CHAPITRE VII
Libération du territoire. — Les stipulations du traité de paix. — Emprunt de deux milliards. — Traité douanier pour l'évacuatior de six départements. — Grand mouvement patriotique. — Nouvelles négociations (juin 1872). — Emprunt de trois milliards.
A l'heure même où paraît ce livre, les troupes allemandes se retirent de la Marne et de la Haute-Marne, pour n'y plus revenir : quatre départements, et l'héroïque ville de Belfort, restent seuls à souffrir de la présence de l'étranger.
Si l'œuvre de la libération du territoire n'est pas tout à fait accomplie, on peut du moins calculer le terme prochain de l'occupation. Il faudrait, pour en reculer l'événement, des catastrophes que la prudence humaine ne peut prévoir, et que la Providence, en sa justice, épargnera à notre patrie.
C'est à elle-même que la France doit sa délivrance anticipée : son patriotisme et son énergie ont réalisé le prodige; l'homme illustre qu'elle a mis à la tête de son Gouvernement n'a été que l'ouvrier diligent de
sa rédemption. C'est un titre suffisant pour assurer sa gloire.
Les étapes rétrogrades de l'occupation allemande, les négociations intervenues à ce sujet entre le Gouvernement français et l'Allemagne, les emprunts, forment un ensemble de faits qu'on ne peut raisonnablement séparer. Réunis dans un môme chapitre, ils permettent déjuger plus aisément des efforts patriotiques du Gouvernement et du pays.
Sans entrer dans le détail des faits, il convient de rappeler le point de départ, c'est-à-dire les préliminaires du traité de paix. Outre la perte de deux provinces et le payement d'une indemnité de cinq milliards, il y était stipulé que les troupes allemandes quitteraient Paris et les forts du sud immédiatement après la ratification du traité ; que dans le plus bref délai possible les départements situés sur la rive gauche de la Seine seraient évacués, tandis que l'armée française se retirerait sur la rive gauche de la Loire jusqu'à la signature du traité définitif; que l'évacuation des départements compris entre la rive droite de la Seine et les frontières de l'est s'opérerait graduellement après la signature du traité définitif et le payement du premier demi-milliard, en commençant par les départements les plus rapprochés de Paris, au fur et à mesure des versements, savoir : après le versement du premier demi-milliard, la Somme et l'Oise et les parties encore occupées des départements de Seine-Inférieure, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne, de la Seine, et les forts du nord •de Paris. Après le payement dejdeua milliards, le*
départements des Ardennes, de la Marne, de la Haute-Marne, de la Meuse, de la Meurthe, des Vosges et la forteresse de Belfort, devaient seuls demeurer le gage des Allemands jusqu'à parfait payement de l'indemnité, et rester occupés par 50,000 hommes.
Quant aux époques de payement, elles étaient fixées ainsi qu'il suit : un milliard au moins dans le courant de l'année 1871 , et le restant de la dette dans un espace de trois ans, à partir de la signature des préliminaires du traité de paix , c'est-àdire avant le 1er mars 1874.
Si ces dispositions eussent été maintenues, voici, dans l'hypothèse d'un payement d'au moins deux milliards, quelle serait notre situation actuelle : six départements et Belfort resteraient occupés jusqu'au 1er mars 187 i^ quand bien même les cinq milliards seraient intégralement payés avant cette date. Grâce aux traités intervenus depuis, la France a reconquis deux départements : quatre restent occupés avec Belfort, et ceux-ci pourront être évacués avant le payement du dernier milliard, que nous sommes libres d'effectuer dès demain si nous le voulons. Le reste de l'indemnité peut également être payé tout de suite, et néanmoins ne deviendra exigible que le 1er mars 1875, c'est-à-dire qu'on nous accorde une année de plus que nous n'avions primitivement pour nous libérer. Voilà le résultat heureux de la bonne diplo-
niatie appuyée sur la confiance que la vitalité et la probité politique de la France inspirent à l'Europe et à l'Allemagne elle-même. La préoccupation dominante de M. Thiers, à dater de la signature des préliminaires de paix, fut d'accélérer le plus possible la libération du territoire et d'adoucir le sort des départements occupés. Des négociations en ce sens s'engagèrent entre le Gouvernement français et l'autorité allemande dès les premiers jours, portant d'abord sur des points accessoires, comme pour essayer la voie diplomatique. C'est ainsi qu'avant la Commune, le Gouvernement français avait obtenu de porter à quarante mille hommes la garnison de Paris, au lieu de douze mille hommes, chiffre fixé dans les préliminaires. Plus tard, l'insurrection ayant forcé le Gouvernement à sortir de Paris, de nouveaux pouparlers s'engagèrent, et l'armée française put atteindre le chiffre de soldats nécessaire à la reprise de la capitale sur les insurgés. Mais avant de tenter auprès de la diplomatie allemande un effort sérieux , il importait que la situation financière fût nettement accusée; avant de faire des propositions qui pussent être entendues, il fallait prouver que la France était assez vivace , assez laborieuse, assez sage pour acquitter les charges énormes contractées par elle. Pour le démontrer, la vraie manière était de faire un appel au crédit, de contracter un emprunt par voie de souscription publique. Le 19 juin,, trois semaines après la reprise de Paris, M. Thiers montait à la tribune, et à propos du budget faisait un exposé complet delà situation. On a parlé de eu discours en sontemps, et on a dit qu'il avait été
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tin dés principaux agenisdu succès de l'emprunt de deux
milliards. En moins de vingt-quatre heures , les souscriptions s'élevèrent à quatre milliards et demi. Nonseulement la France, non-seulement l'Europe, mais l'Amérique et les Indes concoururent au succès de la souscription. Le monde entier apporta ses épargnes à la France et donna la mesure de sa sympathie pour elle. Le résultat moral fut énorme. Le Gouvernement, certain désormais de pouvoir faire face aux échéances prochaines , se sentit plus fort pour négocier, et le Gouvernement allemand plus disposé à nous entendre.
En effet, le 15 septembre, à la veille des vacances, le ministre des affaires étrangères vint faire connaître à l'Assemblée que des négociations ouvertes depuis quelque temps entre le Gouvernement français et le Gouvernement allemand étaient sur le point d'aboutir ; que l'on était tombé d'accord sur les bases suivantes :
« Les produits manufacturés de l'Alsace -Lorraine seront admis en franchise de droit du 1er septembre courant au 31 décembre 1871, et supporteront un quart de droit du 1er janvier au 1er juillet 1872, et un demi- droit de cette date au 1er juillet 1873, moyennant une certaine réciprocité pour les produits nécessaires aux industries locales.
« Les troupes allemandes évacueront immédiatement les départements de l'Aisne, de l'Aube, de la Côte-d'Or, de la Haute-Saône, du Doubs et du Jura, et l'armée d'occupation sera réduite au chiffre de cinquante mille hommes. »
Ainsi, en échange de quelques concessions douanières, nous obtenions : 1° que la seconde zone de nos départements ouverts aux troupes allemandes fût libre huit mois plus tôt; 2° une économie dans les frais d'entretien de l'armée d'occupation égale à la différence de cinquante mille à quatre- vingt mille hommes.
Pour que cette négociation produisît tous ces avantages, il fallait qu'elle fût sanctionnée par l'Assemblée avant la prorogation, et comme l'instrument du traité n'était pas rédigé ni les points de détails irrévocablement arrêtés entre les négociateurs, le Gouvernement présentait un projet de loi autorisant le Président de la République à conclure et à ratifier la convention pour la rendre immédiatement exécutoire.
La convention proposée par le Gouvernement à l'acceptation de l'Assemblée avait un caractère particulier. Elle touchait d'une part à un intérêt industriel et commercial, de l'autre à un intérêt politique et patriotique. La partie douanière du projet était évidemment favorable à l'Allemagne, et le Gouvernement ne chercha pas à le contester. En fait, depuis le 7 août 1870, l'Alsace faisait partie du Zollverein allemand, par conséquent depuis cette époque les produits alsaciens importés en France étaient assujettie à payer les droits fixés par nos traités eoni-
merciaiix avec l'Allemagne. Or, tout le monde sait que les produits de l'industrie alsacienne sont de beaucoup supérieurs aux produits similaires allemands, si bien que la France leur étant fermée, ces produits étaient assurés d'un vaste débouché sur les marchés allemands, d'où la dépréciation des produits germaniques. C'est cette dépréciation que M. de Bismark voulait surtout éviter en proposant d'établir pendant un temps un droit assez faible, à l'entrée en France, pour que le commerce français continuât à s'approvisionner en Alsace. Mais le danger sérieux était l'introduction frauduleuse des produits de tout le Zollverein en France sous l'étiquette de produits alsaciens.
Mais qu'étaient ces inconvénients momentanés comparés à l'avantage de l'évacuation anticipée de six départements? Dès qu'on connut le projet par les journaux, on ne douta pas de son acceptation enthousiaste par l'Assemblée. Le public se trompait. Le projet fut vivement attaqué dans les bureaux; il se trouva des représentants pour le combattre : sur les bancs de l'extrême droite, parce que l'occasion était bonne de faire acte d'hostilité contre M. Thiers, et dans d'autres groupes, parce qu'il y a des hommes politiques qui placent au-dessus de tout l'intérêt de leur usine ou de leur atelier. Un député de la Haute- Marne, département occupé, osa voter et parler, dans l'intérêt des hauts fourneaux, contre la libération de six départements voisins du sien. C'est M. Pelle treau- Villeneuve. Fort heureusement, cette hostilité déraisonnable ne tint pas devant la parole enfiévrée
île patriotisme du Président de la République . Après avoir exprimé son étonnement de voir l'indépendance du sol mise en balance avec l'intérêt industriel, l'orateur fait le tableau des retraites successives de l'armée d'occupation.
«. Quand nous sommes arrivés au pouvoir, s'écrie-t-il, l'étranger occupait trente-six de nos départements. Par les premiers traités, dont l'exécution a été suivie avec toute l'énergie que notre situation comporte, nous étions arrivés à en libérer dix-sept.
II en restait dix-neuf occupés au moment où la guerre civile de Paris est venue nous arrêter.
« Dès que la guerre civile a été terminée, dès que les opérations financières sont devenues possibles, nous avons repris les négociations et continué la libération, que nous ne pouvions plus obtenir qu'à prix d'argent. Après le payement du premier demimilliard, l'Eure, la Seine-Inférieure et la Somme furent évacuées. Restaient occupés les quatre départements qui entourent Paris et les départements de l'Est. Pour obtenir la libération de ceux qui environnent Paris, il fallait payer le deuxième demimilliard ; nous l'avons fait dans un temps bien court. Les forts de Paris, les départements de la Seine, de Seine- et- Oise, de Seine-et-Marne et de l'Oise sont en voie d'évacuation. C'est là la partie la plus importante de l'œuvre d'évacuation, car ces départements c'est le cœur de la France; il était sous la main de l'étranger, et maintenant il peut battre en liberté.
« Si vous approuvez le projet de convention, dans quinze jours il ne restera plus que six départements
occupés. Dix départements évacués sur seize en quelques jours, c'est là une œuvre qui nous semblait mériter quelque indulgence au lieu du blâme si sévère que nous avons rencontré. »
Puis, répondant aux objections des adversaires du projet, le Président de la République expliqua pourquoi il était impossible de payer immédiatement le quatrième demi-milliard, ce payement devant amener une crise monétaire effroyable après un déplacement d'espèces de un milliard et demi précédemment effectué; pourquoi nous n'avions pas à craindre l'introduction frauduleuse des produits fabriqués du Zollverein, et pourquoi, dans la circonstance, tous les intérêts devaient faire silence, fussent-ils encore plus gravement compromis.
Il fallait, en efîet, que l'intérêt patriotique de la libération du territoire primât tous les autres aux yeux de M. Thiers, pour qu'il fit le sacrifice de ses idées les plus chères et les plus enracinées. Assurément le traité était contraire au système protectionniste, et renversait toutes les opinions économiques du Président de la République. Pourtant il n'hésita pas à jeter tout le poids de son éloquence et de son autorité dans le plateau de la liberté commerciale.
L'Assemblée prouva qu'elle n'était pas insensible à l'entraînement de l'éloquence, elle vota le projet
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par 533 voix contre 31, adoptant toutefois les modifications légères proposées par la Commission. La principale avait pour but d'assurer la réciprocité d'entrée en franchise, non-seulement aux articles français nécessaires à l'industrie alsacienne, mais encore à tous les produits manufacturés français destinés à la consommation d' Alsace-Lorraine dans des proportions déterminées en raison de la consommation locale.
La Prusse saisit facilement la divergence des deux rédactions, et souleva des objections qui mirent un moment en péril la conclusion du traité. Les négociations subirent un temps d'arrêt nécessité par l'obligation pour les plénipotentiaires allemands de prendre à Berlin des instructions nouvelles. Ces retardements firent éclater le danger qu'il y a à saisir directement une Assemblée de la négociation des traités politiques ou commerciaux. C'est au chef du Pouvoir exécutif aies conclure seul, en les subordonnant à l'acceptation de l'Assemblée, qui, en recevant l'instrument, les examine, donne ou refuse son approbation. Il avait fallu un concours de circonstances spéciales pour que le Président de la République dérogeât à cette règle. Les difficultés qui surgirent à la suite de cette dérogation prouvent une fois de plus la raison d'être de cette règle.
Enfin les difficultés s'évanouirent , et les six départements dont le sort était tenu en suspens entendirent sonner l'heure de leur délivrance.
Entre la conclusion du traité douanier et les négociations entamées postérieurement, il convient
de constater l'éclosion d'un grand mouvement national, qui, s'il n'a pas eu de résultat pratique, a du moins montre la vitalité du sentiment patriotique en France.
Chaque jour qui s'écoulait faisait paraître plus lourd le fardeau de l'occupation étrangère. Les départements envahis n'en souffraient pas seuls. Par un sentiment de solidarité naturel, ceux qui avaient échappé au fléau ou qui en étaient délivrés depuis peu partageaient leur deuil. Il devenait insupportable de sentir l'étranger en France, de se heurter en toute occasion aux Prussiens. La liberté politique était entravée par le fait de l'occupation. Avant de rien entreprendre, de rien décider, il fallait se dire : « Que feront les Prussiens? Que diront les Prussiens? » Cette menace permanente de l'intervention prussienne dans nos affaires paralysait toute action. La Commune de Paris seule n'en fut pas inquiète, elle passa outre et fit la guerre sous les yeux des troupes allemandes. Cet état de choses était également nuisible aux intérêts privés. Les transactions commerciales étaient nulles, les affaires mortes. Non que les capitaux fissent défaut (le premier emprunt l'avait bien prouvé) , mais les gens d'affaires n'osaient rien risquer. Tout le monde se disait : « Attendons que les Allemands soient partis ! »
On se mit en tête qu'on pourrait les chasser tout de suite en les payant tout de suite ; et cette idée une fois jetée dans la circulation devint en un jour le cauchemar de tous les cerveaux. L'œuvre de la libération du territoire était lancée ; sans calcul, sans
réflexion, par un entraînement irrésistible, on se mit à souscrire pour le payement de l'indemnité. Il fallait encore trois milliards, on ne douta pas qu'ils pussent être recueillis par la seule puissance du patriotisme. Le denier de la veuve, le sou prélevé sur le salaire du pauvre, la grosse souscription des riches, tout entra en ligne de compte. La presse ouvrit ses colonnes aux inventeurs de systèmes, et, en attendant que la meilleure combinaison fût trouvée, recueillit les offrandes. Les sommes ainsi offertes montèrent rapidement, mais on n'approcha pas du chiffre vertigineux qu'on espérait réaliser. Le Gou» vernement, qui avait fait le triste calcul de ce qu'il faut d'argent pour payer un milliard, resta en dehors du mouvement. La souscription volontaire, en épuisant la fibre patriotique, pouvait nuire à l'élan dont il aurait besoin plus tard, quand il voudrait émettre le [nouvel emprunt qu'il méditait. 11 déconseilla la souscription volontaire, qui, tout calcul fait, ne pouvait dépasser 180 ou 200 millions, somme énorme déjà, mais dans la circonstance infiniment trop faible pour que le Gouvernement, en l'acceptant, se départît du programme financier qu'il avait résolu d'adopter.
Les trois premiers mois de l'année 1872 furent tout remplis de cette grande préoccupation de l'opinion publique.
Durant les mois qui suivirent, son activité se porta sur d'autres objets. Les travaux parlementaires, les intrigues monarchistes, les manifestes des prétendants, la loi sur la réorganisation de l'armée la préoccupèrent davantage : elle sembla oublier la libération du territoire. Le Président de la ^République saisit justement ce moment d'inattention pour entamer avec l'empire d'Allemagne des négociations nouvelles; •ces négociations marchèrent assez rapidement pour qu'une convention pût être soumise le 1er juillet à la ratification de l'Assemblée nationale. On se rappelle que, sur les cinq milliards mis à notre charge par les traités, deux milliards ayant été payés depuis le 1er mai 1872, les trois milliards qui restaient dus n'étaient pas exigibles avant le 2 mars 187Zi , et qu'un corps de troupes de 50,000 hommes devait se maintenir jusqu'à cette date dans les six départements encore occupés et Belfort. Mais les préliminaires de Versailles, qui contenaient ces dispositions, stipulaient également la possibilité de substituer à la garantie territoriale une garantie financière, si elle était offerte dans des conditions reconnues suffisantes par l'empire d'Allemagne, d'où il semblait résulter une proportionnalité entre le montant de notre dette et l'étendue territoriale de l'occupation. Tel fut le point de départ de la convention qui nous occupe. Les dispositions en sont fort simples : évacuation de la
Marne et de la Haute-Marne quinze jours après le payement du cinquième demi-milliard, qui devra avoir lieu deux mois après la ratification de la présente convention ; — fixation de trois termes pour le payement du reste de l'indemnité : un demi-milliard au 1er juillet 1873; un milliard au 1er mars 1874, avec évacuation immédiate des Ardennes et des Vosges; un milliard le 1er mars 1875 ; — faculté pour la France d'anticiper ces trois payements, et, par conséquent, d'opérer plus promptement la libération totale du territoire; — après le payement du quatrième milliard, substitution de garanties financières h la garantie territoriale, pour le dernier milliard, s'il y a lieu.
Les adversaires de M. Thiers firent à ce traité l'accueil qu'ils avaient fait déjà à la convention douanière de l'Alsace-Lorraine. Poussés par le même sentiment d'opposition anti-patriotique, ils affectèrent de n'y voir qu'une aggravation de nos malheurs : les journaux dévoués à la droite cherchèrent à dérouter l'opinion. M. le duc de Broglie, rapporteur de la Commission, analysa la teneur de la convention avec une aigreur évidente. 11 donna lecture de son rapport avec une tristesse savamment étudiée; peu s'en fallut qu'il ne présentât le nouveau traité comme un malheur public. Du mérite et des avantages de la négociation, pas un mot; pas un mot du service rendu par le négociateur. Cependant la Commission concluant à l'unanimité pour l'adoption, il était impossible de nier l'évidence des avantages du traité.
Le traité de Francfort nous imposait l'obligation
de payer 3 milliards le 2 mars 1874, date extrêmement rapprochée, eu égardà l'énormité delà somme;. le nouveau traité change cette date, qui était obligatoire, en une date facultative, et recule jusqu'au 1er mars 1875 la limite extrême du délai dont nous pouvons avoir besoin pour nous acquitter. Si nous nous en plaignons, c'est la première fois qu'on verra un débiteur trouver mauvais que son créancier lui accorde du temps !
De deux choses l'une : où le 1er mars 1874 nous serons prêts à nous libérer, et alors, suivant la convention nouvelle, tout sera dit, les Allemands rentreront chez eux; ou bien le 1er mars 1874 nous n'aurons pas le complément des 3 derniers milliards, et dans ce cas la convention, en nous donnant une année de plus, nous sauve de complications formidables.
Aux termes du traité de Francfort, avions-nous le droit d'anticiper nos versements, de les fractionner? Non. Du moins cela est douteux.
Grâce à la convention nouvelle, plus d'obscurité. 11 nous sera loisible de payer quand nous voudrons, par fraction de 100 millions ou plus, en prévenant la Prusse un mois à l'avance.
Sous le rapport de la libération du territoire, qui est le point essentiel, comment nier le bienfait de la convention? N'est-ce rien que d'obtenir, au furet à mesure des versements, l'évacuation partielle, progressive, de six départements que le traité de Francfort condamnait à une occupation qui devait durer, pour les six, jusqu'au 1er mars 187/j.? N'est-ce rien pour la Marne et la Haute-Marne que dix-sept mois
de libération anticipée? et pour les quatre autres, l'assurance d'être évacués avantle payement intégral?
Et cet engagement formel de la Prusse de n'avoir pas un soldat sur notre territoire quinze jours après le dernier versement, substitué à la clause indécise du traité de Francfort à cet égard; n'est-ce rien?
Qu'était-il possible d'opposer à toutes ces considérations? Que la Prusse a besoin d'argent, et qu'en la payant avant l'heure, nous faisons ses affaires? Comme si nous n'avions pas encore plus besoin de notre indépendance qu'elle de nos milliards!
Que la Meurthe, la Moselle et "Belfort seront occupés une année de plus? Cela n'est vrai que dans le cas où la France ne pourrait payer qu'en 1874. Or, comment ne voit-on pas, si l'on admet une semblable hypothèse, que le traité primitif nous créerait une position cent fois pire, puisque son inexécution nous exposerait à une nouvelle invasion, peut-être à la guerre.
La seule objection qui pût être sérieuse était que le poids de l'occupation par cinquante mille hommes allait peser tout entier sur quatre départements au lieu de six. Mais dès que le Gouvernement se fut engagé à pourvoir au baraquement des troupes allemandes, l'objection tomba d'elle-même.
Le traité, on le voit, était inattaquable et faisan le plus grand honneur à M. Thiers comme diplomate. L'Assemblée le vota sans débats, la droite avec résignation, la gauche et le centre gauche avec la conviction fondée que cette ratification allait donner an Gon-
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vernement une force nouvelle et assurer le succès éclatant de l'emprunt de 3 milliards.
Lorsque M. de Goulard, ministre des finances, vint annoncer à l'Assemblée nationale que la France, ayant demandé 3 milliards, avait obtenu en trois jours, de la confiance du monde entier, la somme de 42 milliards, il signalait un fait sans précédent dans l'histoire des peuples. C'était plus qu'un phénomène financier, c'était la révélation d'une force inconnue jusque-là, force que des circonstances spéciales venaient de mettre en lumière.
Cinq mois après des désastres sans exemple, au premier appel fait au crédit public, un emprunt de 2 milliards avait été couvert plus de deux fois, et la France presque seule avait pris part à la souscription ; l'Europe, encore trop émue, trop incertaine de l'avenir, avait regardé attentivement l'opération sans y concourir d'une manière appréciable.
Un an après ce premier emprunt, la France, qu'on pouvait croire épuisée d'argent, trouve de quoi fournir à elle seule beaucoup plus que les 3 milliards demandés. Mais cette fois les nations étrangères, rassurées par l'expérience de dix-huit mois, confiantes en notre probité., en notre richesse., en notre travail, ne restent pas spectatrices. Elles apportent à la France environ 24 milliards ! De ce résultat qu'on peut appeler formidable, il est permis de tirer quelques conséquences. Il prouve non-seulement la richesse de la France, mais encore l'accroissement prodigieux de la fortune mobilière en Europe. En dépit des guerres et des révolutions, la fortune publique augmente, et ces
loi VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE.
riéaux ne t'ont qu'entraver momentanément sa production, sans l'atteindre dans sa source. Or, l'invasion allemande, quelque longue etdestructive qu'elle ait été, n'a pu tarir les sources de la richesse française, les principales étant l'esprit d'industrie et l'amour du travail, admirablement secondés par la fertilité du sol et la variété de ses productions. Les suites de la guerre ont, en effet, surexcité chez nous le besoin de reprendre notre rang dans l'échelle des peuples, et réveillé l'orgueil patriotique, qui, lorsqu'il ressuscite, est le gage qu'une nation n'est pas près de sa décadence.
Il prouve surtout que l'Europe a conscience de cette vitalité ; que le scrupule avec lequel le Gouvernement a tenu ses engagements ne lui laisse pas de doute sur la sûreté d'une opération qui aura pour effet de précipiter notre libération et fera cesser le seul obstacle qui nous arrête encore dans notre essor industriel, commercial et politique.
Voilà, dans son ensemble, la signification de l'emprunt à l'étranger. A l'intérieur, ses conséquence! ne lurent pas moindres. Les adversaires du Gouver-
VINGT MOIS DE PRÉSIDENCE. lo3
nement, devenus sans s'en apercevoir, ennemis de leur patrie, à force d'entraver sa résurrection par haine de la République, furent comme abasourdis du succès de la souscription. Tandis que la gauche et le centre gauche couvraient d'applaudissements la déclaration de M. de Goulard, l'attitude embarrassée de la droite, sa froideur en présence d'un mouvement si naturel d'enthousiasme, mirent en évidence ces deux vérités, que le succès de l'emprunt tournait au profit de la République et du Gouvernement, et que les partis dynastiques ne pouvaient, même une fois par hasard, sacrifier l'intérêt de leur drapeau à l'intérêt général de la France.
Ceux qui voient les choses de haut purent apercevoir encore dans l'emprunt la démonstration d'un fait qui sera contesté parles monarchistes, mais qui n'en est pas moins éclatant : c'est que la Révolution française, seule, a créé le crédit public. Elle, qui a causé tant d'alarmes, versé tant de sang, aliéné pour le succès de ses principes la moitié du sol français, a su tirer le crédit des entrailles fécondes de la liberté, et elle l'a fondé sur la confiance universelle. Il est impossible d'expliquer autrement que par la Révolution l'inconcevable crédit de la France, car c'est la Révolution qui substitue à l'irresponsabilité monarchique le principe de la responsabilité nationale. La France émancipée, mettant son nom au bas des traités qu'elle accepte ou qu'elle subit, donnant sa parole toujours inviolable à des créanciers de tout ordre, s'est acquis le grand renom de solvabilité, qui vient de faire le succès de l'emprunt.
Quand les monarchistes accusent la République d'être sans alliances, ils sont aveugles. Les voici nos alliances : l'Europe, qui nous prête son argent, se lie en quelque sorte à notre fortune. C'est à notre modération, à notre sagesse qu'elle a prêté; c'est en notre probité démontrée depuis nos revers qu'elle a mis sa confiance. C'est par conséquent en la France républicaine qu'elle espère !