‹ Vingt nouveaux portraitsChapitre 6 sur 11 · CRÉATION · texte numérisé non relu

CRÉATION

De tels mots abondent dans ses meilleurs discours, et il en est même plus d'un qu'il est vraiment difficile d'admirer sans réserve. Il a écrit quelque part ce beau vers dont il aurait bien dû faire son profit : « N'abusons pas des mots quand ils ont quelque ampleur. « Mais, encore un coup, il avait conservé quelque chose de son éducation première. Il n'avait pas en vain passé par le boulevard, elle boulevardier garde toujours un peu de

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son parfum. Bref, les saillies de Brucker ne rappellent pas précisément l'exquise politesse des cercles du dix-huitième siècle. Un jour, dans un des plus illustres salons de Paris, il dit au maître de la maison, qu'il voyait pour la première fois et dont les idées politiques ne lui semblaient pas assez originales: «Toi, lu n'es qu'un chardonneret.» Un autre jour, comme M. de Jouy exaltait devant lui les conquêtes de la science moderne, et en particulier les merveilleuses découvertes de la phrénologie, et comme il lui disait : « La dimension du crâne est un indice certain des proportions de l'intelligence, » Brucker, qui avait une tête énorme, prit son propre chapeau et renfonça vivement jusqu'au menton du respectable M. de Jouy : <( Monsieur, lui dit-il, vous avez parfaitement raison. » Je ne puis vraiment tout citer, et cependant, je voudrais pouvoir raconter cette séance d'un club de 1«48, où il revêtit de brutalité un admirable courage. Il était à la tribune, et venait de faire toute sa profession de foi devant quelques centaines de malheureux qui hurlaient. « Je vous connais, leur avait-il » crié. Vous faites les philosophes et n'êtes que des » révolutionnaires. Derrière vos doctrines, je vois j) vos appétits ; derrière votre philosophie, vos » passions ; derrière la hauteur de vos paroles, la » bassesse de vos instincts. » Il s'éleva alors une clameur formidable contre le téméraire orateur : on lui montrait le poing, on écumait contre lui, on

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lui lançait des défis, on lui proposait des cartels, on parlait de l'arracher violemment de cette tribune dont il déshonorait la majesté. « Son nom î son adresse ! » criait-on de toutes parts. Lui, cependant, tranquille, souriant, dégagé, hautain, avec ses lèvres demi-ouvertes et son œil narquois, semblait savourer ce spectacle et attendait le silence. Et quand le silence so fut fait, il prononça, du ton le plus lenl, le plus calme, le plus froid, ces paroles qu'il distillait avec une volupté pleine d'audace ; a Je m'appelle Raymond Brucker. Je » demeure rue Suger, N° 4, au fond de la cour, » au quatrième au-dessus de l'entre-sol, la porte à » gauche. Je n'ai pas de montagnards pour me dé- » fendre, comme votre Sobrier, et je me f. . . de )) vous.» Là-dessus, il descendit placidement de la tribune, traversa à pas lents celle foule d'enragés qui s'écarta pour lui faire place, et sortit de la salle sYec la majesté de Néron, dans Britannicus.

Mais, pour être heureux,' ses mots n'avaient pas toujours besoin d'être aussi réalistes. Il avait de l'esprit, dans le sens le plus français de ce terme dont a tant abusé, a Te voilà donc Jésuite, lui » disait un ami. — Flatteur ! répondait Brucker. » — Quant à moi, disait l'autre, j'aurais peur de » m'abêtir. — Ya, mon ami, le plus fort est fait î n De la plupart des réformateurs modernes, il disait : « Ce sont des poules aux œufs d'or, qui ne pondent 5) jamais. » Aux médiocres traducteurs de l'Evan-

gile, il décochait ce trait aigu : « Ils placent des » éleignoirs sur TEvangile pour nous débiter leurs » rats-de-cave. » Il caractérisait d'un mot ces rationalistes douceâtres qui nous concèdent Dieu : <( Ils n'accordent le mot que pour souffler la chose. » Mais il s"amusait tout particulièrement à relever les inconséquences des ennemis de l'Eglise, et à leur mettre leur propre langage sur les lèvres : « Une vierge qui enfante ? allons donc ! La généy> ration spontanée ! à la bonne heure. — A bas » les Capucins : ils puent. — A bas les évoques : » ils sont musqués. » Les partisans de la matière éternelle le faisaient rire d'un rire inextinguible, et il ne pouvait, sans éclater, se figurer l'homme sortant tout seul de la terre : « C'est la maison en- » gendrant son propriétaire. ^) Mais Brucker ne s'en tenait pas à ces pointes, et j'ai recueilli un certain nombre de ses pensées qui pourraient aisément former tout un charmant volume. Ecoutez plutôt : (c Je ne m'explique Dieu qu'en voyant » Jésus-Christ. — Les quatre évangélistes, ce sont » les quatre épreuves d'une même gravure. — Si » l'homme faisait son Paradis, il n'y admettrait pas » Dieu. — Si vous désirez vraiment ce qui vous » manque, vous y croyez. — L'Artiste s'est donné » pour sauver son ouvrage. — Il y a des dévoue- » ments égarés qui se changent en révolutions. — » Le chaos de l'histoire antique est rempli de » pierres d'attente. —L'infanticide est dans le sang

)) de l'homme tombé. — J'ai des ailes d'oiseau, dès » que l'on nomme Dieu. » La beauté de la forme relève ici la beauté de la pensée, et Brucker, qui n'a jamais pu écrire toute une page vraiment parfaite, a des phrases d'une soudaine et étonnante perfection. Lisez plutôt ce qu'il a dit de l'Immaculée Conception : « Si, comme l'histoire le dé- » montre, la longévité des empires est propor- » tionnée à la pureté des femmes, le fondateur » des Royaumes de l'infini devait naître d'une » vierge immaculée. » En décrivant le ciel, il parle ailleurs « de la transparence des cœurs dans les » relations éternelles de Tinlini. » Et, pour exprimer comment le plan divin a été restauré par Fincarnation du Verbe, il dit, avec une fière et magnifique concision : « Dieu met sa main dans la » balance, et l'équilibre est rétabli. »

Jésus-Christ, d'ailleurs, a été le résumé de toute cette existence noble et cachée. Il en a été l'amour, le parfum et la vie. Brucker pleurait rien qu'à prononcer ce nom, et ce n'est pas en vain qu'il écrivait comme épigraphe, en tête de son grand travail sur l'Evangile, ces admirables paroles : « Dieu est lemot du mystère du monde. Jésus-Christ » est le mot du mystère de Dieu. >> Bossuet n'aurait pas mieux dit.

Je sais que les défauts les plus graves et les moins réprimés viennent compromettre tant de beautés vraies et puissantes. Je sais que Brucker n'est qu'un

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bohème de génie. Il est inégal, il est fantasque, il est obscur. En d'autres termes, il n'est pas équilibré, et c'est pourquoi j'avais tort de prononcer tout à l'heure ce mot excessif : le génie. Il aurait fallu que Dieu, comme il le disait lui-même, mît sa main dans la balance de ses facultés, pour en rétablir l'équilibre. Le génie, c'est l'équilibre sur les hauteurs de la pensée. Faute de ce don précieux, Brucker n'a pas franchi les limites fatales qui séparent un grand talent du Génie initiateur et fécond. Ses balbutiements admirables valent mieux, sans doute, que la plupart de nos paroles, lesquelles sont médiocres et superficielles. Mais il lui a manqué la souveraine clarté dans l'idée et la souveraine puissance dans le style. « Restera-t-il rien de moi ? » disait-il avec quelque tristesse.

Mais il ajoutait parfois, avec une légitime fierté : « Je resterai tout entier. Aucune de mes paroles » n'aura été perdue, et ce sont autant de germes ») invisibles qui fermentent sous le sol, dont j'en- )> tends le petit bruit dans la terre et qui donneront » quelque jour une belle et riche moisson. »

Brucker, en effet, a été un semeur d'idées. Comme une poudre impalpable, comme un invisible pollen, elles se sont répandues dans tout le monde catholique et y ont produit une germination merveilleuse, en attendant les ileurs et les fruits.

Cependant il est mort dans la tristesse et l'abandon. Celui qui avait été Torateur attitré de tant d'CEuvres de charité, celui qui avait consumé dans ce rude labeur sa voix, ses forces et la vie même de son intelligence, ce Démosthène qu'on se disputait si fiévreusement, cet apôtre qui ne sutfisail pas à tant d'apostolats, ce dompteur d'auditoires rebelles, cet homme à la parole de feu, et qui avait remporté autant de triomphes qu'il avait prononcé de discours, il a été soudain mis de côté, délaissé, oublié. Et cette aventure lui est arrivée le jour où il a été tout-à-fait à bout de forces et absolument épuisé. Tel est ce phénomène attristant que je me permettrai d'appeler « l'Ingratitude des Œuvres ». Ce n'est pas la première fois que j'y assiste.

On donne son temps, on donne sa vie, on donne son âme. On est recherché, fêté, choyé. C'est charmant, c'est admirable. Mais, un jour, survient quelque maladie qui vous couche sur le flanc. En une demi-minute l'oubli s'épaissit autour de vous, et vous n'êtes plus rien. Oh! l'ingratitude des Œuvres.

On in*a fait observer que c'était providentiel et que, dès que nous ne sommes plus bons au service de Dieu, on fait bien de nous abandonner. Est-ce que les Hindous se préoccupent de ceux qu'écrase le char de Jaggernath?

Je persiste à penser qu'il vaudrait mieux être plus reconnaissant, et je trouve que le pauvre Brucker est mort bien seul. . . pendant quinze ans. Quant à moi, comme dit Jasmin, « je ne trouve aujourd'hui que son tombeau. Je le couvre de fleurs. »

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