FAUST
\ous avons sous les yeux celte traduction de Gérard de Nerval, dont le grand poëte allemand aimait lui-même la lecture : « Je n'aime plus lire le Faust en allemand^, disait-il ; mais dans celte traduction, tout agit de nouveau avec fraîcheur et vivacité. »
On a déjà jugé Faust bien des fois, et les jugements ont été très-divers. Le pauvre Gérard de Nerval, qui Pavait si admirablement Iraduit, ne l'avait peut-être pas aussi bien compris. Suivant lui, « ce n'est ni de récleclisme, ni de la fusion; l'antiquité et le moyen âge s'y donnent la main sans se confondre; la matière et l'esprit se réconcilient et s'admirent; ce qui est déchu se relève; ce qui est faussé se redresse; le mauvais principe lui même se fond dans l'universel amour. Cest le panthéisme moderne : Dieu est dans tout. » Nous demandons la permission de protester vive-
ment contre ces derniers mots, qui ne nous paraissent nullement conformes à la vérité.
Au moment où Gœtlic a écrit son premier Faust, il n'y avait, pensons-nous, aucune doctrine définitivement arrêtée dans son cerveau. Certes, il n'était pas chrétien, comme il convient de l'être, d'une façon vivante. Il avait même des tendances très-graves à ce panthéisme germanique, qui fut le fiéau de son génie. Le doute frémissait dans cette forte tête ; le doute faisait battre ce cœur. En d'autres termes, Gœthe se trouvait vraisemblablement dans la situation d'esprit qu'il prête à son héros. Il prit la plume et écrivit ce chef-d'œuvre, où il mit aux prises les deux puissances qui étaient aux prises dans son âme. A laquelle de ces deux énergies allait-il donner raison, au iMal ou au Bien? Il ne le savait peut-être pas en commençant. Mais nous croyons {et c'est le point où nous nous séparons de Gérard de Nerval et de tant d'autres), nous croyons que presque involontairement, il a été attiré, séduit, entraîné par le Bien vainqueur, et, pour dire les choses plus clairement, par le Christianisme, dont il aurait voulu douter davantage, et contre lequel il aurait désiré lutter plus longtemps. Ce génie a été saisi par la lumière triomphante, il a été dompté sans le savoir, et, qui plus est, sans le vouloir.
Nous venons de lire en frémissant les deuxième et troisième parties du premier Faust, et jamais
le génie de l'homme ne nous a ébloui de telles lumières. Aîais il est par trop évident que; sans le christianisme, un tel livre eût été tout-à-fait impossible. Dès le premier moment, le docteur Faust entre in médias res ; il entre dans le double grand combat que nous avons tous à livrer. Tout homme ne peut en quelque sorte pécher que de deux manières : en s'élevant au-dessus de sa nature, et c'est l'orgueil; en s'abaissant au-dessous d'elle, et c'est la volupté. Voilà ce que dit la théologie. L'auteur de Faust ne dit rien autre chose; mais il dramatise cette théologie sublime. Le Docteur, son héros, voudrait atteindre à la science universelle; il voudrait ensuite se rouler dans la joie des sens. Il hésite, il combat, il résiste. La question, comme vous le voyez, est posée chrétiennement. Comment sera-t-elle résolue?
Devant Faust se dresse soudain un personnage mystérieux, ou plutôt surnaturel. Les chrétiens connaissent cette créature dévoyée et puissante, ce géant céleste que Torgueil a précipité, ce séducteur antique, ce menteur par excellence; ils le connaissent par leurs luttes et souvent par leurs victoires. Or, Gœthe ne lui a guère donné d'autres traits que ceux de la tradition catholique. A bien dire, le sujet de Faust n'est pas essentiellement distinct du sujet de notre livre de Job^ auquel Gœthe a fait trop visiblement des emprunts. Le Démon demande à Dieu de tenter une âme et de la
tenter par des moyens dont il se réserve le choix. Faust, c'est Job vaincu. Seulement, par un trait nouveau, le grand poêle allemand a jugé bon de ne pas éprouver son héros par la douleur, mais tout au contraire par la volupté satisfaite. C'est encore un point de vue de chrétien.
Toute la physionomie de ce drame est substantiellement chrétienne ; mais, pour en bien juger, il ne faut pas s'arrêter à la surface, aux apparences. Il faut longuement étudier la figure du docteur Faust. Quelle psychologie profonde ! C'est l'orgueil mécontent qui pousse cet ambitieux à la volupté. Remarquez toutefois comment, au milieu de celte atmosphère satanique, de ces engins de sorcellerie, de ces flammes lugubres et de cette influence de Méphistophélès, le malheureux Faust conserve encore les énergies de son libre arbitre. Ce n'est certes pas l'Antiquité qui aurait conçu un type semblable : l'Antiquité eût brutalement écrasé la liberté de Faust sous le pied vainqueur de la fatalité. Mais ce n'est pas en vain que le christianisme a passé sur le monde, et il est devenu impossible, même à un génie tel que Gœthe, de concevoir un homme sans liberté. A chaque crime que commet le misérable héros de Gœthe, il a je ne sais quel frémissement intérieur, il se consulte, il doute de son chemin, il voudrait revenir sur ses pas, il voudrait effacer le pacte fatal. Le séducteur le jette en vain dans les bras de Marguerite : dans
ces bras même , où il ne croyait trouver que l'ignoble plaisir des sens, il puise un amour véritable et profond. Il triomphe presque, alors que l'enfer pense presque triompher de lui. fl a surtout pitié de Marguerite, de cette àrne si blanche qu'il noircit, et il en a pitié dans le moment même où il la noircit. « Elle, elle, innocente et simple ; une petite cabane, un petit champ des Alpes! Elle aurait passé toute sa vie dans ce monde borné, au milieu d'occupations domestiques. Tandis que moi, haï de Dieu, je n"ai point fait assez de saisir ses appuis pour les mettre en ruine : il faut encore que j'anéantisse toute la paix de son âme. Enfer, il te fallait cette victime ! » Si dans cette lutte suprême, dans cette agonie encore puissante, dans ces cris de Tâme, dans ces remords, dans ces aspirations d'un vaincu qui est libre encore dans ses désirs, si dans tous ces traits vous ne reconnaissez pas l'action du christianisme, je vous plains.
Et lame de Marguerite, quelle peinture vivante! Est-ce qu'une jeune fille de l'antiquité a jamais eu ce charme simple? est-ce qu'elle aurait lutté aussi longtemps avec une candeur aussi obstinée ? est-ce qu'elle serait tombée après une résistance aussi vive? est-ce que, surtout, elle aurait osé ne pas désespérer après tant de crimes ? Non, non, on se tait sous l'empire de l'admiration qu'excitent ces scènes ardentes et vraies : « Dis-moi, demande - » Marguerite à Faust, dis-moi donc : quelle
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» religion as-tu? Tu es un homme d'un cœur )) excellent, mais je crois que lu n'a pas de piété. » — Laissons cela, répond l'autre; tu sais si je )) t'aime. Je ne veux enlever personne à sa foi ni » à son Eglise. — Ce n'est pas assez, reprend Mar- » guérite ; il faut encore y croire. — Le faut-il ^ » — Oh ! si je pouvais quelque chose sur toi ! Tu » n'honores pas non plus les saints sacrements. — » Je les honore. — Sans les désirer cependant. » Crois-tu en Dieu ? » Vous l'avez entendu, ce singulier dialogue ; tout le drame est conçu dans cet esprit. Marguerite est une théologienne ; elle conduit la conversation sur le terrain de la foi ; elle voit Dieu, elle pense à Dieu, et cela dans une heure d'ivresse, quelques minutes avant de se livrer à ce séducteur, qui souffre étrangement de la séduire ainsi ! Tous ces personnages, en vérité, se meuvent dans le libre arbitre; en faisant le mal, ils savent qu'ils le font; ils combattent, reculent, avancent de nouveau, reculent encore, et commettent leurs crimes avec une liberté éperdue qui sait très-nettement de quel châtiment elle est digne. Que dire du dénoùment de Frtw.s^^ Ce philosophe, ce panthéiste, ce sceptique, ce Gœthe enfin, a été en quelque manière forcé de saluer la Vierge Immaculée et de la faire glorieusement apparaître à la fin de son drame comme la Lumière, la Consolation et la Joie. Oui, il a été contraint par son génie à s'incliner devant Marie, et rien n'est plus beau