‹ Vingt mois de présidenceChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vacances de 1871 . — Conseils généraux. — Entrée à l'Assemblée des princes d'Orléans. — Élections de Paris. — Incident du 19 janvier.

Le Président de la République avait averti l'Assemblée que les vacances parlementaires, dans l'état où se trouvait la France, ne seraient pas un temps de loisirs ; que le Gouvernement en avait besoin pour pousser activement la réorganisation des services publics et celle de l'armée, et surtout pour préparer la matière des discussions de la session prochaine. Il avait ajouté que les représentants, après huit mois de séparation, devaient éprouver le besoin de se rapprocher de leurs électeurs, de les consulter et de s'assurer par eux-mêmes de l'état de l'opinion. L'occasion solennelle leur en était d'ailleurs offerte, lé- Gouvernement ayant fixé au 8 octobre les élections pour les Conseils généraux.

La loi votée le 10 août, après une discussion trèsapprofondie et très-passionnée, à laquelle tous les groupes parlementaires avaient pris part, allait pour

la première fois recevoir son application. Celle de 18G6, qui avait déjà notablement élargi le cercle des attributions des Conseils généraux, était dépassée de beaucoup par la loi nouvelle. Par elle, les assemblées départementales devenaient de vraies assemblées délibérantes jouissant de presque toutes les prérogatives des assemblées politiques. 11 ne leur manquait pour ressembler tout à fait aux anciens états provinciaux que d'avoir un champ plus vaste de juridiction. L'exiguïté territoriale des départements sera toujours un palliatif contre les dangers que pourrait faire courir à l'unité française la décentralisation excessive. Il n'y arien à redouter d'une assemblée, quelque étendus que soient ses pouvoirs, si elle n'a d'action que sur une zone géographique infiniment restreinte. La division par départements, excessive à certains égards, a l'avantage de permettre sans dangers réels tous les essais de décentralisation administrative elle doit pour ce motif être conservée .

La grande innovation de la nouvelle loi départementale, celle qui en résume complètement l'esprit, c'est la création d'une commission permanente, chargée, dans l'intervalle des sessions, de veiller à l'exécution des volontés du Conseil. Cette commission , véritable délégation de l'assemblée départementale, a le droit de donner des avis au préfet et d'appeler son attention sur toutes les questions qu'elle juge devoir intéresser le département. Sortie du Conseil de surveillance imposé au représentant du pouvoir central, elle indique par sa seule existence

que l'autorité réelle est passée dans le département des mains du préfet dans celles du Conseil général, ce qui est le renversement de notre ancien régime administratif.

On comprend facilement l'intérêt qu'allaient avoir les partis à entrer en majorité dans des assemblées qui promettaient d'être si puissantes-, les sièges en avaient été jusque-là occupés presque exclusivement par de grands propriétaires, de grands industriels, qui avaient dû leur élection persistante moins à leurs opinions politiques qu'à leur fortune ou à leur position spéciale dans leur canton. Les républicains n'avaient encore pénétré dans les assemblées départementales qu'exceptionnellement et comme par hasard. C'était même l'extrême minorité des républicains aux Conseils généraux qui avait déterminé la droite légitimiste à prendre l'initiative de la loi du 10 août. Cette loi, sous prétexte de décentralisation, n'avait, dans la pensée des royalistes, d'autre objet que de constituer dans chaque département une assemblée de hauts barons, qui ne tarderaient pas à devenir les suzerains du pays, et, soit par voie de pétitionnement, soit par émission de vœux, soit autrement, finiraient par dominer le Gouvernement et pourraient, à un moment donné, imposer la monarchie à la France.

Le résultat des élections municipales et des élections complémentaires du 2 juillet avait ébranlé ces calculs, et l'énorme majorité républicaine qui en était sortie laissait peu de doute sur l'issue des élections du 8 octobre. Aussi le mot d'ordre fut-il donné par

les monarchistes; d'un bout à l'autre de la France ils répandirent que les élections aux Conseils généraux n'étaient pas des élections politiques ; que ces assemblées n'ayant point d'attributions politiques, il fallait porter ses votes de préférence sur les candidats qui, par leur position sociale, offraient de sérieuses garanties. Des garanties de quoi? Ils ne le disaient pas, mais ils donnaient à entendre que les grands propriétaires, les hommes à qui la fortune crée des loisirs, étaient plus aptes que tous autres h mener les affaires d'un département. Battus précédemment sur le terrain de la politique, leur dernier espoir était de faire accepter leur théorie sur la nature non politique des fonctions de conseiller général.

Heureusement, l'évidence était contre eux. La politique était partout, à tous les degrés de l'échelle. La République n'étant ni proclamée ni définitive, les royalistes et même les bonapartistes avaient jusqu'à un certain point le droit de travailler à la restauration de leur idéal. Pouvait-on espérer que les républicains, en face de cette situation, oublieraient de demander d'abord aux candidats : « Voulez-vous, oui ou non, le maintien de la République? Si vous répondez oui, nous examinerons si vous réunissez , outre votre déclaration républicaine, les conditions requises pour faire un bon conseiller général; mais avant tout examen, nous voulons savoir quelle est la couleur de votre drapeau? >'

Comment pouvait-il eu être autrement ? Chaque

jour la France était impatientée encore plus qu'inquiétée par la sourde rumeur d'une conspiration. A chaque instant, elle avait quelque échauffourée en perspective : les orléanistes se remuaient d'un côté, les bonapartistes s'agitaient de l'autre ; les uns allaient chercher leur mot d'ordre à Chantilly, les autres à Torquay. Et l'on prétendait que, malgré ces intrigues, il était superflu de regarder la cocarde des hommes qu'on allait envoyer aux Conseils généraux, sous prétexte que le mandat de conseiller général n'est pas un mandat politique ! Le piège était trop grossier pour que quelqu'un s'y laissât prendre.

Les élections du 8 octobre donnèrent un résultat conforme aux deux précédentes. Sur trois mille élections cantonales, environ deux mille trois cents candidats républicains ou libéraux furent élus. Les divers partis monarchiques se partagèrent le reste. Les villes affirmèrent une fois de plus leur républicanisme ; les campagnes montrèrent, en cette circonstance, une intelligence très-nette de la situation et résistèrent en maints endroits à la propagande réactionnaire. Ce n'est pas à dire que les royalistes et les bonapartistes échouèrent partout. Quelques personnalités saillantes furent élues, mais moins à cause de leur couleur politique que de leur situation personnelle. Pour me faire comprendre , je n'ai qu'à

citer l'exemple de M. Schneider, qui fut élu au Creusot, centre de républicanisme radical. D'ailleurs ces résultats isolés au nord, au midi, à l'est ou à l'ouest ne furent que des accidents. C'est seulement en se sentant le coude que les élus d'un parti prennent une valeur et deviennent une force. Un bonapartiste nommé dans le Poitou, et un bonapartiste nommé dans le Dauphiné, ne font pas exactement contre-poids à deux républicains siégeant côte à côte soit à Lyon, soit à Marseille, soit à Bordeaux. Or, les quelques élus du bonapartisme le furent justement aux quatre points cardinaux de la France, excepté en Corse, où ils disputèrent la majorité aux républicains.

Le côté fâcheux de l'élection du 8 octobre fut le nombre considérable des abstentions. Un tiers environ des électeurs inscrits ne votèrent pas, ce qui nécessita presque partout un scrutin de ballottage. Ces abstentions étaient un signe alarmant de lassitude et d'indifférence !

La session des Conseils généraux, ouverte le 23 octobre, dura presque jusqu'à la lin de novembre, signalée dans tous les départements par des travaux dont les anciennes assemblées départementales n'avaient jamais donné l'idée. Tout étant à réorganiser, à réédifier, les Conseils généraux n'eurent qu'à s'engager, sur de moindres objets, dans la voie réparatrice où était entré le Gouvernement.

Cependant l'heure du retour à Versailles allait sonner pour l'Assemblée nationale. La commission de permanence ou de surveillance avait accompli sa

tâche sans fracas et presque sans utilité. Elle n'avait pu que constater l'activité étonnante du Président de la République, la loyauté de sa politique et l'accroissement prodigieux de sa popularité. Au lieu de s'en réjouir par patriotisme, les partis dynastiques en avaient pris ombrage, et organisaient à ciel ouvert une campagne contre le Gouvernement ou plutôt contre M. Thiers. Les hostilités commencèrent avec la session et avec l'hiver. De gros flocons de neige tombaient d'un ciel gris et morne ; tout était sombre a Versailles, sauf les grandes avenues couvertes d'un tapis blanc comme un linceul; décembre s'était mis en frais pour accueillir la représentation nationale de son plus glacial sourire. On sentait plus vivement, sous la morsure de cette atmosphère sibérienne, les tristesses de la patrie. En traversant des déserts de neige pour arriver au château, on trouvait ce lieu bien choisi pour les trahisons et les embûches. On se fût cru à cent lieues de Paris, que l'automne caressait encore d'un dernier rayon de soleil. C'était Versailles et non Paris qui semblait la ville maudite !

Le message du Président de la République, attendu par l'Europe entière, ne fut lu à l'Assemblée qu'à la quatrième séance. A proprement parler, ce message n'était qu'un rapport, mais un rapport lumineux, sincère, irréprochable. Par la comparaison du point de départ avec la situation présente, M. Thiers faisait toucher du doisçt les améliorations apportées par son Gouvernement à nos affaires. Douze départements occupés, réduits à six ; deux

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milliards de l'indemnité acquittés ou près de l'être ; le crédit de l'État relevé ; les nouveaux impôts perçus sans effort ; le travail rétabli de toute part et ayant pris un tel essor t après un chômage sans exemple, que les chemins de fer ne suffisaient pas à transporter les marchandises ; l'armée enfin se reconstituant et offrant déjà un modèle de tenue, de vigueur, d'esprit militaire.

Après avoir indiqué l'état de nos relations diplomatiques, le Président discuta longuement la question du budget, des traités de commerce et de la réorganisation de l'armée. Sur toutes ces questions, il apporta ses idées personnelles, laissant deviner à l'Assemblée la tendance générale des projets que présenterait le Gouvernement dans le courant de la session législative. On s'étonna que M. Thiers eût passé sous silence quelques-unes des questions qui alors passionnaient le plus ; qu'il ne dît pas un mot du retour à Paris, ni de l'état de siège, ni de l'amnistie, ni de la future loi sur l'instruction primaire. 11 savait que ces questions viendraient à leur heure parla voie naturelle de l'initiative parlementaire, et en les évitant il donnait une preuve nouvelle de son esprit de conciliation et de paix. Une autre raison l'obligeait à s'abstenir sur les questions constitutionnelles. Il fallait perdre de rue sa véritable situation

en face de l'Assemblée, pour espérer qu'il aborderait ces questions. Il prit soin d'ailleurs de rappeler son rôle d'administrateur délégué d'une assemblée souveraine, qui seule a le droit d'initiative à cet égard.

La France était habituée à des discours du trône où le souverain, tranchant et taillant dans le vif, abordait toutes les questions sans sortir de la limite de son droit souverain. C'était un discours du trône qu'on attendait de M. Thiers, pour n'avoir pas réfléchi que l'Assemblée seule pouvait prononcer un tel discours en face du pays, et non M. Thiers en face de l'Assemblée.

La gauche et le centre gauche comprirent bien la réserve du Président et l'en applaudirent ; quant à la droite, qui par sa tenue en cette occasion côtoya l'inconvenance, elle inaugura tout de suite le système d'opposition systématique qu'elle s'était donné pour programme.

La question du retour de l'Assemblée nationale à Paris fournit à la droite une première occasion de se démasquer. Depuis longtemps l'absence du Gouvernement et de l'Assemblée pesait lourdement sur Paris. Tant que la pacification matérielle de la capitale n'avait pas paru complète, on s'était abstenu de réclamer; d'ailleurs il eût été cruel d'arracher les représentants, durant l'été, aux ombrages frais de Trianon ; il ne fallait pas non plus couper par un déplacement les travaux de la session commencée : mais il semblait convenu que, l'hiver aidant, le premier acte de Y Assemblée, après les vacances, serait de se réinstaller au palais Bourbon. Les intérêts les plus

graves militaient en faveur de ce retour. Le Gouvernement le désirait vivement, dans l'intérêt de la bonne administration des affaires, surtout dans l'intérêt du commerce, et encore plus à cause de l'effet moral que cette résolution de l'Assemblée devait produire. M. Duchâtel en fit la proposition à la tribune le lendemain du jour de la lecture du message présidentiel, et demanda l'urgence.

Le ministre de l'intérieur, au nom du Gouvernement, vint appuyer la proposition d'urgence. Rien n'y fit. On vota par assis et levés, l'urgence fut repoussée et la proposition renvoyée à la commission d'initiative parlementaire, c'est-à-dire enterrée pour un certain temps, au milieu des hurrahs de la droite qui célébrait en cela son premier triomphe. Ainsi par pur entêtement, sans raisons valables, Paris continuait d'être privé de ses prérogatives de capitale. Ni les besoins de l'administration, ni les réclamations et les prières du commerce n'avaient pu distraire la majorité dynastique de son antipathie contre Paris !

Pour satisfaire sa passion réactionnaire, pour faire pièce à la minorité et à M. Thiers, elle prolongeait indéfiniment une situation désastreuse pour Paris, impolitique et désagréable pour elle-même.

De leur côté, les princes d'Orléans, en dépit de rengagement qu'ils avaient pris en face de M. Thiers

et de la commission d'abrogation des lois d'exil, faisaient rage pour prendre possession de leur siège de députés. Après des pourparlers demeurés sans succès entre eux et le Président de la République, les deux princes eurent recours à la méthode des princes, ils firent un petit coup d'Etat ! C'est en effet le nom qui convient à la publication des deux lettres aux électeurs de l'Oise et de la Haute-Marne, publiées un beau matin dans le Journal des Débats, sous les signatures du prince de Join ville et de M. le duc d'Aumale. Tous deux prétendaient que, s'ils avaient pris l'engagement formel de ne pas siéger, ce ne pouvait être que pour un temps fort court, et que ce temps leur semblait écoulé depuis longtemps, depuis notamment que le vote de la proposition Rivet avait consolidé le Pouvoir; que leurs électeurs ne/pouvaient souffrir davantage leur éloiamenient de l'Assemblée ; que M. Thiers interprétant leur engagement d'une façon absolue, ils n'avaient plus qu'à s'en remettre au jugement d'un tribunal supérieur qui déciderait si de nouvelles circonstances ne leur traçaient pas une nouvelle conduite. On n'a jamais su quel pouvait être ce tribunal supérieur, dont l'arbitrage était réclamé par les princes d'Orléans. Ces deux lettres n'avaient d'autre objet que d'amener une explosion. Elle ne se fit pas attendre.

Sur l'interpellation d'un membre de la gauche, de M. Jean Brunet, un enfant terrible, le ministre de l'intérieur monte à la tribune et déclare au nom du Président « que le Gouvernement renonce à se prévaloir de l'engagement pris par les princes, mais qu'il n'a

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pu les eu délier, car cet engagement n'a pas été pris envers lui seul, mais encore envers la commission des lois d'exil, c'est-à-dire envers l'Assemblée.

Les amis de la maison d'Orléans montent successivement à la tribune. Le véritable terrain de la discussion disparaît sous leurs explications ; c'est M. Leblond qui en rétablit le vrai point : « Il s'agit d'une question de conscience et d'honneur dont l'Assemblée ne peut être juge. Les princes seuls doivent savoir s'ils s'estiment déliés de leur engagement. » Après le rejet de l'ordre du jour pur et simple et de l'amendement favorable aux princes, proposé par M. Desjardins, l'Assemblée adopte celui de M. Fresneau, par 646 voix contre 2.

Par cet ordre du jour, l'Assemblée déclare qu'elle n'a ni responsabilité à prendre, ni avis à donner.

Dans cette affaire, le Président de la République avait pris la seule attitude qui lui convînt. N'ayant pas de sanction matérielle pour arrêter les princes sur le seuil du Parlement, il s'était résigné à les laisser entrer. De son côté l'Assemblée, en votant l'ordre du jour Fresnëau, ne leur ouvrait que la petite porte, la porte dérobée. Pourtant ils n'hésitèrent pas, et dès le lendemain ils parurent à la séance, sans que leur présence détournât un instant l'attention de l'Assemblée.

Les orléanistes, malgré ce début piteux, étaient -dans toute la joie de leur cœur, mais la droite ouvrait les yeux, et mesurait l'étendue des sacrifiées de dignité que l'on pouvait attendre des princes d'Orléans ; la discussion de leur cas de conscience avait encore

élargi le fossé qui séparait la légitimité de l'orléanisme. La théorie des engagements révocables à volonté, qui eût réjoui saint Ignace, venait de tuer le dernier espoir de fusion. Les princes d'Orléans devenaient moins redoutables dedans que dehors, pour la République.

L'année 1871 allait finir. L'Assemblée, souvent distraite de son ordre du jour par les incidents que ses passions faisaient naître à chaque pas , avait abordé cependant la discussion des lois de finances. La question de l'impôt sur le revenu avait ouvert la série des discussions mémorables qui signalèrent cette partie de la session. Avant le 1" janvier, le principe de cet impôt était tombé sous les coups du Président de la République. On comprend qu'il ne peut entrer dans le cadre de ce livre de retracer par le menu les luttes où se mesurèrent, avec un égal talent et une égale conviction, les économistes de l'école anglaise, les partisans de Stuart Mill et de son système, et les orateurs restés fidèles aux principes financiers de la Restauration, à M. Villèle et au baron Louis. Il suffira de signaler les résultat de ces joutes, où M, Thiers finit par l'emporter, mais qui faillirent entraîner son Gouvernement et faire sombrer la République avec lui dans une catastrophe commune.

Les élections partielles du 7 janvier vinrent distraire l'attention publique de la monotonie de ceslabo-

rieuses discussions financières. Ces élections étaient loin d'avoir l'importance de celles de juillet. Quatorze départements étaient appelés à y prendre part. Sauf deux exceptions, le parti républicain l'emporta partout. Le suffrage universel demeurait en province ce qu'il s'était montré le 2 juillet et le 8 octobre, résolument fidèle à la politique du Président. Cependant à Taris, l'élection avait une signification spéciale. Paris n'ayant qu'un seul représentant à élire, devait choisir un nom assez significatif pour indiquer nettement les aspirations de sa majorité électorale.

L'ancienne Union parisienne de la Presse, qui aux élections de juillet s'était tant remuée pour faire pencher les voix du côté de la monarchie, se mit de nouveau en campagne. Elle offrit son patronage à M. le maréchal de Mac-Mahon ,, qui déclina cet honneur ; elle chercha partout autour d'elle un candidat qui eût les épaules assez solides pour supporter le fardeau de toutes les opinions réactionnaires. Ce candidat ne se rencontra pas. L'Union parisienne, qui avait partiellement réussi en juillet, grâce à la multiplicité des candidats, échoua misérablement quand il fallut s'accorder sur un seul. C'est le sort de toutes les coalitions.

La lutte s'engagea franchement entre deux nom-. Celui de M. Vautra in, républicain de vieille date, membre et président du Conseil municipal de Paris, et celui de M. Victor Hugo. Le premier nom voulait dire République, mais République conserva triée i t

modérée, il n'allait pas au delà. 11 signifiait encore

que Paris, répudiant absolument toute solidarité avec les révolutionnaires, aspirait à la concorde, à l'oubli du passé, et ouvrait son sein à l'Assemblée nationale. L'autre nom, celui de M. (Victor Hugo, résumait les opinions qui commencent au radicalisme républicain et finissent aux théories scélérates que la Commune avait appliquées. Il réunissait autour de sa candidature les doctrinaires de la République que le nom de M. Vautrain ne contentait pas, ce qui est respectable, et aussi les débris du parti communaliste, ce qui est honteux. Pour satisfaire ce groupe d'électeurs, M. Victor Hugo imagina le mandat contractuel, donnant l'exemple du degré de faiblesse où peu descendre un homme de génie tourmenté par la soif de la popularité à tout prix.

M. Vautrain l'emporta de trente mille voix sur M. Victor Hugo.

Cependant la Chambre discutait depuis près d'un mois la question des nouveaux impôts sans trouver de solution. Après l'impôt sur le revenu repoussé par le Gouvernement, elle avait examiné l'impôt sur certains revenus particuliers. Cette discussion, mal engagée, mal conduite, confuse, embrouillée, s'éternisait. Ceux qui avaient eu une opinion le premier jour hésitaient; ceux qui tenaient l'impôt sur le revenu comme excellent se trouvaient ébranlés ; ceux qui n'en voulaient pas le préféraient à présent à l'impôt sur les valeurs mobilières et à la surtaxe desmatières premières. Ce qui demeurait évident dans cette débâcle d'opinions, c'était la nécessité de prendre un parti, d'équilibrer le budget, de trouver

par conséquent de l'argent quelque part. Mais où et comment? Depuis l'ouverture du débat, on avait procédé par éliminations continuelles. On avait rejeté successivement tous les projets, tous les amendements : celui-ci, parce qu'il faisait double emploi ; celui-là, parce qu'il était arbitraire ; cet autre, parce qu'il grevait l'industrie. L'Assemblée oubliait qu'au point de vue du contribuable, tous les impôts sont mauvais, qu'ils sont un fardeau, une charge, une vexation. Mais le moyen de s'en passer ? Le principe de l'mcome tax ayant été repoussé, la commission du budget avait retiré son projet, entamé par cette exclusion dans ses dispositions essentielles ; le proj et du Gouvernement sur les matières premières et les surtaxes de tarifs étant également repoussé, il ne restait rien à discuter. L'Assemblée, qui avait compté sur sa commission pour s'éclairer à travers ces questions délicates, flottait sans boussole et sans guide, cherchant en vain à s'orienter parmi les propositions contradictoires qui tombaient de la tribune. Le projet du Gouvernement, amendé, modifié et diminué, était encore le seul qui présentât un ensemble de taxes capables de faire face aux nécessités du budget. Mais il fallait pour l'appliquer toucher au libre échange, aux traités de commerce ; il fallait surtout l'adhésion des puissances avec qui ces traités nous liaient. M. Thiers luttait corps à corps- avec chaque orateur, répondait à chaque objection, montrait l'insuffisance des propositions isolées, et l'impossibilité de trouver l'impôt en dehors du projet du Gouvernement.

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Mais au cours de ces discussions irritantes, l'égoïsme avait reconquis les âmes : chacun s'était mis à penser à soi : celui-ci, à son usine ; celui-là, à ses acheteurs ; cet autre, à son commerce et au gros profit que son vote pouvait faire évanouir.

On était bien loin des bons mouvements patriotiques qui avaient suivi la conclusion de la paix.

Un vaste système de pétitionnement s'était organisé; les télégrammes pleuvaient du Nord et du Midi. C'était Marseille, c'était Lyon, Tnrcoing, Roubaix qui déclaraient ne pouvoir supporter les taxes proposées par le Gouvernement. « Tout, excepté cela. » Telle était la substance des dépêches adressées aux députés et qui, pour la plupart, sentaient le mandat impératif. Bien plus, Versailles était plein des délégués des centres industriels, venus tout exprès pour surveiller les représentants qui auraient des velléités de faiblir.

Il est vrai que, d'autre part, les représentants de certains départements agricoles défendaient le projet du Gouvernement avec une ardeur égale aux attaques dont il était l'objet. Comment cette lutte allaitelle finir? Une crise était imminente. Malgré la surexcitation des esprits, il n'était pas impossible de transiger. Le Gouvernement demandait 250 millions d'impôts nouveaux, et ce chiffre ne lui était pas contesté. Il semblait possible de décider que les surtaxes de tarifs sur les textiles et les matières premières seraient renvoyées à l'examen d'une commission spéciale et viendraient fournir le complément des 250 millions demandés par le Gouvernement. M. Mar-

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cel Barthe, au début de la séance du 19 janvier, déposa une proposition en ce sens, appuyée par le ministre de l'intérieur : « L'Assemblée accepte le système de droits sur les matières premières comme complément destiné à établir l'équilibre du budget. »

Tout paraissait amiablement terminé, quand M. Lucien Brun monte à la tribune et remet tout en question. « J'apporte, dit-il, avec la signature de cinquante ou soixante commerçants les plus haut placés et les plus considérables, représentants des chambres de commerce, les 165 millions que vous demandez aux matières premières. Je propose donc, avec un grand nombre de mes collègues, de nommer une commission de quinze membres qui déterminera le moyen de percevoir ces 1 65 millions. »

A la suite de cette proposition, le tumulte est à son comble. M. Thiers monte à la tribune et repousse énergiquement la proposition de M. Lucien Brun. Alors M. Feray, du centre gauche, propose au vote de l'Assemblée la rédaction suivante : « L'Assemblée nationale, réservant le principe d'un impôt sur les matières premiè-res, décide qu'une commission de quinze membres, etc. » M. Lucien Brun retire sa motion et se rallie à celle de M. Feray.

Désormais la situation était très-nettement indiquée. D'un côté, la proposition Marcel Barthe, ap-

puyée par le Gouvernement, « acceptant le principe de l'impôt sur les matières premières » et faisant triompher, au moins théoriquement, le système du Président de la République; de l'autre côté, la proposition Feray, réservant le même principe, c'està-dire consacrant, théoriquement aussi, la défaite de M. Thiers.

La proposition Feray fut votée par 377 voix contre 307 voix données à la proposition Marcel Barthe. M. Thiers était battu; mais, à regarder le vote sans passion, ce n'était qu'une défaite économique. La droite, ordinairement hostile au Président, avait voté pour la proposition Marcel Barthe, et la gauche, habituellement d'accord avec M. Thiers, pour la proposition Feray. Un ministre des finances devait se retirer après un vote comme celui-là, mais jamais un chef de Gouvernement.

M. Thiers en jugea autrement. Dès le soir,, le bruit de sa démission arrivait à Paris. L'émotion y fut extrême. La retraite du Président laissait le champ libre à toutes les entreprises dynastiques. Déjcà des combinaisons gouvernementales surgissaient de tous côtés. La droite, disait-on, voulait donner la présidence à M. le général Changarnier, le centre droit à M. le duc d'Aumale ou au général de Cissey. La France, en s' éveillant, pouvait se trouver en face d'un coup d'Etat. La gauche, effrayée des conséquences de son vote, n'eut qu'une pensée, et cela l'honore : ce fut d'arracher M. Thiers à sa détermination .

Le lendemain, de bonne heure, les représentants

des divers groupes parlementaires s'étaient assemblés et avaient délégué plusieurs de leurs membres à l'hôtel de la présidence. Le maréchal de Mac-Mahon s'y était rendu au nom de l'armée de Paris. Eien n'ayant ébranlé M. Thiers, M. Grévy, au début de la séance, sur l'invitation formelle du ministre de l'intérieur, avait dû lire la démission du Président de la République.

Alors M. Batbie, l'un des coryphées les plus ardents de l'orléanisme, donne lecture à la Chambre d'une proposition délibérée le matin par le centre droit et ayant pour objet d'engager l'Assemblée à se retirer dans ses bureaux pour nommer une commission chargée d'amener le Président de la République à retirer sa démission et, en cas d'insuccès, d'apporter à l'Assemblée une résolution. Ici l'orateur est interrompu par la gauche, qui voit le danger de décider quoi que ce soit ailleurs qu'en séance publique. M. Desseilligny déclare qu'après la lecture de la démission de M. Thiers, la proposition Batbie n'est pas satisfaisante. Il supplie la Chambre de rester en séance et de voter un ordre du jour de confiance, quelle qu'en soit la forme.

Diverses propositions sont formulées au milieu du tumulte ; M. Batbie reparaît à la tribune avec une rédaction amendée par un témoignage de Confiance éclatant pour le Président de la République. Tout le monde adopte cette proposition, qui est votée à l'unanimité moins huit voix appartenant à l'extrême droite et au bonapartisme.

M. Thiers céda de bonne grâce devant un ordre

du jour qui faisait appel à son patriotisme et qui lui fut signifié à l'instant même par une députation suivie de presque tous les membres de l'Assemblée. La crise avait été violente, mais elle finissait vite. L'Assemblée, en se décidant à la démarche qu'elle fit ce jour-là, montra un patriotisme supérieur à tout, comme elle avait la veille affirmé sa liberté sur une question importante et tout à fait de son ressort. M. le Président de la République ne voulut pas être inférieur à l'Assemblée, et il revint sur une détermination dont il n'avait peut-être pas d'abord embrassé tout le péril.

Ce grave incident parlementaire., qui avait failli rejeter la France en pleine anarchie, éveilla tout le monde. La pensée que l'Allemagne pouvait intervenir à chaque instant dans nos affaires et réoccuper le territoire évacué déjà, s'il survenait un Gouvernement qui lui déplût, fit naître un unanime mouvement patriotique : la délivrance du territoire s'imposa aux esprits comme le but suprême des efforts de la nation. On comprit qu'avant de rien entreprendre il fallait se débarrasser des Prussiens, et pour cela payer les derniers milliards de l'indemnité. Avec un entrain admirable, chacun se mit à l'œuvre. Les souscriptions pour la libération du territoire s'ouvrirent partout à la fois et sous toutes les formes. L'élan

une fois donné, chacun apporta son système; on prétendit, à force de gros sous, rassembler des milliards. Avec pins de patriotisme que de réflexion, la presse prêta sa publicité à ces combinaisons, qui malheureusement ne pouvaient être efficaces.

L'histoire des efforts et des sacrifices volontaires que chaque famille française s'imposa pour hâter la délivrance du territoire ; celle des négociations diplomatiques et des emprunts émis pour la réaliser, est assez intéressante pour qu'on s'y arrête et qu'on l'étudié d'une façon spéciale.

La démission de M. Thiers fit ressortir plus que jamais les dangers du régime provisoire, sous leque on s'accoutumait à vivre, et les hommes politiques de tous les partis se mirent à chercher les moyens d'y mettre un terme.

Les points sur lesquels on paraissait s'accorder dans les groupes non monarchistes étaient les suivants : proclamation de la République avec la présidence de M. Thiers pour quatre ans ou à vie ; nomination d'un vice-président ; dissolution de l'Assemblée ou renouvellement de celle-ci par tiers ou par cinquièmes ; et, enfin, création d'une seconde Chambre pour compléter le mécanisme parlementaire.

Le centre gauche, avant l'incident du 49 janvier, étudiait déjà ces diverses mesures dans ses réunion- ; l'alerte que fit courir la démission de M. Thiers avait remis cette étude en faveur, sans que pourtant on eût poussée assez loin pour en taire — alors — l'objet de propositions formelles à la tribune.

De leur côté, les royalistes intriguaient avec une activité fiévreuse. La fusion de l'orléanisme et de la légitimité était plus que jamais le but de leurs efforts. Les tentatives précédemment avortées, loin de les décourager, semblaient leur avoir donné une ardeur nouvelle. C'était surtout dans le camp orléaniste qu'on s'agitait, qu'on imaginait des combinaisons. Mais les difficultés qui avaient fait échouer jusque-là cette chimère qu'on appelle la fusion, se présentaient toujours. La réconciliation ne pouvait reposer que sur des concessions mutuelles ; ces concessions, personne ne les voulait faire. Au moment où les orléanistes se flattaient du succès, le comte de Chambord lançait (25 janvier) un manifeste encore plus net, plus clair et plus accentué que le premier. Point de transaction, point d'abdication ! Ce qui caractérisait ce manifeste, c'est qu'il s'adressait moins au pays qu'aux fusionnistes. C'était la destruction de toutes leurs espérances. La rigidité des principes de M. de Chambord, qui paralysait tous les efforts et écartait ses amis du pouvoir, au moment où ceux-ci allongeaient la main pour le prendre, ne pouvait convenir aux ambitions de la droite. La fusion personnelle paraissant impossible entre les princes, on imagina la fusion parlementaire. Cette combinaison, dont on attendait le salut, c'est-à-dire la majorité, ne fit qu'augmenter le chaos. Le parti légitimiste se trouva tronçonné. Au lieu d'une droite, il y en eut deux : la droite proprement dite et la droite modérée. La première traita l'autre en schismatiqueet en apostate; la seconde, sans s'inquiéter

de la première, alla chercher des adhésions au centre droit. Elle recueillit des signatures, — plus de 300, disait-elle, — mais elle ne publia jamais son programme, encore que le comte de Chambord lui eût donné carte blanche. Le duc d'Aumale occupait la scène comme une énigme. La présidence de la République serait-elle pour lui un but ou un moyen ? Voulait-il en user pour restaurer la monarchie à son profit ou au profit de son neveu ? Personne ne le savait.

Il fallait, en définitive, que la République, même provisoire, fût d'un tempérament robuste pour résistera toutes ces manœuvres. Ayant cinq milliards à payer, des prétendants à déjouer, l'ennemi sur son territoire, elle faisait face à tout, tenait tête à tous. Quel gouvernement personnel eût accompli un pareil tour de force ?

Il est bon que la France n'ignore pas que ces intrigues, ces combinaisons, ces essais de complots contre la République occupèrent exclusivement la droite et le centre droit, depuis le séjour de l'Assemblée à Bordeaux ; que les tentatives de restauration bourbonnienne et de fusion furent l'objet persistant de leurs efforts ; qu'au lieu de travailler à la réorganisation du pays, comme le firent loyalement le centre gauche et la gauche, ils ont, les premiers,

VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE. l'M

dénaturé le sens du pacte de Bordeaux, en dépensant le temps de la trêve à conspirer. C'est néanmoins ce parti qui se dit à présent trahi par le Président de la République !

Reprenons le récit des événements où nous l'avons laissé . Le seul incident d'importance qui vint, après l'orage du 19 janvier, détourner l'Assemblée de la discussion desnouveaux impôts, futlaquestion de prise en considération de la proposition Duchâtel. A quelque temps de là, l'Assemblée avait entendu la lecture du rapport de sa commission, qui concluait au rejet de la prise en considération. Le 2 février, malgré les efforts de la gauche, la Chambre, obéissant à ses rancunes contre Paris, votait les conclusions de sa commission, par 377 voix contre 318. M. Casimir Périer, qui s'était prononcé pour le retour à Paris, quittait le même jour le portefeuile de l'intérieur. Un peu plus tard (11 février), les élections de la Corse, inutilement retardées par le Gouvernement, amenèrent à la Chambre l'ancien premier ministre de l'Empire, M.Rouher. Ce succès des bonapartistes, en Corse, ne surprit personne. M. Eouher ayant échoué dans la Charente-Inférieure, le 2 juillet, eût été impardonnable de se présenter de nouveau sans être assuré de réussir. Choisir l'île de Corse pour champ clos électoral, c'étaitimplicitement reconnaître la faiblesse du parti napoléonien en France. Aussi son élection n'émut-elle ni l'Assemblée ni le pays. D'ailleurs , le même jour, deux autres élections avaient eu lieu : Tune dans l'Eure, l'autre dans les Côtes-du-Nord, et ces deux départements, où les

candidats monarchistes ne manquaient pas, avaient élu deux républicains. C'était pour M. Thiers une compensation, et pins que suffisante.

A la fin de mars, l'Assemblée avait enfin trouvé moyen d'équilibrer le budget de 1872, en consacrant à cet équilibre le solde disponible du dernier emprunt, en rejetant sur le compte de liquidation des dépenses de la guerre les crédits demandés pour la garde nationale mobilisée, et enfin en recourant à quelques impôts secondaires. Ce travail achevé, elle vota sa prorogation jusqu'au 22 avril, laissant derrière elle, à Versailles, une commission de permanence.

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