BES
Messieurs,
L'année qui vient de s'écouler n'a été marquée, pour la Société asiatique, par aucun événement particulier, mais elle n'en a pas été moins heureuse, parce qu'elle a amené un accroissement lent, mais constant de vos ressources, de vos relations et de vos travaux; ce qui est le signe le plus vrai delà vie et le présage le plus certain de la durée d'une société. Votre Journal a continué à paraître régulièrement et a été le dépôt de nombreux travaux. L'aflluence des mémoires que votre Commission du Journal a reçus a été plus grande qu'à l'ordinaire, el telle qu'il sera bientôt nécessaire d'augmenter le cadre de vos publications périodiques, pour qu'elles suffisent à l'activité des Membres de la Société. Il nous faudrait pour cela publier, par an, trois volumes du Journal et un volume de la collection des Mémoires, et quoique les ressources de la Société ne le permettent pas encore, nous pouvons espérer d'y parvenir dans quelque temps.
Le Conseil aurait désiré mettre sous vos yeux les premières feuilles du Voyage de Schulz; mais le temps nous a manqué. Vous verrez, au reste, par le compte qui va vous être rendu de rétat de vos fmances, que l'impression trop longtemps différée de cet ouvrage ne souffrira plus de délai. Les frais considérables qu'avait occasionnés l'impression de la Chronique de Kachmir et de la Géographie d'Aboulféda sont couverts à l'aide du secours que H. Villemain, ministre de l'instruction publique, a bien voulu nous accorder, et les ressources de l'année courante nous permettront de mettre sous presse le Voyage de Schulz.
La Société a fait pendant l'année quelques pertes sensibles, surtout parmi les membres étrangers. M. Jean Borthwick Gilchrist est mort à Paris, le 8 janvier. Il naquit en Ecosse dans l'année 1759, passa une partie de sa jeunesse dans les Indes occidentales, étudia plus tard la médecine, s'embarqua en qualité de chirurgien de vaisseau pour Bombay, y passa au service de la Compagnie des Indes, et fut transféré à Calcutta. Il s'appliqua à l'étude de Thindoustani, qu'il apprit avec une rare perfection, en vivant pendant quelques années dans une famille musulmane. Son esprit systématique lui fit concevoir l'idée de faire une langue de ce dialecte, qui avait acquis à Dehli et à Lucknow une grande élégance, comme langue de conversation et de poésie, mais qui, dans le reste de l'Inde, flottait dans un état de lingua franca^ entre le persan et les dialectes provinciaux des Hindous. Il fixa la grammaire, hindoustanie, publia un fort bon diclionn^re et traduisit un certain nombre de livres anglais dans cette langue, pour fournir aux étudiants des ouvrages en prose, dont la littérature hindoustanie manquait presque entièrement. Il rendit de cette manière à la Compagnie des Indes un service signalé, en donnant une langue commune à son armée, et à ses officiers les moyens de l'étudier. Lord Wellesley le nomma professeur au collège Fort William, où il forma un grand nombre d'élèves; il se retira ensuite à Edimbourg, où il établit une
ANRtS 184<M84i. 3
banque; plus tard, il se rendit à Londres pour y reprendre Penseignemeiit de Thiodoustani, et, enfin, il vint en France où il s*oecupay jusqu'à sa mort, de sa théorie favorite d*une laogue unÎTerselle. Il avait un esprit remarquable plutôt par son activité que par sa justesse, et un caractère ardent qui, malgré un grand fonds de bienveillance, Ta jeté toute sa vie dans des querelles littéraires et politiques sans fin.
Un autre membre trèshremarquable que la Société a perdu, fst monseigneur Jean-Louis Taberd, évèque d*IsauropoHs, vicaire apostolique de la Cochinchine. Né à Saint-Étienne eu 1795, il prit les ordres en 1818, et partit, deux ans après, en qualité de missionnaire, pour la Cochinchine, où il arriva ^Q 1821, au moment où la position des missions françaises dansce pays commençaità devenir difficile. Le is^rand évéque d'Âdran, qui avait exercé en Cochinchine un pouvoir presque roval, venait de mourir, et la réaction que le parti anti-français f t anti-chrétien méditait depuis longtemps ne tarda pas à éclater; elle a duré depuis ce moment jusqu'aujourd'hui, avec une fureur toujours croissante. Au milieu de ces circonstances iiifficiles, IL Taberd fut nommé supérieur de la mission en 18i3, et, en 1827, évèque d'Isauropolis et vicaire apostolique de la Cochinchine. Il fut obligé de se rendre à Siam pour se feire consacrer, parce que la persécution avait dispersé les jÎTéqnes de la Cochinchine; mais le roi Minh-Menh, ayant mis !adanl son absence sa tète à prix, lempécha ainsi de renirdans son diocèse. Il se retira à Poulo-Pinang, où il fonda collège catholique destiné aux missions de Flnde trans-gan- ^tique, et passa de là à Calcutta, pour faire imprimer le Diemnaire cochinchinois, fruit des travaux accumulés d'une ^ngue suite de missionnaires et complété par lui-même. La inérosité du gouverneur général de Tlnde et celle des mismnaires protestants de Serampour lui donnèrent les ^yens d'achever cette grande entreprise. Il fut nommé, peu temps après, vicaire apostolique du Bengale; mais il ne it exercer ses nouvelles fonctions, étant mort, le 31 juillet
4 VIxNGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
1840, presque subitement et avant d'avoir, reçu sa nomination définitive.
L'année dont les travaux nous occupent n'a pas été très-favorable aux études orientales, surtout en Asie, où la guerre > paralysé bien des entreprises. Cet état de choses tournera plus tard au profit des lettres orientales en Europe, parce que l'importance politique toujours croissante de l'Asie doit naturellement appeler sur elle l'attention sérieuse des peuples européens; mais, pour le moment, le mouvement littéraire s'est arrêté dans le petit nombre de points, en Orient, où il s'était développé; les presses de Constantinople, de Téhéran, du Caire et de Canton paraissent n'avoir produit rien de remarquable; et celles de l'Inde, quoiqu'elles ne se soient pas arrêtées, ont été moins actives qu'à l'ordinaire.
Les sociétés asiatiques ont partout continué leurs efforts
pour répandre les nouvelles découvertes faites dans les lan«
gués et dans l'histoire de TOrient. M. Torrens s'est chargé de
la publication du Journal de la Société de Calcutta, et conti^
nue avec un grand dévouement l'œuvre de M. Prinsep ; la Soi
ciété de Madras publie son journal avec régularité ; le Journal
oriental allemand commence une nouvelle série, et l'excellenl
Journal de la Société de géographie de Londres devient de plus
en plus un puissant auxiliaire des recueils spécialement destinés
à l'Orient. Le nombre de ces recueils s'est accru des Orienta'
HUy publiés par MM. Juynboll, Roorda et Weijers. Le premiei
volume de cette collection a paru à Amsterdam; elle est des
tinée à être l'organe de la belle école de Leyde, qui porti
dans ses études asiatiques le même esprit d'érudition et Ai
recherche consciencieuse qui a distingué pendant si long
temps la philologie classique des Hollandais. Les Orien
talia n'excluent aucune partie des études sur l'Asie ; mais ili
sont destinés plus spécialement à ce qui touche les langue
et les littératures sémitiques. Le premier volume renferme ui
mémoire posthume de Hamaker sur les noms collectifs che
ANNÉE 184(V-18il. 5
les Arabes, un poëme inédit de Molenabbi, publié et traduit l»r M. Juynbolly et une continuation du catalogue des manuscrits orientaux de la bibliothèque de Leyde, par M. Weijers. Je devrais peut-être encore citer comme un nouveau journal ;uiatique celui que la Compagnie de Jésus publie à Lyon sous le titre de Lettres du Maduréy et dont jusqu'à présent six cahiers ont paru^ Il se compose des lettres des missionnaires de cet ordre dans le midi cie Tlnde; son principal but est de rendre compte de l'état de cette mission, mais il contient une foule de détails sur les mœurs des Hindous, et trouverait certainement sa place dans les bibliothèques des savants, si la Compagnie voulait periçettre qu'il fût mis en vente.
Il s'est formé, pendant Tannée, deux nouvelles Sociétés asiatiques : l'une, à Paris, la Société omnto/e, dont le but est principalement de publier les monuments d*art des peuples de l'Asie; lautre, à Londres, c'est la Société pour la publication des textes orientaux ^ dont le plan vous a été communiqué Tannée dernière. Elle est maintenant définitivement constituée et a commencé ses travaux ; elle forme le complément nécessaire du Comité des traductions, et il faut espérer qu elle obtiendra la faveur dont elle a besoin pour Texécutien de sa grande et difficile tâche. Elle n*a aucune chance de devenir populaire, mais elle mérite d'autant plus Tappui et Taide des savants et des établissements publics. On ne peut assez répéter que la publication des manuscrits orientaux les plus importants est le plus grand et le plus pressant besoin de nos études. Ce n'est que quand le travail critique des savants aura passé sur les chefs-d'œuvre de chaque littérature, quand l'impression aura rendu facile Tusage matériel des livres et aura prévenu l'immense perte de temps que la lecture des manuscrits occasionne, quand elle aura répandu dans tous les coins de l'Europe les matériaux qu'il faut chercher aujourd'hui dans quelques dépôts de manuscrits; ce n'est qu'a-
1 Lettres des nouvdUi nUtsions du Maduré. Lyon, iS40, io-i*. Vol. I €tn, i. (Uthographié.)
6 VIMGT-SKPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTDDES ORIENTALES.
lors que l'intelligence européenne pourra pénétrer réellement dans rOrient, dégager la vérité historique de l'épaisse couche de fables et de contradictions qui la couvrent et reconstruire riiistoire du genre humain. Ce but est encore loin de nous, mais le chemin est clairement tracé, et nous y faisons chaque année un progrès, minime, si nous le comparons à ce qui reste à faire, mais considérable si on le compare avec ce qui se faisait autrefois.
Le nombre des catalogues de manuscrits orientaux qui se publient ou se préparent dans les bibliothèques de l'Europe^ peut être regardé comme un indice très-beureux de cette tendance. La bibliothèque Bodlélenne, à Oxford, a terminé, il y a peu de temps, la publication de son catalogue, commencé, il y a cinquante ans, par Uri, achevé par Nicoll et publié par M. Pusey^ C'est un grand et beau travail, parfaîtement digne de la célèbre bibliothèque qu'il est destiné à faire connaître. M. Prinsep, peu de temps avant sa mort, a fait imprimer, en deux volumes, le catalogue des manuscrits de la bibHothèque de la Société asiatique de Calcutta. H. Fleischer, à qui nous devions déjà le catalogue des manuscrits orientaux de Dresde, vient de publier celui de la bibliothèque de Leipzig '. M. Brosset a publié, à Saint-Pétersbourg, le catalogue de la bibliothèque arménienne d'Edchmiadzin ^. II y a longtemps que ceux qui s'intéressent à cette littérature regrettaient que les trésors que devait renfermer la bibliothèque du chef-lieu de la hiérarchie arménienne fussent inaccessibles aux Européens; à la fin, l'influence de BI. de Hahn, commissaire impérial pour les provinces trans-caucasiennes^ obtint du Catholicos le catalogue de sa bibliothèque, et l'académie de Saint-Pétersbourg s'empressa de le communiquer
1. Bibhothecœ Bodleianœ codicum manutcriptorum catalagi, Confecit NicoU; edidit Piisey. in-fol. Oxford, 1835.
^. Catalogw libr&rummantucriptorum bibliotkecœ tenatoriœ Lipsiensit; edidit Neumann. CodUses orienUUium lingwarum descripserunt Fleischer et Dditsch; 1838. In4*.
3. Catalogue de la bibliothèque d'^i/ac/imtodstn, publié par M. A. Brosset. Saint-Pétersbourg, 1840; 121 pages.
aa public. On j voit que les malheura qui ont accablé^ depuis tant de siècles, la nation arménienne, n'ont pas épargne sa littérature, car la bibliothèque d'Edchmiadzin ne renrorme que quatre cent quatre-vingt-un manuscrits, parmi lesquels il y en a une centaine qui traitent de l'histoire ou de la géographie, les autres sont des ouvrages de théologie et de scoîastique. M. Schott a fait imprimer le catalogue des livres chinois de la bibliothèque de Berlin, faisant suite au catalogue donné par Klaproth '. M. de Hammer * a publié le catalogue de sa magnifique collection de manuscrits arabes, persans et turcs et celui des manuscrits de la bibliothèque Ambrosienne ' ; M. Flugel a inséré aussi dans les Annales de Vienne une liste des nouvelles acquisitions de manuscrits arabes que la Bibliothèque royale de Paris a faites pendant ces dernières années. M. Ewald a publié le catalogue des manuscrits orientaux de Tubingen*, et M. Dulaurier a fait paraître dans votre Journal la liste des manuscrits malais de la Société asiatique de Londres. Lady Chambers a fait imprimer le catalogue^ de la belle collection de manuscrits sanscrits que son mari avait formée dans l'Inde. Ce catalogue est un des derniers travaux de Rosen, que la mort a enlevé si malheureusement aux études indiennes. L'académie de Lisbonne s'occupe depuis quelque temps du catalogue complet de tous les manuscrits orientaux qui se trouvent dans les bibliothèques du Portugal. C'est une véritable bonne fortune pour les lettres, car la longue domination des Portugais dans différentes parties de l'Asie a dû amener en Portugal une grande quantité de manuscrits. L'académie de Lisbonne veut faire à votre Société
1. Verseichni9$ der chinesisehen und mandKhu-tunguiiêcheii Diiclter der bibUothek in Berlin, von Ed. SchoU; 1840. In-8^
1 Dans les Wiener JahrbUcher, et tiré à part à un petit nombre d*exemplaires.
3. Catalogi dei Codici arabi, peniani e turchi délia biUiotheea Ambro^ *iaia; 1839. In-a^. (Extr. de la DihL Italiam.)
4. Veneidtnin der orientalitchen Handâchriften der Bibliothek *u Tubingen, von Ewald; 1839. In-4*.
t). Catalogue of the ianacrit manuscriptn of the laie sir R. Chambers, witli a Èfemoir by lady Chambers. London, 1838, in-fol.
s VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
l'hooneur de lui confier la publication de ce catalogue. Le Musée britannique, qui, depuis quelque temps, est devenu un des dépôts les plus riches en manuscrits orientaux, va publier le catalogue de ses manuscrits syriaques, préparé par feu Kosen, et il faut espérer que cette belle institution fera connaître le reste de ses trésors, que le manque d'un répertoire général et des règlements de service fort gênants rendaient naguère encore d'un accès fort difficile. Enfin, votre Société est sur le point de publier, parmi les papiers de Schulz, les catalogues des manuscrits arabes relatifs à Thistoire, qui se trouvent dans trente-deux bibliothèques publiques de Gonstantinople.
Il est extrêmement à désirer que, non-seulement les grandes bibliothèques, mais aussi celles qui ne possèdent qu'un petit nombre de manuscrits, et, à l'exemple de sir William Ouseley et de H. de Hammer, les savants qui ont des collections de manuscrits, fassent imprimer leurs catalogues, pour que chacun puisse savoir ce qui existe en Europe et se régler là-dessus dans ses publications, et surtout pour que les Européens établis en Orient puissent acheter des manuscrits en connaissance de cause, et avec la certitude de compléter les collections européennes et de préserver de la destruction des ouvrages importants^ Il existe, sans aucun doute, aujourd'hui, en Orient, une foule d'ouvrages qui passent pour perdus et qui ne sont que cachés dans quelques bibliothèques obscures ; mais il faut se hâter de les sauver, car tout concourt dans notre époque à les faire disparaître. Partout, en Orient, excepté en Chine, le savoir s'en va; on ne copie plus de ma* nuscrits, et les bibliothèques sont dispersées par les accidents de la guerre et par la pauvreté des familles; il n\ a personne qui n'ait remarqué, en feuilletant des manuscrits musulmans, les sceaux effacés de quelque membre d'une famille devenue trop pauvre pour garder les livres dont elle avait hérité, et trop fière pour laisser savoir qu'elle les avait vendus. L'introduction de l'imprimerie conduit également à
la destruction des roanuscrils, en en faisant tomber ie prix et en diminuant le respect qu'on avait pour eux. Il est encore temps de sauver bien des trésors, et la publication des catalogues des bibliothèques en Europe doit puissamment y contribuer en dirigeant le choix des acheteurs.
Nous arrivons maintenant aux progrès que chaque littérature orientale a faits pendant Tannée qui vient de s'écouler, et nous trouvons, comme Tannée précédente, que la littérature arabe a été cultivée le plus activement. Le Comité des traductions orientales de Londres a publié le premier volume de THistoire des Arabes d'Espagne, par Makkari, traduite et annotée par un savant espagnol, M. Pascual de Gayangos^ Ahmed aî-Makkari al-Telemsani est un auteur mogrebin, né vers la fin du xvi° siècle et mort à Damas Tan iG31. Après avoir composé une vie très-détaillée du célèbre et savant vizir de Grenade, Mohammed Ibn al-Khatib, il y ajouta, en forme d'introduction, une Histoire générale des Arabes d'Espagne, depuis la conquête jusqu'à leur expulsion finale. L'importance de cet ouvrage n'a pas échappé aux auteurs qui se sont occupés de cette partie de Thistoire des Arabes, et Cardonne, Gonde, ainsi que HM. Shakespear, Reinaud, Lembko et Fauriel, en ont fait grand usage dans leurs travaux. H était donc naturellement désigné aux études des orientalistes espagnols, d'autant plus que Makkari est du petit nombre des auteurs qui embrassent toute la durée de la domination des Arabes en Espagne. Le premier volume de la traduction de H. de Gayangos est maintenant entre vos mains; c'est un ouvrage très-considérable, et qui sera reçu avec reconnaissance par toutes les personnes qui s'occupent de Thistoire des Arabes. Les notes, d'une valeur au reste fort inégale, sont trèscopieuses pour ce qui regarde l'Espagne, et contiennent des extraits d'un grand nombre d'historiens arabes. H. de Gayangos ne publie pas exactement une traduction de l'ouvrage origi-
1 • Uiêlory of the Mohammedan dynaâtie* in Spain, from the texi of Al-Mûkkûri, translated by Pasc. de Gayangos. Londou, 1840, in-i*. VoL 1.
nal : il déplace quelques chapitres pour introduire dans 1« récit un ordre plus logique, il écarte la vie du vizir, dont il réserve des extraits pour les éclaircissements, il exclut le chapitre v, qui contient les biographies des musulmans d'Espagne qui ont voyagé en Orient, et le chapitre vu, qui renferme des extraits des poésies des Arabes d'Espagne. Il est difBcile de se prononcer en général et en théorie sur ce système de traduction d'auteurs orientaux, car il est certain qu'ils contiennent souvent des parties qui intéressent peu le lecteur européen, et que Tordre dans lequel ils racontent les faits n'est pas toujours naturel ; il y a particulièrement chez les écrivains arabes de la décadence une manie de citer des vers qui est souvent très-embarrassante pour le traducteur et peu profitable au lecteur, et l'on comprend bien que Ton puisse douter de la convenance de tout reproduire. Mais, en y réfléchissant sérieusement, on se convaincra peut-être que le système des traductions intégrales offre néanmoins des inconvénients moindres que celui des traductions incomplètes. On produit par cette dernière méthode un ouvrage plus agréable à lire; mais ceux qui veulent faire des recherches ne s'en serviront jamais qu'avec défiance, parce quMls ne peuvent pas savoir si le traducteur n'a pas omis précisément les faits qui, dans leurs recherches particulières, leur importent le plus. N'y aura-t-il pas des lecteurs qui regretteront que H. de Gayangos ait rejeté le chapitre v ? car les mu. sulmans espagnols qui ont voyagé en Orient étaient sans doute les plus distingués de leur nation, et leurs vies doivent naturellement exciter la curiosité.
La première livraison du Kitab el-Aghani ^, que M. Kosegarten avait annoncée, a paru, et la seconde est presque achevée. M. Kosegarten a accompagné la première livraison du commencement d'une dissertation très-curieuse sur la musique des Arabes, dans laquelle il entreprend de prouver que
1. AUi hfahanen$ii liber CentUenarum magnu$, edidit Kosegarten; Gripesvaldt», 1810. In-i*.
ANNÉE ia40-184i. Il
leur musique était euipruaiée des Grecs. Cette thèse aura surpris tieaucoup de lecteurs; mais la fin de la dissertation, qui paraîtra avec la prochaine livraison du texte, les mettra en étal de juger la question avec connaissance de cause. Le texte de FAgbani est publié avec beaucoup de soin, et il n'y a peut-être aucun ouvrage arabe qui le mérite mieux et qui en demande autant que celle collection de vies de poètes, qui est un des documents les plus curieux pour l'histoire politique et littéraire des Arabes; car tout le monde sait combien chez eux la poésie était entrée dans la vie, et que presque tout ce que nous connaissons de leur état social et moral avant l'Islamisme est tiré de leurs poésies et des commentaires dont elles sont accompagnées.
M. Lane a achevé sa traduction des Mille et une Nuits ', en raccompagnant, jusqu'à la fin, d'éclaircissements puisés dans une connaissance intime de l'Egypte moderne, telle peut-être que jamais aucun Européen ne Ta possédée. L'importance de ces charmants contes, pour les lettres orientales, est incalculable, car ils sont encore aujourd'hui le seul ouvrage venu de l'Asie qui soit parfaitement populaire en Europe, et ce sont eux qui ont donné à l'Orient, dans les idées du public, cette aaréoie poétique qui inspire à beaucoup d'esprits la curiosité d'en apprendre davantage. C'est surtout sous ce rapport que tout ce qui peut contribuer à rendre ce livre encore plus attrayant est important pour les études orientales, et l'on doit savoir gré à M. Lane d'avoir si bien atteint ce bot.
M. Yeth a publié, à Leyde, la première moitié du texte du Lobb al-Lobab de Soyouti '. C'est un dictionnaire des noms patronymiques et autres, sous lesquels les auteurs arabes sont
1. Tke Thoumnd and one NigfU9, a new troMlation from the arable, witk eopious noies, by Edw. Wil. Lane. London. 1899-1841 ; 3 vol. in-8<'.
2. Cet ouvrage a paru »ou« la forme de thèse académique et sous ce titre : Spécimen e liUerU orientalibus exMbens majorem partem libri Ai- SoytmtUde nominikui relativii interipti Cf>Uill iSipf(H*<^^ Johan. Vetb. Lugduni Batavonun, 1840, in-i*.
cités plus fréquemment que sous leurs noms propres. L'embarras dans lequel les Arabes eur-mémes se trouvent pour identifier des hommes connus sous plusieurs noms, les a déterminés à composer des dictionnaires destinés à obvier à cette difficulté. Samani en composa un, au vi* siècle de l'hégire, dans lequel il expliqua non-seulement le sens et l'origine de ces noms, mais où il indiqua à chaque mot les noms véritables des auteurs qui Tont porté ; cet ouvrage fut abrégé dans le siècle suivant par Ibn al-Athir, et cet extrait fut de nouveau abrégé par Soyouti. L'ouvrage de Samani est aujourd'hui inconnu, sinon perdu, et l'extrait dlbn al-Athir n'est connu que parle spécimen que H. Wustenfeld en adonné d'après un manuscrit imparfait de Gotha. Dans cet état de choses, M. Veth s'est décidé à publier le texte de Soyouti, lequel a conservé les définitions des noms, mais en omettant l'énumération des auteurs qui les ont portés, et les détails littéraires que ses prédécessenrs y avaient ajoutés. L'ouvrage de Soyouti est donc loin de contenir tout ce qu'on désirerait y trouver; mais l'excellente édition que M. Yeth en donne n'en mérite pas moins de reconnaissance, non-seulement parce que le Lobb al-Lobab nous explique l'orthographe et l'origine souvent bizarre des surnoms des auteurs, mais surtout parce qu'il contient une foule de noms de lieux que Von cherche en vain dans les traités géographiques les plus complets. Il n'est peut-être pas hors de propos d'appeler l'attention des voyageurs en Orient sur l'importance du traité de Samani, intitulé Fi* l- Ansab, doni lu découverte ajouterait beaucoup aux progrès que la bibliographie arabe fait aujourd'hui.
Ceci me ramène aux deux éditions d'Ibn Khallikan qui s'impriment dans ce moment à Gœttingen et à Paris. M. Wustenfeld a fait paraître la septième livraison de la sienne, et H. de Slane a achevé la quatrième de l'excellent texte qu'il édite ^ M. Cureton a publié récemment une brochure sur un
1. KUah wefayat al'ùiyant Vies des hommes illustres de Tislamisme en
ANNÊK 1840.184t. 13
manuscrit autographe d*Ibn Kballikan qu'il a découTert« et a bien voulu confier à M. de Slaue ce manuscrit, qui parait ren* fermer la seconde rédaction de Touvrage.
H. Freilag, à Bonn, annonce le troisième volume de ses Proverbes des Arabes ; les deux premiers contiennent Touvrage classique de Meidani, et le troisième le complétera en y ajoutant les proverbes dont Heidani ne parle pas et que H. Freilag a tirés en grande partie d*uu ouvrage inédit de Scheref-eddin, et des Proverbes des Bédouins de Burkliardt. L'ouvrage sera terminé par des tables de matières fort amples, qui permettront de trouver les proverbes que les auteurs arabes ne font souvent qu'indiquer d'un seul mot.
H. Sprenger vient de publiera sous les auspices du Comité des traductions, le premier volume de sa traduction anglaise du célèbre ouvrage de Masoudi, intitulé les Prairies d'or. Hasoudi écrivait dans les temps les plus favorables à un historien ; le khalifat avait pris, au commencement du iy"" siècle de rhégire, presque toute son extension ; l'intelligence de la nation arabe n'avait pas encore succombé sous la grammaire, la rhétorique et les controverses des sectes; son génie était encore stimulé par les restes de la civilisation antique et de la littérature des peuples vaincus, et la position du khalifat rendait faciles les voyages les plus lointains. Hasoudi se servit de tous ces avantages; ses lectures étaient immenses, ses voyages incessants et fort étendus, sa curiosité continuellement exercée. Il a écrit, selon l'habitude des savants de son temps, sur presque tous les sujets qui pouvaient alors intéresser les lecteurs musulmans ; mais il n'y a que ses ouvrages historiques qui aient beaucoup d'importance pour nous. La première de ses compositions est TAkhbar al-Zeman, énorme
arabe, par Ibn^Khalliluin, publiées par M. le baron Mac Guckin de Slane. Piiri», Firmin Didot, 1838-1840, in-i», cahiers l-iv.
1. El'Masudts hislorical Encyclopedia^ entiiUd Afeadow» of gold and mines of gems, translated by Aloys Sprenger. Vol. I. London. in-8*.
ouvrage qui a au moins vingt volumes ; la seconde est le Kitab al-Aouseth^qui est le complément de rAkhbar, et la troisième les Prairies d*or, qui forment en même temps Fextrait et le supplément des deux autres. Ce dernier ouvrage est le seul qui soit connu en Europe ; il est écrit avec un singulier manque d'ordre et de méthode, mais il contient les renseignements les plus sérieux sur un grand nombre de points ; car Masoudi n'était pas un compilateur comme le sont la plupart des historiens orientaux ; il a fait par lui-même beaucoup d'observations personnelles et de recherches sur des points que ses prédécesseurs avaient négligés. M. Sprenger a consultéy pour sa traduction, les manuscrits de Leyde, de Paris et de Londres; il ajoute partout l'orthographe arabe des noms, ce qui est d'un grand secours dans un ouvrage qui abonde en noms d'hommes et de lieux, et il y joint un certain nombre de notes critiques et explicatives. Cet ouvrage exigera un jour des commentaires bien plus étendus si l'on veut éclaircir la multiplicité des points auxquels touche Masoudi ; mais la première chose à faire est une traduction complète, et il est extrêmement à désirer que M. Sprenger continue sa belle et utile entreprise.
L'histoire de l'Afrique septentrionale est devenue, depuis la conquête d'Alger par la France, un sujet de grand intérêt; elle s'est enrichie, dans l'année qui vient de s'écouler, de plusieurs ouvrages, et d'autres nous sont promis, de sorte que cette partie de l'histoire des Arabes, sur laquelle on ne possédait guère que les travaux fort imparfaits de Cardonne, sera bientôt une des mieux connues. H. de Slane a publié, dans le Journal asiatique, l'histoire des premières dynasties musulmanes en Afrique, traduite de Nowairi ; il l'a conduite jusqu'aux Aglabites, où M. Noél Desvergers la reprend dans un ouvrage qu'il vient de publier sous le titre de : Histoire, de r Afrique sous la dynastie des Aglabites j et de la Sicile sous la domination musulmane K II donne le texte et la tra-