III
L'épouse de Booz, chaste et belle indigente. Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; Joseph qui, dans Sichem, cherche et retrouve, hélas f Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas; Rachel, objet sans prix, qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage, etc.
C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur.
Dieu tout entier habite en ce marbre penseur.
Ciel ! n'entendez-vous pas, de sa bouche profonde.
Eclater cette voix créatrice du monde ? 3) II. 190.
120 ANDRK CIIKNIER.
Nous venons de citer les seuls vers « chrétiens » que l'on trouve dans toute l'œuvre d'André Gliénier. Ils suffisent sans doute pour le placer bien au-dessus de ce Voltaire qu'il a trop aimé, et de ce Rousseau dont il a trop subi l'influence. Mais ils suffisent aussi pour nous rendre plus sévères à l'égard d'un poëte qui n'a pas absolument ignoré l'idéal chrétien, et qui n'a rien fait pour le comprendre mieux et l'aimer plus vivement.
Nous ne pensons pas, d'ailleurs, qu'on puisse lui accorder sans quelque réserve le bénéfice des circonstances atténuantes, à raison de la fougue de son tempérament et du feu de ses passions. Il est trop vrai que ses vers sont sensuels, et, sur six cents pages, il en est bien cinq cent cinquante qui sont d'un emportement et d'une lubricité dont rien ne saurait donner une idée. C'est un spasme, un spasme en trois volumes ! Si beaux, si parfaits que soient de tels vers, les admirateurs les plus enthousiastes de l'antiquité se fatigueront de ces transports dont le pocte ne peut lui-même dissimuler l'odieux réalisme. Vive Dieu ! il y a autre chose dans la vie que ces frémissements et ces pâmoisons de la chair libre...
Eh bien ! admirateurs naïfs, n'allez pas croire que « ramant de Camille )> ait écrit ces vers de feu dans le paroxysme de la fureur amoureuse. Non; son honnête biographe cl neveu prend soin de nous en avertir : « les noms qu'on trouve dans ses
élégies ne sont que des llclions », et tout cet embrasement est l'œuvre de son imagination, « aidée d'un auteur ancien (1) ». Je m'en étais toujours douté. La tête seule de ce poëte était prise, et ses sens étaient, le plus souvent, aussi calmes que son cœur. C'est avec Anacréon qu'il se montait l'esprit ; c'est avec Tibulle qu"il se grisait ; et alors même qu'il nous paraît perdre la tramontane et se pâmer aux pieds de sa maîtresse, il traduit placidement son Properce ou son Ovide, dont il a le texte sous les yeux. Vanité !
Une telle considération n'est pas de nature, sans doute, à nous faire admirer moins vivement la perfection des vers d'André Ghénier; mais elle nous refroidit un peu et nous autorise à faire peser sur le poëte une responsabilité plus lourde. Eh quoi ! cette sensualité était étudiée à ce point î cette chaleur était calculée ! ces effervescences étaient travaillées ! Ce jeune homme de vingt-cinq ans s'enfermait dans le silence de son cabinet pour y écrire, à tête reposée, ces lubricités destinées à incendier les âmes ! Ce n'est pas là une preuve de jeunesse. On a dit avec raison que le « sens plastique » est le propre des vieillards. Par ce côté, André est vieux, il est très-vieux.
(1) I, Notice, p. cxLix. M. Gabriel de Chénier défend son oncle contre ceux qui l'accusent d'avoir été libertin, et il écrit à ce sujet cette phrase singulière : « André avait trop de philosophie pour use/* des choses jusqu'à l'abus. •»
122 ANDRÉ CHÉMER.
Nous ne sommes certes pas de ceux qui médisent de l'amour et le déclarent inutile avant le mariage. Nous pensons que l'on peut, nous pensons que l'on doit s'aimer. Mais cet amour jeune et vif, charmant et pur, n'a rien f^ii ressemble au prétendu amour qu'André Ghénier a voulu peindre en ces vers dont nous sommes réduits à regretter souvent l'immortalité dangereuse Le jeune chrétien voit ia
jeune fille, et il l'aime^. Il n'analyse pas les éléments de cette beauté plus qu'à moitié spirituelle : il aime, en une délicieuse synthèse, les traits qui reflètent l'âme, et l'âme qui se peint sur les traits. Il ne saurait séparer ces deux beautés, ces deux grâces, ces deux attraits; mais il les fond en un seul et même charme, qu'il aime très-chastement et ne cessera jamais d'aimer. Viennent la maladie, la vieillesse, la laideur : le charme impérissable demeurera, comme aussi l'impérissable amour. C'est le crime littéraire, c'est le crime intellectuel d'André Chénier de n'avoir jamais parlé de la maladie, de la vieillesse; de la laideur, de la mort, et de ne les avoir jamais fait intervenir dans l'idéal qu'il s'est fait de la vie. Tous ses personnages ont vingt ans et ne savent pas vieillir. Ce poëte ne s'est jamais élevé jusqu'à la conception d'un amour qui survive à la beauté, il a peint un monde qui n'existe pas, qui ne saurait exister, que nous ne voudrions point voir exister. N'ayant pas fa-it entrer la douleur comme élément dans sa poésie, il s'est condamné à ne pas être un
AXDRÉ CHÉMER. 123
observateur du cœur humain et h être un poêle incomplet. J'irai plus loin : il s'est condamné, par là môme, à ne jamais être un poëte populaire. L'humanité, en effet, ne se passionne jamais pour les poëtes qui lui parlent uniquemen-t de la volupté et du plaisir; mais pour ceux-là seuls qui l'entretiennent de ses devoirs et lui idéalisent ses douleurs. Les vers d'André Chénier ne seront jamais qu'un régal de délicats, tandis que les Psaumes consoleront et animeront des millions d'âmes jus- (iu'à la fin des temps, jusqu'à la dernière heure du monde.
Nous avons peu de détails sur l'éducation d'André Chénier, mais il est bien probable qu'elle ne fut aucunement religieuse. On n'arrive pas à ce scepticisme profond et presque naïf sans y avoir été préparé dès sa dixième, dès sa cinquième année. André n'a pas de haine; il n'a même pas de haine contre le christianisme. A ses yeux il n'existe pas, et on le voit quelque part exposer candidement tout un système de philosophie de Thistoire sans dire un mot, un seul mot, de Jésus-Christ et de l'Eglise. Etant païen en amour, il l'est en philosophie, et vous n'avez pas besoin de faire un bien
124 ANDRÉ CHOMER,
long effort pour deviner que son philosophe de prédilection est Lucrèce. Il est partisan déterminé de réternité de la matière, et écrit sans trembler ces mots insensés : « C'est la terre qui forma les espèces animales. » Aux idées de Lucrèce sur la matière éternelle, il unit celles de Rousseau sur Torigine des religions et le contrat social. Il se propose, dans le second chant de son Hermès^ de raconter « l'homme depuis le commencement de son état de sauvage jusqu'à la naissance des sociétés ». D'ailleurs, il n'insulte pas directement le Christ, et il eût été curieux devoir en quels termes il en aurait parlé dans cet ouvrage en prose qu'il avait voulu jadis consacrer « à Jésus-Christ et aux doctrines religieuses quon lui attribue ». Ces derniers mots sont de M. Gabriel de Chénier, qui semble avoir gardé les idées philosophiques de son oncle, et voit dans Voltaire « un des trois plus vastes génies qui aient éclairé le monde ». Un jour, André lit le voyage de Rome, et si païen que soit son lecteur, il sera stupéfait de constater que le poète n'a même pas aperçu la Rome chrétienne. Il y parcourt « le Forum et le Sénat; il y est entouré d'ombres sublimes ; il y entend la voix des Gracchus ; il visite les palais qu'ont habité Germanicus et Thraséas. » Mais dix-huit cents années de christianisme et de papauté ne lui sont pas un seul instant venues en la mémoire. C'est une candeur cynique. Cependant, il s'élève ailleurs, avec emportement.
ANDRÉ CHÉMER. 125
contre Alexandre YI, qui est le seul pape dont il ail daigné parler. Voulant un jour, presque inconsciemment, condenser tout son dédain contre l'Eglise en deux vers souverainement méprisants, il écrit ces mots, qui ne méritent pas l'espèce de célébrité dont ils jouissent :
0 toi, divin Platon !
Un archevêque russe ose porter ton nom (1). Tout André Chénier est dans ces dix paroles, Assurément, il ne se doutait pas que le dernier des archevêques ou même des popes russes a sur Dieu, sur le monde et sur la destinée de Tliomme, des idées autrement certaines et autrement élevées que Fauteur du Phédon. A coup sûr, ce pope croit en une vie éternelle, que Platon a seulement entrevue, et je ne vois guère que Chénier y ait jamais cru. Il nous parle en termes charmants de la mort d'un enfant, mais s'arrête à la terre et n'ouvre pas à la mère l'espérance radieuse du ciel. Aussi, toutes les fois qu'il est dégoûté de ses nymphes antiques et de ses modernes Gamilles, toutes les fois qu'il est désabusé de la terre et désespéré de la vie, il se tourne vers le suicide. Ce qu'il redoute avant tout, c'est « le chant lamentable » de nos prêtres chantant le Libéra. Je n'en veux point, dit-il (2). Et il entreprend ailleurs une apologie en règle du sui-
126 ANDRÉ CHÉMER.
cide; et il avoue que le courage seul lui manque pour le réaliser :
f- LAche, aime donc la vie, ou n'attends pas la mort. »
Il ne lui manquait plus que cela pour être absolument païen.
Aussi, n'est-il pas flifTicile de reconstruire ici tout l'édilice de ses idées politiques. Il n'a jamais soupçonné qu'il y eût une science chrétienne du gouvernement^ il n'a jamais cru à l'influence des idées religieuses sur la vie et la mort des empires. Jusqu'en 1791, il a été uniquement libéral et s'est répandu volontiers, contre l'ancien régime, en injures qui ne furent pas toujours légitimes. 11 s'en prend
« Aux brigands revêtus du nom sacré de prince » ; il stigmatise « la corvée et les impôts rongeurs » ; il invoque « la sainte égalité » et la prie de a dissiper les ténèbres ». Mais, comme c'était une âme très-droite et un esprit très-loyal, André ne tarda pas à perdre ses illusions sur la Révolution, dont il n'avait pas su prévoir les inévitables excès. Toute sa conscience se révolta contre les monstres auxquels Dieu permit alors de prendre la direction du mouvement révolutionnaire. Ce poëte, cet admirateur virgilien des solitudes et des beaux ombrages, cet amant des fontaines et des naïades, cet Athénien, ce délicat sentit alors la colère lui monter au cœur et la rage aux lèvres. Le premier poëte qu'il y avait en lui, le poëte antique mourut ; mais tout aussitôt le poëte mo-
ANDRÉ CHÉMER. 127
derne, le second poëte naquit. Sous cet auteur de tendres idylles, qui l'eût cru ? il y avait un satirique farouche. Aux églogues succédèrent soudain les ïambes^ qui sont, à coup sûr, le sommet le plus élevé où se soit élevée la satire française. Le mot rude, grossier, réaliste, féroce, vint alors sous sa plume avec la même facilité que jadis le mot poéti(|ue, doux, mielleux et caressant. Un nouveau sens venait d'éclater en lui : le sens de l'indignation. Ces accents d'une âme indignée sont, en réalité, ce qui le recommande le mieux à l'admiration de la postérité, et nous ne saurions trop remercier M. Gabriel de Chénier d'avoir puljlié pour la première fois plusieurs de ces incomparables satires (1). Voilà le Chénier populaire; voilà le Chénier immortel.
On sait comment il mourut.
Et maintenant que dire de l'écrivain ?
Nous avons dû être sévère pour le philosophe, pour le penseur, pour le poëte; mais ici il n'y a guère place que pour l'admiration. Ce sont, à vrai dire, les plus parfaits de tous les vers de la langue
[l) V surtout T. m, pp. 269 et s.
128 ANDRÉ CHK.MKR.
française, et ils sont comparables à ce que l'anliquité a produit de plus achevé. Que disaient-ils donc, ces rhéteurs, ^ que le Rhythme des modernes ne peut rien offrir d'égal au Aiètre des anciens » ? A tous ces dénigreurs injustes, répondons en lisant le Malade ou le Mendiant d'André Chénier. Et qu'il ne soit plus permis à personne de s'écrier avec ce grand poëte lui-même, en un moment d'erreur : « La langue française a peur de la poésie. »
Grâce à l'édition de M. Gabriel de Chénier, nous savons maintenant, jusque dansle détail, comment l'auteur des ïambes s'y prenait pour composer ses beaux vers. Il écrivait d'abord un canevas, un long canevas en prose ; et le nouvel éditeur a scrupuleusement publié tous ces sommaires qu'on ne saurait trop étudier, qu'on ne saurait comparer de trop près à l'œuvre achevée du poète, quand nous la possédons (I). Une fois cet argument terminé, André se mettait à l'œuvre, et portait toute son attention sur la facture de son vers. Ce qu'il en travaillait le plus, c'était l'enjambement d'un hémistiche sur un autre hémistiche, et l'enjambement d"un vers sur un autre vers (2). Personne, avant
(1) V. surtoat T. 111, pp. 116, 117, 95, 149, elc.
(2) Les exemples abondent :
Puis aussi les moissons joyeuses; les troupeaux Bêlants et mugissants.. .
Le quadrupède Helops fuit ; Tagilc Crantor, Le bras levé, l'atteint. ..
ANDRÉ CHÉiMER. 129
lui, n'avait manié de la sorte le vers français; personne ne l'avait traité avec cette liberté et celte brusquerie. On ne pourra plus désormais accuser notre alexandrin d'être lourd, d'être monotone, d'être froid. André Ghénier l'a dompté et lui a insufflé la vie. Or, c'est un maître qui fera de nombreux élèves, et Victor Hugo lui-même se mettra à son école. Etudiez le vers des Contemplations et celui des Eglogues : vous serez frappé de leur ressemblance. Si l'on voulait d'ailleurs comparer entre eux ces deux grands poètes, il faudrait ajouter ici que Ghénier possédait à la fois le Rhythme et la Couleur, ces deux éléments nécessaires de toute poésie (1), tandis que Victor Hugo est avant tout
... Sa bouche, ouverte avec effort, Crie...
Et d'une voix encore Trembla7ite...
Et près de lui marchait, faible, et sur une pierre S'asseyait.. .
Sous l'effort de Nessus, la table du repas Roule...
On en pourrait citer des milliers d'autres.
(1) C'est répithète qui est l'objet principal du très-long et très-délicat labeur d'André Ghénier. Or c'est à juste titre : car c'est l'épitliète qui contient surtout l'image, et c'est l'image qui fait le style. Il y aurait ici à accumuler les citations : « La peur blême et louche est leur Dieu. » — « Salut, reine des morts, souterraine Jnnon. » — «Pan,
130 ANDRK CHÉMER.
un coloriste. A ne considérer que la facture du vers, Chénier contient en germe Lamartine et Hugo. Mais les horizons de ces élèves sont infiniment supérieurs à celui de leur maître. Ils sont moins parfaits, d'accord ; mais combien plus « humains », combien plus chrétiens, combien plus élevés et plus grands !
En résumé, on ne saurait longtemps comparer Chénier à qui que ce soit. Il se tient seul, à l'écart. N'ayant pas voulu être de son siècle et ayant ordonné à sa pensée d'aller habiter la Grèce, il a eu les bénéfices de ce lointain voyage, mais n'a exercé aucune infiuence sur ses contemporains. Dieu veut, en effet, que nous soyons de notre temps, et que nous en soyons par notre volonté autant que par notre intelligence. Elles avorteront, elles sont destinées à avorter, les entreprises téméraires de ces hommes de talent ou de génie, qui veulent remonter le cours des siècles, et imiter uniquement les philosophes et les poètes d'il y a deux mille ans. Chaque poésie vient en son temps, chaque poëte a une mission spéciale. C'est se tromper étrangement que de se borner à repro-
qui presse en ses bras d'infidèles roseaux. Et les bras de Daphné peuplant le bord des eaux. > — « Le bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. » — « Son épaule pliait sous une outre vineuse. > — « Œta, mont ennobli par cette nuit ard§nte. » Etc. etc.
ANDRÉ CHÉMER. 131
duire exactement une littérature qui a eu jadis sa raison d'être et ne l'a plus depuis longtemps. C'est se réduire gu rôle de traducteur, et, par plus d'un côté, hélas ! André Chénier n'est qu'un traducteur de génie.
On ne saurait trop le répéter : la Poésie est principalement destinée à faire vivre, dans la mémoire et dans le cœur des hommes, un certain nombre de lieux-communs qu'elle revêt de la splendeur de l'image et de la beauté du rhythme. Or, ces lieuxcommuns ne sont autres que les Vérités éternelles : l'existence de Dieu, la Chute, l'Expiation et la Rémunération céleste. Malheur aux poètes qui ne veulent pas de ces lieux-cominuns ! malheur à ceux qui n'ont pa? le tourment de l'Infini ! Ils ne connaîtront jamais la plénitude de la vraie gloire.
Il semble que nous devrions commencer par donner à nos lecteurs l'idée d'une petite ville allemande au commencement du siècle dernier. C'est une peinture charmante à faire; c'est un ravissant tableau de genre. Il y a là cette bonne et honnête société chrétienne que la Réforme a gâtée, mais qu'elle n'a pu détruire. Les nombreuses familles pullulent, et des files de gros enfants blonds suivent leurs mères tranquilles et fraîches. Les pères fument des pipes énormes et s'entretiennent placidement, au coin des rues ou dans les jardins des brasseries, de l'honnête petite politique de ce temps-là. La ville, bien située sur le bord d''Une jolie rivière, est le chef-lieu de quelque principauté de quatrième ordre, laquelle n*a pas dix lieues de tour. L^église est là-bas, si la ville est catholique, et alors il y a dans Tair de la joie et de Valleluia. Sinon, c'est le temple luthérien, et.
malgré tant d'erreurs lugubres, les pauvres âmes ont encore gardé quelques traditions de l'antique piété catholique. Mais il faut nécessairement parler de la musique, et il est impossible de passer devant deux maisons sans y entendre les sons du clavecin ou delà o viola da gamba ». Tous les soirs, les vieux amateurs se réunissent dans la vaste chambre et exécutent le dernier trio composé par Tun d'eux. Rien de plus simple que ces orchestres, et l'on produit de charmants effets avec quatre voix, deux violons, deux hautbois, deux cors et a la basse continue pour l'orgue ». Il n'est pas rare que l'on soit musicien de père en tils pendant deux siècles. Gomme on n'est pas alors préoccupé de la question sociale, on fait d'une Cantate ou d'un Motet le principal événement de sa vie. Surtout l'on a pour la musique d'église un amour ardent et respectueux, et la divinité de Jésus-Christ est le centre de tous ces concerts d'où l'élément mystique n'est pas absent. On s'élèv^e aisément jusqu'à l'Oratorio, qui est considéré avec raison comme le plus noble et le premier de tous les genres musicaux ; mais ne fait pas qui veut des oratorios, et l'on se prépare longuement à les entendre. Toute la ville prend une part active a cette exécution, et il est peu de familles qui ne fournissent à l'orchestre ou au chœur quelques-uns de leurs membres. On ne s'aborde dans la rue qu'en se donnant rendez-vous pour le grand jour, et en se communiquant des
nouvelles de la dernière répétition générale. C'est ainsi que la musique entre profondément dans la vie d'un peuple, et qu'elle y devient une occasion d'apaisement et de sérénité. Et telle nous pouvons nous figurer la ville de Leipzig, au matin du Vendredi- Saint de l'année 1729. Tous les habitants y sont très-alîairés et se dirigent en foule vers l'église Saint-Thomas. Et si nous pouvions leur demander : « Bonnes gens, où allez-vous ainsi? » ils ne manqueraient pas de nous répondre, sans ralentir leurs pas : « Nous allons entendre la » Passion de notre cantor Jean-Sébastien Bach». Allons-y avec eux.
Jean-Sébastien Bach naquit àEisenach, le '?1 mars 1685. On peut dire qu'il naquit dans une atmosphère musicale : car il y avait déjà cent cinquante ans, au moins, que les Bach formaient une véritable dynastie de compositeurs et d'organistes. Il faut entendre le dernier biographe de cette famille nous raconter à ce propos un usage touchant qui ne sera pas sans étonner nos artistes français : « Lorsque, devenus trop nombreux pour vivre rapprochés, les Bach se furent dispersés en plusieurs contrées, ils convinrent de se réunir une fois chaque année,
à jour fixe, afin de conserver entre eux une sorte
de lien patriarcal Et plusieurs fois l'on vit
jusqu'à CENT-VINGT persouncs, hommes, femmes et enfants du nom de Bach, réunis au même endroit. Ils débutaient par un hymne religieux chanté en chœur, après quoi ils prenaient pour thème des chansons populaires.. . . , et ils variaient en improvisant à quatre, cinq et six parties (Ij. » Je prie ceux qui prennent plaisir à railler les nombreuses familles, je les prie d'accorder quelque attention aux lignes qui précèdent. Ils pourront aisément se persuader que rien n'est plus favorable au développement de lart. Parmi ces familles à dix ou à quinze enfants, il se forme de véritables écoles musicales et une tradition durable. Ce sont des Conservatoires intimes et chrétiens. L'enfant croît dans cet excellent milieu : il entend tous les jours de la musique d'orgue et des chœurs; il prête rorcille, dabord involontairement, puis avec plaisir, puis avec amour. A dix ans, il est musicien. Ainsi fit Jean-Séba?.*ien, et son enfance ici ressemble à celle de ses pères. On a seulement noté l'admirable obstination dont il lit preuve en copiant, à
(1) Biographie universelle des musiciens, par Fétis. Huit beaux volumes. Cbez Didot. Nous ne saurions troi) recommander à nos lecteurs la seconde édition de cet excellent répertoire. Toutes les dernières données de la science y sont heureusement condensées, et il n'a été fait en Europe rien de plus complet.
la clarté de la lune, certain livre d'orgue qu'on voulait lui cacher. C'est ainsi que notre Racine s'entêtait à lire Théagène et Chariclée. Mais je préfère le livre d'orgue au roman grec.
Cette vie des grands musiciens allemands est d'une étonnante simplicité ; ils vont de cour en cour, de chapelle en chapelle. On se les dispute, on se les arrache. Aux yeux des principicules germains, un bon maître de chapelle était le plus riche ornement d'une cour. Bach débuta à Weimar ; mais comme il aimait l'orgue avec passion et qu'on l'y voulait forcer à jouer du violon, il se prit de haine pour cette cour et la quitta. En 1707, nous le trouvons organiste à l'église Saint-Biaise de Mulhausen; en 1708, il revient à Weimar, mais cette fois comme organiste; en 1717, il est nommé maître de chapelle du Duc -, en 1720, il est maître de chapelle du prince Léopold d'Anhalt-Cœthen, et enfin il est nommé, en 1723, directeur de musique ou cantor à l'école Saint-Thomas de Leipzig, Il y vécut le reste de ses jours, tranquille; heureux. Il eut la bonne fortune d'y rencontrer un pasteur épris de la grande musique, qui mit trèslargement à sa disposition le temple où fut pour la première fois exécutée la Passion et où retentirent cent fois les autres chefs-d'œuvre de Bach, ses cantates et ses motets. Il vécut là pendant vingt ans, faisant tous ses efforts pour demeurer caché. Je ne saurais penser à lui sans me remettre
138 JEA.N-SÉBASTIEN BACH.
SOUS les yeux cette belle composition d'un peintre moderne, « le Maître de chapelle ». Je le vois malgré moi, je le vois penché sur son orgue el créant ces fugues qui le rendirent célèbre. Il m'est difîicile de ne pas supposer des anges présents. A tout moment, d'ailleurs, des bandes d'enfants pénètrent dans ce sanctuaire : Bach en eut vingt, et quatre de ses fils furent des musiciens de premier ordre. C'était un homme d'une rare douceur et d'un caractère égal. Il était le plus grand musicien de son temps, et avait tout Pair de l'ignorer. Sa modestie était charmante, et il avait coutume de dire que son talent était uniquement le fruit de son travail. Il se taisait sur son génie : a Travaillez, et vous ferez ce que je fais. )> D'ailleurs, fier et ayant une très-haute idée de la dignité de l'art, il eut l'honneur de ne pas aimer l'argent, et ce désintéressement n'a pas peu contribué à la beauté de ses œuvres. Il avait coutume de ne pas aborder l'Art d'un air enjoué : il y mettait de la gravité, il devenait sévère et faisait toujours grand. Avec quel dédain il parlait des « chansonnettes de Dresde ». C'est ainsi, nous dit Fétis, qu'il appelait les opéras représentés là-bas. On peut même dire qu'il montra trop de dédain pour le drame lyrique; mais que ne dirait-il pas aujourd'hui, et comme notre musique actuelle donne raison au bonhomme! Les voyez -vous près du grand Bach, nos opércttistes modernes, âpres au
gain, amoureux du scandale, obscénisant leur musique pour la rendre plus lucrative? Ah ! nous sommes loin des « chansonnettes de Dresde », qui étaient, en comparaison, des chefs-d'œuvre de moralité et de bon goût. Puisse du moins la Passion que nous venons d'entendre (1) nous inspirer de la haine, oui, une véritable, une farouche, une irréconciliable haine contre ces dégradations de l'Art et ces profanations de la Beauté!
Dès qu'un de nos compositeurs actuels a trouvé deux ou trois phrases mélodiques, vite il les utilise et les exploite, et voilà la matière d'une œuvre lyrique. Le maître de chapelle de Leipzig, lui, entassa durant toute sa vie les manuscrits sur les manuscrits, et laissa à ses desceniJants le soin de publier ses plus belles compositions. De son vivant, il fut surtout connu comme organiste. Sa célébrité n'était pas tapageuse; mais elle était comme lui profonde et grave. On se rappelle comment le roi
(1) Cette étude a été écrite à propos de la triple audition de la Passion, au Cirque d'Eté, à Paris, les mardi, jeudi et samedi de la Semaine sainte, 1874. Le succès fut immense-, il dépassa tontes les prévisions.
s'interrompit en apprenant son arrivée à Berlin (1), et comment il prononça d'une voix émue ces simples mots : <■< Messieurs, le vieux Bach est ici. » L'auteur du Même, le grand Haendel, était vivement attiré vers l'auteur de la Passion, mais il ne fut pas donné à ces deux génies de se voir et de faire passer dans un cordial embrassement l'admiration qui les animait l'un pour l'autre. Plusieurs des chefsd'œuvre de Jean-Sébastien ne furent imprimés qu'un siècle environ après sa mort. Le grand homme n'avait souci que de leur production, et semblait ne pas s'occuper de leur durée. Il créait, et laissait trop volontiers le temps libre de détruire. Par bonheur, il y a dans l'histoire de l'art, comme dans celle des peuples, une intervention nécessaire et constante de la Providence. Dieu veille à ce que les peuples soient récompensés ou punis; il veille aussi à ce que les chefs-d'œuvre, dignes de ce nom, ne périssent pas. Et il était, ce semble, impossible que la Passion de Bach ne vînt pas jusqu'à nous. Mais il est temps d'en venir à cette œuvre admirable, après avoir jeté toutefois un dernier regard sur le vieux grand homme. Il s'éteignit le 30 juillet 1750, au milieu de ses enfants et de ses petitsenfants, non loin de cette chère église de Saint- Thomas, où il rêvait peut-être de faire entendre de nouveaux oratorios et d'autres cantates. Beethoven
(1) En 1747.
fut affigé de surdité pendant les dernières années de sa vie : Jean-Sébastien Bach ne fut qu'aveugle, et môme il lui fut donné de recouvrer tout-à-coup l'usage de ses yeux, six jours avant sa mort. Il eut ainsi la joie de revoir les siens, et mourut plus doucement. Il nous sera sans doute permis d'espérer que Dieu aura beaucoup pardonné à une âme aussi sincère, et que le chantre de la Passion entend aujourd'hui les oratorios et les cantates du Paradis.
L'oratorio est, selon nous, le premier entre tous les genres musicaux. Mais pour que l'oratorio fleurisse, il faut une civilisation musicale fort avancée. Il est d'une exécution compliquée et ne peut être aisément traduit que dans un pays où tout le monde est musicien. En dehors de ce milieu, les capitales seules peuvent se payer un tel luxe, et encore n'est-ce pas sans un rude labeur. Néanmoins les difficultés de l'exécution ne sont rien, si on les compare à celles de la composition. L'oratorio exige un ou plusieurs orchestres, un ou deux chœurs; il renferme des duos, des trios, des quatuors, des récitatifs, des airs : c'est assez dire que le musicien doit, tout ensemble, posséder ici tous les secrets
de rharmonie et tous les trésors de la mélodie. Un oratorio qui n'est pas mélodique est condamné à l'oubli; un oratorio qui n'est pas fortement orchestré n'est pas digne de ce nom. Dans l'oratorio, le compositeur doit mettre toutes les énergies du drame lyrique : car notre opéra moderne n'a rien de plus passionné ni de plus vivant, et ne garde vraiment pour lui que le charme tout extérieur des décors et des costumes. Je ne veux point parler des ballets : c'est grâce à leur absence nécessaire que l'oratorio mérite d'être considéré comme une œuvre d'art sans mélange. 11 n'a pas subi de profanation. L'opéra, tel qu'il est aujourd'hui compris, est l'oratorio d'une société profondément païenne; mais l'oratorio a été, durant de longs siècles, l'opéra d'une société profondément chrétienne, lis prêtent donc à rire, ces boulevardiers fanatiques qui sanglottent à la seule pensée que l'on pourrait rogner le budget de notre Opéra et qui s'écrient, la main sur le cœur : « On outrage l'Art, on le ruine. » C'est, à notre sens, une fort mauvaise plaisanterie que de considérer l'Opéra comme le centre et le foyer de l'Art II ne représente, à vrai dire, qu'un seul genre musical, et il y a vingt autres genres qui ne méritent pas d'être moins encouragés, et il y a cinq ou six autres formes de l'Art, non moins augustes et sacrées, telles que la Peinture et la Poésie. L'opéra n'est certes pas à l'Art ce que un est à cent. Les siècles chrétiens ont connu des
œuvres artistiques autrement pures, autrement élevées, autrement grandioses. Et la Fassion de Uach peut être mise à côté, si ce n'est au-dessus du Guilaume Tell ou du Faust. Nous ne verrions donc aucun inconvénient à ce qu'une por tion du budget de l'Opéra fut consacrée à l'exécution de ces oratorios des grands maîtres. Economisez sur les ballets.
La Passion était depuis longtemps devenue un véritable cycle musical, et c'était à qui, parmi les compositeurs, essaierait de donner à ce diame incomparable sa forme harmonique et mélodique la plus parfaite. Il n'existe pas, il ne saurait exister un sujet plus varié, plus profond, plus vivant. Tout est là. Et, tout d'abord, c'est le récit évangélique, avec sa majesté placide, qui ne contient pas un mot inutile, qui ne s'emporte jamais et que la cruauté des bourreaux ne peut même pas faire sortir de son admirable simplicité. Ce récit est empreint de je ne sais quelle tristesse grave et pleine d'espérances : il est chanté sur les hauteurs et doit tout dominer. Puis, le Christ prend la parole, avec quelle douceur, avec quelle dignité divines ! Son humanité cependant n'est pas sans s'attendrir au moment de
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sa Passion, et il en résulte un ton de voix, non pas plaintif, mais ému. Ces accents sont interrompus de temps à autre par les vociférations de la foule ingrate et tumultueuse. Elle fait du bruit, elle s'agite, elle répète le cmcifiye sous toutes ses formes. Judas n'est pas seulement un traître, mais c'est le type immortel des traîtres, et le musicien aura aussi à lui céder la parole, comme à Pilate, comme au Grand-Prêtre. Les Apôtres leur répondent, pour ainsi parler, mais leur amour est timide et sans fermeté, et leurs voix doivent ressembler à leur amour. Tous les sentiments de l'âme humaine, toutes les passions des individus et des multitudes, toutes les péripéties de la vie et de la mort, toute l'humanité est là avec Dieu tout entier. Ne vous étonnez pas si vingt maîtres ont été attirés par un tel sujet, et si Bach lui-môme n'est ici que leur continuateur ou leur élève. La Passion était le centre de tout le théâtre du moyen âge ; la Passion est, depuis le seizième siècle, le centre de la musique.
Le type admirable de toutes les Passions est celle que l'on connaît sous le nom de « chœurs de la chapelle Sixtine ». Que ces chœurs soient l'œuvre de Yittoria, je le veux bien ; mais les récitatifs et les paroles de Jésus remontent à une plus haute antiquité. Il est diflicile d'entendre rien de plus saisissant, et Ton peut afilrmer que l'œuvre de Bach ne fera Jamais oublier cette mélopée incom-
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parable. Quoi qu'il en soit, ce fut là le type, le modèle que Jean- Sébaslien eut sous les yeux. Un admirateur fort protestant de ce maître (I) est forcé d'avouer que la Passion est « dérivée principalement des mélodies liturgiques romaines ». Le malheur est que le critique en question ne persévère point dans la justesse de cette idée, et qu'il entreprend de prouver que le chef-d'œuvre est d'origine et de complexion luthériennes. Polir ne parler que des chorals, il nous invite à y voir l'inlluence directe de Luther : « C'était, dit-il, rester dans l'esprit de la religion du libre examen. » Hélas ! qu'est-ce que cette religion vient faire ici ? Et se persuade-t-on le <^ libre examen » inspirant ce compositeur mystique, fougueux, enflammé ?La vérité, c'est que Bjch a simplement développé le plan de la Passion catholique romaine, de la Passion chantée à Rome. Il est trop aisé de le démontrer.
Tout d'abord il a modifié le récitatif antique, en le rendant d'une exécution plus diiTicile. Il y a multiplié les notes hautes, et en a fait pour les chanteurs « la plus lourde tâche qui leur puisse incomber )>. Certes, ce n'est point par là que Jean- Sébastien a surpassé la Passion liturgique, et, quelle que soit d'ailleurs la beauté de la copie, ce n'est
(1) M. Ch. Bannelier, Revue et Gazette musicale du 29 mars 1874.
point non plus dans la mélopée des paroles de Jésus, Non, le vieux Bach lui^nême n'a pu leur donner cet accent intime et pénétrant qu'un génie, sans doute inconnu, a trouvé pour ce langage d'un Dieu qui va mourir. Voilà la double infériorité de Jean-Sébastien ; mais attendez, et vous allez voir où le maître va se révéler. Les chœurs et les soli, traduits de l'Evangile, ne sont pas encore ce qui le distingue ici de tous les autres ; mais son génie éclate, mais il triomphe dans ces chœurs et dans ces airs dont les paroles ne sont pas tirées du Livre saint. Bach n'est plus écrasé ici sous la double beauté de TEcriture et de la Liturgie catholique. Il n'était vraiment pas de taille à lutter contre elles, et c'était le combat de Jacob avec l'ange. Mais . que le plan de l'oratorio est magnifique ! Après chaque épisode de l'Evangile, après qu'on a fini d'entendre le Récitatif ou la Voix de l'Homme-Dicu, le compositeur s'arrête soudain et se prend à commenter l'épisode nouveau qui vient de lui être raconté. Or, ce commentaire est purement mystique. Le poëte, par exemple, après avoir narré fortévangéliquement l'histoire de Marie-Magdeleine répandant les parfums sur les pieds de Jésus, le poëte s'interrompt; il considère en silence le texte saint et en tire, pour lui-même et pour tout le peuple chrétien, une conclusion pratique, une leçon morale : a Mon bien-airné Sauveur, permets qu'avec » ce doux parfum les larmes de mon repentir se
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) répandent sur ta tète divine. » Et plus loin, luand Judas vient d'accomplir le dernier acte de ;on abominable trahison, lepoëte ne manque pas de le tourner vers Jésus-Glirist et de lui crier : «Cœur iacré, la douleur t'a transpercé. » Il en est ainsi luand s'achève le récit de l'agonie au Jardin des Olivers, et l'on entend alors cette admirable cantiène : « Auprèsde Jésus je veux veiller. «Mais voilà issez de citations pour faire aisément comprendre e plan et l'agencement de tout le Drame
Il importe fort peu desavoir quel est l'auteur des )aroles de la Passion. Le nouveau traducteur nous ipprend que ce fut « Chrétien-Frédéric Henrici, )lus connu sous le pseudonyme de Picander ». J'y consens. Mais ce Picander n'a fait que donner un îorps aux idées populaires de son temps et de tous es siècles antérieurs. C'est en vain d'ailleurs que e poète et le musicien étaient nés au sein de la lecte luthérienne : il n'y a rien de luthérien dans eur œuvre. C'est l'Eglise catholique qui en est 'unique inspiratrice ; c'est elle qui, en vertu de la brce et de la vitesse acquises, a littéralement proluit ce chef-d'œuvre en plein pays protestant. La )remière fois qu'on exécuta la Passion à Paris, ce
fui dans une de nos églises et avant la bénédiction eucharistique. Un prêtre intelligent, qui est aujourd'hui un de nos plus courageux et de nos plus grands évêijues, prit Tinitiative de cette résurrection. Il fit bien, et Ton peut très-catholiquement chanter cette musique très-catholique devant le Tabernacle, devant THoslie. J'ai presque l'idée qu'on la chantera au ciel.
Il faut que nous ayons perdu le sens chrétien pour que le traducteur même de celte œuvre considérable n'ait absolument rien compris au sens des paroles qu'il a traduites. Suivant un critique protestant ()), «la beauté de la musique peut seule dissimuler la monotonie de ces paroles. » Et ailleurs : « Cette poésie était sans doute tout ce qu'on désirait alors pour un semblable sujet. » Et plus loin, l'infortuné Picander est appelé k un rimeur d'une imagination assez pauvre ». Je ne saurais être de cet avis. Cette poésie, encore un coup, est l'expression des idées de toute une race, de tout un siècle. Or, ces idées sont celles du mysticisme chrétien de tous les temps, et il est aisé de les retrouver aujourd'hui dans tous nos livresde piété. C'est ce qui fait que je les admire avec une vivacité si obstinée, et c'est ce qui donne à l'œuvre de Bach un caractère si profondément catholique.
Le style de Bach est partout sévère. De même
1) M. Bannelier, loc. cit.
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que le Christ n'a pas connu le rire, de même cette musique ne rit pas. Tout y est grave, mais rien n'y est froid. Quelle profondeur de sens chrétien! Quelle naïveté de foi! Quelle tendresse de piété! Cet homme a dû s'agenouiller bien souvent en écrivant ces airs et ces chorals. Il a dû prier longtemps, et parfois pleurer. Ce chœur indigné contre Judas, que nous avons applaudi si frénétiquement, ces mots ardents : «Le ciel n"a t-il plusses éclairs, son tonnerre, » peuvent- ils être sortis d'une àme que la foi ne brûlait pas ? Il semble que, par respect pour son Dieu et pour rendre son œuvre plus chrétiennement populaire, Bach n'ait pas voulu y employer ce procédé où il excellait, la fugue. Il a voulu que la formule, si bonne qu'elle fût, n'eut aucune part dans une œuvre uniquement consacrée à la simplicité de l'Evangile. En vérité, c'est la tendresse qui domine tout cet ensemble. Disons le mot : c'est le mysticisme. Est-il un cantique qui égale ^n douceur passionnée l'air avec chœur : Auprès de Jésus je veux veiller; ou cet autre : A Jésus je donne mon cœur ? Et comment se fait-il que nous ayons à subir tant de platitudes dans nos catéchismes et dans nos églises, quand nos maîtres de chapelle ont de telles mélodies à leur disposition et sous leur main ? A Tœuvre donc, et que Bach rentre triomphalement dans ces cathédrales et dans ces maîtrises d'où l'on n'aurait jamais dû le laisser sortir !
Un journal « conservateur » consacrait il y a quelques années, le matin même du Vendredi- Saint (1874), un long article à la glorification de notre Opéra de Paris. En ce jour jadis respecté, où le Christ a rendu l'âme sur la croix pour le salut de tout le monde, les peuples solidement chrétiens faisaient exécuter des chefs-d'œuvre comme celui de Bach, pleins de leur respect et de leurs larmes. Et c'est ce jour aussi qu'un célèbre critique a choisi pour défendre le budget menacé du corps de ballet. Or, il n'avait même pas daigné parler de celte Passion de Bach qu'on avait exécutée la veille et qu'on devait exécuter le lendemain devant un auditoire enthousiaste et recueilli. J'espère que les catholiques auront senti ce double outrage, et qu'aimant davantage la vieille mu sic^ue des maîtres chrétiens, ils détesteront plus vivement ce temple impur de l'Opéra où s'engoutTrent tant de millions et où tant d'àmes vont se perdre.