagonalement, l’œil en feu, les mâchoires ouvertes.

J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers l’Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non le battement de sa queue : car cette queue, le frappant à la poitrine, l’étendit sur le sol.

Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et, se retournant sur le dos, il s’apprêtait à couper l’Indien en deux, quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre, prêt à lutter corps à corps avec lui.

Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut son nouvel adversaire, et il se dirigea rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il attendait avec un admirable sangfroid le formidable squale, et lorsque celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais tout n'était pas dit.! Un combat terrible s’engagea.

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de sa blessure. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien.

Plus rien jusqu'au moment où, dans une éclaircie,? j'aperçus l’audacieux capitaine, cramponné à l’une des nageoires de l'animal, luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup définitif, c'est à dire l’atteindre en plein cœur. Le squale, se débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menaçait de me renverser.

J'aurais voulu courir au secours du capitaine; mais, cloué par l'horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l'œil hagard. Je voyais les phases de la lutte se modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme qui pesait sur lui. Puis les mâchoires du requin s’ouvrirent démesurément, et, c'en était fait* du capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land, se précipitant vers le requin, ne l’eût frappé de sa terrible pointe.

Les flots s'imprégnèrent d’une masse de sang. Îls s'agitèrent sous les mouvements du squale, qui les

battait avec une indescriptible fureur, Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé au cœur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le contre-coup renversa Conseil.

Cependant Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans blessures, alla droit à l'Indien, coupa vivement la corde qui le liait à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux cor » de talon, il remonta à la surface de la mer.

Nous le suivimes tous troic, et, en quelques instants, miraculeusement sauvés, nous atteignions l’embarcation du pêcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l’espérais, car l'immersion de ce pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin pouvait l'avoir frappé à mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine, peu à peu le noyé revint au sentiment! Il ouvrit les yeux. Quelle dut être sa surprise, son épouvante même, à voir les quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui!

Et surtout, que dut-il penser quand le capitaine Nemo, tirant d’une poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main? Cette magnifique aumône de l’homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante. Ses yeux effarés indiquaient, du reste, qu’il ne savait à quels êtres surhumains il devait à la fois

30 la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc

d’huitres, et, suivant la route déjà parcourue, après

une demi-heure de marche nous rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus.

Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se débarrassa de sa lourde carapace de cuivre,

La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

« Merci, maître Land, lui dit-il.

— C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais cela.»

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.

Au Nautilus,» dit-il.

À huit heures et demie, nous étions de retour à bord,

Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. Deux observations s’en dégageaient inévitablement : l'une portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race qu'il fuyait sous les mers.

Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d’un ton légèrement ému:

«Cet Indien, monsieur le professeur, c’est un habitant du pays des opprimés, et je suis encore, et jusqu’à mon dernier souffle, je serai de ce pays-là ! »

Page 1