Voyes Journal atiatiquey février 1816, p. 197 et suiv
3. Dk punUchen Texte im Poenulu» de» Plautus^ kriti»ch gewUrdigt ttné erMoerl voa Dr. Movers. ikeslau, in^, 1845. (147 p.)
pour Texpliquer. Mais c'est une base bien étroite et bien incertaine pour l'analyse d'une langue; ce qu'il faudrait avant tout, ce serait la découverte d'inscriptions plus considérables que celle que nous possédons. Il en est à peu près de même des incriptions himyarites, qui sont la dernière et une des plus précieuses conquêtes de la philologie. Je ne citerai pas l'interprétation que M. Bird a donnée à Bombay de quelquesunes de ces inscriptions, parce que l'auteur ne fournit la clef ni de sa lecture ni de sa traduction; mais on a pu lire sur ce sujet, dans le Journal asiatiquey un travail raisonné de H. Fresnel, dans lequel il discute, avec la sagacité et l'ardeur passionnée qu'on remarque dans tous ses travaux, les bases de l'interprétation de ces in^icriptions. Néanmoins, nous avons besoin d'une plus grande masse de monuments, et Ton ne peut penser, sans un mouvement d'impatience, que ces monuments existent, et que le seul homme qui peut les visiter et qui, pour le faire, est prêt à risquer sa vie, attend depuis deux nns, sur le bord de la mer Rouge, les moyens de partir de nouveau pour Saba. Depuis que M. Arnauii a copié les inscriptions que vous connaissez, des fouilles ont été faites par les Arabes, dans ridée que ce n'est que pour enlever les trésors enfouis de la reine de Saba, qu'est venu chez eux ce mystérieux étranger. Le hasard a voulu qu'ils aient trouvé un coffre antique, couvert de sculptures et rempli de pièces d'or. Était-ce de l'or persan? était-ce de Tor de Saba? Personne ne saurait le dire, car ils ont fondu ces pièces et brisé le coffre, dont ils ont vendu les morceaux sur le marché de Sana. Il reste encore, à l'heure qu'il est, un grand coffre en métal, couvert de sculptures, que le kadi de Saba a découvert dans ces fouilles, et dont il a jusqu'ici empêché la destruction. Mous pouvons espérer que ce monument, peut-être le dernier reste de l'art sabéen, sera un jour au Louvre, car M. le Ministre de Tinstruction publique a promis d'aider M. Arnaud à retourner à Saba.
La littérature syriaque vient de se voir ouvrir une source de rictiesses et un avenir inespérés. On savait, depuis dessiècles»
ANNtE 1845-1846. »l
que les monastères coptes de TÉgypte possédaient des bibliothèques fort anciennes, composées surtout d'ouvrages syriaques et coptes. Les deux Assemani avaient trouvé moyen d'acheter des moines un certain nombre de ces manuscrits, qui furent déposés ou plutôt enterrés dans la bibliothèque du Vatican, le plus riche dépôt littéraire qui se soit jamais fermé devant la curiosité des savants. D'autres voyageurs, principalement des Anglais, ont réussi à acheter, de temps en temps, un petit nombre de manuscrits qui faisaient litière dans de Tieux caveaux, tout en étant regardés, par les maîtres illettrés de ces trésors, avec un respect superstitieux qui les empêchait de les mettre dans de meilleures mains. Dans ces derniers temps, M. Tattam, connu par ses travaux sur la littérature copte, se rendit deux fois en Egypte, dans Fespoir de se procurer des manuscrits; la reconnaissance du patriarche jacobite pour le don d'une édition copte et arabe du Nouveau Testament, que la Société biblique venait de faire imprimer pour lui, le disposa en faveur de M. Tattam, et celui-ci unit par acquérir des moines, avec beaucoup de difficultés, trois cent soixante-six manuscrits syriaques d'une haute antiquité, qui sont aujourd'hui la propriété du Musée britannique. C'est un grand trésor pour la littérature patristique, et d'autres parties des sciences historiques en retireront certainement des résultats considérables. M. Cureton vient de faire paraître un de ces ouvrages, contenant trois lettres de saint Ignace S dans une traduction syriaque plus ancienne que les manuscrits grecs existants, et exempte des interpolations qui ont été l'objet de tant de discussions parmi les savants.
M. Tattam s'est procuré, en même temps que ces manuscrits syriaques, un certain nombre de manuscrits coptes qui le mettront en état de publier les parties de la Bible que Ton ne possédait pas jusqu'à présent dans cette langue, et il annonce
1. The anâeiU Syriae version of the ejfnitles of saint Ignatius, edited with an en^ish translation and notes by W. Cureton. London, 1845, ia-8*. (XL et lOé p.)
SiS VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
rimpression prochaine d*UD volume qui doit contenir le livre de Job. Les débris de la littérature copte qui nous sont jusqu'à présent parvenus n'ont en eux-mêmes qu'une mince importance littéraire^ mais ils nous enseignent la langue qui forme la clef de l'interprétation des hiéroglyphes égyptiens, et chaque nouveau livre copte qu'on publiera servira à perfectionner le dictionnaire de la langue, et contribuera ainsi à une solution plus complète d'un grand problème que les temps anciens nous avaient légué, et que le nôtre a eu l'honneur de résoudre.
C'est peut-être ici que je puis le mieux placer la mention d'un livre élémentaire berbère ^ que H. Delaporte a fait iithographier. Il contient des conversations en berbère, écrites en caractères mogrebins, transcrites en caractères latins, et accompagnées d'une traduction interiinéaire française. Ce recueil est terminé par une légende en vers intitulée Sa6y; celle légende est Thistoire d'un fils qui, par sa piété, délivre ses parents de l'enfer, et elle se distingue par une certaine beauté sauvage qui explique la popularité de ce récit chez les Kabyles du* Maroc.
En nous tournant vers la Mésopotamie, qui est depuis quelques années le théâlre desigrandesdécouvertes archéologiques, nous ne trouvons qu'un seul essai de déchiffrement des incriptions assyriennes, par M. Isidore Loewenstern ^. Il est probable qu'on n'arrivera à un résultat certain que lorsqu'on pos* sédera des inscriptions trilingues d'une étendue considérable, et dans lesquelles il se trouvera assez de noms propres pour que la comparaison de la colonne persépolitaine avec la colonne assyrienne nous donne un alphabet assyrien à peu près coinplet. Il existe une pareille inscription sur le tombeau de
1. Spécimen de la langue berbère y par J. D. D. Paris, in-fol. (57 p. de lithographie.)
2. Essai de déchiffrement de Vécriture assyrienne pour servir à Teo^/tcation du mofiument de Khorsabady par S. Loeweastem. Paris, 1845, îh-S*, (35 p. et 3 p.)
ANNEE 18l5-18i6. t^
Darius; malheureusementy MM. Flandin et Coste, qui, pourtant, ont été sur les lieux et ont dessiné le monument, ne l'ont pas copiée. Mais M. Westergaard en a pris copie; et Userait à désirer qu'il se décidât à la livrer au monde savant, pour donner une base solide aux études sur récriture assyrienne, éludes qui sont devenues d'une importance extrême pour l'histoire depuis que nous possédons une si grande masse d'inscriptions. Schulz en avait rapporté quarante-deux de Wan ; M. Botta en a copié plus de deux cents à Khorsabad ; M. Rouet en a trouvé depuis à Arbèle, et H. Layard est, dans ce moment, occupé à déblayer, à Nimroud, un grand monument qui est couvert d'ioscriptions comme celui de Khorsabad. Pendafit que ces feuilles étaient sous presse, les deux Chambres ont rendu une loi pour la publication des découvertes de H. Botta, et le public savant aura bientôt sous les yeux le texte de M. Botta, la collection entière des inscriptions qu'il a copiées et les dessins des bas-reliefs par H. Flandin. Puisse H. le ministre de l'intérieur trouver un moyen de faire publier ce grand ouvrage à un prix qui ne le rende pas inaccessible aux personnes auxquelles il est réellement destiné, et qui, seules, peuvent en faire usage. Cela devrait être possible puisque le Gouvernementfaitles frais entiers de la publication.
Il n'est venu à ma connaissance aucun nouveau travail sur les inscriptions persépolitaines, si ce n'est un traité anonyme imprimé à Oedenbourg, en Hongrie, sous le titre de Vestiges de r Orient conservés dans la langue magyare^. Je ne puis qu'indiquer le titre de cet opuscule, car il est écrit en hongrois, et c'est pour moi lettre close. Au reste, la Société asiatique de Londres va publier enfin les travaux de M. Rawlinson sur la grande inscription de Darius à Bisitoun, la plus considérable de toutes et celle dont l'intérêt historique est le plus grand, à en juger par les fragments que M. Rawlinson a, de temps en temps, communiqués à ses amis. H. Rawlinson accompagne
1. A Meç^wr nifely kàUii emUkei. Sopron (Oedenburg), in-8% 1844. (71p.)
s<i (raductiolt d'un travail sur la grammaire et le dictionnaire de la langue persane au temps de Darius.
La littérature persane proprement dite s*est enrichie de quelques nouvelles publications. Un membre de votre Conseil a fait paraître le troisième volume de l'édition de Firdousi^y qui fait partie de la Collection orientale. Ce volume contient la continuation de l'histoire de Keî-Khosrou, mais sans mener à sa fin ce règne, qui remplit presque le quart du Livre des Rois. M.BIand, à Londres, annonce une édition des œuvres de Nizami et a débuté par la publication du Mahzen^l-Asrar ' (le dép6t des secrets) ; c'est une série d'anecdotes qui servent de texte à des applications morales et philosophiques. Cet ouvrage parait aux frais de la Société anglaise pour la publication des textes orientaux. On ne possédait, jusqu'à présent, des œuvres de Nizami, que quelques extraits et des éditions du Sekander-nameh. Ce grand poêle mérite pourtant d'être mieux connu. On a beaucoup parlé de la poésie persane, mais c'est seulement lorsque nous aurons des éditions et des traductions de Djeial-eddin Roumi, de Nizami, de Djami, d'Anweri, que nous pourrons suivre, dans ses phases principales et dans les œuvres des grands maîtres, ce magnifique développement poétique, qui marque, avant tout, la place de la Perse moderne dans l'histoire littéraire.
M. Brockhaus, à Leipzig, a fait imprimer, à l'occasion d'une fête de famille, quelques exemplaires d'une rédaction du Livre du perroquet % plus ancienne que celle qui a été souvent reproduite sous le titre de Touti-nameh. C'est un de ces livres de fables indiennes qui ont fait le tour du monde sous des
1. Le livre des Rois, par AbouUkasim Firdousi, publié, traduit et commenté par M. J. Mohl. Paris, 18i6, in-fol. (vn et 6!Î9 p.)
2. Maiiian ul Asrérof Niiami, publislied by Bland. London,l&45, ia-4*. (5 et 118 p.)
3. Die sieben weisen Meister von NachscheH. In-4o. (12 et 15 p.) Ce petit livre ne porte aucune dale; il a été imprimé à Leipsig en 1845 et n*a été tiré qu'à douze exemplaires.
MDS très-variés et avec des additions et des changements trèstnsidérables. Celui dont il s*agit dans ce moment a été tra- «il du sanscrit en pehiewi, sous les Sasanides, ensuite en nbe sous le nonn de Livre des sept vizirs^ et reproduit dans iDtes les langues de l'Europe, sous les titres de DolopatoSf de h^ntipasy de Roman des sept sages, et autres. La rédaction pt M. Brockhaus a fait imprimer est celle de Nakschebi; elle !st d'an style très-simple et parait avoir été faite elle-même mr la rédaction que Fauteur du Fihrist appelle le petit Livre le Sindibads
M. Spiegel a publié à Leipzig une Chrestomathie persane^, iposée de morceaux en prose et en vers, tirés du Beharis^ I, de ï Anweri'Soheiliy de Firdousi, de Sadi, du Secander^
\eh de Nizami, de Khakani et de Feïzi. Ces derniers moraux sont inédits; les autres ont été tirés, en général, tédiiioQS publiées en Oriont, et corrigés à Taide de manuits. M. Spiegel y a ajouté un vocabulaire et le tout forme un
naei bien calculé pour les commencements de Tétude
persan.
La grammaire persane a été l'objet de deux publications.
ISpUeth, à Leipzig, aautographic sur pierre la grammaire ûsert d*introduction au dictionnaire connu sous le nom de
^Cfbengui-Raschidi^. Ce petit livre est un fac-similé du ma-
iscrit dont il a conservé toute la disposition, jusqu'à la forme
la position des gloses marginales. C'est une manière très-
kfeaable de publier des textes orientaux, qui, par la nature
lo sujet, ne s'adressent qu'à un petit nombre de lecteurs, ^fio, M. Garcia de Tassy a donné une nouvelle édition de la tmmaire persane que Sir William Jones avait fait impri-
i. Ckreêtomathia permcOy edidit et glossario explanavit Fr. Spiegel. Lip-
. 1846, in-8*. (ail p.) ! i, Grammaticœ persicm prcuepia et regulœ, quas lexico penico Ferlxengi \Keschidi priEfixas, scripsit et edidit Dr. Splieih. HaUe, 1846, in-8^ (51 p.)
mer en français en 1772 ^ Le nouvel édîteury a fait quelques corrections de style et de fond, ainsi que quelques addilions nécessaires pour rendre ce traité élémentaire propre à servir à ceux qui commencent l'étude du persan. H. Garcin de Tassy parle, dans sa préface, de l'intention qu'il avait eue de rédiger un traité entièrement neuf sur la grammaire persane, et il s^ rait à désirer qu'il donnât suite à cette idée, car il n'existe pas d'ouvrage sur ce sujet qui soit au niveau de l'état actuel deU science.
Il n'est venu à ma connaissance qu'un seul ouvrage relatif à la langue turque, c'est la grammaire de M. Redhouse^ employé au bureau des interprètes du divan de Gonstantinople. Le travail de M. Redhouse paratt fait avec autant de soin qne de connaissance de son sujet, et se distingue des grammaires antérieures surtout dans la théorie du verbe. L'auteur termina son livre par l'analyse grammaticale détaillée d'un morceau turc, destiné à ceux qui voudront apprendre la langue sans maître. M. Redhouse annonce un dictionnaire turc qui est sous presse dans ce moment à l'imprimerie impériale ottomane. Je ne puis regretter l'impossibilité où je me trouve d'atinoncer les autres ouvrages turcs qui ont paru ou vont paraître à Gonstantinople ; car nous pouvons espérer que M. dt Hammer voudra bien continuer la bibliographie raisonnée qu il nous a fait l'honneur d'adresser au Journal asiatique depmi une série d'années.
Je ne dois pas quitter l'Asie occidentale sans faire roentior de deux ouvrages numismatiques qui s'y rapportent, et dontV premier est un manuel général de numismatique orientale '
1 . Grammaire persane de Sir W. Jones, seconde édition française, rtvvt corrigée et augmentée par M. Garcin deTassy. Paris, 1845, in-12. (nre 129 p.)
2. Grammaire rottotuiée de la tangue ottomane, par J. W. Redhouse Paris, 1846, in-8*. (343 p.)
3. Handbuch mt morgenlmduehen Mûn%kunde von Dr. Stidcel ; cah. Leipzig, tais, in-4*. (108 p.)
ANNÉE i845-iM6. tt7
Le grand duc de Saxe-Weimar a fondé récemment, à l'université de Jéaa, un musée de médailles, dans lequel il a fait entrer la belle collection de médailles orientales qu'avait formée M. Zwick, à Saint-Pétersbourg. H. Stîckel, directeur du musée, publie la description de cette collection et vient d'en faire paraître le premier cahier, qui traite des monnaies des Omméîades et des Abbasides. L'auteur ne s'en tient pas à la description des pièces nouvelles que contient le cabinet de Jéna, il donne des spécimens des monnaies principales, même quand elles sont déjà connues, pour fournir un manuel général de numismatique arabe. U a accompagné ce cahier d'une planche lith(^raplûée, dans laquelle on s'est appliqué à imiter l'éclat métallique des.pièces, mais, où la gravure des légendes laisse beaucoup à désirer.
Le second ouvrage porte le titre de documents numismatiquesde Géorgie^ et contient la description que donne le prince Barutayeff de sa riche collection de médailles géorgiennes. Il les divise en sept classes : géorgiennes sasanides, géorgiennes byzantines, géorgiennes arabes, géorgiennes pures, géorgiennes de princes étrangers, géorgiennes persanes et géorgiennes russes. L'auteur discute en détail, et avec autant de modestie que de connaissance du sujet, les légendes de ehaniae de ces médailles et les points historiques qui s'y rattachent, et son ouvrage se termine par un supplément d'un raffinement très-ingénieux ; c'est une tablette de médailler dans laquelle sont incrustées les empreintes métalliques d'une vingtaine de médailles en argent et en cuivre, obtenues par m procédé galvanique de l'invention de l'auteur. L'ouvrage est écrit en rosse; mais les chapitres principaux sont accompagnés d'une traduction française.
Si maintenant nous passons à l'Inde, nous trouvons d'abord
1. Ihcmmenit numwnatiques du royaume de Géorgie^ par le prince Michel BamUjeff, conseiller d*£tat. SaîDt-Pétersbourg, 1844, in-4*. (571 p. et de nombreuses planches.;
228 VINGT-SEPT ANS D'HfSTOÎRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
un travail sur les Védas, par M. Roth*, à Tubingen, travail qui comprend trois dissertations : Tune sur l'histoire littéraire des Védas, l'autre sur la plus ancienne grammaire védique, la troisième sur la nature des données historiques que Ton peut tirer de ces livres. L'auteur suit, dans ce petit ouvrage, les traces de Colebrooke ; il précise les observations de ce grand indianiste sur Torigine et le caractère des collections des hymnes védiques, et indique une série de travaux qu'ii sera indispensable d'entreprendre pour nous rendre intelligibles ces monuments de la plus haute antiquité; il pose plutôt les questions qu'il ne les résout, mais, dans une matière si neuve et si difficile, c'est beaucoup de bien poser les questions. Heureusement, l'attention des indianistes se porte partout sur la littérature védique, et Ton peut espérer que l'on possédera bientôt des matériaux abondants pour l'étude de cette partie capitale des lettres indiennes. Les autres branches de la littérature sanscrite, les épopées, les poëmes lyriques et dramatiques, les Pourànas, les ouvrages de science et de législation suffiraient pourassigner aux Hindous une place éminente dans l'histoire des littératures anciennes ; mais ce qui leur dom\e, dans l'histoire de la civilisation, un rôle tout à fait à part, ce sont les Védas et les systèmes philosophiques qui s*y rattachent; c'est par eux que l'Inde a agi sur le genre humain et a si puissamment contribué à la formation des idées qui ont f^LÎ^ la gloire des peuples les plus civilisés.
M. Gorresio, en publiant le troisième volume de son éditioij du Ramayana^, est entré dans la partie inédite du poème! L'impression du premier volume de la traduction italienne es| très-avancée, de sorte qu'on verra achever cette grande eni treprise dans un temps beaucoup plus court qu'on n'était e\ droit de l'espérer. On sait que M. Gorresio suit rigoureuse
1 . Zur Litteratur und Geschichte det Weda, drei Abhandlungm von K»^ Stuttgart; 1846, in-8». (146 p.)
2. Ramayanay poema indiano di Valnùd, per Gaspare Gorresio, yoI. hI Paris, 1845, m-8". (xxxvi et 478 p.)
ANNi£ 1845-1846. Stt
ment la rédactioo dite bengali du poème épique, pendant que H. ScUegel avait préféré la rédaction des commentateurs. On assure que M. Gildemeister, à Bonn, se propose d'achever rédjtion commencée par M. Schlegel, et qu'il a l'iatention de s*eD tenir, encore plus exactement que n'avait fait son prédé* cessear, à la rédaction des commentateurs. On ne peut qu'applaudir à ce plan, qui mettrait entre nos mains des éditions des deux rédactions et permettrait ainsi de décider beaucoup de questious critiques, dont la solution peut nous éclairer sur riiistoîre de ce grand monument poétique.
La simplicité du Ramayana et du Hahabharat finit par déplaire aux lettrés indiens, lorsque l'âge d'or de leur littérature fut passé, et ils tombèrent dans l'admiration des raffinements grammaticaux, dans le mépris du naturel et le culte du langage savant. Ils s'appliquèrent à refaire en détail et par fragments leurs anciennes poésies et donnèrent aux productions de cette nouvelle manière le nom àe grands poèmes^ qui nous parait presque une dérision. M. Schûtz vient de publier la traduction allemande des deux premiers chants du KiratârjunyamS poème de cette classe qui est l'amplification d'un épisode du Hahabharat. Ce livre passe dans l'Inde pour une merveille de style, et, sous ce rapport, on est toujours obligé d'accepter les jugements de la nation à qui appartient l'ouvrage; mais, sous le rapport du goût, il est permis de décliner l'autorité de l'opinion locale, et de trouver que l'art de la die* lion et la perfection mécanique des vers ne couvrent pas la pauvreté du fond.
La Grèce a fourni à la littérature sanscrite, dans le premier volume des Œuvres posthumes de H. Galanos, un contingent inattendu'. H. Galanos était un négociant grec établi
1. BharavVt Kiraiârjunyam^ Gesang I und II, aus dem Sanscrit libersetit von Dr. SchuU. Bielefeld, 1845, in-i". (17 p.)
«. Ar.iLri'cpiou TaXavou *AOi)valou 'Iv8»uav (utdlfpo(CC(»v ffp6^o|i.oc* Athènes, 1845, m-«*. (48 et 155 p.).
i90 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ËTUDES ORIENTALES.
à Calcutta, qui abandonna, vers la fin du dernier siècle, soit commerce pour se retirera Bénarès, où il adopta le costume et la manière de vivre des brahmanes, et passa quarante ans dan& leur société et dans leurs écoles. Il mourut en 1833 et laissa des traductions d*un ^and nombre d'ouvrages sanscrits. M. Jean Douma, à Athènes, vient de faire imprimer sa vie et la traduction de quelques livres des moralistes indiens, déjà connus pour la plupart en Europe. Galanos paraît avoir cherché à Bénarès, plutôt la sagesse comme la cherchaient les anciens, que le savoir comme Tentendeiit les modernes, et ses manuscrits sont probablement plutôt une curiosité littéraire qu*un secours pour l'érudition.
Le Rajah Radhakant Deb, de Calcutta, a fait paraître le cinquième volume de son Dictionnaire encyclopédique sanscrit*. Dans cet ouvrage, chaque mot est suivi de l'interprétation du sens, des synonymes avec l'indication du dictionnaire dont ils sont tirés, de la description de l'objet auquel il s'applique, et de citations empruntées aux livres classiques qui en ont fait usage. L'utilité de cet ouvrage pourlesétudes en Europe est malheureusement restreinte par son excessive rareté, car l'auteur l'imprime à ses frais et ne le met pas en vente. Le système de distribuer les ouvrages au lieu de les vendre fait honneur à U magnificence des auteurs ou des gouvernements, mais, quelque soin qu'on mette à les faire parvenir dans les mains de| ceux qui en feraient usage, on n'y réussit jamais complètement, et il vaudrait mieux, je dirais même, il serait plus généreux de les mettre en vente à un prix assez bas pour que tous ceux qui en ont besoin pussent se les procurer.
L'entreprise de Radhakant Deb est, au reste, d'autant plus méritoire que l'étude du sanscrit, comme, en général, celle des langues savantes de l'Orient, n'a jamais été aussi pet
1. Sahda Kalpa Druma, par Radhakant Deb, vol. V. Calcutta, 1766 de l'ère de Saka, in-i". (p. 3813-5014.)
encouragée dans Tlnde qu'elle Test aciuellement. Cela tient à des raisons particulières, très-graves et très-louables en ellesmêmes, si on n'en poussait pas trop loin les conséquences. Il s'est opéré, dans l'administration anglaise de l'Inde, un grand mouTement de rapprochement vers le peuple; d'un côté le gouvernement se sert ofGciellement des dialectes locaux et exige de plus en plus, de ses employés européens, une connaissance parfaite des langues usuelles ; de l'autre côté, il a élargi le cercle des emplois accessibles aux Indiens, et, pour les y rendre aptes, il multiplie ses écoles et y introduit un système d'examens qui tourne les études de la jeunesse indienne rers les connaissances pratiques qu'ils ne peuvent acquérir que dans des ouvrages européens ou dans des traductions que le gouvernement fait imprimer dans les dialect^'s provinciaux de rinde. Ces mesures sont pleines de sagesse et d'humanité, maïs on n'aurait pas dû abandonner l'encouragement que méritent les études savantes. Le résultat de cette direction donnée à l'éducation a produit une quantité très-considérâble de livres en hindi, hindoustani, mahratti et autres dialectes, que Tadministration ou les sociétés d'encouragement pour les écoles ont fait imprimer ou lithographier à Calcutta, à Dehii, à Âgra, à Bombay, à Pounah, etc. Ce n'est que par accident, et d une manière incomplète, que nous parviennent les titres de ces ouvrages, et pourtant je pourrais en remplir des pages entières; mais ces livres, quoique écrits dans des langues orientales, n'ont pas d'intérêt pour nous.
il a néanmoins paru à Âgra un ouvrage que je ne puis me dispenser de mentionner. La Compagnie des Indes a fait publier, il y a quelques années, un Glossaire de tous les termes techniques qui s'emploient dans l'administration des différentes pro\înces de l'Inde; elle a envoyé ce livre à tous ses employés européens, avec l'invitation de fournir des détails sur lorigine et l'emploi de chacun de ces termes, et toutes les réponses sont destinées à être placées entre les mains de M. Wilson, pour fournir à ce grand indianiste les matériaux
d*ui] ouvrage complet sur ce sujet. Un des employés les plus . distingués de la compagnie, H. Eliiot, secrétaire de la cour centrale des provinces supérieures de Tlnde, a fourni, en réponse à cette invitation, un travail si considérable quç le gouverneur d'Âgra s*est décidé à le faire imprimer pour servir de modèle, et votre Société vient d'en recevoir le premier volume ^ C'est un glossaire arrangé selon Talphabet européen; chaque mot est écrit en caractères latins, arabes et dévanagaris, et suivi de sa définition, de son étymologie, de remarques sur la nuance du sens dans lequel il est employé dans les provinces supérieures, et de notices souvent très-étendues sur l'objet qu'il exprime. Il serait difficile de donner une idée exacte de la multitude de faits que contiennent ces notices sur l'histoire des diverses tribus mentionnées, sur la culture des plantes énumérées dans le glossaire, sur . la géographie^ la généalogie des familles, sur les punitions, sur les impôts, les mœurs, les dialectes locaux et mille autres sujets. Il y a bien peu d'onvrages sur l'Inde qui contiennent autant de faits neufs; et si tous les suppléments au Glossaire qui se préparent ressemblaient à celui de M. Eliiot, l'Inde serait bientôt un des pays les mieux connus du monde.
Notre confrère M. Pavie a publié la traduction de la relation de l'expédition faite par ordre d'Aurengzib contre le pays d'Assam^ MirDjoumlah, vice-roi du Bengale, chargé de cette entreprise en 1661, s'empara de la plus grande partie du pays; mais les fièvres le firent périr, lui et presque toute son armée, et Aurengzib fut obligé de renoncer à cette conquête. Ahmed Schehab-eddin Talisch, ua des secrétaires de Hir Djoumlah, qui avait fait la campagne avec lui, composa en langue persane, après la mort de son patron, le récit de l'expédition. Son ouvrage fut traduit, en 1805, en hindoustaoi,
1. Supplément to Uie Glossary of Indian ternu by H. M. Eliiot. Agra, iSiô, in-8-. [Ul p.)
3. Tarikhri-Asham. récit de Vexpédition de Mir-'Djumlali au pays tfAsham, par Théodore Pavie, Paris» 1815, iii-H*". (xxxi et 316 p.)
ANN£ë 1845-1846. S33
par Mir Hoséin, et M. Payie s*est servi de cette version pour sa traduction française. On remarque, dans le récit de Talisch et dans sa manière d'observer les faits, les défauts ordinaires des auteurs musulmans, mais à un moindre degré qu'à l'ordinaire. C'était évidemment un homme intelligent; il parle d*un pays peu connu et raconte des événements dramatiques dont il a été témoin oculaire ; en un mot, son ouvrage méritait, à beaucoup d'égards, d*étre traduit dans une langue européenne.
M. labbé Bertrand nous a donné, sous le litre de Séances deHaidari * , une traduction française d'un ouvrage hindoustani intitulé la Rose du Pardon. Chacun sait avec quelle pompe et quel fanatisme les S^chiites de Perse et de Tlnde célèbrent Tanniversaire de la mort des fils d'Ali. On représente ce meurtre tous les ans, sous forme dramatique, et on lit en public, pendant les jours qui précèdent la représentation, les récits légendaires des événements qui se rattachent à la destruction de la famille d'Âli. C'est un recueil de ces récits, divisés en journées, composé en 1811 par Mohammed-Haider Baksch, professeur de persan à Madras, que M. Bertrand vient de traduire. Il parait que l'ouvrage hindoustani lui-même est une traduction d'un livre persan intitulé le Jardin des Martyrs: mais M. Bertrand remarque avec raison que le traducteur hindoustani y a probablement fait des changements considérables, car son ouvrage porte toutes les marques du Ifuût des musulmans d'aujourd'hui, et le ton ampoulé de l'auteur devient presque choquant quand il fait parler des personnages historiques dont on possède, dans les auteurs arabes, tant de discours empreints d'une simplicité admirable. M. Bertrand a effacé une partie de ces défauts dans le but de rendre populaire en Europe la littérature orientale, mais c'est une entreprise bien difficile et pour laquelle les auteurs orientaux
f. Lt9 séances de ilàidari, ouvrage traduit de Thindoustani par M. Tabbé Bertrand, suivi de Télégie de Miskin, traduite par M. Garcin de Tassy. Paris, 1846, in-8». (34â p.)
2a4 VINGT-SEPT ANS D*HlSTOiRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
modernes n'offrent que de faibles ressources. H. Garcin de Tassy a joint aux Séances de Haidari la traduction de I*élégie de Miskin, qui a pour sujet un des nombreux épisodes de la destruction de la famille d'Ali, et dont le ton a quelque chose de reneige et de la simplicité des chants populaires.
Enfin, il a paru un ouvrage qui se rapporte à l'Inde, sinon par la langue, au moins par le sujet. C'est le poème javanais Witvoho, dont M. Gericke, à Batavia, a publié le texte accompagné d'une traduction hollandaise^ . Le Wiwoho est un poème, anciennement composé en kawi, qui a été traduit eo vers javanais l'an 1704 de l'ère javanaise, c'est-à-dire en 1779 de notre ère. Si je ne me trompe dans le calcul de cette date, c'est un fait singulier de voir, dans un temps aussi récent, traduire par un musulman un livre de mythologie indienne; car le Wiwoho est imité d'un épisode du Mahabharat, et son auteur, Hempo Kanno, n'a fait subir au conte indien que les changements qu'exigeait la transplantation de la scène sur le sol malais. C'est, je crois, le texte javanais le plus considérable qu'on ait publié jusqu'ici, et il sera probablement suivi bientôt par d'autres. La Société de' Batavia parait, depuis quelques années, animée d'une nouvelle vie, et décidée à nous initier à tout ce qu'il peut y avoir d'important dans les littératures kawi, javanaise et malaie.
La littérature chinoise s'est enrichie d'un ouvrage qui sera lu avec la plus vive curiosité par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de cette grande nation ; c'est le premier volume de V Essai sur V histoire de l* instruction publique et de la corporation des lettrés en Chine, par notre confrère M. Biot ^ De tous les phénomènes que présente l'histoire de la
1. Wiwoho ofMintorogo, eenjavaansch Gedicht uitgegeven door J. F. G. Gericke (dans le vol. XX des mémoires de la Société de Batavia, 1844, in-8«. xxxiii, 176 et 179 p.)
f. Essai sur Vhistoirede Vinstruction publique en Chine et de la corporation des lettrés, par Edouard Biot, lr« partie. Paris, 1845, iii-8*. (â03p.)
ANNft 1845-1846. S8&
Chine, de tontes les preuves d'une aptitude singulière à la ci- ▼ilisation qu'a données ce pays, il n'y en a pas de plus remarquable que l'importance qu'il a toujours accordée au savoir. Chez presque tous les peuples, les armes ont été l'origine du pouvoir; chez quelques-uns, l'intelligence s'est servie de l'élément mystique qui existe dans l'esprit humain pour fonder sa puissance sous la forme théocratiquc ; les Chinois seuls ont posé, dès l'origine de leur monarchie, le principe que le pouvoir était dû au mérite civil et au savoir.
One pareille théorie n'a pu s'introduire dans la vie réelle sans avoir à lutter contre la puissance du pouvoir militaire et les institutions aristocratiques qu'il tend partout à fonder, contre le principe de la faveur que la cour désirait faire prédominer, et souvent coi^tre l'influence des richesses. Mais, le principe une fois posé, la partie la plus intelligente de la nation s*y est toujours rattachée, elle a travaillé sans relâche, et malgré des persécutions sanglantes et des obstacles de toute espèce, à la consolider, à lui donner par les écoles, par les examens et par la constitution d'une classe de lettrés, une organisation assez forte pour résister à toute influence, et pour conserver l'administration même sous des conquérants étrangers et barbares. Le système a réussi, il a établi en principe que le pouvoir n'appartient qu'à l'intelligence et au savoir, il a combattu avec succès toute influence héréditaire, Taristocratie, les castes, la prépondérance de l'épée et celle des richesses. Nous marchons en Europe dans la même voie, et le mérite civil a certainement fait de grandes conquêtes sur les armes et la naissance; mais il n'y a néanmoins encore que la Chine où un pauvre étudiant puisse se présenter au concours impérial et en sortir grand personnage. C'est le côté brillant de l'organisation sociale des Chinois, et leur théorie est incontestablement la meilleure de toutes; malheureusement, l'application est loin d'être parfaite. Je ne parle pas ici des erreurs de jugement et de la corruption des examinateurs, ni même de la vente des titres littéraires, expédient auquel le
gouvernement a quelquefois recours en temps de détresse financière, mais de rimperfection des institutions que les lettrés ont fondées, et sur lesquelles repose Tapplication du principe abstrait. Ils ont basé Tinstruction presque exclusivement sur rétude des lettres, et la conséquence a été qu'ils ont stéréotypé, pour aiusi dire, la civilisation. La littérature d'un peuple isolé s'épuise bientôt, et l'on est alors réduit à répéter et à retourner en tout sens les mêmes idées. On a ajouté, il est vrai, à l'étude des livres classiques celle des annales, et la grandeur, ainsi que la longue durée de l'empire, en rendent Thistoire très-propre à former l'esprit de ceux qui sont destinés aux affaires. Mais, là encore, l'inconvénient d'une position isolée s'est fait sentir. Les Chinois n'ont pas pu comparer l'histoire de leur pays avec celle des autres nations, de sorte que, malgré leurs grands travaux historiques, et le soin avec lequel il ont enregistré des faits innombrables, ils n'ont jamais pu s'élever à un point de vue philosophique qui ne peut nattre que de l'histoire comparée. Peut-être, s'ils avaient compris les sciences physiques dans le nombre des études prescrites, auraient-ils échappé à l'étreinte de ce cercle qui s'oppose à leur développement intellectuel. Quoi qu'il en soit, il est certain que les lettrés ont fait la Chine telle qu'elle est, qu'ils ont rendu la culture de l'esprit, telle qu'ils l'entendent, le grand objet de l'ambition, et qu'ils dominent et dirigent entièrement l'intelligence du tiers de l'espèce humaine. L'étude attentive de de ce fait est indispensable pour comprendre l'histoire et l'état de la Chine^et M. Bîot a entrepris de nous en fournir les moyens. Les Chinois eux-mêmes se sont occupés de cette branche de leur histoire avec leur esprit méthodique ordinaire, et ont soigneusement consigné dans leurs grandes encyclopédies tous les documents relatifs à ce sujet. M. Biot les y a recherchés, les a traduits, coordonnés et encadrés dans une exposition historique, dans laquelle il a fait entrer la traduction littérale des pièces les plus importantes. Le premier volume s'étend depuis le commencement de la monarchie jusqu'au m*' siècle de notre ère; le second conduira l'histoire des let-
très jusqu'à nos jours. La méthode de M. Biot est très-séTëre; il sereaferme entièrement dans son sujet, qui est la recherche, la critique et Texposition des faits qui se rapportent à Torgaaisation de Finstruction publique, aux méthodes qu'elle emploie et aux changements qu'elle a subis. Mais toute histoire de la Chine, et surtout toute biographie d'un homme célèbre en Chine, formera un éloquent commentaire à ces documents, et montrera à quel degré ces règlements pénètrent dans la vie de la nation et dans celle de chaque individu.
M. Piper, à Berlin, a publié un mémoire sous le tilre de Symboles des commencements du monde et de la vie, conserrés dans V écriture figurative des Chinois *. C'est une espèce de métaphysique tirée de la forme et de la composition des caractères chinois. L'auteur croit que l'analyse de l'écriture de ce peuple donne le moyen de remonter à ses notions primitives, et il a appliqué son système à certaines classes de caractères pour retrouver les idées métaphysiques des anciens Chinois- Mais il y a mille chances d'erreur dans un pareil procédé, car récriture chinoise n'est symbolique que très-partiellement, et 1 élément phonétique prédomine de beaucoup. Où donc s'arrêter, et par quelle méthode distinguer ce qui est symbolique de ce qui n'est que le signe d'un son? On a fait plusieurs fois iles essais semblables et dépensé beaucoup d'esprit sans produire un résultat que la science puisse avouer. Il n'y a qu'un bon moyen de connaître les idées des Chinois, c'est d'étudier leurs livres.
M. Schott a fait paraître à Berlin un Mémoire sur le Bouddhisme de la haute Asie et de la Chine ^ L'auteur commence par une exposition abrégée de la doctrine bouddhique et de son introduction en Chine et dans le Thibet; ensuite il discute
1. Beteidinungen des Welt und Lebensanfangts in der cMneiiMchen BU' dtndirifU von Dr. G. 0. Piper. Berlin. 1846, in-8». (167 p.)
S. Ueber den BuddhaiMmuê in flochasien und in China von W. Schott. BerUn, 1846, in-4*. (126 p.)
tB$ VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
en détail et d'une manière ingénieuse les modifications que les Chinois ont fait éprouver à plusieurs des dogmes les plus importants, et il termine son mémoire par de nombr^u2 extraits tirés du Tsing-tou-^wen^ ouvrage populaire, qui jouit d'un grand crédit en Chinie.
Ce traité n'épuise point le grand sujet du bouddhisme chinoiSy mais c'est un travail fait dans la direction que l'étal actuel de la science indique. Depuis que Touvrage de M. Burnouf a commencé à porter la lumière dans le chaos des sectes et écoles bouddhiques, et à donner les moyens de les classer et de les rattacher à des branches principales, on doit s'attacher à des recherches spéciales sur la forme que la doctrine générale a prise chez chaque peuple, et déterminer les nuances qu'y a introduites le génie particulier des différentes races.
M. Neumann, à Munich, a publié, sous le titre de Mexique au V' siècley d'après les sources chinoises ', un mémoire dans lequel il identifie ce pays avec le Fou-sang, dont parlent les voyageurs bouddhistes chinois, comme situé à deux mille lieues à l'est de la Chine. Ce n'est pas la première fois que cette conjecture a été émise, et depuis la publication du mémoire de M. Neumann, notre confrère, M. d'Eichthal, a lu, dans une de vos séances mensuelles, une partie d'un travail considérable, dans lequel il développe une théorie semblable, mais pas identiquement la même, en attribuant aux bouddhistes l'introduction de la civilisation en Amérique. Il s'appuie surtout sur les ressemblances des monuments américains récemment découverts avec les monuments de l'Asie orientale.
Dans la grammaire et la lexicographie chinoises, nous avons à signalerplusieurs ouvrages nouveaux. H. Endlicher, à Vienne, a terminé sa grammaire ', dont la fin est peut-être un peu trop
1. Mexico imfunlten Jahrkwndert^nach diinesiichen QueUen voa G. F. Neumann. Munich, 1845, in-8^ (30 p., tiré du Awland.)
2. Anfangsgrmde der dUnesMien Grammaiik, von Stephan EadUcher, ii« partie. Vienne, 1845, io-S". (p. 281-376.)
brève, si on la compare aux développements qu'avaient reçus les premiers chapitres; néanmoins, l'auteur a su y incorporer les résultats des travaux grammaticaux les plus récents sur la langue chinoise.
M. Callery a publié, à Macao, le premier volume de son grand Dictionnaire chinois ', qui est la traduction du célèbre dictionnaire PH-wen-yun^fou ; seulement, M. Callery a transposé Tordre des mots pour les arranger d'après un système qui lui est propre. C'est un inconvénient dans un dictionnaire dont Fusage commode dépend de la facilité presque mécan1(]fue avec laquelle on trouve la place que doit occuper le mot qu'on cherche; mais c'est un obstacle qui, après tout, n'empêchera personne de se servir d'un dictionnaire réellement bon. Celui-ci paraît, en effet, au premier aspect, remplir le grand degideralum des dictionnaires chinois, en présentant un nombre considérable d'expressions composées; mais, en l'examinant de près, on s'aperçoit bientôt que cette richesse est un peu trompeuse, ce qui s'explique par la nature du guide que M. Callery a choisi. Le Pei-wen-yun-fou est un dictionnaire dont le but n'est pas d'expliquer les expressions difficiles, mais de donner des exemples de phrases élégantes et admises dans le beau style; il est d'un grand secours pour un Chinois qui veut s'assurer si telle ou telle locution est bonne, mais il ne répond pas aussi complètement au besoin d'un Européen qui cherche le sens d'une phrase embarrassante. Néanmoins, il s'y trouve une quantité considérable d'expressions figurées, de phrases composées, dont le sens ne pourrait pas se deviner à l'aide de leurs éléments composants. En un mot, ce livre aune valeur réelle, et il est à désirer qu'il soit achevé. Mais ce qui estincompréhensible, c'est l'annonce faite par M. Callery, dans sa préface, qu'il se bornera, dans les volumes suivants, à un tirage decinquanteexemplaires, ce quidétruirait toute Futilité
1. Dictionnaire encyclopédique de la langue eAinoiM, par M. Callery, t. I, ir« partie. Macao, 1845, in4*;. (212 p.)
2i0 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
de l'ouvrage. Chez un auteur qui publie un livre à ses frais, on ne pourrait que regretter cette manière de procéder; mais il me semble que, lorsqu'un gouvernement encourage la publication d'un ouvrage, on n'a pas le droit de frapper d'avance cet ouvrage de stérilité, en le rendant introuvable avant que la dixième partie en ait paru.
Enfm M. Louis Rochet a Tait paraître un Manuel de la langue chinoise vulgaire^, qui contient une .petite grammaire fort élémentaire, un texte composé de dialogues, de fables d'Ésope, d'anecdotes et de proverbes tirés principalement des ouvrages de Morrison, Gonçalvez et Thom, et un vocabulaire qui donne tous les mots qui se trouvent dans ces textes. Ce manuel est destiné à faciliter les premières notions de la langue et à préparer les commençants à l'usage de grammaires et de dictionnaires plus complets.
Cet ouvrage et celui de M. Callery sont imprimés avec les types que M. Marcellin Legrand a gravés d'après le système et sous la direction de M. Pauthier. Le problème d'analyser les caractères chinois et de réduire par là le nombre des poinçons nécessaire pour former une collection complète de caractères, a été résolu par M. Pauthier d'une manière très-satisfaisante, et la preuve en est que les Européens en Chine, qui ont le droit d'être difficiles sur le choix des caractères, se servent de ceuxci. La mission américaine de Canton a acheté, chez H. Marcellin Legrand, une frappe complète de ses types et elle a su en faire un usage excellent; car plusieurs des ouvrages qu'elle a imprimés, surtout une traduction de saint Luc, sont d'une exécution parfaite et donnent de ces caractères une bien meilleure idée que le livre de M. Rochet, quoique l'impression en ait été dirigée par le graveur lui-même. Mais ce qui est singulier, c'est que les missionnaires se soient attribué, dans
1. Manuel pratique de la langue chinoUe vulgaire, par Louis Rochet. Paris, 1816, iii-8«. (xiv et 216 p.)
ANNÉE lais-igid. Sit
leurs prospectus', la direction de la gravure, dont Thonneur revient entièrement à M. Pauthier, comme celui deTexécution à M. Marcellin.
Il ne me reste plus que quelques mots à dire sur une classe d'ouTragesqui,par leur nombre croissant, témoignent de Texistence d'un besoin vivement senti et que Ton s*applique de tous côtés à satisfaire : je veux parler de la publication des catalogues de manuscrits et de livres imprimés relatifs à l'Orient. M. Zenker a fait paraître à Leipzig la première partie d'un Manuel de bibliographie orientale'. Il commence par l'exposition et Ténamération des sciences des musulmans selon Hadji Khalfa, et donne ensuite les titres des ouvrages arabes, persans et turcs qui ont paru en Europe et en Orient depuis la découverte de Timprimerie jusqu'à nos jours, classés d'après les divisions de Hadji Khalfa, autant au moins que cela se pouvait. La liste comprend 1855 ouvrages, mais elle est loin d'être complète, et quiconque connaît un peu le sujet a dû s'attendre à trouver de nombreuses lacunes dans un premier essai de bibliographie orientale ; personne n'a moins le droit de s'en étonner que rotre rapporteur, qui n'a jamais réussi à vous soumettre un tableau complet des ouvrages qui ont paru dans une seule année. M. Zenker a dressé un cadre que les contributions de tous ceux qui s'intéressent à la littérature orientale devraient aider à compléter peu à peu.
La Compagnie des Indes a fait publier le catalogue des livres imprimés de sa belle bibliothèque de Londres, qui est surtout très-riche en ouvrages indiens^: aussi ce catalogue nous fait-il
1 • Speâmen of the chinese type belonging to the chinese mission of the board offoreign missions of the presbyterian church in the U. S. Macao, IHU, in-««. (41 p.)
t. Bibliotheca orientaliSt Manuel de bibliographie oricnlalo, I, contenant les Iprres arabes, persans et turcs imprimés depuis IMnvention do riifiprimerie jusqu'à nos jours, une table des auteurs, des titres orientaux et des éditeurs, et un aperçu de la littérature orientale; pari. Th. Zenker. Leipzig, 1846, in-8*. (XLVi et 26i p.)
3. A cat4Uogue of the library of the Hon. East-India Company ^ London, mi5. in^. (32* p.)
2iâ \liNGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
connaître un nombre considérable d'ouvrages imprimés dans les dialectes provinciaux de Tlnde, en deçà et au delà du Gange, et dont l'existence était à peu près inconnue en Europe. Il faut espérer que la Compagnie ne s'arrêtera pas en si beau chemin et qu'elle nous donnera encore le catalogue des manuscrits de sa bibliothèque.
Le Musée britannique vient de faire paraître le premier volume du catalogue de ses manuscrits arabes *■ ; ce travail a été fait par H. Cureton avec beaucoup de soin. Le présent volume contient la description de 411 manuscrits relatifs à laBtble,au Koran, à la théologie, la jurisprudence, l'histoire et la biographie. H. Cureton indique le titre, le contenu, le commencement et la lin de chaque manuscrit, et ajoute quelquefois des passages remarquables tirés de l'ouvrage. Il donne de celte manière au lecteur tous les moyens de juger si un manuscrit peut contenir les renseignements qu'il cherche. Me serait*il permis d'exprimer le regret qu'un livre aussi utile soit imprimé dans ce formai colossal que les gouvernements et les corps ofGciels croient de leur dignité d'adopter et qui fait le désespoir des lecteurs?
M. de Siebold a publié le catalogue des livres et manuscrits japonais de la bibliothèque de Leyde^, en commençant |K:r rénumération des livres japonais qu'on avait apportés avant lui en Europe; il donne ensuite, par ordre de matières, la transcription et la traduction des titres de cinq cent quatre-vingtquatorze ouvrages que possède la bibliothèque de Leyde, et qu'elle lui doit en grande partie. Il ajoute à la fin du livre les titres de ces ouvrages en caractères japonais. En voyant ces ri-
1. Catalogus coéUcum manuscriptorum orientalium qui in Museobritvt nico (uservantur; pars (i, codices arabicos coiitinens. Londres, 1846, fol. (179 p.) Le premier volume de ce catalogue, qui doit conteair i^ manuscrits syriaques, n'a pas encore paru.
2. Catalogus Ubrorum et manuscriptorum japonicorum a Ph. de SieboU coUectorum, annexa enumeratione Ulorum qui in museo regio Hagms servantuff auctore Siebold, libros descripsit J.' Hoffmann. Lugdini, 1^>, in-foL (35 p. et 16 pi. lithogr. de titres.)
chesses qai font partie d'une littérature encore à peu près inconnue en Europe, on ne peut s'empêcher de se plaindre du inanqae d'activité des membres du bui-eau hollandais à Nangasaki, qui auraient dû, depuis longtemps, employer leurs nombreux loisirs à nous faire connaître, par des traductions exactes, les productions les plus importantes d'un peuple aussi intéressant et chez lequel eux seuls ont accès.
H. Reinaud, enfin, vient de terminer le catalogue du supplément des manuscrits arabes de la Bibliothèque royale de Paris, et il serait extrêmement à désirer que ce grand travail fût livré au public le plus tôt possible et dans une forme qui le rendit accessible à tous ceux qui s'occupent de la littérature arabe. Les catalogues des manuscrits orientaux des grandes bibliothèques de l'Europe devraient être publiés dans un format qui permit de les mettre entre les mains, non-seulement des savants, mais des consuls et des voyageurs instruits, pour qu'ils pussent rechercher, en connaissance de cause, les manuscrits qui nous manquent, et les soustraire ainsi aux mille chances de destruction que l'ignorance et l'incurie toujours croissante des Orientaux leur préparent. Quelques gouvernements européens commeacent à s'occuper du soin de sauver ces débris du savoir oriental ; le gouvernement français a envoyé M. de Slane en Algérie et à Constant! nople pour y visiter les bibliothèques et acheter des ouvrages qui manquent à Paris. Son rapport sur les bibliothèques de l'Algérie a paru, et l'on sait qu'il a fait à Constantinople des acquisitions extrêmement précieuses de manuscrits d'historiens arabes. La Russie a adopté le même plan et l'exécute d'une manière encore plus systématique. M. de Fraehn a rédigé depuis longtemps un catalogue de desiderata, et le gouvernement fait rechercher, dans toutes les parties de l'Orient ou il a des agents, les ouvrages que réclame le savant académicien. Il est encore temps de prévenir des pertes irréparables, et, dans quelques siècles, les Orientaux viendront peut-être en Europe pour y étudier leurs anciennes littératures.
(RAPPORT LU LE 14 JUIK i847)
Messieurs,
Quand une société comme la nôtre a traversé un quart de siècle, quand elle a pris dans le monde savant à peu près la place que lui assigne la nature de ses travaux, quand le temps a fait disparaître, d'une pari les difficultés, de l'autre les espérances exagérées qui s'attachent à toute entreprise nouvelle, il est rare qu'il lui arrive, dans le cours d'une année, des changements et des événements majeurs. Il n'y a, d'un côté, que le progrès lent et mesuré de la science qui marque presque insensiblement le temps qu'on a parcouru, et de l'autre, la mort qui renouvelle forcément toute chose humaine, et qui nous oblige de serrer nos rangs et de chercher à cacher nos pertes par un redoublement d'activité.
C'est la troisième fois que nous avons perdu notre président. M. Amédée Jaubert avait été l'un des fondateurs de la Société, et a fait partie du conseil depuis le commencement. Le zèle qu'il avait toujours montré pour Tintérét des lettres, sa position dans le monde et dans la littérature, et la facilité de son caractère le désignèrent naturellement au choix de ses con-
246 VINGT-SEPT ANS D'HISTOlRIi: DES ÉTUDES ORIENTALES.
frères pour succéder à M. Silvestre de Sacy. Je n'ai pas à retracer ici sa vie politique et littéraire, c'est un devoir que les différents corps auxquels il a appartenu ont déjà rempli; mais il est impossible de ne pas rappeler dans ce rapport, avec un sentiment de juste reconnaissance, le dévouement et l'esprit de conciliation avec lesquels il a présidé à nos affaires, jusqu*à ce que les infirmités d'une vieillesse prématurée, suite des fatigues et des dangers auxquels l'avait exposé sa carrière, nous aient privé de son concours.
Le Journal asiatigy^e a continué à servir d'organe aux travaux de la Société, et il y a peu de parties de l'Orient qui n'aient été, dans votre recueil, l'objet d'études neuves et intéressantes. Ainsi, pour n'en citer que quelques-unes, M. Stanislas Julien a commencé à publier une série d'articles tirés des géographes et des historiens chinois, et traitant des pays et des peuples étrangers. Il nous fait espérer qu'il suivra toute la frontière occidentale de la Chine, et nous donnera tous les renseignements que fournissent les historiens et les voyageurs chinois sur la Tartarie, la Bactriane, la Perse et l'Inde, et qui serviront à compléter et à éclaircir les données que nous devons aux auteurs indigènes. M. Garcin de Tassy a achevé son travail sur la rhétorique des nations musulmanes; MM. Dulaurier et Dozon ont inséré dans le Journal leurs études sur les Malais; MM. Defrémery et Cherbonneau ont donné une suite de mémoires sur différentes dynasties arabes et persanes; MM. Fresnel, Judas et Barges ont publié et discuté de nouvelles inscriptions phéniciennes ; enfin, vous rdbevrez sous peu de jours la première partie d'un travail considérable île M. Botta sur les inscriptions assyriennes, qui a pour objet la classification des caractères et la détermination de ceux qui peuvent se permuter, travail préliminaire qui sera d'un grand secours pour toute tentative de résoudre le grand problème de la lecture de ces inscriptions. C'est la plus belle de toutes les questions qui occupent dans ce moment les savants. Il s'agit de lire des inscriptions dans un alphabet inconnu et corn-
ANNÉE 1846-1M7. t47
pliquéy et dans un idiome dont on ne peut encore que conjecturer à quelle famille de langues il appartient; mais riroportance du résultat soutiendra le zèle des savants qui s'occupent de cette question ; car la lecture de ces inscriptions, presque innombrables, fera époque dans Tétude de l'histoire ancienne, et le siècle qui a vu déchiffrer les hiéroglyphes et les inscriptions persépolitaines a le droit de ne désespérer d'aucun problème de ce genre.
Je regrette de ne pouvoir encore vous annoncer le renouvellement des encouragements que le ministère de Finstruction publique accordait autrefois à la Société asiatique; mais nous devons espérer que M. le ministre, dont les bonnes intentions ne sont pas douteuses, trouvera le moyen de rétablir une allocation modeste, que la Société asiatique a la conscience d'avoir méritée, et dont elle a besoin pour rendre aux études orientales tous les services qu'on a droit d'attendre d'elle, pour encourager nos voyageurs en Orient par la publication prompte de leurs découvertes, et soutenir le zèle des orientalistes en France par l'impression de leurs ouvrages; en un mot, pour pouvoir maintenir son rang au milieu des sociétés asiatiques qui se sont formées et qui se forment tous les ans dans toutes les parties du monde ' .
Nous avons reçu de presque toutes ces sociétés les publications qu'elles ont faites pendant l'année dernière. La Société de Calcutta, qui maintient son ancienne activité, nous a fait parvenir régulièrement son journal'. La Société de Madras a recommencé la publication du sien, qui avait été interrompue pendant quelque temps. La société asiatique de Bombay con-
1. Pendant que ces fcuiUcs étaient sous presse, la Société a reçu une lettre de M. le ministre de rinstructlon publique, dans laquelle il lui an* nonce qu'il a rétabli une partie de la subvention dont la Société jouissait autrefois, et lui donne Tespoir qu'il la lui rendra plus tard en entior, et même qu'il Faugmentera.
3. Journal of the a»iaiic Society of Bengal. Le dernier cahier qui est arrivé à Paris est h numéro CLXX.
ii8 VINGT-SEPT ANS D'HlSTOIRIi: DES ÉTUDES ORIENTALES.
tinue à faire paraître soa journal trimestriel, mais elle en a remis la publication entre des mains privées. La Société géographique de Bombay nous a envoyé la première partie du cinquième volume de ses Transactions S dont elle n'a malheureusement fait aucun dépôt en Europe, de sorte que cet excellent recueil est à peu près introuvable. La Société ne parait pas sentir tout Tintérét que des travaux comme les siens excitent en Europe; mais c'est un excès de modestie qui prive nos bibliothèques des moyens de se procurer un des recueils les plus riches en matières neuves et importantes. La Société asiatique de Londres a publié trois nouveaux cahiers de son journal % dont deux contiennent le commencement du beau travail de M. Rawlinson sur la grande inscription de Darius à Bisitoun, travail que le monde savant attend depuis quelques années avec une juste impatience. M. Rawlinson nous y donne le texte et la traduction de Tinscription, et la première partie de son commentaire sur ce magnifique monument de l'antiquité persane. La Société asiatique de Londres a de plus formé, dans le courant de Tannée, à Hong-Kong, une nouvelle succursale, qui doit s'occuper exclusivement de la Chine, et publier un journal indépendant de celui de la société mère.
La Société asiatique allemande nous a envoyé son compte rendu de l'année 1846 et le premier cahier de son journaP* L'état de cette société paraît être très-prospère, le nombre de ses membres augmente rapidement, et tout lui promet un rang honorable parmi les associations analogues.
Enfin, il s'est formé trois nouvelles sociétés, l'une à Londres,
1. Transactions of the Bombay geographical Society. Frora may ISUto febr. 1846. Bombay, 1846 'iQ-8\ (199 p.)
2. The Journal of the royal asiatic Society of Great Britaln and Irt" land. Num. XVIl et vol. X, 1 et 2.
3. Jahresbericht der deutschen morgenlândischen Gesellschaft. Fur 1845-6. Leipzig, 1846, in-S-. (160 p.)
ZeitSKhrift der deutschen nwrgerUàndischen Gesellschafl. Leipzig, 1816, in-8% cahier 1. (90 p.)
SOUS le titre de Société de Sydenham, dont le but est de publier les ouvrages des médecins arabes; la seconde à Dehli, sous le titre de Société archéologique de Dehli; elle a tenu sa première séance le 3 avril 1847, et elle annonce Tintention d'envoyer ses mémoires à la Société de Calcutta; mais il faut espérer qu*elle trouvera bienlùt moyen de publier elle-même ses travaux; car Texpérience de toutes les sociétés libres prouve que, pour soutenir le zèle de leurs membres, elles ont besoin de faire paraître elles-mêmes leurs travaux. La Société de Dehli est d'ailleurs si favorablement située, et contient dans son sein des hommes si distingués, qu'elle ne peut pas craindre de manquer de matériaux pour composer un excellent recueil. Enfin, la troisième de ces sociétés nouvelles a été fondée à Beyrouth par des jeunes gens du pays, qui se proposent d'entreprendre des travaux sur la littérature arabe. Ce symptôme de vie littéraire, dans une population orientale, sera reçu en Europe avec une curiosité bienveillante; mais jusqu'à présent cette association n'a encore donné aucune preuve publique de son existence.
Depuis plusieurs années vous avez bien voulu me permettre (le vous présenter un tableau périodique des progrès de la littérature orientale; vous avez accueilli avec indulgence les rensei^'nemenls incomplets que je pouvais donner sur les travaux entrepris dans des pays si divers, et cette indulgence m'a encouragé à persévérer dans l'accomplissement d'une tî\che dont je m'étais chargé un peu témérairement. Hais vous me pardonnerez facilement si j'interromps cette année la série des catalogues raisonnes que je vous ai successivement présentée pour vous parler d'un aulre sujet, d'un sujet dont l'importance est extrême pour les progrès des études qui nous occupent, mais que la surabondance des matières ne m'a pas permis d'aborder jusqu'à présent : je veux parler des voyages en Orient.
Si la littérature orientale reste nécessairement le premier et le principal moyen d'étudier les langues, l'histoire, les reli-
gions, la poésie et les antiquités des peuples de l'Asie^ les travaux des voyageurs en fournissent un commentaire qui nous «st indispensable. Il serait superflu de développer une thèse dont la vérité est évidente par elle-même, et dont nous faisons journellement l'application ; car qui de nous n'a besoin, pour rintelligence d'un auteur oriental, des récitsdes voyageurs, soit pour se rendre compte de la position géographique d'un pays, soit pour y trouver la description des monuments anciens ou des copies d'inscriptions, soit pour découvrir le sens d'une allusion tirée de l'histoire naturelle du pays, soit pour y recueillir des traits de mœurs qui peuvent éclairer l'histoire du passé et l'éclairent d'autant mieux que les mœurs sont plus constantes en Orient; en un mot, qui de nous n'a besoin dans tous ses travaux du tableau vivant des pays dont il s'occupe, tableau que les voyageurs seuls peuvent lui fournir?
On a fait de notre temps de grands progrès dans l'exploration de l'Orient; les Européens l'ont traversé dans presque tous les sens. Des missionnaires, des officiers, des médecins, des diplomates, des négociants et des voyageurs chargés de missions scientifiques ont pénétré dans les pays réputés les plus inaccessibles. Bokhara, le Kurdistan, les sources de rOxus, le midi de l'Arabie, l'Afghanistan, le Japon, le Tibet ont été visités et décrits; les monuments assyriens, persans, sabéens, les stupas de l'Afghanistan ont été exhumés ou fouillés; un nombre immense d'inscriptions indiennes, himyarites, babyloniennes, assyriennes, médîques, persanes, phéniciennes et lyciennes ont été copiées et sont aujourd'hui soumises aux investigations des savants.
Mais tout en proclamant ce qui a été accompli par le savoir et le courage des voyageurs en Orient, on ne peut se dissimuler que ce qui a été fait jusqu'à ce jour n'est que le commencement d'une carrière presque illimitée; qu'aucun pays n*a été suffisamment exploré; qu'il reste une infinité de monuments antiques à découvrir; que nous sommes loin decon-
naitre parfaitement Torganisatioa sociale des peuples qui rouvrent l'Asie ; que la géogpraphie présente encore beaucoup de points obscurs qu'on pourrait éclaircir; enfin, qu'il n'est \m douteux que les bibliothèques de l'Orient ne contiennent encore un grand nombre d'ouvrages qu'il serait important iien tirer, pour les sauver d'une destruction imminente et les livrer à la critique européenne. La surface de la plupart des pays orientaux nous est connue sous le double rapport physique et moral ; mais quand on lit le récit d'un Européen intelligent qui a résidé longtemps dans une contrée, même dans relies qui ont été visitées par un grand nombre de voyageurs et qa'on supposerait à peu près connues, on sent à l'instant qu'il nous ouvre un monde nouveau, et l'on reste surpris tant de ce qu'il nous apprend que de ce qu'il nous laisse entrevoir et qui reste réservé à ses successeurs. Qu'on lise, par exemple, la description du Radjpoutana, par Tod, et Ton sera frappé de la masse de renseignements curieux qu'il nous donne et du tableau de mœurs qu'il déroule devant nous; mais, cette lecture terminée, on éprouvera le besoin d'en apprendre bien davantage, de voir étudier plus profondément cette organisation féodale, ces poëmes épiques, ces monuments d'art dont il parle. Qu'on lise les fragments qu'a donnés M. Rawlinson de SOS voyages en Perse, ou les notes de M. EUiot sur les provinces supérieures de l'Inde, et Ton sera étonné de tout ce qu'ils ont observé et de ce qu'ils indiquent comme sujet d'étuties futures et de découvertes à faire. L'histoire des peuples est comme l'histoire naturelle, plus on Tétudie, plus on trouve combien on ignore et combien le phénomène le plus petit, le plus insignifiant en apparence révèle de mystères. Certainement personne n'a parcouru l'ouvrage de M. Briggs sur l'impôt territorial dans l'Inde sans être émerveillé des grands enseignements historiques que peut fournir Tétude attentive d'un pauvre village indien ; or, s'il plaisait à un missionnaire, en Chine, de nous faire connaître d'une manière aussi complète l'organisation municipale de l'endroit qu'il habite, de nous en donner le budget communal dans ses moindres détails, et de
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nous expliquer tout ce qui s*y rapporte, il nous rendrait ui service non moins éoiinent, et nous ferait connaître un granc et important côté de la civilisation chinoise, sur lequel noui chercherions en vain des renseignements dans les annalistei impériaux. Je me rappelle avoir entendu faire à M. Fresne la description de son séjour dans un village derrière Thaïf, prèi de la Mecque, et je n'ai jamais vu de commentaire plus instructif sur l'état des Arabes avant Tislaroisme; pourtant, il 0*3 avait là ni événements à raconter, ni souvenirs historiques i évoquer, ni monuments à découvrir; c'était une observatioi intelligente des mœurs et du caractère d'une race qui ne change guère, faite par un homme qui sait voir et surtout qui sait s'intéresser à ce qu'il voit. Ce n'est donc pas la matière qui manque aux recherches du voyageur ; quel que soit le sujet de prédilection de ses études, l'antiquité ou l'état moderne d'un pays, la littérature ou la géographie, l'homme ou la nature, il trouvera une ample moisson de découvertes à faire^ pourvu qu'il ait des yeux pour voir et les connaissances nécessaires pour comprendre ce qu'il voit.
Il n'y a jamais eu de temps plus favorable aux voyages en Orient que le nôtre. Tout s'ouvre devant la puissance de l'Europe, et les pays que la jalousie, la rapacité ou le fanatisme rendaient inaccessibles, deviennent de jour en jour plus faciles à visiter, non pas sans danger, mais, au moins dans beaucoup de cas, avec des dangers moindres qu'auparavant. Cette influence croissante de l'Europe n'est pas un avantage sans mélange pour le voyageur, car elle détruit beaucoup de choses chez les peuples sur lesquels elle s'étend ; elle elTace bien des souvenirs antiques; elle fait disparaître beaucoup de monuments que l'incurie et la barbarie des habitants avaient conservés jusqu'à présent. Mais ce n'est qu'une raison d* plus pour se hâter d'explorer les pays qui s'ouvrent devant nous et qui bientôt, en devenant d'un accès plus facile encore seront en même temps plus stériles pour l'observateur. L^ moment le plus favorable à l'exploration d'un pays est cela
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OÙ il devient accessible pour la première fois, et il en est ainsi aujourd'hui d'une grande partie de TOrient, qui est frappée d*une terreur presque superstitieuse par suite de son contact avec l'Europe.
Schulz et M. de Slane ont pu examiner à loisir les bibiioihèques des mosquées de Conslantinople, non sans difficultés, mais sans trouver d'obstacles absolus ; un homme savant et courageux comme eux trouverait probablement moyen d'en faire autant à Damas avant que les bibliothèques qui s'y trouvent encore intactes ne soient dispersées et détruites comme il est arrivé à celles du Caire. M. Hodgson a vu s'ouvrir devant tuiles collections des monastères bouddhiques du Népal, et si les bibliothèques des Djains à Abou existent réellement, leurs portes ne résisteront pas longtemps à la curiosité et à l'influence d'un employé anglais dans l'Inde. M. Layard a pu entrer seul et sans aucun appui dans le pays de Bakhtiaris, et ce qu'il a fait si bien et si courageusement eût été sans doute impossible vingt ans plus t6t; MM. Gabet et Hue sont revenus du Tibet, où ils auraient probablement laissé leur tête il y a cinq ou six ans, et plusieurs voyageurs sont parvenus à visiter, sans grand risque pour leur vie, les lieux où Schulz a été assassiné^ uniquement parce qu'il était Européen. Au reste, si je dis que le danger d'avoir à subir des violences extrêmes de la part de certaines populations a diminué dans une partie de 1 Orient, ce n'est point pour déprécier le mérite de ceux qui s'aventurent dans des pays barbares; car, outre les périls inévitables et incessants qui résultent du climat, des fatigues et des privations, il reste assez à craindre de la part des hommes pour mettre à l'épreuve le courage le plus déterminé ; et personne ne refusera son admiration à des voyageurs tels que Masson, Wolf, Wood, Arnaud, Layard, Wrede, Bode et tant d*autres qui ont risqué leur vie pour ajouter à la masse de nos connaissances. Tout ce que je voudrais dire, c'est que les circonstances actuelles sont plus favorables aux voyages et qu'elles permettent des entreprises qui eussent été impossibles
autrefois et qui aujourd'hui ne sout plus que périlleuses.
Une suite naturelle de cet état de choses est raccroissement considérable du nombre des voyageurs en Orient. C'est surtout à l'Angleterre que nous devons les descriptions les plus nombreuses et les meilleures de cette partie du monde, ce qui s'explique par la possession de l'Inde, par un commerce qui pénètre partout, par une diplomatie qui a des agents sur tous les points importants, et surtout par la richesse des particuliers, qui permet à un nombre infini de personnes de suivre l'impulsion de leur goût pour des entreprises lointaines et aventureuses. Je n'essayerai pas de citer même les plus considérables de ces voyages, la liste serait trop longue et néan> moins incomplète, et le choix serait difficile parmi tant de rapports adressés au gouvernement ou à la Compagnie des Indes, tant de descriptions de pays et de villes faites par des employés diplomatiques ou administratifs, tant de récits publiés par des hommes que leur vocation de missionnaires ou leur goût pour l'antiquité ont poussés à visiter toutes les parties de l'Orient. Ce grand mouvement se fait sans que le gouvernement anglais y intervienne de quelque manière que ce soit, et les ouvrages qui en résultent sont suffisamment encouragés par la curiosité intelligente du public pour que leur piiblicatioii n'ait pas besoin d'un secours officiel.
Sur le continent, il en est tout autrement. La France ne possède que des territoires insignifiants en Orient, et ses employés y sont infiniment moins nombreux que ceux de l'Angleterre. Le goût des voyages s'est .certainement développé dans ces derniers temps, et l'on voit de riches voyageurs français visiter l'Orient, et surtout un nombre très-considérable de missionnaires pénétrer dans des pays dont l'accès est le plus difficile; mais les uns et les autres n'écrivent de livres que rarement, et, à l'exception d'un petit nombre de lettres qui paraissent dans les Annales de la propagation de la foi, la science ne tire ordinairement que peu de profit des fatigues et
des dangers de ces émissaires volontaires de la France. Il en est de même dans le reste de l'Europe ; les voyageurs y sont rares, et si de temps en temps un prince ou un grand seigneur se laisse aller à la fantaisie de visiter un pays de FOrient, c*est plutôt dans un but d'amusement et d'instruction personnelle que dans Fintérét de la science.
Dans cet état de choses, les gouvernements ont compris qu'il y avait là de la gloire à acquérir et un devoir à remplir envers la science. Ils ont envoyé de loin en loin des voyageurs et des commissions scientifiques pour explorer les pays qu*on leur signalait, et il est résulté de ces missions quelques ouvrages excellents qui feront un honneur immortel à leurs auteurs et à leurs promoteurs. Pendant longtemps ces entreprises furent isolées et seulement exécutées quand un prince ou un ministre s'intéressait accidentellement à un savant ou à une branche particulière d'étude. Même en France, le gouvernement ne s'engageait que rarement et difficilement dans cette voie, et plusieurs d'entre vous se rappelleront certainement combien il a fallu de temps et d'influences puissantes pour déterminer le gouvernement de la restauration à envoyer ChampoUion en Egypte, et Schulz en Perse. Depuis cette époque, on a élargi la voie, et les voyages scientifiques sont devenus une partie régulière et considérable des efforts que fait le gouvernement français pour Tavancement de la science. C'est un fait infiniment honorable; il marque la sollicitude éclairée du pays pour tous les progrès des connaissances humaines; il peut et doit avoir pour le progrès des études orientales en particulier les conséquences les plus heureuses.
Mais le système est encore nouveau, et à travers les tâtonnements inséparables de tout commencement, on n*a pas encore trouvé les règles ni les précautions qui peuvent garantir l'emploi le plus avantageux des fonds destinés aux voyages. Quelques-unes de ces entreprises ont été bien exécutées, d'autres ont été complètement infructueuses. Mon intention n'est
point de faire la critique du passé, quoique le moyen le plus sûr de signaler les fautes à éviter soit d'indiquer celles qui ont été commises; mais je ne pourrais me livrer à cette analyse sans faire de la peine à des personnes que je ne voudrais pas blesser; je me bornerai donc à vous demander la permission de vous soumettre quelques idées générales sur le but qu'on doit se proposer dans les voyages en Orient faits par ordre du gouvernement, et quelques vœux sur les moyens qu'on pourrait employer pour l'atteindre autant que possible.
La première chose à faire et la première règle à poser serait de restreindre l'étendue des voyages qu'on veut faire exécuter. Je ne parle ici que des voyages faits dans un but histo< rique et littéraire, et non pas de ceux qu'on entreprendrait pour Tétude de la géologie, de la botanique ou d'autres sciences, voyages qui exigent nécessairement le parcours de grandes distances. Presque tous les plans que les voyageurs en Orient soumettent au gouvernement pèchent par leur étendue ; et ce défaut est si naturel, qu'on ne saurait être assez sur ses gardes pour résister à Tentrainement de Timagination, qui fait briller devant nos yeux une série de noms de villes et de pays les plus curieux à examiner, les plus célèbres dans l'histoire, les plus riches en monuments et en souvenirs. L'administration elle-même est facilement éblouie par un panorama aussi magnifique ; mais la grandeur de ces plans est précisément ce qui eu rend Texécution infructueuse.
Autrefois, quand on en était au commencement des découvertes géographiques ; quand les choses les plus connues aujourd'hui étaient ou entièrement ignorées, ou seulement l'objet d'un souvenir vague et mystérieux, échappé aux temps de barbarie, il était utile et nécessaire de suivre les grandes routes do rOrient aussi loin qu'elles pouvaient conduire, et de raconter tout ce qu'on y avait vu et entrevu. Marc Paul et Plan Carpin ne pouvaient pénétrer trop avant dans, les pays qu'ils ont visités, et même du temps de Tavernier et de Mandelslo on
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fc pouvait faire trop de chemin, car tout ce qu'on voyait était eof, et il s'agissait, avant tout, de faire la carte des contrées ircourues, de savoir quels en étaient les royaumes, quels Riples les habitaient, et ou l'on pouvait espérer de trouver des iDouments à étudier, des bibliothèques à explorer, des IrailioDs à recueillir, d'anciennes coutumes à observer. Mais ifoard*hui, en se tenant sur les chemins battus, on peut trairser presque toute l'Asie sans découvrir rien de nouveau, et, frés de grandes fatigues, ne rapporter que des impressions t voyagé sans utilité pour la science. Cela peut convenir à un nriste, que la curiosité pousse à travers le monde, et qui k de comptes à rendre à personne; mais il s'agit d'autre lose pour un voyageur envoyé par un gouvernement. Dans ilat actuel de nos connaissances sur l'Orient, nous avons isoin d'approfondir davantage les secrets de son histoire et ^ son organisation, de fouiller son sol pour découvrir les stes de ses antiquités, et d'étudier, en détail, les lieux qui it été autrefois des foyers de civilisation, ou qui sont aujourbai les centres de ce qui y reste de pouvoir; nous avons soin d'éclairer une foule de questions spéciales sur l'origine, s traditions et les langues des tribus qui habitent aujourbui des pays jadis célèbres ; nous voulons connaître leurs stitations civiles et religieuses, leur droit territorial, leur ganisation municipale ; nous voulons obtenir les livres qui anqnent à nos bibliothèques, et qui se trouvent encore dans I coin quelconque de l'Asie.
Hais tout cela ne s'apprend pas quand on se contente de Courir un pays, ni même pendant un séjour plus long que ^^ le font ordinairement les voyageurs; il faut être, pour ainsi iùe, domicilié dans une province, pour vaincre les difficultés ;!^ nous opposent l'ignorance, la méfiance ou la barbarie des Citants; il faut avoir le temps de se lier avec les gens du if'ls, afin de pouvoir observer leurs institutions, et apprendre '(Qi où il y a quelque chose à trouver; il faut pouvoir attendre y moment et les occasions de pénétrer dans un canton i n
difficile ; il faut connaître d'avance Thistoire, la lan^e et la littérature d'un peuple pour s'intéresser à ce qu'on y voit, et pour que la partie respectable et savante de la population vous honore et vous aide à découvrir ce qui échappe à un examen superficiel. Je vais donner un exemple ou deux qui mettront mieux en lumière la différence qu'il j a entre les deux classes de voyageurs dont je parle.
M. Rich visita Mossoul quatre fois, il y fit tout ce que peut faire un voyageur savant et consciencieux pendant un court séjour; il examina les ruines de Ninive, acheta les antiquités qu'on lui offrait, remarqua des murs couverts d'inscriptions cunéiformes, et formant les caves de quelques maisons du village de Nebbi Younès ; il raconta qu'on avait trouvé un basrelief de la hauteur de deux hommes, couvert de sculptures d'hommes et d'animaux, mais qu'il avait été détruit. C'est tout ce que pouvait faire et observer le voyageur le plus zélé quii ne séjournait pas dans le pays; et c'est plus que n'ont fait tous ceux qui ont passé par Mossoul, avant et après Rich, jusqu'au moment où M. Botta vint se fixer dans cette ville. Alors seulement nous avons vu commencer et se succéder rapide^ ment ces découvertes merveilleuses d'antiquités assyriennes qui feront époque dans l'étude 9e Thistoire, des langues et des arts de l'Orient.
Pendant que Niebuhr, et j'aime à le citer avec le resped qui est dû à ce grand nom, pendant que Niebuhr voyageail dans le Yémen, il entendit parler plusieurs fois d'inscriptioni qui ne pouvaient être qu'en caractères himyarites, mais qu'il ne put pas visiter, malgré son vif désir de les copier, parce qui tantôt la mauvaise volonté d'un chamelier, tantôt, des m ladies, tantôt le manque de sécurité sur. les routes l'en empè^ chaient, et que l'étendue de son itinéraire ne lui permettai pas d'attendre de meilleures occasions. Mais M. Arnaud e^ parvenu à atteindre Saba, parce qu'un long séjour lui a founi les moyens de vaincre toutes les difficultés. Il nous a rapporlj
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cloquante inscriptions hinijariteSy et en aurait obtenu un bien plas grand nombre si ses moyens pécuniaires n'avaient pas été épuisés. Je profite de cette occasion pour remercier MM. les ministres de l'instruction publique et des affaires étrangères d'avoir bien voulu mettre M. Arnaud en état de retourner à Saba pendant trois ans, et de lui avoir donné ainsi le temps de copier les nombreuses inscriptions sabéennes qui couvrent les ruines de KUariba et d'autres villes antiques qu'il o'avait pu visiter dans sa première expédition.
Enfin, que Ton prenne les ouvrages de Ileber ou d'autres voyageurs que je pourrais nommer, qui ont parcouru l'Inde dans toute sa largeur, et Ton verra que ce sont des récits amusants pour le public, mais à peu près inutiles pour les savants; qu'on les compare aux notes de M. Ëlliot sur les provinces supérieures, aux lettres de M. Shore, aux travaux de Stirling sur l'Orissa, aux ouvrages de Sleeman, et l'on sentira que, sous la plume de ces derniers, le pays, ses intérêts, son his<* toire, son organisation revivent devant le lecteur. Et pourtant les premiers étaient des hommes aussi savants et aussi intelligents que les derniers; mais ils n'avaient pas eu le temps (l'étudier les pays qu'ils ne faisaient que parcourir.
Il faudrait donc envoyer successivement des voyageurs sur les points les plus intéressants de l'Asie, assigner à chacun d'eux, pour centre de ses opérations, une des grandes villes qui ont formé ou forment encore les (oyers de la civilisation, loi indiquer un rayon suffisant, borné par la langue et les circonstances historiques et politiques du pays, et lui demander ia description complète de ce territoire, de ses antiquités, de ses bibliothèques, de son organisation et de ses institutions actuelles; il faudrait lui accorder six ou sept ans, enfin un temps suffisant pour remplir la tâche qu'on lui imposerait ; il lui serait possible alors de faire des fouilles, et de se familiariser avec les savants et les chefs du pays, pour obtenir d'eux le moyen de pénétrer partout; et l'on devrait même lui deman-
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der la traduction d'uae histoire locale, s^il ea existe une, ou d'un ouvrage quelconque pour lequel il trouverait dans la contrée même des ressources particulières. Pour donner une idée plus précise de ce plan d*exploration| il suffira d'indiquer quelques-unes des stations qu'on pourrait établir successivement, à mesure qu'il y aurait des fonds, et qu'il se présenterail des hommes auxquels on pourrait les confier. Ainsi on enverrait un voyageur à Bagdad, en lui assignant pour limites la Babylonie ancienne ou le paschalik moderne de Bagdad; un autre occuperait Damas, dont les bibliothèques nous sont inconnues, et doivent renfermer bien des ouvrages qui passent pour perdus; ses recherches comprendraient la Syrie méridionale, une partie du Liban, et les tribus arabes qui dépendent de Damas. Le centre d'une autre expédition serait Hamadan, afin d'explorer l'ancienne Médie, les ruines d*Ecbatane et celles d'autres villes antiques, et pour étudier les dialectes populaires de cette province. Il serait important qu'un savant s'établit à Yezd ou à Kirman, où il aurait à s'occuper des zoroastriens; il rechercherait les livres zends et pehiewis qui nous manquent, et trouverait dans les antiquités du Seistan et dans l'état moderne du pays des sujets d'étude abondants et entièrement neufs. Un autre irait à Bénarès pour y fréquenter les écoles brahminiques et compléter nos collections de livres sanscrits. Un indianiste qui séjournerait dans le Radjpoutana pourrait nous rapporter une traduction des poèmes épiques de Tchand faite sur les lieux mêmes et au roilieu de la tradition vivante; il étudierait l'organisation des Radjpoutes, et compléterait ou corrigerait les vues de Tod sur ce sujet. Une autre station du même genre devrait être établie parmi les Djains du Guzarate, dont les monuments et les livres ne nous sont connus que bien vaguement. Enfin, il faudrait, aussitôt que les circonstances le permettront, envoyer un voyageur à Balkh, et lui confier l'exploration de la Bactriane, Tétude des monuments de Bamian, et celle des traces de Tempire grec et des États barbares qui lui ont succédé. Mais je m'arrête, car mon intention n'est pas de donner une liste com-
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plète des points à occuper; je n'ai touIu qu'indiquer un système à suivre. Je craindrais, d'ailleurs, en continuant cette énumération, qu'on ne m'accusât de demander Timpossible. Et pourtant rien ne serait plus facile que d*explorer ainsi successivement toute l'Asie, en y apportant les précautions et la sage lenteur que permet un système suivi par un gouvernement Le plus difficile est fait ; les moyens sont inscrits au budget, et la part qui doit en revenir naturellement à l'Orient suffira à tous les besoins; car ce serait assez d'envoyer chaque année un voyageur, de telle sorte qu'il y en aurait à la fin, et quand le système serait en parfaite voie d'exécution, six à la fois, ce qui ne serait certainement pas disproportionné avec les droits que l'Orient peut revendiquer dans la répartition du budget des missions scientifiques.
L'adoption d*un plan semblable aiderait en même temps à la solution de la question, aujourd'hui si difîScile, du choix des personnes. Il est évident que tous ceux qui ne désirent que faire un voyage agréable aux frais du gouvernement seraient exclus par les exigences mêmes du plan qu'ils auraient à suivre. La connaissance des langues savantes du pays qu'on vou- (Irait explorer deviendrait une condition sine qua non du choix, comme elle aurait dû l'être dès le principe, et il n'y aurait que des hommes préparés par une étude sérieuse des langues et de Thistoire qui voudraient se présenter. Les élèves (les écoles orientales de Paris y trouveraient un objet de légitime ambition qui soutiendrait leur zèle et leur offrirait une occasion précieuse de continuer et de perfectionner leurs travaux dans le pays même qui en est le but. Qui peut douter qu'on ne trouv&t, tous les ans, un jeune homme instruit, cou* rageux et désireux de se distinguer par des découvertes presque certaines, et d'entrer dans la vie littéraire par une porte aussi belle et aussi sûre ? Qui peut douter qu'en suivant avec persévérance un plan semblable, on n'obtienne les résultats les plus honorables pour la France et les plus utiles pour la science ? Sans aucun doute, tous les points de l'Orient qu'il
importe de connaître seraient visités successivement par des hommes compétents, des trésors inconnus d^antiquités viendraient enrichir nos musées^ maint ouvrage précieux que nous croyons perdu viendrait combler les lacunes de nos bibliothèques, et les langues, Thistoire et les institutions de tous les peuples de l'Asie seraient mieux étudiées.
Il me reste à dire un mot de la publication des résultats de ces voyages ; car, dans Tétat actuel des choses, il est indispensable que le gouvernement y pourvoie, si Ton ne veut pas que le fruit de tant de travaux reste stérile entre les mains de leurs auteurs; mais ici encore le plus difficile est déjà fait, et les moyens d'exécuter tout ce que peut exiger Tavanceroent des sciences existent. Le gouvernement français a publié un nombre assez considérable de voyages avec une libéralité qui fait le plus grand honneur à ses intentions et à son respect pour la science, et quand les fonds dont pouvaient disposer les différents ministères ne suffisaient pas, il s'est adressé à plusieurs reprises aux Chambres, qui se sont toujours montrées également empressées à accorder tout ce que Ton croyait nécessaire pour faire profiter le monde savant des découvertes des voyageurs français. Aucun pays n'a jamais fait autant dans ce genre; on ne saurait donc trop louer la libéralité du gouvernement français, ni trop en désirer la continuation; mais cela ne doit pas nous empêcher d'exprimer des vœux pour que remploi des ressources mises au service de la science soit réglé de manière à ce qu'elle en tire tout le profit possible.
Il y a une chose qui frappe au premier abord quand on regarde la série des voyages publiés aux frais du gouvernement, c'est leur dimension énorme, et leur prix, qui les exclut de l'usage commun des savants. Autrefois on se plaignait du pris des livres anglais, mais aujourd'hui ce sont les voyages français qui sont les plus chers et les plus inaccessibles de tous les livres qui se publient dans le monde. C'est un
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^rand mal, car un ouvrage que seulement quelques bibliothèques centrales peuvent acquérir, manque son but et retombe presque dans la classe des manuscrits. Je dois dire quelques mots sur les raisons qui ont amené cet état de choses ; mais je n'entrerai dans ce sujet qu'autant qu'il est indispensable de le faire. Voici comment on procède aujourd'hui. Un voyageur revient; il désire publier les résultais de ses travaux; le ministère qui a fait les frais de Texpédition demande communément à Tlnstitut un rapport sur les manuscrits, collections et dessins rapportés; une commission est formée, examine les matériaux qu'on lui soumet et fait son rapport. Si le rapport est favorable, le voyageur s'adresse à un libraire, parce que le gouvernement a pour principe de ne donner ses eocouragements que sous forme de souscriptions. Le libraire est intéressé à ce que l'ouvrage dont il doit avoir la vente, mais dont il ne fait pas les frais, soit aussi volumineux et aussi riche de gravures, c* est-à-dire en définitive aussi cher que possible, et comme l'auteur désire naturellement de son côté que rien de ses matériaux ne soit omis, et que son livre soit aussi beau et aussi considérable qu'il se peut, tout concourt pour faire soumettre au ministre la proposition d'un ouvrage immense, dont on répartit les frais sur un grand nombre d'années pour faire rentrer les dépenses dans les limites du budget, à moins qu'on ne demande à la Chambre un crédit extraordinaire. C'est ainsi qu'on a ajouté à un ouvrage, qui devait être entièrement scientifique, jusqu'à cent planches pittoresques, dont la commission de llnstitut n'a eu aucune connaissance; que, dans d'autres cas, on a publié simultanément dans deux ouvrages les descriptions et les représentations des mêmes monuments, et que, dans d'autres enfin, on a surchargé d'immenses compilations faites après le retour les matériaux rapportés du voyage même. Je me contenterai de parler avec quelque détail d'un seul cas que je choisis, parce que personne n'aura l'idée qu'il puisse y avoir de ma part l'ombre même d'un mauvais vouloir. L'ouvrage qui nous fait connaître les découvertes de M. Botta contiendra quatre cent cinq gra*
vures in-folio ; là tout est nouveau, tout est important, tout est scientifique, et néanmoins l'ouvrage coûtera le double de ce qu'il aurait dû coûter, et voici comment. Il y aura cent quatrevingts gravures représentant des dessins de bas-reliefs et des plans d'architecture, et deux cent vingt-cinq planches d'inscriptions assyriennes. Or, sans parler du nombre des planches de dessins, qu*on a augmenté sans nécessité, la gravure de ces deux cent vingt-cinq planches d'inscriptions est inutile, parce que l'Imprimerie royale, où le texte de l'ouvrage s'imprime, a fait graver et fondre un caractère assyrien. Il aurait parfaitement suffi d'imprimer les inscriptions dans le texte, au lieu de les faire graver sur cuivre ; l'ouvrage aurait contenu exactement ce qu'il contient aujourd'hui, le Gouvernement aurait épargné une somme qui aurait suffi pour faire exhumer un autre palais assyrien, le livre eût été mis en vente à un tiers de son prix actuel ; il eût donc été infiniment plus accessible et partant plus utile. Il est probable que le libraire aurait moins gagné, mais cela n'aurait pas été un grand mal, puisque l'État fait les frais entiers de la publication.
Pour prouver la vérité de ce que j'ai avancé sur les inconvénients de ce système, il nie suffira de citer le prix de quelques-uns des voyages qui sont en cours de publication. Le voyage de Durville au pôle Sud coûtera 1450 francs; l'ouvrage de la commission de Morée coûte 1080 francs ; les deux voyages de M. Texier coûtent 1600 francs; le voyage de MM. Flandin et Coste coûte 1400 francs; l'ouvrage sur Ninive coûtera 1800 francs, le voyage en Islande coûte 1825 francs. Comment peut-on s'étonner que ces livres ne se répandent pas et n'arrivent pas aux mains de ceux auxquels ils sont destinés ? Combien y a-t-il de savants et même de bibliothèques publiques qui puissent acheter beaucoup de livres à ce prix? Je pourrais citer une foule de faits à l'appui de ce que je dis ; je me contenterai d'un seul. Me trouvant à Bonn, Tautomne dernier, je désirais, pendant une conversation avec H. Lassen, consulter une planche d'inscriptions dans le Voyage de
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.MM. Flandin et Coste; mais M. Lassen me dit que la bibliothèque de rUniversité ne le possédait pas, parce qu'il était trop cher. Or, personne de tous n'ignore que M. Lassen est, avec M. Burnouf, celui qui a fait le plus pour l'interprétation (It's inscriptions persépolitaines. Et pour qui donc publieraiton des ouvrages sur les antiquités de la. Perse, si ce n*est pour lui et des hommes comme lui?
On dira peut-être que le gouvernement distribue les exemplaires qu'il reçoit pour prix de ses souscriptions. C'est vrai, fi on ne peut que rendre justice à la libéralité des ministres sous ce rapport; mais il est dans la nature des choses qu'une distribution gratuite n*atteigne jamais le but qu'on se propose. H est impossible à un ministre de découvrir, même en France, les personnes qui ont le plus besoin d'un ouvrage. Comment poarrait-il savoir quelle bibliothèque en Allemagne ou en Italie est trop pauvre pour acheter le. livre, quel savant est arrêté dans ses travaux, parce qu'il ne peut en obtenir la vue? Et comment pourrait-on demander au gouvernement de répandre sur le monde entier des largesses aussi coûteuses ? Le système des distributions est nécessairement illusoire ; on donne surtout aux riches, mais ce sont les pauvres qui ont besoin et qui travaillent le plus, et il n'y a qu'un moyen de répandre utilement un livre, c'est de le mettre à un prix que puissent payer ceux qui voudraient s'en servir.
En exposant quelques-uns des inconvénients de l'état actuel des choses, je suis loin de vouloir faire un reproche à qui que ce soit; ni aux commissions, qui ne jugent que la valeur des pièces qu'on leur soumet, et ne sont jamais consultées sur le plan de la publication du voyage; ni aux ministres, qui mettent la meilleure volonté du monde à encourager la sciente, mais n'ont aucun moyen de distinguer ce qui est nécessaire de ce qui est de trop dans un plan de publication qu'on leur soumet; ni aux auteurs, qui ont le désir naturel de faire une publication somptueuse, et qui la font trop souvent sans aucune
'm VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
autre récompense; ùi même aux libraires^ qui veulent avoir une affaire la meilleure possible. La faute en est au système et à la nouveauté de l'institution, qui n*a pas encore trouve son assiette ni son organisation; mais je crois que l'expérience du passé suffit maintenant pour indiquer le remède aux différents inconvénients qui se sont montrés dans les voyages entrepris par ordre du gouvernement.
Si vous voulez me permettre de dire mon avis sur le moyen à employer pour atteindre le plus simplement et le plus sûrem ent le but qu'on se propose, je crois que ce serait la nomination d'une commission unique, permanente et peu nombreuse, qui serait chargée de toutes les propositions concernant des voyages à entreprendre aux frais ou avec Tencouragement du gouvernement, et qui aurait à donner son avis sur les plans de ces missions, sur le choix des voyageurs et sur la publication de leurs travaux. Il faudrait qu'elle fût unique, pour qu'elle pût juger par comparaison de l'importance de tout ce qui est proposé : rinconvénient des commissions isolées est qu'elles ne savent pas ce que d'autres commissions ou ce que les bureaux d'un ministère ont fait ou font dans le moment même. Il fandrait qu'elle fût permanente pour qu'elle pût former, faire adopter et maintenir un système, et qu'il lui fût possible de suivre les travaux des voyageurs, de les encourager et de les diriger de ses avis, et de régler la publication des voyages en écartant, d'un côté, les doubles emplois, le luxe du pittoresque, les formats monstrueux, les compilations faites après coup, et, de l'autre, en prêtant l'appui de son autorité à tout ce qu'exige l'avancement de la science, à tout ce qui est nouveau et important. Enfin, il faudrait qu'elle fût peu nombreuse, pour que la responsabilité d'un avis restât^ quelque part, pour qu'elle eût la force de résister aux sollicitations et aux exigences qui entourent toute affaire de ce genre.
Je n'ai pu traiter ici que bien imparfaitement un sujet aussi vaste que l'exploration scientifique de l'Asie; et si j'ai pris la
liberté d'émettre un vœu sur la manière d*exécuter un plan qui exigée iant de temps et de précautions, je n*ai pu vouloir qu*appeler l'attention de la Société asiatique sur quelques points (lignes de tout son intérêt. Il est probable que de meilleures idées sur tous ces points seront proposées, que des moyens d'exécution plus faciles seront trouvés; mais il y a une chose aa moins snr laquelle nous serons tous unanimes, c'est Fétroite liaison qui existe entre les études orientales et les voyages en Asie, c*est la nécessité de soutenir les unes par les autres. Dun côté, les missions en Orient ne porteront tous leurs fruits que quand elles seront confiées à ceux qui ont fait des langues et des littératures de TAsie l'objet de leurs études, et, de Tautre, les études savantes sur l'Orient n'acquerront tout leur intérêt que quand on aura donné aux orientalistes les moyens de visiter eux-mêmes les pays dont ils s'occupent. Ainsi ces deux buts seront atteints par une même mesure, l'Orient sera mieux exploré et les études orientales en France acquerront une vie nouvelle.