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CHAPITRE II

La veille de l'insurrection. — La garde nationale. — Démonstrations populaires. — État de l'armée. — Comité occulte. — Enlèvement des canons. — Entrée des Prussiens. — Arrivée à Paris de M. Thiers. — La journée du 18 mars. — Retraite sur Versailles du Gouvernement et de l'Assemblée.

Le 1 h mars, M. Thiers quitta déûnitivement Bordeaux. Il suivait depuis un mois, d'un œil inquiet, les événements qui se passaient à Paris. Par suite des stipulations de l'armistice, l'armée avait été licenciée; il ne restait pour maintenir Tordre qu'une division de douze mille hommes. Chaque jour de nouveaux troubles ; aux halles centrales, la foule pille les denrées ; des rassemblements factieux se forment autour de la colonne de la Bastille, et la police trop peu nombreuse ne peut les disperser. L'armée est en butte à des menaces continuelles de la part d'une certaine partie de la population. Belle ville se distingue déjà dans cette effervescence. Là les généraux et les officiers, insultés, ne peuvent plus sortir en uniforme.

Quant à la garde nationale, qui, aux termes de la convention, avait pu conserver ses armes et devait,

dans la pensée du négociateur, puissamment aider au maintien de l'ordre, il ne fallait plus compter sur son concours. La plupart des gardes nationaux qui auraient répondu à l'appel en cas de conflit, fatigués par le service et les dures privations du siège, avaient, dès le lendemain de l'armistice, déposé l'uniforme et s'étaient hâtés de quitter Paris. Restaient, au contraire, plus armés que jamais, ceux qui voyaient venir avec appréhension l'heure où il faudrait abandonner la vie oisive du rempart pour retourner au travail. Les meneurs comprirent aussitôt le parti qu'ils pourraient tirer de cet état de choses, et ils s'organisèrent en un comité occulte. Le général Clément Thomas, s'apercevant que ses ordres ne comptaient plus pour rien, avait prévenu le Gouvernement et donné sa démission de général commandant de la garde nationale.

Le 24 février, anniversaire de la révolution de 1848, avait été le prétexte d'une manifestation qui faisait déjà pressentir des événements prochains et formidables. De la foule réunie autour de la colonne un homme était sorti portant un drapeau rouge, et cet emblème de la rébellion ouverte avait été hissé aux applaudissements des assistants au sommet du monument.

A partir de ce moment, la colonne de Juillet était devenue comme le but du pèlerinage de la sédition. Excités par les clubs, qui avaient décidé la continuation des manifestations sur la place de la Bastille, les rassemblements se renouvelaient tous les jours. Gardes nationaux précédés de tambours, gardée mobiles avec les clairons en tête partaient processionnellement

de divers points , traversaient Paris et venaient manifester. Dans ces bataillons de l'émeute, on ne remarquait pas sans un serrement de cœur des soldats de diverses armes fraternisant avec les bandes insurrectionnelles. Le Pouvoir, se sentant trop faible, n'osait rien entreprendre, dans la crainte d'un conflit qui pouvait tourner à l'avantage de l'insurrection, et cette impuissance de la répression donnait une audace d'autant plus grande aux chefs et à leurs soldats.

Voilà où l'on en était déjà quand, le lendemain de la prolongation de l'armistice, on apprit que les Prussiens allaient entrer en vainqueurs dans Paris . Cette nouvelle, qui se répand comme une traînée de poudre, enflamme les esprits déjà si excités. Il faut absolument une victime à la fureur des manifestants, ils la trouvent dans la personne d'un agent de police qu'on vient de reconnaître ; il est saisi, lié à une planche et précipité dans le canal, sans qu'un seul cri d'humanité s'élève en sa faveur.

Le chef du Pouvoir exécutif, je l'ai déjà dit, avait tout tenté auprès de M. de Bismark et de l'empereur d'Allemagne pour éviter à Paris l'humiliation suprême de l'entrée des Prussiens ; il avait inutilement représenté à l'empereur les funestes conséquences qui pourraient résulter de cette nouvelle condition imposée au dernier moment par le vainqueur ; mais celui-ci, inflexible, avait répondu qu'il lui était impos-

sible de refuser cette satisfaction à son armée et à son peuple. Comment résister ? L'ennemi, maître de nos forts, pouvait couvrir Paris de ses obus et le réduire en poussière ; il ne restait pour toute force armée qu'une division de douze mille hommes dont on n'était pas sûr, qui pouvaient fournir un rentort à l'armée de la révolte, et une garde nationale désorganisée, sans discipline et plus disposée à la sédition que prête au combat contre l'ennemi.

Cependant le Comité central, qui s'était installé publiquement rue de la Corderie, dirigeait la garde nationale et en était ponctuellement obéi. Sous le prétexte d'empêcher les Prussiens de s'emparer des pièces d'artillerie que, faute d'attelages, on n'avait pu enlever, le Comité avait résolu de se les approprier. La place Wagram, où avait été rassemblée une grande quantité de canons, fut envahie par la foule, et toutes les pièces, traînées à bras à travers les rues, furent conduites à la place Royale, d'où elles devaient plus tard être dirigées sur Montmartre. Beaucoup de spectateurs, qui n'avaient aucune arrière-pensée, cédaient à un élan patriotique et, s'attelant comme les autres, se faisaient les complices inconscients des soldats du Comité ; d'autres canons furent enlevés de cette façon avec la participation des gardes nationaux chargés de les garder. On pilla aussi les magasins des munitions, on enleva les dépôts des cartouches. L'émeute, prenant partout où elle pouvait, se pourvoyait de tous les engins qui lui permettraient, à un moment donné, de lever le drapeau de la guerre civile.

Cette besogne faite, il fallait agir sur l'esprit du soldat et tâcher de l'arracher à ses devoirs *, on n'y manqua pas. Les journaux rouges et les clubs prêchaient la fraternisation des troupes et de la garde nationale. On sait que des soldats s'étaient mêlés aux manifestations de la place de la Bastille; plusieurs avaient été vus applaudissant à la noyade de l'agent de police, garrotté et jeté vivant dans le canal. Le gouvernement, impuissant à réprimer, prit la résolution de soustraire à l'action immédiate de l'insurrection les troupes casernées dans les quartiers où elle comptait le plus d'adhérents ; celles qui étaient à Belleville et à Montmartre reçurent l'ordre de quitter leurs cantonnements et furent dirigées sur le Champ de Mars.

L'entrée des Prussiens était le thème développé ; chaque soir, dans les clubs, des orateurs furieux prêchaient la résistance et conviaient les gardes nationaux à aller au-devant de l'ennemi le fusil à la mainc Le 27 février, le bruit ayant couru que l'entrée de l'ennemi aurait lieu ce jour-là, dix mille gardes nationaux en armes s'étaient portés vers les Champs- Elysées avec l'intention de s'opposer par la force au viol de Paris. Les murs étaient couverts d'affiches contradictoires, les unes appelant la population aux armes, les autres recommandant le calme. On redoutait un conflit qui, s'il eût éclaté, pouvait avoir pour conséquence la ruine totale de Paris. Cependant, à la veille du Ie' mars, jour fixé pour l'entrée des Allemands, les esprits étaient beaucoup moins surexcités ; la réflexion était venue, on ne se dissimulait

plus à quel ennemi on avait affaire ; toute résolution désespérée semblait abandonnée.

L'entrée des Allemands se fit conformément aux termes de la convention sans provoquer aucun incident grave. L'attitude de lapopulation futcequ'elle devait être,, silencieuse et triste . L'occupation de la zone déterminée dura le 1" et le 2 mars. Le 2 mars dans la soirée, l'acte authentique de la ratification des préliminaires de la paix ayant été apporté par courrier de Bordeaux à Paris, fut aussitôt transmis à Versailles; l'état-major allemand donnait le lendemain matin à ses troupes l'ordre d'évacuer Paris. L'empereur Guillaume était satisfait, il avait promené ses soldats de la barrière de l'Etoile à la place de la Concorde. Pour flatter la gloriole de son peuple et de ses armées, il avait imposé au moment où l'Assemblée votait la paix, ne pouvant faire autrement, l'humiliation la plus cruelle à l'amour-propre d'une nation .

En présence des troubles qui se renouvelaient chaque jour, il était important de débarrasser Paris de cette masse de soldats licenciés qui auraient pu fournir un appoint considérable à l'émeute, mais les moyens de transport n'étaient pas faciles, les chemins de fer avaient été coupés autour de Taris, et tous n'étaient pas encore rétablis ; cependant ou prit des mesures énergiques, et en quinze jours on parvint

à renvoyer chez eux les gardes mobiles et les soldats, qui aux termes des conventions avaient été désarmés. Cette opération était terminée au 15 mars, il était temps !

J'ai dit qu'il ne restait à Paris qu'une division de douze mille hommes, qui, avec trois mille gendarmes, formaient tout l'effectif que le Gouvernement pouvait mettre en ligne; cependant le chef du Pouvoir exécutif avait obtenu de M. de Bismark que le chiffre de l'armée serait porté à quarante mille hommes, chiffre encore insuffisant si l'on songe aux forces menaçantes qui pouvaient se lever d'un moment à l'autre. On fit venir des troupes tirées de l'armée du Nord et de l'armée de la Loire, éléments confus, soldats d'une solidité douteuse, dont on ne pouvait tirer parti qu'après leur avoir donné la cohésion qui leur manquait. Ce n'était pas tout de les incorporer, aurait-on le temps d'en faire des troupes disciplinées, alors qu'il s'agissait non plus de les mener à l'ennemi, mais de les opposer à des compatriotes ?

Tel était l'état moral de Paris au moment où M. Thiers y arrivait le 15 mars. Quand il était reparti pour Bordeaux après les négociations, il n'avait pas dissimulé devant ses familiers toute l'inquiétude qui l'oppressait. « Le pouvoir qui vient de m'être confié, disait-il, n'est pas seulement un fardeau, c'est un véritable calvaire, et bien d'autres, à ma place, n'hésiteraient pas, ils refuseraient de poursuivre cette voie douloureuse. Dans l'Assemblée, des partis violents, dont la parole, selon qu'elle part de l'extrême gauche ou de l'extrême droite., est une excitation ou

un prétexteàlaguerre civile; à Paris, une population enfiévrée par cinq mois de siège aboutissant à une capitulation, démoralisée parce qu'elle a perdu l'habitude du travail, chauffée à blanc par les journaux et les clubs, n'écoutant plus que la voix des ambitieux et des pervers et se préparant à livrer sous les yeux de l'ennemi une bataille qui peut être la victoire de la barbarie sur la civilisation ; d'un autre côté, pas de forces sérieuses à opposer à la levée de boucliers qui se prépare, des soldats trop peu nombreux et dont une partie peut prêter l'oreille à des propositions d'embauchage. Voilà, dans son effrayante réalité, le tableau de la situation. »

M. Thiers est heureusement un esprit calme et résolu. Il ne se fait point illusion sur les obstacles, il les regarde de près, mais une fois décidé il ne tergiverse pas, il n'y a plus place dans sa pensée pour le doute et l'indécision. Toute son activité est tendue, comme la corde d'un arc, vers le but qu'il poursuit; la difficulté fût-elle pour ainsi dire surhumaine, il ferait tout pour la surmonter.

A peine arrivé à Paris, il convoque les chefs militaires, et, les yeux fixés sur la carte stratégique, il embrasse d'un regard les quartiers qui sont le foyer principal où peut éclater l'insurrection. Depuis huit jours déjà des hommes qui s'exagéraient l'influence de leur popularité avaient promis que les canons, enlevés et transportés à Montmartre, seraient rendus avec les munitions prises dans les différents dépota ; ils avaient entamé à ce sujet avec les membres du Comité des négociations qui n'avaient point abouti.

Il devenait évident que le pouvoir occulte qui avait fait de Montmartre la citadelle de la rébellion en y centralisant tous les engins de guerre capturés, sous le prétexte de les soustraire aux Prussiens ne voulait pas les rendre. Il fallait en finir.

M. Thiers, dans un conseil qui fut tenu le 17 mars, déclara que l'Assemblée se réunissant le 20 à Versailles, il était indispensable qu'on mît fin aux atermoiements et que tout rentrât dans l'ordre. On discuta dans ce conseil la question d'une offensive immédiate, ayant pour but la reprise des canons, la dissolution du Comité central et l'arrestation de ses membres. L'Assemblée ne pouvait, en effet, délibérer avec calme et sécurité à quelques lieues d'une ville où l'insurrection s'affichait au grand jour.

Seul le général en chef Vinoy ne fut pas de l'avis du conseil qui venait d'adopter la mesure proposée par le chef du Pouvoir exécutif. Le général Vinoy, tout en reconnaissant la nécessité d'une offensive énergique, ne se dissimulait pas que l'armée était dans de mauvaises conditions pour répondre aux espérances qu'on fondait sur elle, et il aurait voulu que cette offensive fût ajournée jusqu'au moment où il eût été sûr de la solidité de ses troupes. M. Thiers reconnaissait ce qu'il y avait de juste dans l'observation du général en chef, mais il ne pouvait se présenter devant l'Assemblée sans avoir fait tout ce

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qui était humainement en son pouvoir pour rétablir dans Paris l'ordre et la légalité. Toute temporisation était impossible. La majorité, déjà si mal disposée, si peu au courant d'ailleurs des inextricables difficultés du moment, n'aurait voulu entendre aucune raison et eût crié à la complicité. Bon gré mal gré, il fallait agir. Il fut donc convenu que la tentative de la reprise des canons aurait lieu dans la nuit du 17 au 18 mars. On sait ce qui arriva.

Il n'entre pas dans le plan de l'auteur de retracer les détails de cette insurrection du 18 mars, la plus terrible qui se soit jamais appesantie sur la France, mais il est certains points qu'il ne peut passer sous silence.

Le général en chef a été accusé de n'avoir pas pris toutes les mesures nécessaires dans cette journée qui vit un régiment passer à l'émeute et le meurtre du général Lecomte et de Clément Thomas. Le général Vinoy a répondu à ces accusations. L'enlèvement et le transport de deux cents canons ne s'opèrent pas en quelques heures. La question du nombre des attelages est d'ailleurs d'une importance secondaire. Puisqu'il s'était trouvé des soldats assez démoralisés pour mettre, aux premiers vivats delà foule, la crosse en l'air, rien ne pouvait s'opposer au triomphe momentané de l'émeute. L'insurrection devait fatalement éclater, comme ces maladies dont tous les eiforts de la science ne peuvent empêcher l'explusion.

La nouvelle de la défection des soldats ne découragea ni ne surprit M. Thiers. 11 avait dans ses pré-

visions mis au nombre des choses possibles l'accident de la crosse en l'air. 11 donna sur-le-champ l'ordre de battre le rappel, sans se faire illusion sur le résultat de cette convocation du parti de Tordre. Le rappel battu dans tous les quartiers ne devait pas réunir plus de sept à huit cents gardes nationaux.

Il ne restait plus qu'un seul parti à prendre.

Les événements du matin venaient de prouver que le Gouvernement ne pouvait compter sur l'armée de Paris et que si on ne l'isolait pas de la population, pour la refaire par la discipline, on s'exposait à la voir se fondre dans l'insurrection. Le chef du Pouvoir exécutif exposa donc au conseil qu'il fallait arracher sur-le-champ les troupes au séjour de Paris et les concentrer à Versailles. Il était douloureux d'abandonner Paris à la sédition, mais il importait avant tout de sauver la France. M. Thiers partit aussitôt pour Versailles, suivi des ministres, sauf le ministre de la guerre, qui devait, avec le commandant en chef, prendre toutes les mesures relatives à l'évacuation.

L'abandon complet de Paris, livré, pour ainsi dire, sans combat aux insurgés, a été très-critiqué ; on a dit que l'armée aurait pu se retrancher dans un quartier (les Champs-Elysées par exemple), et qu'au bout de vingt-quatre heures, tous les gardes nationaux du parti de l'ordre qui avaient hésité le premier jour, parce qu'ils ne comprenaient pas la gravité des événements, seraient venus renforcer les troupes et relever leur moral. Les événements se

sont charges de répondre à ces critiques de la première heure. On sait ce qu'était l'armée à son départ de Paris, on sait ce qu'elle était devenue un mois après sa réorganisation. Le parti proposé par le chef du Pouvoir exécutif était le seul pratique, le seul raisonnable, le seul possible . En enfermant la contagion dans Paris, M. Thiers l'empêchait de se répandre dans les départements. L'insurrection était formidable, mais ce n'était qu'une insurrection. Toute autre mesure eût abouti à une révolution ou à la guerre civile dans toute la France.

Il y avait juste un mois et un jour que M. Thiers avait reçu le pouvoir que lui avait délégué l'Assemblée; l'événement du 18 mars venait justifier ses appréhensions. Après avoir tant lutté avec la chancellerie allemande pour porter à Bordeaux un traité qui, tout accablant qu'il était, pût être accepté ; après avoir, en parlant le langage du bon sens, arrêté la Chambre qui s'égarait à la suite du discours sentimental de M. Keller et fait voter la paix par la majorité, il se trouvait en face d'une situation sinon inattendue, du moins terriblement exceptionnelle et dont l'issue pouvait être la tin de la France si la Commune était victorieuse, ou la fin de la lvépublique, si l'insurrection était vaincue.

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