‹ Vingt nouveaux portraitsChapitre 5 sur 11 · GŒTHE · texte numérisé non relu

GŒTHE

que le salut de ce grand homme, salut majestueux et plein d'amour. Et que vient faire la },]ère de Dieu dans celte œuvre extraordinaire à laquelle elle donne un si glorieux couronnement ? Elle vient exercer la miséricorde, et non pas la justice. Ah ! nous la reconnaissons bien là.

Cette pauvre Marguerite, qui a été si coupable, qui se reproche la triple mort de sa mère, de son frère, de son enfant, qui est devenue folle de douleur et de repentir, cette malheureuse amie de Faust, au moment où elle va mourir et mourir surnaturellement, se relève tout à coup, farouche, sublime ; elle repousse d'un geste héroïque son amant qui est venu la troubler dans sa prison ; puis, elle pousse un grand cri et fait un appel solennel à la bonté de Dieu : « Je t'appartiens. Père, sauve moi!.. Anges, entourez-moi, protégez-moi de vos saintes armées î » Et elle meurt. La voix aigre de AJéphistophélès se fait alors entendre : Elle est jugée, dit ce parodiste du grand Justicier. Mais un concert angélique couvre cette voix maudite, et Ton entend ce chant : « Elle est sauvée, m C'est ainsi que finit la troisième partie du premier Fc/Aist. Mais le second Faust finit mieux encore, et par un éclat plus merveilleux de la divine miséricorde. Marguerite, qui a été portée au ciel, y a prié pour lame de Faust. « Les trois grandes pénitentes, Madeleine, la Samaritaine et .Varie Egyptienne, chantent une hymne à la sainte Vierge en l'implorant :

Toi, qui à de grandes pécheresses

N'as jamais refusé de s'approcher de toi ;

Toi qui as fait monter dans rélernité

La pénitence ressentie au fond du cœur,

Daigne accueillir celte bonne âme

Qui ne s'est qu'une fois oubliée,

Et qui n'avait jamais pressenti sa faute;

Daigne lui accorder son pardon !

Et Marguerite, que le poëte appelle una pœniteyitium, élève de nouveau la voix au milieu de la cour céleste : o Abaisse, abaisse, toi sans pareille, toi radieuse, ton regard de grâce vers mon bonheur ! i) Et elle a la joie de voir Faust entrer dans le paradis :

Entouré du noble chœur des esprits.

Le nouveau venu se reconnaît à peine. . .

Vois comme il se délivre de tout lien terrestre,

Et comme de la robe étbérée

Jaillit la première force de la jeunesse.

Permettez-moi de le guider et de l'instruire,

Car ce nouveau jour l'éblouit encore.

C'est alors que la Mère de gloire s'écrie : «Viens, élève-toi jusqu'aux sphères supérieures ! » Et les derniers mots de Gœlhe sont ceux-ci, qu'il donne comme une indication scénique : « Chœurs célestes. » Commencé dans le ciel, le grand drame s'achève dans le ciel.

Malheur aux intelligences qui ne saisiraient pas le caractère profondément catholique de ce double dénoùment ! Mais, en vérité, les éléments de notre

foi sont là, tous vivants. L'auteur de Faust affirme ces deux choses, qui sont l'essence du christianisme : « La puissance de la prière et l'espérance toujours permise à l'homme. « Gœthe croit à la Justice, mais il la terrasse aux pieds de la Miséricorde, et c'est pourquoi jaime son oHivre et lui trouve le cachet de notre foi. Je ne veux pas me demander ici si ce salut conquis par l'âme de iMarguerite et par celle de Faust est conforme à la rigueur d"un dogme devant lequeF nous nous prosternons, devant lequel le poëîene se prosternait pas. Je dis seulement que nous assistons ici à un des triomphes de la bonté de notre Dieu, et que ce triomphe est dû à la prière de la Vierge. Et j'admire. Je suis de ceux qui croient proVjndément à l'enfer, mais qui aiment passionnément à entendre parler du Ciel et à voir dépeupler l'enfer. Je ne suis pas janséniste, et suis tout particulièrement séduit par la Miséricorde.

Quanta Gœthe, c'est involontairement, je le crains bien, qu'il a fait ce chef d'œuvre, dont la portée a été si grande et qui a ébranlé le vieux jansénisme. Mais il faut espérer que Dieu lui tiendra compte de cet éloge de sa Bonté, et que le dénoûment du second Faust sera de quelque poids dans les balances éternelles.

M. Rio a élé une des grandes ligures chrétiennes de ce siècle, qui en compte un si grand nomljre et envers lequel on se montre si ingrat. Il y a cela de particulier dans la gloire de cet illustre critique, qu'elle a été reconnue et saluée par toules les écoles, même en dehors de la société chrélienne. Il est partout cité comme une autorité peu contestable, et nos libres-penseurs eux-mêmes ne sont pas sans lui porter quelque respect. Au milieu de ces luttes vingt fois funestes qui ont séparé les catholiques en deux camps si difficilement réconciliables, M. Rio a eu l'honneur d'être également aimé de tous. Et si mes lecteurs me demandent le secret d'une affection et d'une gloire aussi universelles, je leur en donnerai une explication bien simple, mais bien vraie. C'est que cet homme a beaucoup travaillé ; c'est qu'il a aimé l'art pour lui-même ; c'est qu'il a uniquement écrit sur des matières où il était absolu-

1G2 J.-F. i\io.

ment compétent. En un mot, l'auteur de VArl chrétien fut un écrivain consciencieux. Vous imaginez-vous donc qu'il y en ait par centaines ?

Ce n'est pas à M. Rio ni aux lecteurs enthousiastes de l'A r^ chrétien qu'il faudrait appliquer le- mol terrible : Timco hominem unius libri. Le seul livre qu'il ait écrit en contient cent autres : rien n'est plus fécond ni plus varié. La seule Introduction atteste l'étendue des horizons qu'il a constamment eus sous son noble regard, et l'on a été bien inspiré de publier à part ce petit chef-d'œuvre, en lui donnant un titre spécial qui en montre toute la grandeur : « L'idéal antique et l'idéal chrétien ». C'est là, suivant nous, que se manifeste le plus exactement toute la pensée de AI. Rio. La manière dont il a compris le paganisme suiïirait à lui faire donner une place à part entre tous les penseurs, et' nous attirons tout d'abord sur ce point, l'attention du lecteur philosophe.

Dans les luttes intellectuelles du dix-neuvième siècle, nous avons pris l'habitude de donner à notre pensée une tournure roide el anguleuse. On en vient à condenser tout un système dans une phrase rigoureuse et absolue; puis on se bat à coups de

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phrase, comme d'autres à coups de massue. Or, c'est surtout parmi les catholiques que ces habitudes par trop militantes peuvent offrir quelque désavantage. Fils de la sainte Eglise, nous sommes sans aucun doute les hommes de l'Absolu ; mais personne ne doit tenir compte autant que nous du contingent et du relatif. Cette notion du contingent n'est, en délinitive, qu'une des formes de la charité : nous nous inclinons devant la Vérité, mais nous tenons compte à nos frères des moindres efforts qu'ils ont pu faire, au milieu de leurs ténèbres et de leurs douleurs, pour s'approcher de cette vérité dont nous possédons la plénitude. Et c'est ce que M. Rio a merveilleusement compris pour l'Art antique.

Nous ne pouvons nous empêcher de souhaiter que ces admirables pages deviennent un jour le manuel de tous nos professeurs. Nous avons personnellement l'honneur d'appartenirà ce groupe de réformateurs qui veulent introduire dans nos collèges renseignement des classiques chrétiens. Celte thèse nous est particulièrement chère, et nous avons l'intention de la reprendre prochainement avec une vigueur toute nouvelle. Mais encore fautil s'entendre.

Parmi les partisans des classiques chrétiens, il en est qui, poussés par cet amour de l'absolu dont nous parlions tout à l'heure,. déclarent fort candidement qu'ils ne découvrent rien de beau dans la

6'l J.-F. RIO.

littérature et dans Tart antiques. J'en connais qui « ont l'horreur du Parthénon et auxquels la Minerve du Vatican donne des agacements nerveux. Ils rient d'un rire de dédain devant tous les dieux de l'Antiquité et les trouvent universellement ridicules. Jupiter les met en gaieté; Vénus et Psyché leur font faire une moue lailleuse, et tout TOI ympe leur paraît digne des Funambules.

Il en est d'aulres, au contraire, qui repoussent, d'un esprit indigné, toutes les superstitions, toutes les infamies, toutes les bouflonneries de la mythologie antique, mais que tant de ténèbres ne rendent pas injustes pour la lumière et le bien restés au fond de tous ces mythes. Et en effet, tous les dieux antiques représentent les attributs dispersés du seul vrai Dieu. Chacun de ces dieux est le symbole d'une perfection divine ou d'une force naturelle créée par l'Unique. Plus que tous les autres, Jupiter a gardé les traits de notre Créateur souverain, et il m'est arrivé, je m'en souviens, de pleurer à chaudes larmes en lisant dans Homère lesplendide discours que le grand Jupiter adresse à tous ces petits dieux : « Ecoutez moi, vous tous. Dieux et y> Déesses ; je veux vous dire ce qu'en mon sein )) m'inspire mon cœur. . . 0 divinités, faites une » épreuve. Laissez tomber du ciel une chaîne d'or; » suspendez-vous toutes à son extrémité : vos plus » pénibles elTorts n'attireront pas du ciel vers la » terre Jupiter, suprême arbitre. Mais lorsqu'à mon

» tour il me plaira de vous entraîner, j'attirerai la )) terre elle même et la mer: j'attacherai ensuite )) la chaîne autour du sommet de Tabîme, et les » choses resteront à cette hauteur, tant je suis su- » périeur aux hommes et aux Dieux 1). » Voilà ce que n'ont pas compris tous ces malheureux qui, de nos jours, ont trouvé le moyen de déshonorer la vérité en déshonorant le vieil Olympe. Ils ont donc fait une œuvre anti-chrétienne, ceux qui ont bafoué niaisement les mythes de l'antiquité dans leur Orphée aux Enfers ou dans leur Belle Hélène. Ces polissonneries sont presjue des sacrilèges, puisque leurs auteurs n'ont pas vu les beaux vestiges de vérités naturelles ou de révélations primitives qui se rencontrent aisément au fond de toutes les fictions antiques. Or, ce n'est pas ainsi que nous détestons les classiques païens; et ce n'est pas ainsi que nous aimons les classiques chrétiens, que nous aimons tant.

M. i\io — un si profond théologien et qui possédait un sens si délicat de la beauté chrétienne — n'a pas eu de ces mépris bêtes contre toute Tantiquité. Il a compris l'admirable symbolisme qui se cachait sous ces réalités étranges ; il a compris tout ce qu'il y avait d'éléments chastes dans l'éclatante beauté des marbres grecs. Oui, chastes, pudiques, graves et moralement très-beaux. Condamner en

(i; Iliade, cbant vni.

bloc l'art antique, c'est faire preuve d'un aveuglement déplorable, ou d'une élroitesse d'esprit plus déplorable encore. Ceux qui suppriment en toutes choses l'ordre de la nature ont seuls pu en venir à cet anathôme universel. L'auteur de VA7^t chrétien plaide la cause exactement contraire, et j'ai lu rarement de plus belle page que celle où il établit le rôle de la race grecque dans l'histoire de l'art : « Ce qui constitue le privilège des Grecs, c'est de s'être donné instinctivement la mission de réhabiliter la créature humaine tant dans ses facultés que dans ses formes ; c'est, en un mot, d'avoir introduit dans le monde la notion de l'idéal. Un autre peuple encore plus privilégié, le peuple juif, avait été institué en vue du culte du Vrai, tandis que la race hellénique fut instituée en vue du culte du Beau. » Nous voilà sur de belles hauteurs, et M. Rio ne le.^ quitte guère.

Il me semble que les plus chauds partisans des classiques chrétiens peuvent, sans dilTiculté, admettre ici toutes ses conclusions. Il ne faut pas croire, en etïet, que nous voulions bannir de l'enseignement ainsi christianisé tout ce qu'il y a de naturellement approuvable et de vraiment beau dans les poëtes, les dramaturges et les historiens de l'antiquité. Ce que nous demandons, c'est que l'on commence l'éducation de nos enfants avec les seuls Pères de l'Eglise ; ce que nous accordons, c'est qu'on puisse achever ces études avec l'explication

simultanée des auteurs païens, qui ont connu le Beau et le Vrai naturels, et des auteurs chrétiens, qui ont affirmé le Beau et le Vrai surnaturels. Ah ! nous finirons bien par avoir nos collèges, et, toutes portes ouvertes, nous y ferons entrer saint Augustin et Prudence, sans en chasser Sophocle ni Virgile. Et le livre de M. Rio y sera un de nos classiques. Et ce sera bientôt.

Le long chapitre que fauteur de VArt chrétien a voulu consacrer à Raphaël offre, en essence, toutes les qualités de cet écrivain trop peu connu. Je voudrais cependant tenter de donner ici quelque idée de ces qualités, dont fensemble est véritablement des plus charmants et des plus rares. ... Le style, d'une simplicité savante, a le rare mérite de rendre fort exactement toutes les nuances de la pensée. Or, dans fhistoire de fart, rien de plus délicat que ces nuances. Un artiste n'est souvent séparé d'un autre que parje ne sais quelle différence inappréciable dans le coloris ou dans l'expression. Pour en arriver à exprimer ces minuties nécessaires, il faut posséder sa langue et en connaître toutes les ressources. Tel est le talent, tel est le don de M. Rio. Sa langue est souple, et il ne se tire pas

d'affaire en forçant le coloris de sa phrase. Uieii d'ailleurs n'est plus utile, pour arriver à un stylejjvraiment clair, que d'avoir des principes invariables el une doctrine dont on ne se déparle jamais. L'auteur de VArt chrétien est ici d'une étonnante solidité. Toute l'histoire de l'art italien se résume pour lui dans la lutte entre l'idéal et le naturalisme. Il établit nettement les limites de ces deux camps, et distribue entre eux tous les peintres et les sculpteurs dont il étudie les œuvres et raconte l'histoire. C'est en vain que quelques artistes essaient de se tenir entre ces deux armées ennemies : il faut qu'ils se décident et se rangent sous l'un ou l'autre drapeau. Mais il y a mille nuances d'idéalisme et de naturalisme, et noire historien excelle à les préciser. Ce qu'il montre avec autant de clarté, c'est l'influence des événements politiques sur les faits de l'ordre intellectuel, et en particulier sur les faits artistiques. Il ne s'arrête pas, d'ailleurs, devant un préjugé, si victorieux qu'il puisse être, et c'est ainsi qu'il "n'a pas craint d'attaquer énergiquement Laurent de Médicis, beaucoup trop loué par Vasari. L'auteur de VArt chrétien nous apparaît sans cesse comme un justicier qui n'a jamais connu les petitesses des complaisances imméritées, ni les bassesses des adulations coupables.

M. Rio est un érudit dans toute la force de ce mot. Il a passé de longues années en Italie ; il y a minutieusement analysé toutes les œuvres de l'art ; il y

a pris des volumes de notes. Pas do Mémoire qu'il n'ait consulté, pas de livre important qu'il n'ait relu et longuement médité. Combien de fois ne Ta-t-on pas surpris dans quelque couloir de petit couvent italien, sur quelque échafaudage improvisé, soulevant quelque dalle au milieu de flots de poussière ? Et voilà en quoi ce livre est d'un grand exemple pour nous. Gomme nous le disions plus haut, comme nous aimons à le répéter, il est souverainement consciencieux. Aucun mol n'a été hasardé sans preuves, et c'est ainsi que les catholiques devraient toujours travailler. Oui, plus que tous les autres, nous avons le devoir strict de n'écrire ou de ne parler qu'en connaissance de cause. Ils sont tout au moins inutiles et même dangereux, tous les livres qui ne sont pas faits d'après ce système. Et il s'écrit véritablement tant, tant, tant de livres, qu'on pourrait se dispenser d'écrire ceux qui n'apprennent rien de nouveau ou qui n'apportent pas de preuves nouvelles à l'appui de faits déjà connus. Lisons M. Rio, et imitons-le.

Quatre siècles de Thisloire de l'Italie frémissent dans ce beau livre. Cent peiites villes y retrouvent leur vie toujours active et souvent agitée. On y assiste à mille petites révolutions de rue ou de palais. Les nobles et les gens d'argent s'y disputent la prépondérance, et c'est à qui commandera le plus de tableaux ou de sculptures. Deux courants s'établissent : le courant chrétien et le courant

païen. Tandis que Fra Angelico se jette à genoux devant Timage du Christ qu'il achève pour un évèque ou un couvent, les hommes de plaisir demandent à d'autres peintres des représentations légères, et souvent lubriques. II arrive souvent, dans ces petites républiques trop heureuses et trop riches, que les classes dirigeantes manquent à leur mission, et qu'elles entraînent l'art en de mauvaises voies. C'est ainsi qu'au dix-huitième siècle se produira la décadence de l'art français. En Italie, la corruption est plus brutale ; elle est, passez-moi le mot, plus sanguine et plus sanglante, mais elle rencontre une plus héroïque résistance, et la lutte est magnifique. Le livre de M. Rio n'est que le récit de cette lutte entre le Bien et le Mal, dont l'art chrétien a été le sujet et l'Italie le théâtre. Il faut bien espérer qu'un jour Ton donnera à cette œuvre immense la parure d'une illustration splendide, et qu'en regard des exactes descriptions de M. Rio, on placera l'exacte reproduction de toutes les œuvres d'art qui sont les types des dilTérentes écoles et des principaux maîtres. Ce serait le plus beau livre illustré de ce temps-ci.

Cher et excellent M. Rio ! je me souviens encore du jour où je le vis pour la première fois. Ce fut dans son salon, ce fut sous le charme vivant de sa conversation, que fut créée cette chère Confrérie de Saint-Jean, qui, en l'espace de quelques années, a rendu à l'art chrétien tant de services intelligents.

Je le vois encore ; j'entends encore le timbre de cette voix qui était restée jeune. Il ne pouvait en réalité parler que de l'art chrétien. Il s'était, chair et os, identifié avec son livre; le livre et Tauteur ne faisaient plus qu'un. Je ne me l'imagine pas disant une banalité, ni même parlant politique. Il avait une vivacité qui ne se tournait jamais en colère : il semblait au-dessus de la polémique. Il ne se croyait pas des opinions, mais se sentait des certitudes. Les circonstances de sa vie voyageuse Ta valent mis en rapport avec les hommes les plus illustres de son temps, et il a raconté ces relations dans son Epilogue de r Art chrétien. Mais il les racontait d'une façon bien plus charmante encore dans ses entretiens familiers de tous les jours. Hélas! nous ne l'entendrons plus. Ils s'en vont, tous ces savants, tous ces artistes, tous ces poètes. Elle s'en va, toute cette forte génération de 1815 à 1845; elle s'en va, sans laisser après elle une génération capable de la remplacer. Travaillons, travaillons !

Quand je le vis pour la première fois, il possédait depuis longtemps la plénitude de la Vérité. C'était vers 1851, et déjà sa conversion datait de plusieurs années. Certain jour il était entré, sans trop savoir pourquoi, dans la cellule du père de Ravignan. Bien qu'il n'eût guère moins de quarante-cinq ans, il était alors dans toute la fougue d'une jeunesse (jui menaçait de se prolonger à Texcès. il y avait plus d'un quart de siècle qu'il était occupé à jeter cette gourme, et il n'en paraissait aucunement lassé. Spirituel, paradoxal, éblouissant, il ouvrait à tous les vents sa main droite, qui était pleine de paradoxes, et sa main gauche, qu'il croyait pleine de vérités. Depuis le commencement de ce siècle, il n'y avait pas eu de bonne erreur dont il n'eût été le complice et dont son esprit n'eût été le condiment. Comme il avait de généreuses aspirations, mêlées à de singulières ignorances (et ce fut là en réalité le caractère de toute cette époque), il s'était lancé dans toutes les aventures philo-

sophiques, religieuses et sociales. Ne sachant rien encore de la véritable Régénération , il avait essayé de toutes les palingénésies. Tour à tour saintsimonien et fouriériste, il avait fini par jeter un bel éclat de rire à tous les systèmes qui l'avaient successivement enfiévré. Car il y avait en lui, tout à la fois, du métaphysicien et du gamin. L'amour, d'ailleurs, le consolait assez facilement de ses désillusions de penseur. Puis, chemin faisant, il n'avait pas été sans conquérir quelque demigloire. Il était romancier, et ses Contes de P Atelier avaient fait du bruit. On le regardait, dans le monde des boulevardiers, comme un homme d'infiniment d'esprit, mais qui dépensait trop aisément ce trésor et courait risque de faire bientôt banqueroute. Sceptique, gouailleur, plein de lui, comme un homme qui a fait l'épreuve de toutes les philosophies et sait à quoi s'en tenir sur toutes les écoles, heureux de vivre et se sentant au cerveau une inépuisable provision de mots fins et de réparties invincibles, le front haut et le sourire aux lèvres, Raymond Brucker entra donc, un beau matin, dans la petite chambre du Jésuite. « J'ai des objections à vous faire, » lui cria-t-il. Le Père le regarda comme il savait regarder, et lui dit de se mettre tout dabord à genoux. Cinq minutes après, Brucker se relevait catholique.

Depuis lors, il n'a jamais cessé de l'être.

C'esl ce jour-là qu'a commencé pour nous la vie

de Brucker ; mais il paraît qu'à d'autres yeux, c'est ce jour même qu'elle a fini. Les petits journaux, en eiïet, qui, au lendemain de sa mort, prétendirent raconter son existence à leurs lecttîurs, n'ont rien dit de cette admirable conversion, qui n'a pas duré moins de trente années. Ils n'ont pas dit que, pour avoir la joie de revenir à la lumière et à la pureté de son baptême, l'auteur des Contes de Vatelier n'avait pas dû seulement abaisser son orgueil, mais encore sacrifier austèrement sa fortune. Ils n'ont pas* dit qu'il a eu l'honneur, Veritatis causa, de se vouer à la pauvreté et même à la misère. Ils ont habilement bilTé d'un trait de plume les trente dernières années de la vie de cet homme, qui fut une de nos grandes paroles. Ils ont ignoré ou n'ont pas voulu dire qu'en 184?, dans toute la force de sa raison et dans toute la virilité de son éloquence, il tint tête, seul, à tous les orateurs de la rue et des clubs. Ils ont ignoré ou n'ont pas voulu dire que, pendant dix ans, cet incomparable tribun entraîna des milliers d'auditeurs populaires, et qu'il eut l'étrange courage d'affirmer alors toutes les vérités, sans en déguiser et sans en atténuer une seule. Les plus instruits et les plus sincères de ces biographes se sont contentés a'a vouer que Brucker, « brisé, désenchanté, vieillissant, s'était fait catholique, mais catholique à la manière de ceux du moyen âge, portant des amulettes et s'agenouillant devant des Vierges de bois sculpté. » Je vous le

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dis : ils veulent nous escamoter toutes nos gloires. Mais leurs gobelets ne nous feront pas peur, et nous allons rendre à l'Eglise ce Raymond Brucker, qui appartient à TEglise.

Donc, c'était un ora'eur, et il en avait bien toute l'allure avec toute la physionomie. De beaux yeux, extraordinairement vifs, éclataient comme des charbons ardents, au milieu de son visage osseux. Ses traits avaient une magnifique mobilité, et il savait, en quelques myiutes, leur communiquer vingt expressions diverses. Bien qu'il n'y eût eu rien de monastique dans la première partie de sa vie, il avait le masque d'un ascète, quand il n'avait pas celui d'un tribun. La bouche était curieuse à étudier. Les coins en étaient narquois, j'allais presque dire sceptitjues, et il avait une certaine façon de la tenir entr'ouverte, qui attestait à la fois la curiosité et le courage. A la tribune des clubs, il restait ainsi pendant quelques minutes, bravant, avec ces lèvres gouailleuses et superbes, la toutepuissance matérielle de ses grossiers auditeurs. Sa voix était impérieuse, et il avait une manière d'affirmer la vérité (lui ne permettait guère la réplique. Ce n'était pas de la solennité, ce n'était

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pas de la colère; mais il y avait là quelque chose de fatidique et qui s'imposait comme un oracle. L'éclair des yeux aidait alors à la foudre de la voi\ et malheur aux interrupteurs ! Un mot terrible tombait sur eux comme un coup de tonnerre sec, et ils n'étaient plus.

Ce grand orateur était doublé d'un causeur inimitahle. Sans doute, ses discours étaient trop élevés pour ressembler à des causeries ; mais, plus d'une fois, ses causeries s'élevaient à la hauteur d'un discours. Je l'ai souvent entendu, devant quelques amis, i3arler durant trois ou quatre heures consécutives, et égrener des millions de perles sous nos yeux éblouis. Que toutes ces perles fussent du même prix, et qu'il n'y en eût pas de fausses, je ne prétends point l'affirmer ; mais quel charme et quel éclat vainqueur! A Brucker, d'ailleurs, il ne fallait pas des interlocuteurs, mais des auditeurs, ou plutôt des écouteurs, et il ne lui déplaisait pas de voir Tun de nous prendre religieusement des notes sur un carnet religieusement conservé. Nous n'avions même pas, comme les confidents de tragédie, le temps de placer çà et là une pauvre interjection, quelque ah! admiralif ou quelque oh! d'indignation. H vint une fois chez moi, y parla durant une heure et sortit en parlant, sans que personne eut eu le loisir de prononcer un seul mot. Il est vrai qu'on n'avait guère envie de l'interrompre. Il était pétillant, il lançait la lumière.

Les pins hautes théories métaphysiques, les plus vives hardiesses en matière de symbolisme et d'exégèse, les accents de la plus haute éloquence et les éclats du plus grand style se mêlaient bizarrement, dans celte conversation unique, à des subtilités étranges, à des réalismcs indicibles, à de médiocres calembourgs et à de méchants jeux de mots. L'ensemble était des plus singuliers. On subissait en silence les médiocrités, mais on se pâmait devant les traits sublimes, et l'on avait lieu de se pâmer souvent. Le soir, nous le reconduisions dans sa chère île Saint-Louis, et je nous vois encore longeant ces quais déserts et contemplant le glorieux chevet de Notre-Dame, empourpré par les teintes rouges du soleil couchant. Et Brucker nous expliquait alors quelque passage difficile de l'Evangile, et il mettait en lumière quelques-unes de ces beautés mystérieuses du Livre saint ; et nous rentrions dans nos chambres d'étudiants plus affermis dans notre foi, plus joyeux, meilleurs. Celte parole qui a évangélisé tant de pauvres n'a pas converti que des ouvriers. Les quelques convives qui s'asseyaient tous les jours aux banquets de cette intelligence ont seuls connu, sous le causeur éblouissant, le métaphysicien profond. Je n'entends pas dire néanmoins que Brucker ait toujours été un philosophe sûr : il y avait chez lui trop de fougue et trop de pente vers le paradoxe. Disons tout : il était trop poëte.

Il avait pour l'iniagc un amour dont rien ne put jamais éteindre les ardeurs, et s'attachait à recouvrir des plus riches couleurs les conclusions les plus rigoureuses do la philosophie la plus sèche, (c Je suis la Métaphysique illustrée, » disait-il un jour avec ce bonheur d'expression dont il éîait si coutumier. Il s'était donné la tâche de commenter tout TEvangile, et s'était dit avec raison que sa vie tout entière ne pourrait sulTire à un si noble et si redoutable labeur. Nous venons de lire, avec respect et étonnement, une partie de ce Commentaire, qui est demeuré jusqu'ici et qui, sans doute, demeurera toujours inédit. On y trouve des trésors de méditation et de pensée, mais on ne les y trouve point sans se donner quelque peine. Un jour de flânerie, — car notre philosophe n'était pas sans flâner, et comme l'a si bien dit le plus grand écrivain de ce temps-ci, c'était « le chevalier errant du bon sens chrétien sur le pavé de Paris «, — il était arrivé que Brucker avait fait la connaissance de ce grand et original esprit qui s'appelait Delsarto. Il s'était suspendu tout enlier à l'enseignement de cet étonnant professeur d'esthétique, et même était resté, pour mieux l'entendre, un an tout enlier sans parler. Un an tout entier ! Brucker ! C'est de la légende. Bref, il s'était pénétré de la philosophie de Delsarte, et se l'était merveilleusement identifiée. Or, ce système, qui n'était pas sans beauté, prend la Trinité pour point de départ et réduit

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toutes les vérités à des termes ou à des propositions qui vont trois par trois, ou neuf par neuf. C'est ainsi que la famille, — Père, Mère et Enfant, — est ici-bas la réverbération très-exacte de la Trinité delà-haut; c'est ainsi, mais dans un sens moins rigoureux, que les trois conditions vitales pour l'existence des individus et des nations sont la Santé, l'Intelligence et le Cœur, etc., etc. Tel est le système que Brucker a appliqué à tout son commentaire, et l'œuvre devient par là d'une lecture véritablement diOicile et compliquée. Mais que de beautés vives et inattendues ! Brucker ne s'interdit pas d'écrire parfois en vers, et il en a frappé qui mériteraient d'être gravés dans toutes les mémoires chrétiennes.

J'ai hâte d'en finir avec le causeur, avec le philosophe, avec le poëte, et d'en revenir à Toraleur, pour le contempler do plus près et l'écouter plus longtemps. Il m'a été donné d'entendre plusieurs discours de Brucker, et je ne saurais jamais les oublier. N'en déplaise à ceux qui craignent « rcnvahissement du sanctuaire par les laïques, )) Brucker parlait surtout dans les églises. Il n'a jamais songé à envahir la chaire où un

laïque ne pourrait en elîet monter sans sacrilège ; mais d'excellents prêtres et qui aimaient profondément les âmes, lui avaient cédé « le banc d'œuvre » comme un royaume où sa parole conquit rapidement l'indépendance et Tempire. Je n'ai jamais bien compris pourquoi le laïque, qui est un membre vivant de l'Eglise de Jésus-Christ , n'aurait pas le droit d'évangéliser ses frères, avec la permission et sous le contrôle des évéques et des prêtres. Brucker, lui, n'hésita point, et les voûtes de Saint- Laurent ont gardé l'écho de cette parole hardje. Il fut, dans toute la force du mot, un orateur populaire, et certains auditeurs musqués ne lui eussent pas convenu. Le mot brutal ne l'effrayait pas, et il s'abaissait quelquefois jusqu'à certaine littérature cambronnienne dont les clubs ont tout particulièrement connu le parfum, fl procédait le plus souvent par récits ou par paraboles. Il « racontait des histoires » et, en quatre ou cinq mots incisifs, en tirait la moralité. Jamais il ne recula devant une affirmation catholique, et il n'était pas de ces catholiques prudents qui recommandent aux orateurs populaires « de ne pas trop parler du bon Dieu î) . Il en parlait sans cesse, il en parlait partout, et surtout de ce Jésus qui lui avait rendu Dieu visible. Je l'ai vu s'élever, devant un auditoire de cordonniers et de maçons, aux plus hautes théories de la métaphysique. Des académiciens ne l'eussent peut-être pas aussi bien compris, et l'on s'aperçut

que ces pauvres gens ont vraiment le sens de la grandeur. Il est vrai qu'à ce point de vue, Brucker n'a pas fait école; mais il nous a du moins laissé un noble exemple. Il nous a appris à respecter l'entendement de nos auditeurs populaires et à leur parler un grand langage. Ressemblons-lui par ce côté. N'imitons pas les brutalités de sa parole, mais les élans de sa pensée. Après l'Œuvre de Saint- François-Xavier, qui a été l'occasion de tant d'incomparables discours de notre Brucker, nous avons aujourd'hui cette CEuvre féconde des Cercles catholiques d'ouvriers, qui aurait tant besoin d'orateurs théologiens et poètes. Dieu nous enverra des Brucker, si nous les lui demandons avec instance.

Il est temps, cependant, de laisser la parole à celui dont nous essayons de tracer ici le portrait. Nous allons, d'après nos souvenirs et ceux de nos amis, reconstruire deux ou trois discours de Raymond Brucker. Hélas ! hélas ! rien ne sera plus froid, plus décoloré, plus muet, plus mort que cette reproduction d'une parole si chaude, si ensoleillée, si sonore et si vivante. Avez-vous vu de ces photographies, faites il y a trente ans, et qu'on retrouve un jour au fond de quelque vieille malle, couvertes de poussière ou chargées d'humidité ? C'est jaune, c'est incolore, c'est sépulcral, et pourtant ce fut jadis le reflet vivant d'un être vivant. Telles seront nos misérables analyses; telle sera, tout d'abord.

l'esquisse de ce beau discours que l'on pourrait intituler « le Genre humain «, et que Brucker a longuement médité avant de le parler à Saint- Laurent :

En ce temps-là, Messieurs, le Genre liumain tout entier (celui qui a été, celui qui est, celui qui sera) se réunit en une grande plaine. Et il y convoqua tous les Philosophes présents, passés et à venir.

Et le Genre humain parla ainsi aux Philosophes : « J'ai » lu tous vos ouvrages. Oui, tous. Et je dois dire que je » m'y suis effroyablement ennuyé. J'en bâille encore. »

Le Genre humain bâillait en effet, et rien n'était plus terrible à entendre que ce bâillement de genre humain.

Il reprit en ces termes -. « J'ai donc lu tous vos, » ouvrages, afln de pouvoir répondre à cette grande

> question qui me tient en fièvre et en angoisse : Qu'est- » ce que la Vérité?

» Et, après les avoir lus et relus, je me suis trouvé en

> de lugubres et épouvantables ténèbres. J'en savais bien

> moins qu'avant.

f> Je vous ai donc convoqués pour vous poser de nou- » veau le grand problème qui m'agite et pour vous » adresser trois demandes. Veuillez, si vous le pouvez,

> m'écouter en silence. »

Les Philosophes écoutèrent, et le Genre humain leur dit : « Je veux tout d'abord j'ai bien le droit de vouloir, je » suppose), je veux un livre, un petit livre, de dix ou

> vingt pages, qui contienne toute la vérité sous une

> forme très-élémentaire et tout-à-fait transparente ; un » petit livre qui puisse se mettre en poche et ne coûte » que dix centimes ; un petit livre qui soit également à » la portée du penseur, du poète, et aussi de ces multi-

» tudes vulgaires qui vivent uniquement de la vie pra- » tique et matérielle. Tel est le Livre, telle est la Leçon ■> que je veux. »

Les Philosophes se regardèrent avec stupeur, et se dirent d'un commun accord : « Est-il bête, ce Genre » humain ! Ne s'imagine-t-il pas que nous possédons la ■* Vérité? Mais, si nous l'avions, ce ne serait certes pas à

> ce prix-là que nous la vendrions. »

Et plusieurs d'entre eux commencèrent à s'effacer et à disparaître .

Le Genre humain, sans les voir, continua en ces termes > « Non - seulement je veux que vous me donniez la >.^ Théorie ; mais je prétends que vous m'offriez l'Exemple.

^ Non-seulement je veux un petit livre populaire, qui » contienne toute la Vérité en dix pages et qui la vul-< » garise universellement dans le temps et universellement

> dans l'espace, mais je veux qu'il vienne un jour quel-J » qu'un pour m'offrir l'exemple de toutes les vertus qui » sont enseignées dans ce petit livre.

> Et je veux que cet exemple puisse être aisément » imité par l'Homme, par la Femme et par l'Enfant, par » ces trois membres augustes de la Trinité humaine.

» Pouvez-vous me donner le Livre? Pouvez-vous me

> donner l'exemple? »

Les trois quarts des philosophes avaient déjà disparu. Et le Genre humain, qui s'en aperçut, commença à être triste dans son cœur.

* Ce n'est pas tout, dit-il encore. Non-seulement il mo » faut une Leçon ; non -seulement il me faut un Exemple

> immortels; mais j'ai encore besoin d'une immortelle » Institution qui réponde tout à la fois à ces trois idées : » Science, Richesse et Dévoûment;

» Une Institution qui s'appuie sur la Science, qui mette

y> la Richesse à son service et qui ait- le Dévoûment pour » essence ;

v> Une institution qui garantisse et perpétue là Leçon et » l'Exemple, en les rendant éternellement vivants sous » mes yeux. »

Quand le Genre humain eut achevé ces mots, il jeta un regard sur les Philosophes ;

Epouvantés, tous s'étaient enfuis.

Alors le Genre humain, le pauvre Genre humain se mit à fondre en larmes. Un sanglot de Genre humain! !

Et il se roulait par terre, désespéré de ne pouvoir posséder la Vérité aimée, et de navoir ni la Leçon, ni l'Exemple, ni l'Institution.

Et comme il était ainsi perdu dans sa douleur, il aperçut soudain, en je ne sais quel coin, une espèce d'homme, vêtu d'une espèce de blouse^ qui portait sur ses épaules une espèce de poutre, un gros morceau de boi,s tout sanglant. Cette poutre était traversée d'un autre gros morceau de bois. Comme qui dirait une croix.

Et l'Homme avait ses beaux cheveux blonds tout couverts de sang. Le sang lui tombait sur les yeux. Le sang coulait à grosses gouttes sur tout son corps.

Et il regardait le pauvre Genre humain si doucement, si doucement, si doucement !

Puis " il s'avança : avec quelle lenteur . avec quelle majesté : Il marchait, portant le bois énorme. Et il dit d'une voix si tendre, si tendre ; ^<. Tu veux la Vérité? « Je te l'apporte.

» Tu veux un petit livre qui contienne en dix pages » toute la Vérité et qui soit compris de tous. Tiens ; » prends ce petit livre. »

Et, à la première page, le Genre humain lut : Catéchisme.

L'homme continua : « Tu m'as demandé non-seulement » une Leçon, mais un Exemple vivant. Tiens : regarde- » moi. Je suis ton Dieu qui s'est fait homme pour l"offrir » un type éternel et te conduire à la béatitude.

» Et enfin, tu m'as demandé une Institution. Tiens, » prends : voici l'Eglise. »

Et le Genre humain tomba à genoux et adora Jésus- Christ.

Il fallait entendre Brucker prononcer cet incomparable discours avec une sorte de brutalité fiévreuse; il fallait surtout lui entendre jeter à son auditoire cette parole, si simple et si profonde, qu'il plaçait sur les lèvres de Jésus-Christ : « Tiens, voici l'Eglise ! » On m'a dit que parfois il s'arrêtait à ce mot, sans avoir besoin de rien ajouter. Mais, de toute façon, l'effet était saisissant, et jamais le P. Lacordaire n'a laissé sous l'empire d'une aussi forte impression le public d'élite qui se pressait sous les voûtes de Notre-Dame. Cependant Brucker s'est élevé plus haut, et c'est le cas de rappeler ici son discours sur l'Ouvrier, qu'il prononça à Saint- Laurent, quelques dimanches après les journées de juin 1848. La seule idée de prononcer un tel discours, en un tel quartier et dans un tel moment, était une témérité que tous les modérés s'accordaient sans doute à condamner. Brucker comprit qu'il y a des heures où l'audace n'est qu'un des noms du devoir : il osa. Quand l'heure de la réunion fut venue, on vit l'église se remplir peu à peu d'auditeurs à la ligure et aux intentions obliques.

Il y avait là, visiblement, plus d'un combattant de la veille qui ne songeait pas à devenir un chrétien du lendemain. C'était un brouhaha de mauvais augure, mais qui ne pouvait troubler un vieux tribun comme Brucker. Il se leva, et, tout d'abord lança dans l'église cette phrase sonore, cette phrase à effet : « On ne rend pas justice à l'ouvrier. » Silence, étonnement, stupeur. Brucker, cependant, continue de plus belle, et entonne chaudement une sorte de cantique socialiste à l'honneur de l'ouvrier. Ses auditeurs n'y tiennent plus, et, oubliant de nouveau la majesté du lieu, éclatent en applaudissements frénétiques. Les prêtres qui accompagnaient Brucker étaient absolument consternés et tiraient en vain l'orateur par les pans de son habit. Mais, tout-à-coup, celui-ci change de ton, et, interrompant violemment ces affreux bravos dont les murs de l'église étaient scandalisés, il crie à ses admirateurs d'une voix de tonnerre : « N'applau- » dissez pas! Il n'y a vraiment qu'un ouvrier au » monde : c'est Dieu. Et vous ne lui rendez pas » justice. y>

Mais il semble que ce discours mérite tout entier d'être reproduit, et nous allons essayer de le faire . . .

On ne rend pas justice à l'ouvrier; on ne rend pas hommage à l'ouvrier; on ne respecte pas l'ouvrier. Quand on passe devant l'ouvrier, on ne s'incline pas

devant lui, on ne le salue pas, on ne daigne pas lui donner un regard, on le méprise, on l'insulte.

C'est une chose. Messieurs, qui me révolte jusque dans le plus profond de mon être, et je n'en puis être le témoin sans en être très-profondément indigné.

Non, non, on ne rend pas justice à l'ouvrier.

Et cependant, si je considère la seule église où je vous parle, tout y atteste à la fois le labeur et le génie de l'ouvrier.

N'est-ce pas l'ouvrier, en effet, qui, de sa main puissante et hardie, a élevé à plus de cent pieds dans les airs cette voûte admirable qui fait penser au ciel? N'est-ce pas lui qui a vaillamment entassé et cimenté ces pierres, pour en former ces piliers, ces colonnes, ces contreforts et ces murs dont la solidité est si parfaite et l'harmonie si admirable ?

N'est-ce pas l'ouvrier qui, de sa main habile et délicate, a fouillé et ciselé ces délicieux chapiteaux, où toutes les plantes ont retrouvé dans la pierre une seconde floraison et tous les animaux une seconde vie? N'est-ce pas lui qui a sculpté les candélabres de cet autel et ce tabernacle même où la majesté de Dieu est voilée ?

N'est-ce pas l'ouvrier qui a savamment construit ces orgues immenses dont nous entendions tout-à-l'heure la grande voix qui fait songer aux concerts de là-haut? N'est-ce pas lui qui a trempé, dans la vivacité des plus riches couleurs, ces belles vitres qui, le matin, apportent à vos yeux un jour. si adouci, et sont pour vos intelligences un Catéchisme en couleurs si facile à comprendre?

N'est-ce pas l'ouvrier qui a maçonné, charpenté, menuisé, tapissé, tissé, fondu, forgé toutes les parties et tous les ornements de cette église où j'ai l'honneur et la ^ joie de vous parler? N'est-ce pas lui, enfin, qui est l'au

leur, le véritable auteur de toutes ces merveilles et de tous ces chefs-d'œuvre ?

Et cependant on ne rend pas justice àlouvrier. Applaudissements prolongés.:

N'applaudissez pas. malheureux'

Sachez qu'il n'y a dans tout lunivers quun Ouvrier-.

Un ouvrier véritablement digne de ce nom ,

Un ouvrier qui a fait tous les autres ouvriers ;

Un ouvrier dont tous les autres ne font que copier servilement les œuvres ;

Et cet ou\Tier, c'est Dieu.

C'est lui qui, incomparable architecte, a. de sa main toute-puissante, élevé la voûte des cieux; c'est lui qui a groupé harmonieusement les nébuleuses dans l'espace immense; c'est lui qui a disposé dans 1 élher l'architecture de tous les mondes ; c'est lui, c'est cet ingénieur éternel qui a fait des chemins à tous les astres et qui leur ordonne de les suivre avec une régularité immortelle.

C'est lui qui, sculpteur incomparable, a ciselé les astres; c'est lui qui a taillé notre terre comme un merveilleux diamant: c'est lui qui, dans l'éternité de sa pensée et de son plan divin, a créé le modèle et arrêté la forme de tous les êtres vivants ; c'est lui qui, dans le bloc de notre chair, a sculpté le corps humain, cette statue si bien proportionnée, si belle, et qui regarde le ciel.

C'est lui qui, peintre incomparable, a jeté sur la terre la variété des couleurs ; c'est lui qui, avec son inépuisable palette, a peint lui-même toutes les fleurs, tous les animaux, et le ciel, et la mer, et l'œil humain.

C'est lui qui a maçonné, charpenté, menuisé, tapissé, tissé, fondu, forgé tous les mondes, et surtout notre terre.

, Et je dis qu'on ne rend pas justice à cet ouvrier, à l'Ouvrier.

Tout-à-l'heure, je vous ai vu entrer dans sa maison, le blasphème aux lèvres et le chapeau au front.

Tout-à-l'heure, vous êtes passés devant son tabernacle adorable, et vous ne l'avez pas salué.

Tout-à-l'heure, vous lui avez jeté Ge les ai entendues) des insultes avec des menaces.

C'est une chose, en vérité, qui m'a révolté jusque dans le plus profond de mon être,'et je n'ai pu en être le témoin sans en être très-profondément indigné.

Non, non, on ne rend pas justice àl'OuvRiER.

Le ton magistral de ce discours n'était pas ordinaire chez Brucker, et, le plus souvent, sa parole offrait je ne sais quel mélange de sourire et de gravité, de gouaillerie et de piété, de gauloiserie et de foi. Ce Brucker était un Voltaire à l'envers, et l'on voyait parfois l'ancien « endroit n. Il avait gardé certaines formes vollairiennes qu'il employait avec succès contre Voltaire lui-même. On eût pu lui demander un peu plus de vivacité dans son respect extérieur pour les choses saintes; mais le respect intime était réellement profond. Je me souviens encore de l'étrange homélie qu'il prononça un jour contre le système parlementaire, qui était, à vraiment parler, sa bète noire, et auquel il avait le tort de préférer la brutalité des coups d'Etat.

Un jour, Messieurs, le bon Dieu réunit le Corps-Législatif des Anges, et lui soumit le budget de la création :

< C'est donc, leur dit-il, que je voudrais créer le monde, » et il faut s'attendre à quelques dépenses. Et, tout

> d'abord, je voudrais donner sept couleurs à l'arc-en-ciel.» (Murmures à gauche ; bruit au centre.)

Un membre du centre-gauche demande la parole, et prouve qu'il sera plus raisonnable de ne donner à l'arcen-ciel qu'une seule couleur. — Adopté.

« Maintenant, dit Dieu, je désirerais créer la rose, et » pour qu'elle fût belle et agréable à voir, je lui voudrais

> donner cent feuilles. » (Protestations à gauche ; murmures au centre-, bruit à droite.)

Un membre du centre-droit fait remarquer qu'une ou deux feuilles suffiraient parfaitement à la beauté de la rose. — Son amendement est adopté.

Le bon Dieu alors propose son budget des cultes.

« Il me faut, dit-il, tant d'églises, tant d'évêques, tant de curés, tant de sacristains, etc., etc., etc. » (Tempête effroyable dans la salle des délibérations, clameurs et protestations universelles.) — Le budget des cultes est refusé.

Dieu alors s'indigna, fit un coup d'Etat et décréta la

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