‹ Vingt mois de présidenceChapitre 12 sur 15 · DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Du 13 septembre 1871.

Messieurs,

Le devoir du Gouvernement, intéressé à la bonne distribution de vos travaux, autant que vous êtes intéressés à la bonne distribution des siens, car les uns et les autres doivent tendre au bien commun du pays, le devoir du Gouvernement est de vous faire connaître son sentiment sur la résolution qui vous est proposée.

Vous êtes réunis depuis près de huit mois, et ces huit mois, vous 'le savez, ont été aussi remplis que des années! Conclure la paix, ressaisir les rênes du Gouvernement, éparses ou brisées, transporter toute l'administration de Bordeaux à Versailles, dompter la plus terrible insurrection qui fut jamais, rétablir le crédit, payer notre rançon à l'ennemi, veiller chaque jour sur les incidents de l'occupation étrangère pour en prévenir les suites quelquefois très-inquiétantes, entreprendre une nouvelle constitution de l'armée, rétablir nos relations commerciales par des négociations avec tous nos voisins, arriver enfin à la libération du sol qui chaque jour s'avance, et essayer de rétablir l'ordre dans les pensées après l'avoir rétabli dans les actes : voilà, depuis près de huit mois,

ce que nous faisons ensemble, et vous savez que dans ce travail, si votre part est bien grande, la nôtre ne l'est pas moins. Or, après tant d'efforts, nous demanderions aujourd'hui un instant de repos au pays, que le pays serait trop juste, trop sensé, trop habitué lui-même à mesurer la limite des forces humaines, pour nous le reprocher !

Mais ce n'est pas de repos qu'il s'agit. Mes collègues et moi, ce n'est pas du repos que nous vous demandons, messieurs ; c'est du temps pour travailler, pour préparer le sujet de vos délibérations de l'année prochaine ; pour composer un budget normal, s'il est possible; pour achever la réorganisation pratique de l'armée, celle qui consiste à reconstituer nos régiments, à leur rendre l'unité qu'ils ont perdue, à les équiper, à les distribuer, à les armer ; pour veiller à la marche de l'administration, pour la régler d'après vos vues et les nôtres; pour terminer les négociations qui doivent asseoir notre système commercial sur des bases fixes; pour continuer enfin ce travail infini et incessant de la réorganisation d'un pays bouleversé par deux guerres affreuses au dehors et au dedans, guerres sans exemple, et dont les terribles effets peuvent cependant être atténués par notre commun dévouement.

Ce n'est donc pas, je le répète, pour nous reposer, c'est pour travailler, que nous vous demandons du temps; nous en prenons franchement devant le pays la responsabilité tout entière !

Mais vous, messieurs, n'avez-vous pas aussi vos motifs pour interrompre cette longue session ?

Il faut rendre au pays les conseils généraux, conseils de famille tout aussi indispensables que le grand conseil national que vous formez ici ; il faut élire ces conseils, les réunir, ouvrir leur session, qui n'a pas eu lieu depuis deux ans, et où tant de ruines sont à réparer là comme ailleurs. Or, vous, messieurs, qui presque tous avez été ou serez membres de ces conseils, pouvez-vous être indifférents à ce qui va s'y passer, indifférents à l'élection qui va leur rendre l'existence, indifférents à la direction de leurs travaux, à l'esprit qui présidera à leur marche, à l'application toujours difficile d'une législation nouvelle? En un tel moment, pourrez-vous être absents? Et votre présence if est-elle pas aussi indispensable dans vos chefs-lieux qu'à Versailles môme?

Ce n'est pas tout encore. Vous ne pouvez représenter le pays avec vérité, a\ec autorite, qu'en l'observant bien, qu'en cherchant à reconnaître les modifications que le temps [el

par le temps ce sont les mois, les jours, les heures, qu'il faut

entendre aujourd'hui», que le temps, dis-je, produit en lui.

et qui doivent régler notre pensée, notre conduite, nos votes enfin ! Le pays nous voit agir, il nous entend parler, il nous juge; il se fait, sur toutes choses, son sentiment à lui, et, comme il n'a pas une tribune pour l'exprimer, c'est dans l'intimité du foyer qu'il peut nous dire ce qu'il pense et ce qu'il veut .

Et puis, messieurs, parlons en toute franchise et avouons, ce que du reste il est permis d'avouer, que nous sommes émus, profondément émus ! Comment ne le serions-nous point? Il s'agit en ce moment pour le pays des plus grands intérêts imaginables, il s'agit de régler son sort présent et futur , il s'agit de savoir si-e'est d'après la tradition du passé, tradition glorieuse de mille ans, qu'il doit se constituer, ou si, s' abandonnant au torrent qui précipite aujourd'hui les sociétés humaines dans un avenir inconnu, il doit revêtir une forme nouvelle afin de poursuivre paisiblement ses nobles destinées.

Ce pays, objet de l'attention passionnée de l'univers, serat-il république ou monarchie? Adoptera-t-il l'une ou l'autre de ces deux formes de gouvernement, qui divisent aujourd'hui tous les peuples? Quel problème plus grand fut jamais posé devant une grande nation, dans les termes où il se pose maintenant devant nous?

Je le demande, messieurs, est-il bien étonnant que ce problème nous agite ? Plus nous sommes sincères et plus nous sommes patriotes, plus il doit nous agiter. Et voyez, regardez les nations ; elles sont presque aussi troublées que nous du spectacle extraordinaire que nous leur donnons !

Il n'y a donc pas à nous blâmer d'être aussi fortement ému ; nous devons l'être, nous vaudrions moins si nous ne l'étions pas autant. Mais notre émotion devient inévitablement celle du pays, et, quelque légitime qu'en soit le motif, nous devons craindre qu'en se prolongeant elle ôte quelque chose au calme et à la sérénité dont nos esprits ont besoin.

Ainsi, messieurs, vous séparer quelques semaines, pour veiller à la réorganisation départementale de la France, pour en reprendre ou en modifier, s'il le faut, la tradition, vous mettre en tête à tête avec le pays, pour régler vos pensées sur les siennes, endant que le Gouvernement emploiera le temps que vous lui laisserez à préparer vos nouveaux travaux : c'est là une nécessité reconnue et sentie par vous, sentie par la France tout entière.

Cette nécessité admise, une question grave s'élevait.

Pour faire face aux charges énormes que nous a léguées le dernier Gouvernement, charges qui équivalent au doublement de la dette publique, déjà par lui doublée, il fallait des

impôts nouveaux. Nous les avons consciencieusement cherchés , et nous vous les avons résolument proposés. Votre commission du budget en a déjà admis et approuvé près des deux tiers, et ces deux tiers suffisent pour fournir un gage solide à nos emprunts, si bien accueillis par les capitalistes français et étrangers.

La portion de ces impôts qui restait à voter est surtout destinée à faire face au service de l'amortissement, service important, indispensable; car il ne faut pas seulement assurer l'intérêt des emprunts, il faut en assurer aussi le remboursement : soin de premier ordre, qui vient d'être négligé pendant vingt années, et qu'il faut reprendre, sous peine de forfaiture envers l'avenir, envers les générations qui nous suivent.

Cette portion des impôts non encore votée est assurément nécessaire comme l'autre; mais elle est moins urgente, et quelques semaines consacrées à un examen plus approfondi ne seront pas à regretter. La portion des impôts qui est destinée à remplir cette partie de nos obligations se composait surtout des taxes sur les matières premières . Après avoir augmenté certains impôts qui pouvaient supporter une charge plus forte, tels que l'enregistrement, les alcools, les sucres, les cafés, les tabacs, il fallait songer à des impôts tout à fait nouveaux.

Aidés des lumières des hommes spéciaux, nous avons cherché ces ressources nouvelles et nous avons pensé que les taxes qui porteraient sur les matières premières auraient l'avantage de se répartir mieux, de se diviser à l'infini, et d'être ainsi moins sensibles pour les contribuables. Lorsqu'en effet une livre de coton, de laine, de lin ou de soie, est parvenue à se filer, à se tisser, à se colorer, à se convertir en vêtement, il est bien difficile d'en retrouver la valeur et de sentir la charge qui a pu, sous diverses formes, en résulter pour le contribuable. C'est une vérité usuelle que le poids infiniment divisé devient presque insensible pour ceux qui le supportent.

Voilà ce qu'avait pensé le Gouvernement.

Mais de telles questions ne sont pas simples. Elles ont provoqué dans votre commission du budget un laborieux examen, fait renaître des objections anciennes, et amené une revue de tous les impôts possibles. Cela devait être, et cela ne prouve que l'importance du sujet et le sérieux de ceux qui l'ont examiné.

Cet examen a pris et devait prendre plusieurs mois, et nous sommes arrivés ainsi à l'heure présente, Bans avoir abouti, ni les uns ni les autres, à des resolutions définitives.

La nécessité d'une suspension de vos travaux nous étant apparue à tous, une commission ayant été formée pour fixer le jour de votre séparation et celui de votre retour, le Gouvernement, afin de pacifier par des transactions des dissentiments qui divisent quelquefois nos esprits sans diviser nos cœurs, a imaginé de vous proposer l'établissement d'un décime éventuel, temporaire, qui porterait, à la fois, sur toutes les contributions, et qui serait le supplément certain de nos ressources, si, d'aujourd'hui aux premiers jours de l'année 1872, nous n'avions pas choisi entre les différents systèmes d'impôts qui sont aujourd'hui en présence. C'était une ressource destinée à garantir le service de l'amortissement ; car, il faut le répéter, le service des intérêts est déjà assuré par les 360 millions d'impôts que vous avez votés précédemment.

Le Gouvernement, en vous proposant ce supplément de ressources, avait été dirigé par sa vive sollicitude pour le crédit, pour cette puissance du crédit qui est la plus grande de nos forces, et qui, en se déployant naguère avec tant d'énergie, a étonné le monde, l'a presque réjoui en lui apprenant que la France était toujours vivante, toujours vigoureuse, toujours prompte à renaître !

Cependant ce décime, quoique apporté comme ressource éventuelle, a inquiété quelques "esprits, provoqué les observations que tout impôt suscite, et l'on s'est demandé si cette garantie supplémentaire était vraiment indispensable.

En effet, messieurs, en vous voyant, dans ces derniers temps, voter courageusement 360 millions d'impôts nouveaux, qui peut douter de votre inébranlable résolution de faire honneur aux engagements du pays? En voyant surtout avec quelle abondance rentrent tous les impôts un moment paralysés par la guerre, avec quelle ponctualité s'acquittent à la banque de France les effets de commerce dont le payement était suspendu, qui peut douter de la solvabilité de la France ?

Ce n'était donc qu'un scrupule extrême qui nous avait porté à vous proposer un décime comme ressource éventuelle et assurée, en cas qu'aucun des systèmes de taxes discutés n'eût prévalu.

Toutefois, reconnaissant que le crédit n'avait pas un besoin indispensable de cette garantie supplémentaire, et que, se reposant sur la probité et la richesse de la France, les capitalistes se disputaient les valeurs françaises dont le prix s'élevait à vue d'œil, le Gouvernement, afin de vous épargner des discussions actuellement impossibles, consent à ajourner toutes les questions d'impôts : impôt sur les matières pre-

EQières, impôt sur les diverses natures de revenus, impôt enfin du décime.

Le repos d'esprit qui va nous être accordé à tous, le séjour au sein du pays, l'intime consultation où chacun pourra l'interroger, vous permettront, à votre retour, d'examiner avecplus d'attention, avec plus de fruit, les questions nombreuses que ces nouveaux impôts soulèvent, et le crédit y verra la garantie d'un examen plus calme et plus approfondi.

Quelques esprits ont pensé que si, pour obéir à une nécessité évidente, nous nous séparions aujourd'hui, il conviendrait peut-être de revenir plus tôt afin de prouver aux capitalistes notre empressement à acquitter les engagements du pays, sauf à prendre, après un court délai, un second temps de repos.

Le Gouvernement, messieurs, ne le pense pas, et il doit vous le déclarer avec franchise.

Dès que l'interruption actuelle de nos travaux ne peut rien signifier de fâcheux quant à la possibilité et à la volonté de remplir nos engagements, nous pouvons alors consulter librement le hesoin d'un repos suffisant. Un repos coupé en deux ne procurerait point aux esprits le bien que nousdevons en attendre. Indépendamment des inconvénients d'un second déplacement en plein hiver, il ne laisserait ni à vous le temps de vous occuper de l'administration départementale et de vos devoirs de famille, ni à nous le temps de remplir les devoirs infinis du Gouvernement que voire confiance nous a imposés.

Votre commission vous demande de fixer votre retour au 4 décembre. Nous prenons, devant le pays, la responsabilité de vous le conseiller après elle, de vous le demander expressément; mais, soyez-en bien convaincus, ce n'est pas pour nous soustraire à votre contrôle. Ce contrôle, nous l'appelons; nous voudrions que vos regards ne nous quittassent pas un instant ; car vous ne seriez témoins que d'une application incessante à l'œuvre si difficile de la réorganisation du pays; vous ne verriez en nous que des ouvriers dévoués, succombant à la fatigue, mais mus par cet intérêt unique qui inspire l'équipage d'un vaisseau en péril, où tous, équipage et passagers, unissent leurs efforts pour échapper à un commun désastre.

Heureusement, messieurs, nous voyons déjà le port se montrer à l'horizon, et cette vue réjouit et soutient nos cœurs.

Soyons unis, travaillons sans trouble ; et, dirigé par vous, l'Etat retrouvera à. la fois la patrie, L'ordre, la liberté, le bienêtre; et, à toutes ses vieilles gloires, il ajoutera la gloire de s'être salivé lui-même du plus grand et du plus nieiueaiiî des naufrages !

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