‹ Vingt-sept ans d'histoire des études orientales;Chapitre 22 sur 112 · XL NOTICE SUR JULES MOHL · texte numérisé non relu

XL NOTICE SUR JULES MOHL

secrétaire, et jamais on n*y a mis la parfaite proportion qu'il savait observer dans le plan général de ses revues. Trop complets, ces rapports dégénèrent en simples catalogues; trop minutieux et trop critiques, ils tournent en articles spéciaux sur quelques publications importantes. Il y a eu des rapports publiés par les successeurs de Mohl au poste de secrétaire de la Société Asiatique. Ils sont écrits sans doute en français plus classique et contiennent d'excellents matériaux: mais ils sont devenus, d'année en année, moins compréhensifs et sont à présent restreints à l'examen du travail accompli chaque année par les seuls orientalistes de France.

Une difBculté plus grande encore, c'était de maintenir jusqu'au bout ce rôle de juge impartial que Mohl a pris et gardé dans ses rapports, du premier au dernier. De luimême, peu de chose, presque rien. Ce n'est que par hasard que nous apprenons toute la part personnelle qu'il a eue dans plusieurs des plus grandes entreprises patronnées par le gouvernement. Dans certains cas il s.emble pousser vraiment trop loin cette modestie. Les Français, on le sait, sont très susceptibles sur ce point : « Le moi est haïssable. » Pourtant il y a un moment où le bon goût risque de toucher à l'affectation. En parlant de son édition dnShah Namehy il aurait été plus naturel et plus simple, même en français, de dire : c II vient de paraître un nouveau volume de mon édition du Shah Namehy > que de dire, parlant à des amis : « Un membre de votre Société vient d'achever.un nouveau volume du Shah Nameh, » Toutefois, en sa qualité d'étranger écrivant en français, il

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se sentait probablement tenu d'observer l'étiquette avec plus de soin qu'un Français même, et s'il se trompait, c'était en tout cas du bon côté.

Hais ce qui lui fait encore plus d'honneur, c'est la ré* serve avec laquelle il parle de ses amis intimes. Mohl n'aurait pas été le savant qu'il était, s'il n'avait eu de vives sympathies pour le^ savants et de vives antipathies pour ' les prétendus savants, de France ou d'ailleurs. Mais il fallait une oreille bien délicate pour rien saisir de ces sentiments pei^onnels dans ses rapports officiels. Quand il prend la parole au nom de la Société, il parle avec la pleine conscience de sa responsabilité : il sent que l'honneur de la Société est confié à sa garde.' Il n'abuse jamais de la charge qui lui est confiée ; jamais il ne prend avantage de sa position.

En relisant ses rapports de 1840 à 1867, nous ne rencontrons guère une seule ligne qu'il voulût effacer sMl révenait, quoique le temps ait dissipé bien des espérances et désenchanté de bien des rêves. Sans doute il en est beaucoup que Mohl désappointait par son silence ou par la mesure dans l'éloge. Il s'est fait, croyons-nous, plus d'ennemis que d'amis par cet incorruptible exercice de ses fonctions: mais il garda, toute sa vie durant, en dépit de maints désappointements, une foi inébranlable dans la vérité.

Il est beau de voir le témoignage unanime rendu à l'intégrité de Mohl par ses collègues de l'Institut. Sa position à Paris n'était pas facile: il avait sans doute de vieiu

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et fidèles amis; mais il avait aussi, et pouvait-il en être autrement, des envieux. Il avait raffection de quelquesuns, la sympathie de beaucoup, le respect de tous, même de ceux qui n'avaient pour lui ni affection, ni sympathie. Des esprits élevés, tels que Maury, Renan, Régnier et d'autres encore, pouvaient dire en toute vérité, quMls avaient oublié que Mohl n^était pas Français. Dans son * dernier adieu, Alfred Maury s'écriait: < Adieu, Jules Hohl ; nous te saluons à ta demeure dernière, non seulement comme un confrère, mais comme un compatriote. La science, du reste, n'a pas de nationalité, ou, pour mieux dire, elle est de toutes les nationalités; elle travaille à les rapprodier, & les unir, et cette conciliation nous aimions à Ia rencontrer en toi. i»

Mais Ton ne peut guère attendre la même hauteur de pensée et de sentiment chez des esprits moins élevés, et encore moins chez ceux dont Mohl avait à contrecarrer les prétentions. Quoique Mohl ait été, à ce qu'il semble, un hôte bienvenu à plusieurs cours, il n'avait jamais appris à être un courtisan. La vie, à ses yeux, n'avait plus de valeur, si elle demandait un sacrifice à la vérité. Tous ses amis reconnaissent en lui une certaine brusquerie, dont il ne put jamais se défaire et que plus d'un attribuait charitablement à son sang allemand. M. Barbier de Meynard dit en parlant de lui: « L'amour du vrai, l'horreur du charlatanisme et deTintrigue donnaient à son abord ce je ne sais quoi de réservé et de brusque qui ne permettait pas d'apprécier du premier coup d' œil tout ce qu'il y avait en lui de bonté naturelle et de chaleureuse sympathie, i»

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Hait cette bnuqnerie n'était pas un simple trait de caractère national : elle avait une source plus profonde, le sentiment du caractère sacré de la science. Le profanum vulgus ne le lui pardonna jamais.

M. Labouiaye dit de lui avec une vérité parfaite : c Mohl avait au plus haut degré le sentiment de la responsabilité qui pesait sur nous; pour lui, la science était une religion, et il voulait écarter du temple tousles proiSemes. »

M. Renan parie dans les termes les plus forts de Tin- Ouence que Mohl exerçait dans toutes les élections, à l'Institut, au Collège de France et ailleurs, pour cette seule raison qu'on savait que pour lui la science était sacrée et que jamais ses sentiments personnels ne domineitiient son vote: c Le grand titre de M. Mohl à la reconnaissance des savants est avant tout, ajoute-t-il, l'influence qu'il a exercée. Il sut présider à nos études avec une solidité de jugement et un esprit philosophique qui, seuls, peuvent donner de la valeur & des travaux épars et sans lien apparent. Sa direction a été aussi efficace qu'éclairée. M. Mohl était pour nous tous une des raisons que nous avions de vivre et de bien fkire. »

Comme cela est juste ! N'est-ce pas de ces hommes qu'il est vrai de dire qu'ils nous font vivre et bien faire! 11$^ nous gardent du penchant à faire des concessions, à prendre, comme on dit, la vie facilement, à nous acheter <les amis au prix de louanges imméritées. C'est une chose qui fait vraiment honneur au caractère français que les

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