‹ Vingt-sept ans d'histoire des études orientales;Chapitre 54 sur 112 · On the Transactions suiv · texte numérisé non relu

On the Transactions suiv

ancient Chinese pronounciation^ by the Rev. Edkins. Dans l^^^ s de la Société asiatique de Hong-kong^ vol. IH, p. ^^ ^

ancien style n^expriroait que les mots indispensables au sens et point tout ce qu'on prononçait ; la langue écrite aurait été, pour ainsi dire, le squelette de la langue parlée, et celle-ci aurait toujours ressemblé au kouen-hoa, au langage parlé d'aujourd'hui ; mais il serait peut-être indiscret de ma part d'entrer plus avant dans cette question avant que l'ouvrage ait paru.

Un auteur anonyme a publié, à Shanghai, des recherches sur l'ancienne arithmétique des Chinois; je ne connais ce travail que par ce qu'en dit M. Biernatzki, de Berlin ', qui en a fait le sujet d'un curieux mémoire sur l'arithmétique ancienne des Chinois. D'après lui, les mathématiques chinoises remonteraient plus haut et seraient plus scientifiques qu'on ne veut l'admettre généralement. Il expose les progrès que les anciens Chinois avaient faits eu arithmétique, la décadence dans laquelle les mathématiques chinoises étaient tombées par la préférence que la dynastie mongole avait accordée aux astronomes arabes et par l'indifférence que les sciences ont rencontrée sous la dynastie des Ming; il montre que cette décadence a facilité, sous les Mandchoux, l'introduction des mathématiques européennes, à qui la faveur de Kanghi assurait la victoire sur la résistance que des savants chinois opposaient à cette nouveauté; enfin, il donne quelques détails sur les progrès que les Chinois font aujourd'hui par des méthodes indigènes et tout à fait indépendantes des méthodes européennes. Je suis trop peu mathématicien pour avoir une opinion sur ce sujet, mais on doit désirer qu'il soit approfondi par de nouvelles recherches; car chaque capacité spontanée que montre un peuple, chaque progrès indépendant qu'il accomplit, fait concevoir pour son avenir des espérances que les progrès dus à l'imitation ne donnent jamais.

Enfin il se produit aujourd'hui en Chine une littérature

1. Die Arithmetik der Chinenn, von D' Bieniatzki, daiu le Journal de mathématiques de Crelle. Berlin» 1856, p. 59 et suiv.

lie VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRB DE8 ÉTUDES ORIENTALES.

nouvelUy qui est le résultat et Fexpression du grand mouvement révolutionnaire dont cet empire est agité depuis quelques années, et qui mérite toule notre attention. Il est, je crois, bien avéré maintenant que Tinsurrection qui dispute la possession de la Chine à la dynastie tartare a pour chef spirituel un candidat au baccalauréat qui n'avait pas réussi dans ses examens à Canton, à cause de la corruption de Tadministration, et à qui un vieillard converti avait distribué, comme à d'autres, dans la cour du palais des examens, des livres chrétiens publiés par les missionnaires protestants, entre autres une traduction de la Bible. Son désespoir et la surexcitation produite par la lecture de la Bible, le Jetèrent dans une période de fièvres et d'extases à la fin de laquelle il formula un système religieux et politique, fondé sur la Bible, mêlé d'idées chinoises et de quelques étranges extravagances. Ce n'est pas ici le lien de raconter quels éléments, politiques d'un côté et mystiques d'un autre, se sont rattachés à cette nouvelle doctrine, et quelle organisation sociale en est sortie. Ce que je devrais exposer ici, ce serait ce qui a rapport à la nouvelle littérature, conséquence de ce mouvement ; mais, malheureusement, nous en sommes encore très imparfaitement informés. On a reçu graduellement à Shanghai des traductions de presque tous les livres de TAncien et du Nouveau Testament, refondues d'après les versions des missionnaires, et imprimées à Nankin. On a publié à Londres le texte et la traduction anglaise d'une sorte de catéchisme pour lequel les insurgés ont adopté la forme de l'ancien et célèbre livre d'école intitulé le Livre dei trois moU- Ce petit manuel est un exposé du système religieux et politique des insurgés ^ et sert de livre élémentaire dans leurs écoles. L'analyse d'autres livres provenant de la même origine et composés dans le même but de prosélytisme, tous imprinoés à Nankin, se trouve dans un récent ouvrage de M. Meadows',

i. Je regreUe de ne pas pouvoir donner le titre de ce petit ouvrage, ¥^ ■

j*ai lu il y a quelques mois, et qu*il m'est impossible de retrouver dans ^

ce moment. \

2. The Chinese and iheir rebellions, viewed in connection with tt»^'^ \

qui a été en contact personnel avec les chefs du gouvernement révolutionnaire, et qui nous donne mieux que tout autre jusqu*ici une idée de l'esprit de ces sectaires, des efforts qu'ils font pour rattacher leurs nouveaux principes aux expressions vagues des anciens livres chinois, et de tout le travail intellectuel qui s'opère dans ce mélange d'esprits de toute sorte, qui se sont combinés pour régénérer la Chine. Personne ne peut encore deviner ce que sera la fin de cette guerre et quel serait le sort de la Chine si l'insurrection triomphait ; mais quand on apprend qu'aujourd'hui le livre dans lequel les candidats à toutes les places qui dépendent du gouvernement établi à Nankin sont examinés est cette nouvelle et probablement très étrange traduction de la Bible; et quand on pense à toute l'in- Ouence que les examens ont sur les études et la direction des esprits en Chine, on ne sait trop où arrêter les rêves de son imagination sur les conséquences que le triomphe de cette révolution aurait pour l'avenir d'une si grande partie du genre humain.

national phUosophy, ethics, Icgislalion aud administration, by Th. T. Mcadows. Londres, 1856, in-8 (lx et 656 p.). C*e«t un livre assez mal ordonné, dans lequel on rencontre bion des choses auxquelles on ne s'at* tend pas, mais on y trouve aussi les observations d*un esprit cullivé et réfléchi sur la ctvilisalion, la philosophie et radminislralion chinoise, qu*on lira avec plaisir et proAi.

RAPPOnT LU LK 24 JUIN 1857

Messieurs,

La Société a poursuivi pendant Tannée dernière le cours de ses travaux sans interruption, quoique un peu plus lentement qu'elle n'avait espéré. Votre Journal a continué à publier des mémoires sur les sujets orientaux les plus variés. M. Pavie y a commencé à vous donner l'analyse détaillée d'un de ces romans mythologiques des bouddhistes chinois, qui forment un côté si singulier de la littérature chinoise. H. Bazin continue à vous communiquer la suite de ses études sur les parties les plus curieuses de l'organisation de l'empire chinois, dans le* quel, au milieu de différences si profondes qui le séparent du reste de l'humanité, les besoins d'une grande société civile ont fait naître des établissements semblables aux nôtres, différents dans la forme, mais identiques dans le but. La grande difficulté que l'on rencontre, quand on veut intéresser l'Europe à la Chine, gît dans l'étrangeté des formes extérieures et dans le son inaccoutumé des noms d'hommes et de choses ; mais, quand on pénètre au-dessous de cette surface qui nous étonne, on trouve une civilisation qui ressemble bien plus à la nôtre que celle-ci ne ressemble à la civilisation des Hindous, des Grecs et des

Sémites, quoique nous soyons descendants des Hindous, que nous ayons emprunté notre civilisation aux Grecs, et que nous ayons adopté les idées morales et religieuses des Sémites. Il n'y a pas de meilleure méthode, pour créer en Europe un intérêt pour la Chine, que d'exposer les côtés humains, ou, pour mieux dire, européens de son développement moral et social : t*>st ce que tente M. Bazin, en faisant passer successivement devant nos yeux rhistoire des grands établissements chinois. Ceux dont il a traité cette année dans votre Journal sont : les Ordres religieux en ChinCy le Collège médical de Pékin et l^ Académie de Péfcm, dont il doit vous entretenir dans cette séance même.

M. Sanguinetti nous a donné la fin de ses extraits de VHiS" ioire des médecins arabes par Ibn Abi Oseibiah, qu'il a fait suivre des biographies semblables tirées de l'ouvrage d'Assafady. M. Cherbonneau a traité de VHistoire de la conquête de ^Espagne par les Arabes, d'après Ibn al-Kouthya, et M. Defrcmery de VHistoire de la secte des Assassins, M. Régnier a continué son beau travail sur la Grammaire du Rigréda, et la famille de M. Burnouf nous a permis d'enrichir le Journal de quelques travaux de ce grand savant, sur la Géographie de l'ile de Geylan, et sur les Manuscrits zends des bibliothèques publiques de r Angleterre.

M. de Rougé nous donne l'interprétation et le commentaire détaillé de la grande stèle égyptienne qui avait servi à Tlraprimerie impériale de spécimen de ses caractères hiéroglyphiques à TËxposition universelle. M. Oppcrt a commencé la publication d'un travail considérable sur VInscription de Nabuchodonosor à Borsippa : c'est la première fois que paraît la tra- (luclion complète et l'analyse, accompagnée de preuves, d'un monument assyrien; enfin, M. Chodzko nous a offert, sur le dialecte curieux et encore très imparfaitement connu des Kurdes, les matériaux que ses voyages et ses études posté- )*ieures lui ont permis de rassembler.

La Société a publié le Précis de législation musulmane par Sidi Khalilf que M. le ministre de la guerre nous a demandé. Nous espérons que les soins de Téditeur, M. Richebé, la surveillance du président de la Société, et la revision des épreuves par les juges arabes des tribunaux d'Algérie auront assuré la pureté du texte et la correction de l'impression ; si plus tard on trouvait quelques imperfections, nous serions en mesure d^y remédier dans les tirages suivants. On a employé dans cette édition les caractères magrebins, pour se conformer aux usages et aux préférences des Arabes d'Alger; je ne sais s'il n'est pas à regretter qu'on perpétue, par leur emploi typographique, cette forme de lettres peu gracieuse, qui tend à séparer les Arabes africains de la littérature du reste de leur race. La différence entre récriture africaine et le neskhi est en apparence peu considérable ; mais, en pareille matière, même an petit obstacle devient important; on peut s'en assurer en ob« servant combien de difficultés les hommes des nations latines trouvent à s'accoutumer à la lecture de livres imprimés en caractères gothiques, malgré le peu de différence entre ces lettres et les lettres latines. Dans tous les cas, vous avez rendu un véritable service à la littérature orientale et à l'administration de TAlgérie, en publiant le texte de ce célèbre traité de législation.

Votre Collection' d'ouvrages orientaux n'a pas fait autant de progrès que nous l'aurions tous désiré; mais le quatrième et dernier volume d'ibn Batoutah est sous presse. MM. DeCrémery et Sanguinetti ont livré la copie entière du texte et de la traduction, et l'impression sera, sans aucun doute, terminée dans l'année, car il y a aujourd'hui un tiers du volume en composition.

Le premier volume de Masoudi n'a pas encore pu être achevé, M. Derenbourg ayant, à son grand regret, été Dccu|ié à d'autres travaux ; nous avons tout espoir que cette publication importante pourra dorénavant marcher plus rapidement. Le

^Qseil a songé en même temps à remplir la place que rachè- ^(^(Qent prochain d'Ibn Batoulah laissera libre dans la série de ^publications; il a pensé que la Société ne pouvait trouver Qq ouvrage plus utile, dans l'état actuel de nos études, que le fihrist à'ishak al-Nedim, ouvrage du iv° siècle de Thégireet ^és riche en renseignements sur les premiers siècles de la litr Krature arabe et sur Tbistoire des sectes pendant les premiers lemps de Tislam. Le petit nombre des manuscrits de ce livre qui se trouvent en Europe, et leur médiocre qualité, en rendent la publication particulièrement difficile et laborieuse; néanmoins, votre Conseil a pensé que la profonde connaissance ^ela langue et de Thistoire littéraire des Arabes que possède M. de Siane le mettrait en état de vaincre ces obstacles, et il l'a prié de se charger de cette publication. M. de Siane avait bien voulu accepter cette proposition, mais il apprit, bientôt après, que H. Flûgel avait préparé depuis longtemps une édition du Fihrist et pensait à la publier; M. de Siane jugea avec raison qu'il devait suspendre son travail, pour ne le reprendre que dans le cas où M. Flûgel abandonnerait son plan. Il est évident que l'intention de la Société ne peut jamais être de se mettre en concurrence avec les entreprises libres des savants, et que notre but doit être uniquement de faciliter les publications qui ne pourraient pas paraître sans l'aide d'une association. C'est ainsi que nous avons renoncé à la publication du texte de Ma- ^erdi, lorsque nous avons appris que M. Enger s'en occupait; et c'est ainsi encore que l'impression de la Vie de Mohammed par Ibn Hischam, qui devait entrer dans la Collection de la Société, a été suspendue, parce qu'un savant allemand, très honorablenient connu par ses publications d'ouvrages arabes, nous a fait part de son intention de publier le texte de cet ouvrage. La même courtoisie que nous exerçons envers d'autres ^ été exercée envers nous-mêmes par M. Lees, qui, non seulefeulement a renoncé à une édition de Masoudi qu'il projetait, 9nand il a appris l'intention de la Société d'en publier une, ^ais qui nous a encore procuré le manuscrit qui devait faire U base de la sienne. Ainsi, sur cinq ouvrages dont la Société

se proposait la publication, il y a eu quatre cas de concurrettcc» ce qui pourrait étonner, quand on pense atout ce quela Wt^'rature orientale offre de travaux, et au nombre limité des sa- . vants qui s*en occupent. Mais on peut se convaincre aisément que c'est dans la nature des choses, et le résultat de la même loi selon laquelle presque toutes les découvertes se font sioiur tanément par deux ou trois personnes. Quand le progrès naturel d'une science a rendu possible ou plus facile une découverte, ou quand il a rendu désirable la possession de certains matériaux, il faut s'attendre à ce que le môme besoin frappe divers esprits. Ainsi, dans notre cas, des publications qi»» il y a vingt ans, auraient paru inutiles ou impossibles, deviennent nécessaires, et il est naturel qu'on s'en occupe de plusieurs côtés : ce n'est qu'une preuve que leur temps est venu. Seulement, dans une science comme la nôtre, où les formes et les moyens disponibles sont toujours infiniment au- i dessous du besoin et de la grandeur dubut qu'il faut atteindre, cette convergence des travaux sur un même point est une chose regrettable ; nous avons trop à faire, et nous ne pouvons ne» faire sans trop de sacrifices, pour que nous ne derions regretter toute déperdition de travail et qu'il ne soit de notre devoir de chercher des moyens pour l'éviter. La Société, par ses habitudes de publicité, a pu, dans les cas qui se sont présentés, échapper à tout conflit et presque à toute perte de temps. Cet exemple serait, je crois, bon à suivre en générai. Si chaque orientaliste qui a l'intention de publier un texte ou une traduction annonçait son plan dans un des journaux des sociétés asiatiques, et s'il ajoutait l'énumération des matériaux qu'il a à sa disposition, il y trouverait deux avantages : il avertirait ceux qui avaient pensé au môme ouvrage, et il est probable qu'il recevrait des indications de nW' tériaux qui, sans cela, peuvent lui rester inconnus.

Il serait bien entendu qu'une pareille annonce ne créerait à personne un droit de monopole sur un auteur; mais elle suffirait pour prévenir les inconvénients d'une concurrence inro-

lontaire, et, si Ton voulait s'en servir dans un esprit d'accapa parement indiscret, la publicité même de ces prétentions les ferait échouer. Il est peut-être inutile de dire qu'en faisant rctte proposition je n'entends parler que d'éditions et de traductions, et non pas de travaux d'esprit sur des sujets orientaux; car, pour ceux-ci, toute concurrence est bonne, et ne. peut que servir à éclaircir une question sous tous ses côtés, et la science n'avance jamais plus rapidement que par l'influence d'un conflit de ce genre. Avec ces restrictions, je ne doute pas que tous les journaux asiatiques ne prêtent avec plaisir 1 aide de leur publicité à ces annonces et aux correspondances auxquelles elles pourront donner lieu.

La Société a fait, pendant l'année dernière, des pertes très sensibles par la mort de quelques-uns de ses membres ; mais la plus regrettable de toutes est celle de M. le baron de Hammer Purgstall, mort le 23 novembre de l'année dernière, à l'Age (le quatre-vingt-deux ans. C'était le doyen de la littérature orientale, le premier associé étranger que la Société ait tenu àhonneurd'inscriresursaliste, etle plus zélé, le plus fertile et le plus célèbre des hommes qui se sont voués, de notre temps, à la culture des lettres orientales. Permettez-moi de dire quelques mots sur la carrière littéraire d'un savant dont la mort a laissé une aussi grande lacune dans la science. Je ne parlerai pas de sa vie, je n'aurais pas l'espace nécessaire, même pour les matériaux fragmentaires que je possède, et elle va être iVrite en détail, d'après ses propres papiers, par* un de ses 3mis à Vienne. Il suffit de dire que M. de Hammer était né h iiratz, en Styrie, en 1774, qu'il entra de bonne heure dans la -arrière diplomatique, et qu'il passa sa jeunesse et une partie le son âge mûr dans le Levant, et le reste <^ YiennCy comme interprète de l'empereur, et, plus tard, comme premier président de l'Académie de Vienne, qui lui devait en grande lartie sa fondation. C'étîiit un homme généreux, franc jus- |u'â l'imprudence, hardi, bouillonnant d'esprit, aimable juspi'à la coquetterie, doué d'une faculté de travail rare, ambi*

iU VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.

tieux dans les grandes et les petites choses, et d'une vivacité inconcevable, vivacité qui fut la source de sa bonne et de sa mauvaise fortune, qui ne Ta jamais quitté jusqu'au moment de sa mort, et l'a entraîné dans des discussions interminables, qui ont bien souvent troublé sa vie et entravé ses plans les plus chéris, mais qui n'ont certainement pas laissé dans l'esprit de ses adversaires un sentiment durable d'amertume.

Il entra très jeune dans l'Académie orientale, que le gouvernement autrichien venait de fonder à Vienne, et commença sa carrière littéraire à vingt-deux ans, par la traduction d'un poème turc sur la fin du monde. Après ce début, il passa huit ans en Orient, sans rien faire paraître, mais livré à des études très sérieuses, dont le premier fruit fut une Encyclopédie des sciences des musulmans, qu'il publia, en 1801-, avec une certaine timidité et sous le voile de Tanonyme. A partir de ce moment, il suivit résolument la voie qu'il s'était ouverte eî continua, pendant plus de cinquante ans, à inslniire et à étonner l'Europe savaote par une succession incessante d'ouvrages sur les sujets les plus divers, et composés dans presque toutes les langues de l'Europe. Tout ce qui touche à l'histoire, à la littérature et à la science des peuples musulmans était de son domaine; il fit paraître, en 1805, en anglais, un ouvrage sur les anciens alphabets orientaux; en 1806, un Mémoire nur Vinfluence de Vhlam^ et commença, en 1809, la publication des Mines de VOrienty dont il publia successivement six volumes in-folio. Ces premiers essais furent suivis, à de courte intervalles, par un ouvrage eu deux volumes sur ÏOrganiêoiimi de V empire turc^ par Y Histoire des Assassins^ par un Mémoin sur les Templiers^ par V Histoire de l'Empire Otloman^eu dii volumes, tirée en grande partie de sources originales inconnues auparavant; par la Galerie biographique des graud,^ hommes de V Islam ^ en six volumes; i^^vX^iDescriptionde fnéministration du khalifat, par la traduction des voyages d*E¥liaË(Tendi,parr///$;otrad^Ia Horde-d'Orei celle des Hoagoli de Perse; enfin, par l'édition et la traduction de Y Histoire da

Mongols^ par Wassaf, ouvrage de prédilection de H. de Ilam* mer, qui était également charmé des bonnes et des mauvaises qualités de cet auteur. La mort l'a empêché de terminer cette publication, et ce serait un acte de gracieuse reconnaissance de la part de l'Académie de Vienne de continuer cet ouvrage, dont le manuscrit, si je ne me trompe pas, est achevé depuis vingt ans. Je ne mentionne pas un grand nombre de travaux historiques de M. de Hammer qui ont paru dans les Mines de rOrienty dans les Annales de Vienne, dans les Annales de Heidelbergf dans notre Journal asialique, dans les Mémoires de V Académie de Vienne^ et dans d'autres recueils académi* ques ou littéraires. Ces ouvrages historiques paraissaient ne devoir lui laisser aucun temps pour d'autres travaux ; mais ils ne formaient qu'un côté de son activité littéraire, et ses publications sur les lettres orientales, et surtout sur la poésie, sont tout aussi nombreuses et presque aussi volumineuses que ses ouvrages historiques. Il a publié des traductions en vers de Hafiz, de Motenebbi, de Baki, du Gulschenraz et d'Ibn al-Faridh ; Y Histoire de la poésie persane, celle de la poésie turque, en quatre' volumes; enfin cet ouvrage monumental sur Y Histoire de la littérature arabe, dont il a paru sept volumes in-4, et que la mort de l'auteur a interrompu. Pour ne pas trop allonger cette liste de titres, j'omets nombre de travaux sur les sujets les plus divers, qui, par eux-mômes, eussent suffi à l'activité et à la renommée d'un homme de lettres, et je ne dirai quelques mots que de Y Histoire de la littérature arabe, parce que c'est un livre entrepris et continué dans des circonstances sans exemple dans l'histoire littéraire. M. de Ilàmmer avait toujours eu le dessein de terminer sa carrière par une nouvelle édition de l'ouvrage par lequel il l'avait commencée réellement : YEnqiclopédie des sciences des musulmans, Mais il voulait la faire précéder d'une histoire des lettres arabes, pour débarrasser son sujet de tous les détails biographiques et bibliographiques qui auraient interrompu sans cesse l'exposé des faits scientifiques. Il se détermina, à l'âge de soixante et $me ans, h commencernuQ Histoire littéraire des Arabes j qui

devait comprendre douze volumes in-4, et contenir la biogra . phie des auteurs arabes, les titres de leurs ouvrages et Tindicalion de ce qu'ils contiennent, d'après les manuscrits euxmêmes, ou, à leur défaut, d'après les ouvrages biographiques, bibliographiques et encyclopédiques des Arabes; enfin, une traduction en vers allemands de spécimens de tous les poètes mentionnés dans l'ouvrage. Cet immense livre, qui pouvait effrayer l'homme le plus jeune et le plus ardent, ne devait donc former que l'introduction et les préliminaires de l'encyclopédie des sciences des musulmans. Je ne sais si Tauteur avait lui-même l'espoir sérieux d'aller jusqu'au bout de celle entreprise, mais il se croyait sûr d'achever l'histoire littéraire, et quand on voyait la régularité avec laquelle il publiait, année par année, un de ces gros et laborieux volumes, on était entraîné à partager sa confiance dans sa force et sa vie. Il était naturel qu'on crût qu'il se faisait aider par des secrétaires, qui auraient préparé le travail et fourni des notes; mais j'ai eu le plaisir de passer, en 1852, quelques semaines chez lui, en Styrie, et j^ai vu avec admiration qu'il faisait son travail tout seul, n'ayant auprès de lui aucun homme de lettres, et que toute l'aide qu'il réclamait consistait dans le service d'un valet de chambre, à qui il dictait quand, vers sept heures du matin, sa main était fatiguée de tenir la plume.

Une production si rapide et si incessante avait nécessairement ses inconvénients; elle ne laissait pas toujours à M. «1p Hammer le temps de tout vérifier et de tout revoir, ni d'effiicer les inexactitudes qu'un premier jet amène toujours avec lui. On a usé et abusé contre lui du droit de critiquer ce manque de soins, et, dans les nombreuses attaques littéraires auxquelles il s'est trouvé exposé, on lui a reproché ces inexactitudes plus qu'elles ne le méritaient; car il n'avait pas toujours tort, et je le trouve plus généralement exact qu'on n'a l'habitude de le dire. Ses ouvrages avaient d'autres défauts; il avait fait une partie de son éducation en Orient, et avait pris goût an style coloré des auteurs musulmans, même de ceux dé la de-

cadence, et il aimait à reproduire leurs comparaisons, leurs jeux de mois et de nombres, leurs allitérations et tous leurs artifices de langage, plus que ne le comportent les habitudes européennes. Ce défaut n'était pas sans compensation, car un pareil tour d'esprit lui facilitait l'intelligence de ces mêmes raffinements chez les auteurs orientaux, et ce n'est pas un petit avantage pour le traducteur de tant de poètes musulmans et de prosateurs comme Wassaf. Mais cette habitude de penser comme les Orientaux a exercé sur l'esprit de M. de Hammer une influence qui va plus loin que le style, et a produit chez lui des défauts de méthode tels qu'on en trouve souvent chez les auteurs musulmans. Quiconque s'est servi, par exemple, de son Histoire de la poésie persane ou de son Histoire de la littérature arabe, saura ce que je veux dire, sans que j'aie besoin d'entrer dans plus de détails.

Mais ce n'est pas par ses côtés faibles que rions devons juger un homme dont le savoir immense et l'originalité d'esprit auraient fait pardonner des défauts plus grands. Au temps de sa jeunesse, l'étude des lettres orientales dans toute l'Europe n'était encore qu'un auxiliaire de la théologie, et l'on n'y attachait d'autre importance que celle qui dépendait de l'usage qu'on pouvait en faire pour l'interprétation de la Bible. M. de Hammer fut le premier à faire, en Allemagne, ce que sir W. Jones avait fait, avant lui, en Angleterre, c'est-à-dire à traiter les littératures orientales comme un objet d'étude pour ellesmêmes, comme ayant leur valeur à elles, et tout à fait indépendante de toute application à la théologie. Il n'a jamais dévié de cette route, et, par un travail incessant, il a répandu par ses ouvrages plus de faits sur l'histoire et les idées des trois principaux peuples musulmans que personne avant lui. Il n'y a pas une partie de l'histoire morale ou politique dos Arabes, des Persans ou des Turcs dont on puisse s'occuper aujourd'hui sans avoir recours à ses ouvrages ; on peut avoir besoin de vérifier l'exactitude de ses traductions, on peut critiquer sa méthode, on peut trouver trop orientale la forme de

ses livres ; mais personne ne peut se dispenser de s'en servir.

Les autres sociétés qui s'occupent de l'Orient ont eu envers nous, pendant l'année dernière, les bons- procédés auxquels elles nous ont habitués, et nous ont communiqué les travaux qu'elles font paraître. La Société asiatique de Londres, la Société orientale allemande, les Sociétés géographiques de Paris et de Londres, la Société orientale américaine, la Société des gciences de Batavia, nous ont envoyé la continuation de leurs publications. La Société de Calcutta a achevé le volume XXIV de son Journal, a publié un index des vingt premiers volumes, et nous a envoyé quelques cahiers, récemment pu* bliés, de sa Bibliotheca indica. Malheureusement, cette belle collection va subir un temps d'arrêt. La Société, dans son excès de zèle, avait dépassé le crédit alloué pour cette publication^ ce qui a fourni au gouvernement l'occasion de s'occuper de la manière dont elle a été conduite jusqu'ici. La Compagnie des Indes a trouvé que l'on avait donné une place trop grande aux ouvrages arabes, qu'elle juge d'un intérêt médiocre pour rinde, et elle exprime le désir que, lorsque l'état des fonds permettra la reprise des impressions, on ne les emploie plus que pour entreprendre des publications en sanscrit. Cette décision paraîtra regrettable à beaucoup de personnes; car, si importante que soit la littérature sanscrite, tant pour les écoles indiennes que pour la science européenne, et si nécessaire qu'il soit qu'on la rende accessible à l'aide de l'imprimerie, il n'en est pas moins évident que les ouvrages arabes sont la véritable source du savoir pour toute la population musulmane de rinde, et qu'il faut pourvoir ses écoles de livre< arabes, si l'on veut maintenir une éducation littéraire chez elle, si Ton veut avoir des juges musulmans instruits, et surtout si l'on veut améliorer les méthodes dVnsoignement et don* ner ainsi à la jeunesse les moyens de dépasser les connaissances traditionnelles de ses pères. Aussi longtemps que les écoles d'un peuple sont réduites à l'usage des manuscrits, on peut être sûr qu'elles consumeront les meilleures années de

ANNÉE 1856-1867. m

la yie des étudiants à leur Taire apprendre laborieusement les rudiments des sciences, et qu'elles les tiendront asses longtemps sur leurs bancs pour que toute idée de sortir de l'ornière se soit évanouie; mais quand Tusage des livres imprimés, plus corrects, plus faciles à trouver, et infiniment meilleur marché que les manuscrits, permet aux élèves de faire des progrès, même indépendamment du maître et de ses leçons orales, il leur reste du temps et de l'ardeur pour aller au delà de la routine et de cet enseignement banal qui ne produit aujourd'hui, dans toutes les écoles de l'Orient, que du pédantisme grammatical et scolastique, et des puérilités de versification. Si les gouvernements européens veulent accélérer la marche de l'instruction ches leurs sujets musulmans, il faut rendre le savoir arabe plus facile & acquérir, et ensuite greffer sur ce tronc indigène les sciences européennes. Il est impossible d'ôter aux nations musulmanes leur respect, presque superstitieux, pour la littérature arabe, et ce n'est pas en la négligeant officiellement qu'on la leur fera oublier. C'est un obstacle immense qui s'oppose à leurs progrès; mais il faut Taborder de front, et c'est en la faisant connaître plus facilement qu'on pourra en démontrer l'insuffisance. Si donc les fonds que la Compagnie des Indes alloue aujourd'hui pour l'impression des ouvrages orientaux ne suffisent pas pour y comprendre des ouvrages arabes, elle devrait augmenter la somme; et comme c'est un gouvernement très libéral, il le fera aussitôt que cette conviction aura pénétré d^s les esprits. Déjà aujourd'hui elle a assigné des fonds pour l'impression de la Collection d'historiens persans de l'Inde, dont M. Elliot avait fait le plan, et M. Bayley est chargé de commencer par une édition du Tabakati Nasri.

Je devrais maintenant vous soumettre la liste descriptive des difi'orents ouvrages orientaux qui ont paru depuis notre dernière séance, mais i'élat de ma santé ne m'a pas permis de consacrer à cette tâche le temps qu'elle exige, mémo pounHre remplie de la manière incomplète que votre indulgence a bien

voulu tolérer jusqu'à présent. Je le regrette très sincèrement, car il a paru un nombre d'ouvrages importants, sur lesquels j'aurais été heureux d'attirer votre attention. J'espère y revenir Tannée prochaine; pour aujourd'hui, permettez-moi déterminer par quelques réflexions sur l'état, les besoins et le rôle de la littérature orientale, que la vue de tant d'ouvrages, tirés de tant de langues et produits dans une seule année, a fait naître.

La littérature orientale a conquis aujourd'hui toute l'indépendance dont elle a besoin; elle a pris possession dans toute son étendue du champ que la nature des choses lui assigne; et, quoiqu'elle soit très loin d'avoir atteint tout son développement intérieur, et qu'elle n'ait encore dit son dernier mol sur aucun sujet, elle est devenue l'auxiliaire nécessaire de foutes les sciences historiques dans le sens le plus étendu du mot. Je n'ai pas besoin de parler de son influence sur la théologie, qu'elle touche et enserre de tous côtés. Toute religion vient de l'Orient, et la théologiç dépend des études orientales par deux de ses côtés les plus importants, par rinterprétalion de la Bible et par l'histoire des idées religieuses, histoire qui ne peut naître que des études orientales et qui, aujourd'hui même, ne fait que poindre et commencer. L'étude de l'antiquité doit à la littérature orientale une réforme très considérable; elle a compris la vérité du sentiment de Platon, que les Grocs étaient des enfants ; elle a dû chercher en Orient l'origine des symboles, des idées, des langues et des sciences des anciens; elle a reçu de la grammaire sanscrite l'explication des formes des langues classiques et les raisons de leurs règles, et la philologie classique a appris que les lois qu'elle .«supposait être celles du langage humain n'étaient point universelles, et sa vaine grammaire générale a été remplacée paf la grammaire comparée. L'histoire universelle ne commence à mériter ce nom que depuis que la littérature orientale a élargi sa base, en lui fournissant les moyens de comprendre dans son cadre tous les peuples qui ont exercé de l'influenie sur les destinées de l'humanité et chez lesquels s'est développ^^

ANNÉE 1856-1857. ' Ul

civilisation quelconque ; son point de vue s*cst agrandi ; jugement est devenu plus sûr par le nombre et le conte des faits dont elle peut tenir compte, et elle tend de i en plus à devenir l'histoire de l'humanité plutôt que celle i]uelques conquérants et de leurs batailles. Tous les jours, ade des faits de civilisation et celle des institutions, du calëre et du développement des races occupent une place plus Dde dans Thistoire, et les peuples qui n'ont pas influé dilement sur le sort de l'Europe reprendront leur place légie dans l'histoire. On les avait exclus parce qu'on ne les naissait pas, parce qu'ils ne nous ressemblent pas, et qu'ils aient formés en dehors de notre influence; mais on sera igé de les étudier avec d'autant plus d'intérêt que leur orisatiou sociale ressemble moins à la nôtre. Il y a long' ips que la poésie orientale attire l'attention de l'Europe; Qcien Testament lui avait donné droit de cité chez nous et mi pas permis de la négliger. Il en sera de même de tes les branches de l'activité de l'esprit. Qui pourrait, aurd'hui, écrire une histoire du droit et faire abstraction de égislation indienne, chinoise et arabe? Qui pourrait s'oc- )r des municipes romains ou du moyen âge et ne pas étueeux de l'Inde? Qui voudrait traiter de l'histoire de {rec et refuser de s'éclairer par ce que les Babyloniens, lyptiens et les Assyriens ont fait avant les Grecs ? Qui tit entreprendre l'histoire des mathématiques sans coules progrès que les Chinois, les Indiens et les Arabes is dans les sciences ?

lustrie elle-même commence à nous interroger sur les

fs des Orientaux et à en faire son profit ; et réconomie

B, quand elle se sera mise d'accord sur les faits qui se

lous ses yeux, ne tardera pas à nous demander compte

liences que les peuples de l'Asie ont faites en matière

lie publique. Malheureusement, nous ne sommes pas

l état de répondre à toutes les questions qu'on nous

lous sommes tous occupés à nous débattre au milieu

ut VINGT-SEPT ANS D*HI8T0IRB DES ÉTUDES ORIENTALES.

d'uiie masse de matériaux difficiles à réunir, incompletSi eii^ géant un examen critique et de longues études, et très coôleox à publier. Nous ne sommes pas nombreux, et les recherches que nous avons devant nous sont infinies ; les gouvemements et le public font partout quelque chose pour la littérature orientale, mais nulle part assez. Autrefois, le public l*eDCOurageait davantage ; il y a cinquante ans, il a fallu cinq éditions et deux traductions des Recherches de la Société asiatique i* Bengale f pour satisfaire la curiosité des lecteurs européens; aujourd'hui il n'y a rien de pareil à cet empressement. On dirait que le nombre des hommes assez instruits et assez civilisés pour prendre goût à des études qui ne portent fruit qae pour l'esprit a diminué. C'est possible ; mais il est possible aussi que la phase dans laquelle se trouvent les études asiatiques ait découragé les lecteurs non savants ; ils demandent des ré* sultats et des assertions ; nous leur donnons des matériaui et de la critique, et nous ne pouvons encore faire autrement. Il est naturel aussi que l'extension même de nos études ait dé' courage ceux qui ne peuvent leur donner tout leur temps et te ait fait désespérer de se reconnaître dans ces travaux multiples et préliminaires, et de s'y intéresser. Mais, quelle que soit U cause, il est certain qu'aujourd'hui le progrès des lettres orientaies ne s'accomplit qu'à force de sacrifices, ce qui, nécessairement, restreint le nombre des travailleurs et ralentit la marche de la science.

On pourrait nous répondre par le nombre et l'importance des travaux qui s'achèvent, malgré toutes ces diiricultés;on pourrait dire que la science a besoin de temps pour se former, et qu'il serait inutile de vouloir en hâter la marche plus que ne parait le réclamer le besoin des esprits. Mais il existe une grave et puissante raison pour qu'on agisse et qu'on ne se fie pas à ces progrès lents dont se contenterait l'indifférence littéraire du public; car je n'ai parlé jusqu'ici que du c6té purement scientifique de la question, pendant qu'elle en a un autre très pratique et très pressant, et dont l'importance s'acrjrolt

de jour en jour. Il n'y a personne qui ne sarhe que les gouvernements orientaux s'affaissent sous le contact des Euro* pcens, et que ni l'imitation de. nos procédés, qu'ont essayée quelques-uns d'entre eux, ni la fermeture de leurs frontières, que d'autres ont pratiquée, ne les firéservent. Les nations occidentales sont devenues si puissantes par l'exercice des libertés publiques et par les richesses que le progrès des sciences naturelles et mathématiques a créées, que les plus grands empires d'Orient sont hors d'état de leur résister. La Turquie doit son existence à la volonté de, l'Europe ; la Perse vient de succomber à une très petite guerre ; l'Inde est entièrement dominée ; la Chine comprendra bientôt son impuissance, et le Japon même se voit entraîné à des concessions et à un contact qui mettent en danger son indépendance. Il est certain que, dans un temps donné, toute l'Asie et tout le nord de l'Afrique seront gouvernés directement ou indirectement par des Européens. Un pareil pouvoir impose une grande responsabilité et de grands devoirs. Pour bien conseiller ou pour bien gouverner, il faut bien connaître ; il ne suffit pas des meilleures intentions pour qu'un mattre étranger puisse être juste; il ne suffit pas des théories les plus éclairées pour qu'un gouvernement de conquête puisse se rendre tolérable ; il faut' respecter le pays qu'on veut dominer; et, pour cela, il faut connaître sa langue, ses croyances, son passé, ses idées et ses lois. L'expérience à été faite souvent et en grand, et le résultat a toujours prouvé surabondamment que la réussite dépend des connaissances du vainqueur autant que de ses intentions. Je vais citer un seul exemple. Vers la fin du dernier siècle, quelque temps après la conquête du Bengale par la Compagnie des Indes, on envoya lord Cornwallis comme gouverneur général. Il avait à régler la question immense de la propriété territoriale dans un pays de trente millions d'hommes, où cette propriété était tombée dans un grand désordre, par suite de la mauvaise administration des Mongols et de la variété des systèmes et des expédients que l'administration anglaise avait appliqués. C'était un homme d'une rectitude parfaite, qui se mit à l'œuvre

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avec la ferme intention de garantir tous les droits et de respecter tous les intérêts des indigènes. J*ai entre les mains une des preuves de la' peine qu'il se donna pour découvrir l'état légal des propriétaires et cultivateurs : c'est un volume infolio rempli d'extraits faits pour lui, et devant contenir tous les passages des historiens et des jurisconsultes du pays qui avaient trait à cette question. Lord Cornwallis devait se croire bien informé ; mais, par malheur, on n'avait consulté que des auteurs musulmans, et Ton ne se rendait pas bien comple de la contradiction qui existe entre le droit hindou et le droit musulman, dont l'application n'avait jamais été dans l'Inde qu'une fiction légale ou une usurpation. Le résultat fut que lord Cornwalis, se croyant bien dans son droit, et séduit par les idées anglaises, reconnut d'un trait de plume comme propriétaires les receveurs du gouvernement déchu des Mongols, convertit des millions de propriétaires en fermiers de ce quiavait été leur patrimoine, et détruisit la belle organisation municipale des Hindous dans toute la présidence du Bengale. Comparez aux maux irréparables produits alors par l'ignorance des hommes d'Etat de l'Inde ce que cinquante ans plus tard, dans des circonstances toutes semblables, une nouvelle école administrative a pu faire dans les provinces de la haute Inde et du Pendjab. Éclairée par Tétude des lois indiennes, de l'histoire et des institutions anciennes du pays, elle est parvenue à rétablir dans ces provinces les droits des propriétaires qui avaient souffert sous les Mongols, à rendre la vie aux uiunicipalités, à assurer la sécurité par la police locale, et à faire renaître la prospérité de pays ruinés par les guerres et les conquêtes. Celte administration ne peut pas être plus honnête, ni remplie de meilleures intentions que n'était celle de lord Cornwallis ; mais elle avait pu profiter des travaux de sir W. Jones, de Colebrooke, do Macnaghlen, de Wilks, de Malcolm, d'Elphinslone, de Tod, de Prinsep, de Wilson, de Briggs, d'Elliot, et de tant d'autres savants.

Il serait Hiciie de tirer de Thistoire des conquêtes des exemples

des maux sans nombre que Tignorance des maîtres a accumulés sur les sujets et sur eux-mêmes, s'il était nécessaire de prouver que pour bien gouverner un pays, il faut l'avoir bien étudié. Mais si TEurope étend son influence ou sa domination sur l'Orient, elle se charge d'autres devoirs encore que de bien gouverner. L'Orient périt aujourd'hui faute de science ; il en a eu autrefois : une science imparfaite, mais réelle ; elle a succombé sous le despotisme et le fanatisme, et il s'agit pour l'Europe de réveiller cette ancienne culture, pour que sa domination trouve une excuse et ne soit pas simplement un abus de pouvoir et un crime de lèse-humanité, comme l'a été la conquête de l'Amérique. L'Angleterre a essayé de donner de l'éducation à l'Inde, mais sans beaucoup de fruit jusqu'ici ; la France commence à l'essayer en Algérie. C'est une tâche des plus grandes et des plus difficiles, et qui ne peut être entreprise qu'avec une connaissance parfaite de ce que l'Orient a autrefois possédé de science, pour qu'on puisse lui rendre de la vie el s'y appuyer afin d'y introduire les sciences de l'Europe. Il faut commencer par l'étude approfondie du passé du pays; ce n'est que par elle qu'on peut apprendre à en respecter les mœurs, à conserver ce qui est bon, à ménager les préjugés, el à faire accepter ce qu'on apporte de nouveau et de meilleur.

Il faut que l'Europe se prépare à cela; car, si elle tarde, le moment viendra où la force brutale réglera tout, détruira ce qui reste de bon dans les institutions des pays, et fera, par ignorance et sans le savoir, un mal irrémédiable. Je doute que les gouvernements européens se préoccupent beaucoup des exigences d'uA avenir pourtant si prochain ; je doute même qu'il y ait une opinion publique assez éclairée pour exercer son influence ; mais vous, au moins, aurez la consolation de sentir que vous remplissez un devoir, non seulement envers la science, mais envers l'humanité, en poursuivant vos travaux ardus et trop souvent ingrats.

RAPPORT LU Ll 99 JUIN lt5S

Messieurs,

En rendant compte des travaux de votre Conseil pendant la trente-sixième année de l'existence de la Société, je n'ai à exposer que le progrès graduel de vos travaux et les changements que le temps apporte fatalement dans la composition de toute association.

Votre Journal a continué de servir d'organe à des traraui, souvent d'une grande étendue, portant la lumière dans une partie de ces innombrables questions que Thistoire ancienne de l'Asie soulève, et dont la série parait infinie ; car chaque progrès que nous faisons démontre la possibilité d'aborder de nouveaux problèmes, et chaque réponse que nous obtenons de la sibylle du monde antique provoque de nouvelles questions, ou nous oblige de revenir sur nos pas et d'examiner de nouveau ce que nous avions déjà laissé derrière nous comme suffisamment connu on comme étant sans intérêt.

M. Régnier a poursuivi son beau travail sur la Grammaire du Rigvéda, travail qui nous rend pour la première fois acce:^

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