CHAPITRE VI
Les bonapartistes et le général Trochu. — M. Gambetta au Havre. — Discours du duc d'Audiffret-Pasquier sur les marchés de la guerre. — Loi sur la réorganisation de l'armée. — Démonstration parlementaire du 20 juin. — Le budget. — La prorogation.
Au moment où l'Assemblée, prenant son congé , aissait la scène politique inoccupée, le procès en diffamation que M. le général Trochu jugea à propos d'intenter au journal le Figaro eut le don d'attirer l'attention publique et de la passionner. Bien que les allégations dont M. Trochu se plaignit ne pussent, à cause de leur provenance, l'atteindre sérieusement dans son honneur, ce procès fut un événement. Les bonapartistes en saisirent l'occasion pour faire plaider la cause de l'Empire par tout un état-major de ministres, degénéraux etde magistrats. N'ayant pas accès à l'Assemblée nationale, ces hauts fonctionnaires se pressèrent à la barre de la Cour d'Assises , et s'en firent une tribune de hasard. Us reprochèrent surtout au général Trochu de ne point s'être fait massacrer le 4 septembre sur le grand de-
gré des Tuileries, ne s'aperce vant pas du ridicule de leur grief, puisqu'eux tous, les intimes de la Régence , se retrouvaient au grand complet après dixhuit mois pour le formuler. Au lieu d'organiser alors la résistance, qui d'ailleurs eût été inutile, chacun d'eux songea à se mettre à l'abri. Après la tempête , ces disparus de la première heure revenaient demander compte au général Trochu de la chute de l'Empire. Il ne fut pas difficile à celui-ci de prouver que l'Empire tomba sans complot et sans trahison ; qu'il ne fut pas combattu , mais qu'il s'affaissa dans la misère publique ; qu'ayant tout abaissé , tout comprimé et tout compromis , il ne pouvait espérer survivre à sa fortune ; que les nations, qui pardonnent beaucoup à la gloire , ne tolèrent jamais ceux qui les conduisent à l'abaissement, et qu'il était puéril d'attendre du respect d'un peuple à qui on imposait Sedan après lui avoir promis Berlin.
Il fallait d'ailleurs que les accusateurs de M. le général Trochu eussent perdu toute mémoire pour incriminer le 4 septembre , après avoir pendant vingt ans glorifié la doctrine des coups d'Etat.
Ceux qui le 2 décembre 1 85 1 avaient livré la France aux prétoriens , proscrit , déporté et fusillé , étaient mal venus à s'élever contre la violence d'une révolution.
D'ailleurs ils avaient besoin d'une revanche éclatante du scandaleux procès Janvier de La Motte. Bien que le jury, à la suite de la déposition extraordinaire de M. Pouyer-Quertier et de l'expose de sa théorie sur le maniement des finances de l'Etat, eût
acquité le prévenu , les débats avaient jeté la lumière sur les agissements financiers de certains fonctionnaires de l'Empire, et avaient achevé de perdre ce ré • gime devant l'opinion. Les bonapartistes avaient tout mis en œuvre pour assurer le succès de ce nouveau procès; parleurs machinations, tranchons le mot, par leurs mensonges , ils comptaient se laver des charges qui pesaient sur eux : ils ne parvinrent qu'à dissiper les quelques illusions qu'on pouvait conserver sur la conduite des grands personnages de l'Empire au moment du péril , tandis que le général Trochu se tira sain et sauf de ce complot tramé contre son honneur. Le Gouvernement du 4 septembre en sortit non moins honorablement : il devint impossible , après les débats , de soutenir qu'il avait conspiré pour s'emparer du pouvoir. En effet, quand le Gouvernement provisoire se rendit à l'Hôtel-de- Ville, il ne restait plus personne; l'Empire avait décampé !
La colère des bonapartistes eut pour pendant l'indigation, feinte ou réelle, des monarchistes à propos des réceptions et des dîners que M. Thiers offrit alors au palais de l'Elysée. Depuis deux ans , bien peu de salons officiels s'étaient rouverts : le Président de la République avait reçu quelquefois à Versailles, mais ces réceptions s'étaient ressenties de l'éloigné
Ilii VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE.
ment de Paris. D'ailleurs , il était politique de faire savoir aux Parisiens que le Gouvernement n'était pour rien dans la détermination de l'Assemblée de s'éterniser à Versailles : qu'il subissait cette résidence comme une nécessité de la situation, mais qu'il était désireux de s'en affranchir. Toutefois M. Thiers, pour ne laisser aucune prise aux interpellations de la Commission de surveillance , ne couchait pas à Paris. Cette précaution de rentrer à son domicile légal ne désarma point les colères de la réaction. La Commission de permanence de l'Assemblée se réunit tout exprès pour savoir s'il ne conviendrait pas d'interpeller le Gouvernement sur les fêtes de l'Elysée. Elle formula dans les règles un acte d'accusation , mais elle n'osa point y donner suite, en présence de l'accueil fait par la capitale au Président de la République. Toutes les notabilités de la diplomatie, de l'armée, de la magistrature, de la finance, des lettres et de la politique se donnèrent rendez-vous dans les salons du palais du faubourg Saint- Honoré, qui ne s'étaient ouverts sous l'Empire que pour des hôtes passagers, et qui avaient besoin de ces réceptions sympathiques et pour ainsi dire populaires, pour faire oublier qu'ils avaient été témoins des préparatifs du coup d'Etat.
En province, les conseils généraux tenaient leur seconde session , et chaque jour de nouvelles adresses, délibérées hors séance par les membres de la plupart de ces assemblées , venaient apporter au Président de ta République les témoignages éclatants de la reconnaissance du pays, et affirmer l'attachement de
la majorité de la nation pour la République. Un fait plus considérable encore se produisait en même temps. M. Gambetta, parlant moins en son nom que comme le chef delà démocratie radicale , dans deux discours politiques prononcés l'un à Angers et l'autre au Havre, faisait acte d'adhésion formelle à la politique et au Gouvernement de M. Thiers. Cette déclaration réduisait à néant les bruits semés par la réaction sur les divisions du parti républicain, et prouvait que l'éducation politique de ce parti avait rapidement progressé. Au Havre, M. Gambetta, abordant un sujet brûlant, sans nier les misères, les souffrances et la légitimité des aspirations d'une partie de la démocratie, engageait ses amis à se tenir en garde contre les utopies de ceux qui , dupes de leur imagination , ou attardés dans leur ignorance, croient aune panacée, à une formule qu'il s'agit de trouver, pour fonder le bonheur du monde. « Croyez, dit-il, qu'il n'y a pas de remède social , parce qu'il n'y a pas de question sociale. »
En effet, il n'y a pas de question sociale ; mais il y a des problèmes à résoudre, des difficultés à vaincre, comme il y en a eu dans tous les temps, et ces difficultés variant suivant les milieux, les problèmes en question ne peuvent être résolus que un à un et non par une formule unique. C'est justement la condamnation des théoriciens communalistes, qui, supprimant la question politique, l'avaient remplacée par cette chose vague, confuse, inexpliquée et inexplicable qu'ils appelaient la question sociale, et dont
Ils VINGT MOIS DE PRÉSIDENT.!:.
la pratique aboutit à une catastrophe dont le souvenir ne s'effacera jamais.
La coalition monarchique se révolta à l'idée une M. Gambetta pût aller, pendant l'intervalle des sessions, se mettre en communication avec le corps électoral. Les plus ardents s'indignèrent contre la complicité du Gouvernement, et prétendirent qu'il fallait fermer la bouche à l'orateur. En Angleterre, une proposition pareille exprimée par un journal eut soulevé un immense éclat de rire ! Dans ce pays, où les plus illustres hommes d'Etat ont l'habitude de convoquer leurs électeurs, non par centaines dans un banquet, mais par milliers en plein air, où les Derby, les Disraeli, les Gladstone s'adressent à une foule de quarante mille auditeurs, traitant librement les affaires du pays, celui-là serait mal venu qui demanderait qu'on interdît de parler à tel ou tel personnage, parce que ce personnage serait un adversaire politique.
Peut-il y avoir une loi qui défende à un représentant du peuple de se mettre en rapport d'idées avec ses électeurs ? La vraie manière de combattre l'heureuse initiative de M. Gambetta, c'était de l'imiter. Nul n'empêchait les députés de la droite d'organiser des meetings et de prêcher la croisade royaliste, comme M. Gambetta et quelques autres prêchèrent la croisade républicaine. Telle est la vraie pratique de la liberté I
Les monarchistes de l'Assemblée rentraient à Versailles (22 avril) plus divisés que jamais, et le sentiment de leur impuissance se traduisit tout de suite en colère, et en colère si aveugle, qu'elle poussa la droite et le centre droit à voter sciemment une loi mauvaise et contraire aux principes, pour le plaisir de contrarier le Gouvernement et de faire échec à un projet qu'il avait présenté. Je veux parler de la loi sur la réorganisation du Conseil d'Etat. Par un sentiment de défiance qui caractérise bien l'état des esprits, la commission, substituant l'Assemblée au chef du Pouvoir exécutif, attribua à celle-ci la nomination des conseillers d'Etat. C'était faire échec au bon sens encore plus qu'au Gouvernement. Le système de la commission prévalut, à une faible majorité. Or, quand il s'agit de recruter le conseil, les noms des candidats présentés par la droite et le centre droit firent éclater ce qu'on redoutait : à savoir, que les royalistes avaient entendu placer leurs amis politiques, se préoccupant de récompenser des services rendus à leur cause plutôt que de chercher des lumières. Le nouvau conseil ne gagnera ni en considération ni en autorité à ce recrutement insolite, que n'atténue pas suffisamment la nomination des conseillers d'Etat en service extraordinaire laissée au Pouvoir exécutif.
Depuis ce vote malencontreux, qui consacrait une
erreur de doctrine énorme, les divisions s'étaient accentuées, les divergences d'opinion avaient pris un caractère d'aigreur particulier. Les adversaires du Gouvernement se montraient inquiets et mécontents d'un succès acheté au prix du renversement des principes ; la gauche et le centre gauche ne pouvaient pardonner aux factions monarchiques leur parti pris de créer sans cesse de nouveaux embarras, et d'enrayer à chaque instant l'évolution si marquée des esprits vers la République. De tous côtés on éprouvait le besoin d'une diversion, d'une détente. M. le duc d'Audiffret-Pasquier eut la rare fortune de faire naître l'accord que tout le monde demandait ; le rapport de M. Riant, relatif aux marchés du ministère de la guerre, lui en fournit l'occasion. Dès les premiers mots, l'orateur obtint de l'Assemblée une attention qui était le prélude de l'immense succès qu'il allait rencontrer. Passant en revue quelquesuns des marchés conclus au début de la guerre, il fit toucher du doigt les procédés répréhensibles de l'administration impériale, et démontra qu'ils avaient été une des premières et des principales causes de nos revers. Sur ce terrain des malversations de l'Empire, tous les groupes parlementaires s'entendirent et se rapprochèrent. Car c'est un mérite indéniable de l'Assemblée d'avoir une patriotique répulsion pour les hommes et les procédés du bonapartisme. Ses votes unanimes ont frappé l'Empire toutes les fois que l'occasion lui en fut offerte, et en agissant ainsi elle ne céda jamais qu'aux entraînements du patriotisme le plus légitime.
Le discours de M . d'Audiffret, outre sa valeur intrinsèque, avait le mérite bien plus grand de l'opportunité. Il venait juste à son heure. Il coïncidait avec un commencement des lumières sur les désastres de Metz et de Sedan, et surtout avec le désir hautement manifesté par le pays d'être mis à même d'apprécier toutes les responsabilités. L'examen public de la question des marchés était d'ailleurs le corollaire naturel des arrêts du conseil des capitulations que le Journal officiel publiait. En applaudissant M. d'Audifîret-Pasquier, l'Assemblée saluait la venue de la vérité sur l'ensemble de nos malheurs .
Enfin le centre droit crut avoir trouvé son leader, le chef sous la direction duquel la majorité allait se constituer définitivement. C'était une illusion ! M. d'Audiffret venait de prononcer un discours excellent, mais ce discours ne montrait en lui que l'interprète habile des sentiments de la Chambre, et ne laissait pas entrevoir le chef militant et dirigeant d'une majorité. La cause qu'il avait plaidée étant celle de la probité gouvernementale et de l'honnêteté privée, ne pouvait rencontrer que des partisans sur les bancs de la Chambre. Après la distribution du rapport Riant, chacun avait dû se faire les réflexions que M. d'Audiffret-Pasquier avait développées à la tribune. Il n'avait été que le porte-parole éloquent de la grande majorité de ses collègues.
Le discours de M. d'Audiffret ne pouvait manquer d'amener M . Rouher à la tribune. Il n'avait point parlé depuis son élection et ne s'était montré que rarement à l'Assemblée.
L'interpellation de M. Rouher sur ies mesures [irises par le ministre de la guerre en raison des faits dénoncés par la commission des marchés, annoncée longtemps à l'avance, éveilla la même curiosité qu'une première représentation dramatique. Le théâtre de Versailles fit salle comble ; mais le succès de l'orateur ne répondit pas à l'espérance de son parti .
Après avoir déclaré qu'il négligerait la question politique, qui ne pouvait qu'envenimer le débat, et qu'il réfuterait une à une les allégations de MM. Riant et d'Audiffret, M. Rouher ne sut pas rester sur ce terrain modeste. Il eut le tort d'abandonner la défensive et de se faire accusateur, en cherchant à rejeter sur le Gouvernement du h septembre la plus grande part des responsabilités. C'était une manœuvre pour diviser l'Assemblée ; l'accueil glacial qui accueillit l'ex-premier ministre lui prouva qu'il s'était trompé sur l'effet qu'il pouvait produire, et qu'il avait perdu le prestige oratoire qu'il exerçait naguère sur une assemblée de députés issus des candidatures officielles.
La commission des marchés avait reconnu que le Gouvernement du h septembre, dépourvu de toutes ressources, pressé de toute part, s'était trouvé contraint d'accepter les marchés conclus par l'Empire, quelque onéreux qu'ils pussent être ; qu'il ne pouvait par conséquent rendre compte que des marchés passés par lui postérieurement à la chute de Napoléon. Or, M. Gambetta, dans sa réponse à M. Rouher, revendiquait la responsabilité de tous ces marchés,
et sollicitait l'examen et la lumière. Certes, il ne niait pas des négligences, des maladresses et peutêtre des malversations. Mais comment, dans les circonstances critiques où on était, eût-il été possible de les éviter? Ne fallait-il pas agir, conclure à tout prix, rapidement, révolutionnairement, sans s'attarder au choix des moyens ou des personnes ?
Ce débat, qui dura deux jours, ne fut pas sans utilité. Il en sortit un sentiment d'honnêteté qui avait besoin de se manifester devant toute la France. Le.? abus dévoilés à la tribune en empêcheront, sans doute, le retour dans l'avenir.
L'Assemblée nationale se trouvait au moment de discuter le plus important et le plus compliqué des projets de lois soumis jusque-là à son examen : le projet relatif à la réorganisation de l'armée. On n'attend pas que, dans cette revue rapide des événements, je m'arrête aux discussions minutieuses qui occupèrent l'Assemblée près de deux mois. Par sa spécialité, la question de la réorganisation de nos forces militaires échappe au cadre de ce volume, et elle exige d'ailleurs une compétence qui n'est donnée qu'à quelques-uns.
LTn courant d'opinion très-marqué clans le public et aussi dans l'Assemblée poussait à l'adoption du système militaire prussien ; — le même phénomène s'était déjà produit en France après la guerre de
Sept ans. Au lendemain de Rosbaek, l'exercice à la prussienne était le seul en faveur chez nous. Sans se faire une idée bien exacte de l'organisation militaire actuelle de la Prusse, on se disait que le mieux serait d'adopter un régime qui venait de faire ses preuves à nos dépens. On se préoccupait peu de savoir si nous avions été battus par le nombre de nos ennemis, ou par l'impéritie de nos officiers généraux.
Mais les contingents énormes ne peuvent demeurer sous les drapeaux qu'un temps fort court, trois ans au plus, parce que le budget de la guerre a des limites qu'il est impossible de dépasser, et qu'en second lieu on ne peut encadrer qu'un nombre de soldats en rapport avec celui des officiers et des sous-officiers dont on dispose. L'absence de cadres — tout le monde en convient — avait été cause de l'insuffisance des armées réunies précipitamment après nos premiers désastres. Toute la question était par conséquent desavoir si, en trias ans, on peut faire un bon soldat. Oui, disait M. le général Trochu et les partisans du système du nombre; non, ripostait M. Thiers, car s'il faut trois ans pour former un soldat, il faut au moins deux ans pour en jouir. Le Président de la République , partisan déclaré de la loi de 1832, eût voulu huit contingents de 100,000 hommes chacun, ce qui donne, déduction faite des non-valeurs, 7i4,000 hommes, et en y ajoutant l'effectif permanent (officiers, sous-officiers, volontaires, gendarmes, marins, etc. , qui est de 120,000 hommes, un total de 804,000 hommes, qui est justement ce que l'on peut encadrer el payer.
L'Assemblée adopta un système mixte, proposé par la commission d'accord avec le Gouvernement, avec service pendant cinq ans, y compris le temps d'activité et de disponibilité.
Il est cependant un point sur lequel tout le monde était d'accord : c'est l'obligation du service pour tous les citoyens indistinctement. La loi nouvelle en consacre le principe : c'était une nécessité que le Président de la République n'hésita pas à reconnaître. Au point de vue social, il était indispensable' de raviver l'esprit de solidarité nationale, et de tenir compte de cette soif d'égalité qui nous tourmente, comme l'a dit M. Thiers, non moins que la passion de la liberté.
Pendant que l'Assemblée discutait la loi sur l'armée, le suffrage universel envoyait à Versailles quatre représentants nouveaux. L'élection du 9 juin fut la répétition accentuéee dans le sens républicain des élections précédentes. Le Nord, la Somme et l'Yonne, en élisant MM. Deregnaucourt, Jules Barni et Paul Bert, firent éclater aux yeux de tous que la France s'écartait de plus en plus de l'idée monarchique. La Corse aussi resta fidèle à elle-même et nomma M. Ch. Abattucci, ex-conseiller d'Etat de l'Empire.
Ces élections déchaînèrent des orages : les journaux monarchistes crièrent au scandale, les factions dynastiques s'agitèrent dans l'Asssemblée. Les meneurs se concertèrent et résolurent d'interpeller le Gouvernement sur sa politique.
Après des pourparlers, des allées et venues qui durèrent huit jours, on décida qu'au lieu d'une
interpellation publique, il valait mieux qu'une délégation de la prétendue majorité allât trouver le Président, l'engageât à changer de voie et, de gré ou de force, le contraignît à gouverner avec l'aide des monarchistes. Les péripéties héroï-comiques de. cette intrigue parlementaire méritent qu'on s'y arrête un moment.
M. Saint-Marc Girardin, président du centre droit, se fit l'âme du complot. L'homme aimable que Von connaît, d'allure douce et courtoise, devint pour la circonstance redoutable et farouche. Comme le centre droit ne pouvait à lui seul représenter la majorité, son président lui chercha des alliances. La droite fut d'un enrôlement facile, non pas l'extrême droite, toujours en défiance contre les machinations orléanistes, mais la droite modérée, celle de la fusion parlementaire , plus désireuse d'influence dans le Gouvernement qu'inexorable sur les principes. Un seul représentant de la droite pure s'enrôla dans le bataillon sacré, M. le duc de Bisaccia. Cela ne suffisait point encore : pour présenter la bataille à M. Thiers avec des chances favorables, il fallait faire entrer le centre gauche dans cette ligue du Bien public. C'était là qu'allait commencer l'embarras. Ce groupe parlementaire avait à plusieurs reprises montré ses sympathies pour M. Thiers, et déclare qu'il se ralliait à la République modérée ; son président, M. le général Chanzy, dans un discours programme prononcé à quelque temps de là, avait affirmé cette politique ; il était donc douteux que le centre gauche, par un changement de front soudain.
prêtât son concours au centre droit et à la droite. Le plus qu'on pouvait espérer de la démarche qu'on tentait auprès de lui, c'était de le désorganiser, de rejeter vers la gauche les représentants qui s'en rapprochaient le plus, et de fondre dans le centre droit ceux qui penchaient déjà de ce côté. Pourtant on ouvrit les négociations, et de part et d'autre on nomma des délégués. Ceux du centre droit arrivèrent avec un programme tout fait : contraindre M. Thiers à constituer un cabinet homogène, à choisir tous ses fonctionnaires parmi les hommes dévoués au parti conservateur, à user de la plus grande rigueur contre le radicalisme! M. Saint-Marc Girardin développa cet ensemble de conditions formulées dans son programme, laissant à entendre au centre gauche qu'en cas de refus du Président de la République, on avait sous la main un très-haut personnage, tout prêt à lui succéder.
Le général Chanzy répondit que le centre gauche serait disposé à faire cause commune avec les autres groupes de la Chambre., mais à la condition que ces groupes reconnaîtraient formellement et loyalement la République ; que cette alliance ne pourrait pas servir de masque aux intrigues monarchiques ni favoriser les menées de l'orléanisme ou de la légitimité. L'amiral Jaurès, accentuant davantage encore les intentions du centre gauche, dit que les dernières élections étaient la représaille obligée des intrigues des royalistes, qu'un courant irrésistible entraînait le pays vers la République et que ce serait folie de s'y opposer.
Le centre gauche ayant approuvé les déclarations de son bureau, la négociation devenant impossible fut rompue.
Tout faisait supposer que, réduits à leurs propres forces et ne pouvant numériquement s'appeler la majorité, la droite et le centre droit renonceraient à leur ultimatum. Le simple bon sens conseillait de s'abstenir, puisqu'un échec était inévitable. En effet, comment menacer le Pouvoir, si on n'a derrière soi la sanction de sa menace, c'est-à-dire la force et le nombre, en un mot la majorité. Cette considération n'arrêta pas M. Saint-Marc-Girardin ni ses collègues. Le 20 juin, au nombre de huit ou dix, ces habiles se rendirent à l'hôtel de la présidence. Ils exposèrent leurs griefs à M. Thiers, qui leur répondit qu'il n'était point cause des élections radicales du 9 juin ; qu'il ne fallait pas compter sur son concours pour restaurer la monarchie; que, loin d'être trop avancé, le personnel administratif ne lui semblait pas assez républicain; qu'il était tout disposé à gouverner avec la majorité, mais qu'il était nécessaire avant tout qu'il sût où la trouver parmi les groupes tantôt coalisés, tantôt divisés de l'Assemblée.
C'était là le nœud de la question, tout le secret de la force de M. Thiers, la cause principale de l'impuissance de la droite et du centre droit et de l'échec que
le Président de la République infligeait en ce moment même à leurs délégués. Où est en effet cette majorité réelle, homogène, solide, au nom de laquelle prétendaient parler et agir MM. Saint-Marc Girardin, de Broglie, Batbie et consorts? Pour notre part, nous ne la connaissons pas. Nous voyons bien des coalitions de partis qui s'entendent à la condition de laisser à terre leur vrai drapeau, et leurs opinions réelles sous le boisseau; qui forment une majorité quand elles ont avec elles le Pouvoir exécutif, mais qui deviennent minorité dès qu'elles le perdent. De sorte que c'est le Pouvoir exécutif qui maintient l'équilibre en se transportant tantôt à droite tantôt à gauche, et qui constitue véritablement la majorité.
L'échec de la délégation des trois droites eut un grand retentissement. Le Présidentde la République, mis en demeure de prendre un parti, s'était prononcé catégoriquement pour la République. A toutes les députations qui étaient venues jusque-là lui donner des avis ou lui faire des remontrances, M. Thiers avait uniformément répondu qu'il s'en tenait au pacte de Bordeaux, et qu'il maintiendrait la neutralité des partis. Le 20 juin, pour la première fois., il changea de langage et manifesta très-clairement le dessein d'aller plus loin . Les efforts de la réaction aboutissaient donc à un résultat diamétralement contraire à celui qu'elle en attendait, en fournissant à M. Thiers l'occasion de nommer et d'affirmer officiellement la République.
La colère des conjurés n'eut pas de bornes. Leur déroute parut si complète, si franche et si méritée, qu'ils ne cherchèrent pas à la dissimuler. La presse royaliste avoua qu'un dissentiment grave persistait entre M. Thiers et les délégués, laissant à entendre que le moment des hostilités était proche. Le Journal des Débats baptisa la démarche du 20 juin de « démonstration des bonnets à poil » , habillant d'un souvenir ridicule les malencontreux ambassadeurs de la réaction.
Pendant ce temps, M. Thiers négociait avec l'Allemagne la libération définitive du territoire, sur la base d'un emprunt de 3 milliards. Je n'ai fait que mentionner à sa date une première modification du traité de Francfort, qui .rendit à la France, avant l'heure fixée, six départements et réduisit à cinquante mille hommes l'effectif de l'armée d'occupation, en échange de certaines facilités douanières accordées à l'Alsace-Lorraine. Je n'insiste pas davantage en ce moment sur les conventions qui précédèrent L'emprunt de 3 milliards, me réservant de présenter dans leur ensemble le résumé des principales négociations qui hâtèrent le moment de notre délivrance, et de faire en même temps l'histoire du mouvement patriotique qui seconda si bien les efforts du Gouvernement, et rendit facile la réalisation des deux emprunts.
L'Assemblée n'avait plus qu'un mois devant elle
pour atteindre l'époque habituelle des vacances. Les discussions orageuses, les luttes, les récriminations sans but et sans issue avaient dévoré les heures, retardant presque à chaque séance le travail de Tordre du jour. Il fallait voter le budget de l'exercice 1873, avant de songer à partir. L'Assemblée avait voté depuis un an 530 millions d'impôts nouveaux, et 200 millions étaient encore nécessaires au Gouvernement pour balancer le budget. Pour trouver les deux cents millions, le Gouvernement avait proposé : 93 millions sur les matières premières, 20 millions en réprimant la fraude sur les alcools, 7 millions sur les valeurs mobilières, 6 millions sur les hypothèques, 48 millions au moyen de centimes additionnels aux quatre contributions directes et d'un impôt sur le sel, 25 millions d'impôts divers. Par suite d'une entente avec la Commission du Budget et de concessions réciproques, le Gouvernement abandonna quelquesunes de ses propositions, à la suite de quoi son système se trouvant réduit à un total de 140 millions, il eut à demander 39 millions sur les patentes, 12 millions sur les portes et fenêtres, 9 millions sur la contribution mobilière.
Le total de 200 millions d'impôts nouveaux amena de grands orages. Des économies ! faites des économies! Tel fut le texte de tous les orateurs ennemis du système financier du Gouvernement. Toutefois ces orateurs n'indiquaient pas sur quels points les économies devaient porter sans désorganiser les services publics.
Avant de présenter à l'Assemblée le projet de bud-
get de 1873, le Gouvernement avait rayé 1 50 millions de dépenses, par le fait de la révolution du 4 septembre : sur la liste civile et la dotation du Sénat , 35 millions; 2,615,000 fr. sur la justice; 1 million 145,000 fr. sur les affaires étrangères; 11 millions sur l'Algérie, où l'on avait entrepris des travaux considérables; 30 millions sur la marine, en arrêtant des travaux de l'ordre expérimental ; 63 millions sur les travaux publics; 1 ,636,000 fr. surlesfrais derégie; 330,000 fr. sur les remboursements et les restitutions. Total : 150 millions.
Il est vrai de dire que cette économie de 1 50 millions était compensée par des augmentations de dépenses, notamment : 65 millions pour le ministère de la guerre, et 48 millions pour intérêts du capital à affecter aux frais de l'emprunt, évalués à 300 millions. C'était néanmoins un résultat satisfaisant de pouvoir présenter, après la guerre et l'insurrection, un projet qui n'excédât pas en dépenses celui de 1870.
En fin de compte et à force d'éliminations, il fallut bien en venir à l'impôt sur les matières premières, que la Chambre, le 19 janvier, avait accepté sous réserve, et dans le cas seulement où les autres impôts ne donneraient pas l'équilibre budgétaire. Voilà où venait aboutir cette campagne de six mois, qui sous l'apparence d'une discussion économique ne tendit à
rien moins qu'à renverser M. Thiers et la République avec lui. Le Gouvernement, sur cette question, se trouva en face d'intérêts particuliers, d'intérêts industriels, mais surtout en face des partis monarchiques. Pour ceux-ci, la discussion des taxes sur les matières premières ne fut qu'un prétexte à contradiction, une source d'incidents parlementaires r qui permettaient à chaque instant de poser la question gouvernementale.
Un fait le démontre jusqu'à l'évidence. Dans la fameuse séance du 19 janvier, deux propositions, on s'en souvient, furent soumises au scrutin. Celle de M. Feray, qui rallia tous les libres échangistes, c'està-dire la gauche, « réservait le principe des taxes en discussion » . Celle de M. Marcel Barthe, portant « que la Chambre acceptait le système des droits sur les matières premières », fut soutenue et votée par les mêmes membres de la droite et du centre droit, qui se montrèrent, six mois plus tard, les adversaires les plus acharnés d'un impôt qu'ils avaient accepté, le 19 janvier, sans examen, sans réserve et sans délai î
Comment expliquer autrement que par un intérêt politique ce changement de front inattendu?
Le succès prodigieux de l'emprunt laissa se perdre sans échos et surtout sans résultat toutes les intrigues de la dernière heure, et l'Assemblée, après avoir tant bien que mal assuré l'équilibre du budget de 1873, clôtura sa session à petit bruit, en se prorogeant au 11 novembre prochain.
Le moment n'est pas encore venu de porter un jugement sur cette Assemblée, quoique, en dépit de
la session qui va s'ouvrir, sa carrière soit en quelque sorte accomplie. L'objet de son mandat est atteint, et l'on peut dire qu'elle n'a été que spectatrice — souvent incommode — de ce grand œuvre.
En ratifiant les derniers arrangements conclus entre le Gouvernement de M. Thiers et la Prusse, dont l'exécution, grâce au crédit de la France, n'est plus qu'une question d'heures, la plupart de ses membres ont compris qu'ils signaient leur arrêt de mort. Ceux qui se croyaient investis d'un second mandat, celui de restaurer la monarchie, doivent être à présent certains de la stérilité de leurs efforts, et reconnaître qu'il est inutile de survivre à leur espérance. Donc tous les partis qui composent le Parlement doivent être également convaincus, les uns parce que leur uuique programme est rempli, les autres parce que leur secret dessein est irréalisable, de la nécessité d'abandonner la scène politique, et de ne reparaître Versailles que pour un temps fort court, comme on fait une visite d'adieu à la maison qu'on a longtemps habitée et qu'on ne doit plus revoir !