INNÉS
DedoDgchamps. H. Langiois donne, dans ce Yolume^ les index alphabétiques^ d'abord en sanscrit, ensuite en français^ sans lesquels on ne pourrait se senrir de l'ouvrage original qu'avec beaucoup de difficullé. C'est le seul dictionnaire sanscrit-français qui existe jusqu'à présent. H. Rieu annonce la publication d'un autre dictionnaire sanscrit original, c'est le Uemaichandra koschOf dont le texte a paru, il y a une trentaine d'années, à Calcutta, mais sans commentaire et sans traduction ; ce texte est d'ailleurs devenu si rare, que cette circonstance seule aurait soRi pour rendre désirable une nouvelle édition d'un livre qui a de rimportance, non-seulement parce qu'il complète et rectifie l'Amarakôcha, mais surtout parce que son auteur est bouddhiste et nous indique le sens particiilier que prennent certains mots quand ils sont employés par des écrivains de cette secte.
H. Bopp vient de nous donner un nouveau fascicule de la seconde édition de son Glossaire sanscrit ^Le but de M. Bopp, en publiant cet ouvrage, avait été, avant tout, de faciliter aux commençants la lecture des textes sanscrits imprimés jusqu'alors en Europe. Hais M. Bopp a su donner à cette seconde édition une importance très-supérieure à ce que promet son titre, eo y incorporant les résultats principaux de ses travaux sur la comparaison des langues. C'est la grande gloire de M. Bopp d'avoir créé la science des étymologies, de l'avoir tirée de l'arbitraire, réduite à des règles certaines et appliquée à la comparaison de toutes les langues qui composent la famille indogermanique. On ne peut assez admirer les progrès qu'on lui doit dans cette science, quand x>n compare la certitude et, en même temps, la délicatesse des procédés étymologiques d'aujourd'hui à ces comparaisons fantastiques de sons qui passaient, il y a trente ans encore, pour des étymologies.
M. Desgranges vient de terminer, à Paris, l'impression du
1. Gîounrium sanêcritum, a Fr. Bopp. Herlin» 1844, in-4o (174 p.).
premier volume d'une grammaire sanscrite', la première qui paraisse en français. L'autenr, un des plus anciens disciples de M. Chézy, a consacré de longues années à la rédaction de cet ouvrage, dans lequel il a réuni tout ce que renferment les grammaires de Carey et de Wilkins. L'étendue fort considérable de ce travail fait espérer qu'il contiendra un système grammatical très-complet.
M. Bœhtlingk a publié, dans les Transactions de l'Académie de Saint-Pétersbourg, trois mémoires très-développés sur autant de points importants de la grammaire sanscrite; le premier sur l'accent % le second sur la déclinaison^ et le troisième sur la formation des mots à l'aide de certains suffixes peu communs ^ Le système de ce savant consiste à puiser les règles exclusivement dans les œuvres des grammairiens indiens, mais sans s'astreindre à leur méthode; son but est d'arriver ainsi à la composition d'une grammaire sanscrite parfaitement authentique, et, dans l'état actuel de nos connaissances, une pareille tentative est d'une utilité incontestable. Ces mémoires se distinguent d'ailleurs par un savoir sûr et une exactitude rigoureuse ;seulement, il est peut-être à regretter que M. Bœhtlingk ne songe pas assez à faciliter aux commençants, par de plus amples explications, l'accès des documents qu'il réunit et dont l'étude est indispensable pour acquérir une connaissance approfondie de la langue sanscrite.
La partie bouddhique de la littérature indienne ne s'est enrichie, dans le courant de l'année, que d'un seul ouvrage, mais
1. Grammaire sanscrite-françaUe, par M. Desgranges. Paris, I, 1845; in-i« (XLii. et 588 p.).
â. Ein ertter Vertuch iiber den Accent im Samcritf von BoehUingk. Saint-Pétersbourg, i8i3; in-i** {\H pages}. Tiré des Mémoires de 1* Académie de Saint-Pétersbourg, t. VII.
a. Die Declination im Sanscrit. Saint-Pétersbourg, 1844, in-8<'(98p). Tiré des Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg.
4. Die Unadi affixe, Saint-Pétersbourg, 1844. in-4o (156 p.). Tiré des Mémoires de TAcadémie de Saint-Pétersbourg.
ANNÉE 184i-1845. 193
(l'un ouvrage capital; c'est le premier volume de Tlnlrodurtion à Thistoire du Buddbisme indien par M. fiurnour^ Je ne puis analyser, même sommairement, un livre aussi important, aussi rempli de faits nouveaux, et je suis obligé de me borner à dire quelques mots sur le but que l'auteur s'est proposé et les résultats qu'il a obtenus. Lorsque, il y a vingt ans environ, le bouddhisme commença à attirer l'attention des savants, ils rencontrèrent partout, depuis le Japon jusqu'au lac Aral, depuis la Sibérie jusqu'à Ceylan, dos nations bouddhiques, dont ils se mirent à étudier les croyances, chacun dans les livres de la nation qui faisait iobjet spécial de ses études : M. Rémusat chez les Chinois, M. Schmidt chez les Mongols, M. Turnour à Ceylan, M. Csoma deKôrôs au Thibet, M. Hodgson dans le Népal. Le résultat fut que le bouddhisme, qu'on avait considéré, pour ainsi dire, comme homogène, ne parut plus avoir aucune unité, et sembla parcourir toute l'échelle des doctrines qui séparent le spiritualisme le plus raffiné du matérialisme le plus grossier. Il ('tait évident qu'on se trouvait en face d'un problème plus compliqué qu*on ne Tavait supposé ; mais où en chercher la solution? car la richesse même et la multiplicité des matériaux paraissaient rendre impossible qu'un seul homme pût étudier une littérature si variée, écrite en tant de langues, s'étendant sur la moitié de TAsie, et embrassant une période de vingtcinq siècles. On pouvait bien conjecturer que les véritables sources des doctrines bouddhiques ne devaient se trouver que dans les livres sanscrits du Népal, ou dans les livres pâlis de Ceylan ; il était évident que les livres sacrés d'une religion née dans rinde ne pouvaient être écrits que dans une langue indienne; et, même en réduisant le problème à ces termes, on avait deux corps d'ouvrages rédigés dans les deux dialectes sacrés de rinde, mais différant considérablement et ne provenant apparemment pas l'un de l'autre. M. Burnouf sentit que la vérité ne pouvait sortir que de la comparaison critique de ces
1. Introduction à thUtoire du Buddhisme indien, p^r E. Burnouf. Vol. I. ï^arii, ia«, m-4» (647 p.).
iU VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
deux sources, et personne n'était plus heureusement placé que lui pour la faire ; il avait commencé sa carrière littéraire par une grammaire pâlie, et, n'ayant jamais abandonné cette étude, il s'était peu à peu procuré un grand nombre d'ouvra^ bouddhiques composés en cetle langue; d'un autre côté, M. Hodgson avait eu la générosité de donner à votre Société une partie des livres bouddhiques sanscrits qu'il avait découverts dans le Népal, et de faire copier le reste sur votre demande, de sorte que M. Burnoufse trouvait ainsi en possession de tous les éléments de la question. Il se mit alors à classer les ouvrages qui composent les deux collections, à séparer les livres sacrés de ceux qui portent des noms d'auteurs ; à les analyser un à un, et à déterminer le point de vue théologique particulier à chaque classe et à chaque ouvrage. Il parvint ainsi à débrouiller ce chaos, à découvrir les phases par lesquelles avait passé la doctrine bouddhique, à fixer les rapports entre les livres sanscrits et pâlis, les uns et les autres également authentiques, mais résultant de rédactions adoptées dans des conciles différents. Il acquit la certitude que les littératures bouddhiques de la Chine, du Thibet et de la Tartarie se rattachaient aux livres sanscrits, et celles des pays méridionaux aux livres pâlis, et il est parvenu ainsi à donner le moyen de classer les ouvrages bouddhiques dans quelque langue qu'ils soient composés. Le volume qui vient de paraître contient l'analyse et la critique des livres du Népal ; le second traitera des livres écrits en pâli, de la comparaison des deux collections et de l'histoire des origines du bouddhisme.
Je n'ai que peu de choses à dire des littératures qui se rattachent au sanscrit. M. Duncan Forbes vient de publier à Loudres une nouvelle édition du Bagh-o-Bahary qui est la plus élégante des traductions faites en hindoustani, de la collection des contes intitulés les Quatre DerwischSy et composés originairement en persan, par Khosrou de Dehli.
M. Shakespear a fait paraître, aussi à Londres, une nouvelle
édition de son Manuel de la langue hindoustanie ^ contenant uae grammaire et un yocabulaire, des dialogues et des anecdotes en caractères persans et hindous, des instructions pour traduire de l'anglais en hindoustani, et une liste de termes techniques militaires; enfin, tout ce qu'il faut pour remploi usuel de ce dialecte, autant qu'un livre peut renseigner.
M. Pavie annonce une traduction française de la chronique d'Assam, écrite originairemeni en persan et traduite en bindoustani, mais qui n'est pas, à proprement parler, une chronique; c'est l'histoire de l'expédition qu'Aurengzib fit faire, en 1661, dans TAssam, par Mlr Djoumla. Cet ouvrage, à en juger par une notice insérée dans les Recherches asiatiques, parait a?oir de rintérél pour l'histoire d'une province aussi peu connue que l'Âssam.
Eofin, M. Pott a publié à Leipzig un travail sur la langue des Bohémiens ', langue que l'on sait, depuis» Grellman, être dérÎTée du sanscrit, mais que l'on n'avait jamais étudiée avec l£ soin que M. Poil y a mis. Il y a employé toutes les ressources de la grammaire comparée et les richesses des dictionnaires de toutes les langues indo-germaniques, et il faut convenir qu'il a prouvé sa thèse de manière à ce que personne ne ^it tenté de la mettre en doute; toutefois, on ne peot s'empêcher de penser que les moyens dépassent le but qu'on a voulu itteindre et qu*il y a un peu abus de savoir à consacrer deux ^s Toiumes au dialecte des Bohémiens.
La Uuérature malaie n'a été, autant que j'ai pu l'apprendre, ibjel que de deux publications. La première est un poème iilulé Bidasarij dont H. Van Hoevell a publié le texte et ke traduction accompagnée de notes ^. C'est un conte romain An IrUroduction to ihe hindmitani Umguage, by John Shakespeai» idrcs, 1845, iD-8* (564 p.).
Oie Zigeuner in Europtk 'uni Atiên^ von D' ▲. F. Pott Vol. I. U«no ^, iD-8» (476 p.).
Sjair Bidoiori, een oarifmmkdiik maletteh Gtdkkt mlffêgeven àoor
nesque, dont la rédaction actuelle est certainement d'une date postérieure à la conversion des Javanais à l'islam, mais dont le fond est peut-être indien, ou date au moins du temps où l'influence et les croyances indiennes étaient encore prédominantes à Java. Ce poème contient près de sept mille vers, et parait avoir un mérite de style qui doit donner de la valeur à cette publication pour tous ceux qui s'occupent de la langue malaie. La seconde publication est la collection des lois maritimes des peuples malais, par H. Dulaurier. On pouvait s'attendre à ce qu'une population de marins comme celle des différentes tribus malaies, ait adopté de bonne heure des règles propres à prévenir ou terminer les discussions qui devaient naître à tout instant. Aussi a-t-on trouvé un assez grand nombre de codes maritimes dans les différents états de l'archipel malai. H. Raffles en avait publié une compilation plutôt qu'une traduction, et les Anglais de Singapour avaient imprimé le texte du code des Bouguis. M. Dulaurier * a réuni les codes de Malacca, de Macassar et celui des Bouguis et les a publiés, accompagnés d'une traduction et d'un commentaire. Ces lois, dont la rédaction actuelle remonte en partie au xii* siècle, mais dont le fond parait beaucoup plus ancien, contiennent accessoirement de nombreuses données dont riiistoire aura à tenir compte. Le code des Bouguis est imprimé avec un caractère bougui , que l'Imprimerie royale a fait graver pour cet ouvrage et qui est le seul que Ton possède en Europe.
J'arrive à la littérature chinoise. M. É. Biot travaille depuis longtemps à une traduction du Tchéou-li ou livre des rites d^ la dynastie des Tchéou, qui passe pour avoir été composé an XII* siècle avant notre ère, par Tchéou-kong ou par son ordre C'est un ouvrage d'une grande valeur historique, car on sai
van Hoevell. BaUvia, 1843, in-8o (XLii 162 et 421 p.). Tiré des Mémoire de l'Académie de Batavia. Vol. XIX.
1. Drûit maritime de la mer des Indes^ pubfîé et traduit par M. DuUuri<i Paris, 1845, in-4o (95 p.). Tiré du 6« volume de la GoUection desw maritimes, par M. Pardessus. '
ANNÉE 1ftU^iai5. 197
que chez les Chinois les rites jouent dans l'État un rôle bien plus important que nulle autre part, et un livre des rites embrasse chez eux nécessairement toute l'organisation du gon- Teraement. M. Biot ne publie pas encore sa traduction, mais il a commencé à faire paraître une série de travaux historiques basés sur les dontiées que lui a fournies le Tchéou-li. Ainsi il a fait insérer dans les Hémoires des savants étrangers, publiés par l'Académie des inscriptions, un exposé de la constitution politique de la Chine au xii*' siècle avant notre ère ', telle qu'elle fut fondée par les Tchéou. Cette dynastie elle-même ne prétendait que remettre en pratique les anciens usages de l'empire, comme c'est l'habitude en Chine, où chaque révolution veut n'être qu'une restauration ; mais sans aucun doute il se cachait un grand nombre d'innovations sous ce respect pour l'antiquité, et de restauration en restauration Tempire chinois a suivi le sort de tous les États et a entièreremenl changé de face dans le courant des siècles. Quoi qu'il en soit, l'arrivée au pouvoir des premiers empereurs de la dynastie des Tchéou forme un excellent point de départ pour faire l'histoire des institutions des Chinois; car, à dater de celte époque, on possède des matériaux positifs pour suivre le développement de l'organisation civile et politique de l'empire. M. Biot annonce la publication prochaine d'une nouvelle partie de ces recherches, qui doit traiter de l'histoire de l'instruction publique en Chine, à partir du xii* siècle avant notre ère.
M Pauthier a fait paraître une esquisse de l'histoire de la philosophie chinoise'. Il divise son sujet en trois époques : les origines de la philosophie, qu'il fait remonter jusqu'à Fo-hi; l'époque de Lao-tseu et de Confucius; enfin, l'époque moderne de Tchou-hi et de ses successeurs. C'est un vaste sujet, encore bien peu étudié, car, dans ce que l'on connaît jus-
1. Mémoire »wr la consiUuiUm politique de la Chine au xn« nècle avant mtre ère, par M. É. Biot. Puria, 1844, in-4* (45 p.). Extrait du tome il de» Mémoires des Savants divers.
â- EsquisMC ftune histoire de la pfUloaopMe chinoise, par G. Pauthier. t^aris, 1844, in-So (68 p.). Ëxtr. de la Revue indépendante.
qu'à présent des ouvrages des philosophes chinois, il n'y a vraiment que le Tao^te^king qui mérite d'être cité comme œuvre philosophique, et il n'est pas certain que les* idées qui forment le fond de cet ouvrage ne soient un emprunt fait à rinde. La nation chinoise n'est évidemment pas douée d'un sentiment philosophique bien profond, car s'il en était autrement elle ne se serait pas contentée de la morale politique de Confucius; il est néanmoins à désirer que les œuvres des neuf philosophes classiques, qui nous sont encore inconnues, de même que celles de Tchou-hi, soient traduites, pour que Ton puisse juger exactement comment les esprits d'élite de ce pays ont tâché de résoudre les grandes questions philosophiques.
H. Endlicher, à Vienne, a fait imprimer le premier volume d'une grammaire chinoise S la première qui paraisse en Allemagne. L'auteur a fait un usage très-consciencieux de tous les travaux antérieurs sur cette matière; il traite surtout avec beaucoup de soin la théorie des prépositions, qni est si importante pour la syntaxe chinoise. S'il y a quelque chose à regretter dans cet ouvrage, c'est peut-être les trop grands détails dans lesquels l'auteur est entré au sujet des sons et de l'écriture, qui sont des hors-d'œuvre dans une grammaire.
M. Schott, à Berlin, a publié un vocabulaire chinois ', ou plutôt le catalogue des caractères dont M. Gutzlaff a fait présent à l'académie de Berlin, lesquels d'ailleurs ne sont pas choisis de manière à dispenser, même un commençant, de l'emploi d'un dictionnaire plus ample. Il sera au reste facile à l'académie de Berlin d'augmenter, à mesure des besmns, ce premier fonds de caractères chinois, et de le compléter de manière à ce qu'il puisse servir à l'impression des textes.
1. AnfangggnmdederchineiisehenGrammatikf von A. Endlicher. Vienne, 1845, in-8« (2S0 p.).
2. Vocabularium Hnicum^ concinnavit G. Schott. Berlin, i84i, in4'
AM!UK 1844*1845. 199
EnfiOy ii a paru à Paris, sans nom d'auteur, et sous le titre iVExercices progressifs sur les clefs et les phanéliques de la langue chinoise ^j un petit manuel qui fait partie des cbreslomathies destinées à l'École des langues orientales vivantes. Les exercices sont suivis d'un choix de phrases familières et de dialogues. Ce petit livre, convenablement calculé pour servir aux commençants, est lithographie avec beaucoup d'élégance.
L^étude de la littérature moderne des Chinois 9 foucni cette année des travaux plus considérables que ceux qui ont paru sur la littérature ancienne. H. Julien a traduit un roman refardé comme classique et intitulé Ping-^haoMng^yen^ ou les Deux Chinoises lettrées '. C'est un livre d'un raffinement littéraire extraordinaire, dans lequel il n'y a presque pas d'action, l'auteur dédaignant les moyens vulgaires de frapper le lecteur et faisant rouler tout l'intérêt du roman sur le mérite de quelques sonnets, qui deviennent une affaire d'État. On n'y trouve que défis littéraires, dans lesquels deux enfants, les héroïnes du roman, confondent par leur savoir tous les grands personnages de l'empire. L'empereur et sa cour y sont tout occupés àeomposeret à juger des poésies légères, et on y voit les hommes les plus puissants commettre toute espèce de bassesses et de crimes par dépit littéraire. La grâce et la délicatesse du style de ce livre font depuis deux siècles en Chine l'admiration de tout homme qui prétend à quelque culture; mais ces qualités sont nécessairement perdues pour nous, car, quelque parfaite que soit la traduction, il est impossible que nous puissions sentir les allusions délicates qui font le charme de cet ouvrage. Ce n en est pas moins un livre extrêmement curieux à cause de l'étrange tableau de mœurs qu'il nous présente et qui nous fait comprendre comment la culture excessive et exclusive des lettres a pu amener l'empire chinois au degré de faiblesse où
1. Exereiceê progre$mfi iur les cUfi et le$ phonéiique$ de la langue e^tnoiie. Paris, 1845, in-8« (44 p.).
â. Ge roman se publie actuellement dans la Bibliothèque choisie du Omititutionnel
200 ViNGT-SËPT ANS D'HISTOÏKË D£S ^UDCS OKIENTALES.
nous le voyons aujourd'hui. Si un Européen était auteur de ce roman^ on croirait qu'il a voulu faire la satire des Chinois, et montrer la puérilité du savoir auquel toutes les forces vitales de la nation sont sacrifiées systématiquement; mais il n'y a pas moyen de s'y tromper, c'est bien sérieusement et comme l'idéal de la civilisation que l'auteur chinois présente cet étrange tableau, et que tout l'empire l'a accepté.
Enfin^ M. Pavie a commencé à publier la traduction d'un autre roman chinois non moins célèbre, mais d'un genre tout différent ; c'est le San-koué-tchi, ou l'Histoire des trois royaumes ^ Ce n'est pas un roman épique comme Antar ou les romans du moyen âge, car il ne repose pas sur la tradition; c'est un roman historique ou une histoire pittoresque, exactement comme on en fait aujourd'hui en Europe. L'auteur a choisi dans les annales de son pays une époque pleine d'agitation, et Ta entourée d'incidents romanesques, de détails d'invention, toul en conservant le cadre entier de l'histoire et le caractère des personnages qui y ont joué un rôle. Ce roman date du XIV® siècle; il a eu un succès immense, qui dure encore, et, selon le proverbe chinois, tout homme doit l'avoir lu au moins une fois. Pour les Chinois, c'est un tableau animé et souvent tout à fait dramatique d'une partie importante de leur histoire, rempli d'enseignements politiques, et un peu exagéré dans la peinture des vices et des vertus, comme il convient à un livre destiné à une grande popularité ; pour nous, c'est un commentaire plein de vie des annales, un peu sèches, de l'empire, un moyen d'étudier les sentiments nationaux et la morale publique des Chinois. Le San-koué-tchi est un ouvrage d'une grande étendue, et il est vivement à désirer que M. Pavie se trouve assez encouragé par un succès mérité, pour qu'il puisse aller jusqu'au bout de sa tâche.
Quant aux littératures qui se rattachent, par un lien quel*
1 . San-koué'tchi, Histoire des trois royaumes, Irad. par Th. Pavie. Vol. l* Paris, 1845, in-8« (lxii et 350 p.).
coaque à celle des Chinois, i 1 n*y a que la littérature mongole qui ail fourni un ouvrage à citer : c'est le premier volume du dictionnaire mongol-russe-français S de H. Kowalewski, professeur à Kasan. L'intérêt qu'offre l'étudede la langue mongole est, en général, plutôt ethnographique que littéraire ; car la plus grande partie des ouvrages mongols sont des traductions de livres tibétains, traduits, eu général, eux-mêmes du sanscrit. Néanmoins les Mongols ont joué un trop grand rôle dans le monde, pour que tout ce qui peut contribuer à les faire mieux conaaitre ne soit pas d'une grande valeur, et les encouragements du gouvernement russe, qui désire, par des raisons politiques, rendre la langue mongole accessible, font faire des progrès rapides à cette étude. M. Kowalewski a demeuré longtemps parmi différentes tribus mongoles, et il s'est déjà distingué par plusieurs publications importantes relatives à la littérature de ce pays. Une première édition de son Dictionnaire avait été brûlée lors de l'incendie de Kasan, il y a quelques années; mais le gouvernement russe a mis l'auteur en mesure de réparer cette perte. M. Kowalewski donne, au commencement, la liste, trèsnombreuse, des sources où il a puisé, et il indique dans le corps de l'ouvrage, en général, les passages d'où sont tirés les mots qu'il explique; il en marque l'origine quand ils sont étrangers et donne la transcription de ceux qui viennent du turc ou du tibétain.
Enfin, il me reste à dire un mot d'un ouvrage que je ne saurais faire entrer dans aucune des familles de langues dont j'ai eu occasion de parler : c'est la grammaire et le vocabulaire ossète ' de M. Sjôgren. Les langues du Caucase n'ont aucune importance littéraire, mais elles sont dignes de tout intérêt sous le rapport historique. Les peuples barbares n'ont d'autres annales que leurs langues, qui, par leur structure, prouvent To-
1. Dicliannaire mongid-ruêêe-françûiSf par J. £. Kowalewski. Tome 1. KaMn, 1S44, in-4- (594 p.).
2. 0$teli$chê Spraehlehre neb$tkur%em os$eti»chrteuttchem Wôrterbuch, von Sjôgren. Saiat-Péter»boarg, 18ii, in-4* (XLlx et 542 p.).
rigine de la race qui les parle, et, par leur vocabulaire, témoignent des influences étrangères que ces peuples ont subies; elles fournissent sur ces points des données historiques trèsincomplètes, mais d'une antiquité et d'une authenticité supérieures à tout ce que pourraient contenir des livres. D'après des indications très-vagues et réunies avec peu de critique par Klaproth, on avait généralement classé les Ossètes parmi les peuples indo-germaniques. M. Sjôgren, forcé de résider dans le Caucase pendant plusieurs années, s'est proposé d'étudier à fond cette langue, et il livre aujourd'hui au public savant le résultat de ses longues et pénibles recherches.^Jl s'abstient de communiquer ses conclusions sur l'origine de la race ossèle ; mais son ouvrage doit contenir tous les matériaux nécessaires pour décider ce point curieux d'ethnographie.
Je termine ici, messieurs, l'énumération des travaux que l'année dernière a produits ; elle est, sans aucun doute, très-incomplète ; mais j'espère que votre indulgence me tiendra compte de la difficulté de réunir en temps utile des ouvrages publiés dans toutes les parties du monde. D'ailleurs, tout imparfaite qu'elle puisse être, cette liste prouvera néanmoins que la science qui est l'objet de nos études est pleine de vie. Il ne se passe pas d'année sans que la curiosité des voyageurs ou la sagacité des savants soulève un nouveau coin de l'antiquité orientale, et nous fasse connaître des documents du plus haut intérêt. Il se prépare ainsi sous nos yeux une histoire du monde infiniment plus étendue et plus riche que celle dont nos pères pouvaient avoir une idée, et l'on parvient peu à peu à remplacer leurs conjectures par des faits positifs, et à combler les lacunes dont ils avaient désespéré. Nous ne sommes qu'à l'entrée de ce nouveau monde ; mais les méthodes sont trouvées, les matériaux abondent, et votre zèle ne fera pas défaut aux exigences de la science.
(RAPPORT LU LE 16 JUIN i846)
Messieurs,
Les affaires de la Société asiatique, depuis la dernière séance ^éoéraie, n'offrent matière qu'à peu d'observations. La cessation de larlibrairie de M"** Dondey-Dupré, dont la maison a été dépositaire de vos publications depuis la fondation de la So" ciété, a obligé le Conseil de chercher un autre libraire, et il a arrêté son choix, pour la vente de vos ouvrages et de votre journal, sur H. Duprat, qui, par son zèle et l'étendue de ses relations, est, plus que personne, en mesure de faciliter vos rapports avec l'Orient. Le nombre des membres de la Société s'est augmenté depuis l'année dernière, et votre journal est de plus en plus recherché par les bibliothèques et les savants de tous les pays. Les deux derniers volumes contiennent les inscriptions himyarites de M. Arnaud, les commentaires dont M.Fresnel \es a accompagnées, des lettres de M. Rouet sur ses découvertes en Assyrie, des études de M. Burnouf sur les textes zends, des travaux deUM. Biot et Bazin sur la Chine, de MH. Garcia de Tassy, de Saulcy, Defrémery, Amari, Cherbonneau, Do- 2on sur les littératures des peuples musulmans, deM. de Slane,
soi VINGT-SEPT ANS D*HIST01R£ DES ÉTUDES ORIENTALES.
sur la grammaire maltaise, et beaucoup d'autres que je ne puis énumérer.
L'année dernière, votre bureau avait annoncé qu*il espérait pouvoir vous soumettre quelques mesures destinées à donnera vos publications une étendue plus considérable et plus en rapport avec le mouvement toujours croissant des éludes orientales. Malheureusement, l'aide du Gouvernement, sur lequel il avait cru devoir compter, lui a manqué, et même l'allocation modeste que la Société recevait presque régulièrement n'a pas pu être accfirdée cette année par N. le Ministre de l'instruction publique, malgré la bonne volonté qu'il témoigne pour nos études. Cette interruption des faveurs de l'administration ne peut être que momentanée ; mais il est incontestable que 1q Gouvernement fait trop peu pour la Société, qui peut dire, avec un légitime orgueil, qu'elle a beaucoup fait pour les lettres orientales en France, et qu'elle est en mesure de faire beaucoup plus si on veut lui venir en aide. Ce n'est ni le zèle, ni le savoir, ni les matériaux qui lui manquent ; mais elle s'adresse à un public nécessairement restreint, et c'est au Gouvernement à la mettre en état de maintenir le rang qu'elle a su acquérir au milieu des Sociétés asiatiques qui existent ou naissent dans tous les pays.
La Société vient d'éprouver une perte sensible par la mort de M. Eyriès, membre du conseil, et l'un des fondateurs de la Société. Il s'était dévoué entièrement à la géographie, et je laisse à la Société qui s'occupe spécialement de cette branche des sciences le soin d'apprécier ses ouvrages. Mais il s'intéressait aussi vivement aux progrès des sciences historiques et philosophiques, et il avait pris part aux travaux de la Société asiatique depuis sa fondation. Après avoir été, pendant longtemps, membre de la commission des censeurs, il avait remplacé M. Feuillet dans la commission des fonds, et la Société lui doit une vive reconnaissance pour la manière assidue et consciencieuse dont il a rempli des fonctions qui n'ont rien d'à-
ANNËE 1845-1846. S05
gréable en elles-mêmes et qui exigent un sacrifice de temps pénible pour un homme aussi occupé que Tétait M. Ëyriès.
Nos rapports avec les autres Sociétés asiatiques ont continué à être parfaitement amicaux, et nous avons reçu, de la plupart d'entre elles, des preuves de leur activité pendant l'année passée. La Société asiatique de Calcutta a continué à publier régulièrement son journal S et nous a envoyé un ouvrage qu'elle vient de faire paraître et dont j'aurai à dire plus tard quelques mots. La Société de Bombay ' a organisé son jour nal de manière à le faire paraître par trimestre. Elle a annoncé le projet de réimprimer en trois volumes in-8^ les Transactions qu'elle avait autrefois publiées en trois volumes in-4^. C'est une excellente collection, que probablement beaucoup de bibliothèques en Europe désireront posséder. La Société des arts ei des sciences de Batavia ' a fait paraître le volume XX de ses Hémoires. J'aurai occasion de revenir, dans le cours de ce rapport, sur le contenu de ce volume. La Société asiatique de Londres ^ a publié le volume XVI de son journal, et le monde savant attend, avec une vive impatience, la publication, promise pour le volume suivant, de l'inscription bouddhique de Kapur di Giri, rapportée par H. Masson, ainsi que celle de la grande inscription de Bisitoun, copiée et expliquée par M. Rawlinson. Le comité des traductions orientales annonce la publication prochaine du quatrième volume de Hadschi Rhalfa, par M. Flûgel, du deuxième volume d'Bwlia Effendi, par M. de Hammer, et celle d'un ouvrage posthume de Sir Gore Ouseley sur la vie et les ouvrages de quelques poètes
i. Journal of the AHaiic Society of Bengal. Calcutta, in-8*. Le dernier numéro qui est arrive à Paris est le numéro 76 (nouvelle série).
î. Journal ofthe Bombay branch of the royal Asiatie Society. Bombay, in-8^. Le dernier numéro arrivé â Paris est le numéro 9.
3. Verhandelingen van bel Bataviaasch Genootichap van Kunêten en WeteMduippen, vol. XX. Batavia; 1844, in-8« (98, XXXIII, 176, 178, et 98 p.).
4. The Journal ofthe royal Asialic Society of Great-'Britain and Ireland- Londres, 1846, n* IVI. (En deux parties.)
persans. La Société pour la publication de textes orientaux annonce qu'elle va faire paraître le Dasa Kumara Charitra, par M. Wilson, le second volume de l'Histoire des Religions de Scharistaniy par H. Gureton, et elle a accepté les offres de publication d*un nombre considérable d*ouvrages arabes et persans.
La Société orientale allemande s*est organisée définitivement l'année dernière au congrès des philologues de Darmstadt, et elle a fixé son siège à Leipzig et à Halle; elle se propose de publier un journal, ainsi que les actes de ses séances générales. Il a paru un cahier de ces derniers *■ contenant les actes du congrès de Leipzig en 1844. La Société syro-égyptienne de Londres a publié le premier fascicule de ses Mémoires ' ; elle parait comprendre, dans son ressort, l'Abyssinie, l'Egypte, l'Arabie, la Syrie et la Mésopotamie, qui lui fourniront certainement des matériaux abondants pour ses recherches. Enfin, il s'est formé deux nouvelles Sociétés asiatiques, Tune à Colombo, pour nie de Ceylan, l'autre à Kuratchi, pour le Sind et les'pays environnants. Puissent-elles nous faire jouir bientôt des résultats de leur zèle !
J'arrive à rénumération des ouvrages orientaux qui ont paru pendant l'année; et, quoique je n'espère pas pouvoir la donner complète, elle prouvera la rapidité des progrès que font nos études, malgré les difficultés de tout genre et les sacrifices de toute espèce qu'elles exigent de ceux qui s'y livrent. Je commence par la littérature arabe, qui est et sera toujours celle que l'on cultivera le plus en Europe.
L'histoire et la géographie des Arabes ont été, pendant l'année dernière, l'objet de travaux considérables; des ou-
1. Verhandlungen der ersten Versammlung deuischer und atiêlœndischer OrientalUten in Dretden. 1845, Leipzig, in-4. (x, 78 p.).
2. Original papers read before the Syro-Egyptian Sadety of Umdmt vol. I, partie i; Londres, 1845, in-8<». (139 p.)
ANNÉE i845.|8M. t07
Trages nouveaux et importants ont été entrepris, des publications commencées ont été continuées, et des livres déjà connus ont été publiés d*une manière plus complète.
H« Weil, professeur à Heidelberg, a Tait paraître le premier volume d'une Histoire des Khalifes S qui forme la continuation de sa Vie de Mahomet. Ce sujet est l'un des plus impor* tants que puisse choisir un historien; la grandeur de l'empire des Arabes, la destruction des anciennes civilisations et le changement de l'état social de la moitié la plus cultivée du monde, font de la formation du khalilat un des plus grands événements de l'histoire. Le khalifat lui-même a cessé depuis six siècles, mais la puissance civilisatrice qu'jl y avait en lui était telle, que les suites du mouvement qu'il a imprimé à TOrient subsistent encore. Aussi, la tâche que s'impose l'historien du khalifat est-elle difficile en proportion même de la grandeur de son sujet, car il ne s'agit pas pour liy seulement de faire la description des conquêtes des Arabes et de raconter l'histoire de leurs princes pendant six siècles; il faut qu'il traiteencorede l'origine et du développement de toute une civilisation; des changements que cette civilisation a produits chez des nations nombreuses, différentes de race et de caractère, lesquelles ont, ileur tour, réagi diversement sur leurs conquérants; de l'influence que les principes et les formes de la nouvelle administration ont exercée sur la condition des provinces, sur la constitution de la propriété, sur le gouvernement municipal, sur la législation, sur tous les intérêts des peuples. Le khalifat est un fait unique dans l'histoire du monde, et qu'on ne saurait comparer, sous le rapport temporel, qu'à l'empire romain, et sous le rapport de la puissance spirituelle, qu'à la papauté.
Onjne manque certainement pas de matériaux pour en faire
1. Gtiekkhie der Chalifen, von Dr. Gustav Weil. Mannheim, 1846, vol. I, uk^\ (702 p.)
l'histoire ; les chroniques générales et celles de» provinces et des villes, les biographies des hommes illustres, les œuvres des poètes et de leurs commentateurs, les collections des lois et décisions légales, les ouvrages de théologie et de science, enfin, toutes les parties de la littérature arabe et persane abondent en faits, dont chacun contribue à compléter le tableau qu'on peut tracer du khalifat. Tous les travaux dont ces littératures ont été l'objet apportent directement ou indirectement leur tribut à cette histoire. Déjà un certain nombre des points les plus importants ont été traités en détail, et il ne se passe peut-être pas un mois sans qu'il paraisse en Europe un ouvrage qui ajoute quelque chose aux matériaux dont on peut disposer; mais, malgré tous ces efforts, on n'a encore mis au jour qu'une petite partie des sources de l'histoire du khalifat; le reste se trouve dispersé dans les bibliothèques de l'Europe et de l'Orient. C'est dans cet état que M. Weil a trouvé son sujet et qu'il a euje courage de l'aborder, avec l'aide principalement des manuscrits des bibliothèques de Paris et de Gotha. Le premier volume de son ouvrage contient l'histoire du khalifat depuis la mort de Mahomet jusqu'à la fin de la dynastie des Ommeiades. Ce volume n'embrasse que Fhistoire politique proprement dite de cette époque, et l'auteur réserve pour plus tard les éclaircissements de toute espèce qui se rapportent à l'état social du pays. Son récit est simple, il conserve avec soin les expressions mêmes des personnages dont il raconte les actions, et il rejette dans des notes au bas des pages les discussions critiques que font naître des points douteux. La suite montrera si, dans son état actuel, la science est assez avancée pour permettre déjà la composition d'une histoire du khalifat telle qu'on doit la désirer; dans tous les cas, on peut voir, par ce qui en a paru, que l'ouvrage de M. Weil est un livre d'une valeur incontestable.
• M. Quatremère a publié la seconde moitié du deuxième volume de sa traduction de THistoire des Sultans mamlouks de l'Egypte, qui s'imprime aux frais du comité des traductions
AiNiNÉE 1845-1846. 209
orientales de Londres ^ Cette partie comprend les années 479 à 705 de Thégire. M. Quatreinère a, selon son habitude, ac compagne son travail de pièces justificatives et de notes historiques et philologiques, qui forment autant de spécimens de son grand Thésaurus dont le monde savant attend la publication avec une si vive et si juste impatience.
Le grand ouvrage de Makrizi a encore fourni le texte de l'histoire des Coptes sous le gouvernement musulman de rÉgypte, que H. \Vûstenfeld vient de publier en arabe et en allemand ^ M. Wetzer, à Fribourg, avait déjà fait paraître, il y a quelques années, une grande partie des chapitres de Hakrizi, qui se rapportent aux Coptes. H. Wûstenfeld y a ajouté quelques nouveaux extraits qui complètent le sujet, et a publiée tout, à Faide des manuscrits de Gotha et de Vienne. CVst une histoire fort naïve des persécutions des chrétiens en É^^'pte, de la destruction de leurs églises et de leurs monastères, et de la conversion violente de la grande masse des Coptes àTislamisme.
Il a paru, outre ces ouvrages sur des parties de l'histoire de 1 Egypte sous les Arabes, un abrégé général de cette histoire, par M. HarceP. L*auteur a tiré son récit des historiens arabes, en partie inédits, et a ajouté au texte les monnaies et quelques sceaux des princes arabes d*Égypte, de manière à faire en même temps de son livre un manuel de numismatique égyptienne.
M. Dozy, à Leyde, s'occupe d'une Histoire de la dynastie (les Abbadides de Séville^ Parmi les familles qui profitèrent
1- Hittoire des sultans mamloukn de VÉgyple, par Taki-eddin-Makrizi, traduite par M. Quatremèrc, t. II, p. H. Paris, 1844, in-4«. (324 p.)
2- Macrhi^s Gesdùchie der Copten mit Ueberset^ung und Anmerkungsn^ ïon Wûsteofeld. Goetlingen, 1845, in-4*. (142 et 70 p.)
3. Hiitoirede V Egypte depuii la conquête des Arabes jusqu*à Vexpédi^ im française, par M. Marcel. Paris, 1846, in-8*. (255 p.) Cet ouvrage fait partie de l'Univert pittoresque^ publié par M. Didot.
4. Historia Abbadidarum prceminis acriptorum arahum de ea dynastia
de la chute des Ommeîades d'Espagne pour fonder des principautés indépendantes, et qui furent écrasées plus tard dans la lutte entre les Almoravides et les rois chrétiens, les Abbadides se distinguent par Téclat de leur règne et par le talent de quelques-uns d'entre eux. M. Dozy commence par publier toutes les pièces originales qui se rapportent à Thistoire de cette famille, en les commentant et en accompagnant d*une traduction latine celles qui offrent des difficultés. Il s'excuse de comprendre parmi ces pièces des poèmes et des morceaux de rhétorique, mais certainement personne ne sera tenté de lui en faire un reproche, car la science historique est aujourd'hui assez éclairée pour rechercher avec avidité tout ce qui peut contribuer à donner une idée plus claire de l'état social d'one époque. Il n'a paru, jusnu*à présent, que le premier volume de cette belle et importante publication.
M. Wenrich, de Vienne, a entrepris d'écrire l'Histoire des conquêtes des Arabes en Sicile, en Italie et en Sardaigne^ Il a combiné les renseigements que fournissent les historiens arabes aujourd'hui connus, avec ceux que nous donnent les chroniqueurs occidentaux, et en a tiré une histoire assez détaillée de cette partie de la grande lutte des peuples chrétiens contre les musulmans. Son ouvrage se termine par quelques chapitres dans lesquels il apprécie brièvement le5 effets que la domination arabe a produits sur la langue, les lettres, l'agriculture^ les mœurs et l'étatgénéral de l'Italie. Ces questions paraissent devenir, de la part des savants italiens, l'objet de recherches nouvelles; c'est ainsi que M.Aroari, qui a déjà publié dans votre Journal quelques fragments curieux d'auteurs arabes concernant la Sicile, annonce une histoire de ce pays sous la domination des Arabes, et une Bibliothèque
lêcis nunc primum editis; auctore R. P. A. Dozy; vol. I. Leyde, 1846, in4* (i31 p.)
1 . Rerum ab ArabVna in Italia intulisque adjoeetUibui SidUm mësime, Sardinia alque CorHca gesiarum Commentarii, scripsit S. G. Wenricli- Lipsie, 1845, in-8*. (346 p.)
ANMÊB 1815-1816. 211
arabo-sieilienDe. Le prince Domenico Spinelii et M. Michel Tafuri ont étudié un côté ou plutôt un incident de cette histoire, et leur description des médailles cufiques, frappées en Sicile entre lex'etlexii"siècley parles princes normands et ceux lie la maison de SouabeS fournit une preuve éclatante de retendue et de la durée de Tinfluence arabe. On y voit un grand Dombre de pièces d'or frappées par ces princes chrétiens, au nom du khalife Moëz-Lidin, portant, d'un côté, le symbole de la foi musulmane, et de Tautre une croix. Quelquefois, Tinscriplion arabe est si mal imitée qu'elle ne forme plus qu'un arabesque; quelquefois, le nom des princes chrétiens est écrit en caractères cufiques ; souvent le latin et larabe sont mêlés jusque dans le même mot. C'est l'effet de l'influence qu'exerce une civilisation vaincue sur des vainqueurs comparalivefnent barbares, et les médailles des premiers khalifes, celles des rois Lodo-scythes et des rois Goths d'Espagne nous offrent des cas tout à fait analogues. La plupart des médailles reproduites dans cet ouvrage sont tirées des collections des deux auteurs, qui les ont rangées chronologiquement et ont expliqué les légendes arabes autant que le permet la manière barbare dont elles sont gravées.
L'Histoire 4es Arabes d'Afrique, à laquelle les circonstances ont donné une importance qu'elle n'avait pas eue depuis l'expulsion des Maures d'Espagne, a été le nouveau l'objet de plusieurs travaux. M. Tornberg, proi^sseur à Upsal, vient de faire paraître la traduction latine df*. THisloire du royaume de Fez^j connue sous le nom des KartaSy dont il avait publié le texte il y a deux ans. L'auteur arabe, qui commence son ré-
1. ManeUcufUhe battule da' prindpi Lot^gobardi, Normani e Suevi nèl regno délie Due SicUU, interprctate ed illustratedal Principe di S. Giorgio Domenico SpineUi, e pubblicate per cura di Michèle Tafbri. Napoli, lSi4, ia-4«. (XXTI, 302 p. et 30 p.)
S. AnwtUê regum Mauritaniœ ah Ahu*UHa»an- ben'Abd-Allah-'ibn'A bi-Zer* Fwmo, v€l ut aUi maUmt Abu Muhammed Salih ibn Abd el^Haiim Gra^ naieiui coiucriptoê, edidii C. I. Tornberg. Upsal», 1845, in-4* t. II. i360p.)
cit par rhistoire romanesque de la fuite d'Idris, descendant d'Âli, et son établissement en Afrique, poursuitjusqu'à l'an 726 de Thégire rhistoire de Fez et celle des pays voisins. C'est un ouvrage original et important pour THistoire de l'Afrique. L'auteur parait avoir recueilli des traditions orales qui ont besoin d'être contrôlées par la critique européenne, mais qui donnent à son livre une vie que n'ont pas la plupart des chroniques.
MM. Pellissier et Rérousat, membres de la commission scientifique d'Algérie^ se sont occupés d'une autre partie de l'Afrique septentrionale, et nous donnent la traduction de l'hisloire de Tunis par Mohammed*eI-Kaïrowani^ Cet auteur procède avec beaucoup de régularité dans son ouvrage; il donne d'abord la description de Tunis et de l'Afrique en général, ensuite l'histoire des différentes dynasties qui ont régné sur Tunis jusqu'à l'an 1681 de notre ère, et termine par une description des curiosités de la ville et des usages particuliers de ses habitants. C'est une chronique écrite d'après le modèle général des chroniques arabes, et elle participe de leurs défauts et de leurs qualités ordinaires. La description de l'Afrique avant l'invasion des musulmans est remplie de fables et d'incertitudes ; l'histoire des premiers siècles de leur domination forme une compilation bien ordonnée, mais un peu sèche; à partir du xiii^ siècle, le récit prend un peu plus de vie ; on y trouve des renseignements originaux, et tirés de la tradition orale, surtout dans la dernière partie, qui traite de la conquête de Tunis par les Turcs.
Le grand défaut de ce livre, et de presque tous ceux de la même classe, est le point de vue étroit qui caractérise les historiens musulmans; ils secontententd'enregislrer les faits ma-
1. Histoire de l'Afrique par Mohatnmed-ben-Abi-el-Raïni-el-Kaîroa»ni. traduite de Tarabe par MM. E. Pellissier et Rémusat. Paris, 1845, io-l*- ^517 p ) Cet ouvrage forme le tome VU de l'Exploration scientiflqoe de l'Algérie, publiée par ordre du Gouvernement français.
ANNÉB 1M5-18I6. il3
kérieb les plus frappants; hors de là, ils ne s'occupent que de ee qui touche directement les intérêts de leur religion ; mais ils se parient qu'accidentellement des changements que le temps a produits dans la société civile, des mœurs des peuples seamis ou ennemis, de la marche du commerce et <les causes de la prospérité ou de la décadence du pays dont ils traitent, enfin, de tout ce qu'on appelle aujourd'hui les faits sociaux. C'est la tâche de l'historien européen de briser l'cnvoloppe aride des chroniques orientales, et d*en tirer ce qui y reste d'indications relatives à la vie réelle des peuples. Cependant, quelquefois un hasard heureux nlTet à notre disposition des ouvrages dont les auteurs ont été forcés par les circonstances de sortir de la voie ordinaire, et de nous raconter ce qu'ils ont ob* serré. Telles sont les relations des voyageurs arabes, que Ton connaissait déjà par la traduction de Renaudot, et dont M. Rei« naad vient de faire paraître le texte accompagné d'une nouvelle traduction ^ Ce sont des récits de marchands et de voyageurs arabes du ix* siècle de notre ère, qui avaient fréquenté les côtes de Tlnde et de la Chine, et les lies de l'archipel indien, et qui nous donnent des détails pleins d'intérêt sur les mœurs et l'aspect des pays qu'ils visitent, sur le commerce qu'on y faisait et sur les produits naturels qu'ils fournissaient. On accusa, pendant quelque temps, Renaudot d'avoir inventé ces relations ; plus tard quelques critiques les attribuèrent à Masoudi. Maintenant M. Reinaud prouve que le fond du livre est formé par le récit du marchand Soleiman, commenté et complété un peu plus tard par Âhou-Zeid de Basra, et communiqué par ce dernier à Masoudi, qui en a inséré une grande partie dans ses Prairies d*or. Feu M. Langlès avait fait imprimer, en 181 {, le texte arabe de ce livre; mais l'édition étant restée inachevée dans les magasins de l'Imprimerie royale, M. Ret-
1. Reialion des voyages faits par les Arabes et les Persans dans Vïnde itila Cktne^ dans le ix« siècle de Vère chrétienne^ texte arabe imprimé en 18il par les soiat de feu lianglës, publié avee def corrections ot additions, et accompagné d'une traduction française et d*éclairciMement8, par M. Reinaud. Paris, 1845, 2 vol. in-8*. (CLXXX, 154, laS et ÎOt p.)
314 VINGT-SKPT ANS D'HISTOIRE DES fiTUDES ORIENTALES.
Haud s'est char^^é de la terminer, etil y a ajouté un appendice tiré de Masoudi, des corrections du texte, une traduction nonvelle, un commentaire détaillé, et une introduction dans laquelle il discute l'origine de l'ouvrage et les nombreuses questions géographiques qui se rattachent aux récits des auteurs. C'est un livre infiniment curieux sous plusieurs rapports, et dont la publication plus complète est un service rendu à la littérature orientale.
Un traité de géographie du x' siècle, plus méthodique et presque aussi original que les^relations de ces voyageurs, esl le Livre des climats, par Abou-Ishak d'Istakhr, dont M.Mordtmann, à Hambourg, vient de faire paraître une traduction ^ Le but de l'auteur était de donner une description de tous les pays musulmans. La géographie était alors une science toute nouvelle chez les Arabes, et Abou-Ishak parait avoir été , presque entièrement réduit aux observations qu'il avait faites lui-même dans ses nombreux voyages, ce qui rend son livre très-inégal dans ses différentes parties, mais d'autant plu^ précieux pour nous. Plus tard les géographes arabes ont suivi l'habitude de leurs historiens, et se sont copiés les uns les autres d'une manière effrontée, et généralement sans aucune critique et sans s'apercevoir que l'état des pays dont ils parlaient avaitchangé dans l'intervalle. Abou-Ishak a ajouté à son livre des cartes très-imparfaites, mais extrêmement curieuses, comme étant les plus anciennes qui existent, à l'exception de la Table de Peutinger et de quelques cartes chinoises. Sir W. Ouseley a publié, au commencement de ce siècle, la traduction anglaise d'un abrégé persan de l'ouvrage d' Abou- Ishak, qu'il attribuait à Ibn-Haukal; mais il est heureux qu'on ait découvert l'original arabe, qui est beaucoup plus détaillé. Malheureusement, on ïi'en connatt jusqu'à présent qu'un seul manuscrit, que Seetzen a envoyé à la bibliothèque
1. Dat Buch der Laender van Sekeeh !bn ishak él^Farsi el^httâciiri va àem Arabischen uberseM^ von Mordtmann. Hamburg, 1845, in-4*. (^ P avec six cartes.)