‹ Vingt mois de présidenceChapitre 2 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Bordeaux. — Les Partis. — M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif .

— Le Pacte de Bordeaux. — Les négociations. — Proclamation de la déchéance de l'Empire. — Vote des préliminaires de la paix.

— Le siège de l'Assemblée et du Gouvernement transféré à Versailles.

Les électeurs du 8 février avaient-ils songé à la politique? On peut dire qu'à cette heure néfaste, la question ne se posait pas entre la République et la Monarchie . — Il y avait un problème bien autrement urgent, bien autrement impérieux à résoudre : celui de la paix ou de la guerre. Trente départements envahis et saccagés ; nos armées en retraite, sinon en déroute, sur la rive gauche de la Loire; Lyon et Bordeaux menacés en même temps ; le patriotisme des provinces du Midi chancelant pour avoir été trop vivement surexcité; la lassitude générale et la désespérance d'une meilleure fortune , telles étaient les principales raisons qui faisaient incliner la majorité du pays vers la paix.

Ceux qui tenaient encore pour la continuation de

la lutte avaient moins l'espoir du succès final que le pressentiment , dans ces circonstances désastreuses, d'une paix incompatible avec l'honneur national. La ruine du pays leur semblait si profonde, qu'il importait peu désormais qu'elle fût complète, pourvu qu'au prix d'une catastrophe universelle on ne s'humiliât pas. Il y avait deux sortes de gens de cette dernière opinion : ceux qui, ayant beaucoup souffert dans leurs biens et dans leurs affaires, n'avaient plus rien à perdre, et ceux qui, jusque-là à l'abri de l'invasion et se croyant hors d'atteinte, avaient prêché la guerre à outrance, et ne pouvaient si rapidement passer de l'héroïsme à la résignation.

Quand les sept cent cinquante représentants se trouvèrent réunis au grand théâtre de Bordeaux , le sens des élections du 8 février se dégagea tout de suite, avant même qu'aucun d'eux eût abordé la tribune , avant l'ouverture de la session. Tous les noms équivalaient à un programme , signifiaient la paix ou la guerre, car tous les candidats, ou presque tous, avaient dû, avant le scrutin , se prononcer sur cette question essentielle.

D'ailleurs, l'attitude du plus grand nombre, durant la guerre , n'avait pas laissé de doute sur leur sentiment , et malgré les difficultés de toutes sortes qui accompagnèrent les élections , on peut dire qu'il n'y eut pas de surprise sur le seul point qui préoccupait les électeurs. Le reste n'inquiéta personne. Comme le mandat qu'on donnait à la hâte ne pouvait, dans la pensée d'alors, se prolonger au delà de la conclusion de la paix , il importait peu que les

élus fussent monarchistes ou républicains, il suffisait qu'en eux le sentiment patriotique fût bien éveillé, et justement tous les partis politiques les plus opposés venaient de donner des preuves de patriotisme égal en face de l'invasion allemande.

Mais cette situation si claire pour le spectateur impartial , si conforme à l'intention des électeurs , ne pouvait se maintenir longtemps dans sa simplicité. Il était évident que la politique n'allait pas tarder à faire invasion clans l'Assemblée. La question de la paix et de la guerre y touchait de trop près pour ne pas la réveiller. Les partis allaient se compter , se mesurer , les uns surpris de se trouver si forts , les autres non moins étonnés d'être relativement si faibles; ils ne pouvaient manquer de tenter quelque chose. Le pouvoir n'étant à personne, il devait tomber aux mains du plus hardi ou du plus habile.

Trois groupes principaux de représentants se partageaient l'Assemblée , inégaux par le nombre , mais capables de se tenir réciproquement en échec , et peutêtre de s'annuler.

Le plus inattendu , le plus étonné de se trouver en scène après une éclipse de quarante années, fut le groupe des légitimistes. Il avait fallu la guerre et l'invasion, pour qu'ils se décidassent à quitter leurs châteaux et à secouer la poussière où ils se tenaient ensevelis depuis 1830. Ils s'étaient jetés dans la lutte hardiment, sans arrière-pensée politi-

que , sans espoir de tirer parti de leur épée. Tous ces gentilshommes étaient bons Français et l'avaient montré. C'est le plus grand éloge qu'on en puisse faire. Mais c'était un péril social que leur présence à Bordeaux. Ils y paraissaient avec tous les préjugés, toutes les croyances d'un autre âge. Etrangers au mouvement du monde politique , au maniement des amures , ils pouvaient céder à la tentation de ramener violemment la France aux institutions d'avant 1789. Heureusement ils avaient auprès d'eux, pour modérer les ardeurs d'une foi trop vive , des légitimistes moins absolus, moins ennemis des temps nouveaux, partisans d'une monarchie de droit divin tempérée de parlementarisme, d'une demi-liberté de conscience, d'une grande indépendance locale, disposés en un mot à n'aliéner au profit d'un roi qu'une portion du pouvoir, et par conséquent peu pressés de s'en dessaisir, et dans tous les cas résolus à demander des gages.

En face des légitimistes se groupaient les républicains. Malgré les défaites subies par nos armées depuis le 4 septembre, malgré des fautes politiques irréparables, ils se présentaient avec le prestige de s'être opposés à la guerre avant qu'elle éclatât, et d'avoir tout fait, après la chute de l'Empire, pour en changer la fortune et sauver l'honneur du pays. Si le gouvernement de la Défense nationale n'avait pu dégager Paris, si ta délégation de Bordeaux n'avait pas arrêté et culbuté les armées allemandes, les républicains avaient te mérite indéniable de >'\ être employés de tout cœur. Si l'élan patriotique

que le mot république avait fait naître partout n'avait pas suffi à préserver la France, c'est qu'il fallait pour vaincre les Allemands quelque chose de plus que des légions improvisées et des généraux d'occasion. L'insuccès militaire du gouvernement du 4 septembre n'obligeait donc pas les députés républicains à courber le front, et leur seule élection prouvait qu'une partie du pays était toujours avec eux et amnistiait la République.

Entre ces opinions extrêmes, légitimité et république, se plaçait un groupe intermédiaire, nombreux , intelligent, habile aux affaires, de nuance incertaine, à peu près indifférent sur la forme du gouvernement, orléaniste par occasion. L'orléanisme avait été jusque-là chez nous l'enseigne du régime représentatif, mais il était capable aussi de se rallier à la République, pourvu que celle-ci ne fût que la monarchie constitutionnelle sous un autre nom.

Ce groupe, en penchant à droite ou à gauche, disposait de la majorité. Mais il eût été contraire à sa nature de prendre un parti rapide et décisif; il représentait des intérêts variés ; il avait besoin de voir venir l'occasion, de laisser faire le temps avant d'accorder son alliance. Calculatrice par tempérament, cette fraction de l'Assemblée nationale, en se réservant, nous a garanti d'une solution immédiate qui eût été sans doute le rétablissement d'une monarchie, et a permis la mise en pratique du régime provisoire sous lequel la France a vécu durant les premiers mois qui suivirent la signature du traité de paix avec l'Allemagne.

Outre ces fractions diverses de la représentation nationale, l'Assemblée de Bordeaux comptait dans son sein un personnage considérable, ayant sa place à part et son influence assurée avant la première séance. Ce personnage, élu vingt-six fois représentant, c'était M. Thiers.

M. Thiers avait eu à l'ancien Corps législatif le douloureux privilège de voir juste et de prédire l'issue de la guerre que l'Empire allait entreprendre,

Il avait dévoilé sa pensée tout entière à la tribune, ce qui lui avait valu les sarcasmes de toute la presse, et, il faut le dire, des trois quarts de la nation. Quand nos défaites eurent malheureusement prouvé qu'il avait raison, le gouvernement de la Défense nationale, s'adressant à son patriotisme, le pria d'intercéder pour nous auprès des puissances neutres ; M. Thiers parcourut l'Europe au cœur de l'hiver en quête d'interventions diplomatiques à défaut d'alliances. Ces démarches ne pouvaient aboutir; mais la France se souvenant des efforts qu'il avait faits au mois de juillet pour empêcher la guerre, se plut à remercier M. Thiers d'avoir deviné juste en le nommant représentant dans vingt-six collèges. C'était en même temps se prononcer sur la nécessité de signer la paix, l'opinion de M. Thiers étant connue à cet égard.

Par cette situation électorale extraordinaire, M. Thiers n'était donc pas un député comme les autres. C'était une puissance, avec laquelle les différents partis qui se partageaient l'Assemblée allaient avoir à compter.

L'Assemblée nationale tint sa première séance publique le lundi 13 février, au grand théâtre de Bordeaux, sous la présidence de son doyen d'âge, M. le marquis Benoist-d'Azy.

Le premier orateur qui gravit la tribune fut M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, qui, au nom de ses collègues, déposa les pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale sur le bureau de l'Assemblée nationale.

Le pouvoir était en déshérence, il s'agissait de le reconstituer au plus vite. On s'occupa tout d'abord du tirage au sort des bureaux et de la vérification des pouvoirs.

Cette vérification une fois achevée, sauf pour les élections qui étaient l'objet de contestations graves, l'Assemblée songea à nommer son président, ses vice-présidents et ses secrétaires. C'était une opération importante, impatiemment attendue, et qui allait donner la mesure des tendances plus ou moins réactionnaires de l'Assemblée.

Les républicains étaient d'accord sur un nom, celui de M. Grévy. Mais pour que ce nom sortît de l'urne avec une majorité satisfaisante, il fallait le concours du parti intermédiaire. Fort heureusement cette fraction de la Chambre se réunit à la gauche, et M. Grévy fut nommé par 517 suffrages.

C'était d'un bon augure : la République modérée, légale et parlementaire, émergeait au moment où

tout semblait conspirer contre elle. Esprit froid, méticuleux, régulier, familiarisé avec les habitudes parlementaires, M. Grévy promettait de tenir la bride aux exagérations des partis extrêmes. MM. Benoist-d'Azy, Martel, Vitet et Malleville étaient nommés vice-présidents.

Durant ces élections, la proposition [suivante était déposée sur le bureau de l'Assemblée :

« Les représentants du peuple soussignés proposent à l'Assemblée nationale la résolution suivante : M. Thiers est nommé chef du Pouvoir exécutif de la République française : il exercera ces fonctions sous le contrôle de l'Assemblée nationale et avec le concours des ministres qu'il aura choisis et qu'il présidera. »

Cette proposition, prévue et acceptée d'avance, fut votée le lendemain à la presque unanimité des voix. Le nouveau chef du Pouvoir exécutif remercia l'Assemblée nationale par l'envoi d'un message, où il chargeait le président de l'Assemblée de faire agréer aux représentants l'expression de sa gratitude pour la confiance dont ils venaient de l'honorer en même temps que l'assurance du dévouement absolu qu'il apporterait à l'accomplissement de sa tâche.

Le jour même du vote de l'Assemblée nationale, les ambassadeurs d'Angleterre et d'Italie vinrent, au nom de leur souverain respectif, apporter leurs

félicitations à M. Thiers et la reconnaissance expresse du gouvernement que la France venait de se donner. M. l'ambassadeur d'Autriche fit la même démarche au nom de l'empereur. C'était un résultat considérable dans les circonstances précaires on l'on se trouvait, et dont l'importance n'échappa à personne.

Le 19 février, le chef du Pouvoir exécutif montait à la tribune. Dans un discours programme, qu'il importe de reproduire, il exposait ses vues politiques sur la situation, et la marche qu'il entendait imprimer à son gouvernement. En même temps il faisait part officiellement à l'Assemblée de la composition du ministère.

Voici les passages principaux de cette allocution, qui est le point de départ et pour ainsi dire la Charte de ce qu'on appelle le pacte de Bordeaux.

Après avoir dit les sentiments de gratitude que lui inspiraient les hautes fonctions dont on venait de le charger, le Président du Conseil s'exprimait ainsi :

« La France, précipitée dans une guerre sans motif sérieux, sans préparation suffisante, a vu une moitié de son sol envahie, son armée détruite, sa belle organisation brisée, sa vieille et puissante unité compromise, ses finances ébranlées, la plus grande partie de ses enfimts arrachés au travail pour aller mourir sur les champs de bataille, l'ordre profondément troublé par une subite apparition de l'anarchie, et après la reddition forcée de Paris, la guerre suspendue pour quelques jours seulement, et prête à

I i VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE.

renaître si un gouvernement estimé de l'Europe, acceptant courageusement le pouvoir, prenant sur lui la responsabilité de négociations douloureuses, ne vient mettre un terme à d'effroyables calamités !

« En présence d'un pareil état de choses, y a-t-il, peut-il y avoir deux politiques ? Et, au contraire, n'y en a-t-il pas une seule, forcée, nécessaire, urgente, consistant à faire cesser le plus promptement possible les maux qui nous accablent?

« Quelqu'un pourrait-il soutenir qu'il ne faut pas, le plus tôt, le plus complètement possible, faire cesser l'occupation étrangère, au moyen d'une paix courageusement débattue, et qui ne sera acceptée que si elle est honorable ; débarrasser nos campagnes de l'ennemi qui les foule et les dévore; rappeler des prisons étrangères nos soldats, nos officiers, nos généraux prisonniers, reconstituer avec eux une armée disciplinée et vaillante, rétablir l'ordre troublé, remplacer ensuite et sur-le-champ les administrateurs démissionnaires ou indignes, reformer par l'élection nos conseils généraux, nos conseils municipaux dissous, reconstituer ainsi notre administration désorganisée, faire cesser des dépenses ruineuses, relever, sinon nos finances, ce qui ne saurait être l'œuvre d'un jour, du moins notre crédit, moyen unique de faire face à des engagements pressants ; renvoyer aux champs, aux ateliers nos mobiles, nos mobilisés; rouvrir les routes interceptées, relever les ponts détruits, faire renaître ainsi le travail partout interrompu, le travail qui peut seul procurer le moyen de vivre à nos ouvriers, à nos paysans?

VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE. t»j

« Y a-t-il quelqu'un qui pourrait nous dire qu'il y a quelque chose de plus pressant que cela ? Et y aurait-il, par exemple, quelqu'un ici qui oserait discuter savamment des articles de la Constitution pendant que nos prisonniers expirent de misère dans des contrées lointaines, ou pendant que nos populations, mourantes de faim, sont obligées de livrer aux soldats étrangers le dernier morceau de pain qui leur reste ?

« Non, non, messieurs! pacifier, réorganiser, relever le crédit, ranimer le travail, voilà la seule politique possible, et même concevable en ce moment. A celle-là, tout homme sensé, honnête, éclairé, quoi qu'il pense sur la monarchie ou la république, peut travailler utilement ; et n'y eût-il travaillé qu'un an, six mois, il pourra rentrer dans le sein de la patrie le front haut, la conscience satisfaite.

« Ah ! sans doute, lorsque nous aurons rendu à notre pays les services pressants que je viens d'énumérer, quand nous aurons relevé du sol, où il gît, ce noble blessé qu'on appelle la France; quand nous aurons fermé ses plaies, ramené ses forces, nous le rendrons à lui-même : et, rétabli alors, ayant recouvré la liberté de ses esprits, il dira comment il veut vivre.

« Quand cette œuvre de réparation sera terminée, et elle ne saurait être bien longue, le temps de discuter, de peser ces théories de gouvernement, sera venu ; et ce ne sera plus un temps dérobé au salut du pays. Déjà un peu éloignés des souffrances d'une révolution, nous aurons retrouvé notre sang-froid ;

Ii; VINGT Mois DE PRÉSIDENCE,

ayant opéré notre reconstitution sous le gouvernement de la République, nous pourrons prononcer en connaissance de cause sur nos destinées, et ce jugement sera prononcé, non par une minorité, mais par la majorité des citoyens, c'est-à-dire par la volonté nationale elle-même.

« Telle est la seule politique possible, nécessaire, adaptée aux circonstances douloureuses où nous nous trouvons. C'est celle à laquelle mes honorables collègues sont prêts à dévouer leurs facultés éprouvées ; c'est celle à laquelle, pour ma part, malgré l'âge et les fatigues d'une longue vie, je suis prêt à consacrer les forces qui me restent, sans calcul, sans autre ambition, je vous le jure, que celle d'attirer sur mes derniers jours les regrets de mes concitoyens, et permettez-moi d'ajouter, sans même être assuré, après le plus complet dévouement, d'obtenir justice pour mes efforts.

« Mais n'importe, devant le pays qui souffre, qui périt, toute considération personnelle serait impardonnable. Unissons-nous, messieurs, et disons-nous bien que, en nous montrant capables de concorde et de sagesse,, nous obtiendrons l'estime de l'Europe; avec son estime, son concours; de plus, le respect de l'ennemi lui-même; et ce sera la plus grande force que vous puissiez donner à vos négociateurs pour détendre les intérêts de la France dans les graves négociations qui vont s'ouvrir.

a Faites donc renvoyer à un terme qui, du reste, ne saurait être bien éloigné, les divergences de principes qui nous ont divisés et qui nous diviseront

peut-être encore ; mais n'y revenons que lorsque ces divergences, résultat, je le sais, de convictions sincères, ne seront plus un attentat contre l'existence et le salut du pays. »

M. Thiers inaugurait ainsi la politique du sens commun. L'Assemblée, par les applaudissements dont elle venait de couvrir la harangue du Président du Conseil, acceptait le traité. — Elle sacrifiait sur l'autel de la patrie ses passions, ses préférences — et, il faut le dire, une partie de sa puissance et de sa liberté. — Mais qu'elle comprît ou non cette dernière conséquence du pacte, il n'y avait pas moyen qu'elle s'en dédit. L'ajournement de toute question de principe, de toute discussion politique irritante jusqu'après la signature de la paix, était une nécessité si évidente de la situation, qu'il ne se trouva personne pour contredire. D'ailleurs, le pacte de Bordeaux ne pouvait être un péril ou un embarras que par sa durée indéfinie ; mais au moment où il prit naissance, il fut la seule combinaison assez puissante pour arrêter les revendications des partis, et laisser au gouvernement la tranquillité d'esprit et le recueillement nécessaires à la discussion des préliminaires de la paix. Ce fut un chef-d'œuvre de bonne politique et d'habileté parlementaire

Cependant le temps ^pressait : l'armistice, déjà prorogé de quelques jours, tirait à sa fin ; il fallait

que les négociations marchassent rapidement pour que la ratification des préliminaires fût votée dans les délais convenus avec la Prusse. M. Thiers était attendu à Versailles. Mais qui est-ce qui allait négocier en sa personne? Etait-ce l'Assemblée ou le Pouvoir exécutif? Etait-il ambassadeur de la représentation nationale ou allait-il agir en son nom propre comme chef du Pouvoir? Il avait dit que la paix ne serait signée que si elle était honorable pour la France; mais comment préciser le point exact où commence, la honte d'un traité? Emportait-il le mandat impératif de ne pas sanctionner l'aliénation du territoire ; la formule de Ferrières était-elle encore de mise à Bordeaux? Pouvait-on espérer traiter sur la base d'une indemnité pécuniaire si énorme qu'elle fût? Ces questions furent posées et tranchées par l'Assemblée d'une façon qu'il importe de rappeler.

Au début de la séance du 17 février, avant que M. Victor Lefranc, rapporteur de la commis-ion relative à la nomination du chef du Pouvoir exécutif, eût développé les conclusions de son rapport , M. Keller, député du Bas-Rhin, était monté à la tribune et avait déclaré, au nom de ses collègues de la Lorraine et de l'Alsace, que ces deux provinces entendaient demeurer à jamais terre française, que la France ne saurait abandonner ceux qui ne voulaient pas se séparer d'elle; que la paix moyennant une cession de territoire ne serait pas une paix durable; il suppliait l'Assemblée de vouloir bien, en conséquence, voter la prise en considération de - 1

proposition. La Chambre applaudit, s'agite, verse des larmes. Si elle émet le vote sollicité par M. Relier, les négociateurs emporteront à Versailles le mandat formel de ne rien céder du territoire, ce qui équivaut à la rupture immédiate des pourparlers. La guerre va recommencer, Paris va disparaître, foudroyé par les canons de ses forts retournés contre lui. Qu'importe ! l'Assemblée a tout oublié ; elle est suspendue aux lèvres de M. Keller, qui lui montre l'Alsace et la Lorraine suppliantes, se traînant aux genoux de la France.

Jamais scène plus dramatique ne remua une Chambre française depuis la fameuse séance de nuit du 4 août 1789 ! Encore un moment de patriotique folie, et l'Assemblée quitte ses bancs pour crier : « Aux armes! »

M. Thiers était là, comprenant tout le danger de cet emportement héroïque de l'Assemblée; il monte à la tribune et, d'une voix qui n'avait jamais été plus nette, plus vibrante, il fait comprendre que la proposition Keller, si elle est votée, aura pour conséquence immédiate la reprise des hostilités, a Allons tout de suite dans nos bureaux, s'écrie M. Thiers, et disons ce que nous pensons. » Il venait d'arracher l'Assemblée à son propre enthousiasme. La séance une fois suspendue, la situation était sauvée. Ce changement d'atmosphère calma le sang

qui circulait trop vite. Chacun comprit que le vote sollicité par M. Keller équivalait à une reprise des hostilités, et, après un quart d'heure de délibération, la commission nommée dans les bureaux substituait à la formule de M. Keller la rédaction suivante qui fut votée : « L'Assemblée, accueillant avec la plus vive sympathie la proposition de M. Keller et de sc> collègues, s'en remet à la sagesse et au patriotisme de ses négociateurs* »

C'était donner à ceux-ci carte blanche ; sauf sa ratification, l'Assemblée ne limitait pas le terrain des pourparlers ; la question du mandat impératif était résolue par la négative .

Le second point important à résoudre était de savoir si l'Assemblée pourrait intervenir dans le courant des négociations.

Sur la proposition de M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères, l'Assemblée nomme une délégation de quinze membres qui accompagnera M. Thiers et M. J. Favre au quartier général de Versailles. Mais, sur une interpellation de M. Gambetta, M. le ministre de l'instruction publique, J. Simon déclare, au nom du Gouvernement, que la délégation des Quinze n'a d'autre objet que de maintenir les communications journalières des négociateurs et de l'Assemblée, que la souveraineté de l'Assemblée nationale ne peut être engagée par ses commissaires, et que le Gouvernement accepte seul la responsabilité des négociations, qu'enfin la décision définitive demeure réservée à l'Assemblée nationale elle-même.

Ces points étant réglés, l'Assemblée décide qu'elle

suspendra ses séances publiques pendant la durée des pourparlers, et qu'elle emploiera cet intervalle de temps à l'étude de la situation générale du pays. En conséquence, sur la proposition de M. Barthélémy Saint-Hilaire, dix commissions de quarantecinq membres chacune sont formées pour procéder à cette vaste enquête. C'était une manière assurée d'occuper paisiblement la représentation nationale. Le soir même du jour où ces résolutions furent votées, M. le Président du Conseil et M. Jules Favre quittaient Bordeaux pour se rendre au quartier général allemand.

L'armistice conclu le 28 janvier entre le vice-président du gouvernement de la Défense nationale et le chancelier de l'empire allemand avait ouvert les yeux à tout le monde. Il n'y avait plus à caresser l'illusion d'un retour de la fortune. La capitulation de Paris et la situation respective des armées allemande et française dans les départements faisaient éclater dès lors l'impossibilité d'une reprise utile des hostilités. Faidherbe, défait à Saint-Quentin, avait dû se retirer jusque sous le canon de Lille. Chanzy, battu le 12 janvier au Mans après une lutte de trois jours, était refoulé jusqu'à Rennes et mis dans l'impossibilité de secourir Paris. Bourbaki, encore intact le 28 janvier, était forcé deux jours après, à la suite d'une inexplicable omission de dépêches, de se jeter

sur le territoire helvétique pour n'être pas pris en bloc comme cela était arrivé à Sedan. En réalité, toutes nos armées étaient ou détruites ou dan> l'impossibilité de tenir la campagne; toutes nos places fortes du Nord et de l'Est entre les mains de l'ennemi à de rares exceptions près.

La France était à la discrétion de l'Allemagne.

Le 20 février, lorsque M. Thiers se présentait à Versailles pour négocier, notre état ne s'était pas amélioré. La fièvre de la lutte ayant cessé, il s'était produit dans tous les esprits une sorte d'affaissement moral, de lassitude universelle qui eût été un obstacle de plus à vaincre si la lutte avait dû recommencer.

Certes , le quartier général allemand n'ignorait pas ce concours de circonstances si favorables pour lui ; les négociations allaient donc s'ouvrir dans des conditions telles que la Prusse pouvait tout exiger. La France n'avait à lui opposer que son désespoir, la pitié qu'elle inspirait aux puissances neutres et le danger pour la Prusse de compromettre la solidité de ses conquêtes en les exagérant. Mais tout cela ne valait pas une armée prête à entrer en ligne en ea^ de rupture des pourparlers. C'était justement l'absence de cette sanction armée que M. Thiers avait fait remarquer à l'Assemblée nationale, quand celleci s'ennanimait si inconsidérément au discours de M . Keller : « 11 faut savoir, s'écriait M. Thiers, ce que nous pouvons mettre derrière des paroles ! »

Les négociateurs français se trouvaient donc à Versailles en face d'un ultimatum, ou pou s'en tant.

Il était chimérique d'espérer une discussion diplomatique sérieuse; les conférences ne devaient rouler que sur les propositions du vainqueur. — Tout l'effort de M. Thiers et de M. Favre ne pouvait porter que sur des adoucissements de détail. — Quant à la cession de territoire, elle dut être acceptée telle que l'exigeait M. de Bismark.

Le dimanche 26 février, dernier jour de l'armistice, l'inquiétude était extrême à Paris. On n'y connaissait que les allées et venues du chef du Pouvoir exécutif et du ministre des affaires étrangères, et les réunions delà commission des Quinze, au palais Bourbon. Rien ne transpirait sur l'état des conférences. Le jour même, passé minuit, les hostilités devaient recommencer si la diplomatie n'avait pas achevé son œuvre !

Enfin, le Journal officiel publia une note du ministre de l'intérieur annonçant que les préliminaires de paix venaient d'être signés. Cette même note apprenait à la population parisienne que, malgré tous les efforts, il n'avait pas été possible d'empêcher l'entrée de l'armée allemande dans un quartier de Paris.

L'entrée des Allemands dans Paris était une exigence inattendue de l'empereur Guillaume. M. Thiers avait tout tenté pour le faire revenir sur sa résolution, mais l'empereur répondait imperturbablement

qu'il devait cette satisfaction à l'Allemagne. Quelque pénible que fût cette occupation d'un quartier de Paris , on croyait qu'elle n'était pas achetée trop cher, puisqu'à ce prix Belfort, primitivement compris dans la cession delà province d'Alsace, devait nous être rendu. La conservation de Belfort et une diminution sensible du chiffre de l'indemnité furent les deux résultats les plus clairs de notre action diplomatique .

Le 28 février, le Président du Conseil arrivait à Bordeaux, accompagné des membres de la délégation parlementaire. L'Assemblée avait été convoquée le matin à domicile. L'agitation la plus vive régnait sur les esprits. A quatre heures seulement, M. le président Grévy, montant au fauteuil, donnait la parole au chef du Pouvoir exécutif, qui, après quelques mots sur la mission douloureuse qui lui avait été imposée, soumit à l'Assemblée nationale le projet de loi ainsi conçu :

« L'Assemblée nationale , subissant les conséquences d'une guerre dont elle n'est pas Fauteur, approuve les conditions de paix ci-annexées, et qui ont été approuvées par le chef du Pouvoir exécutif et le ministre des affaires étrangères de la République française, d'une part, et par M. le chancelier de l'empire germanique, MM. les ministres des affaires étrangères des rois de Bavière, de Wurtemberg et du grand-duc de Bade, d'autre part. »

Après que M. Barthélémy Saint-IIilaire eut donné lecture à l'Assemblée du texte du traité soumis a sa ratification, une discussion assez vive sVn-

gagea sur l'urgence réclamée par le Président du Conseil. 11 semblait à un certain nombre de représentants qu'on ne pouvait trop réfléchir sur un vote de cette importance, et qu'on devait mettre à profit pour le mûrir la prolongation d'armistice, consentie jusqu'au 12 mars. — Hélas ! on oubliait la situation précaire où allait se trouver Paris occupé, et la nécessité d'abréger cette occupation par un vote presque immédiat. — Cette opinion, jointe à des considérations non moins déterminantes, prévalut ; l'urgence fut déclarée , on décida qu'il y aurait le soir même réunion dans les bureaux, et le lendemain 1er mars, séance publique, pour entendre la lecture du rapport et procéder au scrutin.

Il arriva, sous l'ancienne monarchie, que les états généraux du royaume furent appelés à sanctionner des cessions de territoire après des guerres malheureuses. Cela eut lieu notamment pour le traité de Madrid après le désastre de Pavie. Ce traité, consenti par François Ier, livrait la Franche-Comté aux Espagnols et fixait le chiffre énorme de la rançon du monarque : mais alors le roi ne demandait aux états généraux qu'une ratification que ceux-ci n'étaient pas tout à fait libres de refuser et dont il se serait passé au besoin. — A Bordeaux, l'Assemblée nationale avait à émettre un vote absolument souverain, d'où allait dépendre immédiatement le sort du pays. — Les

conséquences de ce vote étaient redoutables, quel qu'il fût. D'un côté, l'abandon de deux provinces au moment même où celles-ci affirmaient leur indissoluble attachement à la patrie française ; de l'autre, l'imminence d'une reprise des hostilités, qui ne pouvait qu'être désastreuse ! Dans cette alternative, où était la sagesse, où était le patriotisme?

Ou comprend facilement l'émotion qui dut s'emparer des âmes, et les incertitudes des consciences , quand sonna l'heure de cette terrible séance du 1er mars.

M. Victor Lefranc, dans un langage profondément empreint de tristesse patriotique, donne lecture du rapport de la commission, qui conclut à la ratification des préliminaires. Fréquemment interrompu par les partisans de la guerre à outrance, l'honorable rapporteur recueille en même temps des signes d'approbation presque unanimes de la majorité. Il est évident que cette majorité est d'accord avec la commission. Les représentants des campagnes sont liés par le mandat impératif de voter la paix ; les radicaux, députés des villes comme Paris et Lyon, ont reçu non moins impérativement le mandat contraire : les représentants des deux provinces dont le sort est en question s'adjoignent naturellement à ce dernier groupe. Enfin, sur les bancs des républicains se trouve un certain noyau de députés à la tète desquels est l'honorable M. Vacherot, qui, peu soucieux <le popularité, sont disposés à voter la paix, parce qu'ils estiment en toute conscience que la guerre est impossible.

M. Edgar Quinet succède à la tribune à M. Victor Lefranc et se prononce pour la continuation de la lutte. M. Bamberger, député de la Moselle, déclare après lui que le traité est déplorable, et qu'un seul homme pourrait être capable de le signer, Napoléon III, « dont le nom, s'écrie l'orateur, restera éternellement cloué au pilori de l'histoire. »

D'unanimes applaudissements accompagnent cette sortie de l'orateur. Alors l'Assemblée voit émerger, des profondeurs de la droite, une figure blême sur un corps émacié semblable à un spectre.

C'est M. Conti, qui s'éveille au nom de Napoléon III et qui escalade la tribune pour entreprendre son apologie. Il ose prétendre que la restauration de l'Empire est le port unique où la France pourra trouver le salut. Le tumulte est à son comble ; l'Assemblée oublie l'objet de sa délibération, pour émettre un vote unanime de déchéance contre les Bonaparte. Tout le monde se lève dans la salle sur la proposition Bethmont, qui affirme, au nom du pays tout entier, que nos malheurs, nos défaites, nos ruines nous viennent de l'Empire, et que pour cette raison l'Empire doit être à jamais maudit.

La déchéance de la dynastie napoléonienne emprunte aux circonstances au milieu desquelles elle fut proclamée ce jour-là un caractère particulier. Après toutes nos révolutions, les gouvernements tombés ont été plus ou moins déchus et conspués par le régime qui leur succéda. Cela ne les a pas empêchés de revenir les uns après les autres à la suite des révolutions politiques dont la France est malheu-

reusement le théâtre depuis près d'un siècle. Mais ce fut toujours un parti qui en proscrivit un autre. À Bordeaux, ce furent les républicains et les royalistes de toutes nuances, les hommes de toutes les opinions qui s'unirent, la France entière qui s'entendit pour repousser à jamais Bonaparte et sa lignée. Ce fut la ratification légale de la déchéance prononcée révolutionnairement le 4 septembre à Paris.

Cet incident clos, l'Assemblée reprit sa discussion. MM. Keller, Victor Hugo, Louis Blanc, se succèdent à la tribune, combattant le traité avec désespoir. Leurs discours ressemblent aux convulsions d'un moribond qui livre à la mort le dernier combat. C'est l'insurrection d'un patriotisme respectable et sincère contre la fatalité : la lutte du sentiment contre le sens commun.

546 voix contre 107 se prononcent pour la paix. Le sacrifice était consommé. Les représentants de l'Alsace et de la Lorraine, avant de se retirer, déposèrent sur le bureau de l'Assemblée une protestation que se terminait par ces mots :

« Vos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. »

Le jour même de ce déchirement, l'un des signataires de la déclaration qui précède, le vénérable M. Kiiss, maire de Strasbourg, expirait à Bordeaux, sous l'excès de sa douleur.

Quand le vote fut connu, deux sentiments se firent jour : chez les plus sages la résignation, chez les autres la colère, et cependant ce qui arrivait était fatal. N'était-ce pas la faute de tout le monde ? Pendant la guerre ne nous étions-nous pas trouvés tout à coup myopes, boiteux, édentés, malingres, espérant que les autres suffiraient à la tâche de vaincre, nous promettant bien cependant de nous attribuer une bonne part de gloire après l'événement? Voilà ce que nous avions pensé tous à des degrés différents; au moment où nous recueillions les fruits amers de notre mauvaise éducation publique, nous trépignions comme un enfant gâté, mais nous nous gardions bien de nous imputer la part de responsabilité qui nous incombait à chacun. Non flere, non indignari, sed intelligere. C'est ce qu'enseigne la raison. A ce moment beaucoup de gens s'indignaient et ne paraissaient pas comprendre encore.

Cependant la ratification des préliminaires mettait fin aux anxiétés de la France, quant à l'éventualité de la guerre; mais pour le Gouvernement allaient commencer les difficultés réelles : M. Thiers, le 2 mars, se trouvait en face de l'Assemblée, et au moment de commencer la mise en pratique du programme qu'il avait proposé à son acceptation par son discours du 19 février. Déjà de toute part on sentait s'éveiller l'antagonisme et la passion des partis ; les vérifications de pouvoir, les options, les démissions avaient

été l'occasion de violences de paroles entre les membres de la droite et ceux de la gauche ; il ne fallait pas une grande habitude des assemblées, pour prévoir les orages prochains ; — la réaction comptait ses voix, essayait ses forces; les républicains se préparaient à la résistance, s'encourageaient à sauver la forme républicaine , à tout prix ; sans être en défiance contre le Gouvernement , ils attendaient M. Thiers à l'œuvre pour savoir quel fond la gauche pourrait faire sur sa politique: l'inquiétude était générale ; les bruits les plus alarmants étaient colportés sur la situation de Paris, bruits que le Gouvernement ne pouvait ni confirmer ni démentir. La désorganisation était partout ; nul rouage à sa place ; pas de conseils municipaux, pas d'administration départementale, pas d'armée, pas de finances. Mal gré ce déplorable état de la France, le Gouvernement puisait une grande force dans la netteté de son origine. Jamais le droit ne s'était dégagé plus clairement. Une assemblée souveraine issue du suffrage universel au sommet, et au-dessous d'elle un chef du Pouvoir exécutif élu dans son sein, avec un ministère également sorti de cette assemblée. C'était l'application du régime représentatif dans toute sa simplicité théorique, sans complication d'aucune sorte, sans obscurité ni surprise possible. Il ne pouvait s'élever dans les esprits aucun doute sur le droit qu'avait le gouvernement de se défendre et de prendre pour sa sûreté et celle de l'Assemblée toutes les mesures que les circonstances exigeraient, et rien ne pourrait enlever aux tentatives que les partis extrêmes feraient contre

lui le caractère insurrectionnel. M. Thiers était bien décidé à s'appuyer sur cette force morale incontestée.

Le premier souci du chef du Pouvoir exécutif fut de réconquérir Paris. Depuis six mois, il s'était produit en province, à propos de Paris, un mouvement d'opinion singulier. L'héroïsme du siège ne comptait pour rien, et même, dans la pensée intime de beaucoup de gens, devait être imputé à crime à cette grande ville. Sa résistance obstinée avait prolongé la guerre, et par conséquent porté préjudice à la province, qui demandait la paix. Aussi quand le siège eut cessé, quand les Parisiens se répandirent dans les départements, racontant les duretés du siège, l'héroïsme de la population, les souffrances de la faim, les périls du bombardement, furent-ils accueillis par des sourires qui signfiaient : « Nous ne vous croyons pas. » La version qui avait cours était celle-ci : Le général Trochu, qui est un grand homme de guerre, avec tout son génie n'a pu rien faire des Parisiens, soldats indisciplinés, volontaires, remuants, se refusant à combattre les Prussiens, mais toujours prêts à politique* devant l'Hôtel-de-Ville ou ailleurs. Telle était l'opinion la plus généralement admise.

11 n'était pas facile de déraciner cette opinion, habilement exploitée par des intéressés : la Chambre comptait dans son sein un nombre considérable de représentants qui n'avaient pas vu la politique de près depuis trente ans, d'autres qui étaient rarement sortis du calme de leur vie intérieure, et qui s'effarouchaient à l'idée de Paris. Pour eux, c'était se jeter dans le gouffre. La publicité de cent journaux

leur taisaient peur ; la grande lumière de Paris les éblouissait. Ils préféraient de beaucoup demeurer dans Bordeaux ou même s'aller installer à Poitiers ou à Tours, y légiférer tranquillement, sans fracas, sans publicité. Ils gardaient le souvenir des temps où les états généraux pouvaient se réunir indifféremment à Blois ou à Moulins, et pensaient que depuis cette époque rien n'avait du changer dans le monde !

Cependant il était clair que l'Assemblée ne pouvait s'éterniser à Bordeaux. On n'improvise pas une capitale, surtout dans un pays de centralisation. 11 était impossible aux ministres de gouverner et d'expédier les affaires. Il fallait que le Gouvernement se partageât. On ne pouvait laisser Paris à lui-même en aucun temps, et moins que jamais en ce moment, entre tous difficile. M. Thiers ne voulut pas aborder la question de front, il proposa le retour à Paris eu deux étapes, et se contenta de demander qu'on allât siéger dans une ville plus voisine de la capitale. Ce fut dans la séance du 6 mars que le Président du Conseil fit cette proposition, pour laquelle il demanda l'urgence, et l'obtint, au grand mécontentement de ceux qu'on appela les ruraux (le mot fut créé à cette occasion). Le 9, M. Beulé, dans un rapport académique au nom de la Commission, se prononçait pour que l'Assemblée se transportât à Fontainebleau ; mais le lendemain, jour fixé pour la discussion générale, M. Thiers monte à la tribune et entraîne la majorité, qui opte pour Versailles.

Le discours prononcé par le chef du Pouvoir exécutif le 10 mars sur la question du transtereinent de l'A-

semblée, réduisait à néant toute l'argumentation de la faction légitimiste et cléricale. Il insistait sur l'impossibilité matérielle de gouverner à deux cents lieues de Paris, siège des ministères, des ambassades et de la Banque ; sur l'impuissance où le Gouvernement allait se trouver de tenir tête aux excitations démagogiques qui menaçaient sérieusement la tranquillité publique. L'orateur insistait pour l'installation provisoire à Versailles, déclarant d'ailleurs que toutes les questions de principe quant à la forme du gouvernement, quant au siège des pouvoirs publics, demeuraient sincèrement réservées. Puis, s' adressant à la gauche : « C'est en vos mains, républicains, qui siégez dans cette enceinte, qu'est remis l'avenir de la République. Elle sera le prix de votre sagesse! » Les plus opposés au retour à Versailles, qu'ils considéraient comme l'équivalent du retour à Paris, durent céder en face des raisons si impérieuses déduites par le chef du Pouvoir exécutif. Il fut décidé que le 20 mars l'Assemblée tiendrait sa première séance dans la ville de Louis XIV.

Le Gouvernement venait de gagner son procès, et il était temps. Paris était presque à la merci d'un pouvoir occulte, anonyme, inconnu, disposant delà force énorme que lui donnaient un grand nombre de bataillons de la garde nationale. Le 3 mars, un décret avait nommé général en chef de la garde nationale M. le

général d'Aurelles de Paladines, qui s'était aperçu bientôt de l'existense d'une autorité cachée plus forte que la sienne. Le péril était partout, et la guerre civile imminente. Le Comité central exagérant les dangers que la majorité monarchiste de l 'Assemblée semblait faire courir à la République, et faisant semblant de croire à la connivence du Gouvernement avec cette majorité, enrôlait tous les jours de nouveaux bataillons, qui croyaient, en obéissant aux ordres du Comité, concourir à la défense de la République. Le Journal officiel du 9 mars contenait une déclaration du Gouvernement où il était dit « qu'il mettait son honneur à fonder la République » , et où il invitait la population parisienne à reprendre le travail des ateliers. Excellente pour rassurer les honnêtes gens sur les intentions du Gouvernement, cette déclaration restait sans effet sur les meneurs intéressés à aggraver le désordre. Chaque heure qui s'écoulait faisait courir à l'ordre public de nouveaux périls.

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