XUV NOTICE SUR JULES MOHL
amis de Mohl lui aient permis d'occuper cette position indépendante toute sa vie, qu'ils aient cédé à son influence silencieuse et qu'ils ne se soient jamais offensés de ses critiques. Il y en avait sans doute parfois qui, contrariés par Mohl, à défaut d'autre argument, murmuraient: < Ah, cet Allemand! » mais cela estdans la nature humaine. Les Français ne seraient pas Français, les Anglais ne seraient pas Anglais, les Allemands ne seraient pas Allemands s'ils ne pensaient que, sur tel ou tel point, ils sont meilleurs juges que tout autre. Il y avait sans doute à Paris aussi des dit minorum gentinm qui haussaient les épaulesquand paraissait le rapport annuel et trouvaient dur que la censure des études orientales en France fût tombée aux mains de cet étranger. Mais en relisant à présent ces rapports, après tant d'années, et en les comparant aux rapports ou aux adresses présidentielles d'autres sociétés savantes, nous serons mieux en état de comprendre rinfluence qu'ils exerçaient grâce à leur hauteur morale et critique. Nulle part on ne trouve, comme dans certains comptes rendus, la trace de notesfournies par les personnes intéressées et discrètement couvertes du nom honoré d'un président ou d'un secrétaire. Nulle part on ne voit Mohl céder à la tentation de dire en passant un mot aimable d'un ami ou un mot désagréable d'un adversaire. C'est parce que chacun sentait que le secrétaire de la Société Asiatique était un homme d'honneur, jaloux du bon renom de la Société et encore plus de l'honneur de la science, que le monde savant tout entier écoutait ses rapports et acceptait ses jugements. Quand nous parcourons la longue liste des rapports de Mohl sans rencontrer une
NOTICE SDR JULES MOUL. XLV
seule ligne qui soit dictée par les sympathies ou les antipathies personnelles de Técrivain, un seul mot d*éloge ou de blâme qui ait jamais pu faire regretter aux membres de la Société Asiatique d'avoir remis le dépôt de leur honneuir aux mains d'un Français d'adoption, nous cornprenons mieux ce que M. Renan entendait en disant de MoU : c II était une des raisons que nous avions de vivre et de bien faire » .
&Iais ce serait emporter de Mohl line fausse idée que de Devoir en lui que le censeur rigoureux. Avec les amis dans riotimité il était charmant de bonté et d'humour, bien que dans les dernières années de sa vie un voile de tristesse ait souvent couvert le regard de ses yeux vifs et perçants. Mohl parlait trois langues, l'allemand, le français et l'anglais, et l'on aurait pu dire de lui, comme d'Ennius, qu'il avait trois cœurs, ou plutôt qu'il avait un large cœur, assez large pour aimer tout ce qu'il y avait de bon et de noble dans le caractère allemand, dans le caractère français et dans le caractère anglais, et assez fort pour dédaigner tout ce qu'il y a de mauvais et de petit dans ces trois caractères. Il était Allemand par nature. Français par goût, Anglais par sa plus chère affection, et il avait de vrais amis dans chacun des trois pays. Il avait appris en particulier par sa propre expérience combien le caractère français et le caractère allemand peuvent se compléter l'un l'autre dans leur fort et leur faible, et toute sa vie durant il rêva un avenir où les deux peuples sauraient se mieux comprendre et apprécier réciproquement, et où ils oublieraient leur rivalité militaire pour travailler ensemble aux grandes