‹ Vingt mille lieus sous les mers [microforme]Chapitre 32 sur 63 · cHAPITRE XIX LA BANQUISE · texte numérisé non relu

cHAPITRE XIX LA BANQUISE

PENDANT la nuit du 13 au 1 mars, le Nautilus reprit sa direction vers le sud. J pensais qu'à la hauteur du' cap Horn, il mettrait le cap* à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour du monde. 10 Il n’en fit sien et continua de remonter ve’ : les régions australes. Où voulait-il donc aller? Au Ep :? C'était insensé,

Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude, Le Nautilus se maintenait à la surface de 15 l'Océan. Ned Land, avant déjà pêché dans les mers arctiques, était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous l'admirions pour la première fois.

Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait 20 une bande blanche d'un éblouissant aspect. Elle annonÇait la présence d'un banc de glace.

En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat se modifiait suivant les caprices de la brume.

Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes

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gagnaient en nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.

Pendant cette navigation au milieu des glaces le capitaine Nemo se tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces parages abandonnés, et je voyais son calme regard s’animer quelquefois. Dirigeant son Nautilus avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts mèêtres., Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur du soixantième degré de latitude, toute passe! avait disparu. Mais le capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien, cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.

La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air extérieur, marquait deux ou trois degrés centigrade? au-dessous de zéro. Mais nous étions chaudement habillés de fourrures. L'intérieur du Nautilus, régulièrement chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus intenses.

Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland® fut dépassée.

Le 16 mars, vers huit heures du matin, le Nautilus, suivant le cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon. Cependant le capitaine Nemo marchait de passe en‘ passe et s'élevait toujours. Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions définitivement pri-

sonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus léger indice, le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Aussi ne mettais-je pas en doute! qu'il n'eût aventuré déjà le Nautilus au milieu des mers antarctiques. 5

Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous barraient absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l’ice-field avec 10 une effroyable violence. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable, et la divisait avec des craquements terribles.

Enfin, le 18 mars, le Nautilus se vit définitivement enrayé. 15

«La banquise! » me dit le Canadien.

Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient précédés, c'était l'infranchissable obstacle.

De mer, de surface liquide, il n'y avait plus appa- 20 rence devant nos yeux. Le Nautilus dut donc s’arréter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace.

«Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin!... 25

— Eh bien?

— Ce sera un maître homme.

— Pourquoi, Ned?

— Parce que personne ne peut franchir la banquise.

Il est puissant, votre capitaine: mais, il n’est pas plus 30 puissant que la nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l’on s'arrête, bon gré, mal gré.

— En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu’il y a derrière cette banquise! Un mur voilà ce qui m'irrite le plus.

— Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant, et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son Nautilus. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord, c’est à dire au pays des honnêtes gens. »!

Je dois convenir que Ned Land avait raison.

En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour disjoindre les glaces, le Nautilus fut réduit à l’immobilité. Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte? pour revenir sur ses pas.f Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que‘ notre appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu’imprudente.

J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine, qui observait la situation depuis quelques instants, me dit:

« Eh bien, monsieur le professeur, qu’en pensez-vous ?

— Je pense que nous sommes pris, capitaine.

— Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le Nautilus ne pourra pas se dégager?

— Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour que vous comptiez sur une débâcle des glaces.

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— Ah! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique, vous serez donc toujours le même! Vous ne voyez qu'empêchements et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le Nautilus se dégagera, mais qu'il ira plus loin encore!

— Plus loin au sud? demandai-je en regardant le capitaine.

— Oui, monsieur, il ira au pôle.

— Au pôle! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.

— Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle

antarctique, à ce point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si! je fais du Nautilus ce que je veux.

— Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton 15 un peu ironique. Je vous crois! Allons en avant! Il n’y a pas d'obstacles pour nous! Brisons cette banquise! Faisons-la sauter,? et si elle résiste, donnons des ailes au Nautilus, afin qu'il puisse passer pardessus | 20

— Par dessus? monsieur le professeur, répondit tranquillement le capitaine Nemo.

dessus, mais par-dessous.

— Par-dessous ! » m'écriai-je.

Une subite révélation des projets du capitaine venait 25 d’illuminer mon esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !

Cependant, le capitaine n'avait pas perdu un instant.

À un signal le second parut. Ces deux hommes s’entre- 30 tinrent rapidement dans leur incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement prévenu,

Non point par-

soit qu’il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir aucune surprise.

Les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. Les puissantes pompes du Nautilus refoulaient l'air dans les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme allaient être fermés.

Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et, armés de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut, bientôt dégagée. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs se remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le Nautilus ne tarda pas à descendre. A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le Nautilus s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de huit cents mètres. Toutes les manœuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire précision. Sous cette mer libre, le Nautilus avait pris directement le chemin du pôle à la vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure. S'il la cor.servait, quarante heures lui suffisaient pour l'atteindre.

Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du Nautilus avait été modérée Il remontait alors vers la surface, mais prudemment, en vidant lentement ses réservoirs.

Mon cœur battait. Allions-nous émerger et retrouver l’atmosphère libre du pôle?

Non. Un choc m'apprit que le VNaultilus avait heurté la surface inférieure de la banquise, très épaisse

encore, à en juger par la matité du bruit. Pendant cette journée, le Nautilus recommença plusieurs fois cette même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui.

Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation. Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de l'Océan!

Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà l'air aurait dû être renouvelé à l'intérieur du Nautilus, suivant l'habitude quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le capitaine Nemo n’eût pas encore d'inandé à ses réservoirs un supplément d'oxygène.

Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte m'assiégeaient tour à tour. Vers trois heures du matin, j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de profondeur. Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en suivant une diagonale. La banquise s'amincissait de mille en mille.

Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.

«La mer libre! »1 dit-il,

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