CHAPITRE IV
La Fusion. — Premier manifeste du comte de Chambord. — La proposition Rivet.
A mesure qu'on approchait du but et que la victoire de l'armée parlementaire n'était plus pour tout le monde qu'une question de jours, il s'était fait dans l'esprit de la majorité, si patriote au début de l'insurrection, comme une sorte de revirement.
Pendant que le Gouvernement combattait à outrance l'insurrection parisienne ; que de leur côté les républicains, prévoyant le coup terrible que les folies delà Commune pouvaient porter à leur cause, essayaient par toutes les voies de conciliation de mettre un terme à la guerre civile, les royalistes se retrempaient dans leurs rancunes et leurs espérances. Feignant de confondre les scélérats qui allaienl incendier Paris avec les adversaires politiques de
la royauté, c'est contre la République et M. Thiers qu'ils unissaient leurs efforts.
Au moment où l'insurrection allait être vaincue, ils se croyaient déjà si sûrs du succès, qu'ils ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs espérances. Non-seulement dans les lieux publics, dans les cercles et les salons politiques, mais encore dans le sein de l'Assemblée nationale, les royalistes annonçaient la restauration prochaine. Plus impatients qu'habiles politiques , ils se démasquaient avant l'heure et s'attiraient un jour cette cruelle apostrophe de M. Thiers : « Attendez huit jours encore, la tâche sera à la hauteur de votre courage et de votre intelligence. »
Le principal instrument de la réussite, la machine de guerre qui devait amener la fin du provisoire et l'avènement de la droite et du centre droit, s'appelait la Fusion, c'est-à-dire la réconciliation de la branche aînée et de la branche cadette de la maison de Bourbon. Or la Fusion, au dire des intéressés, était chose faite ; et l'on se montrait une lettre de M. le duc d'Aumale au comte d'Hausson ville qui ne laissait subsister aucun doute à cet égard. Le malentendu de 1830 était expliqué et oublié; Forsdorf avait tendu la main à TNvickenham. Les artisans de ce rapprochement revenaient de Genève, où résidait momentanément M. le comte de Chambord, porteurs de la bonne nouvelle. De leur côté, les amis des princes déclaraient que ceux-ci ne voulaient rentrer en France qu'à la suite de Vaine de leur race.
Mais laquelle des deux branches venait à l'autre ? Le parti légitimiste , puissant à la Chambre, avaitil la môme force et les mêmes racines dans le pays ; l'orléanisme, composé presque exclusivement de la bourgeoisie libérale et parlementaire^ allait-il suivre le duc d'Aumale aux pieds de Henri V, et répudier toutes les conquêtes de la Révolution? Cette prétendue fusion n'allait-elle pas disloquer le parti et faire refluer ses membres les plus importants vers la gauche ? Telles étaient les questions que les esprits impartiaux devaient se poser. On ne tarda pas à découvrir que la prétendue fusion n'était qu'une tromperie imaginée pour assurer aux princes d'Orléans leur admission à l'Assemblée avec une suffisante majorité.
On se souvient qu'au 8 février, M. le duc d'Aumale avait été nommé représentant dans l'Oise et M. le prince de Joinville à la fois dans la Haute- Marne et dans la Manche ; que la validation de ces élections avait été ajournée à Bordeaux principalement parce qu'elles soulevaient une question préjudicielle, celle de l'abrogation des lois d'exil qui frappaient la maison d'Orléans depuis 1848. Les princes et leurs amis réclamaient depuis longtemps la fin ck cette situation anormale. Il était clair que les électeurs des départements que j'ai cités s'étaient moins
préoccupés de pourvoir les deux princes d'un siège à l'Assemblée nationale, que de faciliter leur retour en France, en leur confiant un mandat : telle est du moins l'explication donnée depuis par la plupart de ceux qui contribuèrent à leur élection. Pendant que le parti orléaniste se préoccupait de cette affaire, un député de la gauche, M. Jean Brunet, déposait sur le bureau de l'Assemblée une proposition tendant à l'abrogation de toutes les lois de bannissement sans distinctions de personnes, de familles ou de dynasties.
La droite fut tellement abasourdie de cette initiative d'un membre de la gauche, qu'elle ne sut ni voter pour ni voter contre l'urgence; mais reprenant aussitôt la proposition pour son compte, et la restreignant dans ses termes, elle demanda que les lois du 10 avril 1872 et du 26 mai 1848, concernant les princes de la maison de Bourbon, fussent et demeurassent abrogés. C'était déclarer officiellement la fusion. Pourtant dès le lendemain, M. le comte de Chambord faisait savoir qu'il ne renonçait pas à son droit de faire le bonheur de la France, et les princes d'Orléans permettaient à leurs adeptes de prêcher les bienfaits de la monarchie constitutionnelle. De son côté le bonapartisme, par la plume du prince Napoléon, rentrait dans la lice. Attiré par l'exemple des autres prétendants, le prince déclarait que la vraie légitimité reposait sur l'appel au peuple que les Napoléon réclamaient et que la France pouvait exiger.
Cette marée montante de monarchisme et d'impérialisme menaçait de submerger à la fois la Républi-
que, M. Tbiers et la France. Paris fumait encore de la guerre civile, et déjà la guerre civile semblait sur le point de renaître. L'Assemblée flottait incertaine, irrésolue, paralysée. Pour mettre un frein aux emportements de la droite et du centre droit, deux voies étaient ouvertes : ou bien voter une prolongation des pouvoirs de M. Thiers pour un temps assez long, ou bien retarder le retour des princes et l'effet du vote qu'on allait émettre à leur sujet jusqu'à ce que le pays se fût donné une constitution définitive. Ni l'un ni l'autre de ces tempéraments ne préval les royalistes ayant résolu de pousser à fond et d'enlever tout de suite l'abrogation des lois d'exil.
M. Thiers, comprenant mieux que personne les périls d'une situation aussi tendue et persuadé que sa démission dans ces circonstances serait le pire des désastres, finit par accepter le retour des princes et la validation de leurs élections. Toutefois il fut expressément stipulé que, dans l'intérêt de la paix publique, les princes ne prendraient pas possession de leur siège, donneraient leur démission et ne se présenteraient clans aucun collège, ni eux ni les leurs, tant que durerait la législature. On verra plus tard comment fut tenu par eux cet engagement solennel.
Le 8 juin, jour fixé pour la discussion, le chef du Pouvoir exécutif monte à la tribune et dans un discours d'une importance capitale fait connaître à l'Assemblée son avis sincère sur la situation et sur les périls que va faire courir à la France la détermination qu'elle paraît vouloir prendre. « Il n'a rien à dissimuler à l'Assemblée ; s'il n'avait à consulter que ses
sympathies, ses souvenirs et même ses affections, il serait pour l'abrogation des lois d'exil. Mais dans la situation où se trouve le pays, en face des dangers qui le menacent, il faut prendre garde de rompre la trêve des partis, il faut éviter de donner aux passions, réduites à l'impuissance, une cause réelle ou apparente d'émotion. Pour que le travail reprenne, que faut-il ? Que l'on ait confiance en la sagesse et en l'union de l'Assemblée. Sans doute l'Assemblée, en rappelant les princes, obéit à un sentiment de générosité et de justice. Mais elle commet un acte impolitique. Tous les gouvernements ont édicté les lois de proscription, ou plutôt des lois de précaution contre les gouvernements précédents. La République seule en 1848 a agi autrement au profit des Bonaparte, et l'orateur a dit à l'Assemblée d'alors : « Vous commettez une grande faute, les Bonaparte a seront vos maîtres ! » Il ne s'est pas trompé. A présent, il est convaincu que le plus sûr moyen d'amener la guerre civile, c'est de précipiter les solutions. Bien plus, un simple changement dans l'administra tion temporaire du pays serait un malheur irréparable, et c'est pour l'éviter à la France que l'orateur accepte malgré lui la mesure que la Chambre va sanctionner. D'ailleurs, dans cette situation pleine de perplexité, le patriotisme des princes est venu à son secours ; ils ont affirmé qu'ils ne seraient pas un obstacle, qu'ils ne paraîtraient point à l'Assemblée, et c'est sur cette déclaration que le chef du Pouvoir exécutif a consenti à garder le Pouvoir. »
A la suite de ce discours, 472 voix contre 97 se
prononcèrent pour l'abrogation des lois d'exil et Zl/lS contre 113 pour la validation des élections du duc d'Àumale et du prince de Joinville.
La victoire de la droite sur la question des lois d'exil n'était qu'un triomphe apparent. Les royalistes avaient forcé le chef du Pouvoir exécutif à ne point combattre la proposition, mais ils lui avaient fourni en même temps l'occasion de prononcer un discours qui, par le retentissement qu'il eut en France et les applaudissements qu'il obtint, portait a la cause monarchique un coup plus fâcheux que la rentrée des princes de Bourbon ne devait lui être utile. D'abord la majorité ne pouvait se prévaloir du chiffre des votes, parce que les déclarations de M. Thiers et ses conclusions avaient acquis à la proposition la plupart des amis politiques du Président, et qu'une partie de la gauche républicaine avait voté comme la droite en haine des lois d'exception et pour les motifs développés dans la proposition Brunet. Les 472 voix favorables à la rentrée des Bourbons ne donnait donc aucune idée de la force numérique du parti monarchique à la Chambre.
D'autre part, cette discussion avait provoqué dans la presse et dans le pays tout entier une sorte d'examen de conscience. On s'était demandé si réellement la foi monarchique était encore vivante en
France, si le divorce n'était pas consommé par un siècle de révolutions, si tout ce qu'on pourrait tenter pour relever le trône ne serait pas artificiel, stérile et sans durée, si en un mot une restauration ne serait pas plutôt de l'archéologie que de la politique.
On put reconnaître à des signes certains que le pays tenait pour M. Thiers, et que les manœuvres monarchiques avaient enfin ouvert les yeux des plus aveugles sur la situation. Les conseils municipaux, nouvellement élus, saisirent cette occasion d'exprimer par des députations et des adresses que la majorité de la nation approuvait la politique et reconnaissait la valeur des services que M. Thiers rendait à la France. Une autre circonstance allait permettre de connaître l'état de l'opinion dans toute sa vérité. Depuis le 8 février, il n'y avait pas eu d'élections, et par suite des démissions, des options et des décès, cent quinze sièges se trouvaient vacants à l'Assemblée. On allait procéder à des élections partielles, qui auraient tous les caractères d'élections générales ; quarante départements disséminés dans toutes les zones géographiques de la France devaient y prendre part, et le département de la Seine à lui seul avait vingt et un représentants à élire. La date de ces élections fut fixée au 2 juillet.
Avant d'entrer dans les développements que comporte l'histoire de ces élections, il convient, en suivant Tordre des faits, de dire un mot de la situation financière de la France et de l'emprunt de deux milliards émis quelques jours avant l'ouverture du scrutin. On
n VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE.
peut, en matières de finances, appartenir à une école qui n'est pas celle de M. Thiers, beaucoup d'hommes politiques font même profession d'être sur ce point ses adversaires obstinés ; mais tous reconnaissent que nul ne possède au même degré que lui la lucidité et l'art de rendre compréhensibles aux moins expérimentés les problèmes financiers les plus complexes. Son discours du 20 juin en fut une preuve éclatante. Depuis vingt ans,, la France avait perdu l'habitude d'entendre parler de ses finances. Durant les dernières années de l'Empire, elle avait écouté d'une oreille inattentive la discussion des budgets, car cette discussion ne soulevait jamais qu'un coin du voile, et la situation générale du Trésor, par suite de cette publicité tronquée, demeurait impénétrable. En 1871, après les dépenses formidables occasionnées par la guerre et par la désorganisation de tous les services publics, et surtout en face de l'indemnité de cinq milliards à verser dans les caisses prussiennes et de l'éventualité d'impôts nouveaux, il devenait indispensable d'initier non-seulementl' Assemblée, mais aussi tousles citoyens à la réalité de notre situation. Mais qui l'oserait? On semblait retarder d'un commun accord le moment d'envisager la vérité. On faisait profession de croire que la France ne pourrait jamais payer sa rançon, et faire face en même temps aux dépenses directes de la guerre et aux exigences de son budget. Grâce à M. Thiers, la lumière parut où régnaient l'obscurité et le chaos. La lecture de sondiscours fut un soulagement énorme pourle pays, tant ses affirmations furent net tes et rassurantes. Ce qu'on considérait naguère comme
impossible fut jugé à peine laborieux, et l'avenir put être considéré non-seulement sans effroi, mais encore avec confiance. Ce fut pour le chef du Pouvoir exécutif un grand succès politique qui eut a l'étranger le même retentissement qu'en France.
Les budgets de paix de l'Empire étaient arrivés à 2 milliards 110 ou 120 millions. Tel que M. Thiers le présentait , le budget de 1871 ne devait pas dépasser 2 milliards Zi50 millions , y compris 200 millions consacrés à l'amortissement annuel de la dette.
Il n'est pas opportun d'entrer ici dans plus de détails, il suffit de constater que sans le discours du 20 juin, sans la profusion de lumières qu'il jeta sur la question, il eût été presque impossible d'émettre l'emprunt, qui fut souscrit huit jours après.
Cet emprunt, sansprécédentcomme chiffre, demandait à être réalisé avec une extrême rapidité, puisqu'il fallait compléter avant le mois de j uillet le premier versement de 500 millions àla Prusse ; il fallait encore débarraser l'opération de toute ambiguïté sur les avantages de la souscription, et en même temps démontrer d'une façon palpable que la France pourrait sans trop d'efforts faire face à ses engagements. Il fut émis à 82,50, offrant exactement un intérêt de 6 0/0, c'est-à-dire un appât considérable pour les gros capi-
talistes aussi bien que pour les petits rentiers. La souscription, ouverte le 27 juin, dut être closeau bout de quelques heures. Au lieu de 2 milliards, le crédit de la France obtenait d milliards et demi. Cela fut considéré comme un prodige. Ce n'était rien cependant en comparaison du phénomène financier qui devait se produire un an plus tard .
Le succès de l'emprunt ne pouvait manquer d'influer heureusement sur les élections du 2 juillet. Celles-ci tiraient des circonstances une valeur politique exceptionnelle. Toutes partielles qu'elles étaient, elles avaient la portée d'un véritable appel à la nation. Il était évident pour ceux qui savent réfléchir et prévoir, qu'elles pouvaient donner à l'Assemblée nationale ce qui lui manquait le plus : une majorité. L'absence de majorité avait paralysé tous les efforts de cette assemblée. Son patriotisme, son intelligence, ses bonnes intentions, ses lumières mêmes ne luicomptaient pour rien. Elle était impopulaire pour cette cause, et pour cette cause on allait jusqu'à lui reprocher les désastres qu'elle était venue réparer. L'absence de majorité était tout le secret de sa faiblesse ; elle n'avait jamais pu en former qu'une d'occasion à propos de tel ou tel intérêt, comme cela s'était vu récemment pour l'abrogation des lois d'exil. Vainement on eût cherché dans son sein un groupe prépondérant animé d'un esprit unique et d'une volonté constante. Quoi que prétendissent les membres de la droite, elle n'était pas plus monarchique que républicaine. Travaillés par de profondes divisions, les royalistes n'étaient pas encore parvenus à définir leurs
aspirations ni leur programme. Subdivisés en trois ou quatre groupes, ils étaient également incapables de renverser le Gouvernement et de le diriger. Celui-ci se trouvait dans cette situation étrange, d'être tenu de se conformer à la politique d'une assemblée qui n'avait pas de politique, à la volonté d'un parlement qui n'avait pas de volonté. Le péril de cet état de choses était continuel, et le Pouvoir à chaque instant se trouvait à la merci de votes inconscients et pour ainsi dire involontaires.
En tout cela, la Chambre était l'image fidèle du pays, l'expression sincère de son trouble et de ses perplexités, le reflet exact de l'anarchie morale qui régnait au moment où elle fut élue. Comme je l'ai dit déjà, ce fut une intuition de génie de la part de M. Thiers, d'avoir découvert dès le premier jour l'existence de cette anarchie, et d'avoir su limiter le terrain sur lequel l'accord pouvait se faire entre tant de volontés contradictoires. Mais le pacte de Bordeaux, bâti sur cette base absolument négative, ne pouvait suffire indéfiniment. On a beau réserver, ajourner, sous-entendre, convenir qu'on ne touchera qu'aux questions qui ne divisent pas, on ne peut empêcher un tel programme de s'épuiser : il arrive un moment où l'on a besoin de solutions positives, où l'on se heurte malgré soi et à chaque instant aux questions constitutionnelles. L'Assemblée nationale, qu'on en convienne ou non, allait toucher à ce moment-là.
Cette situation dictait aux partis l'attitude à prendre devant le scrutin.
Tous les ennemis de la République, légitimistes,
orléanistes, bonapartistes et cléricaux, eurent recours à la coalition et cherchèrent, pour la circonstance, une appellation commune qui pûtles unir ; ils s'intitulèrent le grand parti de l'ordre, essayant de faire croire qu'en dehors d'eux, il n'y avait plus en France que des émeutiers et des incendiaires. Ils agitèrent à leur tour le spectre rouge, oubliant que la République, qui avait vaincu la Commune, avait par ce fait donné le gage de son esprit conservateur et de son antipathie pour les doctrines de l'insurrection.
On vit, à Paris, l'accouplement des opinions les plus contradictoires, l'alliance des journaux les plus opposés de doctrine, s'évertuantà composer une liste unique de candidats qualifiés conservateurs. Ce fut un spectacle étonnant : dix-huit journaux, sans autre lien politique qu'une communauté de haine, prétendirent, sous le nom d'Union parisienne de la presse, diriger les élections. Ils commencèrent par poser la question sur un terrain qu'ils savaient être faux : sur le terrain de l'ordre ou du désordre, comme si cette question n'avait pas été tranchée définitivement par l'armée , le 23 mai et les jours suivants.
Les républicains, encore qu'ils différassent entre eux, n'eurent pas besoin de chercher un drapeau de circonstance. Depuis Bordeaux, ils avaient montré
trop de sens politique pour en manquer en cette occasion décisive. Ils n'eurent qu'un programme, ne publièrent qu'un manifeste ; mais à l' encontre de celui des monarchistes, ce programme fut l'expression vraie, sincère, exacte des aspirations du parti. Ils demandèrent aux électeurs d'envoyer à l'Assemblée des hommes qui appuyassent la politique de M. Thiers, qui travaillassent avec lui à maintenir la paix intérieure, à relever le travail, la sécurité, le crédit, l'agriculture et l'industrie, en un mot, qui préparassent, d'accord avec le chef du Pouvoir exécutif, et, après un essai loyal suffisamment prolongé, l'avènement définitif du gouvernement du pays par le pays, avec la forme républicaine.
Les départements donnèrent un grand exemple d'intelligence politique en faisant triompher partout le programme républicain. Ce résultat significatif, je ne dirai pas inattendu, car déjà les élections municipales en avaient donné l'avant-goût, fit éclater le dissentiment d'opinions qui, depuis le 8 février, s'était accentué entre la majorité de l'Assemblée et la majorité du corps électoral. Tous les monarchistes étaient en déroute indistinctement : les légitimistes, dans les départements qui avaient passé jusque-là pour être le plus attachés à l'ancien régime ; les bonapartistes, dans la personne du plus considérable de leurs candidats ; les orléanistes, un peu partout.
A Paris, le résultat du scrutin était moins franc, moins unanime. La multiplicité des candidats, le masque que quelques-uns s'étaient mis sur le visage, les tiraillements des comités, avaient obscurci la vue
d'un certain nombre d'électeurs. Chacun avait modifié sa liste à sa convenance , raturé des noms pour en ajouter de plus sympathiques. Grâce à ces remaniements, la réaction eut sa part d'élus, mais la République eut également la sienne, si bien que l'ensemble de l'élection eut ce résultat satisfaisant de rassurer la province, qui se trouva — phénomène nouveau — s'être engagée plus résolument que Paris même dans la voie républicaine ; mais ce qui se dégageait avant tout des élections provinciales et parisiennes, c'était un immense besoin de repos moral, de sécurité et d'activité commerciale, une aspiration unanime du pays vers le développement régulier des institutions démocratiques,, sans tempêtes, sans tentatives révolutionnaires, qui, semblables aux éruptions volcaniques, ne laissent sur le sol qu'une lave inféconde.
Le gouvernement de M. Thiers qui, depuis le 17 mars, avait tant fait déjà dans cette voie, se trouvait donc réconforté par les élections et pour ainsi dire sacré par le suffrage universel. Il devenait évident, pour les gens de bonne foi, que le pays désirait quelque chose de moins précaire et de plus durable que l'état de choses existant, et que s'il fallait ajourner encore les questions constitutionnelles et réserver l'avenir, il était au moins nécessaire de faire un pas pour assurer le lendemain.
Un événement inattendu vint compléter ce que les élections du 2 juillet avaient si heureusement préparé. — Je veux parler du manifeste de M. le comte de Chambord.
De tous les partis monarchiques, le plus agissant depuis Bordeaux avait été, sans contredit, le parti légitimiste.
S'appuyant sur les plus grands noms de la vieille France, dont quelques-uns avaient conquis durant la guerre une illustration nouvelle et légitime ; allié d'ancienne date au clergé catholique par l'identité des doctrines et la communauté des espérances, il put, à plusieurs reprises, à la faveur du désarroi dont la France était le jouet, se croire au terme de ses efforts. Depuis six mois, il avait mis tout en œuvre pour un prompt dénouement ; un vaste pétitionnèrent s'était organisé, demandant à la fois le retour du roi légitime et l'intervention directe en faveur du pape. Le bas clergé, merveilleusement discipliné, s'était mis en campagne à la suite de ses évêques ; la propagande légitimiste et papaline grandissait avec la rapidité d'un torrent, menaçant de tout envahir. Les bruits de réconciliation entre les deux branches de la maison de France, habilement exploités, et présentés à la nation comme un gage de l'alliance du droit divin et du droit populaire, entraînaient vers le comte de Chambord ceux-là même qui avaient le plus gagné matériellement et moralement à la Révolution française.
Heureusement toutes ces intrigues, tous ces
efforts laborieux devaient être inutiles ; ce fut M. le comte de Chambord qui donna le coup mortel à son parti.
Soit qu'il eût discerné en rentrant en France ce qu'il y avait d'artificiel et de fortuit dans la renaissance du légitimisme, soit qu'il considérât que la moindre concession de sa part équivaudrait à une abdication de principe, il résolut de couper court à toute équivoque, et de se refuser à tout compromis.
Ressusciter le drapeau blanc, M. le comte de Chambord ne l'ignorait pas, c'était annuler quatrevingts ans de la vie du peuple français, c'était remonter plus haut que la prise de la Bastille ! En taisant cette proposition à la France, il a montré qu'il est un philosophe ou un aveugle, et dans tous les cas un homme de bien, incapable de descendre à des manœuvres politiques, et d'être personnellement un sujet de trouble pour sa patrie. Le manifeste du drapeau blanc jeta l'effarement dans les rangs du royalisme.
L'affirmation du dogme monarchique ne compensait pas la perte des espérances que les amis du prétendant caressaient depuis longtemps ; d'un autre côté, les princes de la branche cadette ne gagnaient rien à la publication d'un manifeste qui était le contraire d'une abdication. La République seule gagnait quelque chose à l'exposé solennel de la théorie du droit divin, et l'on put dire, non sans quelques raisons, que M. le comte de Chambord venait de la fonder.
Le mois de juillet s'écoula sans d'autres incidents
que ceux qui naissent forcément dans une assemblée de l'antagonisme des partis ; la discussion de la loi sur les conseils généraux et la préparation des lois de finance occupèrent assez paisiblement les séances ; au dehors, les élections municipales de Paris, qui eurent lieu le 23 et le 30 juillet, ne réussirent pas davantage à passionner. L'attention publique était ailleurs. On sentait arriver l'époque des vacances parlementaires, on redoutait la prorogation ; le provisoire pesait : les affaires, un moment ranimées à la suite de l'emprunt, étaient retombées en léthargie ; la bourse, qui est comme le pouls de la santé politique, avait baissé. Il fallait un remède énergique pour arracher le pays à cette langueur. Ce remède était trouvé, dénoncé tous les jours et depuis longtemps déjà par les hommes de bon sens et par la presse. Il n'y avait pas à se méprendre sur le sentiment de l'opinion : la France voulait l'extension des pouvoirs de M. Thiers, et surtout une garantie de durée pour ces pouvoirs.
Les fractions républicaine et libérale de l'Assemblée sentirent qu'en en prenant l'initiative elles feraient œuvre de sagesse et de bonne politique ; elles se réunirent, discutèrent longuement, et la proposition Rivet naquit de ces délibérations.
Le 12 août, M. Rivet, au nom de ses collègues de la gauche et du centre gauche, déposa sur le bureau
de l'Assemblée une proposition concluant à la prorogation pour trois ans des pouvoirs de M. Thiers, qui devra les exercer désormais sous le titre de : Président de la République. Ces pouvoirs comprendront : la promulgation des lois et la surveillance de leur exécution ; les rapports avec les puissances étrangères, dont les envoyés seront accrédités auprès de M. Thiers; la présidence du Conseil des ministres, dont il nommera et révoquera les membres, avec la désignation d'un vice-président chargé de le suppléer en cas de besoin dans toutes ses fonctions; tous les actes du Pouvoir exécutif devront être contresignés par un ministre ; les ministres enfin seront responsables devant l'Assemblée.
Ce texte était significatif ; M. Rivet, sans en développer l'esprit, se contenta de demander l'urgence. La droite, depuis un mois, cherchait le moyen de parer ce coup. Au moment où Ton allait voter sur l'urgence, un de ses membres, M. Adnet, monte à la tribune et dépose à son tour une proposition ainsi conçue : « L'Assemblée, confiante dans le patriotisme et la sagesse de M. Thiers, lui confirme et lui continue les pouvoirs qu'elle lui a conférés à Bordeaux. » M. Adnet demande également l'urgence.
C'était, à proprement parler, un ordre du jour que la droite opposait à la proposition Rivet, et qui, s'il eût été voté, laissait les choses en l'état et ajournait indéfiniment la solution. La tactique de la droite n'échappe à personne. M. Thiers monte à la tribune, et déclare « que, profondément touché des témoignages flatteurs dont il est l'objet, il supplie la
Chambre de voter l'urgence pour les deux propositions, ajoutant qu'un débat pareil une fois engagé, il est impossible de l'ajourner sans affaiblir le Pouvoir. »
La droite, déconcertée par ce langage conciliant mais résolu, voyant ses batteries démasquées, sa mine découverte, perd absolument la tête, et ne trouve d'autres moyens que de demander une suspension d'un quart d'heure pour reprendre ses esprits. Le tumulte de cette suspension fut incroyable. A la reprise de la séance, M. de Belcastel apporte à la tribune, sous forme de proposition, la machine de guerre qui vient d'être forgée dans les couloirs :
« Article 1". L'Assemblée n'entend pas préjuger, avant le vote d'une constitution, la forme définitive du Gouvernement.
« Art. 2. Elle ne se dissoudra pas avant d'avoir proclamé cette forme définitive . »
C'était, on le voit, le serment du Jeu de paume des royalistes.
Malheureusement pour eux, l'Assemblée repoussa l'urgence réclamée bruyamment par la droite, et ce refus de voter l'urgence équivalait à un enterrement.
Le 28 août, M. Vitet, au nom de la commission, donna lecture à l'Assemblée de son rapport sur la proposition Rivet. L'intervalle de temps qui avait séparé le dépôt de la proposition de la lecture de ce rapport avait été plein d'orages. La droite, exaspérée de l'échec de la proposition Belcastel, ne prenait plus la peine de dissimuler son ressentiment : de
son côté, lu commission imaginait chaque jour quelque restriction nouvelle, en vue de défigurer la proposition, et aussi en y introduisant expressément la mention du Pouvoir constituant de l'Assemblée, dans l'espoir de déterminer la gauche à l'abandonner.
Lorsque M. Thiers eut connaissance de la rédaction adoptée par la commission, des considérants qui la précédaient, et aussi du développement que le rapporteur y avait ajouté, il réunit le conseil des ministres, et manifesta la résolution de se retirer. Mais les conséquences d'une retraite de M. Thiers dans les circonstances où se trouvait le pays eussent été trop graves pour qu'il y persistât. Il fut convenu que le Président du Conseil accepterait la rédaction de la commission, pourvu que la Chambre votât une déclaration de confiance, que le ministre de la justice lirait à la tribune au nom du Conseil.
En effet, après la lecture du rapport, qu'il faudrait qualifier de malveillant si cette expression pouvait être exacte de M. Vitet à M. Thiers, le garde des sceaux proposa d'ajouter aux considérants de la commission : « L'Assemblée nationale, prenant d'ailleurs en considération les services éminents rendus au pays par M. Thiers depuis six mois, et les garanties que présente la durée d'un pouvoir qu'il tient de l'Assemblée, décrète, etc.» Sur la demande de M. Dufaure, le paragraphe fut renvoyé à la commission, et la discussion ajournée.
La discussion générale (30 juin) s'ouvrit sur un certain nombre d'amendements et de contre-projets,
parmi lesquels il faut citer celui de M. de Choiseul, qui semblait, avant la séance, avoir réuni assez d'adhérents pour obtenir la majorité, et auquel le Gouvernement se fût rallié, s'il n'eût pris l'engagement de se contenter du projet de la commission complété par l'amendement Dufaure. Le contre-projet Choiseul différait surtout de celui de la commission, parce qu'il supprimait les considérants et évitait de parler du pouvoir constituant de l'Assemblée, enfin parce qu'il reconnaissait expressément à M. Thiers le droit d'assister et de se mêler à toutes les discussions de la Chambre. Après une séance orageuse, marquée par un remarquable discours de M. Gambetta contre le pouvoir constituant de l'Assemblée, et à la suite d'un chaleureux appel à la conciliation prononcé par M. Picard, la proposition fut enfin votée telle que la commission l'avait proposée, avec l'amendement relatif à la déclaration de confiance exigé par le cabinet. Sur ce paragraphe il ne se trouva dans toute la Chambre que 3/j. opposants.
Telle est, en peu de mots, l'histoire des vicissitudes subies parla proposition Eivet, qui, tout amoindrie dans sa portée et défigurée qu'elle était par la commission, retrempa l'autorité de M. Thiers et fit entrer le provisoire dans une ère nouvelle.
Le titre de Président de la République consacrait à lui seul la défaite de la droite et l'acheminement marqué des esprits vers un état définitif.
M. Thiers n'abusa pas de cette victoire. Dans son message de clôture, œuvre de concorde et de conci-
liation, il se contenta, en récapitulant ses travaux, de rendre hommage aux efforts de toutes les fractions de l'Assemblée, de montrer le port à l'horizon et de promettre la gloire à tous ceux qui auraient aidé le pays à se sauver du plus terrible des
naufrages.