MESSIEURS
La trente-huitième année de l'existence de la Société, qui vient de se terminer, n'a pas produit de changement notable dans vos affaires. Elle n'a pas été très favorable, parce que le bruit de la guerre et l'incertitude de Tavenir ne sont jamais favorables aux lettres^ et nous sommes heureux d'avoir passé sans amoindrissement une époque pendant laquelle les esprits étaient si vivement occupés de choses qui détournent de la science.
La Société a fait des pertes sensibles par la mort de plu-* sieurs de ses membres les plus anciens et les plus distingués. M. Charles Lenormant a été pendant vingt ans membre de votre Conseil; il était plutôt antiquaire qu'orientaliste; mais il touchait l'Orient par ses études égyptiennes et par le soin constant avec lequel il ramenait dans ses recherches les anti* quités grecques à leurs origines asiatiques. Au reste il appartient à d'autres corps savants plutôt qu'à nous d'exposer en détail ses travaux et de déterminer la place qu'il occupait dans les lettres.
M. C. Riller a été membre de noire Société dès le commencement; lui non plus n'était pas orientaliste; mais ce^rand géographe a rendu les plus signalés services aux études asiatiques par Tusage qu'il a fait de tous les travaux sur rOrient, par la lumière qu'il a répandue sur Thistoire de tous les pays d(! l'Asie, par l'emploi qu'il a su faire de toutes les recherches sur des parties quelconques du monde oriental, en mettant les résultats de nos études à leur place véritable, et faisant ressortir leur importance par le cadre historique et géographique dans lequel il les plaçait. Il n'y a probablement personne parmi nous qui n'ait été encouragé dans ses travaux par l'intérêt qu'y prenait cet homme si savant, si bienveillant, toujours si prêt à rendre justice à chacun et si heureux de tout progrès que faisait la science. Il est bien à regretter que M. Ilitter n'ait pas eu la satisfaction de terminer sa Géographie de l'Asie, dont il a paru dix-huit volumes, et qui devait être complétée par un troisième volume sur l'Asie Mineure, un sur le Caucase et un ou deux sur les îles. D'autres voix, plus autorisées que la mienne, rendront compte de cette vie si pure et si laborieuse, et de tout ce que la géographie et l'histoire doivent à un savant qui a su combiner avec un travail minutieux et infatigable une rare hardiesse de conception.
Enfin, la Société a perdu un associé étranger dont toutes le études rentraient dans le cercle des nôtres, c'est M. Horace Hayman Wilson, président de la Société asiatique de Londres, bibliothécaire de la Compagnie des Indes et professeur de sanscrit à Londres. J'ai beaucoup connu M. Wilson, mais j'ai bien peu à dire de sa vie, qui s'est écoulée dans une prospérité continue, qu'il devait à l'égalité et à la facilité de son caractère et à une activité tranquille, mais incessante. Il était né en 1787; il étudia la médecine et la chimie, et entra en 1808 au service médical de la Compagnie des Indes. Ses connaissances scientifiques et sa singulière facilité d'appliquer ses talents à tou sujet qui se présentait, le firent retenir à ^Calcutta, où il fut
«allaché à la monnaie, dont il devint plus tard directeur. Je ne crois pas qu'il y ait eu de service puÛic aussi {HTopre à déve* lopper toutes les facultés de Thomme que celui de la Coropa* gaie des Indes, surtout au moment où M. Wilson y entrait. L'aspect de la civilisation antique qu'on avait sous les yeux et qui, môme dans sa décadence, étonnait encore; le sentiment d'un pouvoir nouveau, à qui rien ne paraissait impossible; la grandeur des intérêts qui étaient confiés à chaque Européen' et la responsabilité dont il était obligé de se charger; les encouragements prodigués par lord Wellesley et ses premiers successeurs aux études orientales, et la carrière magnifique qui récompensait les succès ; le charme de l'inconnu, qui promettait aux recherches des résultats illimités, enfin la vive et intelligente curiosité du public en Europe et dans l'Inde ; tout cela devait développer ce que Tàme et le caractère avaient de qualités et de forces, et réveiller la curiosité même des plus indifférents. Aussi vovons-nous non seulement les hommes d'une imagination ardente et d'une nature poétique, comme sir W. Jones, Leyden, Prinsep ou Elliot, s'enflammer d'une ardeur de travail, à laquelle ils ont succombé avant le temps, mais les hommes les plus calmes, comme Wilkins, Marsden, Colebrooke et Wilson, être attirés irrésistiblement vers le monde oriental.
M. Wilson comprit dès son arrivée l'importance de l'étude du sanscrit, et y consacra tous les moments libres qu'il pouvait trouver. C'était un esprit tout écossais, froid, positif, ayant avant tout besoin de voir clair, enclin par là au doute, mais cachant sous les dehors les plus calmes une veine de [>oésie, à laquelle on ne s'attendait pas. Ce tempérament ranquille et une extrême méfiance contre toute exagération > talent, surtout alors, de précieuses qualités pour des études lans lesquelles l'absence de toute chronologie précise et la »rétention à une antiquité qu'on pouvait reculer à volonté ivment entraîné des savants aventureux à des théories qui liarmaient l'esprit plus qu'elles ne pouvaient le satisfaire, de u. 19
ho VINGT-S£PT ANS D'titStOIIUS DES ÉTUDES ORIENTALES.
sorte que le contrôle d'une critique peut-être trop exigeante était devenu bien plus utile qu'une rigueur exagérée ii*était à craindre. M. Wilson n'avait aucun goût naturel pour Tantiquité, et les spéculations sur les problèmes de Thisloire primitive ne lui ont Jamais souri ; la philosophie indienne, qui avait un si grand charme pour quelques esprits métaphysiques aVec lesquels il était en contact, comme celui de Haughton, ne I^ attirait paâ; la partie de la littérature sanscrite qui lai bisâil lin plaisir réel, et qu^l étudiait pour elle-tnéme, était là poésie gracieuse de TèpoqUe de Kalidasa. Mais il ne voulut pas $e borner à une branche favorite d'études; il était résolu de faire connaître l*Inde, fel il a tenu parole avec une détermination qui ne l'a jamais quitté et lui a rendu faciles les travaux les plos vàriéd et les pluâ arides. Après cinq ans de séjour, il se vit en état de isoumeltre au public le premier fruit de ses études en pnbiiant le te^te et la traduction du Meghadutay qui parut en 1813.
ttâis il avait appris par une pénible expérience combien les moyens d'acquérir Une connaissance solide du sanscrit étaient encore imparfaits et quelle perte de temps le manque d'un dictionnaire entraînait. On ne possédait qUe VAmara Cosha publié par Colebrooke, travail merveilleux d'exactitude, mai? incomplet comme dictionnaire et d'un usage peu commode. Quelques années auparavant, lord Wellesley, désirant pourvoir à ce besoin devenu urgent, avait chargé les brahmins employés au collège Fort-William de coordonner tous les ^&èabulairès indigènes sanscrits dans l'ordre alphabétique, en les accompagnant d'une traduction en bengali, et cette compilation avait été achevée en quatre volumes in-folio peu d^ temps avant l'arrivée de M. Wilson à Calcutta. Colebrooke en mit entre ses mains un exemplaire, et M. Wilson le traduisit en anglais pour son usage personnel ; mais lorsqu'il Toulnt le revoir sur les vocabulaires originaux, il aperçut combien le travail des brahmins était inexact, imparfait et Inégal. Il so détermina alors à le refaire en entier, et put livrer son œuTTf à impression après cinq ans de travail.
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C'est ainsi que parut, en i819, le premier dictionnaire sanscrit, qui était, comme presque tous les premiers dictionnaires d'une langue étrangère, basé presque entièrement sur les vocabulaires indigènes et participait aux avantages et aux inconvénients inhérents aux matériaux de ce genre. Plus tard H. Wilson en publia une deuxième édition, dans laquelle les mots tirés directement de la littérature sanscrite entraient dans une proportion bien plus considérable, et qui comprenait presque le double deâ mots contenus dans la première. Le travail d'un grand nombre d'hommes distingués qui se dont voués depuis quarante ans à l'étude du sanscrit a augmenté singulièrement, d'un côté les matériaux lexicographiques, de l'autre l'exigence dû public savant, et le dictionnaire de M. Wilson subit actuellement, de son entier consentement, une seconde transformation radicale. Mais, quels que paissent être les secours que les Trésors de la langue sanscrite, qui de préparent en ce moment, offriront aux savants, c'est le dictionnaire de M. Wilson qui a ouvert la voie à ces études, les a rendues accessibles à tous, et a fait époque dans les lettres orientales.
Ce grand travail était à peine achevé lorsque Tauteur fut envoyé à Bénarèâ, où 11 eut, entre autres commissions, celle de réorganiser le collège sanscrit de la ville sainte; car le gouvernement de la Compagnie désirait répandre l'instrucliotL chez les indigènes, non pââ en leur imposant des études nouvelles et étrangères, mais en facilitant et en accélérant leurs anciennes études pour leur donner ainsi le goût et leâ moyens d^aller au delà de ce qui s'enseignait dans leurs écoles d'après d^'anciennes habitudes et des méthodes surannées, et de greffer ainsi sur leur savoir traditionnelles sciences nouvelles que I^Kurope leur offrait. C'est dans cet esprit que H. Wilson en- I reprit la réorganisation du collège, et nous voyons parles publications du directeur actuel, M. Ballantyne, que ce but â '''té poursuivi sans relâche. Je ne sais si les résultats ont répondu à tout ce que Vôn pouvait espérer d'un plan aussi sage
et aussi généreux ; mais ceux qui ont cru à un succès npide n'ont pas tenu compte des obstacles qu'opposent à toute nouveauté l'orgueil et rinlérêt d'une caste sacerdotale qui se seat soutenue par la méfiance populaire contre tout ce qui vient de l'étranger. Dans tous les cas, l'entreprise était très belle et M. Wilson y mit tout le zèle possible.
Lui-même trouvait, dans le contact avec les brahmins les plus gavants de l'Inde, un nouveau stimulant pour ses Iravaui, et nous devons à son séjour à Bénarès un des ouvrages les plus propres à inspirer à l'Europe lettrée de l'intérêt pour la littérature indienne. Sir W. Jones avait fait connaître au monde le drame de Sacontala, qui avait été reçu en Europe avec une curiosité et une admiration bien méritées. Jusque-là on n'avait connu que deux littératures dramatiques parfaitement originales, celle des Grecs et celle des Chinois ; toults les autres en dérivaient; mais la découverte de Sacontala élargit tout à coup l'horizon littéraire en faisant entrevoir, par un spécimen d'une beauté parfaite, une troisième littérature dramatique, toute spontanée et toute nationale. Cependant la découverte resta longtemps isolée, et Ton pouvait croire quf nous possédions dans Sacontala, plutôt l'essai original d*nB grand poète, que le produit d'une grande école. La publication postérieure d'un drame tout métaphysique n'était pas faite pour donner de grandes espérances, lorsque parut, en 1827, le Théâtre hindou de M. Wilson, contenant la traduction cornplète de quatre drames, l'analyse plus ou moins détaillée d'une vingtaine d'autres et une introduction curieuse sur le systéoit* dramatique entier des Hindous. C'est à partir de ce mooieut que le drame sanscrit a pris sa place dans la littérature du monde. On a publié depuis lors le texte d'un grand nombre de ces drames, ou traduit en entier quelques-uns de ceu\ q*^ M. Wilson n'avait fait qu'analyser; on a retrouvé, je rroi^., une partie de ceux oui avaient échappé à ses recherche et probablement oh en trouvera encore d'autres* Ce so des perfectionnements qui viennent toujours compléter u
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œuvre originale et ne font qu'ajouter à son importance.
Bientôt après il publia quelques mémoires étendus sur des sujets également nouveaux et importants : un sur les sectes hindoues, l'autre sur la chronique de Kaschmir, qu'on avait cherchée depuis longtemps en vain et dont il donna la pre* mière analyse. Notre Société a complété ce travail par la traduction que M. Troyer a publiée pour nous. En 183!2, M. Wilson quitta l'Inde pour occuper la chaire de sanscrit fondée récemment à Oxfoi^, et bientôt après il devint le successeur de Wilkins comme bibliothécaire de la Compagnie des Indes, de sorte qu'il put reprendre le cours de ses travaux entouré de la plus belle et de la plus nombreuse collection de manuscrits sanscrits qu'il y ait au monde. Il trouva que Colébrooke avait conamencé une édition des aphorismes de l'école du Sankhya, édition que l'état de sa santé l'empêchait de terminer, et il s'offrit à rinstant pour continuer l'ouvrage de son vieux maître, et le fit en ajoutant le texte et le commentaire de Gaurapada, quoique le sujet lui fût étranger et qu'il ne s'en fût pas occupé dans l'Inde; mais il ne refusait jamais un travail qu'il croyait utile aux études indiennes, et la précision de ses connaissances et la droiture de son esprit lui permirent de se tirer avec honneur et à ravantage de la science des tâches les plus difficiles. Il a donné bien d'autres preuves 'de cette faculté en menant à bonne fin des travaux qui paraissaient étrangers à ses études habituelles. Ainsi quand la Compagnie des Indes se trouva en possession de la collection de manuscrits formée par Hackenzie dans le midi de l'Inde, on ne sut comment tirer parti à Calru tta de cette masse de matériaux en tamoul, en canara, malayalim et telinga. M. Wilson offrit de les classer et d'en donner une analyse, ce qu'il fit, peu de temps avant son départ pour TEurope, dans le catalogue des manuscrits de Mackenzie, qui est encore aujourd'hui une mine de savoir sur l'histoire de l'Inde méridionale. De même, quand M. Hasson eut livré à la bibliothèque de la Compagnie quarante mille médailles bacf rianes et indo-scythiques, M. Wilson entreprit de les décrire^
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et son Arima atUigiM restera longtemps un guid^ daas le dé^ dale de l'histoire obscure des rois de la Bactriane et de leurs auctpesseufs indot-scylhiqud^.
Las Puranaa étaient m des sujets qui avaient le plus occupé M* WiUon. On n'avait que des iclées vagues et imparfaites sur la composition et la contenu de cette immense masse da légendes, dont on pouvait espérer tirer des données historiques d'une grando valeur, et dont l'étude, dans tous las oas, était indisp^i^* sabla si Ton voulait se rendra compta dos oroyances at des su* parstitions daa Hindous* H. Wilson ne fut pas effrayé de eette tAi^ha at sa livra h un travail auquel on aurait de la peine à aroirai s'il u'an avait pas laissé la preuve écrite, car j'ai vu à Qj^ford les analyses de tous les Puranas écrites de aa main et ramplissant, si ma mémoire ne me trompa. dix*huU volumes, in<^flolio, Après s'être préparé de oatta façon, il choisit le Yisbnu Purana pour en donner la traduction et pour con* centrer dans le commentaire les indications historiques et mj* thologiques qu'il avait tirées de tous les autres, Il accompagna l'ouvrage d'une introduction détaillée sur la littérature puranique» dans laquelle il discute l'Age, la but et la compesitioa do chaque Puràna. Ce grand travail parut en 1840, la môme année où M. Burnouf publia le premiar volume du Bhagawau Purana.
M# Wilson reprit ansuite un plan qu'il avait déjà suggéré 4 ^a Compagnie des Indes et qui consistait dans la composition d'un dictionnaira de tous les termes techniques employés dans radniinistration civile et judiciaire de toutes les provinces de l'Inde. La désordre que la variété des dialectes, la négligence de l'orthographe et la connaissance imparfaite des langue"^ avaient introduit était extrême et créait des difAculiés et de» malentendus perpétuels. M« Wilson fit imprimer des séries de termes techniques que las administrateurs locaux devaient définir et compléter. Ces cahiers furent répandus partout dam rinde; mais, lorsqu'ils revinrent an Europe, il n'y en eut qu on
Irèâ petit nombre qui se trouvèrent remplis d'une fAfion iatellîgeate et utile. En présence de ce prodigieu?^ 4n\as de m^t^riaux illu^ires, M. WiUon se décida à f^ire le diPtiQOWre lui-même^ et nous avons le résultat de son travail dans le GlQesaire des termes techniques indiens, qui contient la collection des termes de jurisprudence et d*administration politi(]ue et financière usités dans toutes les provinces et tirés de dix-sept langues différentes, reproduits en caractères originaux, accompagnés de leur étymologie et de leur signification. Un pareil ouvrage ne peut être du premier coup ni complet, ni parfaite* ment exact; mais cette compilation est une œuvre de savoir et d'industrie étonnante, et aurait suffi pour faire la réputation d'un savant.
Pendant que H. Wilson était occupé de ce travail, il en préparait un autre qui était réclamé et attendu depuis longtemps par les savants, et dont il s'était déjà beaucoup occupié avant son départ de Calcutta, une édition et une traduction des Védas. Il se rencontra dans cette idée avec mf . Max Mûllef, qui, tout jeune, s'était attaciié au même plan et avait feit des études dans cette direction penaan ison séjour a Paris. H. Wilson,qui était entièrement dépoi^rvu de tout sentiment de jalousie littéraire, fut heureux de trouver un concurrent jeune, ardent et savant, à qui il ne manquait que les moyens matériels de l'exécution. Il fit adopter par la Compagnie des Indes M. Mûller comme éditeur du texte du Rig Véda et des commentaires de Sayana, et fit pourvoir à la publication de ce ^rand ouvrage avec la libéralité que la Compagnie a montrée envers les le.Ures orientales dans bien des occasions. Lui-même se réserva la traduction de ce texte, et en attendant il publia le Sama Véda, dont M. Stevenson avait préparé le texte et la traduction, et il fit accorder des encouragements à la publication du Yadjur Véda par M. Weber. Chaque volume du texte (lu Hig Véda de M. Mûller fut suivi immédiatement de la traduction de M. Wilson, qui malheureusement ne vécut pas lissez pour achever son œuvre. Pendant que le qi)^tri^iQP vp-
lume était sous presse, M. Wilson mourut^ &gé de soixante et treize ans. Il faut espérer que H. MûHer se chargera d*ichever l'entreprise de son ami, en même temps que la sienoe propre.
En y réfléchissant, je vois que j'ai oublié ou négligé bien des travaux de M. Wilson : sa Grammaire sanscrite, sa Coalinuation de l'histoire de l'Inde par Mill, son Histoire de la guerre des Birmans, rachèvement des Proverbes persans et hindoustanis de Roebuck, et de nombreux mémoires dans les journaux des sociétés savantes de Calcutta et de Londres ^ Mais je ne voudrais pas étendre cette notice au delà de ce qui est nécessaire pour faire apprécier les services rendus pir l'auteur, et j'aime mieux dire quelques mots sur la pensée domi^ nante qui a été le motif de ses travaux. Dès son arrivée dans l'Inde, il fut très frappé de la grandeur du devoir dont s'était chargée l'Angleterre par sa conquête, et de la nécessité de faire comprendre aux nouveaux maîtres la nature morale eliotellectuelle de leurs sujets. Je ne puis mieux indiquer son point de vue qu'en citant un passage fort court tiré d'un de ses ouvrages qui a paru en 1819, et je le fais avec d'autant plus de plaisir, qu'il exprime une manière de penser qui offre le contraste le plus frappant avec l'abandon dans lequel l'Angleterre laisse aujourd'hui les études orientales. Voici ce passage, qui est adressé à la Compagnie des Indes : c II est à peine nécessaire de prouver que la population hindoue de ce grand empire ne peut être comprise qu'au moyen de la langue sanscrite, qui seule nous donne la clef de ses manières d'agir et de sentir, de ses préjugés et de ses erreurs, et nous permet daj^ précier ses défauts et ses qualités. Sans cette connaissance, les intentions les plus parfaites et les plans les plus sages pour la rendre meilleure et plus heureuse n'aboutiront, comme nous l'avons souvent vu, qu'à des déceptions, et même, quand ilsfî-
1. On peut trouver une liste presque compléta des travaux de M. Wîlsftt dans le trente-septième Rapport annuel de la Société asiatique de Londr». qui a paru pendant que ces feuilles étaient sous presse. (Voyex les p. \t'\ de VAnnual report» 1860.)
Dissent par réussir, ce n'est qu'après des sacrifices re^ettables de temps et d'efforts, parce qu'un zèle louable, mais mal dirigé, rencontre, de la part du peuple, une opposition née de méfiances mal placées et de craintes absurdes. »
Il n'a pas été le premier à exprimer cette idée; depuis Warren Hastings il y a eu dans l'Inde une succession de grands hommes qui ont partagé cette conviction; quelques-uns, comme Colebrooke, ont travaillé toute leur vie pour la réaliser; mais ce n'est pas un médiocre honneur que d'avoir été le continuateur et le successeur de Colebrooke, et M. Wilson l'a été dans des circonstances infiniment moins favorables que celles qui avaient soutenu Colebrooke. Les lettres orientales commençaient à être moins favorisées, l'étude des langues et de l'histoire de l'Inde était moins encouragée, des principes administratifs abstraits prenaient de plus en plus la place des principes historiques observés auparavant; les encouragements littéraires étant réduits, le collège Fort-William fut délaissé, et l'importance des langues orientales graduellement diminuée, au point qu'aujourd'hui la connaissance de l'italien est comptée à un candidat pour le service civil indien pour le même nombre de points que celle du sanscrit ou de l'arabe ; enfin la Compagnie des Indes elle-même a succombé et une nouvelle ère commence pour l'empire anglais en Orient. Pendant trente ans M. Wilson n'a pas cessé de lutter contre cette tendance nouvelle et de faire servir la grande influence que lui donnaient son savoir et sa position littéraire à défendre les droits et l'importance des études orientales, qu'il a souvent sauvées du dédain des gouverneurs généraux. Quand lord W' Bentink eut refusé la continuation des impressions de textes sanscrits et arabes aux frais du gouvernement, M. Wilson obtint de la Compagnie la fondation de la bibliotheca indica, qui continue encore aujourd'hui ces publications, alors si dédaignées; il soutint les Sociétés de Calcutta et de Londres, et fit encourager, autant qu'il dépendait de lui, les travaux dest i nés à faire connaître l'Inde ; enfin tout ce qui a été fait et se
foit encore atyourd'bui pour U publication da U Uttératuie védique est dû à aou influence Qt sera un benn^ar étera«i peur aa méiQoip^' Pui^se^t-U trouver dan» Tlud^ ua suecaiieur!
J*arrive aux travaux du Conseil pendant l'année passée.
Votre Journal a continué 4 paraître régulièrendenty sauf des retards insignifiante, qui sont presque inséparables d'une publication aussi CQuipliquée que la nôtre» §t il contient des travaux variés sur presque toutes les partiea de b littérabire orientale.
M. de Slane a achevé sa traduction de la Giùgraphie de FAfrique par Bekrit dont il avait auparavant publié le texte, et i rendu par là complètement accessible aui^ historiens une des sources les plus iinportantes de la géographie du Maghreb. Des essais tentés antérieurement pour rétablir le texte de Bekri en avaient fait pressque désespérer ; mais de nouveaux matéritm et son séjour sur les lieux ont mis en état le nouveau traducteur de nous donner toute sécurité sur l'exactitude de sa rédaction.
M. le baron Aucapitaine nous a fourni un travail Sur Tongimet l'hi9tQir$ den tribus bprbère$ (k lahaut0Kakiilie.
M. Sanguinetti a découvert une rédaction^arabe du code i^ ligieu^ d'un secte qu'il est encore difficile de classer, et il ea a publié le texte et la traduction.
Ml Ferrette, missionnaire français dans le Liban^noosa communiqué ses idées mr la SimpUficimon A$ la t]fpa§raphif arabe- Il a été très frappé en Syrie de Tignorance grammaticale même des hommes plus ou moins lettréa parmi les indigènes et de la difticullé d'obtenir dans les écoles une proneaciation exacte des formes grammaticales, Il attribue tiXU ignorance à l'habitude d'omettre les voyelles dans Téeritare et dans les livres imprimé^» et désire y remédier en rendant
poMible l'insertion ie$ vorelles dans Timpression sans una augmenUtion nptabU 4e frais. Pans ce but il réduit les signes grammaticaux à pa qui est indispensable, et en réformant la fonte des types arabes il espère que Téconomie obtenue dans I^ composition permettra dorénavant de placer toutes les vQf elles à peu prè^^u prii^ des impressions actuelles qui omet-^ tent ces voyelle^. U. Ferrette rencontrera des objections de (lifférentas espèces, tant de la part des grammairiens que do celle des imprimeurs; mais je crois néanmoins que sa propo-* silîoQ contient le germe d'une idée utile aux écoles du pays et qu>lle sera mise à l'épreuve dans le Levant. Elle pénétrera peut-étfe plus tard dans les imprimeries en Europe; mais il sera sage d'en faire la première tentative là où le besoin Y^ fait nptître. La question de l'économie, qui est le point sur le-r quel tout roule dans cette matiërei ne pourra être décidée que par une expérience asse^ longue.
M. Defrémery ? repris la publication de sçs études iur lu Secte Ae$ Umaèliem ie Peu$ ou 44<a^«in^, s'appuyant surtout sur les documents rapportés par Alc^-Sddia Djoeini, qui {}pi)Qe une foule de détaiû inconnus sur celte secte célèbre, détails que l'éditeur contrôle et complète par les récits des autres historiens de l'époque.
M. TcbibAtcheiT noua a communiqué une Ballade Hurie, re<> cueillie et traduite par N- Jaba, consul de Russie à Erzeroum» II nous donne l'espoir que les riches collections de M. Jaba sur la langue et l'histoire des Kurdes verront le jour sous peu. pîoya ne pouvons guère attendre de lumières sur l'histoire et la trèa curieuse langue des Kurdes que de la Russie, et les études de % Lersch, ainsi que la récente édition du Scheref JVan^eh de M, Véliaminof, prouvent que nous posséderons bientôt sur ce sujet des matériaux inOniment plus abondants tfu'on n'en a eu jusqu'ici. Il eat très douteu): que la littérature nous fournisse des traditions bien anciennes sur ce peuple; qnfiia 1a hnn^t qu'il pera curieui( d'analyser y nous donnera
certainement des indications précises sur Torigine de cette nation, et nous fera remonter plus haut dans son histoire que ses chroniques et probablement ses ballades.
H. Oppert nous a donné sa Grammaire assyrienne, laquelle il a reproduit les mots assyriens en caractères hébreui, pour en faciliter la lecture. C'est le premier essai systématlqQe sur cette matière si neuve et si importante ; il fournit à la fois un cadre positif et circonscrit aux recherches philologiques, et pour la critique des méthodes employées et des résultats obtenus jusqu'à ce jour, un ensemble coordonné et taagible. Ce travail forme un complément indispensable du traité de l'auteur sur la lecture des cunéiformes assyriens, qui remplit le second volume de son Exploration de l'Assyrie. Il est bien à regretter qu'à Londres, où l'on est si riche en menaments littéraires assyriens, on procède si lentement à fournir aux savants les secours dont ils ont besoin. Il y a des années que le musée britannique a fait commencer la reproduction en fac-similé des monuments littéraires assyriens les plus importants qu'il possède, et surtout des célèbres tablettes ; mais je ne puis annoncer encore que la première livraison ait vu le jour.
M. Blanchi a continué sa Bibliographie annuelle d^oavrages publiés à Constantinople, et vous trouverez dans un prochain cahier sa liste des ouvrages qui ont paru depuis un an.
M. Woepcke a consacré un mémoire à l'examen des chiffres par lesquels les géomètres arabes expriment le rapport du dismètre à la circonférence du cercle, et il explique avec beaucoup de sagacité comment ils sont arrivés à rejeter les chiffres exacts qu'ils avaient reçus des Indiens, pour en adopter de moins rigoureux. C'est une nouvelle pierre ajoutée aux matériaux laborieusement amassés pour une histoire future des mathématiques arabes et de la position importante qu'elles
occupent entre les travaux antérieurs des Indiens et des Grecs el les découvertes postérieures de l'Europe moderne. Il n'y a pas, dans le cercle entier de la littérature orientale, de partie plus obscure et qui ait besoin d'une critique plus sévère que ces recherches sur les mathématiques des Arabes.
H. Garcin de Tassy nous a donné un travail sur les Monuments d'architecture de Dehli, monuments qui ont malheusement tant souffert dans la dernière guerre, qu'il a cru utile d'en conserver la description pour servir de souvenir aux grandeurs de la puissance musulmane de Tlnde, et d'éclaircissements aux récits des faits importants qui se sont passés à Dehii depuis tant de siècles.
La Société littéraire de Batavia nous a envoyé le fac-similé de deux médailles trouvées à Java, et dont les légendes n'ont pu être comprises par les savants du pays. Votre Conseil a nommé une commission pour s'occuper de leur examen, et le rapporteur, H. Pauthier, a trouvé qu'une de ces médailles avait été frappée sous les empereurs mongols de la Chine et portait une légende en caractère passapay caractères inventés pour ces empereurs et en usage dans les actes publics pendant la durée de cette dynastie. M. Pauthier va faire suivre son mémoire de plusieurs autres, aussitôt que le caractère passapa, que rimprinierie impériale a fait graver pour les besoins de votre Journal, sera complété.
M. d'Eckstein a publié dans le Journal une série d'articles sur les Sources de la cosmogonie de Sanchoniaton. Il examine les influences que des civilisations antérieures ont pu exercer sur celle des Ariens et quelles traces elles ont pu laisser dans les idées de cette race, telles que nous les révèlent leurs documents les plus anciens. On commence aujourd'hui à connaître assez bien les Védas pour se représenter avec une certaine précision la tournure d'esprit des Ariens primitifs et par conséquent pour découvrir les éléments étrangers qu'ils au-
iOÎ VINGT-SEPT ANS DHlSTOtRB DES ÉTUDES ORIENTALKS.
ront pu recevoir et s'incorporer, éléments qui ont laissé des empreintes semblables sur d'autres civilisations qoe cellps de rinde. C'est une étude qui ressemble assez à colle des pa* léontologues, qui recherchent les traces que des animaux in^ connus aujourd'hui ont laissées sur une plage de sable qui s'est peu à peu convertie en grès et a gardé les empreintes d*après lesquelles on reconstruit des espèces perdues. On comprend combien est périlleuse cette recherche de civilisations qui n'ont laissé de traces que dans les traditions et le culte de peuples étrangers, et quelle sévérité de critique, quel sens exquis de l'antiquité, ces études antéhistoriques étigent, pour ne pas tomber dans des conjectures plus faciles à faire qu'à contrôler.
H. Julien nous a donné une série de listes des noms des dixhuit écoles schismatiques qui sont sorties du bouddhisme. Elles forment des jalons pour des travaux futurs et leur applicatioi viendra quand les études sur le bouddhisme seront plas avancées; c'est alors que ces listes acquerront de Timportance, car aujourd'hui elles ne servent qu'à montrer tout ce que nous ignorons encore.
Enfin M. Behrnauer, de Vienne, nous a envoyé uû mémoire détaillé sur la Police des villes sous lé khalifat. C^ tin sujet très important et presque intact; car, maigre ïts nombreux et excellents travaux sur l'histoire de tous les pc\h pies musulmans qui paraissent continuellement, nous sonuiie< encore assez peu instruits sur t)ien des points de leur organisation sociale et politique.
Le Conseil avait espéré vous présenter dans cette shnce le premier volume de Masoudi, commencé par M. Derenbour: et achevé par MM. Barbier de Meynard et Pavel de Courteill» . Vous connaissez les retards que la publication de cet ouvrait» a éprouvés, mais le texte et la traduction du premier voluro? sont composés ; et si ce volume n'est pas entre vos mains, cVt
uniquement un surcrott accidentel de travaux officiels à l'imprimerie qui a retardé le tirage des dernières feuilles. Le texte des volumes suivants est prêt, la traduction avance, il n'y a plus d'inquiétude à avoir sur le progrès régulier de cette grande entreprise.
Mous avons reçu de presque toutes les autres Sociétés asiatiques des marques de leurs bonnes relations avec nous et la communication de leurs publications; mais on ne peuts^empêcher de remarquer et de déplorer que les guerres qui ont désolé TEurope et TAsie, et les suites de la grande rébellion indienne, soient venues, presque partout, retarder le mouvement scientifique et littéraire.
La Société asiatique de Calcutta * a terminé le volumd XXXVIII de son journal, qui contient le mélange habituel à ce recueil de mémoires historiques et archéologiques, et de recherches sur différentes branches des sciences naturelles^ marqué pourtant d'une certaine prépondérance des études scientifiques sur la partie historique et philologique. Ce changement graduel tient à des circonstances générales qui ont agi profondément sur l^état politique de l'Inde, et dont le reflet que nous observons dans les productions littéraires n'est qu'une des conséquences inévitables. D'un autre côté, la reprise delà Bibliotheca indica ^ peut dédommager ceux qui s'intéressent avant tout au progrés des études philologiques, littéraires et historiques. Je suis heureux de pouvoir annoncer que cette belle collection, qui avait été interrompue par suite de quelques difficultés passagères, a été reprise avec beaucoup de zèle. 11 en a paru pendant l'année dernière dix cahiers ; les ouvrages commencés seront tous achevés, et la publication d'ouvrages aouveaux, qui formeront une deuxième série, est décidée.
1. Journal ofthe Asiatic Society of Bengale n" cclxxv; nouvelle série, u*" ci; année 1859, n" v. Calcutta, 1859, in-8».
2. Le dernier numéro de la Bibliotheca indica parvenu à ParU est le Au» aaéro 156.
304 YINGT^EPT ANS D*HIST0IRE DBS ÉTUDES ORIENTALES
Vous savez qu'il y a deux ans la Compagnie des lades atùl blâmé le nombre d'ouvrages musulmans qui avaient été compris dans la collection, et avait restreint la publication à des ouvrages sanscrits. Cette restriction mal entendue a été abandonnée, et nous pouvons espérer que le magnifique pian de sir Henry Elliot, d'un corps d'historiens persans de l'Inde miisuimane, pourra maintenant être exécuté dans la Bibliotèqae indienne, sans qu'on soit obligé pour cela de négliger la publication d'ouvrages sanscrits.
La Société de Madras a publié deux nouveaux numéros de son Journal', qui contiennent plusieurs essais détaillés sur des systèmes de transcription des caractères indiens du nord et du midi de la péninsule. Ces travaux sont entrepris dans un but qui me parait chimérique et qui est la substitution du caractère latin modifié aux écritures du pays. Je ne pense pas qu'on puisse y arriver; et je ne le crois pas désirable, car on ne peut dépouiller une langue de son écriture sans lui ôter de sa clarté, parce qu'on efface nécessairement une partie des indications étymologiques. Nous voyons quelle résistance le français et l'anglais opposent à des changements orthographiques et phonétiques bien moins radicaux que l'adoptioa d'un caractère étranger ; c'est que l'écriture est, pour une langue, bien moins comme un habit qu'on change à volonté, qu'une peau dont on ne se dépouille pas impunément. Hais si ces travaux ne répondent pas entièrement à l'intention de leurs auteurs, ils serviront à atteindre un but désirable, l'élaboration d'un alphabet de transcription assez parfait pour être adopté par tous les Européens pour une transcription exacte et uniforme des noms propres et des mots ou passages | tirés des langues orientales qui sont cités dans des ouvrages européens, peut-être môme pour l'impression de quelques textes destinés aux Européens et dont la reproduction en caractères originaux serait trop coûteuse.
1. Madras Journal ofliterature and science, n** 47 et 48. Madras, 18ô9
Le Journal de f archipel Indien^ a commencé sa seconde série. C*est un recueil plein d'intérêt, beaucoup trop peu connu en Europe, et dont M. Logan continue la publication avec un dévouement et un développement au-dessus de tout éloge. Le fond du Journal est rempli de mémoires sur l'histoire, la géographie, les productions et les coutumes des îles de l'archipel Indien ; M. Logan y ajoute, sous forme d'appendices, les parties successives d'un grand travail sur l'ethnologie de ces lies et de la partie indo-chinoise du continent.
La Société littéraire et scientifique de Shanghaï a commencé la publication de son Journal ; je n'en ai pu voir jusqu'ici que le premier cahier', dont le contenu justifie les espérances qu'on devait concevoir d'une association si bien placée pour étudier la Chine et comptant dans son sein un nombre d'hommes si distingués par leur connaissance de la littérature chinoise. On ne peut trop désirer la continuation active de ce recueil. Malheureusement je ne sache pas que la Société ait rendu son Jourqal accessible en Europe. On ne comprend réellement pas qu'il soit si difficile de convaincre les Sociétés asiatiques en Orient de l'importance qu'il y a pour elles et pour nous, que leurs travaux se répandent en Europe. Il doit être aisé de trouver à Londres ou à Paris des intermédiaires assez honnêtes et assez actifs pour qu'une Société puisse en toute sécurité leur confier le dépôt de ses publications.
La Société orientale américaine a publié la première moitié du sixième volume de son Journal % que remplissent presque
1. The Journal of the Indian Archipelago andeastem Asia, edited by J. R. Logan, published quartcriy. Nouvelle série, n<» 1 et % formant le premier volume de la série. Singaporo, 1859, in-S"*. (Ce Journal se trouve à Londres chez MM Trubner;le prix est d'un dollar espagnol par numéro.)
2. Journal ofthe Shanghai literary and tcientilic Society , n** 1. Juin 1858, iaS" (140 pages, avec beaucoup de gravures).
3. Journal of the American oriental Society t Vol. VI, no 1. Newhaven, 1859, in-8».
308 VINGT-SEPT ANS D'HJSTOrRI DIS ftTUDES ORIENTALES.
entièrement deux travaux importants ; Tun de M. de Khanikof, sur la balance d'eau et lea résultats obtenus cbez les Arabes pour déterminer le poids absolu des diverses substances. Vous savez que M« Clément Mullet a traité dans votre Journal le même sujet diaprés VAyin Akberi;\e9 nouvelles recherches de H. de Khanikof sont plus détaillées et tirées de sources arabes plus anciennes. L'autre travail estla traduction du Surya Siddhanîa^ la preroiëro qui ail été faite de ce livre si important pour rhistoire des sciences.*
La Société asiatique de Londres a fait paraître la seconde moitié du volume XVII de son Journal'/ Le Comité des Tra« ductions n'a, je crois, rien publié cette année. Il est singulier que ces deux sociétés, qui ont rendu bien des services à la sci^nco» trouvent si peu d'encouragement en Angleterre, qui est pourtant de tous les pays celui qui a le plus grand intéràl à çonnattro TOrient; mais l'État, par un principe général de ne pas intervenir dans tout ce que des corporations oo des individus peuvent exécuter, principe quoje suis loin de blâmer, ne se mélo jamaii d'affaires littéraires; les univerailéa ont toujours négligé la littératuro orientale et le public y est très indifférent,
La Société orientale allemande a publié la^n du volume XIII et la première moitié du volume XIV de son Journal *. Les sujets qui y sont traités sont beaucoup trop nombreux pour que je puisse les énumérer; mais il n'y a aucun cahier de ce recueil qui ne contienne des travaux importants pour nos études, et ne nous révèle de nouveaux noms de savants qui preançnt leur rang dans les lettres orientales.
Enfin il s'est formé à Saint-^Péterabourg, depuis qualquas
années, une section orientale de la Société archéologique, qui
i. Journal ofihê Royal Aslatic Sociêhj of Gréai Brilain and treiamd. Vol. XVn, part. n. Londres, 1860, in-8-.
t. geitschrift der deutschen morgerUdndlschen Gesellschaft, Vol. XIV cahiers 1, 2. Leipzig, 1860, in-8*.
ANNftK 185M(ieO. 907
tient lieu à la Russie d'une Sooiété asiatique. Cette seetion a public jusqu'ici sept volumes d'un Journal dans lequel elle traitede l'histoire, des antiquités et des littératures orientales. Elle y a déjà fait paraître plusieurs textes d'une étendue considérable, accompagnés de traductions en russe. Malheureusement la connaissance du russe est peu répandue en Europe, et de là vient que les matériaux excellents que contient ce recueil ont bien de la difficulté à devenir une propriété commune aux hommes d'étude de tous les pays.
Je devrais maintenant, selon une habitude que j'ai prise un peu témérairement, donner une liste des ouvrages qui ont paru dans le eourant de l'année passée; mai.^ le temps m'a manqué et il m'a été impossible de la préparer; Je vous prie d'excuser cette omission. Si j*avais pu faire cette énumération, et si l'on pouvait la comparer à une liste semblable qui aurait été faite il y a quarante ans, on serait étonné de l'étendue,' de la solidité et de la multiplicité des études orientales d'aujour* d'hui mises en face de ce qu*elles étaient à cette époque. Mais celui qui réfléchira aux conditions actuelles de la science ne sera pas aussi satisfait et trouvera que, malgré leurs progrès, les lettres orientales sont loin d'avoir l'activité que demanderaient des besoins pressants et évidents, et qu'elles n'arrivent que bien lentement, et dans une mesure insuffisante, à préparer les matériaux que seules elles peuvent fournir aux sciences théologiques, historiques et politiques, et dont aucune d'ellee ne peut plus se passer.
La théologie est de toutes les sciences celle qui a toujours eu et aura toujours le plus grand besoin des lettres orientales; pour l'intelligence et l'interprétation des textes, pour la connaissance des sectes chrétiennes et l'histoire des religions ôlran^èros, pour l'attaque ot la défense dans ses luttes varices et toujours renaiâsantt's, elle réclame également leur secours. Elle vous demande l'étude de l'histoire ancienne de l'Orient la publication des livres sacrés des autres religions et l'aide
des travaux philologiques les plus étendus et les plus profonds.
L'histoire, qui partout a agrandi son point de vue, réclaiDe de nous de plus en plus les travaux les plus variés et les plus difficiles, soit la recherche et l'interprétation des inscriptions de tous les pays d'Orient, soit l'impression et la tradnctioD d'œuvres littéraires de tout genre, soit Tétude des- antiquités, de la géographie, de la chronologie, de la législation, des Tormes des gouvernements, des institutions municipales, des impôts, des écoles, dn commerce, enfin de toutes les branches de l'activité des pays civilisés; car on a compris, d'un côté, que l'histoire ne peut plus se restreindre à la succession des rois, aux batailles et aux actes diplomatiques; de l'autre, qu'elle ne peut plus exclure la plus grande moitié du genre humain; et l'Orient prend nécessairement tous les jours une place plus grande dans les travaux des savants, tant par sa propre histoire que par les rapprochements et les parallèles qu'il fournit à l'histoire de chaque science et de chaque art.
Je ne parle pas ici seulement de sciences telles que la mythologie, qui en dérive tout entière, ou la philosophie, qai y trouve ses origines et ses premiers développements; mais que serait aujourd'hui une histoire du droit ou d'une partie quelconque du droit qui ferait abstraction des législations chinoise, indienne ou arabe? Quel historien des mathématiques pourrait passer sous silence l'astronomie égyptienne ou chinoise, l'algèbre des Indiens, la géométrie des Arabes? L'architecture y cherche ses formes primitives, et nous demande la date des monuments; la sculpture y trouve ses premiers essais; Tagricullurcy étudie les systèmes d'irrigation et diverses cultures; la chimie même et des arts tout pratiques s'informent avec curiosité des procédés antiques de l'Orient.
Enfin la philologie, qui, iln*yapas longtempsencore, se contentait de l'hébreu, du grec et du latin, ou se perdait dans la ogique stérile de la grammaire générale, a acquis par leçon-
tact avec l'Orient un développement et un essor inespérés, et une certitude qu'elle ne croyait pouvoir atteindre en restant dans son ancienne routine. Elle s'est régénérée en entier; Tétymologie a été délivrée de systèmes également fantastiques et superficiels, la grammaire générale a fait place à la grammaire comparée; on classe les familles de langues, on étudie les raisons historiques des formes grammaticales, on tire des lumières de ces exceptions mêmes qui étaient un si grand embarras pour nos devanciers, on commence à faire de Tétymologie, qui était la risée des gens d^esprit, un des appuis les plus sûrs de Thistoire ;. on agrandit et l'on fortifie tous les jours le nouvel édifice, et, grâce aux études orientales, la linguistique d'aujourd'hui ne ressemble pas plus à l'ancienne que la chimie actuelle ne ressemble à l'alchimie.
Telle est la position des lettres orientales dans la science et tels sont les devoirs qu'elle impose à ceux qui les cultivent; mais il est certain que nous sommes bien peu nombreux et bien pauvres pour répondre à de si grandes exigences, que le public ne s'intéresse pas assez à ces travaux, et que les gouvernements ne leur viennent pas assez en aide. On peut nous répondre que les gouvernements ne font pour la science que ce que leur impose la voix publique, que c'est à nous d'intéresser, par des recherches bien dirigées, les hommes intelligents, et de créer en faveur du sujet de nos études une opinion plus unanime et plus puissante ; que la science est aujourd'hui assez forte pour faire ce dont elle a besoin, et qu'il est inutile de vouloir hâter impatiemment des progrès qui se réaliseront forcément avec le temps et quand la nécessité en sera évidente.
C'est possible. On peut faire attendre la science. Je crois qu'on ne fait pas mieux pour cela, et, si l'on avait toujours agi ainsi, l'Europe aurait été en grand danger de rester barbare. Mais ces études ont encore un autre côté dont l'importance s'accroit irrésistiblement et qui rend tout délai funeste.
•10 VINGT-SEPT ANS D*hî8T0lRE DÉS ËTUDES ORIENTALES.
C'est rfnfluence, tous les Jours phis grande, que prend Ituropp sut rOrienl par les artnes, par la diplomatie, par le commerce, par la colonisation, par là science, enfin par lotis les moyens qui servent à uilë racé plus puissante pour en sis- Bujettir une plus (kible.
Il n*y a plus aujourd'hui de paya en Âsîe qui soit réellement souverain et maître de sa destinée; il y en avait un encore Tannée dernière, le Japon, mais nous voyons qu'un contact de quelques mois avec l'Europe Ta Jeté dans une émotion qui est sur le point de provoquer des guerres civiles et étrangères et le renversement d^une organisation savamment combinée, & laquelle cet empire devait son repos et sa prospérité. Si quelques États de la presqtl^lle au delà du Cange et quelques Iles semi-barbares conservent encore leur indépendance, c'est par accident plutôt que par leur puissance, et Ton peut regarder rOriént, sinon (^omtne conquis, au moinscomme subjugué tout entier.
Quelques-unâ regardent cet état de choses comme une ft^ cieuse conquête de la civilisation et de la religion, d'autres y Voient le commencement d'une époque de destruction des droits de tant de peuples, de froissement de leurs sentiments et d'exploitation du faible par le fort. On peut différer lànles* sus, et l'événement peut confirmer Tune ou l'autre manîêfe de voir, selon que TEurope usera de sa suprématie; mais il m4 semble qu'il est impossible de nier que l'Europe n^eterce une influence irrésistible sur le sort de l'Asie. Si donc elle veut que les résultats Justifient Remploi de son pouvoir, il fa^t qu'elle se prépare à connaître l'Orient. Ce que M. Wîlson disait à la Compagnie des Indes s'adresse aujourd'hui à toutes les puissances de FEurope, et ce qui né s*appliquait alors qu'à la presqu'île en deçà du Gange, est aujourd'hui applicable à l'Asie et à une grande partie de l'Afrique. Il faut apprendre à connaître l'Orient, ses langues, son histoire et ses lois; et pour cela il faut encourager ces études et agrandir les moyens d in-
AiNNÉE 1859-1860. 311
slruction; en multipliant les écoles, en introduisant un système bien entendu de voyages et en facilitant la publication d'ouvrages orientaux, les gouvernements feraient ce qui dépend d'eux pour répandre des connaissances dont les circonstances réclameront bientôt l'application. L'honneur des nations civilisées exige que l'Europe soit éclairée sur le rôle qu'elle entreprend déjouer et sur la grave responsabilité dont elle se charge devant l'avenir et devant l'histoire.
Messieurs,
Nous sommes réunis pour célébrer le trente-neuvième anniversaire de notre Société. Il n'est rien survenu dans nos affaires pendant cette année qui mérite une mention particulière, et je n'ai à vous parler que de nos travaux, qui n*ont pas tous marché au gré de nos désirs, mais qui, néanmoins, prouvent notre vitalité, et dont le degré d'avancement promet une marche plus rapide pendant l'année qui commence pour nous.
Le Journal asiatique a continué à publier des travaux sur des sujets variés de littérature et d'histoire orientale.
M. Reinaud y a traité des dictionnaires de géographie arabes ; il a fixé dans son Mémoire, avec précision, l'âge et le plan de ces différents ouvrages, et a éclairé les rapports compliqués qui existent entre les dictionnaires originaux et les extraits qu'on en possède sous différents titres, rapports qui étaient restés assez obscurs.
Il a exposé dans une aulre notice le système de numération kabyle, qui parait avoir été, comme beaucoup d'autres, originairement quinaire, et n'être devenu décimal que par l'influence des Arabes.
Il existait un certain nombre de notices sur différents sujets, que M. Quatremère avait préparées pour la traduction des Prolégomènes d'Ibn-Khaldoun, et dont la publication a été empêchée par la mort de l'auteur. Votre commission a cru rendre service à la science en sauvant de l'oubli ces reliques du savoir d'un homme aussi érudit.
M. Walter Behrnauer, de Vienne, nous a envoyé un travail considérable sur la police chez les Arabes. Nous savons tous que les chroniqueurs de tous les temps et de tous les pays s'attachent uniquement aux grands événements et négligent les faits journaliers de la vie. C'est assez naturel de leur part; mais le résultat est que nous restons dans l'ignorance de l'état social des peuples dont nous croyons savoir le mieux l'histoire, et qu'il faut rassembler péniblement les traits épars qui peuvent nous donner une idée de l'administration, de l'industrie, des mœurs domestiques, enfin de tout ce qui forme la vie réelle d'une nation. M. Behrnauer nous expose l'organisation de la police des États musulmans, son action comme instrument judiciaire et de sûreté publique, et la manière dont elle exerce son droit d'inspection des marchés et des métiers. Personne ne lira ce Mémoire sans plaisir et sans fruit.
M. Barbier de Meynard a tiré de la Chronique de Mouyineddîn une histoire de l'antique ville d'Hérat, et il a contrôlé son auteur par d'autres historiens originaux; M. de Khanikof nous a donné une description de cette ville et des environs, d'après ses propres observations.
M. Garcîn de Tassy a terminé ses extraits de la description des monuments de Dehli, faite par un savant musulman, Sayd
8i4 VINGT-SEPT ANS D*HltlTO(ftE: DES ÉTUDES ORIENTALES.
Ahmed Khan, peu avant la dernière rébellion indienne et le aiè^e de la ville^ pendant lequel un grand nombre de ees tnô^ numeats de la ihagniflcence ded Mogois a péri.
M. Belin, chancelier de l'ambassade de Constantinople, nouâ tt etlVdyé une notice biographique et littéraire iiïr All- Schir, littérateur éminent du 3l* siècle de notre ère. M. Belln noui raconte en détail la vie d'un de ce§ hommeâ de lettres, tantôt courtisans^ tantôt poètes, tantôt reclus mystiques, dont se Composaient les cours littéraires des princes turcs de ee temps. Toutes ces vies se ressemblent; mais elles nôUi étonnent toujours et ont un charme particulier pour nous. La combinaison de barbarie et d'élégànCe, de i*espeôt pour l*esprit et le lavoir, et de mépris pour la vie humaine, la liberté singulière des individus en éontact avec un despotisme rarement contenu, et ralternatlve perpétuelle entre la vie la plus mondaine et l'ascétisme le plus sévère forment un spectacle qui se renouvelle partout, et qui, au fond, s'est toujours produit en Orient; mais qui est si loin de nos habitudes, qu'on a de la peine à s'en faire une idée, et que chaque nouvel etemple qu'on nous en oilVe nous instruit et nous intéresse. M. Belin termine son travail par des extraits étendus de deux des Ouvrages principaux d'Âli«SchIr, inédits, comme la plus grande partie dé ses œuvres Test encore aujourdMiui.
M. Bianohi a bien voulu continuer sa bibliographie des ouvrages qui paraissent eu Turquie, publlcsitton psr laquelle il tient depuis longtemps l'Europe au courant de Tactivité littéraire des
Turcs.
M. Dulaurier nous a communiqué le teite et la traduction d'un très curieux tableau de Houlagou et de la cour mongole de ce temps, par Thislorien arménien Varian, qui avait éli^ envoyé eu ambassade auprès du pelit-fils de Djinguiskhan, et vous allez recevoir en peu de Jours le commencement de son exposition de rorganisatton politique et religieuse du royaume
ANNfie 1860-1861. 815
d* Arménie, d'après les sources originales. Vous trouverez dnns le même cahier une description des lies Lieou-Tcheou, tirée d'ouvrages japonais ot chinois, par M. de Rosny.
Enfin, M* Grigorief, gouverneur civil des Kirghis à Orenbourg, nou« a envoyé un exposé très intéressant des travaux et des discussions auxquels a donné lieu, en Russie, l'histoire de l'alphabet pa-sse^pa, dont M. Pauthier vous entretiendra prochainement de nouveau.
Vous avcs trouvé joint au Jotirna/ asiatique de 1860 un Quméro supplémentaire, qui a été imprimé, 'à Nancy, aux frnis d'un membre très libéral de la société et distribué par lui. Ce cahier contient un Mémoire sur l'application des alphabets européens au sanscrit» Je reviendrai plus tard sur ce sujet, ayant & mentionner des travaux semblables sur d'autres al^ phabets orientaux.
Je dois vous rendre compte maintenant des progrès (jue votre Collection d'auteurs orientaux a faits depuis notre dernière séance annuelle. Vous trouverez sur la table le premier volume des Prairies d'or de Masoudi^ texte et traduction achevés, mais manquant encore de quelques feuilles de notes et de variantes, qui sont en cours d'impression. Le Conseil aurait vivement désiré vous présenter aujourd'hui le volume définitivement publié, mais les mille et une difficultés qu^en« traîne un changement d*édileurs au milieu d'un volume ne Tout pas permis. Le second volume est à l'imprimerie^ et la composition peut commencer aussitôt que le premier sera livré au public, ce qui ne peut plus tarder longtemps.
Le Conseil^ trouvant que la société pouvait mener de front l'impression de deux ouvrages de cette collection, a décidé la publication de la Description de l'Inde, par Albirouni. Cet auteur était ne sur les bords de l*îndus, au x* siècle; il s'attacha à Mahmoud le Ghasnevide, passa une grande partie de sa vie dans l'Inde, et acquit la connaissance du sanscrit au point
qu'il put composer plusieurs traités scientifiques dans cette langue. Le sujet de son livre est Texposé de la science des Hindous ; mais, en dehors des données scientifiques, il nous fournit une foule de renseignements extrêmement précieux sur la littérature et sur Tétat du pays. La date de son livre étant parfaitement connue, nous y trouvons une date minima fonr tout nom propre, tout ouvrage, tout objet dont il parle, et vous savez de quelle importance cela est pour les études indiennes, dont le grand obstacle est Tabsence presque entière de données chronologiques. C'est donc autant de points de repère qu'Albirouni nous donne, et, quoique le x' siècle soit moderne eu comparaison de Tantiquité indienne, on tirera un parti très considérable des données d'Albirouni. Les extraits que M. Reinaud a publiés de cet auteur ont déjà attiré l'attention des savants et fait désirer la publication de Fouvrage entier, et une circonstance heureuse a décidé le Conseil. On ne possédait à Paris qu'un manuscrit médiocre de Touvrage; aujourd'hui M. Schefer en a rapporté un de Conslanlinople et l'a misa notre disposition, avec une libéralité dont il a donné maintes autres preuves. Mais il était difficile de trouver un éditeur, parce qu'on ne peut se charger de celte tâche sans être versé en arabe, en sanscrit et dans les sciences exactes. M. Munk avait commencé à préparer une édition, mais le malheureux état de sa vue a interrompu son travail et ne nous a pas permis d'espérer qu'il pût le reprendre. Le Conseil s'est alors adressé à MM. Woepcke et de Slane, qui ont bien voulu se charger de celte œuvre difficile, et leur coopération nous donne une garantie entière pour le succès de cette entreprise dont l'achèvement fera honneur aux éditeurs et à la société.
Les autres sociétés asiatiques en Europe et en Orient ont continué comme vous à faire connaître l'Asie, chacune dans sa sphère et de la manière que lui indique sa position.
La Société asiatique de Londres * a publié la dernière moi-
1. The Journal ofthe R. Asiatic Society of Great Briiain and IrelcnA, vol. XVII, part. 2, et vol. XVin, part. 1 Londres, 1860: in-«-.
lié du volume XVII de son journal, qui contient des notices diverses, relatives surtout à l'Inde, et la première moitié du volume XVIII, qui est entièrement consacrée à des travaux philologiques et historiques sur la Babylonie, par MM. Rawlinson, Talbot et Tyrwhitl, et à la publication définitive de la traduction d'une même inscription cunéiforme assyrienne, par MM. Talbot, Hinks, Oppert et Rawlinson, traduction dont il a déjà été question dans un rapport antérieur.
La Société orientale d'Allemagne ^ a fait paraître la fin du volume XIV et le commencement du volume XV de son journal, qui sont remplis surtout de travaux d'érudition sur toutes les parties des littératures sémitiques et indiennes. M. Lévy a fourni un travail très remarquable sur les inscriptions nabatéennes de Pétra et du mont Sinaï ; M. Rosen donne des inscriptions samaritaines; M. Blau,des inscriptions phéniciennes; M. Zinguerlc continue la publication des poésies syriaques de Jean de Saroug; M. Gutschmid soumet l'Agriculture nabatécnne à une critique très rigoureuse; M. Moegling commence la traduction des chants en canara dont il avait réuni et publié les textes dans sa belle collection d'ouvrages en canara, lithographies à Mangalore. Je ne puis énumcrer en détail tout ce que contiennent d'études et de renseignements nouveaux ces cahiers si bien remplis. La Société de Leipzig puise à pleines mains dans l'érudition dont l'Allemagne déborde, et ne peut suffire aux travaux qui affluent vers elle. Elle a fondé une succursale, pour ainsi dire, de son Journal, dans la forme de Mémoires relatifs à l'Orient ^, dont chaque cahier contient un travail que son étendue ne permettrait pas d'insérer dans le Journal. Il en a paru jusqu'ici six numéros. Outre ces deux sortes de publications, elle a adopté une troisième forme d*en-
1. Zeilscfirift der deutschen morgenlàndischen Gesellschaft, vol. XIV et vol. XV, cahier 1. Leipzig, 1860 et 1861; in-8».
2. Abhandlungen fur die Kunde des Morgenlandes , herausgcgeben von <ler dcatschen morgenlàndischen GeselIschaA. Leipzig, in-8o, vol. I, et ^ol. II, partie i.
couragemcnt, qui ne contribue pas moins que les deux premières au progrès delà science; elle fait imprimer à ses frais des textes orientaux. Je reviendrai sur chacune de ces publict* tions à Toccasion de la littérature à laquelle elle appartient.
La Société asiatique de Calcutta a continué son Journal S qui du reste devient de plus en plus un organe pour lei sciences naturelles de Tlnde, non pas à l'exclusion des r^ cherches historiques et linguistiques, mais avec une tendance marquée vers Thisloire naturelle. C'est une suite de la poiitîon que la grande rébellion et le changement du système ad* ministratif ont faite dans ce moment aux Anglais dans Tlnde, et qui les force de s'occuper avant tout du développement matériel du pays. Je doute même que jamais le gouvernement central acquière assez d'intelligence des affaires indiennes^ pour imiter la libéralité avec laquelle la Compagnie des Indes a favorisé pendant longtemps les travaux qui avaient pour bat le passé et les langues et littératures de l'Inde^, mais lebe«*
1. Journal ofihe Atiatie Society of Bengal. Galoutta, ISfiû; ia-8*. (J4 numéro 4 de cetta année est la dernier qui soit arrivé à Paris,)
â, J'apprends, pendant que ces feuilles passent par la presse, que le ministère de l'Inde à Londres a l'intention de réunir au British-Museum te bibliothèque et las ooUeotlons que la Compagnie des Indes avait formées. Gesorait un malheur sous beaucoup de rapports; mais je ne parlerai que d'un sçul point, qui est plus delà compétence d'une société littéraire. Ls bibliothèque de la Compagnie des Indes prétait ses manuserils quand k bibliothécaire savait qu'il s'agissait d'un travail sérieux; le British-Museum ne prête jamais et à aucune condition. Or quiconque a travaillé sur àes manuscrits sait quelle perte de temps cela entraîne de no pouvoir s'en occuper que pendant les heures d'ouverture d'Une bibliothèque, au milieu é» mouvement d*une salle publiquo et dans l'absence des matériaux et des livres dont on a besoin pour contrôler sou travail à chaque instant. Oo prête maintenant partout dans les bibliothèques, et les bibliothèques ne per tient pas ce qu'elles prêtent, en observant los formes conserverie^* voulues; il n'y a que les bibliothèques publiquescu A.igleterrc et celle «lu Vatican qui se refusent au prêt, et la science en a souffert. Qui pcucroire que MM. de 8acy, Rémusat et Buniouf eussent enrichi la science comme ils l'ont fait, s'il leur c;ùl fallu Iravailli rdanslfs lMbliothè.jUO> publiques, ou que MM. Wilkins.Haughton, Shakospoare, Wilson, M.ix Muller et autres eussent honoré [l'Angleterre par leurs travaux sur l'Inde, s*ii« n'avaient pas eu les facilités que leur offrait la Bibliothèque de la Caaip*-
ANNÉE IMCIMI. 315
soin de eei études le fera eertalnemenl lenlir dans Tlnde olle-môme et les fera refleurir sous les auspices d*un liomme influent, ou une conviction eommuno leur donnera une nou* velle inipulsion. En attendant, il est heureux que la BibUth' ilieca indica^ de la Société de Calcutta ait repris son cours, tant pour les ouvrages sanscrits que pour les littératures musulmanes que M. VVilson avait si malencontreusement bit exclure.
La Société asiatique de Madras a publié un nouveau cahier de son Journal*, qui contient le rapport d'une commissionsur la transcription des alphabets indiens en caractères latins, et quelques mémoires sur la géographie de Tlnde.
La Société de Colombo a repris depuis deux ansson Journal*, qui avait été interrompu, au grand regret de ceux qui s'intéressent à la littérature bouddhique, car Ceylan restera toujours le pays d'où il faudra tirer les véritables sources de l'ancienne histoire du bouddhisme. Les nouveaux cahiers du Journal sont pleins de recherches sur l'histoire, la géographie et la religion
ç^n\e des Indes? Il Importe pourtant à TAngleterrc qu*il se fasse des travaux savants sur rindo, et que l'histoire et les lan((ues de son empire d*0« rioat soient niieuv connues; maûs, en rendant dirfioileraocài daa souroes, on détruit les travaux dans leur germe môme. Si l'on ne possédait pas déjà itne bibliothèque spéciale pour l'Inde, il faudrait la créer et en rendre Tuftago aussi facile que la conservation des livres, des manuserils ci des mé« daille^i le permettrait; or elle existe, et on veut Tubandonner. Onnocom- ]>rcnd pas quel veut do centralisation asoumésurrAnglcterre, soumettant à une uniformité stérile cctto vie surabondante d'institutions s|>onlanées et parti eu! i ères, qui a produit tant de grandes choses dans oo j>ays.
1. Biblioiheca indica. Oilcutta; in-i» clin-S». Les derniers numéros qui ne trouvent à Paris, sont le numéro 165 de raneicnnc série et le numéro 0 de la nouvelle.
% $iadra$ Journal of liUratwr§ and êcience. {iouvoUo «ério, vol. V,
ir 10. Madras, 1860.
3. Journal ofthe Ceylon Branch ofthe asiatic Society. Colomb; in-8«. Le chiriiier numéro qui est arrivé à Paris contient les transactions des années, 1809*1859, et a paru en 1860. On trouve le Journal ches Van Voorst et C<% 1 , Paternoster road, London.
de Ceylan, et la Société parait reprendre une nouvelle vie et • vouloir entrer en communication avec l'Europe savante, car elle vient de choisir pour son Journal un dépositaire à Londres, de sorte que ses travaux, qui étaient à peu près perdus pour nous, deviennent accessibles aux savants.
L'Allemagne, qui est déjà si riche en recueils périodiques ([oi s'occupent de TOrient, soit exclusivement, soit comme auxiliaires pour les recherches sur la grammaire comparée, soit enfin dans ses rapports infinis avec la théologie savante, en a vu augmenter le nombre par un nouveau, qui mérite toute notre sympathie. Il a été fondé par M. Benfey à Gôttingue, sous le litre de Orient et Occident^ y et est destiné à être Torgane des recherches relatives aux influences que ces deux parties du monde ont exercées Tune sur l'autre, ou plutôt à TinflueDce que rOrient a eue sur l'Occident. Tout ce qui se rattache aux origines asiatiques des langues et de la civilisation européennes y trouvera sa place, et comme nous devons nos langues aux Ariens, notre religion aux Sémites et les commencements de notre culture aux peuples qui avoisinaient la Méditerranée, on voit que la plus grande partie de l'Asie antique est comprise dans le programme. Les deux premiers cahiers montrent dans quel sens large l'éditeur prend son thème; il nous donne le commencement d'une traduction du Rigvéda, des recherches sur la mythologie védique, des dissertations sur les voyelleâ grecques et latines, une longue et savante protestation contre la séparation de l'étude des langues classiques et de l'étude da sanscrit. On ne peut que féliciter la littérature orientale de ce nouvel organe et lui souhaiter une durée qui prouverait que le cercle de ceux qui prennent intérêt à ces recherches s'agrandit de jour en jour.
J'arrive maintenant à l'énumération des ouvrages orientaux
1. Orient und Occident, insbesondere iniliren gegenseitigcn fieziehuogen. £ine Vierteljahr-schrift» herausgegcben von Th. Benfey, toI. I, cah.1 et 2. Gœttinguc, 1860; in-S».
qui ont para depuis deux ans, et je commencerai, selon une habitude déjà ancienne et que je ne vois pas de raison suffisante d'abandonner, par la littérature arabe.
Les commencements de l'islam ont été et continuent à élre l'objet des travaux les plus persévérants et les plus variés des savants, et il ne peut en être autrement. La naissance de celte religion est un événement si considérable; les causes qui l'ont produite étaient, en apparence, si inférieures aux résultats qu'elles ont amenés; l'influence de l'islam est encore aujourd'hui, après douze siècles, si étendue, et il est si im* portant d'en bien comprendre la nature, que tout ce qui peut en éclaircir l'origine et expliquer la marche restera un sujet d'étude et de réflexions inépuisables; car chaque époque consi* dère naturellement les grands faits de l'histoire sous un point de vue nouveau, et des côtés, qui auparavant n'avaient frappé personne, apparaissent tout à coup sous un jour inattendu.
Les études sur le texte du Coran continuent. Deux nouvelles traductions en hollandais viennent de paraître S et le capitaine Lees a réussi à mener abonne fin, à force de sacrifices, de soins et de savoir, son édition du Coran ^, accompagnée du commentaire complet de Zamakschari. Cet auteur vivait au v« siècle de Thégire, et, quoique Persan de race, il était un des hommes de cette époque les plus savants en arabe; il était polygraphe, selon l'habitude générale de ce temps, et a composé des dictionnaires, des traités sur la grammaire, sur la géographie et des commentaires sur des poètes. Plusieurs de ces traités ont été publiés en Europe, et, dernièrement encore, M. Broch a fait paraître à Christiania le plus considérable
1. De Koran, voorafgegaan door hetleven van Mahomet, van Dr. S. Keyzer. Harlem, i860; in-8«». — Mahomeds Koran, gefolgt naar de fransche verfaaiing van Kasimirski, etc. door L. S. A. ToUens. Batavia (lxix et 666 pages), 1859; in-8«.
2. The Qoran, with the commentury of Âl-Zamakshari, entiiled th& Kashaf edited by W. Nassau Lees. Calcutta, 1861 ; in-4" (en six parties, formant deux volumes.)
IL âl
4*869 otif rages grammatkaiix, le Mofassel S mais Zamaksehari est devenu surtout célèbre par son grand conrmentaire sur le Coran, dont l'autorité n'a pfi être ébranlée, ni par la réputation d'hérésie de l'auteur, ni par le mérite des commentateurs posiérieurs^ Gel oiifrag« était coftnu en Europe ayaatageusemeÈt, mais iùcomplètemetitv par lés nonbreiix extraits qu'en a ti^és Maracei^ et M. Lëes a bien mérité des élades orientales ea se chargeant à see prof^JM frais d'une entreprise au9si laborieiae etausn onéreuse que oette é(iition complète de ronvrags. Zamaksoliari s'attaobe^ dans son commentaire, surtout à la pwtief historique dti Goran et aux légendes annquelles Mohammed fait allusto», et la puMieatioH de M. Lees est d'autant plus à ptopos aujouM'bni, que la critique historique s'otenpe du Goran sous de aohiYeaux ffeinls de vue qui soulèvent une foule de questions à peine effleurées auparavant.
L'opinion du moyen âge sur Huhammed était très simple: elle se résumait dans Tépithète de grand imposteur, et tout était dil; les nuaîroes et les détails paraissaient superflus quand il »' Agissait d'un réprouvé. Plus tard, et à mesure que la puissance des nations musubnaues cessait d'inspirer des cratntesy les opinions cliaii^riBBt, au point que, dans lé dernière siècle^ on voyait en hii un législateur presque philosophe. De noire temps nous pouvons le juger sans haine et sans faveur, et, grâce à nnfe série de travaux savants et sériein qui ont paru depuis tonè vingtaine d'années, mms le jageons avec une connaissance infiniment plus exacte des faits. On peet voir, dans un résumé de la vie de Muhanrmïed q«ie vient depa* blterM.Reina^d%oàen sont arrivés lestràvaut de la critique historique sur ee sujet, el quels pohits restent encore k préciser dans le rôle que cet homme a joué dans le monde.
1. Al Mufa$9êit opuftde rc grammatica Âraburo, auctore Aboal Kasîm Mahmud Ben Omar Zamaksario, edidit Broch. Christiania, 18d9; itH^ (231 pagds).
i. Notice 9ur Mokomtiy par M. Réinaud. Extraitde la iVont^ète 6îdf^ phU générale, avec quelques additions. Paris, 1860; in^* (92 paj^)»
ANNtt 1866-1861. BSS
Aujoard'hui on aime à observer en lui une grande manifesta^ tion, ou, si on l'aime mieux^ une grande aberration, de Tins* tinct prophétfqne de la race sémitiqfney instinct qui a produit, éniMout pkrmi les Arabes et josqu'à nos jours, un si grand nombre de réformateurs semi-politiques et semirel^giêii)^. Où veut éttfdier dans Tislam la plus récente ôes grandes religions dû iftonde^ que l'époque onî elle a paru rend ptu8 aeeéAikte que toute autre à I observation et à ta critique histoirique. OA \eut cônifalti^e l'homme et son temps, et s'expKquer son sùt^ ces ; on ^eut pénétrer dans ce caractère mystérieux, sirivre ses incenStudes, ses variations et ses doutes 8nr lui-même el! sùir sa mission; on veut faire la part de son enthousiasmé réet et des sa conviction honnête, et celle des fautes et des fraudes ÂisX" qùelfes sésr passroAs et sa position l'ont entraîné. L'Aéad^mie des inscriptions a voulu, il y a deux ans, appeler Talteiltloii des savants sur ces études, en proposant un prix sur Tordre dans leqV^éf les différentes parties du Coran ont été originkinemeitt' composées, et tous ceux qui connaissaient l'état d^ cette question, eii apparence si limitée, savaient qu'eHe doniJéilait tme (btile d^aiitres questions pleines d'intéi'èt.
L'Académie reçut trois mémoires par MM. Ariiâri, îïœldeke et Sprengei^, entre lesquels elle partagea le prixj et dont uit vient de paraître sotis le titVe d'Histùite dû C^ran\ par M. Nœldéke. L'dutéur avait été obligé par les règlements de rAcadémié, qui n'admettent que des mémoires en latin oii en français, de composer son ouvrage en latin; mais il a très bien fait de le publier en allemand, car le latiii est un triste inter-prête d'idées lilodernes, et l'on ferait bien de renoncer à une habitude que le monde savant abandonne tous les jours de plus eilplbs. If. Nœldeke traite dans son otiVrage du r61e de Bfuhammed cdttime prophète, de sa doctrine et des vlsiriations qu'elle a subies , de l'ordre dans lequel les différentes
1. Geschichte des Corans, von Thcodor Noeldeke. Goetiingae, 1860; in-8o (XXXii et 358 pages).
prophéties ont été prononcées, et des changements que leur rédaction a éprouvés Uu vivant de leur auteur; de la manière enfin dont le Coran a été formé après la mort du Prophète, et de l'histoire du livre depuis ce temp^. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des détails sur les points que Tauteur à traités avec le plus de succès, mais on lira avec intérêt et profit ua travail (ait avec beaucoup do savoir et la critique la plus saiaa. Je crois que nous verrons aussi le mémoire de H. Sprenger incorporé dans la biographie de Muhammed, que le monde savant attend avec impatience de la main de cet auteur, car c'est M. Sprenger qui, par ses recherches sur les véritables sources de la vie de Muhammed et sur les traditionnistes arabes, a donné aux travaux sur ce sujet une direction dont rinfluence se sent dans tout ce qui a été écrit sur cette luatière depuis plusieurs années.
A c6té de ces travaux de critique littéraire et historique se continue la publication des textes qui en fournissent la matière. M. Wûstenfeld a fait paraître la quatrième et dernière partie de la Biographie de Muhammed par Ibn Hischam', qui est la source principale de tout ce que les Arabes ont écrit sur la vie de leur prophète. M. Wûstenfeld a accompagné le texte d'une longue et curieuse dissertation critique et i'a fait suivre d'une ample collection de variantes. J'ai annoncé déjà plusieurs fois cette excellente publication, et je ne voudrais pas répéter ce que j'en ai déjà dit; je me permets seulement d'exprimer l'espoir que l'éditeur lui-même, ou, si ses nombreux travaux ne lui en laissaient pas le loisir, un autre savant, nous donnera une traduction de cet ouvrage important.
On comprend parfaitement la publication d'un texte oriental destiné avant tout aux philologues, sans qu'il soit accompagné
1. Das Leben Muhammeds nach Muliamined Ibn Ishak tiberlicferl von Abd cl Melik ibn Hischam, herausgcgebenvon Ferdinand Wiisteofeldi î vd. in-8«. Gœttingue, 1851.
XSMg 18G0-1861. SSS
d'uB6 traduction; personne ne s'attendra à voir H. Lee» tira^ duîre le commentaire de Zamaksehari, ou M. Fleischer celui de Beidhawi ; ces livres ne servent qu'au travail intérieur de la science, si je puis m'exprimer ainsi; ce sont des instruments pour le grammairien, le commentateur, le lexicographe. Mais il importe que les sources de Thistoire dans toutes ses branches, histoire politique, histoire des lettres, histoire des sciences, soient rendues accessibles à tous. Il est impossible que la littérature orientale remplisse le rôle que lui assigne la nature des choses, si elle ne se fait pas sa place dans la liUérature générale du monde, en offrant à chacun ce quipeut iui être utile parmi les trésors qu'elle recèle. Excusez-moi, Messieurs, si je reviens si souvent sur ce sujet ; mais je vois natti^e, surtout en Allemagne, un dédain des traductions qui m'étonne» On voit des mémoires sur des sujets philosophiques, historiques ou scientifiques, qui par conséquent s'adressent encore à d'autres qu'à des orientalistes, remplis de citations <n arabe et en sanscrit sans traduction, et la science souffre de ce refus de l'érudition de laisser jouir de ses résultats ceux qui ne savent pas ces langues. Hais je vois que je m'écarte de mon sujet.
M. Wûstenfeld a terminé, en même temps que la vie de Huhammed, une collection qui aune étroite liaison avec fçe sujet, comprenant la réunion des textes qui se rapportent à l'histoire de la Mecque ^ Le premier et le troisième volume decette collection avaientdéjà paru antérieurement ; l'éditeur a maintenant rempli la lacune qui restait, en réunissant dans le second, volume un certain nombre d'extraits qui forment, en partie le complément, en partie la continuation des ouvrages complets d'Azraki et de Cutbeddin qui occupent les autres volumes. II est bien connu que les Arabes sont Iqs plagiaires les plus naïfs qu'on ait jamais vus; ils copient tout simplement leurs pré-
1. Die Chromken der Stadt Mekka gesammeli und hcrausgegeben von E. Wiistcnfeld. Vol. Il, contenant des extraits des historiens El-Fakihi, El-Kasi et Ibn Dhuhoira, et des tables de matières pour les trois volumes. L(iip/.ig, 1839; in-8' (xxiii et 391 pages).
VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DIS fiTUBES ORIENTALES.
dieesseurs, heureusement saos déguiser, quoique sans aToaer leurs emprunts. Il est donc nécessaire et facile, quand an possède, comme dans le cas présent, les auteurs originaux, de les compléter, en tirant de leurs copis|es, plagiaires et continaateurs, les faits nouveaux que ceux-ci ont pu sgouter ; et c'est ainsi que M. Wûstenfeld a procédé «t qu'il est panrepn àépa^ gner bien des pertes de temps aux savants qui veulent étudier rhjstoire de la Mecque. Il a ajouté à son travail un eompié* ment presque indispensable, c'est Tbisloire de H édine, d'après SamhoudiS auteur égyptien du xv^ siècle, qui a composé un ouvrage très détaillé sur cette ville, afin d'intéresser le monde musulman à la reconstruction de la grande mosquée de Hédine, qui avait été détruite par un incendie. M. Wûstenfeld en donne une analyse qui laisse seulement à regretter qu'elle ne soit pas encore plus détaillée, car l'histoire des deux villes saintes est des plus intéressantes ; elle est indifspensable pour rhistoiro du khalifat, à cause du grand rOle que ces deux villes y ont joué, surtout dans les premiers temps de l'islam, et très cih rieuse par le nombre de traits singuliers de caractère qu'elle nous révèle relativement à Muhs^mmed, à sa famille et à ses successeurs.
Quiconque a étudié l'arabe connaît l'extrait d'une histoire du khalifat, intitulé Al-^Fakhri^ par lequel M. de Sacy eomroence sa Ghrestomathie arabe, et l'on se rappelle certainement avec plaisir la manière aisée, élégante et agréable de raconter de hauteur, dont on sait maintenant le nom, qui était Ibn el-Thiktbaka. Depuis M. de Sacy, MM. Freita^, Gherbonneau et Reinaud ont contribué à mieux faire connaître l'auteur, qui était oublié en Orient, et dont l'ouvrage ne s'est conservé que dans un seul exemplaire, copié pour lui-même et corrigé de sa main, et se trouvant aujourd'hui à la Bibliothèque de Paris. On pourrait s'étonner qu'un auteur
i. Geickiehte der Stade Médina, im Auszuge aus dem arabischen des Samhudi, von Wûstenfeld. Gœttingue, 1860; in-4*(16i pages).
aussi distingué, et qui avait une si grande enne de se foire connaître, ait été si négligé par ses compatriotes, si Ton ne voyait pas par son ouvrage qu'il était partisan passionné d*Ali, ce qui a dû le rendre odieux dans un pays généralement sunnite. Nous avons aujourd'hui une édition correcte de l'ouvrage 'entier, par M. Ahlwardt*, à Greifsvralde. Le btrt de Fauteur est de faire un exposé des devoirs des princes, suivi d^une histoire du khalifat, depuis le commencement jusqu'à la fin, laquelle occupe de beaucoup Ik plus grande partie du volume, et parait destinée à appuyer, par les enseignetments qu'elle contient, les recommandations énoncées dans la première partie. Aussi l*auteur ne se confente-t-il pas de donner un résumé des faits^ mais il montre une certaine H-* berté de jugement et entre quelquefois dans des détails qu'on ne rencontre pas ailleurs et qu'on ne pouvait espérer trouver dans un récit généralement aussi concis. C'est là que rérside pour nous l'intérêt du livre, et M. Ahlwardt en a faft ressortir les traits caractéristiques avec beaucoup de grâce, et a réuni et discuté le peu qu'on sait de la vie de l'auteur.
La eonquéte du nord de l'Afrique par les Musulmans est une des parties les plus obscures de l'histoire du kbalifiat. Les traditions sur ce sujet sont contradictoires, et les dates, même des faits les plus notables, sont ineonoiliables, M« Veil, U. Jones, M. Fournel et H. de Slana ont, chacun (}o son cMé, essayé de résoudre ces difficultés, sans qu'il en soit ré9ulté une opinioB généralement admise. Un jpune savant de Gœttingue, H. Roth, a entrepris de nouveau la solution de ce problème dans une dissertation inaugurale, intitulée Oftba, le eonquérani du nord de r Afrique*. Je ne sais si l'auteur est parvenu à élucider tous les points douteux de cette période épi-
1. El-Fachri. Geschichte der islamischen ^eiche vom Anfaijg bis zum Ende des Chali fats, von Ibn Etthiqthaqa. Arabi'schhcrausgegebeniîach der Pariser Handschrift von W. Ahlwardt. Gotha, 1860; in-8» (lxvi et 390 p.).
2. Oqba ibn Nafi «^FOirt, der Eroherer Noréëfrieag. Rin Beitrag sur Geschichte der arabischea Historiographie, von W. Hoth. Gf»ttin|ue, 1859; in-8» (viel 70 pages).
neuse, mais on ne peut pas lire sans plaisir ce petit travail, qui prouve les progrès que la critique a faits dans la manière de traiter les questions de l'histoire des Arabes. II n'y a pas très longtemps encore que l'on suivait, sans aucune dèfiaBce, la version que fournissaient des compilateurs comparativement modernes; mais aujourd'hui on remonte aux plus anciennes sources, et l'on scrute les traditions avec un soin infioi, en faisant entrer, parmi les éléments de la critique, jusqu'aux isnadSy ces longues listes généalogiques des traditionnistes que chaque fait, raconté par un historien arabe de la bonne époque, porta à sa tête. Les Arabes les regardent, avec une sorte de superstition, comme les seuls éléments de la critique historique; les Européens les négligeaient comme des borsd'œuvre presque ridicules; mais, depuis les travaux dQ H. Sprenger, on s'en sert, non pas avec la confiance illimitée que leur accordent les musulmans, mais on y voit des indices et des moyens d'arriver à la vérité.
M. Dozy, qui a étudié les Arabes d'Espagne comme on ne les avait jamais étudiés avant lui, et qui a publié tant et de si variés travaux sur eux, nous donne aujourd'hui les résultats de vingt ans d'études dans une Hbtoire des Arabes d'Espagne depuis la première invasion musulmane jusqu'à la conquête de l'Andalousie par les Almoravides*. L'ouvrage entier se composera de quatre volumes, dont les deux premiers ont paru. L'auteur ne nous donne ni une chronique, ni un tableau complet de l'Espagne sous les Arabes, mais une histoire politique de leur domination. Il veut déterminer et rendre intelligibles les grands faits de cette histoire, et en expliquer les causes; il s'attache exclusivement à ce qui a influencé le sort politique de l'empire arabe et passe sous silence tout ce qoi est en dehors de ce cercle. Ainsi l'on ne trouve dans son livre rien sur la littérature, le savoir et les écoles, ni sur Tagricul-
1. Hiitoiredes Musulmans d'Espagne, jusqu'à la conquête de rAndaloasie par les Âlmoravides (711-1110), par R. Dozy, vol. I etil. Leyde, l^U in-8" (392 et ^56pages).
ANNfiE 1860*1861. 329
ture et la statistique» rien sur l'architecture et les arts, peu sur l'administration ou les finances, et aucune liste ou chronologie des princes arabes de TËspagne. Tout cela est horsd'œuvre povr lui; U en parlera peut-être à la fin dans un appendice; mais dans le corps de Touvrag^e rien ne le détourne de Fexposé des faits purement politiques, auxquels il donne tout le développement c^u'ils demandent. Pour expliquer les profondes dispensions qui ont régné entre les partis arabes en Espagne, affaibli constamment le gou^ternement maure et sauvé probablement le centre de TEurope d'une conquête musulmane, il remonte à la haine immémoriale entre les tribus yéménites et maadites; il montre comment ces passions anciennes se sont compliquées par les partis qu*ont fait naître la succession de Huhammed et les intérêts des différentes dynasties de khalifes; comment la conquête de TAfrique du Nord et la conversion* des Berbers y ont ajouté de nouvelles haines, et comment ces intérêts et ces passions ont amené la conquête de l'Espagne et se sont combattus sur ce nouveau terrain. Il étudie avec beaucoup de soin la position des chrétiens vaincus, des convertis et des renégats, et Tinlluence . qu'ils ont exercée sur les événements; il rend compte de la position de la noblesse arabe en Espagne .et de sa lutte infructueuse contre l'esprit centralisateur des priuces; enfm il meta nu toutes les fibres qui font agir ce corps politique si turbulent. C'est un récit animé, suivi et vivant, dans lequel l'auteur met de côté tout appareil d'érudition; il suppose connus tous les matériaux que lui et d'autres oot amassés sur ce sujet, et s'en sert librement, comme de chose acquise, en renvoyant brièvement aux sources et en négligeant tout ee dont il n'a pas besoin pour son plan, étant bien sûr qu'on ne l'accusera pas d'avoir ignoré ce dont il ne parle pas. C'est la première fois que l'histoire des Arabes d'Espagne est exposée avec une entière connaissance du sujet et de manière à satisfaire un esprit cultivé.
C'est ici que se place le plus naturellement la mention du
progrès qu'a fait ia pnbiîeation du texte de riiistoire des Arabes d'Espagne, par Hakkari^ Vous savez que MM. Doiy, Krehl, Dugat et Wright s'étaient réunis pour publier le teite de cet historien important, qui était déjà connu par U traduction de M. Gayangos. La quatrième et dernière partie du texte, dont la publication était échue à M. Dugat, a paru ; de sorta qu'il ne reste aux éditeurs réunis que de nous donner les tables, qui sont, je crois, sous presse, et qui tennineront cette courageuse entreprise.
Avant de quitter les travaux sur l'histoire des Arabes, je devrais dire quelques mots de la collection d'inscriptions arabes d'Espagne, publiée à Madrid par M. Alcantara ^. Malheureusement, je ne puis qu'en annoncer le titre, car il m'a été impossible de me procurer l'ouvrage lui-même.
Je passe aux ouvrages sur la géographie arabe. M. Juynboll, à Leyde, avait publié, il y a quelques années, en trois volumes, le texte du Merasid al-it thila^ abrégé du grand dictionnaire 'géographique de Yakout, qu'il avait accompagné de variantes et de note succinctes. Depuis il a fait paraître un premier volume d'additions et de commentaires ', précédés d'une introduction, dans laquelle il discute l'origine du livre et le nom de l'auteur. Je n'ai aucun besoin de m'étendre sur ce snjet, M. Reinaud en ayant traité amplement dans une lecture quia paru dans votre Journal. Le reste du volume consiste dans on commentaire perpétuel du texte, composé de rectifications ou
1. Analeetes «ter Vhi^t^re et Iq littérature dei Arûben d'Eipagne, p»r Al-Makkari; publiés par MM. M. R. Pozy, G. Dugat, L. Krehl et W. Wright. Tome il, part. 2, publié par M. Gustave Dugat. Leydc. i859;in-4o(pa^cs 391-835).
S. I^âcripcione9 arabe» de Granada^ precedidas deuna ramena historica y dfî la gencalogia detallada de los reyes Alahmarcs, por D. Emilio Ufucntp Alcantara. Madrid, 1860; in-i^fSii pages).
3. Lexicon geographicum, çui nomen est Merasid el itthila. Novum ftfciculum, contincntem introductionem in hune librum et adnotationem ad duos prières fasciculos, scripsit M. G. J. JuynboU. Leyde, 1859; in-8«(cvin et 588 pages).
ANNËB 1860-186i . 331
de jastîficattOQS de leçons admises dansTédîtion, de notes plus eu moins détaillées sur des points nombreux, et de renvois à d'antres ouvrages qui traitent des mêmes noms géographiques ou historiques. Cette masse de notes rappelle les éditions d'auteurs classiques que Técole hollandaise publiait dans le xvn* siècle; mais je crains bien que notre temps dégénéré ne soit pas assez reconnaissant pour une œuvre aussi laborieuse, à la fois, pour Tauteur et pour le lecteur.
Plus la publication du Merasid a été utile, plus elle augmente le déar des savants d'ôtre mis en possession de Touvraife entier de Yakout, dont la réputation a bien grandi en Europe depuis que Fraehn en a publié les premiers extraits. M. Rawlinson avait conçu l'idée d'en publier une traduction complète, mais d'autres travaux et d'autres devoirs ne lui ont pas laissé ^sses de loisir pour une entreprise de si longue haleinei et l'on ne s'en étonne pas en voyant la nature et l'étendue de l'ouvrage. Yakout était né, vers la fin du xu° siècle, d^une famille grecque ; mais vendu encore enfant et mis en esclavage, il fut élevé dans )es lettres et les sciences arabes, et devint un musulman pieux, qui ne laisse percer nulle part un souvenir ou une influence quelconque de son origine. Il devint libraire et auteur, et composa beaucoup d'ouvrages, dont aucun ne lui valut de la réputation, excepté son dictionnaire de géographie. Frappé, pendant une discussion littéraire, de la difficulté de trouver des renseignements sur un Heu donné, il entreprit de réunir par ordre alphabétique tout ce qui se trouvait dans les géographes et les historiens sur toutes les parties du monde connu aux Arabes. Il exécuta ce plan à Merv, et, heureureusement pour lui et pour nous, immédiatement avant que la plus grande partie des bibliothèques de l'Orient dispi^rûtdans l-invasion de Djinguis-khan. C'est alors que périt la plus ancienne et la meilleure partie de la littérature arabe, dans le sac des grandes villes et leur destruction par le feu. Il est yrai que ce fléau n'atteignit pas tout les pays mu* sulmans; mais il diminua prodigieusement le nombre des
livres, et laissa ceux qui furent sauvés d'autant plus exposés à toutes les chances de destruction qui menacent toujours les manuscrits dont il n'existe pas un grand nombre d'exemphires dispersés sur une foule de points. Pour ne donner qu'ut exemple des pertes que la littérature a faites alors, on oouaait les titres de douse ouvrages sur la ville de Bactres, antériears à Djinguis-khan; mais aucun de ces livres ne s'est retrouvé depuis. Aujourd'hui, les savants en Europe travaillent à rétaUlr, pour le monde musulman, son ancienne littérature avec les débris des grandes biidiothèques orientales que le hasard et le zèle des collecteurs ont fait arriver dans les nôtres, où ils soal soustraits aux chances de destruction qui les menacent inces* samment en Asie. Mais c'est une œuvre qui ne peut se faire que bien incomplètement, et.Yakout devait avoir à son service Aen ouvrages en abondance qui ont aujourd'hui entièrement disparu. Son Dictionnaire universel de géographie forme quatre gros volumes et contient un trésor de notices historiques, gé(^phiques et littéraires, que Yakout parait avoir tirées des livres, sans y ajouter beaucoup de ses propresobseryations de vojageor. La traduction de l'ouvrage entier paraissant une entreprise excessive, M. Barbier de Meynard a pensé qu'on pouvait fractionner le travail, et il s'est décidé à prendre dans Yakout les articles relatifs à la Perse et à l'afgbanistan, et à recomposer ainsi un dictionnaire, partiel, il est vrai, mais complet pour le rayon qu'il embrasse ^; il a conservé en entier tous les articles, à l'exclusion de certains détails sur l'horoscope des localités» sur la généalogie des saints et quelques autres points qui ne peuvent intéresser qu'un musulman. Comme il ne donne pas le texte, il reproduit en original les nombreuses poésies citées par Yakout, et il complète les descriptions géographiques par des extraits empruntés à d'autres géographes orientaux. Il a composé de cette façon un livre plus complet que ceux que
1. Dictionnaire géographique. lUstorique et littéraire de la Perse et de* contrées adjacentes^ extrait du Modjem el-Bouldan&e Yaqout, et complété, à Taide de documents arabes et penans, pour la plupart inédits, par G. Barbier de Meynard. Paris, 1861 ; in-S'' (xxi et 640 p.).
nous possédions sur la géographie de la Perse et des pays environnants, et qui sera d*un gcand secours pour les recherches sur l'histoire de la Perse et des pays en deçà de Tlndus.
La géographie arabe s'est encore enrichie d'un autre ouvrage fort important. On savait qu'un auteur du \iv siècle de rhégire, Ahmed ben Abi Yakoub, avait composé un traité de géographie. Masoudi en fait mention et beaucoup d'auteurs postérieurs en parlent; mais on n'en connaissait aucun manuscrit, jusqu'à ce que H. Muchlinski, professeur de turc à Saint-Pétersbourg, en eut apporté un en Orient. Deux jeunes savants hollandais se sont partagé le travail de la publication de ce volume. JU- de Gœje' a choisi la description de l'Afrique du Nord, et M. JuynboU fils* a publié le reste de l'ouvrage. M. de Gœje a accompagné son texte d'une traduction et d'une introduction, dans laquelle il discute, avec beaucoup de soiq, tout ce que Ton sait de l'auleur, et il indique les plagiats commis par les géographes postérieurs. Il aurait pu augmenter la liste de ces plagiaires, par exemple, par Bekri, qui me parait avoir pillé Yakoub d'une façon impitoyable. M. Juyn-^ boll s'est contenté de donner le texte de l'ouvrage ; mais il paraît préparer un travail supplémentaire sur cet auteur. Il y a une véritable satisfaction à voir retrouver et remettre en lumière un de ces anciens auteurs arabes qui passaient pour perdus, et qui sonti en général, bien plus précis que les compilateurs postérieurs, auxquels on est trop souvent réduit. Malheureusement le manuscrit de Yakoub est incomplet au milieu; mais il est probable que, l'attention étant maintenant éveillée sur ce sujet, on retrouvera d'autres manuscrits cachés dans quelque coin de TOrient, comme cela s'est vu si souvent dans des cas semblables.
1. Spécimen e literis orientalibus exhihens descripiionem al Magribiy sumptam e Libro regioaum al Yaqubii, cdidit, vertit et commentario iiistruxit J. de Goeje. Leyde, 1860; in-S" (170 et 29 pa^es).
2. Spécimen e literis orientalibus exhibens Kitabol Boldan, sive Librum regionum, auctore Ahmed jbn Abi Yaqub, noto nomine al Yaqubii, nunc primum arabice edidit Â. W. Th. JuynboU. Leyde, 1861 ; in-8« (154 p.)«
J'arrive à Fa* poésie des Arabes et fai le plaisir de pouvoir annoncer que M. Dieterici a terminé son édition du Divan de Motenabbi^ accompagné du commentaire dé Wahidi, ett^ miné par une série de tables qui faciliteront l'usage de Toavrage. Le commentaire de Wahidi est d'une incontestable utilité pour l'étude de la poésie arabe et restera, avec le commentaire de Hariri, par H. de Sacy, et les scholîes de febrizisu^ la Hamasay publiées par M. freîtag, une ressource perpétuelle pour ceux qui s'occupent de côtte branche difâcîle du! savoir oriental. Quant à la valeur de Motenabbi comitaé poète, elle a été Tobjet de discussions infinies en Orient et même en Europe ; je n'y reviendrai pas, car, quelque opinion qu'on se fasse sur ce poète, il a joui d'une trop grande réputation dans sa nation pour qu'on puisse le négliger. IF a, je croîs, contribué plus que tout aiitre à faire revivre, ou au moins à conserver l'ancienne kassidé arabe, qui avait commencé longtemps avant lui à céder à des formes poétiques plus en rapport avec les mœurs nouvelles; mais il avait lui-métne quelque éhose de l'esprit des Bédouins, quoique affaibli et corrompu par les vices des cours, de sorte que les formes anciennes lui Vont mieux qu'à ses successeurs et imitateurs, pour lesquels ce cadre vieilli n'est devenu qu'une entrave qui les a empêchés d'essayer l'expression naturelle de leurs sentiments.
Les habitudes de la cour des khalifes avaient suggéré depuis longtemps à la poésie des formes plus appropriées aux mœurs nouvelles que celles qui avaient suffi à l'austérité et à l'uniformité de la vie du désert, et M. Ahlwardt nous montre un de ces novateurs dans Abou Nowas*, poêle du temps et un peu de la cour de Haroun al-Raschid. C*élaît un homme de mœurs dissolues, d'une foi plus que suspecte, dont on évitait la so-
i. ifulenabbi Carmina cum comtnentarid Wahidî, ex Hbrts manascrîi>tifl qui Vindobonse, Gothas, Lugcluni Halavorura atqiic Berolkii asservaotur, edidit Fr. Dieterici. Berlin, 1861 ; in4o (xni et 880 p.).
2. Divan des Abu Nowas, heraiisgegeben von W. AMwardt. ï. Dlc weinlieder, Greifswald, 1861 ; in-4» (32 et 51 pages).
eiété par con^^enance, et dont on lisait et on chantait par plaisir les chansoi» lieencienses.il menait ce qu'on appellerait aujour^ d'hat une vie de bohinrien, scandalisait les fidèles au point que son esprit rit et ûnpodènt seul put Id miuver de la peine de mort; mais il charmait le inonde élégant de celle cour par la grâce et la légèreté de ses poésies. M. AUwardt a commencé par le texte de ses chanaoee à boire, au nombre de soixante et onze; il Ta fait suivre d*une collection de variantes» et je pense qu'il publiera une traduction quand le texte des poésies sera complet. Il a fait précéder le premier eabier d'ufte introdactien contenant un tableau de la cour littéraire de Haronui qui est écrit avec une verve et une précision remarquables, et qui donne un excellent spécimen de Tbistoire de la poésie arabe qu'il noua promet^ et peur laquelle personne n'est aussi bien préparé que lui^ Il en a mdiqQé le plan dans un ouvrage dont j'aurai à parler plus tardy et l'on ne peut qu'approuver les principes qu'il établit.
Les sciences des Arabes ont été l'objet d'un assex grand nombre de publications. La première de toutes les sciences à leurs yeux est la jurisprudence^ à tel point que leurs sectes sont bien moins, comme chez les autres peuples, des sectes théologiques que des écoles de législation. Tout ce que nous savons sur ce si^et nous le devons aux besoins des gouvernements européens; les Anglais dans l'Inde^ les Français eu Afrique, les Russes dans le Caucase, ont été obligés de s'occuper de la législation des indigènes, et ont fait connaître, plus ou moins complètement, les ouvrages primcipaux des sectes qui prédomiaeat dans les possessions de chacun de ces empires< Nous devons à la mémo causa la publication récente d'un traité original sur la jurisprudence de la secte des Schaféites, celle des quatre grandes sectes qui avait été la plus négligée jusqu'ici. Comme elle prédomine à Java, le gouvernement holtandais a compris l'étude de cette législation dans le plan du collège ée Deift, où il fait élever ses en^ployés pour l'Inde, et M. Keijzer a publié dans ce but le texte et la
traduction du manuel d'Âbon Khodja^, d'après lequel on enseigne le droit, selon le rite schaféile, dans la mosquée al-AZ' har, au Caire. Ce texte est très court et écrit avec la précision technique qui convient au sujet et qui qo permet d'autre tra« duclion qu'une paraphrase. M. Keijzer en a donc fait une en français, et Ta accompagnée des notes et des éclaircissements les plus indispensables, tirés des commentaires arabes et malais de Touvrage.
Je crois que la science européenne n'a pas encore rendu jostice à la jurisprudence arabe; on s'en est occupé sous un point de vue pratique, mais on n'a pas assez observé que les Arabes étaient, avec les Romains, le peuple le plus légiste qa*il y ait jamais eu ; quMls ont réussi à tirer du Coran, qui est une base bien imparfaite pour la législation, un système de jurisprudence complet, logique, étroitement lié dans toutes ses parties, et distingué par la netteté de ses principes et la rigueur de ses déductions. M. Flûgel ^ paraît avoir entamé l'étude scientifique de cette matière en publiant dernièrement un traité sur les jurisconsultes de la secte des Hanéfites. Je regrette de ne pouvoir l'annoncer en détail, mais je n'ai pas réussi à me le procurer.
Nous manquons encore d'une histoire sufRsante de la philosophie chez les Arabes. Elle ne sera peut-être pas d'une grande importance pour l'histoire du développement de l'esprit humain en général, mais elle est nécessaire pour l'étude de la civilisation des Arabes, et comme parallèle de la philosophie chrétienne du moyen âge, parallèle dans lequel les Arabes ne perdront pas à la comparaison avec l'Occident, et elle fournira à l'histoire de l'influence que les idées grecques
1. Préds de jurisprudence musulmane^ selon le rite chaféite, par Abon Khodja, publication du texte arabe avec traduction et annotations par S. Keijzer. Lcyde, 1859 ; in-8"»(xxxii, 48 et 117 pages).
2. Die Classender hanefilischen Hechtsgèlehrtent yon C. Fliigél. Leiprig, 1860; in-S» (92 pages).
ANMÉ£ 1860-1861. 337
ont exercée sur le inonde un élément indispensable. Du reste, les philosophes arabes n'ont pas été exclusivement les dis- < ciples des Grecs; quelques-uns ont suivi un courant d'idées venu de l'Inde, idées qui ont produit des effets bien plus généraux en Perse que parmi les Arabes, où la plus grande rigueur de l'islam et, probablement, la tendance naturelle de la race leur ont été moins favorables. H. Gosche, à Berlin, a
publié un mémoire étendu sur un des philosophes les plus distingués, et comparativement les plus connus de cette classe, sur Ghazzali^ Il était né près de Thous, en Perse, l'an 451 de l'hégire , dans le temps où la philosophie et la théologie se livraient leur dernier grand combat dans elmonde musulman. Il fut l'ami du célèbre vizir Nizam el- Moulk, qui le nomma professeur à l'université qu'il avait fondée à Nischapour, et il le persuada plus tard de le suivre à Dagdad et d'y professer. Ensuite il se retira à la Mecque et & Jérusalem, enseigna pendant quelque temps à Damas et à Alexandrie, flt de nouveau une retraite religieuse à Thous, se laissa persuader de reprendre encore sa chaire à Nischapour, et finit par mourir dans une dernière retraite à Thous. Cette vie agitée, que nous trouvons chez tous les docteurs musulmans de ce temps, répondait à l'agitation des esprits à cette époque, dont on peut voir les traces profondes dans les œuvres de Ghazzali, où l'orthodoxie, l'influence de la philosophie et la tendance naturelle de l'auteur vers le soufisme se combattent et triomphent tour à tour. H. Gosche ne nous donne pas un exposé de la philosophie de Ghazzali, mais un traité biographique et bibliographique sur lui, préliminaire indispensable d'une exposition complète du système de cet esprit distingué, que nous obtiendrons sans doute dans quelque temps, et que les travaux dont il a été l'objet jusqu'ici ont préparée et provoquée.
1. Ueber Gha*%ali*9 Leben und WerkCf Ton Gosche. Berlin, 1859; in-4* (72 pages). Tiré des Mémoires de TAcadémie de Berlin pour Tannée
338 VINGT-SEl»! AN5 D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES
M. Dieterici nous donne de nouveau la traduction d'une partie des traités des Frères de la pureté. J'ai déjà eu Toccasion de parler de la position et de l'importance de celle cbrièuse académie philosophique, qui a essayé, au i* siècle, de faire prévaloir la philosophie grecque sur la théologie de Fis- [am, et qui avait réuni en cinquante et une dissertations an système complet des sciences, telles qu'on les connaissait de leur temps. Les Frères de la pureté étaient néo-platoniciens dans la métaphysique, et aristotéliens dans les sciences phy siques, mais avec un mélange considérable de néo-phitonisme même dans cette partie. Ce sont les huit dissertations qui comprennent ces dernières sciences que M. Dieterici vient de traduire^. Elles traitent de la matière et de ses formes, des phénomènes de l'air, des minéraux, des plantes et des animaux. On sait que la tentative de l'école des Frères ne réussit pas, et que l'orthodoxie musulmane parvint à. l'étouffer et, avec elle, tout esprit de recherche libre ; mais il est dans la nature des choses qu'il en soit ainsi, quand une théologie savante et systématique n'a devant elle qu'une philosophie abstraite. Je n'ai pas le temps de m'étendre sur ce sujet, mais celui qui voudra réfléchir et étudier l'histoire dans les nonh breuses luttes de ce genre, qui ont eu lieu dans le monde, se convaincra aisément de la. probabilité de ce résultat. Si les philosophes arabes avaient mieux suivi l'esprit d'Aristote et créé de véritables sciences, fondées sur des observations et des expériences, ils auraient probablement mieux résisté an pouvoir théologique qui les opprimait ; malheureusement ils avaient trop de confiance dans les théories néo-platoniciennes, qui leur fournissaient des explications fantastiques, mais toutes prêles, et ils ont dû succomber. Au reste, ils n^avaienl pas tout à fait négligé la voie indiquée par l'exemple d'Aristott, et il n'y a peut-être aucune science à laquelle ils n'aient
i. Die Naturanscliauung und NaiurpfiiloBOphie der Araber im iekntet Jahrhundert, aus dcn Sehriflen der laulern Brader, ubersetat von IK. Fr* Dieterici. Berlin, 1861; in-8« (xvi et 216 pages).
ajouté quelque chose par l'observation. On peut trouver dans les traités des Frères, de la pureté mêmes quelques indices d*expériences qu'ils ont faites, et les historiens des sciences aimeront à rechercher dans le travail de M. Dieterici ces traces d'un esprit d'observation qui n'a pas pu se développer.
Hais c'est avant tout dans les mathématiques qu'ils ont fait faire à la science, telle qu'ils l'avaient empruntée aui Grecs^ des progrès très réels et très nombreux. On sait que ce sont les Italiens du xiii* siècle, surtout Léonard de Pige, qui sont les restaurateurs des mathématiques en Europe^ et pendant des siècleson leur a attribué la découverte des méthodes introduites par eux ; et même, quand on se remit à l'étude des mathématiciens grecs, et qu'on y retrouva la source de la plus grande partie de ces théories, on n'en resta pas moins étonné de voir que Léonard de Pise était, sous certains rapports, plus avancé que Diophante et le reste des mathématiciens les plus illustres de l'antiquité. On savait que Léonard de Pise avait fait un séjour dans le Maghreb; mais ce n'est que de notre temps, et très graduellement, que l'on a obtenu la preuve que beaucoup de ses prétendues découvertes appartenaient réelle* ment aux Arabes. Cette lacune dans l'histoire des mathématiques est comblée graduellement par les travaux de quelques hommes qui réunissent, ce qui se trouve rarement ensemble, le savoir mathématique et la connaissance des langues orientales. M. Wœpcke, qui parait avoir voué sa vie à ces travaux difficiles, a successivement mis en évidence un certain nombre de points, pour lesquels il est parvenu à fixer avec certitude la part des Grecs* et des Arabes; dernièrement encore il a prouvé que le célèbre problème des nombres con^ gruentSf que Diophante n'avait fait qu'entrevoir, et que le prince Buoncompagni a retrouvé récemment dans un ouvrage
1. Sopra lateorka deinumerieongrui. Nota di £. WoBpcke. Home, 1860; in-4* (li pages).
de Léonard de Pise *, avait été traité déjà, au x*' siècle, sysématiquement par les Arabes, et que c'est à eux que les Italiens Font emprunté.
Je suis hors d*état de mettre dans leur vrai jour des découvertes de ce genre, mais je ne puis passer tout à fait sous silence un autre mémoire de M. Wœpcke ', qui Iraite d'un sujet familier à tous et bien obscur pourtant historiquement, Tusage de nos chiffres arabes, et notre méthode d'arithmétique vulgaire. Quand nous faisons Fopéraiion d*arithmétique U plus élémentaire, nous réfléchissons rarement qu'il a fallu plusieurs emprunts successifs faits aux Indiens par les Arabes et aux Arabes par les Européens, pour amener cette opération au degré de simplicité qu'elle a aujourd'hui, iïabord Gerberty qui avait étudié chez les Arabes d'Espagne, fait revivre, au x*' siècle, la méthode arithmétique, qu'il intitule Abacus, et dont on trouve un exposé assez obscur dans Uoêcc; les Arabes, à leur tour, empruntèrent un peu plus tard aux Indiens une méthode perfectionnée^ qui pénétra en Europe, au xir siècle, par les traducteurs de Housa leKIiorasmien, et fut, à cause de cela, appelée V algoris me ; mUny un siècle plus tard, Planude et Léonard de Pise introduisirent, chacun de son côté, une troisième méthode, celle qui est aujourd'hui imiverselle. M. Wœpcke s'applique à prouver que cette dernière méthode est encore un perfectionnement trouvé par les Indiens, postérieurement à Mouse, transmis par eux aux Arabes, emprunté à ceux-ci par Léonard de Pise. A la fin
1. Recherches sur plusieurs ouvrages de Léonard de Pise, découverts et publiés par M. le prince B. Buoncompagni, et sur les rapports qui existe nt entre ces ouvrages et les travaux mathématiques des Arabes, ^ M. F. AVœpckc. Première partie. Extraits et traductions d'ouvrages arabes. UI. Traduction d'un fragment anonyme sur la formUion des triangles en nombres entiers et d'un traité sur le même sujet» par Abcu Djafer Mohammed ben Alhocaïn. Rome, 1861; in-i' (61 pages).
'i. Sur l introduction de l'arithmétique indienne en Occident, et sur deux documents importants publiés par M. le prince B. Buoncompagni.pir M. Wœpcke. Rome, 1859; in-l" (72 pages).
de son mémoire, il essaye déterminer dans quelle mesure les Arabes eux-mêmes se servaient, dans la pratique, des chiffres qui portent leur nom. Ce sont des travaux longes et patients, qui ont besoin d'une précision et d'une conscience extrême, et qui, par leur nature, ne peuvent pas jouir de la faveur publique, mais qui édifient lentement et sûrement la science, et auxquels est due la reconnaissance des savants.
M. Sprenger avait conçu, il y a bien des années, l'idée de publier un dictionnaire des termes techniques des sciences des Arabes, pour faciliter leurs études aux élèves musulmans des grands collèges dans l'Inde, et leur épargner une partie de la perte énorme de temps que l'ancienne routine indigène entraîne; il désirait les mettre en état de traverser plus rapidement l'ancien enseignement, pour qu'ils pussent passer aux perfectionments européens. L'ouvrage fut compilé sous sa direction par des savants indigènes, et le premier volume et quelques appendices étaient imprimés dans la Bibliotheca indica de la Société asiatique de Calcutta, lorsque M. Wilson fit interrompre l'impression d'ouvrages arabes, en se plaignant particulièrement de ce dictionnaire, qui est pourtant un livre méritoire. C'est une encyclopédie des sciences des Arabes dans l'ordre alphabétique, contenant des définitions de tous les tennes techniques de droit, de médecine, de mathématique et même d'astrologie, accompagnées de quelques développements scientifiques. L'ouvrage est d'une utilité évidente, non seulement pour les écoles en Orient, mais pour les savants en Europe, auxquels les dictionnaires et l'étymologie offrent de si faibles ressources pour le sens exact des termes techniques des Arabes. Le dictionnaire se continue maintenant sous la direction du capitaine Lees *■ et par les soins des anciens rédacteurs, les maulavis Abd el-Hakk et Gholam Kadir.
i. A dictionary of the iecUnical terms used in the sciences of Ihe Mutulmana, Edited by Mawlawies Abil al Haqq and Gliolam Kadir, undcr the superintcndcnccof Captain W. Nassau Lees. F. II, fasc. 16. Calcatta, 1800; in-i- (p. 1261-1340).
n y a une science pratique pour laquelle les Arabes ont toujours été renommés, mais qui vient d'être exposée pour h première fois en détail par M. Perron, c'est Thippiatrique. On connaît l'amour des Arabes pour leurs chevaux ; leurs poésies anciennes et modernes sont remplies de descriptions dechevam de guerre et de course, et leur conduite envers ces animaoi est bien faite pour faire rougir de leur brutalité des nations qui s'estiment bien plus haut dans l'échelle de rhumanité. H est naturel que l'observation constante leur ait fourni sur relève, le traitement et les maladies des chevaux, des théories et des pratiques qui valent la peine d'être connues, et M. Perron, que son long séjour en Orient et ses connaissances médicales rendaient particulièrement propre à cette tâche, s'est appliqué à la remplir. Le corps de son ouvrage consiste dans la trada^ tion du Naceri S traité composé au xrv^ siècle par Abou Bekr, écuyer et vétérinaire du sultan d'Egypte Nacir, fils de Kalauon. Abou Bekr expose dans la première partie de son livre ses observations sur la conformation, le caractère, Téducation, les signes, les couleurs, les races, la nourriture, les défectuosités des chevaux ; dans la seconde partie il traite de leurs maladies et des remèdes à employer. M. Perron donoe la traduction entière de ce texte, et le complète par des additions tirées de quelques autres auteurs arabes et par un supplément extrait de l'ouvrage d'un prince du Yémen sur les autres animaux qui peuvent servir de monture. Il fait précéder sa traduction d'une introduction qui remplit le premier volume en entier et dans laquelle il s'occupe de l'histoire du cheval chez les Arabes, de ses différentes espèces, des races qu'il a formées par l'exportation dans d'autres pays, du ré^^ime du cheval dans le désert, de l'histoire de coursiers célèbres, des courses, des généalogies et de la noblesse des chevaux arabes. C'est un travail plein de renseignements et d'intérêt^ même
i. Le Nacerif la perfection des deux arts, ou traité complet d'hippologie et d'hippiatrie arabe, traduit de I*arabo d'Abou Bekr ibnBedr. par M. Prt^ ron. Paris, 1859; in-8o, 3 vol. (512, 500 et 527 ;p.)
pour les lecteurs auxquels Fouvrage n'est pas destiné spédalement.
J'arrive aux ouvrages dont le but est de faciliter sous différentes formes Tacquisition de la langue arabe. M. Freytag a publié un volume sous le titre d'Introduction à l'étude de la langue arabe jusqu'à Vépoque de Muhamtned^. Ce livre ne contient qu'une partie des notes que l'auteur avait réunies depuis longtemps pour un ouvrage plus considérable et qui de^ vait embrasser l'histoire entière de la langue arabe. L'état de sa santé ne lui permettant malheureusement pas d'exécuter le plan complet, il nous ofTre ce volume, qui ne contient pas exactement ce qu'on supposerait d'après le titre; il y a bien quelques études linguistiques, des chapitres sur les changements de lettres dans les racines, sur les mots himyarites cités par les Arabes et d'autres ; mais, en général, l'ouvrage présente plutôt une description de l'Arabie avant et au temps de Muhammed; il traite des tribus, de la culture, du caractère, des coutumes, des armes, des animaux domestiques et de la religion des Arabes, et se termine par une dissertation sur Muhammed et le Coran. Le tout forme un résumé des connaissances nécessaires à ceux qui veulent s'occuper de l'Arabie, et contient une foule d'indications utiles et quelquefois neuves.
M. Ahlwardt a fait paraître, sous le titre de la Kassidé de Khalef aUAhmar^^ un volume destiné à enseigner à ceux qui s'occupent de la poésie arabe comment il faut s'y prendre pour pénétrer dans le sens d'un poème et surtout comment il ne faut pas s'y prendre. Dans ce double but, il choisit une ka$-
1. Einleitung in dos Studium der arabischen Sprache bis Mohammed und zum Theil spâtcr, von G. W. Freytag. Bonn, 1861 ; in-8° (xii et 511 pages).
2. Chalef el Ahmar's Qasside, berichtigter arabischer Text, Ueberset- Kung und Oommentar, mit Benutzung vieler handschrifllichen Quellen, nebst Wiirdignng Josef von Hammer's als Ârabisten, von W. Ahlwardt. Greifswald, 1859; in-8» (vui et456 pages).
sidé que H. de Hammer a eu le malheur de publier en texte et en traduction, et s'applique à corriger ce texte, à l'interpréter, en donnant ses raisons avec beaucoup de savoir et de venre; et puis il prend à chaque vers le texte et la traduction de M. de Hammer pour prouver comment, pourquoi et combien il Vêtait trompé. Je crois qu'il n'y aura pas un lecteur à qui celte réfutation posthume, infiniment prolongée, ne soit pénible. On la comprendrait si M. de Hammer avait été le chef (f une école pour les traductions de l'arabe; mais tout le monde sait que c'était son côté le plus faible, et personne ne l'a jamais proposé pour modèle en ce genre. On est devenu infiniment plus exact en traductions depuis que H. de Sacy a fondé son école, et la suite naturelle de ce progrès est qu'une traduction disparaît comme si elle n'avait jamais existé ; aussitôt qu'il s'en produit une meilleure. L'âpreté de la critique dans le cas présent est d'autant plus singulière, qu'il n'y a pas de trace d'animosité personnelle : c'est le pur amour de la science qui a allumé cette colère ; mais on dirait qu'il s'agissait d'un hérésiarque qui aurait mis en danger les âmes des fidèles, au lieu d'un homme qui a passé sa longue vie à des travaux sur l'histoire d'Orient; travaux dont personne ne peut se pa.^ser, qu'il faut, il est vrai, toujours contrôler, mais qui ne seront pas de sitôt remplacés ni rendus inutiles.
H. l'abbé Leguest a publié sous une nouvelle forme sa théorie des racines arabes ^ Son idée est double. Frappé de la diversité des sens qu'offre si souvent un môme mot, surtout dans ses dérivés grammaticaux, il essaye de les ramener à une idée fondamentale, généralement physique, dont il déduit alors les nuances morales auxquelles le mot s'applique par analogie et comparaison, par exemple la chaleur, qui, appliquée au moral, produit le sens de colère. Toutes les langues sont pleines de ces sens dérivés et de ces applications
1. Moyen de rechercher la signification primitive des racines arabes^ ei, par suite, des racines sémitiques, par M. l'abbé Leguest. Paris, 1860: in-8» (xri et 148 pages).
da physique au moral, et leur recherche est non seulement légitime, mais très utile pour bien pénétrer dans l'intelligence de la langue. La seconde idée de M. Leguest s'attache, non plus à l'explication des nuances dérivées d'une racine, mais à la formation de la racine elle-même. Il croit qu*une grande partie des racines de la langue arabe, telles que nous les voyons aujourd'hui, sont le produit de la fusion par agglutination de deux racines plus anciennes. Il avait indiqué dans ses traités antérieurs les différentes classes de mots auxquelles, selon lui, celte formation s'appliquait, et les règles par lesquelles il en opérait l'analyse. Dans le traité actuel il insiste peu sur cette théorie, mais il en fait l'application comme d'une chose prouvée. Je ne pense pourtant pas que ce système soit admis ou qu'il soit admissible, et que le procédé indiqué ait jamais pu servir à la formation d'une partie notable des racines d'une langue quelconque, et je crains qu'il ne sorte de son application que des jeux d'esprit.
M. Barb, à Vienne, a fait paraître une suite à son travail sur le hatnza^. Il avait établi dans son premier traité la théorie du hamza selon les grammairiens arabes, et maintenant il en déduit les conséquences pour son emploi dans l'orthographe, et il fixe les règles qui doivent déterminer- l'application de ce signe.
M. Brûcke a lu à l'Académie de Vienne un mémoire sur la prononciation des lettres arabes ' ; son travail consiste dans la description des procédés physiologiques par lesquels la nuance de la prononciation de chaque lettre arabe est produite; c'est un traité de physiologie plutôt que de linguistique.
Les communications plus fréquentes de jour en jour, sinon
1. Dan Sy$tem der Hamie-Orthographie in der arabisehen Schrifl, von H. A. Barb. Vienne, 1860; in-S" (37 pages).
± Beitràge stir Lautlehre der arabisehen Sprathe^ von Ernst Rriicke, Vienne, 1860; in-8<' (52 pages).
plus intimes, des Européens avec les peuples mnsolmans, exigent de nouveaux secours pour répondre à des besoins de plus en plus variés ; aussi voyons-nous se multiplier les dietionnaires, les vocabulaires et les grammaires arabes. M: Kazimirski de Biberstein a terminé son Dictionnaire arabe-frinçais en deux gros volumes ^ ; M. Panlmier en a publié un pour le dialecte d*Alger'; M. Catafago a terminé son dictionnaire anglais-arabe et arabe-anglais en deux volumes ', et publié qd spécimen d'un dictionnaire anglais-arabe infiniment plus détaillé.
M. Caspari * a publié la deuxième édition de sa grammaire arabe, et M. Wright, à Londres, l'a traduite en anglais ^ H. Bellerman a fait paraître une grammaire d'arabe^algérien ^ ; M. l'abbé Glaire vient de mettre au jour les principes de la grammaire arabe, auxquels il a travaillé depuis longtemps ^ , mais dont je ne connais encore que le titre. D'autre travaux de ce genre ont probablement paru, sans arriver à ma connaissance ^ ; mais un petit livre, destiné à venir au secours
1. Dictionnaire arabù'françaiê contenant tontes les racines de laUn^e arabe, leurs dérivés, tant dans Tidiomc vulgaire que dans Tidiome littt'rili ainsi que los dialectes d* Alger et de Maroc, par M. Razimirski de Biberstein. Paris, 2 vol. in-8% 1860 (1638 pages).
2. Dictionnaire français-arabe, par M. A. Paulmier. Paris, 1860; in-lS (xx et 911 pages).
S. An arabiù-english and english-arabic dietionary, by Joseph Catafap)< 2 vol. in-8^ Londres, 1858 (xii et 316; Ttiiet 744 pages en doubles colonnes).
4. Grammatik der arabischen Spracke von G. P. Caspari; 2* édit Leipzig, 1859 ; in-8» (xxv et 442 pages).
5. Arabie Grammar founded on the German work of Caspari, wiih miny corrections and additions, by W. Wright, vol. I. Londres, 1860; in-8».
6. Grammaire arabe, idiome d'Algérie, à Tusage de Tarmce et dos employés civils de l'Algérie. 4» édition. Paris, 1860; in-8* (vriet 210 p).
7. /Principes de grammaire arabe, par M. J. B. Glaire. Paris, 1861; in-8».
8. Je sais, par exemple, que M. Fares Schidiak a fait paraître une grammaire arabe-algérienne, et qu'il a paru, à Madrid, des dialoguese^pagnols-raarocains, mais je n*ai pas réussi à voir ces livres, ni probable^ ment d'autres du même genre.
des commençante et à faciliter renseignement de Tarabe, exige une mention un peu détaillée : c'est le système de transcription de l'arabe en caractères latins par M. Barb *.
Depuis le temps de sir W. Jones, qui, le premier, établit des règles pour la transcription uniforme des alphabets orientaux en caractères latins^ on a senti de plus en plus l'importance d'un alphabet harmonique qui permît de reproduire aTec les caractères latins, plus ou moins modifiés, les lettres des principales écritures orientales. Plus les études se perfectionnaient et s'étendaient, plus on sentait les inconvénients de la variété et de l'inexactitude des reproductions de noms et de mots orientaux. Les principes de sir W. Jones, qui avaient paru devoir se répandre, et qui certainement étaient rationnels, furent, après quelque temps, écartés dans l'Inde pour des systèmes bien plus imparfaits. Volney fonda alors son prix pour la découverte d'un alphabet harmonique qui pût satisfaire les besoins de la science et de l'usage ordinaire. Ce prix a provoqué un nombre considérable d'essais ; il a été décerné, si ma mémoire est exacte, treize fois, sans qu'aucune de ces tentatives ait réussi à se faire accepter généralement, et, à la fin, la commission a été amenée à décerner le prix à des travaux sur la grammaire comparée, plutôt que d'encourager de nouveaux travaux qui paraissaient destinés à rester infructueux. Les essais n'ont pas cessé pour cela; on s'est attaché généralement à diminuer la difficulté en se restreignant à une seule classe d'écritures et en créant des alphabets harmoniques, soit latino^émitiques, soit latino-indiens. Je vais suivre le même ordre. On a proposé et appliqué un assez grand nombre de systèmes de transcriptions arabes-latines, et, en général, on a suivi la même méthode que les Arabes eux-mêmes avaient appliquée lorsqu'ils eurent à employer leur alphabet pour écrire du persan, de l'hindoustani ou du
1. Die TramcripHon de» arabisdten AlphaMêt, yon H. A. Barb. Vienne, 1860; in-8 (89 pages).
malais, c'est-à-dire en multipliant le nombre des lettres par Fapplication de points ajoutés aux lettres d'une prononciation similaire. L'avantage de cette méthode est de permettre an public de lire les noms ainsi rendus sans difliculté et en négligeant les points supplémentaires, pendant que les savants y trouvent l'indication exacte de la lettre qu'on veut rendre; mais il y a l'inconvénient d'erreurs et d'inexactitudes faciles dans cette multiplicité de marques particulières. Un autre inconvénient de ces transcriptions est qu'elles ne rendent pas un certain nombre de signes orthographiques arabes qui sont destinés à exprimer des particularités d'étymologie et de grammaire, mais sans influer sur le son. Ce défaut n'est point sensible dans la transcription des noms, mais il devient une' source de doutes et d'incertitudes quand il s'agit de reproduire un texte arabe. M. Barb a entrepris de vaincre ces deux difficultés et il y a réussi, car il n'emploie dans son alphabet latin-arabe aucun signe modifié par des points, et il rend les signes étymologiques et grammaticaux avec assez de précision pour pouvoir transcrire un texte de façon à ce qn on puisse le retranscrire en arabe ; mais il n'obtient ces avantages qu'en adoptant ou en créant un certain nombre de lettres et de signes inconnus au latin, et en donnant par là un air étranger à la transcription et obligeant le lecteur d'étudier son alphabet avant de pouvoir lire. On se rend facilement compte de ces signes additionnels ; mais ils suffisent pour empêcher l'emploi habituel de ce système, et M. Barb lui-même parait vouloir le recommander moins à l'usage général qu'à l'enseignement de l'arabe dans les écoles. Il a appliqué plus récemment son idée et sa méthode à la transcription du persan S avec les modifications qu'exigent la prononciation et la grammaire de cette langue, et l'a aussi introduit dans l'enseignement. Je reviendrai sur ce point.
Pendant ce temps les indianistes avaient de leur côté publié
1. DU Transcription des persiêchen Alphàbete» y yon H. A. Barb. Vienne 1861. i 11-8» (76 pages).
de nombreux alphabets de transcription du sanscrit. Ils se servent tous de caractères distingués et multipliés par des points supplémentaires, et il parait difficile de faire autrement que de suivre ce système avec ses avantages et ses inconvénients. HM. Bopp, Brcckhaus, Lepsius et autres ont élaboré successivement leurs systèmes, et il y en a aujourd'hui un assez grand nombre avec chacun desquels on peut reproduire un texte sanscrit, sans aucune chance d'erreur, si les points sont placés avec soin, comme on peut le voir dans les ouvrages sanscrits et hindis que MM. Brockhaus, Fausbôll, M. Williams, Tabbé Bertrand et autres ont fait paraître. Aucun pourtant de ces alphabets n'a été généralement accepté, sans doute parce que la multiplicité des points diacritiques ajoutés aux lettres latines provoque toujours de nouveaux essais d'arrangements plus simples ou plus logiques. Aujourd'hui M. le baron Guerrier de Dumast a publié le sien ', et vous avez vu, par le mémoire qu'il a bien voulu vous distribuer, avec quel soin il a été combiné. M. de Dumast a trouvé autour de lui, à Nancy, un noyau d'hommes actifs et à l'esprit ouvert; l'académie de Nancy s*est pourvue de types dévanagaris; MM. É. Burnouf et Leupol ont ouvert des cours de sanscrit, dans lesquels ils emploient la transcription de M. de Dumast ; M. É. Burnouf a publié avec ces caractères nouveaux une grammaire sanscrite et en prépare une deuxième édition ; il vient de faire paraître le Bhagavat-gita* en transcription et en traduction, et prépare un dictionnaire aussi en transcription. Le but de l'école de Nancy n'est pas de remplacer l'écriture dévanagarie par la transcription, mais d'écarter du chemin des commen-
i. Des alpfêobets européens afjpliqués au sanscritj ou recherche du meilleur moyen de vulgarisation de la langue et de la littérature classique de rinde ancienne, par un des 'membres fondateurs de la Société asiatique. Nancy et Paris, 1860;in-8° (cvin pages). L'auteur ne se nomme pas, mais je ne crois pas commettre une grande indiscrétion en mettant son nom sur son œuvre.
2. Le Shagavad-gita, ou le Chant du bien-heureux, poëme indien, publié par Tacadémie do Stanislas, traduit par M. ^«nile Burnouf. Nancy et Paris, 1861 ; in-8« (xxii, 235 pagesj.
çants cet obstacle d'un alphabet nouveau à apprendre, et de les attirer à Tétude par la facilité de rentrée, eonvaincn qu'une fois la curiosité éveillée et les formes gramniatteales apprises, on ne reculera plus devant l'alphabet original, qui devient indispensable pour les progrès ultérieurs. L'école de Nancy espère attirer ainsi Tuniverâté à l'étude dn sanscrit, soit pour elle-même, soit comme un complément des étada grecques et latines, et elle assure que le succès répond jusqu'ici à toutes ses espérances. H. Barb, (fui applique i Vienne son système de transcription arabe et persane à l'enseignement, m'a assuré, de même, qu'il avait observé que, délivrés des premiers obstacles de l'alphabet étranger, les élèves se décidaient plus facilement à commencer ces Uogués, faisaient des progrès plus rapides et s'accoutumaient un peu plus tard avec une grande facilité aux caractères origi* naux. S'il en est ainsi, on ne pourra qu'applaudir à une méthode qui faciliterait le commencement des études orientales; je ne crois pourtant pas que l'expérience soit déjà suffisante pour prononcer si cette facilité ne mène pas seulement à des études superficielles. Le temps décidera cette question.
Il y a une école anglaise dans l'Inde qui va beaucoup au delà dans l'application de l'alphabet harmonique. La variété des écritures et les difficultés administratives qu'elle occasionne ont fait concevoir Tidée de les remplacer toutes par l'alphabet latin modifié, qu'on est convenu d'appeler l'aphabet roman* U y a une vingtaine d'années, il se forma dans ce but une école à Dehli, qui, sous l'impulsion de sir Ch. Trevelyan, fit impri* mer plusieurs centaines de volumes romanisés. Je ne sais ce que cet effort a produit depuis ce temps; mais aujourd'hui ce système se réveille avec une nouvelle ardeur. M. Monier Wii' liams, à Oxford, a fait réimprimer les discussions qui ont eu lieu dans l'Inde à l'occasion du premier essai % et a fait pa*
1. Original papers iUustrating the history of the applicatioo of the roman alphabet to the languagcs df India. London, 1859; in-#* (xil» S76 pages).
ANNtE 4860-1861. 85i
rattre le premier Tolume d'une série d'ouvrages en caraolëres romans f et destinée à en faciliter Tintroduction K Cette école ne demande pas au gouvernement indien l'emploi officiel de son alphabet, mais seulement la permission pour les adminis-trations et les tribunaux d'admettre les pièces dans lesquelles il serait employé; elle a assez de confiance dans son idée pour croire qu'elle sera acceptée graduellement par les populations.
On peut en douter ; mais il ne s'agit plus ici de science pure et je m'abstiens d'entrer dans cette controverse, pour revenir à la littérature arabe, pour laquelle il ne me reste plus à mentionna qu'un dernier ouvrage, qui n'a d'affinité avec aucun de ceux qui précèdent : le mémoire de H. Chwolson sur les restes de la littérature ancienne de la Babylonie, conservés dans des traductions arabes*. Lorsque M. Chwolson annonça, dans son ouvrage sur les Sabiens, une traduction complète de V Agriculture nabatéenney que l'on ne connaissait qu'imparfaitement par une notice de M. Quatremère, et lorsqu'on vit qu'il portait l'antiquité de ce livre plus haut même que M. Quatremère, cette annonce fit nattre beaucoup d'espérances et beaucoup de doutes. Pour répondre à la curiosité qu'il avait excitée, M. Chwolson publia le mémoire dont je parle dans ce moment. Il y discute tout ce que les Arabes rapportent sur les restes de l'ancienne littérature babylonienne, et il analyse les ouvrages de cette classe qui existent en traduction arabe, surtout le principal d'entre eux, l'Agriculture des Nabatéens. Il fixe par une longue et savante déduction l'âge de l'auteur chaidéen, Koutami, à environ 1300 ans avant notre ère, et assigne
1. Bagh'O-Bahar. The hindustani text of Mir Amman, cdited in roman type and an introductory chapitre on the use of the roman character in Oriental writing, by Monter Williams. London, 1859; in-8» (xxxvuet 2i0 pages).
S. U^er die Ueberreste der alibabylonischen Literatur in arabischm Ueber8eUungen,\onb.ChytoUon, 8aint-Pétcrsbourîr,1859; in-4*(195p). Tiré da t. VIII des Mémoires des savante étrangers de TAcadémie de Saint- Pétersbourg.
aux ^uleurs que cite Koutami, et dont il donne de nombreux extraits, différentes époques, jusqu'à 2500 ans avant notre ère. Rien ne pouvait être plus agréable que cet espoir de retrouver des monuments littéraires aussi anciens, même par parties et par fragments, dont chaque ligne devait porter des lumières inattendues dans Thistoire de la civilisation antique. Ces dates elles-mêmes n'étaient pas un obstacle réel, car assez de fails indiquent la nécessité de réformer notre chronologie vulgaire, évidemment trop restreinte. Mais la lecture des détails de l'argumentation de H. Chwolson a réveillé d'autres questions et de nouvelles difficultés de la nature la plus grave. Les noms propres ci tés dans VAgriculturenabatéenney les faits positifs qu'elle énonce, la chronologie qu'elle suppose, l'étal religieux qu'elle laisse entrevoir, font naître des doutes extrêmement sérieux, et jusqu'ici la théorie de M. Chwolson n'a trouvé que des contradicteurs ^ L'auteur a publié plus récemment un mémoire sur le culte de Thammuz^ chez les Babyloniens ; je n'en connais que le titre, de sorte que j'ignore s'il j défend ses théories. Dans tous les cas il faut attendre la réponse qu'il ne manquera pas d'opposer à ses contradicteurs, et surtout la publication de l'ouvage même, qui fournira à la critique les moyens de discuter, avec connaissance entière des éléments de la cause, la date réelle du livre et la composition de ses parties, et l'on verra alors s'il faut abandonner tout espoir d'y trouver au moins des fragments authentiques de ces temps anciens, ou s'il ne faut y voir qu'une fraude plus ou moins moderne. C'est avec bien du regret que beaucoup de personnes, et j'avoue que je suis du nombre, abandonneraient l'espoir de pouvoir admettre, au moins partiellement, l'authenticité des matériaux dont est composé cet ouvrage ; mais il faut
1. Voy. M. Renan, dans les Mémo&es de V Académie dei inacripliWii t. XXIV ; M. de Rougemont dans les Annales de la philosophie chré" tienne, série V, t. I, 1860, et M. de Giiischmid dans le Journal de lasociété orientale allemande, t. XV, cah. I, 1860.
2. Ueber Tammui und die Mensclienverehrung beiden alten Bab\fUmkr% Saint-Pétersbourg, 1860; in-4. (112 p.}.
avouer que, pour le moment, la thèse de H. Chwolson parait bien compromise.
Un changement considérable qui a eu lieu dans la théologie savante depuis une trentaine d'années, et qui va en grandissant tous les jours, a donné une importance nouvelle à toutes les littératures sémitiques secondaires. Au dernier siècle la théologie orthodoxe de loutes les églises chrétiennes avait à se défendre principalement contre des attaques philosophiques ; au. jourd'hui Tactivité théologique s'est portée avant tout sur la critique historique des livres saints et de la tradition des premiers temps de TÉglise, et ces questions ont acquis une gravité qu'il est impossible de méconnaître. Les littératures des Églises syriennes, coptes, éthiopiennes et arméniennes fournissent, par des traductions anciennes des livres de la Bible et d'ouvrages des premiers Pères grecs de l'Église, perdus dans l'original, des matériaux indispensables pour ces recherches. On se rend aisément compte de la curiosité avec laquelle on recherche les traductions de livres perdus des temps apostoliques, quand on pense au petit nombre de ces écrits qui sont parvenus jusqu'à nous, à l'influence qu'ils ont exercée sur le développement du ^christianisme et aux indications qu'ils contiennent sur les idées de cette époque. Mais il serait difficile de rendre compte ici de l'intérêt qui s'attache à chacun de ces livres et des raisons qui les rendent aujourd'hui l'objet d'un examen si minutieux ; ces raisons dépendent de l'état des sciences théologiques et nous écarteraient de notre sujet ; je ine contenterai donc d'annoncer ces ouvrages très brièvement en commençant par ceux qui sont tirés de la littérature syriaque.
H. Cureton avait publié en 1845 une traduction syriaque de trois lettres de saint Ignace, et cette publication a depuis donné lieu à une série très considérable de travaux d'érudition. On possédait auparavant deux rédactions grecques des lettres de saint Ignace, dont l'une consistait en sept et l'autre en treize II. 23
lettres, et dont la première passait pour authentique; on a pensé, depuis la publication des trois lettres en syriaque, que celles-ci étaient les seules authentiques et avaient été, par différentes raisons dogmatiques, amplifiées, puis converties d'abord en sept, puis en treize, pendant que les défenseurs de Tauthenticité des sept lettres grecques essayent de prouver que les trois lettres en syriaque ne sont qu'une abréviation des sept lettres originales. Cette controverse a fait naître une douzaine de volumes et de mémoires, et n'est pas encore épuisée, H. Lipsius ' vient de reproduire les trois lettres en ^nc et en syriaque pour servir de pièces justificatives à un long et savant mémoire dans lequel il établit, par des raisons de critique intérieure et extérieure, qu'il n'y a de lettres authenti* ques que celles qui sont contenues dans la traduction syriaque. Il faut s'attendte à ce que les théologiens catholiques continuent à coatredire cette thés
H. Cureton a découvert dans les manuscrits que le Musée britannique a eu le bonheur de tirer des monastères de la Thébaïde„ et qui nous ont déjà fourni tant de monuments patris* tiques, la traduction syriaque d'un ouvrage perdu d'Eusèbe de Césarée^ Ëusèbe, dans son/fts toir^ ecclésiastique y parled'une histoire des martyrs qu'il avait connus, composée par lui; ce livre était perdu, et H« Cureton Ta retrouvé dans un très ancien manuscrit syriaque. Il le publie aujourd'hui avec.une traduction et des notes; il prouve qu'Eusèbe a composé cet ouvrage avant son Histoire ecclésiastiqne, et que plus tard il es a inséré un extrait dans une rédaction postérieure de son grand ouvrage, en faisant quelques changements, parce que
1 . Ueber dos Verhàltniss des Textes der drei syrischen Briefe des Ignslios %u den ubrigen Recensionen der ignatianischen Literatur yon R. A.Lip- ■ius. Lcnpsig,^lSâ9; in-8 (â03p.).
t. Yoy. L Eglise d'Orient et son histoire d'après lesmonwnants syriSKfKety par F. Nève. Paris, 1860; in-8 (62 p.).
a. HislêTi/ 9f the martyrs in Palestine^ by Eusebius, bishop of Ccsarca, (kUcovMfd ia a v«ry aocient syriac aianuscript, odiied and transhted iftt* engliah byW. Cureton. Londres, 1861; in-8 (xi, 8S et 58 p.).
ANNÉR 1800-1861. 35S
l'apaisement des persécutions lui permettait une plus grande liberté d'expression.
H. de Lagarde, à Leipzig, a tiré du même manuscrit une traduction syriaque des Recognitiones de saint Clément de Rome S et en a publié le texte ; il a fait paraître de même le texte syriaque du traité de Titus de Bosira contre les Manichéens*.
M. Lamy, à Louvain, a publié le texte syriaque et la traduction latine des exposés du dogme de l'Eucharistie selon l'É&^lise de Syrie, par Jean de Tela et Jacques d'Edesse, accompagnés de commentaires et précédés d'une dissertation historique '. L'exposé de Jacques d'Édesse avait déjà été publié par M. de Lagarde, d'après le même manuscrit de Paris, mais il ne l'avatt pas traduit.
Les docteurs de la bibliothèque Ambrosienne de Milan ont commencé l'œuTre très méritoire d'une collection de documents tirés des littératures sacrée et profane, d'après les manuscrits de leur bibliothèque. Le premier cahier de cette collection a paru par les soins de M. l'abbé Ceriani*. Il contient des fragments latins, surtout de livres apocryphes, et un spé-
i . Clemeniis romani Recognitiones y syriace edidit Paulus Ântonius do Lagarde. Leipiig, 1860;iii-8.
t. Titi BostrenHs contra Manichœos libri quatuor ; syriace edidit P. A lie Lagarde. Berlin, 1859; in-8. Je ne connais que les titres de ces deux ouvrages, que je n'ai pas réussi à me procurer.
3. Dis^ertàtio de Syrorum fideet disciplina in re eucharistica ; accedunt vetcris EcclesiiB syriacae nionumenta duo; unum Joannis Telensis Résolutioncs canonicse, syriace nunc primum editœ ac latine redditœ ; alterum, Jacobi Edesseni Resoiutiones canonicœ, syriace cuinversione latina nunc primmn elaborata ; scrîpsit, Th. S. Lamy. Louvain, 1859 ; in-8« (xvi, 273 p.)*
1. Monumenta sacra et profana e codicibus praesertim Bibliothecœ Âmbro8i«e, opéra coUegti doctorum ejusdem. T. I, fasc. I. Fragmenta latina IKvangelii S. Luc®, parvœ Genesis ctÂssumptionis Mosis, Baruch, Threni, et Epistola Jeremlœ, vcrsionis syriacae Pauli Telensis cum notiset ini-. tfo proles^omcndn in integram ejusdem versionis editionem edidit Sac. Obi. Antonius Maria Geriant. Milan, 1861; in^<> (xvi, 63; viu et 72 p.)
cimen d'une édition de la traduction syriaque de la Septante, faite au vii° siècle par Paul de Tela. Le but de la publication future de cette traduction est de fournir des matériauxà la critique du texte de la Septante.
Un autre travail du même genre et sur la même traduction de la Septante, en syriaque, a paru à Copenhague, où M. Rordam a commencé à publier les livres des Juges et de RuthS qui n'avaient pas encore été imprimes, et qu'il a trouvés dans les manuscrits de la Thébaîde nouvellement acquis par le Musée britannique. Il n*a fait paraître jusqu'ici que les cinq premiers chapitres des Juges, auxquels il a joint un commentaire et même une retraduction en grec, tel qu'il suppose avoir été le texte de la Septante que Paul de Tela devait avoir sous les yeux. On finira de cette manière par avoir en entier cette traduction syriaque de la Septante, dont on ne possède jusqu'ici qu'à peu près la moitié.
En dehors de ces ouvrages syriaques, qui appartiennent à la patristique, il me reste à en mentionner un d'un genre tout autre : c'est une rédaction syriaque du roman .connu sous le titre de Syntipas. M. Goldberg avait déjà découvert cette rédaction et l'avait publiée. Aujourd'hui M. Landsberger, à Darmstadt, en a fait paraître une nouvelle édition plus complète, accompagnée d'un glossaire et d'une introduction historique et littéraire 3. C'est un travail fait avec beaucoup de soin et de savoir. M. Landsberger pense que cette rédaction, qui est écrite dans un langage populaire, date du i"^' siècle de notre ère,
1. Libri Judicum et Ruth sccundum versioiiem syriaco-hexaplareni ex codicc Musei britannici nunc primum cditî, ;rœce translatî notisquc illQ^ Irati. Fascicalus prior. Spécimen philologicum quod defcnderc conabilor Thomas Shat Rordam. Copenhague, 1859; m-X* (viii et W p.).
2. Die Fabeln des Sophos^ syrisches Original der ^riechischen Fabcln dos Syiitipas, ia berichliiçlcm Text zum crsten Maie vollslandig mit eineffl (ih)S8:ir herausgc;,'eben, iiebst literarischcn Vorbemerkungen und eincr eiiilcilenden Uiitersuchung Ubcr das Vatcrland dcr Fabel von Fr. Juiius Landsbergor. Poscn, 1859; in-8» (CXUY et 186 p.).
point assez délicat à déterminer et qui, s'il peut être prouvé, ferait de cette rédaction la plus ancienne que nous ayons de ce livre, que l'on possède dans des formes si nombreuses et dans des langues si différentes. M. Landsberger va plus loin et trouve non seulement dans le texte syriaque Toriginal du texte grec, mais il attribue aux Hébreux l'invention de la fable comme forme de littérature. Je ne crois pas que cette théorie soit acceptée: on rencontre la fable partout; mais, s'il y a un peuple qui lui ait donné dans les temps les plus reculés une forme littéraire et en ait fait un genre distinct de littérature, ce sont les Hindous ; et comme nous savons que Masoudi attribue l'origine du Sendabad aux Hindous, que les Parthes possédaient un livre de ce titre, et que l'auteur du Syntipas grec dit qu'il l'a traduit du persan, nous avons une généalogie au moins vraisemblable de ces contes qu*il sera difficile d'ébranler. Mais cela n'empêche pas que la publication de M. Landsberger ne forme une addition très importante à l'histoire compliquée du roman de Syntipas.
M. d'Abbadie nous a donné une édition complète du Pasteur d'Hermas', en éthiopien, seule langue dans laquelle on connaisse jusqu'ici ce singulier livre des temps apostoliques, dont on ne possédait qu'une traduction latine et des fragments en grec, cités par les Pères de l'Église. Il paraît que M. Tischendorf a retrouvé le texte original en grec, mais il ne l'a pas encore rendu public. M. d'Abbadie s'est procuré une copie de ce livre fort rare dans le couvent de Guala dans le Tigré, et la Société orientale d'Allemagne s'offrant de te faire imprimer, il l'a accompagné d'une traduction latine, et M. Dillman, à Kiel, qui s'est chargé des soins de la publication, a ajouté au texte et à la traduction ses notes et ses corrections.
1. Hennœ Pasior, asthiopicc nunc primum edidit et sethiopica latine verlit Antonius d'Abbadie. Leipzig, 1860; in-8 (vii-183 p.). (Ce cahier est le premier du II« volume des Abliandlungen de la Société orientait d'Allemagne.)
158 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES fiTUDES ORIENTALES.
M* SchFader» k Brunswick, a fait paraître un mémoire sur la grammaire éthiopienne, comparée aux antres dialectei sémitiques, qui avait obtenu un prix de l'Université de G<Bttingue^ La parenté étroite qui lie l'éthiopien aux autres langues sémitiques a toujours été reconnue, de sorte qne le sujet n'admettait pas de grandes découvertes nouvelles. Mais l'Université a cru qu'il était bon [de faire examiner en détail cette question, et les lecteurs du mémoire partageront son avis. M. Schrader traite successivement de l'alphabet, de la prononoiaCion, des racines, des formes grammaticales et de la construction,en comparant en chaque point les habitudes de la langue éthiopienne avec celles de l'arabe, de l'hébreu et -du syriaque, et en seconde ligne avec celles de Thimyarite, du copte et les dialectes nabatéens, autant que ces derniers nous sont accessibles.
M. Ifeier, à Tubingue*, soumet les inscriptions phéniciennes à un nouvel examen et publie ses remarques sur celles qui ont été trouvées à Chypre, à Malte et en Sicile, rectifiant, où il croit pouvoir le faire, les anciennes lectures et les interprétations données avant lui. Quand on pense au petit nombre des inscriptions phéniciennes que nous possédons et à la manière négligée dont la plupart sont gravées, on doit admirer les progrès que leur interprétation a faits, grâce aux progrès des études de tous les dialectes sémitiques et i la rigueur des méthodes employées. Tout ce qu'il faudrait à cette branche d'études serait un plus grand nombre d'inscriptions longues et bien gravées, et Ton devait naturellement s'at* tendre à ce que les belles fouilles que M. Renan fait dans ce moment encore en Phénicie nous auraient fourni une abondance de monuments gravés, recueillis dans les centres mêmes de la civilisation phénicienne. Le malheur veut que ces
1. Delinguœ œthiopiea oum eognatis linguii eamparatm indolêw»iffer»j scripsit Everh. Sohrader. Gœttingue, 186U; in>4* (lOi p.).
3. Erklêrung pkcmikmher Sprachàmikmale, die man aur Cypern, Malt* undSicilica gefunden,von D.E. Meier. Tubingue, 1860 ; in-<4 (53 p.6t < pi*)
fouilles, qui ont mis à jour tant de restes intéressants de la grandeur ancienne de Tyr et de Sidon, aient trompé toutes les espérances relatives aux inscriptions, et il faut se résoudre à n'attendre que du hasard une augmentation lente de nos ressources dans ce genre, car les Phéniciens et les Juifs paraissent être, de tous les peuples de l'antiquité, ceux qui avaient le moins l'habitude de graver des inscriptions sur leurs monuments. Dans cette occasion, ce n'est ni le zèle, ni le savoir, ni les moyens d'exploration qui ont manqué, c'est la matière qui a fait défaut.
M. Nève, à Louvain, nous a fait connaître, il y a quelques années, dans le Journal asiatique, un historien arménien inédit, Thomas de Medzoph, dont il prépare une édition. Il nous donne aujourd'hui la traduction des chapitres de cet auteur qui se rapportent aux guerres de Timour et de Schah- Rokh ^ dont l'Arménie a eu à souffrir. Thomas était contemporain de ces événements, et il raconte les faits dont il a été témoin, ou qu'il a pu recueillir de la bouche de témoins oculaires, avec toute l'exactitude qu'admet le style passionné et lamentable des Arméniens, dont toute l'histoire ne paraît qu'un cri de douleur et d'angoisse. En général nous n'avons que les annales des vainqueurs, et il est bon de trouver quelquefois aussi celles des vaincus, pour voir ce que les conquêtes et leur gloire coûtent à l'humanité. Les Arméniens nous offrent sous ce rapport tout ce qu*oh peut souhaiter, car ils ont été presque toujours les vaincus, quoique ce fût une vaillante nation. M. Nève a pris soin de lier et d'éclaircir le récit de son auteur par les renseignements fournis par d'autres auteurs, et a produit ainsi un tableau d'une époque épouvantable.
Il me reste à annoncer un livre que je ne saurais rat-
1 . Expo9è de» guerres âe Tamerlan et de Schah-Rokh dan» VAtie ooctdentale, d\iprèsla chronique arménienne inédite de Thomas de^edstph, par F. Nève. BruxcUes,1860; iQ-8* (158 p.).
tacher à aucune classe et que je ne dois pourtant pas laisser passer sans mention, c'est la Grammaire de la langue des Touareks par H. Hanoteau^Il ne s'agit pas d'une langue orienlale dans la rigueur du terme; mais l'Afrique du nord fait virtuellement partie de l'Orient depuis l'époque des Carthaginois. H. Hanoteau avait déjà publié une Grammaire de la langue kabile, c'est-à-dire de la langue des tribus sédentaires de la même race dont les Touareks forment la partie nomade. Le tamachek, nom que les tribus du désert donnent à leur langue, n'est que la langue berbère dans toute sa pureté; elle s'est défendue dans le désert des innombrables additions que le contact avec les Arabes lui a fait adopter dans les pays kabiles, et elle a conservé sa propre écriture, qui est reproduite dans l'ouvrage de H. Hanoteau pour la première fois par l'imprimerie. L'auteur a voulu donner dans un appendice une dizaine de pages lithographiées, représentant les originaux mêmes écrits par les Touareks, et l'on y verra qu'on a pu réduire cette écriture ^ la régularité qu'exige l'impression, sans lui faire aucune violence. M. Hanoteau, qui possède la langue des Kabiles, a pu facilement s'entendre avec les gens du désert avec lesquels il a été en contact, et qui paraissent avoir été flattés de l'attention que l'on faisait à leur langue; ils se sont prêtés à lui donner toutes les explications dont il avait besoin et à écrire pour lui les textes en prose et en vers qu'il désirait recueillir. On sait quelle difficulté il y a de retrouver, par les conversations et les explications de ç^ens très illettrés, le système grammatical d'une langue, et quelle méthode ferme et quelle persévérance il faut pour y réussir; il est probable que de nouvelles facilités et des études prolongées fourniront à l'auteur lui-même, et à d'autres, des sup-
1. Essai de grammaire de la langue tamachek, renfermant les principes du langage parlé par les Imouchar ou Touareg, des conversations en tamachek, des fac-similé en caractères tiHnar, et une carie indiquant les parties de TAlgérie où la langue berbère est encore en usage, par A. Hanoteau, chef de bataillon du génie. Paris, 1860; in-8(xxxi et !29i p. 6 pi. et une carte.
plémenU aux formes qu'il a observées; mais il est certain que nous possédons, grâce à lui, la charpente de cette langue, qui, outre son importance pratique, offrira à la grammaire comparée de nouveaux matériaux, et donnera sans aucun doute des résultats ethnologiques sur la population de l'Afrique dans toute la zone qui s'étend de la mer Rouge jusqu'à l'Atlantique, entre les «pays du bord de la Méditerranée et le Soudan.
Je passe à la Mésopotamie et aux progrès qu'a faits l'étude des cunéiformes babyloniens et assyriens. Vous connaissez tous les Éléments de la grammaire assyrienne ^ publiés par M. Oppert dans votre Journal, dans lesquels il a exposé, le premier, systématiquement, et réuni en tableaux les formes grammaticales déterminées jusqu'ici, soit par lui-même, soit par d'autres, et dont il regarde la presque totalité comme certaine. Sir H. Rawlinson et M. Fox Talbot ont publié de nouvelles traductions de l'inscription de Borsippa, que M. Oppert avait discutée dans votre Journal * il y a quelques années, et M. Talbot a ajouté à son travail une traduction du monument connu sous le nom du caillou de Michaud et du cylindre de Bellino \ Le plus actif de tous les assyriologues, s'il m'est permis de forger un nom pour une école qui n'en a pas encore, a olé pendant ce temps M. Menant, à Lisieux. Au commencement il ne faisait qu'exposer les résultats obtenus par M. Oppert, surtout dans la lecture des inscriptions; peu à peu il ajouta ses propres idées à celles qu'il adoptait des autres. Je n'ose pas trop préciser ce qui lui appartient en propre, car je crains de me tromper dans une matière aussi délicate, et de m'exposer à des réclamations de priorité; mais il me semble que déjà, dans ses inscriptions assyriennes sur briques ^ et dans ses ob-
1. Éléments de la fframmaire assyrienne, par M. Oppert, Journal atialique, 1860 (février-mars).
2. \Qy, Journal asiatique; année 1857, cah. dejuin et d'août-septembre.
3. Voy. le Journal of tlie asiatic Society of Great Britain and freland, t. XVIIl, cah. l.
4. Inscriptions assyriennes des hriques de Babylone, essai de lecture et d'interprétation, par J. Menant. Paris, 1859; in-8** (55 pa^çosavcc 2 planches).
servations sur les polyphones assyriens \ il y a quelque chose de nouveau. Ce dernier traité était tiré d'un traTail beanconp plus étendu et qui a paru un peu plus tard sous le titre de Écritures cunéiformes^. C'est une histoire des travaux qui ont préparé la lecture et rintefprétation des inscriptions de la Perse et de l'Assyrie, dans laquelle l'auteur explique avec beaucoup de clarté la voie qu'on a suivie pour résoudre ces problèmes, la part que jusqu'ici chacun y a prise, et les résultats principaux auxquels on est arrivé dans la lecture. Il a fut suivre cet ouvrage d'un traité sur les noms propres assyriens^ et de recherches sur la Formation des expressions idéographiques, qui rendent si difficile la lecture des noms propres en caractères cunéiformes assyriens ou babyloniens. U espère donner dans ce Mémoire la preuve que l'on peut lire avec certitude les noms assyriens, même ceux pour lesquels on n'a d'autre secours que les inscriptions mêmes. Enfin il vient de faire paraître le commencement de ses principes élémentaires de la lecture des textes assyriens *.
M. Menant a la grande vertu de toujours s'attacher, dans ses publications, aux premiers éléments de la lecture si difficile des cunéiformes, de prendre une peine infinie à faire comprendre, même aux hommes les plus étrangers à cette étude, les méthodes qu'on a suivies, les diflicultés qu'on a rencontrées, les moyens qu'on a employés pour les résoudre ou les tourner, et les ressources que l'on a pour faire de nouveaux progrès. D s'efforce toujours d'être clair et de se mettre à la place du lecteur, et c'est avec lui qu'on pourra le plus facilement discuter les principes et les méthodes de l'école qu'il suit; car il n'est ja*
1. Obtêrvationê iur les polyphonêa aftfffiSM, par M. Héiiant. LUienx,
1859; in-S* (15 pages autographiées).
3. Le» écritures cunéiformeiy exposé des travaux qui ont préparé U 1mture et l'interprôtation des inscriptions de la Perse et de TAssyrie, paf M. Joachim Menant, Paris, 1860; in-8o.
3. Les noms propres assyriens, recherches sur la formation des tiproisions idéographiques, par M. J. Menant. Paris, iSOl ; in-4* (6i pages).
4. Voyez la Bévue archéologique^ année 1861 ; au mois de juin.
mais facile de discuter une science nouvelle qui est en train de se fonder, et qui est naturellement sujette à beaucoup de changements. Les esprits inventeurs tiennent généralement plus à aller en avant qu'à s'arrêter à un point pour le discuter, on est toujours exposé à trouver qu'on est déjà dépassé, que, peutêtre, une nouvelle solution a fait abandonner la première, et qu'il fkut de nouveau se mettre au courant. Il en a été ainsi des hiéroglyphes égyptiens, et c'est dans la nature des choses ; aussi voyons-nous très peu de discussions sur les cunéiformes assyriens, sujet qui devrait pourtant les provoquer, et qui en a besoin pour se fortifier et pour lever les doutes qui obsèdent le public savant. Je n'en connais de récentes que deux, une de M. Renan*, et l'autre de M. Schœbel'. M. Opperl a, je crois, publié une réponse à M. Renan; mais je ne la connais pas, et il est possible qu'il y ait eu des discussions en Allemagne ou en Angleterre qui m'auront échappé. Mais, si l'on trouve peu de discussions, on rencontre d'autant plus de scepticisme passif, et ce n'est pas étonnant, car les difficultés, tant de la lecture que de Tinterprétation de ces textes sont grandes et multiples, et réagissent les unes sur les autres de la manière la plus embarrassante. Si l'on savait la langue, on se rendrait certainement compte des excentricités apparentes du système d'écriture, ou si l'on était sûr de la lecture, on procéderait avec plus de sécurité à l'interprétation. La seule base certaine que l'on ait sont les inscriptions trilingues ; elles ont ouvert une voie que les assyriologues ont suivie avec une sagacité remar* quable et souvent avec un talent de combinaison admirable; mais malheureusement elles ne sont pas assez nombreuses pour nous donner la solution des complications de l'écriture et de l'interprétation qu'elles font entrevoir. Elles ont conduit à l'admission des idéographes et des polyphones, et le premier mouvement de tout lecteur est de se récrier contre la possibilité d'admettre une écriture dans laquelle on ne saurait jamais
i. Voy. JoufTmldes SavanU, année 1859 (cah. de février ci suiv.). i. Voy. Revue orientale et américaine , 1860 (n" 27).
si une syllabe est idéographique ou phonétique, et, quand elle est phonétique, s*il n'y a pas deux ou même trois sons et sens différents qui répondent au même signe.
Il serait certainement désirable qu'une idée nouvelle permît de mettre plus de simplicité dans la lecture, et il est possible que les progrès de l'étude amènent de nouvelles observations, comme celles de M. Oppert sur les signes complémentaires et indicatifs de l'emploi idéographique des signes, de façon à diminuer les difficultés de la lecture et à la préciser davantage. Mais je na crois pas que des bizarreries et des irrégularités^ si grandes qu'elles soient, suffisent pour faire rejeter, comme impossible a priori, un système d'écriture ; car il est difficile d'imaginer tout ce à quoi les hommes se sont soumis en fait d'écriture, par suite de circonstances historiques, ou seulement de l'arbitraire, et combien l'habitude leur a rendu lolérable ce qui, au premier aspect, parait inadmissible. Le système des hiéroglyphes égyptiens est bien compliqué et bien difficile; le système chinois n*est pas simple, et quand les Japonais l'ont appliqué à leur langue, ils ont produit un mélange qai, à la premier vue, paraît inextricable, et doit toujours rester difficile. Il est vraiment incompréhensible que les Perses aient pu adopter l'écriture pehlewie, qui était pourtant facile à corriger et à préciser, mais qu'on n'a évidemment pas trouvée assez embarrassante pour prendre ce soin ; enfin, quand on voit une lettre arabe écrite sans points diacritiques, ou une page en schikesté persan ou hindoustani, on dirait, en théorie, que la lecture en est impossible, pendant que la pratique nous prouve que la connaissance parfaite de la langue suffit pour vaincre les difficultés de l'écriture. Ainsi la complication du système assyrien, tel qu'on nous l'explique aujourd'hui, peut être un grand embarras, mais je ne pense pas qu'on puisse le rejeter comme impossible.
Cet embarras dans lequel on se trouve en face des irrégularités du système graphique des Babyloniens et des Assyriens
ANNËE 1860-1861. 365
provient de notre ignorance de l'histoire de cette écriture. Pourra-t-on la reconstituer avec les éléments mêmes que nous fournissent les inscriptions? Les interprètes des inscrip-* lions l'ont essayé et ont expliqué l'emploi idéographique des syllabes par l'origine hiéroglyphique de l'écriture, idée naturelle et qui a été adoptée d'autant plus facilement que l'étude destablettesdeNimroud a fait retrouver quelques signes hiéroglyphiques réels. Pour rendre compte des polyphones, ils ont pensé que cette écriture avait été inventée par les Scythes, et introduite plus tard en Babylonie, où l'on aurait conservé partiellement le sens ou la prononciation scythique des syllabes, et que cela expliquait les significations et prononciations doubles ou triples d'un même signe. Cette hypothèse n'a pas trouvé beaucoup de faveur en dehors de l'école, et a, je crois, contribué à faire hésiter le public sur la valeur du système en entier; mais, quoi qu'il en soit, ce n'est qu'une conjecture, qui ne touche pas au fond du débat.
Cependant, si l'on admet que les Assyriens aient pu se contenter d'une écriture aussi imparfaite, et que l'enseignement, l'habitude et la connaissance de la langue leur aient rendu intelligible ce syllabaire, la difficulté n'est que déplacée, etnous la retrouvons tout entière dans l'interprétation ; car s'il est déjà bien difficile de reconstituer une langue quelconque avec le seul secours des dialectes de la même famille, quelle difficulté ne doit-il pas y avoir quand il 3'agit d'une langue qui emploieun syllabaire assez imparfiiit pour qu'on puisse hésiter entre deux ou trois prononciations différentes de chaque syllabe, et quand il s'agit d'une langue sémitique, que Ton a à retrouver dans les dictionnaires arabes et hébreux, qui se prêtent si facilement à des élymologies hasardées? Il est vrai que le nombre énorme des textes que l'on possède donne la possibilité d'obtenir le même mot dans beaucoup de positions, et que Ton a un grand nombre de textes répétés plusieurs fois, ce qui permet, dans bien des cas, d'arriver à un résultat qu'on pouvait à peine espérer; mais je^rains,néanmoinS) qu'aussi long-
366 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES fiTCDES ORIENTALES.
temps que la prononciation ne sera pas invariablement Jét^minée, on ne soit livré à un arbitraire inquiétant.
Dans tous les cas, il est important que des docoments xumbreux soient publiés, surtout les célèbres tablettes de Nin* roud. J'en ai vu une partie, très soigneusement copiée par M. Norris, et lithographie sous la direction el avec la révision de Sir H. fiawlinson, aux frais do Musée britannique. Ces planches faisaient partie d'un choix de documents assyneas que Sir H. Rawlinson publie, et je ne sais pourquoi la pre* mière livraison, qui était presque terminée il y a trois ans, n'a pas encore paru ^
Les inscriptions cunéiformes perses n'ont donné lieu à aucune publication récente, et il est malheareusemeiit peu pro* bablc qu'on en retrouve de nouvelles ; mais la littérature ancienne de la Perse a reçu quelques contributioas importantes.
1. Depuis que ce rapport a été lu, ces documents ont été publiés mus le titre : The cuneiform inscriptions of western Asia, vol. T. Inscriptions rom Chaldiea, Assyria and Babyloaia, preparod for publication by Mafor General Sir. H. G. Rawlinson, assisted by E Norris. London, 1861, ia-foL (70 planches gravées sur pierre). Les inscriptions qu*a choisies Sir R> Rawlinson proviennent de toutes les parties de la Mésopotamie, depuis Ninivc jusqu'à Mogheir. Elles sont publiées avec tout le soin que Fou exige aujourd'hui en pareille matière, avec indi6ation minutieuse des parties eflacées ou imparfaites ; avec l'indication des variantes, quand il existe plusieurs exemplaires d'une même inscription; avec Tindication ds H<'V où elles ont été trouvées, et du roi ou du siiget auxquelselles se rapportent. Elles sontdc nature très variée : briques, sceaux, cylindres en pierre fine ou en terre cuite, etc. La gravure est parfiiitcment nette et d'uncgraûdeur suffisante pour l'œil : je crois que c'est généralement celle de l'original même. La publication est faite avec toute l'économie que comporte le but : pas de marges monumentales, et les planches entièrement remplies. A Paris, on aurait trouvé moyen d'en faire trois cents planches. La seole chose qu'on puisse regretter est peut-être qu'on n'ait pas choisi un format moins haut, car la lecture du commencement des pages doit être fatigante pour les yeux. Les textes ne sont pas accompagnés d'aucune traduction, ni de notes, ni de commentaires. Le Musée britanniquo à jugé que son rôle était de publier les textes, et celui des savants, d'eu tirer le parti qu'ils pourraient; mais il a remis à Sir H. Rawlinson la moitié del'édition, pour lui faciliter la publieation d'une traduction et de commentaires; tout cel^ a été fait sagement et libéralement, et fait graud homMvr an Ifauée.
ANMiK 1860-1861 . 367
M. Martin Hang a terminé, par un second Yolume, son traité sur les Gathas de Zoroastre * • Ce sont cinq petites collections de chants religieux qui font partie da Yaçna et se distinguent do reste des documents dont est composé ce litre de lithurgie par un dialecte légèrement différent et plus an* tique que le reste. M. Haug a publié ces chants en transcription latine, âTeo une traduction latine verbale, une traduction allemande un peu paraphrasée, et un ample et savant commentaire. Il pense que Zoroastre lui-même est auteur d* une partie de ces chants, et que le reste est l'œuvre de ses disciples. Il croit qne Zoroastre était un brahmane qni a vécu à peu près deux mille ans avant notre ère, a été persécuté parce qu'il voulait réformer le culte idolâtre de son temps, et a prêché et fondé sa religion à Bactres. La langue dont il se sert serait le dialecte baetrien du sanscrit. M. Haug est allé continuer ses études dans Tlnde; il est aujourd'hui, très heureusement pour la science, directeur du collège sanscrit de Poona, ou il vient de faire imprimer un discours sur l'origine de la religion zoroastrienne * , dans lequel il rappelle et confirme les prin-' cipes qui Tout guidé dans l'interprétation des 6lalAa5. H. Haug fait peu de cas de la tradition des Parsis ; les traductions et les gloses en pehlewi, la traduction sanscrite de Neriosengh et les livres persans des Guèbres ne sont pour lui que l'œuvre d'hommes qui avaient perdu la connaissance de la langue ancienne et de la véritable tradition ; la seule ressource qu'il admet est la comparaison des textes, et lorsque les différents passages du ZendavestOy dans lesquels un mot se trouve, ne sulBsent pas pour en fixer le sens, il a recours aux Védas, dont il applique la langue et les idées comme étant du même temps et de la même race. Ce sont des moyens indiqués par la na-
1. Die Gathtu éa Xtamikuitra, henutgegeben, iiberseUt und criSiitcrt von D' Martio Haug. 2« partie. Leipiig, 1860; iiv-8*(xvi et i59 pages). Ce cahier fome le numéro 2 du vol. Il des Abhandlungtn, publiées par la Société orientale allemande.
S. Leeêttre om the origifi of the Parsee rekigiont delivered on the ftrst o( marcb iS6i at the Vnited servioe institutioo by M. Haug. Poona, i86i; in-S*» (18 pages).
ture des choses, mais qui ne devraient pas dispenser de s'enquérir de ce que les Zoroastriens du temps des Sasanides disaient sur le sens de leurs livres antiques, sauf à contrôler leur dire par tous les moyens que la critique historique et linguistique peut nous fournir. Nous n'aurons certainement pas trop de toutes les lumières, de quelque part qu'elles puissent venir, pour arriver à l'intelligence certaine du Zendavesta. Je convois à peine que cela puisse faire question, et je suis heureux, pour ma part, de voir que H. Spiegel, à Erlangen Scontinueà nous fournir les matériaux nécessaires pour l'étude de la tradition guèbre. Il fait la part de la valeur de cette tradition dans un volume intitulé, La littérature traditionnelle des Parsis *, qui forme la suite et le complément de sa grammaire pehlewie. M. Spiegel y traite d'abord des traductions pehiewies des livres zends; il établit avec beaucoup de soin le système dans lequel elles sont conçues, l'usage qu'on peut en faire pour la critique et Tinterprétatiou du texte, et le degré de confiance que mérite la tradition dont elles sont rexpression. Ensuite il analyse les autres ouvrages pehlewîs, comme le Bundekesch, le Minokhired et autres, puis il passe à la littérature persane des Parsis, surtout les ravaéls, dont il donne quelques extraits. Cette dernière partie est la moins complète de Touvrage, parce qu'elle s'éloigne déjà un peu plus du but direct de l'auteur. Le volume se termine par plusieurs appendices fort utiles. Le premier contient la liste de tous les passages en pehiewi cités dans, la grammaire, transcrits en caractères hébreux munis de voyelles pour indiquer la prononciation. On sait combien l'écriture pehlewie est imparfaite et laisse de doutes, même sur les consonnes; M. Spiegel n'a pas voulu,
1. Je m'aperçois que, dans un rapport aaléricur, j'ai oublié de donnera titre du deuxième volume de la traduction du Zendavesta, par M. Spiegel- Le voici : Avesta, die heiligen Schriften der Parseny ans dem Grundlexte libcrsetzt, mit besUindiger Hiicksicht auf die Tradition von F. Spiegel- Vol. 11^ Erlangen, 1859; ïn-S" (xxiv et 224 pages).
2. Die traditionelle Literalur der Parsen, in ihreni Zusammenhang mit den angrânzenden Litcraturen dargestellt von Fr. Spiegel. Vienne, 1860 (xii et 472 pages).
dans sa grammaire, prendre sur lui de fixer la prononciation, à la grande incommodité du lecteur,qui devait désirer avoir l'opinion de l'auteur de la grammaire, quand même elle serait entourée de toutes les protestations possibles sur l'incertitude de la prononciation assignée aux mots. M. Spiegel a cédé à ce désir, et a remédié, autant qu'il a pu, à la lacune de la grammaire. Ensuite viennent quelques textes zends, pehlewis et persans, et à la fin un vocabulaire de mots pehlewis, transcrits en hébreu. Ce vocabulaire est tiré des passages cités dans l'ouvrage; il contient à peu près deux mille mots, et est le premier qu*on ait publié sur les textes mêmes. Le volume entier forme un recueil curieux de matériaux sur un sujet important et encore trop peu étudié ; il n'est pas complet et ne prétend pas l'être, mais il est plein de renseignements nouveaux.
M. Spiegel a publié plus récemment encore un autre volume qui doit contribuer, à son tour, à faire connaître la tradition guèbre. Tous ceux qui se sont occupés du Zendavesta savent qu'un Parsi, nommé Neriosengh, a traduit en sanscrit la traduction pehlewie du Yaçna. Ânquetil avait rapporté ce livre, et M. Burnouf en a fait grand usage dans ses travaux sur le zend. La traduction est littérale, au point de rendre barbare le sanscrit, mais elle est d'autant plus utile pour l'intelligence du pehlewi. M. Spiegel publie ce texte en caractères latins^ et le fait précéder d'une dissertation sur la nature et la valeur de l'ouvrage.
En énumérant les ouvrages persans qui ont paru depuis quelques années, je dois avant tout faire amende honorable pour n'avoir pas annoncé plus tôt un livre qui a été imprimé il y a déjà plusieurs années, mais qui m'était resté inconnu, comme tant d'autres ouvrages dont je n'apprends la publica-
1. Neriosengh' s Sanscrit- Ueberseliung des Fapna, herausgegeben und erlâutert von F. Spiegel, Leipzig, 1861; in-S" (249 pages).
370 VINGT-SEPT ANS D'HISTOtRË DES ÉTUDES ORIENTALES.
lion que quand il eét trop tard pour en parler ici ; c'est le premier volume de l'édition et de la traduction allemande de Hafls par M. de Rosenzweig, à Vienne. Haflz est un des plas grands poètes lyriques que le monde ait produits, parce qu'on trouve en lai l'expression sincère et parfaitement gracieuse de sentiments humains; il a une certaine liberté et une hardiesse dans sa manière de voir le monde, qui charme les esprits les plus divers, malgré la différence des époques et do langage ; mais, d'un autre côté, il nous présente une énigme psychologique perpétuelle et difficile à deviner. Si nous avions plus de renseignements sur sa vie, ou si nous possédions seulement la collection de ses odes en ordre chronologique, bien des points deviendraient clairs pour nous ; mais nous n'avons ses poésies que dans l'absurde ordre alphabétique qu'il plaît aux Persans de donner à leurs Diwans S et il ne nous reste sur sa vie qu'un assez petit nombre de données et d'anec^ dotes provenant en partie de sources assez incertaines. Au reste, quand même nous serions mieux renseignés sur sa vie, il resterait toujours pour nous le singulier spectaele d'un homme qui tantôt célèbre l'absorption de l'âme dans l'essence de Dieu, tantôt chante le vin et l'amour, sans grossièreté, il est vrai, mais avec un laisser aller et un naturel qui exclut toute idée de symbolisme, et qui généralement glisse de Tune dans l'autre de ces deux manières de sentir, qui nous paraissent si différentes, sans s'apercevoir lui-même qu'il change de sujet. Les Orientaux ont cherché la solution de cette difficulté dans une interprétation mystique de toutes ses poésies; mais les textes s'y refusent. Des critiques européens ont voulu l'expliquer en supposant une hypocrisie de l'auteur, qui lui aurait fait mèlôr une certaine dose de piété mystique à ses vers plus légers pour les faire passer; mais ce calcul parait étranger à la nature de l'homme. Je crois qu'il faut trouver le
1. Der Diwandes grossen lyrischen DidUers Hafis, im persischen Original herausgegeben, ins Deutsche mctrisch ùbcrsctzt und mit Anmerkungen verwhen von Vincent Ritter v. Rosenzwei^-Schi^annau. Viennc,1858; n<3« (\ii et 834 pages).
ANNÊB i8dO-18«l. 371
mot de l'énie^me dans l'état général des esprits et de la culture de son temps, et la difficulté pour nous est seulement de nous représenter assez vivement l'état des esprits à cette époque en Pdrs^^ et la nature de l'influence que le soufisme y exerçait depuis des siècles sur toutes les classes cultivées de la nation. Mais c'est un thème que je ne puis pas traiter ici, et je reviens au travail que j'ai à annoncer. M. de Rosenzweig a adopté la rédaction qui est généralement admise en Turquie^ où le coin* mentâire de Soudi lui a donné de l'autorité. On n'a jamais examiné avec soin les différentes rédactions du Diwan de Hafiz que présentent les manuscrits. Le nombre des odes, leur arrangement alphabétique, l'ordre et le nombre des vers dans les odes varient considérablement, et il serait possible qu'une critique sérieuse nous rapprochât du texte original ; en attendant il est aussi naturel de suivre la rédaction de Soudi que toute Autre. M. de Rosenzweig, autant que j'ai pu m'en assurer, la suit entièrement dans son texte, et il approuve en général l'interprétation de Soudi. La traduction en vers allemands est faite avec beaucoup de soin et de goût; assez littérale pour pouvoir servir de commentaire perpétuel, et assez élégante pour être lue avec plaisir ; il est rare de trouver une traduction en vers aussi fidèle^ et il est très à désirer que la (In de l'ouvrage paraisse.
M. Brockhaus continue de son c6té son édition des œuvres ie Hafiz, qui est une reproduction de celle de Soudi, à la- |uelle l'éditeur ajoute les voyelles du texte, l'indication du nëtre et un choix de variantes *.
J'af annoncé, il y a quelques années, l'impression d'un ourage d'Abou Mansour, de Hérat, sur la matière médicale, omposé au milieu du iv' siècle de l'hégire (entre 966 et 975 e notre ère). L'ouvrage n'était pas encore publié à cette
4. DU Liéder v&n Hafis, persisch mit dcm Commentar desSudi, hcrauslget)en von H. Brockhaus ; vol. III, cah. I. Leipzig, 1860; in-4* (SO pages ir cahier).
Apoque, et je n'avais en main qu'un exemplaire incomplet M. Seligmann a depuis ce temps fait paraître le volume qui contient le texte, et y a ajouté une introduction % dans laquelle il fait ressortir avec beaucoup de savoir et de sa^itf rintérét que ce livre nous offre. Il s'étend sur les rapports qui ont eu lieu entre la médecine grecque et la médecine in* dienne, et les précise autant que le permet l'état actael de U science ; il parle de la rivalité de ces deux médecines à b cour des khalifes, et nous montre Âbou Mansour, qui paraii avoir été médecin de Mansour ben Nouh le Samanide, comme partisan de la pratique indienne; il indique les renseignements que l'histoire de la médecine et de la pharmaceutique peut en tirer, puis il passe à l'examen critique du aianuscrit unique dont il s'est servi, et qui en effet est bien curieux. lia été copié de la main du fils du poète Asadi, Tamt de Firdousi, vers l'an 1055 de notre ère, et il est, je crois, le plus ancies manuscrit persan connu. Il offre plusieurs particularités très curieuses pour l'histoire de l'orthographe persane, dont quelques-unes se trouvent dans d'autres manuscrits anciens, mà^ d'autres étaient tout à fait inconnues et paraissent destinées a rendre des nuances de prononciation aujourd'hui oubliées. M. Seligmann a traité ce sujet avec beaucoup de soin, et il a non seulement conservé dans l'édition du texte tous les signes orthographiques du manuscrit, mais il a ajouté à rédîtion six pages de fac-similé, dont deux sont d'une main autre que celle du reste du manuscrit et proviennent, selon l'opinion de l'éditeur, d'un fragment d'un manuscrit plus ancien consene par le copiste. H. Seligmann annonce une traduction et st commentaire de l'ouvrage, et il est extrêmement désirable (fu'il trouve le loisir de les publier, car personne ne pourra aussi bien que lui interpréter un ouvrage tout technique, d
1. Prolegomena in codicem Vindobonensenij sive modîci Aba Mafi Muwaffak bin AU Heratensis Hbrum fundamentorum pharmacolopa^^ ! ^uœ et scripturœ persice spécimen antiquissimum, nuper editmn, scn;b^ F. R. Seligmann. Vienne, 1859; in-8« (lv pages).
en déduire les conséquences pour Thistoire et peut-être pour la pratique de la médecine.
M. Barb a publié une théorie du verbe persan ^ La formation du verbe dans cette langue est extrêmement simple, mais elle est embarrassée par une grande quantité d'irrégularités apparentes dans les dérivations. On a obvié dans les grammaires à cet inconvénient en formant, d'après les désinences de rinfinitif, un assez grand nombre de classes de verbes irréguliers. C'était un arrangement plutôt mécanique que scientifîque, et M. Barb veut y remédier en prenant l'impératif comme racine du mot, et en partant de là pour donner les régies, euphoniques et autres, qui ont influé sur la formation des dérivés. Il s'en est tenu, de propos délibéré, aux ressources que lui fournissait la langue elie-méme, et a renoncé à toute aide qu'il pouvait tirer des autres idiomes de la même race. Il est bon que cet essai soit fait, qu'on explique la langue par elle-même et par ses propres usages, et qu'on acquière par là une base certaine pour le problème à résoudre, et M. Barb s'y est pris avec beaucoup de savoir et de finesse d'analyse [grammaticale. Mais je ne pense pas, et l'auteur ne le croit pas non plus, que ces recherches puissent aboutir définitivement sans qu'on ait recours aux lumières que fournissent les autres langues de la même souche. Il est certain que des règles euphoniques particulières à chaque peuple ont influé puissamment sur les langues, et certainement chez les Persans autant que chez tout autre peuple, car on peut voir, dans les délicatesses de l'application du mètre dans leurs poésies, combien leur oreille est exigeante ; mais toute angue a subi des influences historiques que la comparaison des lialectes seule peut nous indiquer, et qui donnent l'explicaion de bien des phénomènes que la langue isolée n'offre aucun noyen de faire comprendre. Il est inutile de rappeler combien
1. UeberdenOrganiêmuêdetpersischenVerhumSy'fon H. A. Barb. Vie me, 1860; in-8o(96 pages).
874 VINGT-SEPT ANS D*HlftT01RE DES tTCDËS ORIENTALES.
la formation du verbe grec est devenue plus iatêlli|ible pv rétude du sanscrit, et il est évident que la comparaisoD dti langues de la même origine doit fournir des indications plus certainei sur les racines que Tadoptioa simple de Timpératif comme eipression de la racine; mais, encore une fois, je se pense pas que ces remarques soient contraires à la Qi* nière de penser de H. Barb. Il a voulu rendre un compta scientifique de la formation du verbe, et gagner, par une mé* thode rationnelle, un terrain solidOi avant d'essayer de cobeilier leâ formes persanes avec celles des autres lanpes ariennes, et comme il indique lui-même un certain nombn de questions qu'il se propose de traiter plus tard, nous verrons graduellement les développements, les applications et peut-être les modifications de sa théorie.
Les travaux sur les dialectes persans, qui ont été presque négligés jusqu'ici, mais qui commencent depuis quelque temps à occuper les savants, contribueront sans doute à t^ soudre une partie des difficultés que la formation grammati* cale du persan peut encore offrir. V* Dora a été amené pir son grand travail sur les historiens du Ghilan et du Masenderan à s'occuper du dialecte mazenderani. Il publie aujourd'hui le premier cahier' d'un recueil de pièces dans cette langue, qui a à peine d'autre littérature propre que des poésiei populaires. Les pièces en prose que fait paraître H. Doro ne sont que des traductions faites sur le persan ; les pièces en ven sont originales et publiées à l'aide de Hina Huhammed Ssbaff» originaire lui-même du Hazenderan, ce qui offre une certaine garantie pour l'exactitude de la reproduction. Néanmoios, il est heureux que H. Dorn soit dans ce moment. lui-même dam le Mazenderan, dans le but d'y recueilllir des matériaux histo* riques et linguistiques, et se trouve ainsi en position d'obier-
1. Beitrage iur Kenntniss der iranisehen Sprachefiyl Theil. Masandcranische 8pra«he, herausgegeben von Dorn und Mirta Muhammeii 8rMy Saint-Pétersbourg, 1860; in-So^Y^i et 164 pages).
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ver ce dialecte dans la bonche de gens qui n'ont pas passé par des écoles savantes et ne sont dono pas tentés de régulariser leur langage et de rassimiler au persan ; car, en pareil cas, ce qu'un homme lettré du pays rejetterait comme trop barbare est précisément ce qu'il y a de plus curieux pour nous.
M. Pertsch a publié le catalogue des manuscrits persans de la bibliothèque de Ootha^ On sait que cette bibliothèque possède près de trois mille manuscrits orientaux, qui proviens nent, pour la plus grande partie, des envois que Seet^en avait faits. Le plus grand nombre de ces manuscrits est en arabe ; mais M. Pertsch n'a pas voulu négliger une centaine de manuscrits persans qui s'y trouvent et en a donné un catalogue, fait avec le plus grand soin et avec une excellente méthode ; il indique le titre, le rétablit ou le corrige souvent, quand il se trouve omis ou faux; il donne l'époque de l'auteur, quand on la sait; il marque s'il y a d'autres manuscrits connus de l'ouvrage, il indique les auteurs qui en ont parlé ; enfin il fournit tous les renseignements qu'on peut désirer pour savoir si un manuscrit serait utile à consulter pour la matière dont on s'occupe. Il serait bon que toutes les bibliothèques publiques qui possèdent des manuscrits, même en petit nombre, fissent autant pour les faire connaître) surtout aujourd'hui que les bibliothèques ont adopté l'habitude d'une noble libéralité en fait de prêt de manuscrits^.
1. Die persischen HandschrifUn der her%OQlichen Bibliothek *u Gcr tha, verzeichnet von D' W. Pertsch. Vienne, 1859; in-S" (viii et 143 p.).
2. Pendant que cette feuille s'imprime, j'apprends avec grand plaisir que la Bibliothèque de Berlin a fait Tacquisition de la belle collection de manuscrits arabes de M. Wetzstein, consul à Damas. J'ai eu communication du catalogue, il y a quelque temps, et j'ai été très frappé de la richesse de cette collection, et de l'âge et do la qualité des mannsciits qu'elle contient. On ne saurait trop répéter que c'est maintenant l'époque où l'on doit sauver ce qui reste d'anciens manuscrits en Orient, car Ui ne sont en sûreté que dans les Bibliothèques d'Europe. Qui peut dire comblea de manuscrits de la oollecUon de H. Wetzstein eussent péri à Damai, s'il ne les avait achetés avant les troubles de Syrie?
La Société asiatique de Calcutta parait avoir repris le mascnifique plan de Sir H. Elliot, de publier un corps d'historiens musulmans de Tlnde. M. Elliot l'avait préparé, et, s'il avait vécu, l'exécution serait probablement aujourd'hui très avancée. Il avait désigné comme fondamentaux vingt-huit ouvrages, dont le texte d'un seul, je crois, était publié, et dont cinq ou six étaient connus par des traductions ou des extraits suffisants. Aujourd'hui la Société fait paraître le texte d'un de ces ouvrages, V Histoire des rois Khildjis de Dehli, par Zia ed-din Barni ^ Les deux premiers cahiers de l'édition viennent d'arriver, mais si récemment que je n'ai pas eu le temps de les lire, et je ne puis rien dire de cet auteur, si ce n'est qu'il a terminé son livre en 1357, pendant le règne de Firouz-Schah; que c'était une des sources dans lesquelles Ferischta a puisé, et que l'ouvrage embrasse l'histoire des rois de Dehli depuis Gaiath ed-din (année 1266) jusqu'au temps de l'auteur. On m'écrit tout récemment que l'édition de Zia ed-din est terminée et que la Société a fait commencer celle de Baihaki, un des meilleurs chroniqueurs des Ghaznévides, dont M. Horley avait annoncé une édition. Cette entreprise sera favorablement accueillie par les savants, car Baîhadi est un des chroniqueurs les plus intelligents de son époque et de sa nation.
M. Veliaminof, à Saint-Pétersbourg, a fait paraître le premier volume de l'histoire des Kurdes par Scherif, prince kurde de Bidlis^ L'auteur, né en 1543, d'une grande famille kurde, fut élevé à la cour de Perse et passa sa vie dans les armes et dans l'administration de plusieurs provinces persanes. Relégué, à l'âge de quarante ans, dans la petite ville de Nakh-
1. The Tarikhi Feïo%-Shahi^ ot Ziaa al-Din Barni, commonly called ZUai-Barni, edited by Saiyid Ahmad Khan under the supervision of Capt. N- Lees. Calcutta, 1860; in-8, fasc. 1 et 2 (192 pages).
2. Scheref-Nameh ou histoire des Kourdea, par Scheref, prince deBidlis, publiée pour la première fois, traduite et annotée par V. Yeliaminof-Zernof. T. I, texte persan, première partie. Saint-Pctersbourfc, 1860; ia-^** (xxiic et 459 pages).
tcfaewan, il noua des intelligences avec la cour de Constaniinople, qui lui rendit son ancien rang et lui octroya la principauté de Bidlis, dans le Kurdistan turc. C'est là qu'il composa en persan son ouvrage sur l'histoire de sa race, en se servant des renseignements que pouvaient lui fournir les chroniques arabes et les traditions du pays. Ses matériaux sur l'ancienne histoire du pays sont extrêmement maigres ; ce qu'il tire des chroniques arabes, nous pouvons l'en tirer nousmêmes avec plus d'exactitude et de critique, et l'intérêt de l'ouvrage consiste dans Thistoire locale des tribus nombreuses des Kurdes, ainsi que dans le récit des événements contemporains ou peu antérieurs à lui-même. La tradition, chez un peuple aussi illettré, se perd ou se dénature rapidement, et il est peu probable que nous connaissions jamais sur l'ancienne histoire des Kurdes plus que les traces qu'un contact avec eux a laissées dans les annales grecques, persanes, arabes ou arméniennes. Hais l'ouvrage d'un historien indigène de cetto race n'est pas pour cela sans valeur, parce que lui seul peut classer les tribus, expliquer leurs intérêts et leurs relations mutuelles, suivre leur histoire et mettre de l'ordre dans les renseignements que nous possédons sur elles. M. Yeliaminof a eu à sa disposition des manuscrits d'une qualité telle, qu'ils lui ont donné le moyen de produire le texte le plus exact possible; le premier volume contient le texte de l'ouvrage, sauf un appendice sur les tribus, qui fera partie du second et sera suivi d'une traduction française et d*un commentaire. Ce livre avait attiré depuis longtemps la curiosité des savants; H. Charmoy devait le publier pour le comité de traductions de la Société de Londres; l'état de sa santé Ta fait renoncer à son plan^ dont l'exécution est aujourd'hui dans des mains parfaitement compétentes.
Le seul espoir que nous ayons d'apprendre davantage sur les origines des Kurdes repose sur l'examen de leur langue, qui a été plusieurs fois l'objet de l'étude des orientalistes, mais avec des matériaux insuffisants. M. Jaba, consul de Russie à
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Eneroum, s'est chargé de nous an fournif de plus amples; il a envoyé, depuis quelques années, une série de travaux à TAcadémie de Saint-Pétersbourg, qui a confié le soin d'en publier un choix à M. Lerch, que ses propres travaux sur cette langue mettaient mieux que personne en étal de s'acquitter de cette commission ^ M. Lerch a choisi un recueil de rédts kurdes, précédé de quelques notes sur les tribus et sur le petit nombre d'écrivains kurdes dont M. Jaba a pu réunir les pr<h ductions. Les récits sont au nombre de quarante; ils sont en prose et contiennent en général des histoires de brigandage, curieuses pour la peinture des mœurs de ce peuple, mais asseï modernes, et leur intérêt principal consiste dans le spécimen authentique de la langue qu'elles nous fournissent. M. Jabâ prépare les textes de quelques poètes kurdes, et une grammaire et un dictionnaire détaillés de la langue.
Les livres turcs qui ont paru & Constantinople et à Boulak ont été énumérés*, par M. Blanchi, dans votre Journal, et je n'ai rien à ajouter à sa liste; mais j'ai à mentionner le seul ouvrage de cette littérature qui, à ma connaissance, ait pàro en Europe : c'est l'Histoire de la campagne de Mohaet, par Kemal Pacha Zahed, publiée et traduite par M. Pavet de Coar* teille ^ Ahmed, fils de Kemal Pacha, était un des plus grands jurisconsultes, savants et poètes de l'époque la plus brillante de l'empire turc. Après une carrière rapide dans l'enseignement et à la cour, il fut nommé mufti en 1525, et laissé par Soliman à Constantinople pendant la campagne de Hongrie de l'année suivante. H composa l'histoire de cette campagne,
1. Recueil de notices et récits kourdes^ aervant à la connaissance de la langue, de la littérature et des tribus du Kourdistan, réunis et tradails en français par M. Alexandre Jaba. Saint-Pétersbourg. 1860 ;in-8o (111 et 128 pages).
2. Bibliographie ottomanêy par M. Blanchi, dans le Journal atiati(iue, juin et oct.-nov. 1859.
3. Histoire de la campagtie de Mohaez, P&r Keipal Pacbsi Sa4eh, pabliée pour la première fois, avec la traduction française et des notes, par M. Pa- Tct de Cotu-teille. Paris, 1S59; in-So (vil, 109 et 165 pages).
ANNfiE 1860-1861. 879
désastreuse pour les chrétiens ; il avait en main tous les documents les plus authentiques, et Ton ne peut qu'être curieux de comparer avec le récit des historiens hongrois et allemands la relation d'un Turc qui était en aussi bonne position pour tout savoir. Malheureusement, Kemal Pacha Zadeh partageait le goût général des Turcs pour la rhétorique ; il voulut faire et il fit réellement de son livre, aux yeux de sa nation, un chef-d'œuvre de style; mais le résultat est qu'il couvrit des fleurs de sa poésie les faits prosaïques de sa narration, de fa* çon à la rendre bien moins instructive pour nous qu'on ne devait Tespérer. Il y a pourtant des parties dans lesquelles il complète les récits occidentaux que nous avons, comme, par exemple, dans l'histoire du siège de Peterwardein ; mais sa valeur réelle est celle d'un ouvrage de littérature où se déploie tout ce que le style turc a de plus fleuri, et il n'y a peut-être aucun livre dans lequel on puisse mieux apprendre tous les raffinements de la langue. La correction de l'édition et l'excellente traduction de M. Pavet garantissent à l'étudiant l'intelligenee du texte, et l'on ne saurait trop recommander ce volume pour l'enseignement de la langue et du style.
Avant de quitter les littératures musulmanes, je dois dire quelques mots d'un ouvrage qui ne se rapporte à aucune langue en particulier, parce que l'auteur s'occupe de toutes sous le rapport des signes numériques qu'elles emploient : c'est l'Exposé des signes de numération usités chez les peuples orientaux, par M. Pihan. Ce livre traite des signes qui ont été employés comme chiffres, de leur origine et de leur filiation. M. Pihan les représente tous dans leur forme la mieux constatée, et ne néglige pas même les plus cursives, comme les chiffres de compte persans et les chiffres de l'administration turque. C'est un travail fait avec beaucoup de soin et qui
i.Sûtpaaé dmtigMê de inuménUon usitiê cks* lêê peujOes mentaux aneiem êi modernes, par M. A. P. Pihan. Parii, 1860; in^« (xxtv^et 271 page»).
sera commode à bien des savants, parce quUl n'existe aacune collection qui comprenne ce qui a été réuni dans celle-ci. L'exécution typographique bit le plus grand honneur à l'Imprimerie impériale et à l'auteur, qui a lui-même composé les parties difficiles de l'ouvrage.
Je passe aux travaux sur l'Inde et je commence par celui qui remonte le plus haut dans l'histoire de cette littérature : c'est l'ouvrage de M. MaxMûUer, qui prend l'Inde au commencement de son histoire parles monuments écrits ^ Ce travail est une introduction aux Védas et traite de toutes les parties, ou plutdt des couches successives de la littérature védique. Il va du connu à l'inconnu ; il commence par les poèmes épiques et prouve qu'ils présupposent, dans la forme sous laquelle nous les avons, l'existence du système brahmanique tel qu'il est sorti des dernières époques de la littérature védique, puis il remonte à l'époque la plus récente de cette littérature, celle des Sutras, qui supposent l'existence des Brahmanas, lesquels dépendent de l'existence préalable des hymnes qui forment les Védas proprement dits, et qui eux-mêmes sont d'époques essentiellement différentes. En remontant ainsi d'époque en époque, il donne les caractères littéraires des ouvrages qui font partie de chacune, montre leurs subdivisions, leur but et leur contenu, leur forme littéraire et l'état religieux et social auxquels ils répondent; il discute la manière de voir des commentateurs indiens sur tous ces points, et indique l'âge approximatif qu'il croit pouvoir assigner aux différentes époques. C'est là que gît la grande difficulté pour tout ce qui est indien, l'absence de dates fixes faisant qu*on est réduit, comme dans la géologie, à établir la série des couches successives et à ne pouvoir leur assigner qu'une durée vague et conjecturale. Pendant toute la période de la littérature védique
1. A History of ancient sanskrit literaiuret so far asit Ulustratesthe primitive religion of tlie Brahmans, by Max Miiller. Londres, 1859; in-^i XIX, 607 pages).
à ses différents âges, nous ne trouvons que des dates comparatives et aucune donnée précise ; la première date certaine reste toujours celle de Sandracottus, du temps de Tinvasion d'Alexandre; au delà tout est incertain; la date même de Bouddha, que Ton était à peu près convenu de placer dans le vi" siècle avant notre ère, est douteuse pour M. Mûller. Mais si son ouvrage n^ontre que la chronologie absolue de l'époque védique n'a pas fait beaucoup de progrès, il prouve aussi que la chronologie relative, le classement des époques, quant à leur antiquité comparative, en a fait de très grands, grâce à l'étude plus étendue et plus attentive de toutes les classes de la littérature védique. Le but de l'auteur est de donner un tableau de cette littérature multiple, dont la formation a occupé l'Inde pendant de longues périodes successives; il ne traite du contenu de ces livres qu'autant que cela est nécessaire pour montrer à quel état des esprits et de la civilisation dans rinde ils correspondent, et quelle influence cet état a exercée sur la forme et la matière des ouvrages qu'il a produits. Les observations de H. Mûller sur ces sujets sont pleines de finesse et d'un savoir qui ne se montre qu'autant qu'il est indispensable pour l'argumentation, et le résultat est un tableau du développement de la littérature sacrée chez les Hindous, qui produit dans l'esprit l'impression que les choses, à les prendre d'ensemble, ont dû se passer ainsi. Il n'est pas douteux que l'étude continuée de ces textes, dont la plupart sont encore inédits, ne doive donner de nouvelles lumières, remplir des lacunes et remplacer par des faits positifs des parties encore conjecturales. Ainsi on voit déjà, par quelques observations de M. Mûller, comment peut s'être fait le passage entre les hymnes et le développement philosophique que l'on trouve dans les Upanischads. L'étude de la littérature védique sera encore longue et laborieuse, et occupera des générations entières de savants ; mais rien n'est plus intéressant que ce développement spontané et unique, chez les Hindous, de la pensée à laquelle l'humanité doit les premières origines de toute la philosophie qu'elle ait jamais possédée.
M. Foucaux a publié une version d'un épisode du Mahabharat qui n'avait pas encore été traduit, la légende i'Ilvala et Vatapi^. M. Schùzt a fait paraître une nouvelle traduction allemande de Télégie du MeghadotUay attribuée à Kalidasa, et M. Arnold vient de publier une traduction anglaise de VUiUh podesa.
Tous ces ouvrages sont écrits en vue du public lettré, et destinés à lui donner du goût pour la littérature indienne et à satisfaire sa curiosité. L'ouvrage de M. Benfey sur les fables indiennes s'adresse au contraire, avant tout, aux savants: c'est une traduction du Pantchatanlray accompagnée de notes et d*une introduction critique et historique, qui remplit le premier volume tout entier <. De toutes les productions de l'esprit humain, ce sont probablement les fables que nous avons aujourd'hui sous la forme du Pantchatantra qui ont eu le plus grand succès et qui se sont répandues le plus. Elles oot été traduites en Perse, transmises de là aux Arabes et aux Juifs, répandues en Europe, où elles ont été imitées dans toutes les langues et sous toutes les formes ; les bouddhistes les ont portées en Chine et chez les Mongols ; elles ont été adoptées par les Turcs et les Grecs, et sont devenues un bien commun à toutes les nations. La simplicité de leur forme, U facilité avec laquelle on pouvait y adapter des moralités, des conseils ou des satires calculées pour tous les degrés de l'intelligence, leur ont donné cette popularité universelle, mais les ont exposées en même temps à des changements, des remaniements et des augmentations à l'infini. Rien n'est plus facile que de les trouver et de les reconnaître partout, mais rien de plus difficile que d'en suivre la transmission. M. de
1 . Légende dllvala et Valapi, épisode du Mahabharatay traduit pour U première fois du sanscrit en français par M. Ê. Foucaux. Paris, 1861 (16 pages).
2. Pantchatantra y fûnf Buclier indischcr Fabein, MâhrchcnundErzihlangen, aus dcni Sauscrit iibersetzt, mit Einlcituiig und Anmerkungeo voo Th. Benfey, 2 vol. Leipzig, 1859; in-8« (XLIU, 611 et 556 pages).
Sacy en a fait l'histoire en parlant de la rédaction arabe de Dimna et Kalila; aujourd'hui M. Benrey la reprend de plus haut par le Pajitchatantra. Les origines d'un livre de cette nature sont nécessairement obscures, et l'absence entière de chronologie dans l'Inde ne laisse que peu d'espoir d'arriver à des dates certaines ; aussi M. Benfey n'ose-t-il pas en donner. Il croit pouvoir prouver que ces contes sont d'origine bouddhique, et il prouve certainement qu'ils ont été de bonne heure employés par les bouddhistes; reste à savoir s'ils les ont inventés ou seulement adoptés. Mais aussitôt que H. Benfey touche à l'époque où l'on trouve des données historiques, il suit le développement de ces contes, leurs rédactions diverses, leurs émigrations perpétuelles, avec un soin infini et une érudition dont il me serait impossible de donner ici une idée, même approximative; il faut lire le livre et l'étudier, si l'on s'intéresse à la curieuse histoire de cette très curieuse littérature de fables.
H. J. Muir a continué la publication de ses textes sanscrits, dont il a fait paraître deux nouveaux volumes ^ Il appartient à une école, encore beaucoup trop peu nombreuse, qui sent que la réforme des esprits en Orient est impossible aussi longtemps que les superstitions et les préjugés de la multitude s^appuieront sur les convictions des classes cultivées, qui sont en possession d'un système théologique, philosop|nque et historique en apparence complet, et qu'ils savent défendre avec toutes les ressources de la dialectique que l'on enseigne dans leurs écoles. C'est à l'esprit des savants qu'il faut s'adresser; quand ils seront convaincus, ils transmettront la lu-
1. Original sanscrit texts on theoriginandhistoryofthe peopleof India, their religion and insUtutions, coUcclcd, translatcd intoenglish, and illus-* tratod by remarks chicfly for the use of students and otliers of India by J. Muir. part second : the trnnshimalaya origin ufthe Hindus and thcirafriuily witli llu' western branches of thc arian rare. Londres, 1860; in-8* ^xxvi et 495 paires). Part third. The Vcdas, opinions of their authors and of lalcr iiidian writcrs, in regard to their origin, inspiration and authority. Londres, t861, in-8« (xxvii eitAO pages).
mièrc nouvelle à la masse ignorante, qui n'accepte renseignement que de leurs mains. M. Muir a eu l'idée de leur fournir matière à réfléchir sur les points fondamentaux de leur système; il ne les attaque pas en opposant à leur système no système étranger, qui serait repoussé pour son origine même et sans examen, mais en tirant de leur propre livre les malcriaux d'une enquête à faire par eux-mêmes sur les sujets qui doivent les intéresser le plus. Il avait publié, dans son premier volume, tous les passages de leurs livres sacrés qui se rapportent à Torigine et à l'histoire des castes, parce que c'est toujours la première question qui s'élève quand il s'agit d'une innovation quelconque dans l'Inde. Dans le second volume il traite de la question de la race arienne, pour battre en brèche le préjugé des Hindous sur leur origine distincte et supérieure à celle des autres hommes, et sur la nature sacrée de la langue sanscrite. Il y montre, par l'état des langues indiennes d'aujourd'hui, qu'elles proviennent de changements graduels qu'a subis le sanscrit, et il remonte à celui-ci par le hindi, le pracrit et le pâli; il indique les nuances qui distinguent le sanscrit classique et la langue des Védas : il prouTC par les langues du midi de l'Inde et par le témoignage des Védas et des poèmes épiques, que la race hindoue est originaire des pays à l'ouest de l'Indus, et, par la comparaison des langues ariennes, qu'elle appartient à cette famille. Dans le troisième volume, il traite de l'origine et de l'autorité des VédaSj employant la même méthode, c'est-{i-dire imprimant et commentant successivement les passages qui s'y rapportent dans les livres des sectes philosophiques, les PouranaSj les Brahmanas et les hymnes des Védas eux-mêmes. Ces volumes sont d'une incontestable utilité pour les savants en Europe, mais leur public propre, ce sont les Hindous qui ont passé par les écoles de Calcutta, de Dehli, de Bénarès et de Pouna, qui y ont appris l'anglais et se sont accoutumés à nos méthodes scientifiques. Personne ne peut dire si la terre est assez j»réparée pour le grain que M. Muir y jette, mais on ne peut que se réjouir de voir faire une tentative pareille. La re-
naissance de TOrient ne peut sortir quo cressais de ce genre, et la question est uniquement de savoir si Je temps en est venu.
M. Roth, à Tubingue, a écrit une dissertation sur le mythe des cinq âges chez Hésiode et la doctrine indienne des quatre âges du monde*. Il démontre que ces deux croyances reposent sur une même idée fondamentale, mais qu'elles se sont développées chez les Grecs et les Hindous d'une façon tout à fait ndépendante. *
M. A. Kuhn' a publié une étude bien plus détaillée sur le mythe de la découverte du feu, qu*il suit en détail dans les littératures indienne et germanique, pour montrer, par un exemple bien étudié, le fonds commun d'idées sur lesquelles ont vécu les races anciennes.
M. Goldslûcker a fait reproduire un fac-similé d'un manuscrit de la bibliothèque de la Compagnie des Indes, contenant une partie d'un ancien ouvrage védique relatif aux rites, accompagné d'un commentaire^. Cet ouvrage est si rare, que M. Goldstûcker a pensé qu'il fallait, avant tout, en assurer la conservation, et le seul manuscrit connu est si défectueux, qu'un fac-similé a paru le meilleur moyen de le multiplier. Le volume commence par une très longue préface, sur laquelle je reviendrai un peu plus tard.
1. Ueberden Mythnsvon den funf MenschengescfUechtem bei HesM, und die ind'ische Lehre von deii vier Weltallern, von D' ft. Uotli. Tubingue, 1800; in-4° (33 pagos).
2. Die Herabkunft des Feuers und des Gôttertranks, ein Beitrag zurvergleiclienden Mylliologic dur Indogerinancn, von A. Kuhn. Berlin, 1859; in-8o (VIII, 260 pag.'s).
:j. Manava-Kalpa-Sntray buing a portion of tliis ancient work on vaidik ritos, togîlher wilh the Ciinmcntary of Kumarita-Swamiu; a facsimil of tl:c :n>. n* 17, of tlic library of U. Majcsly's Hotne Covcrnment of India. with a pref.ico by Thcodor " Goldstûcker. Londres, 18G1 ; in-fol. obloug l'iG^ct ti\ pages).
M. Aufrecht a commencé la publication du catalogue des manuscrits sanscrits ^ de la bibliothèque Bodléienne à Oxford^ qui s'est beaucoup enrichie, dans ces dernières années, par l'achat de plusieurs manuscrits. Le premier cahier du travail de M. Aufrecht contient la description détaillée de quatre cent cinquante-trois manuscrits, classés d'après les sujets ; l'auteur donne le commencement et la fin de chaque volume, les titres des chapitres, et souvent des indications plus spéciales sur le contenu. C'est un travail fait avec le plus grand soin et qui fournit au lecteur tout ce qu'il est en droit. d'attendre d'oQ catalogue bien fait.
L'étude de l'astronomie indienne a fait depuis deux ans de très grands progrès. P'^ndant que M. Biot discutait dans le Journal des Savants*, à l'occasion de la publication du Manuel de l'astronomie indienne, par Hoisingtou, tout le système de cette astronomie, et démontrait qu'il reposait entièrement sur les observations faites par les Grecs avant Ptolémée et sur le système des sieou chinois, que les Hindous avaient emprunté et greffé sur leur astronomie, H. Hall publiait dans l'Inde le texte c<>mplet du Surya Siddhanta ', et il paraissait en Amérique une traduction et un commentaire de ce même ouvrage classique. Cette traduction avait été faite originairement dans l'Inde par M. Burgess, et renvoyée par la Société orientale américaine à MM. Whitney et Newton, qui l'ont corrigée, et, pour ainsi dire, refaite en entier, en l'accompaicnant d'un commentaire perpétuel philologique et mathématique'.
1 . Catalogus codicum manuscriptorumpostvedicorum, quotqaot in bibliothcca Bodieïanaadscrvantur, auctore Th. Aufrcchl, part. I, Oxford, 1859; in-l" (203 pages).
!2. Etudes sur Vastronomie indienne^ par M. fiiot, Paris, 1859; in-io (06 pages ctl planche). Extrait du Joumaldes Savantt pour 1859.
3. Ttie Surya Siddhanta, an anciciit systcm of hindu astronomy, witli Raganalha*8 exposition, edited by Fitz Edward HaU and Pandit fiapa Deva Sastria. Calcutta, 1859; in-8* (vm, 368 et 13 pages).
4. Translation of the Surya Siddhanta, a text book of hindu aslronomj, ytiih notes and an nppendix by Rev. Ë. Burgesc, assisted by thc comoût' tee ofpublication. Dans le Journal de la Société oneniali améncâi*^^
Il ne parait être resté du travail de M. Burgess qu^uiie introduction et un appendice, dans lequel il défend l'originalité de Tastronomie indienne, pendant que MM. Whitney et Newton prouvent dans leur commentaire que cette astronomie dérive des Grecs avant Ptolémée et ne repose pas sur des observations faites dans Tlnde. Ils sont arrivés de leur côté, et d'une manière tout à fait indépendante, aux mêmes résultats que H. Biot', à l'exception d'un seul point, celui des Nakschatras, qu'ils ne dérivent pas, comme lui, des sieou chinois. D'un autre côté, M. Weber a repris la thèse de l'originalité de l'astronomie indienne, et a publié sur ce sujet un premier mémoire ', dans lequel il émet des doutes sur la certitude de l'argumentation de M. Biot quand elle s'appuie sur l'histoire de l'astronomie chinoise. M. Biot a commencé à répondre à cet argument par une Histoire critique dé Tastronoraie chinoise ^ ; elle n'a pas encore entièrement paru, mais elle terminera probablement ce débat, qui aura certainement été pour la science un des plus fructueux parmi ceux auxquels la littérature orientale a fourni les matériaux.
Je ne puis passer aux travaux sur la grammaire sanscrite sans dire un mot de la Grammaire comparée de M. Bopp ; mais cet ouvrage est trop célèbre pour qu'il ait besoin d'autre chose que de l'indication du degré d'avancement où est parvenue la deuxième édition ^ Il forme le centre d'où partent
vol. VI, 1, et vol. VI, 2. New-Haven, 1835 et 1860. Ce travail a aussi paru en un volume (395 pages) tiré à part du Journal et sous le même litre.
1. Voyez les articles de M. Biot, dans le Journal des Savante, en août, octobre, novembre et décembre 1860.
2. IHe vediichen Nachrichten von den Naxatras (Mondstationen), von A. Weber. Rerlin, 1860; in-^*" (52 pages). Tiré des Mémoires de rAcadénîe de Berlin. Ce mémoire forme l'introduction historique du travail entier, qui n'a pas encore paru.