CHAPITRE III
Versailles et lx Commune. —L'Assemblée à Versailles. — Physionomie de la ville. — Premières mesures prises par le Gouvernement. — Réorganisation de l'armée. — Premier engagement du 2 avril. — Confiance de M. Thiers. — Gouvernement insurrectionnel. — Son personnel. — Les journaux. — État de Paris. — Travaux de l'Assemblée.
Le gouvernement se repliait avec les troupes sur Versailles au moment même où les députés y arrivaient pour assister à la reprise des séances de l'Assemblée, fixée au 20 mars. La nouvelle de l'insurrection triomphalement installée dans Paris fut un coup de foudre pour la plupart d'entre eux. Ils savaient bien que Paris était depuis longtemps la proie des factions, mais ils ne croyaient pas la situation si désespérée. Ils se berçaient de l'illusion qu'il suffirait d'une résolution énergique et d'un acte vigoureux pour avoir raison des factieux. Ni la résolution ni l'acte n'avaient fait défaut : mais ce qui avait manqué, c'était la force matérielle, sans laquelle il ne saurait exister, surtout en temps de révolution, de force morale.
On a dit que certaines fractions de l'Assemblée
n'avaient pas accueilli sans une joie mal dissimulée la nouvelle de l'explosion révolutionnaire, qui pouvait frayer le chemin à leurs espérances. C'est une erreur ; le lendemain du 18 mars, il n'y eut place que pour la douleur dans tous les esprits, qu'ils fussent monarchistes ou républicains. Il faut dire à riionneurde la majorité, qu'à ce premier moment, elle mit l'intérêt de la France au-dessus de ses préoccupations politiques. Un seul parti pouvait regarder sans pâlir le spectre de la guerre civile, c'était le parti dictatorial, héritier naturel de toutes les anarchies, mais ce parti ne comptait pour rien dans l'Assemblée.
La première séance à Versailles s'ouvrit par un discours du président de l'Assemblée, qui affirma la légitime autorité du Parlement, résolu à panser les plaies de la patrie et à maintenir la République, malgré les excès qui la compromettaient et les crimes commis en son nom.
Des députés delà gauche, espérant que la solution immédiate de certaines questions pourrait amener un rapprochement entre le gouvernement insurrectionnel de Paris et le gouvernement légitime de Versailles, déposèrent des propositions qui avaient pour but, l'une de procéder le plus tôt possible à l'élection des membres du conseil municipal de la ville de Paris, l'autre relative à l'échéance des effets de commerce, restés en souffrance depuis le siège.
L'Assemblée vota l'urgence de ces deux propositions; elle ne s'abusait pas sur le peu d'efficacité qu'on pouvait attendre, au point de vue de l'apaise-
ment, de l'adoption de ces mesures législatives, mais elle voulait prouver qu'elle ne reculerait devant aucun moyen pour conjurer la guerre civile.
La physionomie de Versailles était étrange ; cette ville morte semblait galvanisée. Une population débordante ; toutes les administrations avaient quitté Paris et étaient venues chercher un refuge dans le chef-lieu de Seine-et-Oise. "Des représentants, ne pouvant trouver un logement dans la ville, s'étaient provisoirement installés, les uns à Saint-Cyr, les autres dans la vallée de Chevreuse.
Les avenues étaient des camps militaires. On y voyait des soldats de la ligne, des marins, des gardes nationaux, des artilleurs, des gendarmes, toute une armée d'hommes et de chevaux.
Sur la grande place du Château , ordinairement déserte, une masse de canons et de mitrailleuses. Tous les ministères remisés au château , l'intérieur à côté des affaires étrangères, la justice à deux pas de la guerre.
Installation élémentaire. De grandes tables en bois blanc sans tapis, des chaises ramassées au hasard, trop hautes ou trop basses pour les tables, un camp plutôt qu'une installation ; ce désarroi général était comme le tableau en relief de la situation morale et matérielle de la France.
Aller de Paris à Versailles, c'était un voyage. Ces
deux villes, sièges de gouvernements ennemis, étaient aux antipodes l'une de l'autre. On était visité à Asnières par les avant-postes de la Commune et interrogé à Versailles par les agents du Pouvoir exécutif.
On se rappelait l'Allemagne d'il y a trente ans, l'Allemagne avant le Zollverein, où l'on ne pouvait faire dix lieues sans se heurter aux gendarmes et aux douaniers d'un principicule. Qui nous aurait dit à nous Français, si fiers de notre unité, qu'au moment où l'Allemagne s'unifierait, nous nous couperions en morceaux. ... et de nos propres mains ?
Vers midi, la rue des Réservoirs réunissait devant la porte de l'Assemblée une foule énorme : députés, journalistes, solliciteurs, préfets mandés des départements, fonctionnaires en disponibilité, généraux en retraite venant offrir leurs services au Gouvernement, il y avait là tout un monde prêtant l'oreille aux nouvelles de Paris et redoutant de voir déboucher à chaque instant, dans les rues de Versailles, les troupes de la Commune. On vivait dans la crainte plus que dans l'espoir. Qui pouvait promettre que les soldats qui avaient déjà manqué au devoir n'abaisseraient pas leurs armes devant une nouvelle sommation ?
Un homme promettait que l'armée ne faillirait pas. Cet homme était le chef du Pouvoir exécutif. 11 laissait dire les gens qui prétendaient que les insurgea n'avaient qu'à se présenter à Versailles pour (pie les troupes allassent au-devant d'eux, la crosse en l'air : lui, était convaincu qu'elles feraient leur devoir.
Versailles est une forte position militaire. C'était surtout dans la prévision de troubles révolutionnaires que M. Thiers avait tant insisté auprès de l'Assemblée, qui aurait voulu s'établir à Fontainebleau, pour qu'on adoptât comme siège du Gouvernement le chef-lieu de Seine-et-Oise. Le premier soin du Gouvernement, en y arrivant, avait été de s'y établir solidement. Les trois routes principales qui conduisent de Paris à Versailles, l'une par le plateau de Châtillon, l'autre par la vallée de Sèvres, la troisième parles buttes de Picardie, avaient été occupées militairement. De tous les forts non en possession des Prussiens, on n'avait gardé que le Mont-Valérien, où il y avait un matériel immense et dont la position dominante commande tous les environs. Quant aux autres, il avait fallu les abandonner, sous peine de laisser des garnisons, qu'on n'aurait pu ravitailler que très-difficilement, exposées à la défection. Cependant, Vincennes , par exception , avait été conservé. Ce fort était dans de bonnes conditions de défense. Il avait un matériel d'artillerie considérable, beaucoup d'armes, de munitions, une garnison de trois mille artilleurs, et l'on sait qu'il se rendit à l'émeute. On voit donc combien avait été sage l'idée de rappeler à Versailles les garnisons des forts, garnisons dont on tira un excellent parti, plutôt que de les exposer à se rendre, faute de munitions ou de vivres, ou à céder aux sollicitations des insurgés.
Le gros des forces de l'armée parlementaire, qui
se composait de vingt-deux mille hommes seulement dans les premiers jours, avait été campé à Satory. Aussitôt à Versailles, la première préoccupation de M. Thiers est de refaire l'armée. L'isolement de Paris, le campement des officiers avec les soldats feront cesser au bout de quelques jours l'état de démoralisation des régiments. M. Thiers ordonne que le soldat soit bien traité, que sa ration de viande soit augmentée; mais en même temps il veut qu'on exerce une surveillance active et soutenue; luimôme il se rend chaque jour à Satory pour être sûr que ses ordres ont été exécutés, et peu à peu il assiste à une transformation. Après le siège, les soldats étaient débraillés, mal vêtus ; bientôt l'aspect change, et la tenue est ce qu'elle doit être.
Le chef du Pouvoir exécutif avait compris que. pour faire vite, il devait ne s'en rapporter qu'à lui seul. Il s'agissait de porter l'armée de vingt-deux mille à cent trente mille soldats. Chaque matin il réunissait les chefs de service, et à chacun il traçait sa tâche quotidienne. C'est par ce moyen que, répondant à toutes les objections, levant tous les obstacles, sautant par-dessus tous les détails de la pratique administrative, il faisait venir à Versailles, malgré la difficulté des transports, un immense matériel de siège, et avait sous la main, au bout de quelques semaines, une armée de cent trente mille hommes, « Je ne donnais jamais un ordre, disait-il devant la commission d'enquête, sans être certain
de son exécution, et je suivais cette exécution jusqu'à ce que tout fût consommé. »
L'Assemblée nationale avait décidé qu'on ferait un appel aux volontaires . M . Thiers ne comptait pas beaucoup sur cette ressource dans l'état d'abattement, et l'on peut dire de désespérance, où était le pays. En effet, pas un seul bataillon de volontaires n'arriva à Versailles. Malgré les traités, qui limitaient à quarante mille hommes l'armée dite de Paris, la chancellerie allemande ayant consenti à ce que ce chiffre fût porté à cent mille hommes d'abord et enfin à cent trente mille, M. Thiers composa cette armée de tous les débris de nos armées, qui furent aussitôt réunis et réorganisés, puis des prisonniers retenus en Allemagne, dont le retour avait été suspendu par suite de contestations entre les deux gouvernements et qui reçurent enfin l'autorisation de rentrer en France.
Dans tout ce travail de réorganisation si rondement mené par le chef du Pouvoir exécutif, on peut dire qu'il fut à la fois habile et heureux. Habile, personne n'en doute après les résultats obtenus; mais il fut heureux parce que la Commune lui donna une quinzaine de jours pour prendre les premières mesures. Que serait-il arrivé si dès le lendemain du 18 mars les fédérés se fussent rués en masse sur Versailles? Heureusement le Comité avait d'autres soucis. Tout à l'enivrement d'un succès inespéré, il était d'ailleurs si sûr de la victoire, qu'il considérait la marche de ses bataillons contre l'Assemblée nationale comme une simple promenade militaire ; il ne croyait pas qu'il fût nécessaire de se presser; il
prenait son temps, sans se douter que ce temps perdu entraînait la perte de la partie.
M. Tliiers, lui non plus, ne se pressait pas, mais il avait tout intérêt à ne rien précipiter. La situation du G-ouvernement ressemblait à celle d'un malade qui entre en convalescence; chaque jour ajouté à un autre jour est pour lui une augmentation de force et de santé. Le chef du Pouvoir exécutif résistait aux plaintes, aux impatiences qui le poussaient à l'action avec ces mots : « Il faut en finir! » Il ne se dissimulait pas la gravité d'un échec, et ce dont il se préoccupait le plus à ce moment, c'était de bien engager les troupes à la première affaire, convaincu que le succès de toute l'opération dépendait de ce premier engagement.
Il eut lieu le 2 avril. Les fédérés, après une attaque très-vive du côté de Courbevoie, durent céder et furent ramenés sur toute la ligne. Le lendemain, ils furent encore battus simultanément à Courbevoie et à Meudon. C'est dans cette journée que fut tué Flourens. Le succès de ces premiers combats eut, comme l'avait espéré M. Thiers, un double résultat. Il remonta le moral de l'armée en même temps qu'il affaiblit l'influence du Comité central. L'armée avait fait preuve de vigueur; on ne pouvait plus douter de sa solidité ; l'espoir de la crosse en l'air caressé par la Commune venait de s'évanouir.
« Messieurs, disait M. Thiers dans la soirée de ce jour aux députés réunis dans son salon, la Franoe est sauvée ! La prise de Taris n'est plus qu'une question de jours. .le réponds de tout. »
Quoique le récit des faits et gestes de la Commune n'entre pas dans le cadre de ce travail, il est impossible de passer sans en dire un mot à côté de cette terrible insurrection.
Ceux qui s'attendaient le moins au triomphe, c'étaient les vainqueurs. Il n'avait fallu qu'une demijournée pour les faire, sans lutte, maîtres de Paris. Ce succès si facile, si inespéré, leur fit croire que toute la France était à eux. Le Gouvernement légal se retirant avec les troupes, il ne restait aux victorieux qu'à s'installer à l'Hôtel-de-Ville, qui fut pendant toute la durée de la Commune le quartier général de la révolte. Des noms jusque-là ignorés s'étalèrent au coin des rues, sur des affiches blanches, et apprirent à la population parisienne que ses nouveaux hommes d'Etat s'appelaient Assy, Ferrât, Billioray, etc. La stupeur fut si profonde, qu'on se demandait si l'on n'était pas le jouet d'un cauchemar.
Il faut dire aussi que bien des gens qui, quelques jours plus tard, devaient prendre parti contre la Commune, ne virent, au premier moment, qu'un mouvement tout municipal ; ils croyaient que les élections des conseillers municipaux une fois faites, tout rentrerait dans l'ordre. Ils passaient volontiers condamnation sur l'illégalité et la violence des moyens, persuadés que la Commune mettrait sa gloire à abdiquer, aussitôt sa besogne accomplie.
L'illusion ne dura pas. Le municipalisme fit bientôt place au socialisme. Au cri : « Vivent les libertés communales! » avait succédé le cri : «Vive la République universelle ! »
Le nouveau personnel gouvernemental, recruté un peu partout, était comme le reflet de toutes les théories plus ou moins sociales qui , depuis trente ans, étaient exposées dans des brochures, développées dans les clubs et colportées dans les ateliers : des jacobins, des hébertistes, des communistes, des nihilistes, des collectivistes, des écrivains échappés des petits journaux, des commerçants en rupture d'affaires, des ouvriers grisés de mots, dont le cerveau était comme la cuve où fermentaient tous les résidus des divers alcools socialistes. Rien de sérieux, rien de possible. Un pandémonium d'individus , une cacophonie de banalités doctrinales.
A côté de ce gouvernement et encouragée par lui, une presse furibonde, enragée, vomissant l'insulte : un Père Duchesne copiant servilement le style grossier, ordurier, ignoble d'Hébert, et rééditant toutes les ignominies tirées du panier aux ordures de quatrevingt-treize.
Le Comité central avait déclaré, dans une proclamation, qu'il respecterait la liberté de la presse, mais le ton de ce document était tel, que les journaux qui n'étaient point issus du 18 mars mettaient la clef sous la porte, et se sauvaient qui à Versailles, qui à Corbeil, qui à Saint-Germain. La liberté était dans tous les discours, la dictature dans tous les actes. Dans ces jours de liberté absolue, il n'en restait
plus une seule, pas même la liberté de circulation.
Des barricades partout, barricades gigantesques, formidables. Toutes les boutiques du boulevard fermées, pas un seul restaurant ouvert ; à chaque instant le cri : « Aux armes ! » Sous le premier siège, les voitures étaient devenues rares par suite de la disparition des chevaux, mais il restait les omnibus. Sous la Commune, l'établissement des barricades avait forcé les omnibus de suspendre leur service sur un grand nombre de lignes. D'une rue à une autre rue, les piétons ne pouvaient passer, des sentinelles barrant la voie. Pas de sommeil possible ; toute la nuit le bruit des clairons et des tambours.
A la stupeur du premier moment, avait succédé la terreur. Le nouveau gouvernement ne vivait que de réquisitions,, et il ne se bornait pas à violer le domicile, il violait le for intérieur des citoyens en les enrôlant, bon gré mal gré, dans ses bataillons. Qui pouvait se sauver n'hésitait pas ; les autres restaient chez eux pour ne pas rappeler qu'ils existaient , les autres se cachaient pour se dérober aux poursuites. Un journaliste à l'index erra quinze nuits durant, d'un lit à un autre.
Ce qui ajoutait encore au malaise moral de la population parisienne, c'est qu'elle ne savait que trèsimparfaitement ce qui se passait en dehors des murs. Chaque défaite des fédérés se transformait en victoire dans les bulletins du journal officiel de la Commune. Ce ne fut guère que dans les quinze derniers jours qu'on reconnut à des signes certains : découragement des gardes nationaux, rentrée en désordre
des bataillons dans Paris, que l'heure de la délivrance allait venir. On s'interrogeait du regard sans se connaître, et à la satisfaction qui se révélait dans ces coups d'œil jetés à la dérobée, on comprenait que l'espoir renaissait dans les esprits.
L'hétérogène gouvernement qui siégeait à l'Hôtelde- Ville avait été désarçonné par les interrogations que se permettaient certains journaux notoirement républicains.
Les journaux mettaient le Comité en demeure d'agir socialistemenl. S'il se bornait à prendre des mesures purement politiques ou municipales, que signifiait sa présence à l'Hôtel-de- Ville , au prix de la paix publique troublée, des affaires suspendues, de Paris ruiné? S'il était impuissant à formuler un programme socialiste et à le mettre à exécution, pourquoi les ouvriers eux-mêmes préfèreraient-ils le gouvernement tombé de Belleville au gouvernement nouvellement issu du suffrage universel ?
Le Comité avait de bonnes raisons pour ne pas répondre. ; il voyait d'ailleurs qu'il avait tout le monde contre lui, à l'exception des janissaires à trente sous par jour, qui formaient les bataillons de la garde nationale; ce fut alors que, comprenant que sa cause était perdue, il entra désespérément, comme tous les pouvoirs impuissants, dans cette voie de violence qui devait aboutir au renversement de la colonne, au massacre des otages et à l'incendie dfl nos monuments .
L'Assemblée qui, à ce moment, représentait véritablement la France, avait repris le cours de ses travaux ; elle discutait la loi sur les échéances, la loi des conseils municipaux, la loi relative aux magistrats révoqués par la délégation de Bordeaux, mais à chaque instant elle prêtait l'oreille aux bruits qui venaient de Paris, de cette grande ville de près de deux millions d'habitants, livrée à l'insurrection, n'ayant plus un seul représentant de l'autorité, sans ministres, sans juges, sans magistrats , sans police. L'intérêt, il faut bien le dire, était moins dans la salle des délibérations que dans les couloirs, où chaque nouvelle était avidement recueillie et commentée. Parmi les députés, quelques hommes pleins d'honnêtes illusions proposaient des mesures de conciliation qui témoignaient de leur candeur. L'Assemblée ne repoussait aucune proposition , elle se montrait au contraire disposée à admettre tout ce qui pourrait aider au rétablissement de l'ordre, et elle avait d'autant plus de mérite en agissant ainsi, qu'elle connaissait mieux la nature des chefs de la révolte, et qu'elle savait qu'elle travaillait à une toile de Pénélope.
Le Pouvoir exécutif était assiégé par des gens qui s'entremettaient entre Paris et Versailles, particuliers et délégués. Ceux-ci venaient au nom des bataillons qui avaient refusé de se mêler à l'émeute,
(iO VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE.
ou au nom d'une certaine partie de la population, ou au nom de quelques sociétés ouvrières. M. Thiers les accueillait avec empressement, mais il leur déclarait qu'il ne pouvait traiter avec les insurgés comme on traite de puissance à puissance ; il était disposé à se montrer conciliant, même à fermer les yeux sur l'évasion des chefs, s'ils voulaient déposer les armes, mais il ne cachait pas que toutes les démarches entreprises dans un but de conciliation n'aboutiraient pas.
Aussitôt que la possession incontestée de Versailles fût garantie d'une manière solide et définitive par l'enlèvement du pont de Neuilly et l'expulsion des insurgés de la presqu'île de Gennevilliers, le Pouvoir exécutif se mit en mesure de passer de la défensive à l'offensive. La ligne des avant-postes versaillais s'étendait depuis Saint-Denis, point extrême de l'occupation prussienne, jusqu'au Bas-Meudon, et l'on n'avait plus rien à redouter désormais des attaques des fédérés contre Versailles.
Le travail de réorganisation militaire était accompli. L'armée avait été divisée en deux armées, dont le commandement en chef avait été confié au maréchal de Mac-Mahon, chargé de la direction générale des opérations actives. Cette première armée était divisée en cinq corps, commandés par les généraux de Ladmirault, de Cissey, du Bar rail, Douai et Clinchant. La deuxième armée, dite armée de réserve, avait pour commandant en chef le général Vinoy.
Le second siège de Paris allait commencer.
Comment allait-on attaquer Paris? Par les moyens réguliers, par l'ouverture de la tranchée, le cheminement pour battre en brèche quand on serait à la distance voulue des fortifications? Cela demandait du temps ; les députés en très-grand nombre ne comprenaient pas qu'on procédât autrement que par une attaque à force ouverte, mais les généraux démontraient l'impossibilité d'escalader les hautes murailles de Paris et de monter à l'assaut d'une ville qui avait de si larges escarpes.
« Comme membre du conseil de défense où j'étais entré malgré moi un peu avant le 4 septembre, dit M. Thiers dans sa déposition devant la commission d'enquête, j'avais eu occasion, quelques jours avant Sedan, de visiter les forts qui entourent Paris, et je m'étais dit que si l'ennemi dirigeait sur un de ces forts une masse considérable de feux, l'ouvrage ainsi attaqué pourrait se trouver en grand péril; j'étais persuadé que, par la puissance des feux, on pourrait amener des résultats imprévus et décisifs. Les généraux étaient à cet égard d'opinion très- différente. Quelques-uns prouvaient qu'en accumulant sur un seul point, on pourrait produire des effets trèsprompts et très-grands. D'autres prouvaient que le plus sûr était de suivre les règles, d'ouvrir la tranchée, de cheminer jusqu'au bord du fossé et là de battre en brèche et de donner l'assaut, promettant
d'emporter la brèche, quelle que fût l'énergie de la défense. Après avoir écouté avec la déférence qui leur était due les hommes consommés qui m'entouraient, je pris le parti d'employer les deux moyens à la fois; d'ouvrir la tranchée en s' avançant par les procédés ordinaires, jusqu'au bord du fossé, mais en môme temps de réunir une masse de feux extraordinaire, convaincu que, sous la protection de ces feux, le travail des tranchées serait plus rapide, et que peut-être, en rendant le rempart inhabitable pour ses défenseurs, on ferait évacuer les ouvrages. Cet avis fut unanimement adopté et suivi. »
Dès que M. Thiers a rallié à son idée le conseil des généraux, il se met à l'œuvre; il songe d'abord à réunir une masse considérable d'artillerie pour hâter et rendre moins périlleux le service des tranchées. Les transports commerciaux parles voies ferrées sont momentanément suspendus, les grosses pièces de marine arrivent de tous les ports, de tous les arsenaux. L'approvisionnement de chaque pièce, qui avait été fixé à 250 coups par le conseil de défense au premier siège, est porté par ordre de M. Thiers, en dépit des observations de quelques généraux, à 1,000 coups. « Nos pièces crèveront, disaient les généraux. — Nous en aurons de rechange, «répondait le chef du Pouvoir exécutif.
On fit l'essai de ce nouveau système sur le fort d'Issy qui, écrasé sous les feux d'une artillerie formidable, devint inhabitable pour ses défenseurs. Le fort de Vanves fut réduit par le mémo procédé.
L'expérience étant décisive, M. Thiers résolut de
faire élever sur la hauteur de Montretout une batterie formidable, la plus forte qui eût jamais été établie ; elle se composait de quatre-vingts canons. C'est sous la protection de ce feu écrasant que les troupes passèrent la Seine et procédèrent aux premiers travaux d'approche, les canons des remparts ayant été presque immédiatement réduits au silence. Les portes d'Auteuil et de Saint-Cloud, que la batterie de Montretout frappait plus particulièrement, furent en quelques jours dans un complet état de dégradation. Les portes et les ponts -le vis s'étaient abattus et formaient comme un pont naturel. Les soldats de la Commune ne pouvaient plus tenir sur les remparts balayés par les obus ; ils avaient abandonné leurs postes pour se mettre à l'abri dans des endroits moins exposés. Déjà on fixait le jour de l'assaut, lorsque le dimanche 21 mai, on apprit que les troupes étaient entrées dans Paris sans coup férir, sur l'invitation de M. Ducatel, qui avait fait signe aux soldats de tranchée que le rempart était vide.
On sait la guerre de rues qui suivit et dura toute une semaine, guerre terrible, formidable, sans précédents dans l'histoire, où les insurgés firent preuve d'un acharnement dont la dixième partie eût pu avoir un résultat décisif, s'il eût été dirigé contre l'Allemand. Quand les premières barricades furent enlevées, les troupes se trouvèrent en face d'un ennemi imprévu, l'incendie, qui allait détruire les plus beaux monuments de la capitale et graver dans la mémoire des générations,en lettres de feu et de sang, l'exécrable forfait de la Commune.