‹ Vingt-sept ans d'histoire des études orientales;Chapitre 58 sur 112 · Mb ^t^ Kazan, 1857, in · texte numérisé non relu

Mb ^t^ Kazan, 1857, in

s'est illustré pat ses vers et sa prose dans celte langue, dont Muhammed Baber s'est servi. Il existe encore un nombre considérable d'ouvrages dans ce dialecte, et un nombre probablement plus grand a péri par la pédanterie des savants, qui méprisaient la langue vulgaire. Peu de ces textes ont été imprimés; l'Histoire d'Aboulghazi a paru à Kazan, mais d'une manière très imparfaite et qui fait désirer que M. Lequeux, à Tripoli, qui s'occupe depuis plusieurs années d'une édition et d'une traduction d'Aboulghazi, fasse bientôt paraître son ouvrage ; quelques extraits d'Ali Schlr ont été publiés par M. Quatremère, qui n'a pas donné suite à la chrestomathie qo'it avait commencée; enfin les Mémoires de Baber ont paru dans l'excellente traduction d'Erskine, faite sur une version persane et revue sur l'original. C'est un des livres les plus curieux qu'on puisse voir; la simplicité et la naïveté du récit, autant que l'intérêt du sujet, charment le lecteur, et je croîs que jamais roi n'a fait des confessions aussi sincères et aussi naturelles que ce grand conquérant et joyeux compagnon. De plus, la valeur historique de l'ouvrage est très considérable; l'on peut voir combien sont maigres les renseignements four' nis par Ferischta pour les années de Baber sur lesquelles ses mémoires ne contiennent pas de détails, et combien peu noQS saurions du grand événement de rétablissement des Timourides sur le trône de Dehlî, si nous n'avions cette singulière œuvre, pleine d'ailleurs de lacunes et d'inégalités; car Baber, évidemment, ne composait pas un livre, mais écrivait un journal qu'il abandonnait quelquefois et qu'il reprenait un peu irrégulièrement. Aucune partie du texte original n'avait paru, au moins à ma connaissance, jusqu'à ce que M. Ileminski nous l'eût donné en entier dans une édition qui parait être faite avec beaucoup de soin.

M. Raverty, à Multan, a publié une Grammaire afghane*.

1. A Grammar ofthe Pukhto, Pushto, or language of the Afghans^ in which the rulus are iUustraled by exainples from the best wiiters both

Nous avions quelques essais sur cette langue par Klaproth, M.Ëwald, Leecb, et surtout M.Dorn, qui avaient déjA réduit à néant la singulière idée que les Afghans avaient eui-mèmes de leur origine, idée partagée par quelques auteurs européens. Les premières études sur la langue ont démontré que les Afghans ne sont pas, comme ils le croyaient, de race juive, et qu'ils ont de Taflinité avec les Ariens, mais dans des proportions qai ne sont pas encore bien déterminées. Si M. Raverty exécute son plan en entier et publie la ehrestomathie et le dictionnaire afghans qu'il nous fait espérer, on possédera tous les éléments nécessaires pour décider cette question ethnographique. On ne doit pas s'attendre que la littérature d'un peuple aussi rude, et qui a emprunté aux nations musulmanes plus avancées le peu de culture qu'il possède, soit bien importante. Ce qu'on en pourra tirer d'intéressant et d'original consistera sans doûte dans des chants populaires et dans quelques chroniques locales; mais il est nécessaire, sous beaucoup de rapports, de posséder les moyens de connaître la langue et d'étudier l'histoire d'un peuple nombreux, doué de qualités qui peuvent l'appeler encore à jouer un rôle dans le monde ; on doit donc savoir gré A M. Raverty des peines infinies qu'il a prises, malgré des découragements de toute espèce, pour bien pè* nétrer dans son sujet et nous faire connaître cette partie du monde, si peu accessible aujourd'hui aux Européens.

J'arrive A l'Inde^ où les études védiques ont été avant tout l'objet des efforts des savants, et ce n'est pas sans raison. On ne peut considérer sans étonnement ces hymnes, d'abord œuvre et propriété exclusive de quelques familles de brahmanes, réunies en collection et rendues communes à toute la caste sacerdotale dans des temps postérieurs, mais si reculés encore que nous ne réussirons peut-être jamais à en préciser

poctical and prose, and rcmarks on Ihe langunge, litcfature dnd desocnt of the Afghan tribes, hy Ucutendnt H. C. Raverty. Calcutta, 1855, in-S (ivi) IX, 50, xiu et 373 p.).

l'époque, et conservées jusqu'à notre temps avec une exactitude incomparable. Elles contiennent l'expression des premières pensées et le tableau des origines de la civilisation de la race arienne, dont le développement graduel est Fobjet principal de l'histoire humaine. Il est donc naturel qu'on s'empresse de les publier, de les commenter et d'en faire les applications presque infinies qu'elles permettent. Ce sera un long et laborieux travail de critique et de linguistique d'abord, d'histoire ensuite, pour bien comprendre ces idées et ces faits si simples en apparence, mais si difficiles à bien saisir dans leur caractère véritable et dans leur développement, dans leurs ramifications postérieures.

La publication des textes a fait des progrès considérables. M. Max MûUer a fait paraître le troisième volume du texte du Rigvéda Raccompagné du commentaire de Sayana : c'est un peu plus de la moitié de ce Yéda principal, et nous pouvons espérer voir ce grand ouvrage achevé dans une époque peu éloignée, puisque la Compagnie des Indes en avait assuré les moyens, et qu'il y a tout lieu de croire que ces arrangements seront respectés après qu'elle aura disparu elle-même. Ce ne sera pas le seul monument littéraire qu'elle laissera derrière elle, mais ce sera un des plus durables et des plus dignes de sa munificence éclairée.

Cette grande édition étant trop volumineuse pour l'enseignement, M. Muller a voulu pourvoir aux besoins des cours en publiant un texte du Rigvéda sans commentaire ; il en a paru trois livraisons', contenant le texte et sa répétition avec

i. Rig-VédaSanhita, thc sacrcd hymns of tlie Brahmans, logelher wiih Ihe coramentary of Sayanncharya, ediled by Max MiiUer. T. III, lon^f^ 1856, in-4(Lvn et 984 p.).

2. Hig-Véday odor dio hciligcn Licder dor Brahmanen, herausgpg^')"^'' von Max MiiUer, mil cincr Einleitung, Text und Ueberselzung des Pralis*' khya oder der âltesten Phuiictik und Grammalik ciUhalleud. Leipzig* 1856-1858, in4(l5, lxxii et309 p.).

le pada. Ces livraisons renferment le premier mandata des hymnes* H. Mûller a voulu encore y ajouter le texte du Pratisakhya, ou de la grammaire du Rigvéda, et en a donné les six premiers chapitres dans les deux premiers caliiers;le troisième cahier est consacré tout entier au texte des hymnes.

H. Wilson, qui, dcjpuis le commencement, n*a jamais cessé de favoriser l'entreprise de H. Mûller de sa puissante influence, de son aide et de ses conseils, a continué sa traduction du Rigvéda, dont le troisième volume a paru^

M. Weber, à Berlin, poursuit son édition du Yadjour Véda blanc avec les Sûtras et le Brahmanas qui s'y rattachent*. La troisième partie, qui a paru, contient le Çrautasûtra de Katyayana, qui nous donne le rituel relatif à ce Véda pour le culte public.

Enfin, MM. Roth et Whitney ont terminé leur texte de TAtharva Véda'. Cette partie contient le livre XX, qui forme un supplément à l'ouvrage principal. Le mauvais état du texte parait avoir fait hésiter les éditeurs ; mais, voyant qu'ils n'avaient plus à espérer de nouveaux secours, ils se sont décidés à publier ce livre supplémentaire. Ils promettent une introduction, des notes grammaticales et une concordance de ce Véda avec les autres, et M. Roth a déjà publié une dissertation^ très cu-

1. Rig-Véda-Sanhita, a collection of ancient Hindu hymns, constittilinii^ (he tiiird andfourth Ashtakas, or books of thc Rig-Véda,the oldcstauthority for the religious and social institutions of the Hindus, translated froni the original sanskrit by H. H. Wilson. London, 1857, in-8 (xxni et

2. Thewhite Yajur-Véda, editad by A. Weber, part. IH. Thc Çrautasûtra of Katyayana with extracts from the coromentaries of Karka und Yajnikadeva. N<>* A et 5. Berlin» 1858, in>4 (ces cahiers vont jusqu'à la p. 780).

3. Atharva VédaSanhita, herausgegeben von Roth und Whitney. Berlin, 1856; 11'' part.; in-4 (contenant les p. 389-458).

4. Abhandlung ûber (Un Atkarva Véda, von DrRudolph Roth. Tubingue, 1856, ÎII-4M36 p.).

rieuse sur le contenu et la nature de TAtharva, qui ne peut qu'augmenter le désir des lecteurs de voir paraître le reste des secours que les auteurs nous font espérer. Ils n'aononce&t pas de traduction, ce qui est à regretter; car, quand même la nature du livre et Tétat corrompu du texte les forceraient de laisser incertaines quelques parties de Tinterprétation, qui pourrait nous en donner une meilleure que ceux qui se sont déjà tant occupé de Touvrage? Ce Véda ne nous est pas parvenu dans le même état de pureté que les autres, ce qui s'explique par son contenu. Il ne se compose pas, comme les trois autres, d'hymnes et de prières destinées au culte régulier, mais en grande partie de formules de magie et d'adjurations appartenant plutôt à la superstition qu'à la religion, et fournissant le formulaire d'un culte d'un degré inférieur. U existe dans presque toutes les religions un bas -fond pareil de culte, approprié à des natures grossières, qui espèrent parti* ciper, par des formules magiques, à la puissance cosmique^et arracher aux dieux l'accomplissement de leurs désirs. La religion des races sauvages consiste entièrement dans ces pratiques, et même chez les peuples les plus cultivés il reste toujours un nombre plus ou moins considérable de barbares dont l'intelligence ne s'élève pas au-dessus de ces aberrations. L'Atbarva Véda est en grande partie composé de ces formules, et l'on comprend que le texte ne se soit pas conservé avec le même soin que celui des hymnes religieux; il est probable que bien de ces vers magiques n'avaient pas beaucoup de sens dès le commencement, et que la corruption des textes qui se sera introduite graduellement dans d'autres n'aura pas semblé un inconvénient; car il est dans la nature des choses que des incantations paraissent d'autant plus puissantes qu'elles sont plus inintelligibles.

A mesure que ces textes sont publiés, on les applique à l'interprétation des langues et des idées primitives de tous les peuples ariens. Qui ne sait combien les antiquités persanes et grecques ont déjà profité de ces études? La mythologie de tous

ANNÉK 1857-1858. 195

Jespeaples indo-européens offre un champ presque Ulimité aux rapprochements tirés des Védas. H. Kuhn, qui s'est déjà occupé sous ce point de vue de plusieurs parties de la mytho^ logie ancienne, vient de publier un nouveau mémoire sur les mythes rehitife au feu chez les Indiens, les Grecs et les Germains^ ei M. Mannhardt a consacré un volume auxtlieui de l'orage chea les Indiens, les Scandinaves et les Gernftaittsh

M. Muir, frère de l'auteur de l'Histoire de Mohammed, dont j'ai parlé pUis haut, a commencé à appliquer l'étude des Védas à des recherches sur l'origine et le développement de la reli-^ gion et des institutions de l'Inde ^ Son but est de réveiller^ chez les classes lettrées et savantes des Hindous, un esprit de recherches critiques et historiques sur les points fondamen* taux de leur état social, sur les origines de leurs croyances el sur les altérations qu'elles ont subies depuis l'époque des Védas jusqu'à celle des Pouranas. Il se propose de réunir sur chaque sujet les passages les plus importants des Védas, des poèmes épiques, des ouvrages philosophiques et des Poura* nas, en y ajoutant des observations et les dissertations que les sujets peuvent exiger. C'est un plan plein de sagacité, car il n*y a que peu d'espoir qu'on puisse agir du dehors sur le système des superstitions qui embrasse aujourd'hui toutes les croyances et toute la vie sociale des Hindous, et qui a absorbé toutes les idées, toutes les habitudes et tous les intérêts de la population. Il n*y a que l'esprit de critique historique et philosophique, si l'on pouvait le faire naître dans une partie de la nation même, qui pourrait attaquer du dedans cet en-

1. Die ify^im vm der Hertibhohing des Faten hei dm hdogermanm, von Dr Kuhn. Berlin, 1858, in-4 (22 p.).

2. Germanische Mythea^ Forschungen von Dr Mannhardt. Berlin, 1858, in-8«(xxi et 760 p.).

3. Original swukrit k»t» on the erigin and firogre$âof ike religim and institutions of Inàia^ coUected, Iranslated into english and illustrated by notes, chiefly for theuse of students and othersin India, by J. Muir. Part. I, the myibical and legendary acoounts of Caste. Londres, 1868, in^ (ix et 2a4p.).

semble si puissamment cimenté: Ram Mobun Roy l'essaja avec un succès temporaire, et M. Ballantyne avait dirigé dans ce sens les écoles brahmaniques des provinces supérieures; mais son départ et les événements récents ont dû ébranler son œuvre. M. Muir le tente aujourd'hui; il commence par les castes, la plus vigoureuse de toutes les institutions hindoues, et dont rhistoire est encore loin d'être comprise. Après avoir exposé l'origine des castes selon les Véda^, les poèmes épiques et les Pouranas, il donne les légendes qui s'y rapportent, raconte les luttes entre les hautes castes, montre l^s relations des Hindous avec les autres races et les idées géographiques exprimées dans les Pouranas. Le volume est entièrement composé de textes, de traductions et de remarques qui s*y rapportent immédiatement, et l'auteur a remis à plus tard l'exposé de sa propre opinion sur l'origine et l'histoire des castes.

 Texception d'un nouveau volume de la traduction italienne du Ramayana, par M. Gorresio^ qui est le quatrième de la traduction, et l'avant-dernier de ce bel ouvrage, la I poésie sanscrite n'a été l'objet d'aucun travail, à ma connaissance ; cependant c'est peut-être ici le lieu de dire quelques mots d'une publication de M. Guerrier de Dumast, à Nancy, qui a fait paraître, sous le titre de Fleurs de l'Inde^ un livre dont la plus grande partie consiste en textes et traductions do morceaux de poésie sanscrite, mais dont l'intention va beaucoup au delà du but ordinaire de la publication de fragments poétiques. M. de Dumast trouve que la littérature orientale ne tient pas en France la place qui lui est due; que le public y est trop indifférent, et que le gouvernement fait trop peu pour elle. Il s'adresse à tous les deux dans son livre': au public, en essayant de lui faciliter l'accès des études in-

1. Ramayanay poema sanscrito di Valmidf traduzione italiana con note, ppp Gasparc Gorresio. Vol. IV de la traduction, vol. IX de l'ouvrage. Pari?, 1856, iii-8. (XXIV, 382 p.).

2. Fleurs de VInde, comprenant la mort de Yaznadate, en vers latins fl envers français, avec texte sanscrit en regard, et plusieurs autres poésie»

diennes par un nouvel alphabet de transcription, dont il donne ensuite Tapplication en reproduisant par ce moyen le texte de la mort de Yadjnadatta et quelques autres poésies, qa'il accompagne d'une double traduction en vers latins et en vers français; ensuite au gouvernement, en demandant la création de chaires de sanscrit et d'arabe dans les facultés des lettres en France. Ce vœu a été adopté et fortifié par des Yotes des académies de Nancy et de Metz, dont. le texte est donné dans l'appendice du livre. Il est incontestable que M. de Dumast est dans le vrai : les études orientales, concentrées à Paris, souffrent de cet isolement et ne peuvent prendre l'extension et la place qu'elles devraient avoir en France; le public les ignore par trop, et l'Université s'en tient trop loin ; elles ont acquis une importance littéraire et politique dont le pays ne parait pas se douter, et il est temps d'y reinédier. Le moyen le plus sûr et le plus naturel serait, je crois, d'introduire quelques cours de langues orientales à l'École normale, surtout un cours de sanscrit, qui se lierait si naturellement et si utilement aux études classiques. Cet enseignement mettrait les élèves en état de se rendre compte de l'histoire et de la formation du grec et du latin, et leur permettrait de suivre le grand mouvement de la grammaire comparée, qui a régénéré de nos jours, sous bien des rapports, les éludes des langues anciennes et leur a donné une vie nouvelle. Une fois que l'étude du sanscrit aurait pris racine à l'École normale, elle se répandrait facilement en France, et la création de chaires dans les facultés des lettres s'ensuivrait naturellement et nécessairement. Quant aux chaires d'arabe, on pourrait les établir immédiatement dans quelques grands lycées et quelques facultés, et les étendre graduellement; la possession de l'Algérie et les besoins qu'elle fait naître, plaident leur cause assez éloquerament. On ne saurait qu'être reconnaissant pour la persévérance et le zèle désin-

indoues, etc. On y a joint une troisième édition de VOrientalimie, Nancy, 1857, in-8 (xn et 266 p.).

téressé de M. de Diimast, et pour l'esprit libéral des académies de province qui Tout secondé, car il s'agit ici d'un grand intérêt public méconnu.

En parlant des ouvrages sur la langue sanscrite, je dois mentionner d'abord la secqnde édition de la Grammaire comparée de M. BoppMe n'ai rien à dire de l'ouvrage même; tout te monde connaît le rang qu'il occupe dans la science, les profn'és qu'il a fait faire à toute la linguistique arienne, les principes qu'il a consacrés. Dans la nouvelle édition, l'auteur a fait les changements qu'un intervalle de plus de vingt ans suggère toujours, surtout dans une étude toute neuve et toute vivante; il a mis en harmonie les différentes parties de l'ouvrage, qui, dans la première édition, avait nécessairement plus d'ampleur dans les dernières parties, et surtout il a fait entrer dans la nouvelle édition la langue arménienne parmi celles dont il analyse les formes. On avait longtemps hésité à la comprendre au nombre des langues ariennes.

MM. Boehtlingk et Roth ' ont continué leur Dictionnaire sanscrit, que publie l'Académie de Saint-Pétersbourg, et M. Goldstûcker a fait paraître la seconde partie de son édition, revue et augmentée, du Dictionnaire de M. Wilson Me crains que l'auteur n'ait pas l'espace nécessaire pour employer la masse de matériaux qu'il a accumulés; mais il n'est pas douteux que l'étude de la langue dans toutes ses parties, et surtout

1. Verglekhende Grammalik des Sanskrit, Send,Griechi8chen,Uteimschen, Littauischcn, Âltslavischen, Gothischen und Dcutschen von Franz Bopp. 2» M. vol. I, Berlin, 1857, in-8 (xxiv, 551 p.). L'ou\Tage si* composera de trois volumes. Prix : 12 thalcrs.

2. Sanskrit Wôrterbuch, herausgegeben von derj kaiserlichen Akademic dcr Wisscnschaftcn, bearbcitet von Otto Boehtlingk und Rudolph Rolh. Vol. II; Saint-Pétersbourg, 1858, in-4 (jusqu'à la colonne 800).

3. A Dictionary sanskrit and english^ extracted and improved from Ihe second édition ofthc Dictionary of Professor Wilson, togelherwith a supplément, grammatical appendices and an index by Th. Ooldstâcker. Berlin, 1858, in-4, t. I, part. II (va jusqu'à la p. 160).

celle des parties grammaticale et philosophique de la littéra» ture, ne profitent considérablement de cette nouvelle édition,

L'histoire de l'Inde ancienne se reconstitue lentement, graduellement et laborieusement. Les Hindous nous ont laissé au fond plus de matériaux pour leur histoire réelle, l'histoire de leurs idées et de leur civilisation, qu'aucun peuple antique, à l'exception des Grecs, et Ton en saura un jour sur eux, pour ce qui vaut réellement la peine d'être su, autant que sur les Chinois, ce peuple chroniqueur par excellence ; mais, fidèles à leurs idées sur le peu d'importance des événements qui passent, ils n'ont laissé aucune histoire ancienne, si ce n'est aux deux extrémités de la péninsule, à Caohmiret à Ceylan. Il nous faut pourtant un classement chronologique des faits et des personnes, un squelette de Thistoire, qui aide à placer chaque chose dans son ordre, afin de comprendre le développement de cette masse flottante de produits de l'esprit hindou; Ton s'est donc mis à chercher tous les indices positifs que pouvaient fournir les médailles, les inscriptions, les documents relatifs à la propriété, les monuments de toute sorte qui pouvaient donner des dates et des points de repère, et H. Lassen ^ a entrepris de reconstruire, avec ces données éparses, une Histoire de rinde, qu'il vient de conduire jusqu'à l'époque de l'invasion musulmane, comprenant ainsi toute l'antiquité et tout le moyen âge indien. On n'a jamais refait l'histoire d'une grande nation avec de pareils matériaux, et l'on ne peut voir sans admiration en renaître l'édifice, certainement avec des lacunes et des brèches sans nombre, mais dans des proportions vraies et intelligibles, et telles que toute nouvelle découverte y trouvera aisément sa place. Le volume qui vient d'être terminé traite des connaissances que les Grecs avaient de l'Inde, et de l'influence réciproque queles nations de l'antiquité ont exercée sur rinde et qu'elles en ont reçue ; ensuite il nous donne

1 . Indiwhe Alterthumskundet von Ghr. Lassen. Vol. III, l^ipzig, 1858, in-8 (XII et 1199 p.).

l'histoire des nombreuses dynasties indiennes,depuis le iv" siècle jusqu'à l'invasion musulmane. L'auteur avait pour les derniers siècles de cette époque un certain nombre de chroniques locales à sa disposition, mais leur contenu remonte raremeat au delà du VIII* ou du ix" siècle, et elles sont toutes fondées sur des ballades et des traditions dont on ne peut se servir qu avec les plus grandes précautions et en les contrôlant par toutes les données que des inscriptions, des médailles et des indications accidentelles de toute sorte peuvent fournir.

Un des hommes qui ont le plus contribué à rendre possible l'exécution d'un plan comme celui de M. Lassen, était James Prinsep, qui, pendant sept ans, a rempli les pages du Joarnal asiatique de Calcutta de ses découvertes sur les médailles bactriennes, indo-scythiques, indo-sasanides et hindoues ; sur les inscriptions bouddhiques de llnde et sur les alphabets, inconnus avant lui, qui avaient été employés dans ces monuments. Il devint, en peu de temps, le centre de ces études; les monuments affluaient et ses moyens d'interprétation devenaient de jour en jour plus sûrs et plus abondants, lorsque sa mort prématurée et à jamais regrettable, amenée par un excès de travail, mit fin à ses recherches. Mais l'impulsion était donnée, la curiosité éveillée, la méthode découverte, et la nouvelle science, qu'il a pour ainsi dire créée, n'a jamais cessé de grandir. Aujourd'hui l'un de ses successeurs les plus zélés, M. Edouard Thomas, nous donne une collection des mémoires de Prinsep sur l'archéologie, la numismatique et la paléographie indiennes. La tâche était difficile. Prinsep, qui cherchait la vérité avec la plus grande sincérité, n'avait jamais hésité à modifier sa manière de voir quand de nouveaux faits la contredisaient, et il avait souvent changé d'opinion sur le détail de ces innombrables petits points dont se composent des recherches de ce genre; ensuite, après sa mort, de nouvelles découvertes de monuments ont apporté de nouvelles lumières; enfin, une partie des planches, gravées toutes de sa main et avec le plus grand soin, avaient été détiiiites par un accident.

y Thomas * s'est tiré avec beaucoup d'art de ces difficultés;

'' a remplacé les planches par des fac-similé^ a conservé le

^xle de Prinsep, en distinguant seulement par l'impression

'«s parties devenues inutiles, et, continuant l'histoire de ses

découvertes dans des notes, il les a complétées par ses propres

^cherches, de sorte qu'il donne au lecteur un livre qui le

'net tout à fait au courant de l'état actuel de ces travaux si mi*

'^utieux et d'une importance historique si considérable.

M. Forbes a publié une collection de ces matériaux, moitié poétiques, moitié historiques, que l'on trouve dans presque chaque province de l'Inde et qui se composent surtout des chants des bardes, qui à toute cour indienne chantent leurs ballades héréditaires et en composent de nouvelles sur les faits plus récents. Ces chants remontent en général jusqu'au deriiier siècle du moyen âge de l'Inde, c'est-à-dire jusqu'au temps qui précèdent l'invasion musulmane. Souvent d'une beauté remarquable, ils nous initient aux sentiments et aux idées chevaleresques de la noblesse indienne; ils ont une certaine valeur historique et généalogique, mais ils traitent la chronologie, même quand ils racontent des faits parfaitement historiques, avec un grand mépris, de sorte qu'on ne doit y avoir confiance que quand on peut les contrôler par des documents plus précis ou par un concours d'indices qui permettent de fixer les dates. H. Forbes, pendant un séjour de huit ans dans le Guzzerat, a recherché, avec le plus grand soin et sans se laisser décourager parles difficultés sans nombre qu'il rencontrait, ces anciens chants épiques du pays, et les a publiés ' sous le titre de Ras^Mala^, c'est-à-dire Guirlande de Chro-

1. Eiêays on Indian fln(igai<i«, historié, numismatic and palœographic, of Ihelate James Prinsep, to which are added his Useful Tables, ediied wilh notes and addilional matter by E. Thomas. Londres, 1858, 11 vol. in-8* (xni, -435, viii et 336 p. , avec beaucoup de pi . ). Prix : 2 livres 1 2 shel-

lings.

2. Bas Mâia^ or Hindoo Annals of the province of Goozerat in western India, by Alexander Kinloch Forbes, with illustrations principally from

t02 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.

niques. L'ouvrage se compose de traductions de ballades, liées entre elles par des récits historiques et par les descriptions des lieux où se passaient les événements ; il forme ainsi un tableau historique, un peu légendaire, du Guzzerat pendant l'époque héroïque de l'histoire indienne. U rappelle au lecteur Thistoire du Rajputana, par Tod, tant par la nature des matériaux que par la ressemblance des sentiments qui animent les personnages (car les maîtres du Guzzerat étaient aussi des Rajpoutes) et par la généreuse intention de Tauteur d'intéresser l'Europe aux débris de cette race héroïque. Les savants trouveront peut-être que M. Forbes a un peu trop sacrifié à la crainte de décourager les lecteurs ordinaires et désireront plus de détails sur l'état des matériaux qui étaient k sa disposition ; mais son livre n'en est pas moins une belle et curieuse publication.

Il n'est venu à ma connaissance qu'un petit nombre d'oovrages sur les langues qui entourent le sanscrit et se rattachent à sa littérature par des liens autres que ceux d'une affinité linguistique. M. Caldwell a publié à Londres une Grammaire comparée des langues du midi de l'Inde S qu'un séjour de dix-sept ans dans les missions lui a rendus fainiliëres. Il traite dans Tintroduction de la parenté de ces langues entre elles et de leur affinité avec les langues scythiques, expression dont il se sert dans le sens que lui a donné Rask. Il approuve, en général, les idées de M. Ifax Mûller sur cette affinité; mais il n'admet pas que les races anté-brabmaniques du nord de l'Inde soient de la même branche scjthiqoe que celles du midi ; il combat l'identité des langues de l'Himalaya avec les langues dravidiennes, que maintient M. Hodgson, et, d'un autre côté, il repousse l'idée de M. Logan, d'une race de nègres asiastiques qui aurait été l'origine des

the author*8 drawjngs. Londres, 1856, in-8, II vol. (vn,46f , vi et 438 p. e: 18 gravures).

1 . A comparative Grammar of the dravidian or Bouth-indian famU^ of languagett bv the Rev. R. Caldwell. Londres, 1856, in-8 nui. 538 p.).

peuples du midi de Tlnde. Le temps montrera ce qu'il en est réellement de cette race, qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler scythique, et qui aurait formé les langues tartare, finnoise, hongroise, médique, tamoule et toungoUse, si différentes en apparence. Les travaux préparatoires ne manquent pas, et même les plus inaccessibles de ces tribus y figurent peu à peu par leurs grammaires et leurs vocabulaires. Les recherches de Castren nous ont fait connaître les langues de la Sibérie, et M. Hodgson va publier de nouvelles grammaires de deux dialectes de l'Himalaya. Âpres avoir traité dans une longue et instructive introduction de ces matières, M. Caldwell, entrant dans son sujet propre, expose l'affiilité radicale et les divergences du tamonl, telinga, canara, malayalim et de quelques dialectes plus restreints du midi de l'Inde, entre autres de celui des Todas, qu'il est, je crois, le premier à ramener à la famille dravidienne, après tant de théories fantastiques inventées sur cette pauvre tribu. L'auteur termine par quelques dissertations relatives aux Pariahs et à la religion originaire (les races du midi de Tlnde. C'est le premier traité systématique sur cette matière, et l'ouvrage est plein de renseignements nouveaux.

M. Graul, à Halle, a publié dans sa Bibliothèque tamoule le texte et la traduction des aphorismes du Tiruvalluver^, œuvre mystérieuse et classique d'un Pariah inconnu, qui fait Tadmiration de toute la nation tamoule et parait être un chefd œuvre de langage. Les lecteurs du Journal asiatique le connaissent en partie par une traduction très littérale de M. Ariel. Je n'ai pas eu occasion de voir l'édition de M. Graul fit je ne sais pas s'il a trouvé moyen d'éclaircir la question de rorigine de l'ouvrage.

1. Bibliotkeca tamulicaj siveopcraprœcipua Tamnliensium^editn, translata, adnotationibufl glossarilsque instructa aD'" C. Graul. T. ni,Dor Rural des Tinivannver. Ein gnomisches Gedicht iibcr die rirci Strebcaiele dos Menschon. ITebcrsetîsunî? imd Erkiarung. Lelpïig, 1856, in-8 (xxîii et 1%p.).

M. Foucaux a composé une Grammaire tibétaine', destinée aux cours, et moins volumineuse que les grammaires de Csoma et de Schmidt; il l'accompagne de quelques morceaux pour la lecture et de leur analyse grammaticale. Il discute, dans la préface, les différentes affinités qu'on a assignées à la langue tibétaine avec des langues, soit ariennes, soit tartares, et ne les accepte pas ; il croit que le tibétain appartient au groupe des langues indo-chinoises. Je suis heureux de pouvoir ap* prendre à l'auteur que cette idée était aussi celle de M. Burnouf, qui y fut conduit par l'étude du birman, et qui avait préparé un travail détaillé sur ce sujet, que sa mort a malheureusement interrompu. M. Foucaux publie en même temps le texte tibétain et la traduction française d'une partie d'un livre de sentences morales ', rédigé originairement en sanscrit au xiii® siècle, par un certain lama Saskya Pandita. Le livre se compose de moralités sans la moindre originalité; mais le but de l'éditeur est, sans doute, uniquement de fournir un nouveau texte pour l'enseignement de la langue.

Il a probablement paru depuis ces deux dernières années, dans l'Inde et dans ses dépendances, de nombreux ouvrages sur des dialectes locaux ou des langues alliées au sanscrit par leur origine ou leur contact ; mais il n'en est venu à ma connaissance qu'un seul, publié il y a quelques années déjà, mais qui n'est arrivé en Europe qu'il y a peu de mois, et dont je dois dire quelques mots à cause de l'intérêt du sujet et de la singularité du livre : c'est la Grammaire cingalaise de M. James de Âlwis^ L'auteur est Cingalais, évidemment d'une famille convertie, mais plein de patriotisme cingalais et

1. Grammaire delà langue tibétainet par Ph. É. Foucaux, Paris, 1858, in-8.

2 Le Trésor des belles paroles, choix de sentences par le lama Saskjra Pandita, suivies d'une t^égio tirée du Kandjour, traduites en français et accompagnées du texte tibétain, par Ph. £. Foucaux. Paris, 1858, in-8 (46 et 80 pages).

3. The Sidath Sangarawa, a Grammarofthe singhaiese language tranvlated into english with introduction, notes and appendices by James de Âlwis. Colombo, 1852, in-8 (ccLXXXviet 247 p.). Prix : 54 francs.

d'admiration pour la littérature de son pays. Le désir de répandre parmi les Européens la connaissance du cingalais, que, selon lui, aucun étranger n'a jamais appris à fond, Ta décidé a publier la Grammaire classique de la langue, ouvrage du XIV* siècle, qu'il accompagne d'une traduction et d'un commentaire, et qu'il fait précéder d'une introduction qui occupe plus de la moitié du volume. Il examine d'abord si le cingalais est propre aux aborigènes de Tile; il passe ensuite à Thistoire de la langue et de la littérature, et cette partie de son ouvrage est remplie de renseignements neufs et curieux. Il y traite surtout des poètes cingalais, dont il est grand admirateur et dont il donne de nombreux extraits ; il détermine les différentes époques de la lit érature, en décrit le caractère, fixe la date des auteurs, énumère ceux de leurs ouvrages qui ont survécu, discute les rapports des littératures pâlie et cingalaise de File, et expose en détail la métrique cingalaise. L'éducation de l'auteur a été évidemment tout eu-> ropéenne;il écrit dans un style anglais qui trahit bien un étranger, mais qui est cependant très intelligible; il cite sans cesse des livres européens et il désire surtout nous présenter les questions qu'il traite sous un point de vue européen, et selon nos méthodes; mais il n'y réussit que partiellement : partout perce une manière de voir autre que la nôtre. Ainsi il ne comprend pas que ce qui intéresse l'Europe dans la littérature de Ceylan, ce sont avant tout les livres bouddhiques; il aurait pu observer que tous les Européens savants dans l'île, comme Turnour, Hardy, Gogerley, Tolfrey, se sont appliqués, avant tout, à l'étude de cette partie de la littérature ; mais M. Âhvis veut absolument nous faire admirer la poésie cingalaise, et il néglige le côté bouddhiste. C'était inévitable à son point de vue, et son ouvrage n'en est pas moins une précieuse acquisition pour les lettres orientales, car il contient une mine (le renseignements nouveaux et curieux, que nous n'aurions pu obtenir d'aucun autre côté.

Ceci m'amène au bouddhisme, qui lui-même est le lien na-

a06 VINGT-SEPT ANS D*HlSTOIRK DES ÉTUDES ORIENTALES.

(urel entre llnde et la Chine. Il a donné lieu à qaelqaes publications importantes.

La question diificile et controversée du Nirvana nous « valu deux dissertations. H. Max MûUer^ la traite dans le sens de ranéantissemeni final et complet, et H. Obry, à Amiens, défend la théorie du Nirvana comme affranchissementde Tàme après la mort^ Ce dernier recherche l'origine et le sens des formules dont les bouddhistes se servent pour exprimer la destinée finale des âmes dans les systèmes brahmaniques aatérieursy et arrive, par une ingénieuse déduction, à la conclusion que le Nirvana n'a pu être pris, par Bouddha, dans le sens d'anéantissement, et que les images consacrées, qui p raissent conduire h cette interprétation, ne se rapportent qu'à l'affranchissement définitif de la transmigration. La diversité des opinions sur ce point, parmi les écoles bouddhistes, obscurcit la question, assez obscure déjà en elle-même; mais la publication des textes entiers des livres fondamentaux da bouddhisme, qui ne peut plus être différée bien longtemps, permettra d'éclaircir cette difficulté et bien d'autres encore qui touchent à l'origine et à l'histoire de cette religion.

Au reste ces questions ont fait depuis vingt ans des progrès si considérables, que M. Kœppen a pu composer, avec les matériaux aujourd'hui connus, un ouvrage substantiel sur la religion de Bouddha et son origine*. L'auteur .ne paraît pas avoir eu de sources inédites à sa disposition ; mais il a coordonné avec beaucoup de savoir et de méthode toutes les données accessibles, et en a fait un exposé critique de la vie et des doctrines de Sakyamouni.

1. Buâdhiëtn and huidhUt pUgrims^ with a leiter on the original metning of Nirvana, by Max Huiler. Londres, 1867, in-8 (54 p.).

â. Du Nirvana indien, ou de raffraDchissement après la mort selon les Brahmanes et les Bouddhistes, par Obry. Paris, 1858, in-8 (130 p.).

3. Die Religion des Buddha und ihre Entstehung, von G. F. KœppcQ Berlin, 1857, in-8 (614 p.;.

ÂNMÉE 1857-1858. 207

M. Stanislas Julien a publié le premier volume de sa tra* duction des Mémoires sur les contrées occidentales de Hiouenthsang S et l'impression du second volume est presque achevée. Lorsqu'il publia, il y a quelques années, la Vie de Hiouenthsang, on lui reprocha, de tous les côtés, de n'avoir pas donné avant tout l'ouvrage du voyageur lui-même ; mais il sera justifié par tous les lecteurs des Mémoires, car si l'on n'avait pas eu la Vie de Hiouen-thsang, on n'aurait pas compris son livre. Il est presque inutile de dire que Hiouen-thsang était un moine bouddhiste chinois, du vu* siècle de notre ère, qui, poussé par un pieux désir de visiter les lieux saints de sa religion et d'étudier les textes sacrés dans l'original, fit, tout seul et à pied, le voyage effrayant de la Chine dans l'Inde, qu'il visita presque en entier. Il étudia le sanscrit au point de presque oublier sa propre langue, et revenu dans sa patrie après seize ans de pérégrination, chargé de reliques et de livres sanscrits, il y fut reou comme un saint et mis à la tête d'une grande entreprise officielle pour la traduction en chinois des principaux ouvrages bouddhistes sanscrits. On ne saurait rien des motifs qui Tout guidé, des dangers qu'il a [courus, ni de son courage, ni de ses études, si l'on ne possédait que son propre compte rendu des pays qu'il a visités, car jamais il n'y a eu de voyageur aussi modeste et faisant autant abstraction de lui-même; c'est à peine s'il se montre dans ses Mémoires, et l'ouvrage passerait pour une compilation, si ses disciples n'avaient pas fait connaître la biographie touchante de ce pauvre et héroïque moine. Je dis ses Mémoires avec une certaine hésitation, parce que je vois que M. Julien lui-même penche vers l'idée que l'ouvrage n'est pas de lui, mais serait une compilation faite d'après des ouvrages statistiques et historiques en sanscrit qu'il aurait rapportés. Ce qui parait avoir fait naître cette supposition est une note bibliographique

1- Mémoires sur le^ contrées occidentales^ traduits du sanskrit en chinois, l'an 648, par Hionen-llisang, et du chinois en français. T. I, Paris, 1857, in-ii (Lxxvm et 493 p., avec une carte). Prix : 15 fk*.

qui dit que Touvrage a été traduit du sanscrit par Hiouenthsang et rédigé par Pien-ki ; mais il est bien peu probable qu'il y ait jamais eu des ouvrages de statistique dans llnde, et il serait plus naturel de supposer que les notes de Tauteur sur les pays qu'il parcourut furent prises en sanscrit sur les lieux, traduites par lui à son retour et rédigées en bon style par Pien-kiy dont la préface ne me parait pas d'ailleurs laisser de doute sur Tauteur véritable. Ce qui me confirme surtout dans cette conviction, c'est la nature des descriptions que le voyageur nous donne des différents pays et qui portent le caractère d'observations telles que les fait un étranger, et de renseignements tels qu'il les recueille dans la conversation, bien plutôt que d'indications fournies par des traités de statistique, en supposant qu'il y en ait jamais eu dans l'Inde. Si [ai touché ce point, c'est uniquement parce que je crois que l'ouvrage perdait de sa valeur pour nous s'il n'était pas du voyageur lui-môme et le résultat de ses propres observations; car sa bonne foi et sa véracité sont au-dessus de tout soupçon, quoiqu'il soit d'une crédulité entière quand il s'agit de légendes bouddhiques. Or c'est une heureuse fortune pour la science, dans le défaut presque absolu d'historiens indiens, que de posséder une description de presque toute l'Inde et d'une partie de la Tartarie, d'après les observations d'un homme véridique, et d'une date parfaitement sûre. A la vérité, son point de vue est très restreint et son attention est absorbée par le but de son pèlerinage: mais la conséquence en est seulement qu'il s'abstient de parler de beaucoup de choses qoi nous auraient intéressé. Ce qu'il dit sur des matières qui nous importent n'en est pas moins vrai, et Test peut-être d'autant plus qu'il n'avait pas de thèse à établir, ni d'intérêt à servir quand il décrit l'état des pays qu'il visite. La traduction de ce livre était une entreprise des plus difficiles; elle exigeait une connaissance parfaite, non seulement du chinois, mais du style particulier aux Bouddhistes, de longues éludes du sanscrit et des secours de toute espèce. La transcription des noms sanscrits en chinois était un obstacle perpétuel;

ANNÊ£ 1857- 1858. 209

mais H. Julien a découvert le système suivi par les Chinois à cette époque, et le résultat ne laisse plus aucun doute. La relraduction en sanscrit des titres sanscrits traduits par les Chinois et non pas rendus par une transcription, était encore plus embarrassante, et il paraîtrait presque impossible d'éviter des erreurs dans une opération si délicate, quand les titres originaux ne sont pas connus autrement. M. Julien expliquera dans l'appendice du second volume les principes qu*il a suivis dans ces deux sortes de dirficultés. Le plan du traducteur a grandi sous sa main, et s'étend maintenant à tous les récits des pèlerins bouddhistes chinois qui se sont conservés, et Ton doit se féliciter de l'espoir do posséder un jour tout le corps des voyages bouddhiques dans Tlnde.

Nous voyons, par les Hémoires de la mission russe à Péking % qu'elle n'a pas négligé les études bouddhiques, et les deux volumes récemment publiés contiennent plusieurs travaux sur ce sujet. L'archimandrite Gurius y traite avec beaucoup de détails des vœux que prononcent les prêtres bouddhistes et des cérémonies qui accompagnent leur consécration ; il s'est servi, pour son mémoire, d'un manuel chinois composé au XVII* siècle, qu'il commente et complète à l'aide des explications qu'un prêtre bouddhiste du temple impérial de Péking lui a fournies, et d'après ce qu'il a vu pratiquer lui-même. L archimandrite Palladius y donne une nouvelle vie de Bouddha et une esquisse de l'histoire ancienne du bouddhisme, d'après les traductions chinoises de livres sanscrits; pour la biographie de Bouddha, il s'est servi surtout du Vinaya ou code de morale rédigé par les disciples de Sakyamouni, qui ne manquent jamais de raconter, à propos de chaque précepte, les circonstances dans lesquelles il a été donné par le maître, et fournissent ainsi des matériaux sur sa vie bien plus authen-

1. Arbeilen derkai»erlichrus8i9chen Gesandtschaft %u Peking ûber China, ^in Votkt seine Institutionen^ etc. aus dem russisrheii von D' C. Abcl UQ(l F. A. Meckleuburg, vol. I et II. Bcrliu, 1858, in-8(385et533 p.).

tiques que les biographies légendaires postérieures. Le tra* vail de l'archimandrite a le défaut, commun à presque tous les mémoires de la mission russe, de négliger Tindication exacte des sources, ce qui 6te naturellement de l'autorité à des invaux qui d'ailleurs paraissent faits avec beaucoup de conscience. Ainsi M* Ghrapowizki fournit un récit extrêmement curieux des événements qui se sont passés à Péking et dans les environs à la chute de la dynastie des Ming et à Tarifée des Mandchous, en indiquant seulement qu'il rempruntée des documents contemporains. Or ce récit est très remarquable, non seulement en lui-même, mais parce qu'il indique une classe d'écrits historiques que nous ne connaissions pas en Chine. Il a de la vie et de la couleur, et se distingue en cela d'une façon bien tranchée des chroniques officielles chinoises, qui sont tout ce qu'on peut imaginer de plus sec; d'un antre côté, il ne parait pas être un de ces romans historiques qui font généralement la contre-partie des chroniques et tâchent de donner de la couleur et du pittoresque aux événements. Si c'est réellement, comme cela en a l'air, l'œuvre d'un historieu contemporain, c'est un morceau d'une valeur réelle, par le fond et par la forme, et qui nous révélerait l'existence d'un genre historique très supérieur à ce que nous sommes accou* tumés à voir en Chine ; mais le lecteur aurait particulièrement désiré avoir des détails critiques sur l'original dont s'est serti le traducteur.

La collection est d'un intérêt très inégal, ce qui est asseï naturel dans une pareille publication. Les mémoires sur la propriété foncière en Chine, par H. SacharofT; sur les usages domestiques, par M. ZwehtkofT; sur le sampan des Chinois, par M. Goschkewitsch; sur l'origine de la dynastie des Mand* chous, par M. Gorski; sur la population de la Chine, par M. SacharofT, sont des travaux intéressants: beaucoup d'autres, qui traitent des sujets les plus importants, ne contiennent que quelques pages très insuffisantes. Au total cette collection donne une meilleure idée de la mission qu'on n'en avait géoé-

ralement en Europe, et le gouvernement russe a très bien fait delà publier ; elle nous instruit, et la publicité donnée à ces bataux est un puissant stimulant pour la mission de faire un bon usage des moyens, jusqu'ici uniques, qu'elle a à sa disposition.

La célèbre inscription chrétienne en chinois et en syriaque trouvée à Si*ngan-fou, au xvii'' siècle, avait été longtemps ad« mise comme une preuve de l'introduction du christianisme en Chine dès le vu* siècle ; mais de notre temps son authenticité a été mise en doute de plusieurs côtés; elle a même été attaquée avec une virulence que Ton s'étonne de rencontrer en pareille matière. Elle a trouvé récemment deux défenseurs, M. Wjlie ' , missionnaire protestant à Shanghai, et M. Pauthier, à Paris ', qui repoussent ces différentes attaques par des raisons tirées des circonstances de la découverte et de la na* ture de l'inscription dont ils concourent à revendiquer l'au-* thenticité. M. Pauthier vient encore d'en publier le texte, avec une traduction nouvelle et un ample commentaire^. Je ne puis entrer dans le détail des arguments dont on s'est servi des deux côtés; il faïut toujours, dans une question controversée, attendre la réponse des adversaires; mais il me semble que les raisons données par M. Wylie et M. Pauthier sont con* vaincantes*.

1. Voy. le mémoire de M. Wylie, dans le Journal de la Société orientale américaine, vol. II, p. il 1-336.

2. De V authenticité de Virucription nestorietme de Si-ngan-fou, relative à Tintroduction de la religion chrétienne en Chine dès le vii'' siècle de notre ère, par G. Pauthier. Paris, 1857, in-8 (96 p.).

3. L*in»cription gyro-chinoise de Si-ngan-fou, monument élevé en Chine Tan 781 de notre ère, texte chinois accompagné de la prononciation figurée, d*une version latine verbale, d*une traduction française de Tin scription et des commentaires chinois auxquels elle a donné lieu, ainsi que de notes philologiques et historiques, par G. Pauthier. Paris, 1858, in-S (XVI, 96 p. et une pi.).

4. Je dois à M. Pauthier la justice de dire que son mémoire aurait paru beaucoup plus tôt, si je ne l'avais pas gardé entre mes mains, par suite de plusieurs circonstances accidentelles, pendant près d'une année, et

La langue chinoise a été l'objet de publications nombreuses. M. Schott, à Berlin, a fait paraître une grammaire ', qu il & complétée, un peu plus tard^ par un mémoire sur (a métrique chinoise. ^ Je ne connais de ces travaux que les titres. Je suis heureux de pouvoir annoncer que la réimpression de la grammaire d'Abel Rémusat, qui se fait par les soins de M. de Rosny, est à peu près terminée. Ce livre manquait depuis longtemps dans la librairie. La famille de l'auteui* a voulu que l'ouvrage fût reproduit sans aucun changement, et Ton ne peut qu'approuver ce respect pour l'œuvre d'un esprit si net et si fin. Je crois que la partie du style ancien pourrait recevoir quelques additions qui en feraient un manuel parfait; mais il faudrait une main aussi sûre que délicate pour les faire, et il valait mieux rendre aux études ce livre remarquable tel qu'il est que de s'exposer à le gâter. La partie qui traite du style moderne est bien plus incomplète, et cette matière a été depuis quelque temps l'objet de recherches très approfondies. M. Bazin a publié récemment une grammaire du chinois moderne, ou, comme il l'appelle, de la langue mandarine ^ C'est la langue telle qu'on la trouve dans les romans et autres ouvrages populaires depuis la dynastie mongole en Chine, et qui forme encore aujourd'hui essentiellement la langue générale de la conversation, en opposition aux dialectes provinciaux. Elle se distingue de la langue ancienne, telle qu'on la trouve dans les livres, par l'emploi général de mots composés ou polysyllabiques et par un bien plus grand nombre de mots destinés à remplir la fonction de

qu'il a clé livré à l'impression avant que lui ou moi eussions connaissance du travail de M. Wylie. Au reste, on n*aqu'à comparer les deux mémoires pour voir qu'ils sont composés d'une façon tout n fait indépendante l'Qi^ de l'autre.

1. Chinesische Sprachlehre , von W. Scholt. Berlin, 1857, in-* (169 p.).

2. Ueber die chitiesisdie Verskumt, von W. Scholt. Berlin, 1857, in-* (2Gp.).

3. Grammaire mandarine y ou principes généraux de la langue chinofjc parlée, par M. Bazin. Paris, 1856, in-8 (xxx et i2â p.).

ANNÊ£ 1857.1858. S13

formes grammaticales. M. Bazin, qui avait déjà publié dans le Journal asiatique (années 1844 et 1845) une série d'articles fort remarquables sur les principes généraux de cette langue et les rapports entre l'ancienne langue écrite et la langue vulgaire d'aujourd'hui, discute de nouveau, dans son introduction, la nature et l'origine de ce langage, dont il expose en^ suite, avec beaucoup d'ordre et de logique, la formation et la syntaxe, qui est assez compliquée.

M. Edkins, un des missionnaires protestants les plus savants qu'il y ait en Chine, connu déjà par des travaux sur le dialecte de Shanghai et la prononciation de l'ancien chinois, a publié à son tour une grammaire de la langue mandarine ^ Les principes suivis par les deux auteurs coïncident parfaitement ; mais, ainsi qu'il est naturel d'après les besoins auxquels il s'adresse, M. Edkins entre avec bien plus de détail dans la théoFie des sons, de la prononciation, et des diverses classes (le tons; puis il expose les différentes parties de la grammaire avec une grande abondance d'exemples, auxquels il mêle à chaque occasion des observations très fines et très précieuses sur les changements que la langue a subis d'époque en époque.

Ces recherches nouvelles sur la langue moderne et les observations, encore incomplètes, dont les dialectes chinois ont été l'objet, nous rapprochent du moment où nous aurons une histoire critique de la langue chinoise et où nous toucherons à la solution des problèmes embarrassants qui s'y rapportent ; nous apprendrons probablement, en suivant la voie indiquée par M. Bazin, que les Chinois ont de tout temps parlé une langue semblable à celle d'aujourd'hui, et que la différence entre la langue ancienne et le dialecte mandarin provient avant lout de ce qu'on s'est contenté, dans l'antiquité, d'écrire seulement les mots indispensables ; on saura comment la langue

1. A Grammar of the chinese colloquial language^ commonly callcd # thn mandarin dialert, bv J. Edkins. Shanghaï, 1857, in-8 (viii et 2t)0 p.).

moderne s'est tout à coup, sous les Mongols, fait jour dans la littérature; on étudiera l'influence que l'écriture a exercée tant sur le langage que sur la prononciation, et les dialectes nous indiqueront peut-être un lien entre le chinois et les langues transgangétiques servant à expliquer la formation de ces dernières.

Le dialecte de Canton est nalureUeinent eeliri qui a le plus attiré l'attention des Européens, et auquel ils ont consacré le plus de travaux. Ce n'est pas le phis intéressant pour nous, parce qu'il ne s'écarte guère delà langue commune que parla prononciation, à l'exception de ces explétifs qui ne s'écritettl jamais et auxquels aucun caractère écrit n'est affecté. Cest un fait des plus singuliers et des plus instructifs pour l'histoire du chinois, que, même aujourd'hui, on n'écrive jamais, fà«e dans la lettre la plus familière, tout ce qu'on prononce. Mais je ne dois pas me laisser entraîner ici par ce sujet et je reviens au dialecte de Canton, dont M. Wells Williams a publié récemment un dictionnaire tonique ^ Le but de lauteur a été de faire un vocabulaire des mots usuels de la langue, accompa^é de locutions; la prononciation est donnée en cantonnais, mais le vocabulaire et les interprétations peuvent servir pour la langue commune. Il comprend huit mille sept cent cinquante mots principaux, qui sont classés alphabétiquement et accompagnés de leurs caractères chinois ; seulement les locutions qui se rattachent à chacun de ces mots ne sont représentées que par leur transcription européenne, ce qui doit, hors de Canton, les rendre difficiles à reconnaître. L'auteur a éii obligé de faire ce sacrifice à son désir de renfermer son odvrage dans un volume d'une étendue modérée; malgré cela, je ne doute pas que son travail ne soit très utile pour l'élude des livres en langue moderne.

Enfin il a paru la traduction d'un livre chinois unique dans

1 . A tonic Dictionary of tàe ckinese kmguage in the Canton OàUet, bj .S. Wells Williams. Canton, J8riî in-8 (xxxvi ot 832 p.).

son genre. Un Chinois, nommé Chao ping, enseignait, au commencement du XYiii" siècle, le mandchou à ses enfants d'après un manuel qu'il avait composé lui-même. Un de ses amis obtint de lui la permission de le faire imprimer; l'ouvrage eut un grand succès en Chine et fut partiellement connu en Europe. Langlès fit usage d'une traduction incomplète qu'il avait reçue de Chine; Rémusat donna une analyse de l'ouvrage, et Antoine Vladykin en traduisit une partie en russe. Aujourd'hui, M. Wylie en a publié une traduction complète à Shanghai ^ Ce livre, comme on doit s'y attendre, n'est pas conçu sur le plan que nous adopterions. Les Chinois ayant beaucoup de difficultés à concevoir la véritable nature .d'une langue organique et articulée telle que le mandchou, l'auteur a procédé à peu près comme il aurait fait pour une grammaire chinoise ; il traite, dans quatre livres, des syllabes, des phrases, des par* ticules, enfin des mots qui se ressemblent et des synonymes. Quoi qu'il en soit, le nombre de textes traduits, d'exemples, d'expressions expliquées et de matériaux de toute espèce que contient ce livre, le rend précieux pour l'étude du mandchou.

Il ne me reste plus qu'à dire quelques mots des ouvrages qui ont paru sur la langue japonaise, à laquelle les circonstances actuelles donnent une importance qu'elle n'a pas eue depuis que l'expulsion des chrétiens et la fermeture des ports ont rendu inaccessibles ces îles si riches, si peuplées et d'une civilisation si originale. Les ouvrages que les jésuites avaient publiés sur la langue japonaise étaient conçus d'après lo plan, alors généralement suivi, de traiter toutes les langues sur le patron du latin, et l'on sait combien les grammaires de toutes les langues non ariennes ont eu à souffrir de ce lit de Procuste. Aujourd'hui la linguistique traite chaque langue selon son génie et tire les règles de ses usages mêmes, sans égard à

1. Translation of the Ts'ing tvan ke mung, a chinese Grammar of the Tnanchu tartar langaagc, with iniroductory notes on manchu literature. Shanghaï, 1855, in-8 (lxxx et 31^ p.).

un type commun, et c'est ainsi que procèdent les grammaires japonaises qui viennent de paraître.

H. de Rosny a publié une introduction à l'étude de la langue japonaise S qui forme la tête de son dictionnaire japonaisfrançais-anglais, dont il a paru, je crois, deux livraisons, mais que je n'ai pas sous les yeux. Dans cette grammaire, Tauteur traite brièvement, mais avec beaucoup de clarté, des formes grammaticales du japonais, et s'étend avec soin sur un système d'écriture qui, par sa nature syllabique, par l'emploi habituel de formes cursives et l'étrange mélange de chinois qu'il admet, est un des plus compliques qui existent, et forme, à rentrée de cette étude, un obstacle qui, au premier moment, paraît insurmontable. M. de Rosny nous fait connaître tous les systèmes d'écriture usités au Japon, les analyse et en montre l'application et la lecture par des planches exlrémement bien exécutées. C'est le premier et jusqu'ici le seul travail de ce genre qui ait paru, et il doit faciliter puissamment rintelligence de la langue japonaise.

M. Hofrman,à Leyde, qui est incontestablement l'homme, en Europe, qui a fait les études les plus longues et les plus solides sur le japonais,'avait depuis plusieurs années achevé une grammaire et un dictionnaire de cette langue, et il était sur le point d'imprimer la grammaire, lorsqu'il reçut du gouve^l^ ment le manuscrit d'une grammaire japonaise composée à Nagasaki par M. Donker Curtius'. Il eut alors la générosité de suspendre son propre travail et de publier celui de M. Curtius; mais, trouvant qu'il était fait peu scientifiquement, sur le dialecte vulgaire de Nagasaki et d'après des principes grammaticaux qu'il n'approuvait pas toujours, il se mit à le compléter

1. Introduction à l'étude de la langue japonaise, par Léon de Rosnj. Paris, 1857, in-4* (xii et 96 p. et 7 pi.).

2. Proeve eener Japamche Spraakkunst van M. Donker Curtius, tocgclicht, verbeterd en vermeerderd door D' i. Uoffman. Leyde, 1857, in-^ (xxn,231 p.).

ÂliNÉE 1857-1858. SI 7

6tà le corriger en ajoutant d*abord les caractères japonais, ensuite en insérant, dans des paragraphes particuliers, ses propres vues, ou même en introduisant des chapitres entiers et en corrigeant dans des notes ce qui lui paraissait inexact dans le texte; de cette manière, il nous a donné une grammaire presque double, ce qui ne facilite pas Tétude d'une langue, et je vois avec plaisir qu'il n'a pas renoncé à nous donner sa propre grammaire. M. Curtius ne s'étant servi dans son travail que de la transcription en lettres latines, il ne pouvait se trouver dans sa grammaire aucun chapitre sur les écritures japonaises, ce qui est un véritable inconvénient pour les lecteurs européens.

Enfin M. de Rosny a publié un mémoire utile sur la chronologie japonaise^, dans lequel il traite des temps anté-historiques et des époques principales de l'histoire du Japon, donne la liste et les dates des empereurs et explique le cycle sexagénal des Japonais.

Les ouvrages que je viens d'énumérer ne forment probablement pas la plus grande partie de ceux qui ont été publiées depuis deux ans sur la littérature orientale, ou qui contiennent des matériaux pour l'étude savante de l'Asie. Depuis que l'imprimerie et ia lithographie ont pénétré dans presque toutes les parties de l'Orient, les gouvernements, les sociétés sa* vantes, les missionnaires et les libraires indigènes font paraître dans tous les pays de l'Asie un nombre toujours croissant de livres de tous genres. Certainement la plupart de ces publications ne sont destinées qu'à servir des besoins administratifs, soit locaux, soit spéciaux, ou ne consistent que dans Une littérature d'un degré infime, ou dans des reproductions infinies des mêmes livres classiques pour les écoles, ou enfin dans les traductions et imitations d'ouvrages européens, et

1 . Mémoire sur la Chronologie japonaise^ précédé d*un aperçu deg temps antéhistoriques, par Léon de Hosny. (Extr.) Paris, 1857» in-8.

sont par conséquent peu utiles pour nous ; néanmoins, quand nous aurons écarté tout cela^il restera un nombre considérable d'ouvrages qui intéresseraient les savants en Europe, qui faciliteraient leurs études et leur feraient mieux connaître TOrient, mais qui nous sont inaccessibles par l'incurie des Européens en Asie ou par l'ignorance des éditeurs indigèaes.OA comprend parfaitement qu'un lithographe à Delhi, à Âliahabady ou même à Calcutta, ne sache pas distinguer, parmi les ouvrages qui sortent de ses presses, ceux qui pourraient trou* ver des acheteurs en Europe; on comprend qu'il manque d'intermédiaires pour faire un dépôt et de confiance pour des entreprises lointaines ; il ne calcule que les besoins qu'il peut évaluer, et s'en contente ; c'est dans la nature des choses. D est tout simple aussi que nous ne recevions pas facilement des livres imprimés en Perse, si nombreux et si importants qu'ils soient aujourd'hui. Le manque de communications sûres, les difficultés, les lenteurs et les risques du transport, l'ignorance des éditeurs et le manque d'organisation de la librairie ex* pliquent parfaitement cet isolement et font craindre que nous n'en soyons encore longtemps réduits à recevoir, par accident, un livre isolé par Constantinople ou la Russie, au grand dommage des études ; car ces livres serviraient aux cours, nous dispenseraient de publications onéreuses et répandraient le goût des lettres orientales, en permettant de le satisfaire à ceux qui sont loin des grandes bibliothèques, où les manuscrits et les livres rares sont concentrés.

Mais ce qui n'est pas aussi naturel, c'est que les gouvernements en Orient, les sociétés savantes, les missions et les Européens établis en Asie ne cherchent pas davantage à répandre en Europe les livres qu'ils publient. Le gouvernement égyptien fait imprimer à Boulak un grand nombre d'ouvrages de littérature arabe ; je ne parle pas ici des manuels pour les écoles ni des traductions des livres français, mais d'ouvrages de la grande littérature arabe, qui contiennent les sources mêmes du savoir musulman ; des ouvrages comme Macrixi,

Hariri, les Mille et une Nuits, Ibn Khaldoun, Ibn Khallikan, le Kitab al Aghani; même des classiques persans, comme Hàfiz et Djelial-eddia Roumi. Nous apprenons à peine ce qui s'y publie et nous avons la plus grande difficulté à obtenir do temps en temps un de ces ouvrages, qui disparaissent très rapidement, parce que, dans Tincertitude, on les tire toiyours à trop petit nombre. Comment se fait-il que le gouvernement égyptien, qui se montre si ambitieux de l'estime et de l'approbation de TEurope, et qui a tant d'intérêt à ce que l'Orient soit connu, ne pense pas à se faire honneur dans le monde par ces publications, et à créer un nouveau lien avec l'Europe en établissant simplement un dépôt de ces livres à Paris ? Il n'aurait aucun sacrifice à faire pour cela; au contraire, le produit de la vente permettrait à l'imprimerie de Boulak de multiplier ses travaux.

La Compagnie des Indes, qui a pourtant beaucoup fait pour les études orientales, s'est, d'un autre côté, montrée bien souvent indifférente au besoin que nous avons en Europe de mieux connaître l'Inde. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, elle a publié depuis 1846 une série de travaux de ses employés sur des sujets administratifs, géographiques, ethnographiques et historiques relatifs à toutes les parties de l'Inde. La collection formait, en 1855, soixante-trois volumes, plus ou moins forts, contenant à peu près deux cents mémoires; depuis ce temps, le nombre s'en est considérablement accru, et il atteint probablement aujourd'hui une centaine de volumes renfermant des matériaux très variés, et en partie très précieux. La Compagne avait tout intérêt k répandre ces mémoires en Europe, ne fût-ce que pour montrer les difficultés contre lesquelles elle avait à lutter, et le bien qu'elle faisait sur une immense surface de pays. Elle avait un intérêt suprême à ce que l'Europe la connût et connût l'Inde, et elle a succombé devant l'ignorance dans laquelle elle avait laissé FAngleterre ; mais jamais elle n'a imaginé que ces documents pussent intéresser quelqu'un en Europe, et je ne crois pas qu'il se trouve en Angle-

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terre quatre exemplaires de cette collection, et sur le continent on en voit à peine quelques cahiers égarés.

Les sociétés savantes, en Orient, sont presque aussi insouciantes; il n'y a que la Société de Calcutta qui ait fait ce qu'il fallait pour être en communication avec FEurope, et pour nous laisser profiter de ses travaux ; elle l'a fait largement et généreusement, et les études orientales lui sont infiniment xtdevables. Les autres ont peu pensé à l'Europe ; je ne crois pas que la Société asiatique de Bombay ait un dépôt à Londres; la Société de géographie de cette ville n'en a certainement pas, et pourtant elles ont toutes les deux publié d'excellents ouvrages. La Société asiatique de Ceylan a fait paraître à Colombo seize volumes, je crois, de son Journal, qui est rempli de renseignements historiques sur Ceylan, son histoire naturelle, sa littérature, et surtout sur le bouddhisme, dont cette contrée est une des terres classiques. Peu de personnes, en Europe, ont eu entre leurs mains un des volumes de ce recueil, et peutêtre personne ne le connaît en entier. Où trouver les Transactions de la Société de Hong-kong, et comment se les procurer en Europe? Quant à moi, c'est à peine si j'ai pu en voir un cahier. La renommée littéraire n'est-elle donc rien pour ces sociétés, et l'utilité de leurs travaux ne les întéresse-t-elle pas? Ne sentent-elles pas que le reflet de l'attention que leurs ouvrages exciteraient en Europe doublerait leur propre zèle et leur donnerait [une nouvelle vie? Il leur serait pourtant si facile d'avoir un dépositaire à Londres, et de laisser jouir le monde des travaux qu'elles ont pris la peine de faire !

II en est presque de même des sociétés de missions, qui font les efforts les plus persévérants et les plus louables, non seulement pour pénétrer dans les pays les plus inhospitaliers, mais pour en étudier les langues, l'histoire et les mœurs; leur activité littéraire est au-dessus de tout éloge, combinée comme elle est avec les devoirs propres aux missionnaires, devoirs absorbants et pénibles, au milieu de populations ou barbares ou hostiles, et dans des climats souvent meurtriers. L^

mission des Baptistes, la mission de Londres, les missions étrangères d'Amérique et d'autres sociétés semblables renferment dans leur sein les hommes les plus studieux et les plus savants ; elles font des sacrifices incessants pour leur fournir les moyens de publier leurs ouvrages dans les imprimeries sans nombre dont elles ont doté TOrient, et partout elles commencent par imprimer des grammaires et des dictionnaires, même des dialectes les plus rudes. Pour montrer quels secours variés et inattendus la science peut trouver dans les ouvrages que les missionnaires composent au milieu de la poursuite de leur vocation, je prendrai pour exemples un ou deux de ces volumes qu'on vous a présentés aujourd'hui même, et qui sont sur cette table. Les missions américaines établirent, il y a une trentaiine d'années, une mission chez les Karens, dans la presqu'île au delà du Gange. Les missionnaires trouvèrent ce peuple si illettré, qu'ils furent obligés de lui enseigner à écrire sa propre langue en caractères birmans, et ils s'appliquèrent sur-le-champ à composer un dictionnaire, eu interrogeant les néophytes les plus intelligents sur le sens des mots, leur demandant des phrases dans lesquelles on en voyait remploi, et écrivant sous chacun les proverbes, les traditions, les superstitions qui s'y rattachaient. Après avoir suivi ce système pendant vingt ans, ils imprimèrent en quatre volumes un Trésor de la Imtgue karen, contenant, outre la signification des mots, tous les renseignements qu'ils avaient pu obtenir sur l'histoire, les mœurs et les idées de ce peuple ; Trésor tel qu'il nous en manque de semblables pour bien des langues cultivées depuis longtemps. lls.ont ensuite fait suivre cet* ouvrage d'un dictionnaire karen-anglais, dans la forme ordinaire. Celte langue, n'ayant pas de littérature, n'a pour nous qu'une valeur ethnographique et linguistique, et peu de personnes en Europe seront tentées de s'en occuper; mais de tels ouvrages seront sans prix pour tout homme qui voudra aborder les problèmes que nous offrent les langues indo-chinoises. Un autre des volumes qui sont devant vous contient un système de l'astronomie indienne en tamoul et en anglais. Les missionnaires

m VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.

américains de Geylan pensèrent que, dans leurs séminaires à Batticotta, ils devaient enseigner rastronomie, afin de batlre en brèche les superstitions astrologiques de la population. Poor y parvenir plus sûrementi ils imprimèrent le système astroDOmique d'Ullamudiam, en y ajoutant un chapitre sur les phénol mènes planétaires, par Vararouki, le tout en tamoul, avec une traduction en anglais. Ils introduisirent ce livre dans leurs classes et s'en servirent pour greffer là^^dessus les théories pltts parfaites des astronomes européens, et ils n'eurent qu'à s'applaudir de l'effet que cet enseignement produisit sur Tesprit de leurs élèves et convertis. Pour l'histoire de rastroaoroie, cet ouvrage n'est pas sans importance, d'autant plus qu'il se termine par une liste de termes astronomiques indiens qui manquent dans nos dictionnaires.

J'ai prisées deux exemples, parce que le hasard veut cfue les deux ouvrages qui me les fournissent soient devant vous; j'aurais pu en choisir quantité d'autres et peut-être de plus frappants. J'ai sous les yeux une liste de vingt publications de la mission de Shanghai, composées par des hommes d'un savoir et d'un mérite éminent ; à peine si l'on en trouverait deux ou trois à achètera Londres. Pourquoi les sociétés des missions ne mettent-elles pas les bibliothèques de l'Europe en état de se procurer ces livres? Il est vrai qu'ils sont composés dans un autre but; mais' pourquoi 'se refuser à rendre un service double, si on le peut sans effort?

Je pourrais continuer presque à l'infini la liste de ce qui nous manque; je pourrais l'augmenter des titres de quantité d'ouvrages publiés par les Européens non missionnaires établis en Orient ; je pourrais me plaindre du manque de zèle de la librairie européenne ; mais je sens que je vous fatiguerais par la répétition monotone de faits presque identiques, et je pense en avoir assez dit d'ailleurs pour faire sentir combien les lettres orientales souffrent de cette sorte d'incurie universelle, pen* dant qu'il devient tous les jours plus important que l'Europe apprenne à connaître l'Orient.

Messieurs,

La Société asiatique, dont nous célébrons aujourd'hui le trente-septième anniversaire, n'a éprouvé pendant cette année aucun changement qui mérite de vous être signalé. Elle a continué le cours de ses travaux et de ses publications, plus lentement peut-être qu'elle ne l'aurait désiré, mais sans interruption, et elle n'a eu besoin que d'un peu de patience pour vaincre les petites difficultés que rencontre toute action commune.

La Société a fait dans le courant de Tannée des pertes sensibles, surtout par la mort de deux nombres du Conseil qui ont, pendant de longues années, consacré une partie de leur temps à la gestion de vos affaires, M. Lajard et M. Grangeret de Lagrange.

M. Félix Lajard était né en 1784. Fils d'un homme considérable, qui fut pendant quelque temps ministre de la guerre, il se voua à la carrière diplomatique et fut attaché à la mission du général Gardanne en Perse. C'est là qu'il prit le goût des

choses orientales et qu'il se prépara, sans pourtant devenir philologue, à des travaux historiques qui ont fait roccupalion de sa vie et sa consolation dans les traverses qui Tont frappé. Il se livra à Tétude des monuments figurés du culte des Perses, dont il cherchait infatigablement Tinter pré talion dans l'histoire et dans la mythologie. Il réunit à grands frais un cabinet de cylindres et de pierres gravées, et fit de l'élude des mystères de Hithra le centre de ses travaux, qui rayonnaient de ce foyer sur tout ce qui touche les religions anciennes de TAsie occidentale. Il a publié beaucoup d études sur différeoles parties de ce sujet, surtout sur le culte de Vénuç dans TOrient et en Grèce ; mais tous ceux de ses travaux qui ont paru ne sont que des rameaux de l'ouvrage sur Mithra, qui était destiné à montrer l'origine, les rapports et les changements des religions antiques, à indiquer leur véritable sens et le secret de leurs mystères. Il est malheureusement mort sans pouvoir mettre la dernière main à cet ouvrage ; mais il est à espérer que les amis qu'il en a chargés par ses dernières volontés parviendront à donner au monde les résultats d'un travail de quarante ans, autant que le permettra l'état des matériaux. C'est un service qu'il a rendu lui-même à la mémoire de Saint- Martin, avec lequel il était lié par l'amitié la plus intime etia plus constante, et dont il a publié les œuvres posthumes. H ^ été pendant de longues années trésorier de la Société asiatique, et est mort le 19 septembre 1858, à Tours, où il s'était retiré vers la fin de sa vie, pour y terminer son travail à l'abri des dérangements que cause le séjour d'une grande ville. C'était un homme du monde, spirituel, du commerce le plus sûr et le plus agréable, et passionnément attaché à ses études, dans la poursuite desquelles il avait acquis une véritable érudition en archéologie.

M. Jean-Baptiste Grangeret de Lagrange était né en 1790.11 se voua de bonne heure à l'étude des langues orientales et de diverses littératures anciennes et modernes, fut un des premiers élèves de M. de Sacy, devint un des conservateurs de la

Bibliothèque de TArsenal et correcteur à rimprimerie alors royale. Il aurait pu prétendre à une position bien plus brillante; mais il aimait ces paisibles occupations toutes littéraires, et il les a conservées jusqu'à sa mort, quoique sa fortune, bien plus que suffisante, l'eût aisément dispensé de toutes fonctions publiques. Il n'avait aucune ambition, ne recherchait que la paix dans la vie; il se teriait loin du monde, et tout contact avec les passions des hommes Teffarouchait; il n'aimait que les lettres, et il les aimait pour elles-mêmes et de la façon la plus désintéressée ; son plaisir était de lire un auteur favori dans une des nombreuses langues qu'il savait, sans aucune arrière*pensée de faire servir ses lectures à des ouvrages à lui. En 1826 une attaque contre la poésie orientale, à laquelle Schulz s'était livré, fit sortir M. de Lagrange de sa quiétude et de son silence, et il imprima une brochure presque passionnée, qui porte le titre de Défense de la poésie orientale. C'est par suite de celte même controverse, qui l'irrita profondémentqti'il fit paraître, en 1828, une Anthologie arabe^, dans la quelle U publia un certain nombre de pièces inédites, accompagnées de traductions et d'un savant commentaire. C'est un ouvrage justement estimé, et l'on devait croire que le succès qu'il obtint le déterminerait à publier d'autres travaux ; mais il retomba dans son silence, et n'a plus rien publié, si ce n'est le Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de M. de Sacy, que son maître vénéré l'avait prié dans son testament de rédiger. Je crois pourtant qu'on trouvera dans ses papiers quelques ouvrages préparés pour l'impression ; au moins je sais de lui-même qu'il s'est occupé, pendant des années, d'un travail sur la grande collection d'anecdotes historiques qui est connue sous le titre de Nigharistan. Il a été pendant plus de vingt ans rédacteur du Journal asiatique, et vous savez tous avec quel soin il remplissait cette mission, avec quel plaisir il

t. Anthologie arabe f on choix de poésies arabos inédites, traduites pour a première fois en français, et accompagnées d'observations critiques et littéraires, par M. Grangcrot de Lagrange. Paris, 1828, in-8 (vui et

s'empressait de satisfaire les désirs des auteurs, et avec quelle | ^ conscience il leur donnait ses conseils.

Votre Journal a paru régulièrement pendant le cours de l*année. M. de Rouge y a inséré la (in de son mémoire sur une slèle égyptienne. Cette dernière partie du travail est consacrée à l'exposition des données historiques que l'on peut déduire dû monument, et aucun lecteur n'aura pu l'achever sans être frappé des progrès qu'a faits l'interprétation des hiéroglyphes et de l'art avec lequel on en tire lentement, mais avec une sûreté croissante, les faits qu'ils recèlent, et combien ellf pourra servir un jour à jeter de lumière sur l'histoire des pay^ voisins, quand le grand problème delà chronologie égyptienne sera résolu avec la certitude que laisse espérer l'existence de monuments si nombreux et si variés.

M. Régnier a achevé dans trois mémoires la série de ses études sur la grammaire du RigVéda, qui offriront une aide perpétuelle à tous ceux qui s'occuperont de cette partie de '«^ littérature orientale, dont l'importance variée s'accroît d'année en année.

M. de Slane nous a tlonné la traduction complète de 1'^ Description de l'Afrique septentrionale par El-Bekri, accompagnée de notes historiques et géoirraphiques que son loJ^r séjour en Afrique lui a permis de rendre concises et précises- Ce travail important sera terminé dans le numéro du ti^eis d'août. M. Reinaud a inséré la notice sur la Gazette arabe de Beyrouth, qu'il vous avait lue dans la dernière séance ^^' nuelle. M. Rodel a commencé une série de mémoires sur 1* littérature javanaise par l'analyse d'un poème en ka>vi, '^ Vivaha^ qu'il accompagne de notices sur la métrique et la cofU' position matérielle des poésies javanaises. M. F. Lcnormaflt'^ repris la thèse de Béer sur l'origine chrétienne des inscri}»lions sinaïtiques, et Ta appuyée de nouveaux argument^ el d'exemples tirés des collections récentes de ces inscriplio"^'

M. Renan a publié dans le Journal un mémoire sur la tendance au monothéisme inhérente à la race sémitique. Il appuie sa thèse sur l'analyse des noms de Dieu dans les langues sémitiques et sur les faits de Thistoirc des Juifs et des Arabeg. Cette thèse a trouvé de nombreux contradicteurs, et il est évident que renoncé de la tendance d'une race eatière ne peut pas être prouvé strictement, parce que le fait allégué s'étend sur des milliers d'années et des millions d'hommes, qui fourniront toujours une foule d'exceptions par lesquelles on peut contester la donnée générale. Cette donnée parait néanmoins conforme aux grands faits de l'histoire de ces peuples, autant qu'une assertion de ce genre peut être déduite, définie et prouvée.

Mahmoud Éfendi nous a communiqué un essai sur le rôle d'auxiliaire que joue le verbe kana en arabe. Un autre savant musulman, Mohammed al-IIarayri, vous avait déjà entretenus dans vos séances de cette question, qui a été soulevée à propos des tentatives qu'on fait aujourd'hui pour enseigner la grammaire française dans les écoles à Alger. C'est un petit problème qui ne peut être résolu rigoureusement; il s'agit seulement de trouver l'expédient le moins incommode pour l'enseignement.

Enfin, M. Bianchi a repris la continuation de ses listes descriptives d'ouvrages publiés en Turquie, et vous trouverez dans le Journal du mois de juin son article sur cette partie de la bibliographie. Je suis heureux de pouvoir faire cette annonce, qui me dispensera d'insérer dans ce rapport le peu que j'ai pu apprendre sur ces mêmes ouvrages.

Le Conseil a la satisfaction de vous présenter aujourd'hui la Table des matièf^esdes voyages d'Ibn Uatoutah\ que M. Sanguinetti a bien voulu rédiger avec beaucoup de soin. Le

I. y^oyages (Tlbn Batoutali^ texte arabe, accompagné J'unc Irailuclion, par C. Defrénicry et le D' Sangiiiiictti. Index alphabétique. Paris, 185», in-8 (9! p.). Prix : 1 fr. 60.

228 VINGT-SËinr ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTUES.

premier ouvrage de votre collection est donc entièrement terminé. Le plan que vous avez adopté a trouvé, autant qa'il est venu à ma connaissance, une approbation générale, et le nombre des exemplaires vendus s*élëve aujourd'hui à plus de trois cents, ce qui prouve certainement que le public savant nest pas resté indifférent à vos efforts. La vente est encore loin de nous indemniser des frais de la publication ; mais il est probable qu'elle continuera après l'achèvement de l'ouvrage; ce qui serait très désirable dans l'intérêt de la littérature orientale, bien plus que dans celui de la Société. Une société peut toujours ralentir ses publications quand elle trouve que les dépenses passent ses moyens; mais ce serait un grand bien pour les lettres si nous parvenions à prouver qu'on peut publier des ouvrages orientaux à bas prix, sans qu'ils soient onéreux aux éditeurs. Ces calculs sont de peu d'importance pour les corps savants, qui sont destinés à faire des sacrifices de ce genre dans la mesure de leurs moyens; mais les éditeurs doivent les faire, et ce n'est que quand ils auront devant eux l'expérience d'une réussite, que nous pourrons espérer voir disparaître ces prix exorbitants que l'on demande pour des ouvrages orientaux, et qui forment un si grand obstacle à ce que nos éludes acquièrent tout leur développement.

Je croyais pouvoir vous annoncer l'achèvement du premier volume de Masoudi; mais vous savez que M. Derenbourg a renoncé à cette publication, parce que ses occupations ne lui permettaient plus de consacrer son temps à cet ouvrage. Les nouveaux éditeurs se sont mis à l'œuvre avec beaucoup d'activité; mais un changement d'auteurs entraine nécessairement des changements et des retards dans les publications. Au reste l'imprimerie est pourvue de copie, et nous pouvons compter, non seulement voir paraître prochainement le premier volume de cet important ouvrage, mais voir les suivant se succéder sans de longs intervalles.

Les autres sociétés asiatiques ont continué à nous envoyer

leurs publications; mais la révolte dans l'Inde et la guerre en Chine, naturellement très défavorables aux études, ont paralysé les travaux des sociétés qui ont leur siège en Orient. Il ea est né pourtant une nouvelle à Shanghai, qui imprime et a probablement achevé aujourd'hui le premier volume de son Journal; car j'ai vu, il y a déjà quelques mois, le tirage à part du cinquième article, qui contient la traduction d'un shaalra bouddhique, par H. Edkins. Aucune localité ne pourrait être plus favorable aux études sur la Chine que Shanghai, qui est depuis longtemps une station de la plus savante des sociétés anglaises de mission {London missionary Society), et comme telle le lieu de séjour de savants comme MH. Medburst, Hilne, Edkins et Wylie. Shanghai va devenir la résidence habituelle de toutes les ambassades européennes en Chine, qui auront un grand intérêt à former des jeunes de langue et des drogmans savants dans l'histoire et la langue du pays. Puisse la nouvelle Société prospérer, et ne pas imiter sa sœur ainée de Hongkong dans son dédain de l'intérêt qu'on peut prendre en Europe aux travaux sur la Chine !

La Société de Calcutta a ralenti, mais n'a jamais suspendu ses publications, même pendant les plus mauvais jours de la révolte. Son Journal' a continué comme à l'ordinaire, mais ÏSL Bibliotheca indica^ a été gravement atteinte par l'interdit mis par la Compagnie des Indes à la continuation de l'impression d'ouvrages arabes et l'épuisement temporaire de ses fonds par des publications trop nombreuses pendant quelques années antérieures. Ces causes accidentelles cesseront sans doute, et celte belle entreprise, aussi sensée sous le rapport de la politique qu'avantageuse à la science, reprendra sa marche.

i. Journal of the Asiatie Society of Bengal. (.alcutla, in-8. (te dernier Cahier qui est arrive à Paris est le numéro IV de Tannée 1858, n® !i69dc 'a série.)

2. Bibliotheca indica. Calcutta, in-8. Le dernier cahier arrivé est le nu méroUI.

La Société littéraire de Madras nous a envoyé le numéro 45 de son Journal', dans lequel on lira avec intérêt un mémoire de M. Elliot sur une matière presque intacte, les monnaies bouddhiques du midi de Tlndo.

Le Comité des traductions de Londres a publié deux ouvrages remarquables, sur lesquels j'aurai à revenir plus tard*.

La Société asiatique de Leipzig a continué son excelienl Journal % dont chaque cahier fournit une preuve de raclivilé savante de rAllemag[ne, activité qui paraît croître d'année en année, pendant qu'elle se ralentit dans le reste de TEurope. La Société, par suite de l'abondance des matériaux qu'on lui offre, a commencé, comme vous savez, une collection* nouvelle, dans laquelle elle réunit des travaux d'une étendue trop considérable pour le cadre de son Journal, et le premier vo' lume de cette nouvelle publication est aujourd'hui achevé. Je reviendrai plus tard sur son contenu.

Enfin, j'ai à annoncer la formation récente d'une SociiHi' dont le but rentre, au moins en partie, dans celui que nous poursuivons: c'est la Société ethnographique orientale-américaine de Paris, qui va commencer la publication d'une Revue.

Il me reste h énumérer les ouvrages orientaux qui ont paru depuis notre dernière séance, et je commencé, selon une liabitude déjà ancienne, par ceux qui appartiennent et se rallachent à la littérature arabe.

1. Madras Journal of literature andsciencCyedilcù by tho Committ«'C''f Ihe Madras literary Society ainl auxiliary Royal asialic Society. Janviermars (no -45 (le la série entiÎTe). Madras, 1858, ïn-8.

2. The Kitab'i'Yamini of al Utbi, transiated by Reynolds. London,!*^'»^' in-8.

Haji Khalfae Lexicotif arabirecl latine instruxit Flue^ol. T. YIl.London, 1858, in-i.

3. Zeitschrift der deutschen morgenlandischen Gesellschaft. Vol. Xllî. cah. 1, 2. Leipzijç, 1851), iii-8.

4. Abhamllungen fur die Kunde des H/orgenlandes, herausgej;eb«^n vott der deutschen morgenlandischen Gesellschaft, Vol. 1. Leipzig. 1859. in-^ (contenant cinq, mémoires, avec des paginations séparéos).

Los matériaux pour servir à Thistoire de Mohammed sef^ont accrus de deux nouvelles parties de lï'dilion de la Vie du Pro- ' phèie, par Ibn Ishak, que publie M. Wûslenfeld A Gœttingue*, «le sorte que nous pouvons espérer être bientôt en- possession ()e l'édition complète de cet ouvrage, aussi remarquable par son contenu que par sa forme. Composé dans la première moitié du ii'' siècle de Thégire, ce livre nous donne quelquesuns des résultats les plus authentiques de l'immense enquête historique qui a suivi la mort de Mohammed. Cette enquête est, je crois, sans exemple dans l'histoire du monde entier, s'étendant sur tous les faits et gestes de Mohammed, avec une minutie, une abondance de témoignages et un soin de contrôle, comme on ne les trouve autre part que dans les annales judiciaires. Les Arabes, en procédant à cette enquête, se sont attachés au seul principe vrai en pareille matière; ils ont essayé de remonter pour chaque fait, si insignifiant qu il fût en lui-même, aux propres paroles dont s'est servi le témoin oculaire, qui est le seul qui puisse avoir de l'autorité. Tous les hommes de loi savent cela, mais les historiens ne s'en sont préoccupés, en général, que de notre temps. Les procédés de vérilication des Arabes n*ont pas toujours été les meilleurs; on ne peut pourtant méconnaître qu'ils n'aient fait des efforts inouïs et certainement presque toujours couronnés de succès, pour arriver à la vérité. Leur méfiance des témoins suspect d mtenlions personnelles, soit politiques, soit dogmatiques, était extrême, et a probablement fait exclure un certain noml>res de traditions parfaitement vraies; mais il n'est pas à supposer que des faits réellement importants n^auraiefl été attestés que par ces témoins exclus. Une partie de ces traditions rejetées nous a été conservée dans les collections des Schiites, et Timpression que fait la comparaison de ces Iladits avec ceux qui résultent de Tenquêlo des orthodoxes est certai-

1. Das Leben }hihamme(rs nach Muhammcîd Ibn [shak, boarbeitnt von A)'«l-ol-M;ilik ibn Hischam, herausj;ogcbcn von D^ F. Wustcnfeld. Goc-Uin- ;rn.', 1858 et 1859, in-8. (Part. II et III Texte, p. 790 ; notes, p. 184; introiluction, p. XLvai.)

fn VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTiy)£S ORIENTALES.

nement favorable à ces derniers. M. Wûstenfeld a pris soin de réunir, dans les prolégomènes de son édition, les témoignages pour et contre la véracité d*Ibn Ishak ; et la sévérité avec laquelle la tradition de cet auteur a été contrôlée, la frivolité du petit nombre de reproches qu'on lui fait, les moti& évidents de ses détracteurs et les témoignages qui militent en sa faveur, ne peuvent laisser dans Tesprit du lecteur aucon doute sur la valeur des matériaux qu*il nous fournit.

L'ouvrage d*Ibn Ishak, au reste, n'est pas une source noovellement découverte, dont la publication puisse changer laspect général de l'histoire de Mohammed; il a servi de tout temps de base aux récits des historiens musulmans, et les savants européeus, qui depuis quelques années ont fait faire de si grands progrès a notre connaissance du temps du prophète arabe, s'en sont beaucoup servis. Mais ces progrès mêmes provoquent une curiosité plus grande et une critique plus rigoureuse de tous les faits qui touchent le grand événement de la naissance de l'islam, et exigent la publication de tous les documents originaux sur lesquels repose l'histoire de ce temps. Avec chaque nouveau travail sur ce sujet, le caractère de l'homme, son but, le degré de son instruction, les facilités ei les difficultés que les institutions et l'état du pays faisaient naître, ressorlent mieux; on voit plus clairement les motifs qui l'ont fait agir dans toutes les parties de sa vie publique ; les doutes, les hésitations et quelquefois le désespoir qui l'assiégeaient, et les phases différentes de conviction honnête et de calcul p^itique qu'il a parcourues. Nous pouvons étudier les traits les plus délicats de cette figure, et l'amas incohérent de prophéties dont se compose le Koran acquiert une vie inespérée quand on apprend à distinguer ce qui appartient à différentes époques, et quelles étaient les impulsions d'après lesquelles l'auteur a agi et parlé.

' L'étude des traditions sur Mohammed fut le premier enselnement qui s'établit parmi les musulmans, et lorsque (dus

tard la théologie, la jurisprudence, l'histoire et les sciences mathématiques se développèrent, on leur appliqua la méthode que les traditionnistes avaient inventée, et tout enseignement prit la forme des traditions. Pendant plusieurs siècles toute doctrine fut exclusivement enseignée oralement et apprise par cœur par les disciples, et le professeur donnait à ceux qui avaient compris et surtout qui retenaient le mieux ses paroles une permission par écrit d'enseigner à leur tour sa doctrine sous son nom et sa garantie. Ce ne fut que dans le m" et le iv* siècle qu'on commença à consigner par écrit ce savoir traditionnel, lorsque la masse des doctrines était devenue trop considérable et que le besoin de les comparer entre elles se faisait sentir, mais sans que la transmission orale et l'habitude de donner des permissions de la continuer fussent interrompues par le nombre croissant des livres écrits.

Il serait difficile de trouver un meilleur exemple de la manière dont les livres se formaient par une tradition continue* que celui que nous offre l'Histoire de la Mecque par Azraki^, dont le texte vient de paraître par les soins de M. Wûstenfeld, formant le premier volume de la Collection des Chroniques de la Mecque, que l'infatigable éditeur a entreprise pour la Société asiatique de Leipzig. La Chronique d'Âzraki est l'ouvrage de nombreuses générations d'une famille domiciliée à la Mecque depuis l'origine de l'islam. Le premier des Azraki était un Syrien réfugié à laMecque, que Mohammed avait naturalisé dans la tribu des Koreischiles. Son fils, qui avait hérité de lui une grande maison attenante à la Ka'ba, fut le premier qui illumina la cour de la maison sainte pendant les processions nocturnes. Cette même maison fut plus tard achetée et détruite pour l'agrandissement du pourtour de la Ka'ba, et les

1. Die Chroniken der Stadt Mekkay gcsammeltund auf Kosten dcr deutschcn morgenlândischen Gescllschaft herausgegeben von Wûstenfeld. Erster Band. El'Airaki*8 Geschichte und Beschreibung der StadtMekka. Leipzig, 1858, in-8 (xxix et 518 p.). Le troisième volume de cette collection avait paru avant celui-ci.

membres de la famille paraissent encore on d'autres occasions en connexion avec le temple. Ces circonstances et la continuité de leur demeura à la Mecque créaient ainsi chez les membres de cette famille tout naturellement une tradition sur rhistoire de la ville, qui, transmise de père en fils, paraît avoir été rédigée en récit régulier p«ar Ahmed al-Airaki, qui mourut l'an 219 de Thégire. Le récit fut continué par sonfiis Aboul Walid al-Azraki et rédigé par écrit vers Tan 244 de rhégire. Nous n'avons plus cette édition de la tradition; mais elle fut reprise par un disciple autorisé, Ishak al-Khouiaî, qui la continua jusqu'à son temps, et la transmit à son neveu Aboul Hasan al-Khouzaï, qui y ajouta quelques notes, et dont l'édition nous est parvenue. C'est celle que M. Wustenfeld publie aujourd'hui, et l'on peut encore parfaitement y disliniruer les différentes couches dont l'œuvre se compose et qui ont été religieusement respectées par des disciples fidèles à leur mandat. Nous en avons une preuve rare et singulière. M. Wfi>tcnfeld a trouvé à Leyde un volume de là Chronique de la Meque par Fakihi, et a découvert que ce n'était autre chose que la première édition de la Chronique d'Azraki, celle que nous n'avons plus, et que le disciple plagiaire s'est simplement attribuée eu supprimant j)artout le nom des différents Azraki qui l'avaient composée, et en gardant les paroles mêmes de la tradition, qu'il a seulement augmentée et déguisée par des poésies et des dissertations sur les cérémonies, dont il Ta entremêlée. Le texte du plagiaire contient si littéralement celui d'Azraki, qu'il a pu servir à corriger des fautes dans les manuscrits do l'édition de Khouzaï, et qu'il fournit en même temps une preuve de l'exactitude avec laquelle celui-ci a reproduit les paroles du maître.

Il a paru encore un fragment d'un autre historien traditionniste, Ibn Abdoul Hakem, qui a composé et enseigné au Caire, vers le milieu du iir siècle de l'hégire, un livre sur h conquête de TÉgypte, de l'Afrique et de l'Espagne. Cet ouvrage s'est conservé dans deux rédactions conformes l'une à l'autre,

et dont Tune date d'un disciple de la troisième, l'autre d'un (le la sixième génération, à partir du maître. Tous ces ouvrages (les traditiounistes ont de la valeur pour nous; malheureusemont la race postérieure des compilateurs, plagiaires et abréviateurs, en a fait disparaître le plus grand nombre. M. de Slaae avait donné quelques extraits d'Ibn Abdoul Hakem; plus récemment, M. Karle en a publié un chapitre sur l'histoire de rÉgypte ancienne, et maintenant H. John Harris Johnes^ nous fait connaître le texte et la traduction du cinquième riiapilre, qui traite de la conquête de l'Espagne. Il le Tait précéder d'une introduction un peu plus pompeuse que la matière ne paraît Texiger, et termine par un bon commentaire historique et pliilologique, dans lequel il excimine les différents^ points sur lesquels les historiens ne sont pas d'accord.

Une autre publication sur l'histoire des Arabes d'Espagne, d'une étendue et d'une importance bien plus considérables, approche de sa terminaison : c'est l'Histoire de Makkari, que quatre savants se sont distribuée, et qu'ils l'ont paraître à Leyde. La première partie avait été publiée par M. Wright en 1855; la seconde, par M. Krehl en IHôf); la troisième, par M. Dozy, a paru en 1858^; et la dernière, par M. Dugat, est sur le point de paraître. Il ne restera alors, pour compléter l'ouvrage, qu'une livraison supplémentaire, qui doit contenir l'introduction, les additions et les tables ; ainsi nous verrons, à la fin de l'année, que, par un rare elTort de combinaison, quatre savants, dispersés dans l'Europe entière, ont pu commencer et achever en peu de temps une publication importante, difficile et onéreuse. Rien ne saurait être plus honorable pour

1. !bn Ahd el-IIakem's Ili^tory of the conquest of Spain, iio>v oïlilod for iho flrst lime, translaicd fioiiitho arahir, with rrilical notes ami a hislonral introduction, by John HarTis Jon«». Go<^ttin{,Mïo, I8r»8, in-8 (vi, 82

et r»H p.).

i. Analectes sur Vlmtoire et la Httèrature des Arabes d' Espagne, [iht A1- Makkari, publics par MM. î>ozy, Dugat, Krohl et Wright. Vol. Il, part. I, publif'^c par M. Dozy. Leyrie, 1858,, m-4(i00 p.).

les savants, plus avantageux aux lettres, et plus digne d'imitation qu'une confraternité pareille.

La grande Géographie de Yakout, du commencement du XIII' siècle de notre ère, a attiré de boane heure la curiosité des savants, mais surtout depuis que Fraehn en a publié des extraits. L'auteur était libraire et voyageur : ces deux professions combinées mirent entre ses mains des matériaoi abondants, dont il se servit pour composer ce grand dictionnaire géographique, le plus ample que nous offre la littérature arabe. Mais la grande étendue de fouvrage en rendait d'un côté les manuscrits fort rares, de l'autre offrait un obstacle sérieux à la publication d'une œuvre aussi volumineuse. En conséquence, on se contenta d'abrégés; H. Wûstenfeld publia une espèce d'extrait que Yakout lui-même avait fait de son grand dictionnaire, et dans lequel il ne traite que des noms géographiques qui s'appliquent à plusieurs localités, et H. Juynboll fit imprimer un abrégé de l'ouvrage complet, écrit par un auteur inconnu, sous le titre de Merasid. Pendant ce temps, le nombre des manuscrits de Yakout s'était considérablement augmenté. Le Musée britannique en acquit plusieurs, H. Sche* fer en donna un à la Bibliothèque de Paris, et H. Rawlinson en apporta un autre de Bagdad. Le désir de mettre le grand ouvrage entre les mains des «savants se réveilla, et le Comité des traductions annonça, il y a quelques années, une traduction complète, que préparait M. Rawlinson; mais d'autres occupations plus impérieuses empêchèrent le traducteur de commencer l'impression de l'ouvrage, et son retour en Perse fait craindre qu'il n'ait abandonné une entreprise pour laquelle il était si bien préparé. Sur ces entrefaites M. Barbier de Meynard se décida à publier une traduction partielle du grand dictionnaire, et choisit tous les articles de Yakout qui traitent delaPerseetderAfghanistan,cequiformeun corps d'ouvrage dans le même ordre alphabétique que l'original, et il 1^ complète par des commentaires tirés des géographes arabes et persans inédits. Le Dictionnaire géographique de la Perse

et des pays environnants est sous presse et ne tardera pas à paraître.

Vous connaissez les travaux de M. Amari sur la Sicile sous les Arabes. Il vient d'y ajouter une carte comparée de la Sicile actuelle avec la Sicile arabe, qui parait sous les auspices de M. le duc de Luynes. H. de Luynes avait pour ses propres travaux fait graver une grande carie de la Sicile, qui. doit servir de base à un atlas historique de Tile, et sur laquelle il se propose de marquer successivement l'état de la Sicile sous les Phéniciens, les Grecs et les Romains, et il Toffrit avec sa libéralité ordinaire à M. Amari, pour servir à une carte du pays sous les Arabes. Grâce à ce généreux concours, la carte de M. Amari, accompagnée d'un mémoire explicatif, a déjà paru^; les noms arabes y sont imprimés en rouge, à côté des noms actuels, ce qui rend l'usage de la carie parfaitement îii- <^ile, et donne dans une seule feuille les résultats des longues études géographiques de M. Amari.

La dernière publication historique arabe venue à ma conitaissance est le premier volume d'une édition complète d'ibn Khaldoun, qui s'imprime à Boulak^. Ce volume contient les Prolégomènes ; l'édition parait être faite avec soin ; mais je ne m'étendrai pas sur ce sujet, ayant annoncé dernièrement l'édition de M. Quatremère. Le second volume de l'édition de Boulak est sous presse, et doit contenir l'Histoire universelle. M. Arri avait préparé et commencé à imprimer une édition et une traduction de cette partie; mais sa mort a interrompu Tenlreprise, qui n'a pas élé continuée après lui. L'édition de Boulak sera donc la première de ce texte, qui est d'un intérêt

1 . Carte comparée de la Sicile moderne avec la SicUe au xiP siècle, d'après Êdrisi et d'autres géographes arabes, par A. H. Dufoar, géographe, et M. Amari. Notice par M. Amari. Paris, 1859, in-4 (51 p. et une carte gr. in-fol.).

â. Œuvres d'Abdoul Rahman ben Khaldoun le Magrabi. Vol. I, Prolégomènes. Boulak, 1857, in-fol. (316 et 3 p.).

très inégal. Les temps antérieurs àMohamnocd y sont traitas d'une manière très remarquable; mais Thisloire du khalifal n'est presque qu'un abrétcé des Annales d'Ibn al-Athir, arrangé par dynastie. Ibn Khaldoun lui-même, ne paraît a?oir regardé cette Histoire universelle que comme une inlroduclion à l'Histoire des Berbers, qui était son véritable sujet, et que nous connaissions par les travaux de M. de Slane.

Avant de parler des publications qui se rapportent à la poésie arabe, je dirai ici quelques mots d'un curieux et singulier livre qui tient à l'histoire et à la poésie, et que M. Perron a publié sous le titre de Fewmes Arabes^. C'est une histoire anecdotique et raisonnée du rôle et du caractère des femmes chez les Arabes avant et après Mohammed. l\ commence par les contes des Arabes sur la reine de Saba, puis il rentre sur un terrain plus historique, expose la position, l'éducation, l'influence, les qualités des femmes chez les anciennes tribuf! du désert, accompagnant chaque exposé d'anecdotes et tle traductions de poésies; ensuite il explique le changement ip^ l'islam a apporté dans la position des femmes, et suit .liu^» cette histoire jusqu'au khalife Mamoun, où il l'abandonne, parce que les femmes, à partir de cette époque, n'ont M que déchoir chez les musulmans. Tout cela, raconté dans un style vif, abondant, souvent surabondant, quelquefois cru, forme un livre instructif et montrant un côté de la vie arak peu connu. L'auteur ne cite presque jamais ses sources; j« I crois qu'une grande partie des anecdotes qui contiennent des poésies sont tirées du Kitab al-Afjhaniy les autres de quelquesuns de ces grands recueils de traits de mœurs, qui sontgénéralement divisés en chapitres, dont chacun traite d'une qualité ou d'un vice.

La poésie arabe parait regagner une partie de la popularité '

i. Femmes arabes^ avant et après l'ulamisme, par U D' Perron. Alb'^r» 1858, in-8 (611 p.).

dont elle jouissait autrefois^ et que la faveur prépondérante des études historiques lui avait fait perdre pendant longtemps. Ce retour était inévitable, car on ne peut pas étudier une littérature par un seul cdté. M. Engclmann a publié ^Leyde leDiwan de Hadirah^, poète du temps de Mohammed, dont un petit nombre de poésies seulement ont été sauvées de l'cabli par les grammairiens de Bagdad, quand ils recueillirent dans le désert les débris de la poésie ancienne. M. Engelmann les accompagne du commentaire de Yezid, de notes critiques el d'une traduction latine. C'est un travail fait avec beaucoup de soin; mais je ne puis m'empôcher de faire une observation sur la manière presque sauvage dont M. de Hammer y est attaqué. Il est, je pense, bien connu et reconnu que M. de Hammer a traduit en vers allemands beaucoup trop de poésies arabes, sans toujours se donner le temps nécessaire ou sans avoir les secours indispensables ; il est de plus bien naturel que des savants, qui reprennent en détail ces traductions et se concentrent sur des parties comparativement petites, découvrent bien des imperfections et des erreurs; mais quel peut donc être le plaisir de jeter sans cesse des pierres sur la tombe d*un homme qui a rendu tant de services aux lettres orientales, des ouvrages duquel personne ne peut se passer et dont on ne relève que les fautes? Au reste, M. Engelmann n est pas seul dans ce cas, ni plus vif que bien d'autres, à propos des travaux desquels j'aurais tout aussi bien pu faire ces remarques.

M. William Wright, à Dublin, a fait paraître une collection d'opuscules arabes % tirés de la bibliothèque de Leyde, dans laquelle il a compris deux petits traités lexicograpbiques, un

i. Al'Hadirœ Diwanus, cuin Al-ïeziili sclioliis, ex codico ms. arabicc edjilit, versionehtinactadnolatioiieiliustravil D^G. U. Kiigclmanu. Leyde, l«58, in-8 (liet 10 p.).

:2. Opuscula arabica, coUected and ediled froni mss. in the univcrsitv library of Levden, bv William Wright. Leydc, 1859, iii-8 (xvni, rà p.).

traité sur la métrique, un petit Diwan de Thahman, poète du i^*^ siècle de l'hégire, et une collection de poésies lyriques antérieures ou peu postérieures à Mohammed. H. Wright a accomjjagné chacune de ces pièces de notes explicatives et de petits vocabulaires; mais il n*en donne pas la traduction, ce qui est à regretter, au moins pour les pièces poétiques, qui auraient eu de l'intérêt pour d'autres que des orientalistes. C'est vouloir renfermer éternellement les littératures de l'Asie dans un petit cercle d'initiés, que de refuser au public le seul moyen de s'intéresser aux produits de l'esprit oriental que Ton publie. Les poésies arabes des premiers temps sont toujours curieuses pour nous. Les grammairiens de Bagdad et de Koufa les ont recueillies et sauvées de l'oubli dans un but philologique ; mais elles contiennent les plus précieuses indications des mœurs et de l'esprit des Arabes. Les auteurs de ces petites pièces n'étaient pas des poètes de métier; ils faisaient des vers pour exprimer leurs passions ou pour conserver le souvenir d'un haut fait, et celles de ces poésies qui avaient le mieux réussi se répandaient et se perpétuaient dans les tribus par la récitation orale. On peut voir, dans la préface de M. Wright, une aventure étrange qui était arrivée à Thahman» et qui devint l'occasion de sa meilleure pièce de vers.

Plus tard, lorsque l'empire des Arabes eut grandi sous le khalifat, la poésie conserva son influence; mais son esprit se modifia profondément. On voulut en garder la forme primitive et le langage; on se contenta donc de la forme de la kassii(i quoique ce cadre étroit ne répondît plus aux nouveaux besoins; on alla dans le désert pour étudier auprès des tribus et dans leurs chansons populaires la langue classique, dont on ne voulait pas dévier, et l'on ne s'aperçut pas que, par l'excès de cet esprit de conservation, on changeait la nature même de la poésie; qu'elle devenait savante, de spontanée qu'elle avait été. Mais elle avait été si longtemps l'unique mode d'expression de tous les sentiments des Arabes, que ce chaiigeraent graduel ne diminua pas son influence; elle resta à Bagdad Tor-

^ane de l'opinion publique, la source de la gloire et de la honte, comme elle l'avait été dans les tribus du désert. Les poésies nouvelles étaient le seul instrument de la publicité, elles devenaient le sujet habituel des discussions dans tontes les assemblées d'hommes cultivés, et se répandaient avec une grande rapidité dans l'empire entier. Cet état de choses faisait naître des poètes de métier, et les hororocs puissants ne tardèrent pas à en rechercher les louanges, comme le moyen le plus sûr et le plus facile d'arriver à la renommée. Des circonstances semblables ont produit des résultats analogues dans d'autres temps : on voit les villes de la Grèce se disputer les louanges de Pindare et de ses confrères, et les payer très généreusement; on trouve un empressement semblable dans les cours féodales du temps des troubadours et des trouvères, et en Italie chez les princes du xv* siècle ; mais je crois que dans aucun temps ni chez aucun peuple l'influence des poètes n'a été aussi grande que chez les Arabes, et nulle part ils n'ont été aussi magnifiquement récompensés que che^ les princes musulmans.

Aucun de ces poètes de cour n'a atteint une réputation comparable à celle de Motenabbi, dont M. Dieterici, à Berlin, publie dans ce moment une édition ^. Rien ne saurait nous donner une idée plus exacte, ni offrir un exemple plus frappant de la position et du caractère de ces poètes de cour, que la vie de Motenabbi. Il était né à Koufa, en 303 de Thégire; fils d'un porteur d'eau, il passa sa jeunesse dans le désert, d'où il rapporta une parfaite connaissance du beau langage, une fierté assez âpre, une grande vaillance, et la velléité d'être prophète. Il forma une secte, fut mis en prison^ renonça au rôle de prophète, et se contenta d'être homme de guerre et poète de cour, ce qu'il resta jusqu'à sa mort, se battant pour

1. Muianabbii Carmina, cum commentariis Wahidi, exMbm manuicriptis qui Vindobonas, Gotliœ, Lugduni fialavorum atqae Beroltni aMtrvantur, edidit Fr. Dieterici. Para I; Berlin, 1858, in-i (372 p.).

ut VINGT^EPT ANS D'HiaTOlRB DBS ÉTUDES ORIENTALES.

différents princes^ célébrant leurs hauts faits et leurs bienfaits, se brouillant avec eux, se vengeant parfois par des satires des louanges qu'il leur avait données auparavant, et il finit, après des fortunes fort diverses, en sacrifiant bravement sa vie pour ne pas faire mentir un vers qu'il avait composé autrefois pour sa propre gloire. En somme, c'est une figure curieuse^ qui ne manque pas de dignité, quoique entachée de dé* fâuts provenant de sa position, et que Tésprit du temps eicusait et légitimait. On a conservé de lui près de trois cents poèmes qui ont été dès le commencement et sont restés pendant des siècles Tobjet d'admirations, de critiques et de corn* mentaires sans nombre ; ils ont été, même en Europe, le hèmeet l'occasion de nombreuses discussions sur la question controversée des mérites de la poésie arabe.

Cette question est insoluble, au moins de la manière dont on l'a posée; car ce que nous reprochons aux ka$sidé$ de Motenabbi et à la plupart des poésies orientales, est précisément ce qui charme ceux pour lesquels elles sont écrites. Nous pouvons à peine concevoir la popularité d'un auteur qui a besoin d'un commentaire pour ses contemporains mêmes, et Motenabbi en avait certainement grand besoin, puisqu'il en a trouvé quarante avant la fin d'un siècle. Mais nous lisons beaucoup et vite, et les Arabes lisaient peu et lentement, et relisaient souvent, de sorte que Tauteur pouvait se li?rer i tous les artifices du langage, auxquels aucune langue ne se prête mieux que l'arabe; il pouvait accumuler les allusions, les allitérations, les jeux de mots et de sons, sans risquer de fatiguer un public qui aimait à discuter et à découvrir peu à peo les finesses cachées d'un auteur favori. Nous nous plaignons de la répétition éternelle des louanges de la bravoure, de la générosité et de l'éloquence qui se rencontrent dans ces p oésies ; mais les Arabes tiennent ces vertus pour les seules qui méritent d'être célébrées, et ils les ont peintes avec une énergie incomparable. Toute poésie n*est que l'exposition de$ sentiments d'un peuple, et si elle les rend avec assez de vérité

et de force pour satisraire les hommes cultivés de la nation, . elle atteint son but et prend sa place dans la littérature universelle. Quant au rang que chaque poète doit occuper dans sa littérature nationale, il n'appartient qu'à sa propre nation de le lui assigner, et s'il le garde pendant des siècles, comme Holenabbi Ta gardé, il ne nous reste qu'à accepter l'opinion de ses juges naturels, dont la décision, après des discussions prolongées et passionnées, parait être queHotenabbi, malgré ses défauts et son inégalité, est le meilleur représentant du goât et des sentiments des Arabes musulmans, comme les auteurs des Moallakat sont les représentants les plus fidèles des sentiments des Arabes du désert.

H. Dieterici publie le diwan de Motenabbi avec le commentaire de Wahidi, qui, selon l'opinion générale, est le meilleur des nombreux commentateurs de cet auteur. C'est un véritable service rendu à la science, car l'étude de Wahidi est un des guides les plus sûrs pour l'intelligence de la poésie arabe.

M. Dieterici vient de publier encore, sous le titre de t Homme et les Animaux^ y la traduction d'un apologue arabe du x' siècle de notre ère, dont voici le sujet. Les animaux se révoltent contre la domination de l'homme, et en appellent au roi des génies. Les hommes et toutes les espèces d'animaux envoient des délégués pour plaider leur cause. Les animaux se plaignent de la cruauté des hommes et exposent les droits à la liberté que leur donnent leur organisation physique et morale, et leur supériorité sur l'homme sous beaucoup de rapports. Les hommes établissent leur droit sur les animaux par des raisons de tout genre, et le roi finit par juger en leur faveur, parce que l'homme seul possède la science. Cet apologue serait en Ini-même très curieux par l'esprit d'humanité qui y règne, et qui pourrait certainement nous servir d'en-

i. Der Streit twischen Mensek und Thier, ein arabisches Httrchen bus dcD Schriflea der laateron BrUder uberselKt von D' F. DMitrici. Berlin, 1858, I11-8 (xvui ot 29t p.).

2U VINGT-SEPT ANS D*HlSTOIftE DES ËTUDES ORIENTALES.

scignement encore aujourd'hui, quoique nous ayons fait sous ce rapport des progrès depuis quelque temps ; mais il est infiniment plus curieux si on le prend comme partie de l'ensemble dont il est tiré, c'est-à-dire des œuvres des Frères de la Puretéy une des associations les plus intéressantes que les nations musulmanes aient produites.

L'islam eut une grande épreuve à subir lorsque les Arabes se répandirent en Syrie et en Perse, et se mirent en contact avec la science et les idées de peuples plus cultivés. Accepterait-il les sciences des Grecs, et admettrait-il ou non une certaine liberté dans les recherches, en face de la parole du Koran? La lutte fut longue et vive, et remplit sous difiFérentes formes les premiers siècles du khalifat ; son histoire est encore à écrire en grande patrie, et rien n'est si difficile que d'en suivre le fil à travers les discussions de la scolastique, en apparence les plus stériles, que les deux partis appelèrent à leur secours. Plusieurs fois l'esprit libre parut sur le point de l'emporter^ et lorsque le khalife Mamoun décida que le Koran était créé dani le temps et non pas de toute éternité, on put croire que la science avait gagné une victoire décisive; car c'est sous celte forme bizarre que la grande question de la philosophie contre la théologie s'était alors cachée. On a vu dans le moyen âge chrétien la même question posée d'une façon singulière, car rien ne paraît plus difficile à l'esprit humain que d aller droit à son but; mais les théologiens musulmans reprenaient toujours le dessus, et rejetaient toutes les sciences étrangères, excepte les mathématiques, la médecine, et la dialectique d'Âristote, qu'ils avaient trouvé nécessaire d'emprunter à leurs antagonistes. Les amis de la pensée libre firent, au x° siècle de notre ère, un nouvel effort pour revendiquer la liberté de la recherche du vrai, et faire concorder la science et la philosophie avec rinterprétadon du Koran. Une société de savants, qui prit le nom de Frères de la Pureté, forma une association st^ crête, dont le siège principal était Basra, et organisa des loges dans d'autres villes. Elle publia cinquante et un traités

élémentaires sur les sciences exactes, sur la connaissance de la nature, sur Thomme et sur les choses divines, traités dont l'ensemble est certainement une des productions les plus curieuses de la lillérature arabe. Il est probable qu'ils avaient encore des doctrines ésbtériques qui ne sont pas enseignées dans les traités ; mais on voit, dans ce qu'ils ont publié, que leur métaphysique était néoplatonicienne, et que TefTort de la concilier avec le Koran avait produit une sorte de gnosticisme, ce ^ui est le résultat infaillible de tout mélange d'idées monothéistes et panthéistes. Mais, abstraction faite de leur théologie secrète, on ne peut assez admirer la pureté de leur morale, la liberté de leur pensée et leur respect pour la science. SI leur enseignement avait pris le dessus dans les écoles arabes de leur temps, il est possible et même probable que les nations musulmanes eussent gardé sur les Européens la supériorité qu'elles avaient alors acquise incontestablement; mais le système religieux des Frères de la Pureté était trop incompatible avec le Koran ; les théologiens orthodoxes étouffèrent la nouvelle école, et l'exégèse et la dialectique ont régné depuis en maîtres incontestés. Les esprits auxquels elles ne suffisent pas se réfugient dans le vague panthéisme des soufis, ou dans quelques doctrines secrètes, et le monde musulman périt aujourd'hui pour avoir repoussé la science.

L'apologue que M. Dieterici a traduit fait partie du vingt et unième traité des Frères de la Pureté, et forme le passage des sciences naturelles à la science de l'homme. Il a de bonne heure attiré l'attention, et a été traduit en hébreu peu de temps après sa rédaction. De nos jours il a été publié et imprimé plusieurs fois en hindoustani, et il en a paru deux éditions arabes à Calcutta. Il n'y a pas très longtemps que l'encyclopédie des Frères de la Pureté est connue en Europe; mais les travaux récents de M. Nauwerk, de M. Sprenger et surtout de M. Flûgel, en font sentir toute l'importance. M. Woepcke avait formé, il y a quelques années, le plan de publier l'ouvrage entier; malheureusement les circontances ne

l'ont pas permis; mais le temps est évidemment arrivé oùn&us jouirons bientôt d'une édition complète de cette encyclopédie des sciences, quoique ce soit une entreprise difficile, à caose du nombre des sujets auxquels touchent ces traités, et très coûteuse, à cause de l'étendue de la collection.

Ce siyet m'amène à dire quelques mots de la dernière pu** lie dei Mélanges de philosophie juive etarabe^ deM.Muok', qui vient de paraître. La première était tout entière consacrée à Avicebron, et la seconde commence par quelques étudas sur les sources auxquelles ce philosophe a puisé, et sur l'influence que ses ouvrages ont exercée sur les écoles juives et chrétieanes du moyen âge« Ensuite l'auteur passe à des recherches sur l'histoire générale de la philosophie chez les Arabes et les Juifs, et sur les principaux philosophes chez ces deux peuples, qui, sous ce rapport, sont indissolublement liés ; car la décadence de la philosophie chez les Arabes fut si rapide et si entière, à partir du moment où la théologie orthodoxe fut maitresse du terrain, que la plupart des ouvrages philosophiques des Arabes auraient péri, si les Juifs ne les avaient consencs et transcrits ou traduits en hébreu. H. Munk a réuni ici différentes études qui avaient paru dans le Dictionnaire iei sciences philosophiques ; il les a complétées pour en faire ua ensemble, et lésa enrichies de nombreuses et importantes additions. Ce volume forme une histoire de la philosophie arabe, non pas plus complète, mais de beaucoup plus exacte qn^ toutes celles que nous possédions auparavant ; tout y est tiré des sources, et la nuance du sens des termes techniques el scolastiques est précisée d'une façon admirable.

Sur les sciences des Arabes je n'ai à mentionner que deux traités de H. Woepcke, dont l'un contient la description détaillée et la théorie de la construction et de l'usage d'un as-

1. Mélange» de f^losophie juive et arabey par S. Munk. Paris, ISSS^îihS (xu, 58e et n p.).

trolabe arabe-espagnol ^ qui appartient à la bibliothèque de Berlin, et dont 1 autre nous donne la traduction complète de rArilhmétique d'Âboul Hassan Alkalsadi*. M. Woepcke a déjà fait ressortir, dans le Journal asiatique, Fimportance de ce traité, le plus ancien connu jusqu'ici où les chiffres décimaux et une notation complète de l'algèbre numérique soient employés. On est étonné que cet ouvrage ne date que de Tan 1477 de notre ère; car on pouvait s'attendre à voir ces progrès constatés dans desiraitos bion plus anciens, et M. Woepcke croit qu'on en trouvera qui marqueront plus exactement l'époque où ces procodés ont été introduits par les Arabes. Ce n'est que très graduellement qu'on apprend à préciser ce que les Arabes ont emprunté aux Grecs et aux Indiens, ce qu'ils y ont ajouté eux-mêmes, et quel est l'état exact des sciences mathématiques qu'ils ont transmises aux Italiens du moyen âge.

Il n'est venu à ma connaissance qu'un seul travail original relatif à la grammaire arabe : c'est un mémoire de M. Barb, à Vienne, sur la nature et le rôle du hamza dans l'orthographe et la grammaire '. Quiconque s'est occupé de grammaire arabe connaît les complications des règles du hamza^ complications que H. Barb attribue à ce qu'on n'a pas suffisamment tenu compte de la nature de ce signe, qui est essentiellement une consonne. Il appuie sa théorie sur une nouvelle traduction du traité d'un grammairien arabe, sur l'interprétation duquel M. de Sacy s'était fondé dans son exposé de cette matière, et il montre la simplification des règles d'application que permet sa

1. Uther ein arabiscfies Astrolabium^ von Woepcke. Berlin, 1858» in-4(31 p. et 3 pl.j, tiré des mémoires de TAcadémie de Berlin.

2' Traduction du traité d'arithmétique cCAboul Hasan Ali ben Moham" med Alkaiçadi dans les Atti dell'Accademia pontificia de*Nuovi Lineei, Home, 1858, in'4 (64 p.).

3. Ueber dasZeichen Harme, und die drei damit vcrbundencn Buchstaben elif^ waw und ya der arabischen Schrift, von H. A. Barb, Vienne, 185S,in-8 (lOOp.).

tiS VINGT-SEPT ANS D*HlSTOmE DES ÉTUDES ORIENTALES.

manière de voir. La nature du hamza n'a peut-être pas été, en théorie, aussi méconnue dans toutes les grammaires modernes que le pense M. Barb ; mais ce n'en est pas moins un service réel rendu à la grammaire, que de dégager nettement le principe et de le suivre dans toutes ses applications. Il est possible qu'on ne soit pas d'accord avec lui dans tous les détails, mais je ne pense pas qu'on puisse se refuser à reconnaître sa théorie.

• Je termine cette énumération d'ouvrages arabes par la mention du plus considérable de tous ceux qui ont paru dans l'année; celui par lequel j'aurais peut-être dû commencer, le septième et dernier volume du Dictionnaire bibliographique de Hadji Khalfa, par M. Flûgel ^ Mustapha ben Abdallah, appelé Hadji Khalfa, était un savant de Constantinople du commencement du xvn" siècle de notre ère. Il a écrit beaucoup d'ouvrages ; mais aucun d'eux n'est comparable à son Dictionnaire bibliographique, qui est un monument étonnant de son savoir et de son bon esprit. Il a réuni les litres de quinze mille ouvrages arabes, persans et turcs, mais surtout arabes, ouvrages qu'il a dû tous ou presque tous voir lui-même, et dont il indique le titre, les mots du commencement et de la fin, l'auteur, avec quelques données concises sur sa vie, et souvent le contenu ou les divisions principales. Il ne cherche nulle part à grossir son livre; au contraire, tout y est bref, positif et restreint au nécessaire. Ce dictionnaire est loin d'être complet, mais ce n'est que par un travail immense et à l'aide de beaucoup de voyages qu'il a pu être produit, et les indications qu'il contient sont d'autant plus précieuses, qu'elles nous donnent la

1. Lexicon bibliographicum etencyclop<Bdicum,3i Must^rplialienAbd-aUah Katib Jelebi dicto, et nomine Haji Khalfa celebrato, compositum, primum edidit, latine vertit et commentario indicibusque înstruxit G. Flûgel. T. VII Citaiogos bibliothecarum Cahirensium, Damasccnse. Halebensis, Rhodi® et ConstanlinopoIiUtnarum continent. Accedunt commeotarii» in sex tomos priorcs et indices duo. Londres, 1858, in-^t» (xiv et 1257 p.).

certitude que tous ces ouvrages existaient il y a deux siècles, et qu'il y a toute raison de croire qu'on les retrouvera presque U)us, parce que depuis ce temps il n'y a pas eu de grandes destructions de manuscrits comme celles qui ont eu lieu dans les guerres des Mongols, où la fleur de la littérature arabe a péri en grande partie. Il est peut -être inutile de parler longuement d'un ouvrage aussi célèbre, dont depuis d'Herbelot se sont servi tous les orientalistes qui en avaient un manuscrit à leur portée, et dont tous les autres désiraient posséder une édition. L*ctendue du livre et le médiocre état des manuscrits paraissaient devoir renvoyer à bien loin l'accomplissement de ce désir, lorsque M. Flûgel eut le courage de l'entreprendre, et le comité des traductions de Londres la hardiesse de se charger des frais de la publication. M.- Flùgel, après avoir collationné les manuscrits de Vienne, de Paris et de Berlin, s'aida de tous les secours que pouvaient lui fournir les travaux des savants e^ les manuscrits des bibliothèques publiques, pour rétablir les litres et les noms propres <|ui, dans un ouvrage de ce genre, souffrent toujours le plus de la négligence ou de l'ignorance des copistes, et il parvint ainsi à rédiger son texte, qu'il rendit ensuite en latin, en traduisant tous les titres des livres. Quiconque a eu à traduire des titres orientaux, sait que ce sont autant de petits problèmes difficiles à résoudre, surtout quand on n'a pas Touvrage même sous les yeux.

Les six premiers volumes comprennent le Dictionnaire de Hadji Khalfa, mais il était indispensable de lés faire suivre d'un index d'auteurs et d'une liste alphabétique des ouvrages cités en dehors de leur ordre naturel. M. Flûgel a ajouté à ces tables un commentaire fort ample, contenant des variantes, des corrections et des notes ; enfin il a complété son travail parles catalogues de vingt-six bibliothèques publiques de Constantinople, de Damas, du Caire, de Rhodes et d'Alep, contenant à peu près vingt-quatre mille titres de manuscrits, mais sans aucune autre indication que le titre même. C'est ainsi que nous avons à la fin une édition complète et plus que complète

de cet important ouvrage, publiée par un homme préparé par de longs travaux à remplir cette tftche difficile et laborieuse, et si le comité des traductions de Londres n* avait rendu au monde savant d'autre service que cette publication, il aurait suffisamment justifié son existence.

En passant aux littératures qui se rattachent à Tarabe, je me contenterai de mentionner d'un mot la publication de la seconde édition de YHistoire générale des langues sémUigm^ par M. Renan ^ Cet ouvrage est trop connu et a trop bien pris sa place pour qu'il soit nécessaire d'en reparler en détail.

La littérature syriaque nous a fourni un assez grand nombre de travaux, qui tous, à l'exception des Hymnes de Jacob de Seroug, que publie M. Pius Zingerlé ', sont tirés des manuscrits du monastère de Deipara, qui ont passé si heureusement des mains de leurs propriétaires ignorants dans le Musée britannique. Tous ces travaux appartiennent à la littérature biblique et patristique, à l'exception de quelques pièces dans les Analecta syriaca^ de M. Lagarde. C'est un recueil de pièces inédites syriaques, toutes traduites du grec; elles sont, pour la plupart, tirées des Pères de l'Église grecque; mais quelques-unes sont prises dans la littérature classique. Si réditeur avait voulu les accompagner d'une traduction, il les aurait rendues accessibles à tous ceux qui s'occupent de l'histoire ecclésiastique et de la littérature grecque. Je vous prie d'excuser la répétition perpétuelle de celte plainte; la littérature orientale a besoin, pour porter ses fruits, de sortir du cercle nécessairement étroit des philologues, et il est évi-

i. Hittoire générale et synUme comparé des langues sémitiques, ptr £. Renan. Première partie : Histoire générale des langues sémitiques. Seconde édition, revue et corrigée. Paris, 1858, in-8 (xvi el 515 p.).

â. Dans le Journal de la Société orientale de Leipzig, vol. Xll et

3. P Lagardii AmUecta syrlaca, Leipzig, 1858, in-8 (xx,â08 p.). Appendix kl Analecta gyriaca. Leipzig, (iv, 28 p. ).

dent que tout ouvrage oriental qui vaut la peine d'être publié vaut aussi la peine (rétre traduit, à Texception de ceux qui sont uniquement destinés aux écoles et aux hommes du métier.

M. Lipsius vient de publier un nouvel examen de la traduction syriaque des lettres de saint Ignace, que M. Cureton a fait connaître il y a quelques années, et qui ont déjà donné lieu à bien des discussions. Je n'ai pas encore pu voir ce travail, qui fait partie des mémoires publiés par la Société orientale de Leipzig ^

M. Payne Smith a retrouvé presque en entier, dans les manuscrits syriaques du Musée britannique, un^ traduction des Homélies de saint Cyrille sur Tévangile de saint Luc' dont l'original grec a péri en grande partie, et le sénat d'Oxford les a (ait imprimer avec sa libéralité ordinaire.

Enfin, la dernière, et de beaucoup la plus importante de ces publications, est une rédaction jusqu'ici inconnue des Évangiles en syriaque^, que H. Cureton a découverte parmi les manuscrits apportés de la Thébalde. L'éditeur prouve avec beaucoup de savoir et de sagacité que ce texte est antérieur à la traduction syriaque connue sous le nom de la Peschito, et que cette dernière n'est au fond qu'une nouvelle rédaction de cet ancien texte, dans laquelle on s'est rapproché davantage du texte grec des Évangiles. Ceux qui connaissent l'usage que

i. Ueber dot Verhâltniss der drei syrischen Briefe des Ignatios %u den ûbrigen Recennonender ignatianigchenLiteratur^ yon R. A. Lipnus. Leipzig, 1859, in-8 (203 p.)-

2. S. CyrUU Alexândriœepiscopi eommentahi in Lucœ evangelium quœ supprsunt syriace; e manuscriptis apud Maseum britannicum cdidit R. Payne Smith. Oxford, 1858, in-i (xxii et 447 p.).

3. Remains of a very ancieni recension of the four Gospdi in Syriac, tiiUierto unknown in Europe, discovered, edited and transtated by W. Cureton. London, 1858, in-4 (xcv ci 87 p., un /oe-nmife et les textes non paginés).

252 VINGT-SEPT ANS D'BISTOiRE DES ÉTUDES ORIENTALES.

l'on a fait des traductions anciennes du Nouveau Testamen i pour la critique du texte grec sentiront à l'instant la grande importance de la découverte d'une traduction plus ancienne, non seulement que tous les manuscrits existants du texte greC; mais plus ancienne que toutes les traductions connues. Mais l'importance de ce nouveau texte syriaque pour la critique de l'Évangile de saint Matthieu est encore bien plus grande, parce que cet Évangile a été composé en hébreu , et que nous ne le possédons que dans une traduction grecque dont l'auteur et l'époque exacte nous sont inconnus. M. Cureton, qui discute longuement et avec une grande précision les rapports qui existent entre la Peschito, le texte qu'il publie et le texte grec, montre que son texte syriaque n'est pas une traduction du grec; ce serait ou une traduction directe du texte de saint Matthieu, ou ce texte lui-même. Dans l'un et dans l'autre cas, le livre est d'une grande valeur, mais surtout dans le dernier; car, dans cette supposition, le nouveau texte nous donnerait les paroles mêmes de Jcsus-Chrisl, et dans le dialecte dans lequel elles auraient été prononcées. M. Cureton lui-même me parait pencher vers cette solution du problème, quoiqu'il refuse de se prononcer, au moins jusqu'à nouvel examen. La discussion roulera nécessairement sur deux points : le dialecte que Ton parlait alors en Judée ne se distinguait- il en rien du syriaque? Ensuite, comment les auteurs de la Pescbito auraient-ils fait des changements à ce texte, qu'ils devaient savoir être l'original de saint Matthieu, pour le rapprocher de la traduction grecque? Ce n'est certainement pas ici la place de discuter des questions de ce genre ; mais, quelle que soit l'opinion définitive des savants, le texte de M. Cureton restera un document des plus importants pour la critique du Nouveau Testament, et l'éditeur, qui a senti toute la gravité du sujet, n a rien négligé pour rendre sa publication aussi parfaite et aussi exacte que possible.

M. d'Abbadie a fait paraître le Catalogue raisonné des manuscrits éthiopiens qu'il a rapportés de ses voyages en Abyssi-

nie. C'est probablement la plus belle bibliothèque de ce genre qui existe; elle comprend deux cent trente-quatre volumes, qui contiennent un bien plus grand nombre de traités; M. d'Âbbadie pense qu'ils renferment au moins les trois quarts de la lillérature entière. Il donne dans son catalogue la description de chaque volume et en indique le contenu, en général brièvement, mais toujours assez pour guider les savants dans leurs recherches. L'impression que donne ce travail est conforme à l'idée qu'on pouvait se faire de cette littérature, qui est toute de théologie, et en général de très petite théologie ; son importance consiste dans la langue, dans la traduction de la Bible, dans quelques œuvres des Pères grecs, perdues dans Toriginal, et dans quelques chroniques contenant l'histoire du pays. M. d'Abbadie a mis une persistance et une libéralité admirables à réunir ces ouvrages; il lui a fallu quelquefois des années de négociations pour obtenir, à prix d'argent, la permission de faire prendre copie d'un livre qui lui manquait. Pendant un séjour de bien des années, occupé de travaux fatigants, au milieu d'empêchements et de dangers de toute espèce, il n'a jamais oublié un instant les intérêts de la littérature, et aujourd'hui il communique ses manuscrits aux savants avec autant de facilité qu'il a eu de difficulté à les obtenir. On en verra prochainement les fruits : le livre d'Hcrmas, qu'il a rapporté, va paraître à Leipzig; l'édition de la traduction éthiopienne de la Bible par M. Dillmann va être continuée à l'aide des manuscrits de M. d'Abbadie, et le dictionnaire du Père Juste d'Urbain, qui lui appartient, doit être publié à Rome par les soins de la Propagande.

Il a paru encore un catalogue de manuscrits éthiopiens : c'est celui des manuscrits de la bibliothèque Bodléienne, par M. Dillmann. J'en aurais parlé volontiers, mais il m'a été impossible de me le procurer à Londres; on m'a répondu qu'il n'était pas en vente, ce qui serait étrange; j'ignore si le fait est exact.

J. Catalogue raisonné de» manuscrits éthiopiens appartenant à Antoine d'Abbadie. Paris, 1859, in-i (xv et 236 p.). Prix : 6 fr.

Il y a une langue qui a résisté jusqu'ici à toutes leu analyses et qu'on a essayé en vain de rattacher à une des 'familles de langues connues : 'c'est l'étrusque. Le Père Tarquioi, à Rome, et M. Stickel, à léna, tentent [aujourd'hui, chacun de son côté, d'expliquer les inscriptions étrusques par Thébrea. Je ne connais pas le travail de H. Tarquini; celui de H. Slickel ^ est un ouvrage sérieux et fait avec beaucoup de savoir. L'auteur commence par changer la lecture habituelle de quelques lettres étrusques, puis il procède à l'analyse de trentequatre inscriptions, en commençant par la grande inscription de Pérouse. Il découpe l'écriture, malheureusement continue, des inscriptions, en mots et en phrases, établit l'étymologie et le sens de chaque mot avec les ressourcée que fournissent les dictionnaires des différentes langues sémitiques, et en commente la signification au moyen d'explications historiques; et à la fin il réunit les règles grammaticales des formes particuliëres qu'il attribue à ce dialecte araméen. La difficulté de reconstruire un dialecte perdu, quand on n'a pas de texte bilingue d'une certaine étendue, est presque insurmontable, et je crains que M. Stickel ne parvienne pas à convertir les lecteurs à son idée.

Une autre classe d'inscriptions, qui se rattache avec certitude aux langues sémitiques, et qui a excité depuis longtemps une curiosité très Tive, est celle des inscriptions sinal tiques. Au commencement, quand elles n'étaient encore connues que par des rumeurs exagérées, on espérait y trouver des éclaircissements importants sur l'Ancien Testament ; mais lorsqu'on eut des copies exactes de quelques centaines d'inscriptions et que M. Béer en eut déchiffré l'alphabet, on trouva qu'elles étaient très courtes, ne contenant presque que des avant-propos, et qu'elles ne fournissaient aucune date, ni aucune indication du but qu'elles pouvaient avoir. On fut donc réduit à les attri-

i.Das Etruskische durch Erklàrung von Inschriflen und Namen ak ifnUHseh emiesen, von J. G. Stickel, Leipzig, 1858, in-8 (xnr et 296 p. ei 3 pi.).

l>uer toutes à des pèlerins, soit chrétiens, soit autres. J'avoue que cette explication ne me parait pas satisfaire l'esprit, d'au- ^t plus qu'on trouve de ces inscriptions, à mesure que les Voyages se multiplient, dans des endroits qui ne sont pas favo* fables à cette hypothèse. On en a rencontré dans les ruines de villes inconnues sur les frontières méridionales de la Palestine, et l'on dit que les inscriptions récemment découvertes dans les villes de basalte abandonnées dans le Ilauransont de la môme espèce. En attendant que de nouvelles découvertes et une explo ration plus étendue des pays environnants nous fournissent des dates sur l'âge, les auteurs et le but de ces mémentos si abondamment et si légèrement tracés snr les rochers de la Péninsule, les matériaux s'accroissent; M. Lottin de Laval ^ a publié plusieurs centaines de ces inscriptions, et H. Lepsius en a rapporté d'autres, qu'il a insérées dans son grand ouvrage sur rÉgypte. Je vois aussi qu'un voyageur anglais, qui ne s'est pas nommé, annonce de nombreuses découvertes du même genre, faites sur la cime du mont Serbal et dans les environs des mines de cuivre de Maghara.

J'arrive aux travaux sur la Mésopotamie. Les fouilles ont , je crois, cessé partout, et les circonstances ne sont pas favorables à leur reprise, à moins que M. Taylor ne recommence, à son tour, ses curieuses recherches en Chaljlée. Mais les matériaux qui se trouventdéjà en Europe sont tellement abondants, qu'il faudra bien des années et bien des travailleurs pour les publier et pour en tirer des résultats. M. Oppert a achevé le deuxième volume de rExpédition scientifique en MésopO" tamie^ volume qui traite du déchiffrement des inscriptions cunéiformes ■. Il commence par exposer les principes de la lec-

1. Voyage dans la péninsule arabique du Sirnu et l'Egypte moyenne, par M. Lottin de Laval. Paris, 18.58, in-i, avec un atlas in-folio. (11 en a paru trente-deux livraisons sur quarante, dont so composera l'ouvrage. Chaque livratsoo coûte 7 fr.)

2. Expédition scientifique en Mésopotamie, exécutée par ordre du Gouvernemcat, de 1851 à 1854, par MM. F. Fresnel, F. Thomas ot J. Oppert, publiée par Jules Oppert. Paris, 1859, in-4, vol. II (Il et 361 p.).

ture, puis il les appliqne d'abord à des inscriptions trilingues, ensuite à des inscriptions assyriennes seules. C'est le premier traité systématique sur la matière ; Tauteur y expose les difficultés multiples que Ton rencontre dans la lecture cl l'iaterprétation de ces textes, ainsi que les solutions qu'il propose et celles qu'il accepte de ses prédécesseurs. Puis il fait l'application de ces principes à un certain nombre d'inscriptions, en suivant la lecture et l'interprétation des mots dans tous les détails qu'exigent les opérations délicates auxquelles chaqueroot est soumis, jusqu'à ce qu'il l'amène à une étymologie sémitique, ou quelquefois scythique, qui le satisfasse, et à une forme grammaticale qui lui paraisse certaine ou au moins probable. Les analyses sont faites avec beaucoup de sagacité et avec une connaissance surprenante des monuments assyriens les plus variés. Un travail sur une matière si neuve, si épineuse et si importante, sera nécessairement l'objet de l'examen le plus attentif de la part des savants. La nature de quelques-unes des suppositions sur lesquelles repose le système d'interprétatioa proposé, l'incertitude que présente la lecture des noms propres, les doutes naturels que soulève toute tentative de restauration d'une langue perdue à l'aide des dialectes de la même famille, la latitude particulière inhérente aux étymologies sémitiques, la bizarrerie de quelques-unes des interprétations proposées, chacun de ces points produira des critiques et des doutes, et provoquera la publication de nouveaux matétériaux indispensables à la discussion, et l'on peut espérer que la vérité et une conviction commune en sortiront à la fin. C'est un progrès très réel qu'il y ait un exposé systématique qui permette de saisir chaque point et de le discuter.

Une des voix qui se sont élevées jusqu'ici contre la théorie proposée proteste contre le système tout entier. M. le comte de Gobineau a publié un essai sur la Lecture des textes CHnéiformes *. Il attaque, dans son introduction, avec beaucoup de

i. Lecture des textes cunéiformes^ par M. le comte A. de Gobineau. Paris, l%8,in-8(200 p.).

yene, non seulement le système suivi par MM. Hawlinson, Hinks et Oppert dans la lecture des inscriptions assyriennes, mais encore la lecture des inscriptions perses de Burnouf et de M. Lassen, que Ton pouvait croire à Fabri des doutes. Il propose ensuite sa propre interprétation des textes médiques et assyriens. Quant aux derniers, il ne s'éloigne pas en principe de ses prédécesseurs, car il traite l'assyrien, à leur exemple, comme une langue sémitique ; seulement il le rapporte plutôt à Tarabe qu'à l'hébreu. Quant au médique, que l'on suppose aujourd'hui être une langue scythique, il en fait dupehiewi, c'est-à-dire une de ces langues mixtes et combinant des éléments ariens et sémitiques, qui se sont formées de toute antiquité sur la frontière de ces deux races. Si l'on parvenait à nous débarrasser de l'hypothèse scythique et de toutes les complications qu'elle entraîne, on rendrait un grand service à l'interprétation de l'assyrien ; mais jusqu'ici M. Gobineau ne nous en fournit pas le moyen, parce qu'il n'a pas encore publié la méthode par laquelle il arrive à sa lecture.

Les inscriptions cunéiformes perses n'ont pas donné lieu à de nouveaux travaux, au moins aucun n'est venu à ma connaissance; mais les textes zends ont été le sujet de plusieurs ouvrages importants.

Un parsi de Bombay, Sohrabji Schapourji, a fait imprimer un traité sur les livres de Zoroastre, leur authenticité et la langue dans laquelle ils sont écrits ^ Mais cet ouvrage est eu guzzarati, et je suis obligé de laisser à plus savant que moi le soin d'en indiquer le contenu et l'importance.

Les éludes zoroastriennes ont suivi leur cours eu Europe et ont produit plusieurs travc^ux remarquables. Ces études fournissent une preuve bien frappante de la difficulté qu'il y a

i.Evtai sur les livres religieux de Zoroastre, la langue dans laquelle ils sonlécritSfetsonùntiquité, parSohrabji Sliapourji. Bombay, 1859(198 p.), on gOKzaratt.

t58 VINGT-SEPT ANS D*H»tOIRK DBS ËTUDES ORIENTALES.

pour noas de faire revivre des langues mortes, de péDétrer dans l'histoire des temps antiques et de nous rendre compte d*id6es anciennes. Nous avons dans le Zendavesta une colléetion de livres assez considérable, écrite dans une langue pa* rente de celle des Yédas et ancêtre du persan actuel. Noos possédons des commentaires de ces livres enpehlewi, en sanscrit et en parsi; nous avons les livres des Parses modernes qui nous transmettent une tradition presque ininterrompue; enfin, nous avons le culte encore vivant de la religion doutées livres forment la- liturgie, et, malgré tous ces secours, il y a peu de problèmes plus difficiles que l'interprétation du Zendavesta. Au reste, les matériaux et les travaux se multiplient, de sorte que les savants éloignés des grandes collections de manus* crils pourront s'occuper de ce sujet sans grands désavantages; l'édition de M. Weslergaarc^ est achevée, celle de M. Spiegel s'avance, et, en dehors de ces travaux généraux, il en parait de partiels sur des parties importantes du Zendavesta. Ainsi M. Haug a publié la première moitié d'une traduction et d'un commentaire sur la partie la plus difficile du Yaçna, lesfiatkas^. Ce sont des hymmes antiques dans un dialecte plus ancien que celui du reste du Zendavesta et conservés au milieu de la liturgie. M. Spiegel est le premier qui ait découvert cette différence entre eux et les autres livres. M. Haug avait déjà publié un essai sur les Gathas ; il y revient avec plus d'expérience et muni de matériaux plus amples, et nous donne une transcription du texte, une traduction double et un ample commentaire philologique de ces pièces, qu'il promet de faire suivre d'une grammaire de ce dialecte.

Cette publication a ravivé entre lui et M. Spiegel ' une lutte de principes, semblable à celle qui divise les interprètes eu-

!• Die Gathas desZarathtistrat hcrausgegcben, u1>erseUt und erlaiiterti von D' Martin Haug. Première partie. Leipzig, 1858, in-8 (xvi, iiô). C^ cahier fait partie du volume I des Abhandlungen de la Société orientale àc Leipzig.

2. Voy., entre autres, Gelehrte Anteigen der K, hoyerischeii AMf^ der Wissenschafteny n" 50-52. Munich, 1858, in-4.

A!9NÊE 1858-1859. 259

ropéens des Védas. H. Haug fait peu de cas de la tradition; il préfère, aux paraphrases en pehiewi et en parsi, les ressources de rétymolopie et Faide du dialecte des Védas. M. Spiegel, au contraire, s*attache d^abord à la tradition, qu'il contrôle par des étymologics tirées des dialectes persans, et ne s'adresse qu'en dernier lieu à la langue des Védas. L'un et l'autre de ces savants emploient les mômes ressources, mais dans un ordre inverse, et la différence qui en résulte dans l'interprétation est très notable. Pour ma part, je crois que la méthode de M. Spiegel est la plus sûre et qu'elle est moins sujette & faire dévier du sens primitif; au reste, c'était essentiellement celle que Burnouf a suivie dans son Yaçna.

M. Spiegel a fait paraître le second volume du texte zend et de la paraphrase pehiewie, qui comprend le Vispered et le Yaçna, et il vient de publier le second volume de la traduction allemande, qui contient les mêmes livres. Cette traduction est accompagnée d'un commentaire qui s'attache au sujet et non pad à la partie philologique, réservée pour une série de volumes à part. Ce volume est précédé d'une longue et curieuse introduction sur le cérémonial dos Parses. Il est impossible de lire ces travaux modernes sans être frappé de la manière dont Ânquetil a été dépassé, et en même temps sans être pénétré de respect pour la probité de ce savant, qui a fait tout ce qui était possible dans son temps, et qui ne se permettait jamais de sortir d'une difficulté par une ruse ou un détour plausible.

La littérature persane moderne s'est, sans aucun doute* enrichie de bien plus de publications que je ne pourrai en citer; mais les livres publics en Orient nous arrivent si rare*^ ment et| dans le meilleur cas, si tard, qu'on a presque honte de lea annoncer.

M. Reynolds, à Londres, a rendu en anglais la traduetion

persane de l'Histoire de Mahmoud le Ghaznevide, par Otbi^

1. The Kitab-i-Yamini, Historicalmemoirs of the amir Sabaktagin and

Nous ne savons presque rien de Fauteur, si ce n'est qu'il descendait d'une famille considérable et qu'il a vécu à la courdes premiers Ghaznevîdes, qui, comme tous les princes turcs de ce temps, s'entouraient de g:ens de lettres, qu'ils admiraient généralement plus qu'ils ne les comprenaient. Il est probable au moins qu'il en était ainsi d'Otbi, un des auteurs les plus raffinés, les plus fleuris et les plus émaillés de poésies que le temps de la décadence arabe ait produits. Otbi, comme presque tous les chroniqueurs de ce temps, ne parle que des aflaires de cour et de guerre et observe peu ce qui nous paraîtrait le plus digne d'être conservé et raconté, quoique les règnes de Sebucliguin et de Mahmoud eussent fourni à un homme réellement intelligent des matériaux de la plus grande valeur et d'une rare variété. Hais Otbi est le seul historien spécial que nous ayons de ces règnes, qui ont été remplis de si grands événements, et nous sommes heureux de trouver des renseignemeuts fournis par un contemporain qui nous fait connaître le^ faits principaux et leurs enchaînements au moins extérieurs. Nous ne connaissons ce livre que par une notice de M. de Sacy^ et H. Reynolds a très bien fait d'en publier la traduction entière, malgré ses défauts. 11 a choisi, de préférence au texte arabe, la traduction persane faite près de deux siècles plus tard par Âboul Schérif, de Djerbadacan, et je crois qu'il a eu raison, parce que cette version, quoique suffisamment ornée, est pourtant moins surchargée que Toriginal, et M. Reynolds en a encore allégé le poids en rejetant une partie des vers intercalés dans la prose. Je me reproche presaue d'applaudir à une méthode qui est contre les principes stricts en cette matière; mais on est saisi d'une sorte de désespoir en se sentant comme englouti dans ces phrases surabondantes, et l'on pardonne facilement à un traducteur qui les simplifie. Une circonstance curieuse, et qui montre l'étal

sultiin Maiimud or Ghazna, early'conqucrors of Hindustan and founders of llic Gtiaziiavidc dynasty, translatcd from tlic pcrsian version of the oon- Icmporary chroniclc of Al-Uibi, by llie Rev. J. Reynolds. London, 1B58, in-8 (xxxvi, 511 p.).

ANNÉE 1858-1859. !i61

d<^plorable des rapports littéraires entre l'Europe et l'Orient, c'est que M. Reynolds a été en partie déterminé à préférer la version persane, parce qu'il n'avait pas de texte de Torigina dans lequel il aurait pu avoir confiance; ce qui prouve qu'un homme aussi bien placé que lui, et qui avait un si grand intérêt à savoir ce qui avait paru sur ce sujet, n'a pas connu l'édition d'Otbi, qui a été publiée à Dehli avec des gloses interlinéaires. C'est vraiment une honte pour nos communications avec l'Inde.

M'. Dorn, à Saint-Pétersbourg, a clos la série de ses chroniques persanes des pays au midi de la mer Caspienne par un quatrième volume ' dans lequel il a réuni tout ce que les historiens arabes, persans et turcs ajoutent de renseignements à ceux que fournissent les chroniqueurs spéciaux. Ce volume contient des extraits de vingt et un historiens et des introductions, tables et appendices qui en rendent l'usage parfaitement facile. Il va publier maintenant la traduction de sa collection, et nous aurons à notre disposition à peu près tout ce qui s'est conservé sur l'histoire du Ghilan, du Mazenderan et de tout ce coin du monde, qui, pendant les derniers siècles, avait beaucoup perdu de son importance, mais qui est évidemment destiné à la retrouver. Il a fallu une résolution et une persévérance à toute épreuve pour se vouer à une œuvre en apparence si ingrate et qui était pourtant nécessaire : c'est un bel exemple de ce que l'érudition doit faire pour l'histoire de l'Orient, et de la manière dont les académies peuvent employer leurs moyens et leur influence pour rendre possibles des entreprises scientifiques qui, sans elles, seraient inexécutables.

Il a paru deux ouvrages sur Sa'di ' l'un est une nouvelle

f . MuhammedanUcIte QueUen sur Geschichte der nuiliehen Utnder det kaspUehen Meeres, von B. Dorn, IV Thoil : Ausziiiçe aus Muhainmcdanischen Srhrinstellern, nebst einer kurzen Geschichle dec Chane von Scheki. Saint-Pétersbourg, 1858, in-8(47 et 606 p.). Prix : 4 thalers.

traduction du Gulistan ; l'autre une édition du teite du Bo»tan. Sa' di est, de tous les poètes orientaux, celui qui coavient le plus à l'esprit européen, et peut-être le seul qui puisse jouir chea nous d'une véritable popularité; non pas qu*il n'y ait des poètes infiniment plus grands et plus profonds que lui; mais •es qualités nous conviennent davantage. La parfaite élêganoe de sa narration, son esprit d'humanité, peu sectaire ou locil, tolérant et gracieusement moqueur des folies et des bommei, nous plaisent. M. Defrémery *■ a senti cela parfaitement et a entrepris de nous donner une traduction aussi fidèle, mais moins calquée sur la phrase persane que celle de M. Séméiet. Il a accompagné son travail de notes suffisantes pour expliquer les noms ou les coutumes qui pourraient être inconnus au lecteur français, et l'a fait précéder d'une biographie de Sa'di, dans laquelle il a réuni tout ce que l'on sait de sa vie. Ce livre aura des milliers de lecteurs, ce qui est aus«i raie pour un ouvrage oriental que désirable pour la littérature.

M> Graf, qui nous avait déjà donné une bonne traduction eo vers du BostaUi fait paraître aujourd'hui le texte de cet ouvrage', avec un commentaire composé par lui-même en persan, d'après les gloses d'une édition de Calcutta et le commentaire turc de Sourouri. Ce commentaire est concis, comme doivent l'être des annotations destinées aux écoles. Le Bostaa est, je crois, un ouvrage plus parfait que le Gulistan, mais il n'aura jamais la même popularité en Europe, parce qu'un récit en vers perd trop dans une traduction, et peut-être parce qu'il a une teinte plus mystique. Sa'di n'était pas un homme naturellement adonné au mysticisme; dans un autre ptys et un autre temps il serait probablement resté étranger à cetttf

1. GuKstan ouïe Parterre de roses, par 8a*di, traduit du pamn snr les meilleurs textes, et accompagné de notes historiques, géograpliiquos et litiérairos, par Gh. Defrémery. Pnris, 1858, in-8 (SLvn ei «59 p.),

2. Le Boustande Sa*di, texte persan, avec un co m mon taire persan, publié par Ch.-H. Graf. Vienne, 1858» in-8 (vm et 479 p.).

ANNÉE 18Sa-1859. 161

manière de voir; mais en Perse tout homme cultivé et doué d'un certain degré d'imagination devenait nécessairement soufl. On était repoussé par la sécheresse de la religion oflQ* cielie, et on se réfugiait dans le souflsme, qui était le seul asile ouvert à la liberté de penser. Ce n'était pas, à beaucoup près, toujours un mysticisme de bon aloi, sans que pour cela on puisse l'accuser d'être affecté ; c'était un tour que la mode et la littérature avaient donné à l'esprit d'un peuple à qui les formules de l'islam n'avaient jamais suiTi, un tour qui s'alliait â tous les caractères, à la dévotion absorbante de Djélai eddin Roumi et de Ferid eddin Attar, à. la joyeuse débauche deHafii, à la vanité de l'homme de lettres, comme chez Nizami, ou à celle du savant, comme chez Abdurrahman Djamî.

Ce dernier est un excellent exemple du soufisme imparfait, mais sincère. Né dans leKhorasan,en817 de l'hégire, fils d'un savant, il fit de très bonne heure ses études avec une grande distinction, fut, encore jeune, initié au soufisme, entreprit, selon rhabitude de son temps, plusieurs voyages pour visiter des savants et des scheHkhs en renom, et passa la plus grande parvie de sa vie à Hérat, dans l'étude et dans une vie aussi retirée que le permettait la grande faveur dont il jouissait auprès des princes timourides de son temps. C'était un homme d'un grand savoir, d'un esprit très vif, regardé comme une grande autorité dans les affaires mondaines et spirituelles, et en^ touré de la profonde vénération que les musulmans ont de tout temps, et plus que tout autre peuple, accordée â une vie vouée au savoir et à la dévotion. Il a composé un nombre infini d'ouvrages en vers et en prose, sur les sujets les plus variés, dont quelques-uns des plus importants ont été publiés en Europe. M. Wickerhausen* y ajoute maintenant une petite anthologie tirée du second des trois

1. BiUthenkram ausDichamig iweltem DhoaUf vonMoritz Wlckcrhauson, Vienne, 1858, in-8 (i3 p.). Ce petit livre, très-élégant, a été imprimé comme offrande aux savants qui assistaient à l'assemblée dos orientaliste! à Vienne.

S64 VINGT-SEPT ANS D'HiSTOiRR DES ÉTUDES ORIENTALES.

diwans de Djami ; ce sont de jolies pièces lyriques, auxquelles le traducteur a joint une version allemande en vers. M. Lees, à Calcutta, vient de faire paraître un autre ouvrage de Djami, qui jouit d'une réputation méritée depuis que H. de Hammeret surtout M. de Sacy en ont publié des notices détaillées ; ce sont les biographies des soufis ^ Djami avait été invité à remanier un traité qui contenait les sentences des soufis principaux et qui était devenu difficile à entendre, Tauteur Tayant composé dans l'ancien dialecte de Hérat; il refit l'ouvrage, ajouta aux sentences une notice biographique sur chacun des soufis, continua la collection jusqu'à son temps, et compléta la matière par un traité préliminaire dans lequel il expose systématiquement la théorie des états ou stations par lesquelles un souH doit passer avant d'atteindre la perfection mystique, et la classification des soufis d'après les degrés auxquels ils sont parvenus. Cette introduction a été publiée et commentée par H. de Sacy, et est restée la source principale dans laquelle nous pouvons puiser une connaissance exacte de la théorie et des termes techniques du soufisme. Dans le corps de l'ouvrage, Djami énumère six cent onze soufis, hommes et femmes, en raconte brièvement la vie, et rapporte les plus exquises de leurs sentences : c'est là le sujet réel de l'ouvrage. H nous fournit de riches matériaux pour l'intelligence des doctrines de celte secte ; il y a naturellement beaucoup d'uniformité dans le fond des sentiments, mais les expressions sont variées et l'on y trouve souvent une véritable profondeur de pensée.

Je ne dois pas quitter l'Asie occidentale sans* dire quelques mots de deux ouvrages qui lui appartiennent, les Recherches de M. Lerch sur la langue kurde et la Chronologie arménienne de M. Dulaurier.

1. Lee*8 pertian séries. The Nafahat al ons min Hadharat al goda, ^ the lives of the SooAs by Mawlana Noor al Dia abd al Rahman Jami, cdited by Mawlawis Gliolam Usa abd al Hamid and Kabir al Din Ahmail. v>ti> a biographical skelch oflhc author by W. Nassau Lecs. CalrutUi, 1K59, in-8 (20 et 740 p.). Prix à Londres : 21 sh.

ANNÉE 1858-1859. i65

L'académie de Saint-Pétersbourg, profitant de la détention d'un certain nombre de prisonniers kurdes à Rosslaw, y envoya M. Lerch, et le chargea de faire des études sur leur langue. M. Lerch, après s'être acquitté de cette commission avec beaucoup de zèle et d'intelligence, a publié le résultat de ses observations. Une première livraison de ses Recherches a pari), il y a quelque temps, contenant les textes qu'il a pu réunir. Aujourd'hui ^ il publie le vocabulaire de deux dialectes kurdes, précédé d'une critique minutieuse de tous les travaux dont cette langue ^vait été l'objet avant lui. Le kurde est un très curieux reste d'une ou de plusieurs langues antiques; il mérite une étude approfondie, et il serait à désirer qu'un homme bien préparé et mailre des méthodes philologiques actuelles, comme H. Lerch, fût envoyé, pendant plusieurs années, dans le cœur du Kurdistan, pour y recueillir les formes anciennes de la langue, et ce qui reste de littérature populaire. En attendant, l'académie parait avoir décidé la publication d'un ample dictionnaire kurde-français, par M. Jaba, consul russe à Erzeroum.

Vous savez tous que M. Dulaurier a commencé la publication d'une collection d'historiens arméniens. Il a trouvé nécessaire d'ajouter à ce grand travail, comme une sorte d'appui et de commentaire perpétuel, un traité sur la chronologie arménienne *. La complication des nombreuses ères qui ont été en usage dans le pays, l'incertitude de leurs points de départ et les erreurs des chronologistes antérieurs produisaient des confusions qui auraient nécessité à tout moment des éclaircissements et des rectifications pour rendre intelligible le récit des historiens. M. Dulaurier a préféré traiter cette matière systé-

1. Forschungen ûber die Kurden und die iranischen Nord-Chaldaer, von Peler Lerch, deuxième livraison. Saint-Pétersbourjç, 1858, in-8' (il et Î27 p.). Prix : 20 groschen.

2. Recherches sur la Chronologie arménienne ^ technique et hisioriquey ouvrag« formant les Prolé^^omënes de la collection intitulée : Bibliolfièque historique arménienne, par M. Éd. Dulaurier. Paris, 1859, in-4o (xxiv, 457 p.).

2e6 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DK8 ftUDES ORIENTALES.

matiquementy exposer l'origine et préciser les commencements des ères, et par conséquent fixer les dates qui en di* pendent, appuyer ses arguments d'une série considérable de textes qui contiennent les preuves historiques de ce qu'il avance, et construire des tables qui permettent de faire concorder les dates entre elles; il 8*est surtout servi des ressources que lui fournissait la science, presque oubliée, du comput ecclésiastique, qu'il a cherché à faire revivre, en montrant de quel secours elle peut être, non seulement pour la chronologie arménienne, mais encore pour celle des Byzantins et des nations slaves. C'est ainsi qu'est composé le premier volume de son traité, consacré à la chronologie technique; la chronologie historique, qui comprendra les généalogies elles tables chronologiques des événements, est réservée pour un second volume. Il est très à désirer que cette partie suite promptement la première, et que l'ouvrage, qui a coûté des années de travail à son savant auteur, soit achevé ; car il portera la lumière non seulement dans l'histoire de l'Arménie, mais souvent encore dans celle des peuples environnants, puisque les Arméniens, pour leur malheur, ont été mêlés aux affaires de tous les peuples conquérants, et que leurs annales traversent comme un fll rouge l'histoire de toute l'Asie occidentale et centrale.

Avant de parler des livres publiés en sanscrit et dans les langues qui s'y rattachent, j'ai à annoncer un ouvrage qui remonte au delà de l'époque du sanscrit, dans les temps ariens primitifs : c'est l'Essai de paléontologie linguistique, dont M. Pictet, à Genève, vient de publier le premier volume^ Rien ne saurait exprimer plus exactement et plus brièvement la nature et l'objet de cet ouvrage remarquable, que la désignation de paléontologie. De même que l'étude de Tanatomie

1. Les Origines indo-européennes ^ ou les Aryas primitifs. Ksaai de paléontologie lini^uistique, pur A. Pictet. Première partie. Paris, IS59» (n** in-8 (viii et 547 p.).

comparée a donné le moyen de reconnaître et de classer, selon les espèces et les époques, les animaux fossiles antérieurs aux espèces actuelles, de môme l'étude comparée de la grammaire, qui a été poussée si loin depuis cinquante ans dans la branche arienne des langues, commence à permettre de rechercher l'état primitif de cette race, les lieux de son séjour et le degré de civilisation qu'elle avait atteint avant de former les rameaux qui ont produit les peuples indo-européens actuels. L'idée de ces recherches n'est pas neuve; elle a dû frapper tous ceux qui se sont occupes de la grammaire comparée,et qui tous ont plus ou moins contribué à son avancement ; mais l'ouvrage de H» Pictet est le premier livre systématique sur cette matière. Il divise son travail en deux parties : dans la première, il traite de ce qui peut indiquer les lieux de séjour des Ariens primitifs, tant par des désignations géographiques et climatériques, que par les mots qui désignent les objets naturels, métaux, plantes et animaux qu'ils ont dû connaître, puisqu'ils ont inventé des noms pour eux; dans la seconde, il 8'occupera des noms des objets qui se rapportent à la civilisation et qui marquent les progrès que cette race avait dû faire dans les arts et l'industrie avant de se diviser. L'idée fondamentale de tout travail de ce genre est naturellement celle-ci : que tout objet exprimé par un mot que l'on retrouve dans les différentes branches de la même famille de langues, a dû être commun à la race primitive dans les temps antérieurs à l'émigration et à la dispersion de cette famille, et à la formation de ses dialectes. Cette idée, très simple, se complique d'un c(Mé par la possibilité, souvent par la probabilité de la communication des mots d'un peuple à l'autre, postérieurement à leur séparation du tronc commun; de l'autre, par les difficultés de l'élymologie. On comprend donc que chaque cas doit être pesé et déterminé avec toutes les ressources de la philologie et selon les principes les plus sévères de la grammaire comparée et des règles de la permutation des sons dans chaque langue et famille de langues. On doit se méfier de l'identité de son la plus séduisante, .et tenir compte de

toutes les circonstances hisloriques qui peuvent influersar la décision de chaque cas. Les principes que M. Pictet établit sont très rigoureux et d'une vérité rncontestable, et il les applique avec une sincérité parfaite. Le résultat qui ressort de son premier volume est la confirmation de l'idée généralement admise que la patrie des Ariens était la Bactriane ; mais M. Pictet y ajoute que cette race a dû s'étendre, d'un cftté, vers les sources de l'Oxus, de l'autre, vers la mer Caspienne, et qu'elle a dû former de bonne heure deux groupes, l'on plus oriental, dont seraient sortis les Ariens de l'Inde et de la Perse, et l'autre, plus occidental, dont les émigrations successives auraient formé les peuples qui couvrent aujourd'hui presque toute la surface de l'Europe. Dans le second volume, l'auteur se propose de déterminer le degré de civilisation que ces Ariens primitifs avaient atteint. Il est impossible de donner une idée, même sommaire, des détails innombrables sur lesquels il s'appuie ; mais tout lecteur intelligent le suivra avec intérêt dans sa démonstration, et, s'fl ne peut pas partager son avis sur tous les points, il se rappellera qu'il s'agit ici d'une science encore toute neuve, et qui trouvera les éléments d'une précision plus rigoureuse dans l'étude de chaque dialecte qu'on soumettra à une analyse scientifique.

Il n';i paru de nouveau volume d'aucun des différents ouvrages védiques dont la publication est commencée, et je n'ai rien à annoncer sur cette littérature, excepté un mémoire de M. Weber sur les sacrifices auxquels donnent lieu les Omina et PortentaK J'ai tort de dire un mémoire, car c'est une interprétation des passages des Védas relatifs à ce sujet, qui commence et se termine sans la moindre indication, ni de la thèse de l'auteur, ni du but qu'il se propose. Un savant commentaire qui accompagne ces passages contient des expli-

1. Zwei vedische Texte ûberOmina et Portenta^ von A. Weber. Berlin, 1859, in-4 (lOt p.). (Tiré des Mémoires de rAcadémie de Berlin.)

cations et des détails pleins d*intérét. J'avoue que la manière abrupte dont Fauteur livre au public ses matériaux, sans un mot d'introduction, me donne une haute idée du degré auquel ces études sont parvenues en Allemagne ; car évidemment on ne peut s'adresser ainsi qu'à des hommes parfaitement au courant des questions, et qui n'ont point besoin qu'on leur indique l'intérêt et la portée de ce qu'on leur offre si peu cérémonieusement. On ne trouverait certainement pas assez d^initiés dans aucun autre pays pour procéder de cette façon.

J'avais espéré pouvoir vous entretenir des Prolégomènes des Védas, que M. Max Huiler prépare depuis plusieurs années ; malheureusement Touvrage, quoique terminé, n'est pas encore publié. Il contiendra sans doute les observations que la longue étude des textes et des commentaires a fournies à Fauteur sur Forigine de ces hymnes, l'état de civilisation qu'ils supposent et toutes les grandes et difficiles questions que soulèvent ces documents antiques, mine inépuisable d'études historiques qui ne fait que s^ouvrir devant nous.

H. Gorresio a publié le dixième et dernier volume du Ramayana^ et l'on doit féliciter le public savant d'être maintenant en possession d'une édition aussi correcte et d'une traduction aussi fidèle de ce grand monument épique. Le volume qui vient de paraître contient la fin de la traduction, une préface destinée avant tout à combattre les idées émises par M. Weber sur la nature et Fépoque du poème, et un choix de variantes du premier livre. Ce spécimen de variantes fait vivement désirer que Fauteur nous donne aussi celles qui se rapportent aux autres livres, parce que le Ramayana a subi des changements nombreux et en partie considérables dans cliflférentes rédactions, de sorte qu'un éditeur, Surtout quand il suit une seule rédaction, comme H. Gorresio l'a fait avec beaucoup de raison, exclut nécessairement un certain nombre

i. Ramayanay poemasatucrito di Valmici, traduzione itaHanacon note, pcr Gaspare Gorresio. Vol. X. Paris, 1858 (xxxv, 371 p.).

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de morceaux qu'il serait important de réunir pour mettre à la disposition du lecteur les matiTiaux critiques dont il peut avoir besoin. On pourrait en former des volumes à part, on, mieux encore, les joindre à une nouvelle édition de l'omtage entier, publiée dans une forme plus modeste et plus accessible aux hommes studieux. Les gouvernements qui font publier des ouvrages d'érudition ne pensent jamais aux moyens et aui nécessités de ceux auxquels ces travaux sont réellement destinés, et ne savent pas qu'aucun degré de libéralité dans la distribution gratuite des livres nY'quivaut au bon marché de la vente, par lequel seul ils arrivent aux mains de ceux qui s'en serviront.

Le Mahabharata n'a pas été traité avec la même faveur que le Ramayana, et quoique le texte ait été imprimé, nous neo obtenons la traduction que par épisodes isolés. C'est ainsi que M. Sadous, professeur à Versailles, vient de donner la traduction des textes que M. Johnson avait publiés pour Técole de Ilaileybury, et dont quelques-uns n'avaient, je croîs, été traduits en aucune langue de l'Europe ^ L'énorme étendue du poème nous a empêché jusqu'ici d'en avoir une traduction complète; mais l'importance de l'ouvrage est telle, qu'il devrait se former une association qui répartirait entre ses membres un travail trop étendu pour le temps et les forces d'un seul homme.

M. Weber nous fournit des matériaux pour servir à l'iiistoirc de la secte des Jainas % la moins connue des grandes sectes, et qui, pendant quelques siècles, a joui d'une grande puissance dans le Guxzerat, où elle a laissé de magnifiques monuments de sa piété et de son goût* M. Weber a trouvé à Oxford

1 . Fragments du Màhabharatay traduits du «ànserlt «a fhaiiçati, par A.

Sadous. Paris, 1858, in-8 (125 p.).

2. Ueber dasÇatrunjaya Maliatmyam. Ein Beitrag zu der Geschîclite der Jaina, von Albrccht Weber. Leipzig, 1858, in-8 (117 p.). Ce traité forme le numéro iv du premier volume des Mémoires publiés paf h Société orientale allemande.

ANNfi£ 1869-1850. fl\

le plus ancien livre jaina connu jusqu'à présent, et dont Tobjet est la glorification de la montagne sainte de Çatrunjaya, à l'occasion de laquelle le poète récite une quantité de légendes. M. Weber en donne Aes extraits en texte et traduction, les accompagne de commentaires, et les fait précéder d'une dissertation sur les origines de la secto. Rien n'est plus obscur que ce sujet ; on y nage sans boussole sur cette mer ténébreuse de la chronologie indienne, à ce point que Colebrooke a assigné aux Jainas une origine antérieure au bouddhisme, pendant que H. Wilson les fait naître de la décadence de cette religion dans le vni* on ix* siècle de notre ère. M. Weber parait en placer l'origine dans le V* siècle avant notre ère, si j'ai bien suivi son raisonnement. J'exprime ce doute sans vouloir, en aucune façon, l'accuser d'une obscurité plus grande que celle qui est inhérente à tout calcul de chronologie indienne, où Ton ne peut jamais suivre une ligne bien directe, car on est obligé de s'appuyer sur toutes sortes de preuves indirectes ou accidentelles. Toute l'histoire de l'Inde se reconstruit ainsi, et ce n'est qu'avec une difllculté extrême qu'on parvient à fixer un point avec assez de certitude pour qu'il puisse à son tour servir d'appui afin d'en déterminer d'autres.

De toutes les parties de la littérature indienne, il n'y en a aucune qui ait obtenu une popularité comparable à celle des apologues. Soit que les Hindous aient inventé le genre, soit que leur esprit subtil et élégant fût particulièrement propre à le cultiver, il est certain que les apologues du Pantchatantra ont fait le tour du monde, et ont été adoptés par tous les peuples. M. de Sacy a fait l'histoire de ces contes dans tout l'Occident, à partir du temps où ils avaient pénétré en Perse, et depuis lors on a beaucoup étendu ces recherches.

M. Kosegarten^ vient de publier le commencement d'une

i. PmUchâtantraint aîto quinque partitum do mnribui etponea«, «didi J.-G.-L. Kosegarton. Cahier 1. Groifswalde, 1859, in-4 (64 p.).

édition sanscrite du Pantchatantra, et M. Benfey est sur le point de faire paraître un ouvrage sur les apologues indiens, comprenant, non seulement le Pantchatantra, mais tous ceui qui sont connus. Le premier volume, qui est déjà imprimé, se compose d'une introduction qui traite de Torigine et de rhistoire de cette littérature de fables, et de Tinfluence quelle a exercée, et c'est le désir d'aider M. Benfey dans ses recherches qui nous vaut un nouvel ouvrage de M. Stanislas Julien, sous le titre de lesAvaddnas^. M. Julien a trouvé dans une collection chinoise un grand nombre d'apologues et de paraboles bouddhiques, traduits du sanscrit et perdus dans l'original; il en a publié cent douze. Ils sont de diiïérenls auteurs et diffèrent de qualité. Quelques-uns sont très gracieux; quelques-uns de ceux qui sont attribués à Sakiamouni ont de la profondeur, et cette découverte inattendue montre combien la littérature indienne peut encore attendre de secours des trésors enfouis dans les profondeurs de la littérature chinoise. Au reste ces apologues indiens ne remplissent que la moitié de l'ouvrage de M. Julien ; la seconde partie consiste en contes chinois^ qui n'ont rien de commun avec les premiers, car ils sont composés dans un esprit parfaitemeot mondain, et visent à l'amusement du lecteur et point à son instruction ; je pense que l'auteur les a mis là pour faire ressortir le génie opposé des deux races. On ne peut s*éfonner que les apologues indiens soient en grande partie d'origine bouddhique, car Sakiamouni était un réformateur qui, s'adressant au grand nombre, devait nécessairement cherchera agir sur les esprits par tous les moyens qui pouvaient en ouvrir l'accès.

Sur la philosophie indienne je n'ai trouvé à mentionner que l'achèvement de l'édition du commentaire de Vijnana

1. Les AvadânaSj contes et apologues indiens^ inconnus jusqu^à ce jour, suivis de fables, de poésies et de nouveUes chinoises, traduits par M. Stanislas Julien. Paris, 1859, 3 volumes in-12'(xx, 220,251 et 272 p.).

Bhikshu sur les aphorismes de Kapila, publié par M. F. Hall ^ avec une prérace, dans laquelle il traite de la littérature de Técole du Sankhya et eutre dans quelques détails sur les points principaux de cette école. H. Ballantyne a promis une traduction de l'ouvrage de Bhikshu, qui est un auteur d'un âge relativement moderne^ mais qui parait jouir d'une grande autorité dans l'Inde. La philosophie hindoue est encore loin d*avoir dans l'histoire du développement de l'esprit humain la place qui lui appartient, et elle ne peut la prendre que lorsque l'élude complète des documents aura permis de dégager le fond de la terminologie compliquée qui l'enveloppe et d'exposer dans notre langage des idées dont la profondeur surprendra souvent les penseurs les plus prévenus contre ces spéculations. M. Hall va nous donner une idée de la richesse de celte branche de la littérature sanscrite dans un ouvrage qu'il vient de terminer, mais qui n'est pas encore arrivé en Europe, et dans lequel il a classé et analysé près de onze cents ouvrages philosophiques indiens. On ne trouve dans les bibliothèques de TEurope qu'un petit nombre de ces ouvrages, et il est à craindre qu'ils ne disparaissent dans Tlnde; car là, comme partout, l'introduction de l'imprimerie accélère la destruction des manuscrits, et il serait digne du gouvernement de l'Inde de faire rechercher, acheter et envoyer en Europe ces magnifiques matériaux de l'histoire de l'esprit humain, lï ne faut jamais oublier que la philosophie est d'origine indienne, et que son histoire restera incomplète quand ces ouvrages, que rien ne pourra remplacer, auront disparu. Il faut rendre cette justice au Gouvernement anglais dans rinde, qu'il n'a pas été insensible au sentiment des devoirs que la domination impose à un peuple civilisé; puisse-t-ii aussi remplir celui-ci pendant qu'il est encore temps, car bientôt il sera trop tard !

1 . The Sankhya-Pravachana'Bhashya^ a commentary on Ihe aphorisms of the hindu atheistic philosophy, by Vijnana Bhikshu» cdited by F. Hall. Fasc. 111. Calcutta, 1857, iii-8 (67, 233 et 54 p.). C'est le dernier cahier de la Bibliùtheca indicé qui soit arrivé à Paris; il porte le n* 14t.

H. Hall a fait paraître^ il y a quelque temps, les trois pre* miers cahiers de I ouvrage classique sur l'astrononiie indienne, le Surya Siddhanta. L'interruption delà Bibliotheca indica ne lui a pas encore permis d'achever ce travail important; en attendant on annonce la publication prochaine d'une tradac* tion complète de l'ouvrage, par M. Whitney, à Newhàven. M. Biot% de son côté, soumet dans ce moment rastronomie indienne à un examen critique et historique, et expose les résultats de ses recherches avec cette parfaite clarté qui per metj même aux hommes les moins versés dans la science, de suivre son argumentation sur les points les plus difficiles de l'histoire de l'astronomie. H. Biot prouve que les formules astronomiques du Surya Siddhanta reposent, non pas sur des observations faites par les Hindous, mais sur celles des Grecs avant Ptolémée et sur celles des Chinois, et que les Hindous ont combiné et produit leurs formules avec ces éléments étrangers au moyen d'une puissance et d'une habileté de calcul de premier ordre. Cette question, qui a occupé tant de grands savants, parait enfin résolue définitivement. }

La grammaire sanscrite a reçu plusieurs accroissements considérables. Vous savez que M. Régnier a terminé si grande étude sur la Grammaire du Rig-Véda; M. Weberi achevé, de même, la sienne sur la Grammaire du Ya^joar- Véda', et M. Whitney en promet une semblable sur TAlharva- Véda et sur le Taitirya. M. Aufrechta publié un travail spécial sur une classe particulière de suffixes sanscrits ^ U expose, dans une préface très bien faite, la nature du problème; puis il donne un commentaire détaillé des formules | par lesquelles les anciens grammairiens avaient résumé cette matière. Il a choisi le plus ancien et le meilleur de ces com* mentaires, qui paraît dater du xiii° siècle, et Ta accorapafûé

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