Voyez le Journal de$ Savants pour
4. Vergleichende Orammatik des sanscrit, send, armenischen, griechiscben, lateinischen, lithauischen, altslavischen, gothischen und deutschen, Ton F. Bopp. 2« édition. Berlin 1860; in-8» vol. III, part. I (272 pages).
toutes* les recherches sur cette science, aujourd'hui cultivée avec tant de zèle, et qui donne lieu à une foule de travaui spéciaux qui s'étendent sur toutes les parties de la grammaire comparée des langues ariennes. Ces travaux , qu'il faut rechercher dans les recueils périodiques allemands, sont beaucoup trop nombreux pour que je puisse songer à les annoncer en détail, mais on les trouvera dans le Journal pour la linguistique comparée de M. Kuhn^ dans les Contributions à la grammaire comparée par MH. Kuhn et Schleicher^ dans rOrient et TOccident de M. Benfey, dont j'ai parlé plus haut, à propos des Comptes rendus de TAcadémie de Vienne Sel dans d'autres ouvrages. On y verra quel jour le sanscrit a jeté sur le grec, les langues italiques, celtiques, slavonnes et germaniques, et combien il en a rajeuni Tétude. Le nombre de grammaires sanscrites élémentaires qui paraissent en France prouve qu'on y comprend de plus en plus rimportance de cette langue. H. Oppert a fait paraître une grammaire à l'usage des élèves de son cours à TÉcole des langues orientales vivantes *; M. Rodet, à Lille, a publié une grammaire abrégée, dans laquelle il se conforme, autant que la matière le permet, à Tordre suivi dans la grammaire grecque, pour en faciliter l'étude aux membres de l'Université; enfin M.Buroouf imprime, dans ce moment, une deuxième édition de sa grammaire sanscrite en caractères latins, pour servir à ses coars, à Nancy.
M. Bopp fait paraître, on môme temps, une troisième édition de saframmaire sanscrite en allemand, en voici le titre : Kritinche Gratnmatik if Sanskrit Sprache, in kiirzerer Fassung, von F. Bopp. Berlin, 1861 ; io-^ (prcmièro moitié, 192 pages).
1. Zeitschrift jfur vergleichende Sprachforschungy auf dem Gebiete des deutschcn, griechischen und lateinischen, herausgegeben von A. Knbovol. X. Berlin, 1860; in-8».
9. Beitrage %ur vergleichende Spraehforschung auf dem Gebiete der srischen, celtischen undslavischen Spracken^ heraus^geben von A. Kuhnood A. Schleicher. vol. II. Berlin, 1861 ; in-8o.
3. Sitzungsberichteder K. K. Académie der Wissensckafteny vol. XîV. Vienne, 1860; in-8*.
4. Grammaire smacrite par Jules Oppert. Berlin et Paris, 1857; in^ (vui et 234.)
ANNÉE i860.186i. ^ 39I
Le diclionaaire sanscrit de MM. Boehtlingk et Roth, que publie l'Académie de Saint-Pétersbourg, avance régulièrenaentS ^^ la nouvelle éditioû de M. Wilson, dont s'est chargé M. Goldstûcker», a atteint sa quatrième livraison. C'est, de fait, un travail tout nouveau et sur un plan infiniment plus étendu, mais qui encore ne suffit pas aux matériaux immenses^ que l'auteur a accumulés. On sent que ces matériaux dépassent les limites assignées à l'ouvrage, et Ton ne peut que regretter qu'un gouvernement, ou un corps savant, ne prenne pas en main celte entreprise, pour donner à M. Goldstùcker toute facilité pour sa publication. Nous trouvons ici encore le conflit entre les deux écoles, dont l'une s'attache à la tradition, estime les travaux des grammairiens indigènes et veut qu'on les regarde toujours comme des témoins dont on ne doit s'écarter que par des raisons bien pesées, pendant que l'autre veut, avant tout, rechercher le sens et les nuances des mots dans les ouvrages mêmes et les déduire de l'emploi qu'en ont fait les auteurs, pour retrouver ainsi l'histoire de la langue et de chaque mot dans la succession des auteurs qui s'en sont servis. M. Goldstùcker repond ^ à quelques attaques auxquelles il a été exposé ; il attaque à son tour les principes et la pratique de l'école opposée, et revendique, avec beaucoup de force et un grand savoir, les droits des anciens grammairiens indiens. Il s'étend à celle occasion sur un grand nombre de points relatifs à Thisloire de la littérature védique ; il discute l'opinion de M. Max Mùller sur l'époque de l'introduction'de l'écriture chez les Hindous; il établit l'époque relative et l'importance de Panini, et il développe les conséquences qui en découlent pour la critique et pour le degré de
i. Sanskrit Wôrterbuchvon 0. Boehtlingk und R. Roth, herausgegeben von dcr Kaiserlichen Académie. Saint-Pétersbourg, i860; in-i% vol. III,
2. A Dictionary sanskrit and english, exteaded and improved from Ihe second édition of the dictionary of professor H. H. Wilson, with his sanc- Uon and concurrence, by Th. Goldstùcker. Berlin, 1860; in-4*' (pages 241-
3. Voyez le titre plus haut. L'introduction comprend les pages 1-267.
39i VlNCT-Sl!;i>T ANS D'HISTOIKE DES ÉDUDES ORIENTALES.
considération que méritent les anciens commentateurs des Védas, et il montre la nécessité de les consulter. Cette discussion, qui s^élève entre les hommes les plus savants dans la matière, ne peut que tourner au proût de la science ; il faut seulement leur demander de la conduire avec le moins dàprêté possible, pour qu'elle puisse produire tout son fruité
J'arrive aux travaux sur le bouddhisme, qui forment une transition naturelle de Tlnde à la Chine, car, par un effet bizarre des circonstances, les éludes sur cette religion tout hindoue ont passé presque entièrement entre les mains de-s sinologues, auxquels la quantité de traductions chinoises de livres bouddhiques donne des facilités que les indianistes ne posséderont que lorsque les sources indiennes que H. Hodgson a découvertes et les richesses du bouddhisme du midi, qui se cachent encore dans les manuscrits palis, seront accessibles. Pour les dernières, nous pouvons espérer que le zèle et le savoir de M. Grimblot, agent consulaire de France à Colombo, nous en fera jouir ; il est en admirable position pour cela, tant par ses études antérieures que par la position qu'il a sa acquérir à Ceylan. En attendant, nous devons reconnaître les services que les sinologues ne cessent de rendre à cette étude, qui effraye par retendue des sources, par la confusion qui règne dans la chronologie, par le nombre des écoles bouddhiques et le danger dans lequel on est de prendre une partie de la doctrine pour le tout, et de travailler sur une hérésie» peut-être insignifiante, quand on croit tenir la doctrine réelle de cette religion. Tous les travaux qu'on a faits sur ce sujet étaient indispensables, et bien d*autres encore sont nécessaires et se feront certainement, car la science ne sera satisfaite que .quand elle aura débrouillé ce chaos, quand elle sera remontée jusqu'aux sources les plus anciennes et aura compris entièrement ce grand mouvement religieux qui, dans ses phases va-
1. Je vois que M. Weber vient de nîpondre à M. Goldstûckerdans un mémoire fort étendu, intitulé Frageûberdas Zeiialter des Paninij dans les /«dischc Studien, vol. Y, cah 3, pages i-176.
ANNÉE 18r>0-1861. 393
liées, a tantôt vivifié, tantôt amorti rintelligcnce d'une grande partie de Thumanitc.
M. Barthélémy Saint-Hilaire * a réuni dans un volume les différents travaux sur le bouddhisme qu'il avait publiés pendant une série d'années dans le Journal des Savants. Il les a dépouillés de Tappareil d'érudition dont ils étaient accom* pagnes dans leur première forme, pour en faire un ensemble comprenant les résultats généraux sur le bouddhisme et son histoire, tels que les donne l'état actuel de la science, et pour en juger la portée religieuse, mors^le et philosophique. Il traite de la vie de Bouddha d'après le Lalita Vistara; de la morale et de la métaphysique, d'après les documents publiés par M. Burnouf ; du bouddhisme de l'Inde, d'après Hiouen-tsang, et de celui de Ceyian d'après le Mahavamsa et les observations de M. Hardy. Son jugement sur la valeur de la doctrine est bien sévère, parce qu'il admet que le nihilisme, que nous trouvons abondamment répandu dans les sectes bouddhiques, était la doctrine de Bouddha. Il est vrai que cette manière de voir est celle de presque tous les savants qui s'occupent aujourd'hui de cette matière; mais ce dogme paraît si peu conciliable avec la doctrine morale du bouddhisme, qu'on peut toujours en appeler à de nouvelles études, à la publication d'ouvrages plus anciens et plus authentiques que ceux qui sont actuellement à notre disposition. Que des sectes postérieures aient abusé d'images et d'expressions dont s'était servi le fondateur et aient bâti sur leur interprétation des systèmes contraires à la doctrine primitive, ce n'est pas un phénomène si rare dans l'histoire des religions pour qu'on ne puisse s'attendre à le retrouver dans ce cas; et il est bien pbis difficile d'admettre qu'un grand homme comme Bouddha Sakyamouni ait prêché une métaphysique qui aurait contredit sa théorie de morale.
1. Le Bouddliaetsareligion, par J. Barthélémy Saint-Hilaire. Paris, 1860; in-8o (xxiv et 441 pages).
9èi VINGT-SEIT ANS D*HISTOilt£ DES ÉTUDES ORIENTALES.
M. Wassiljew a étudié pendant son séjour de dix ans k Pékin la littérature bouddhique dans les traductions chinoises et tibétaines, et il vient de terminer le premier volume de ses recherches, qui en forme l'introduction historique ^ Ce travail a été publié d'abord en russe par TÂcadémie de Saint- Pétersbourg, puis traduit par son ordre en allemand, pour qu'il fût rendu plus généralement accessible. M. Wassiljew a composé son ouvrage à Pékin, d'après les sources abondantes qu'il avait à sa disposition, et sans avoir égard aux travaux des savants de l'Europe sur le même sujet. Cette méthode ajoute incontestablement à la valeur du livre, quand même elle le rendrait un peu plus incomplet, car, dans l'état actuel de cette étude, il vaut mieux chercher son chemin que de suivre la route des autres; on est sûr alors de trouver des choses nouvelles, et quand on se rencontre avec ses devanciers, on leur donne une confirmation d'autant plus efficace. Dans cette introduction, l'auteur traite de la vie de Bouddha, qu'il réduit à peu de chose, en élaguant, avec une critique peut* être un peu sévère, ce qu'il trouve de légendaire ou d'invraisemblable a priori; ensuite il passe à la doctrine des premiers siècles du bouddhisme, puis à l'origine et au développement des doctrines mystiques, et il termine par la traduction de pièces justificatives sur la vie des mystiques et sur les sectes mystiques et philosophiques dans le bouddhisme. Son ouvrage n'embrasse pas le bouddhisme entier, mais seulement celui du Nord^, il est néanmoins d'une grande valeur par la classification de tant d'écoles, de doctrines et de livres différents, classification par laquelle l'auteur s'efforce de mettre chaque manifestation individuelle ou sectaire à sa place dans le cadre général'de l'histoire de la religion et d'indiquer par là le degré d'importance qu'elle peut avoir pour l'histoire de l'ensemble.
Enfin, M. Stanislas Julien a publié sa méthode pour lire les
t. Der BuddhUmus, seine Dogmen, Geschîchte und Literatur, von W. Wassiljew. Erster Theil : allgemeine Ueiiersicht. Aus dem russiscben uberseUt SainUPélersbourg, 1860; in-S» (xv et 381 pages).
ANNÉ;E 1860-1861. 896
noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres bouddhiques clunois, travail annoncé depuis longtemps et attendu impatiemment ^ La difficulté du problème git dans la nature même des deux langues et des deux écritures. Le sanscrit est une des langues les plus riches en combinaisons de lettres pour former des syllabes, pendant que le chinois est très pauvre en sons et très riche en formes écrites pour les mêmes sons, en même temps que son écriture résiste à de nouvelles combinaisons de sons pour imiter des syllabes qui ne se trouvent pas dans son syllabaire propre. L'embarras de faire correspondre ces deux langues eût donc été fort grand, même si les Chinois avaient pris le seul moyen de le diminuer, en adoptant un syllabaire harmonique, dans lequel chaque son sanscrit aurait trouvé un seul signe chinois qui lui aurait correspondu conventionnellement; on aurait imité ainsi assez médiocrement les sons sanscrits, mais on aurait eu une règle infaillible pour se reconnaître. Au lieu de cela, les traducteurs chinois, qui avaient à rendre des mots sanscrits, ont choisi arbitrairement, dans le nombre considérable de signes qui correspondent à chaque son chinois, tantôt Tun, tantôt l'autre, pour rendre un son sanscrit; de pli^s, ils ont appliqué le même signe chinois à plusieurs sons sanscrits, et ils ont même souvent choisi des signes chinois dont la prononciation paraît très éloignée du son sanscrit qu'il devait rendre. Je reviendrai plus tard sur cette dernière complication, qui, telle qu'elle se présentait, était en apparence un obstacle invincible au rétablissement du mot primitif. Dans cet état de choses, on parvenait bien en Europe à identifier un certain nombre de mots sanscrits, mais on n'avait aucune règle, et, dans une grande partie des cas, la divination la plus sagace ne pouvait produire qu'un résultat incertain. Les Chinois avaient publié quelques alphabets harmoniques, mais ils étaient très insuffisants, parce qu'ils ne contenaient que les lettres de l'alphabet sans-
1. Méthode pour déchiffrer et transcrire les noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres chinois , par M. Stanislas Julien. Paris, 1861; in-S» (235 pages).
89i VINGT-SEPT ANS D*HIST01RE DES ÉTUDES ORIENTALES.
M. Wassiljew a étudié pendant son séjour de dix ans à Pékin la littérature bouddhique dans les traductions chinoises et tibétaines, et il vient de terminer le premier volume de ses recherches, qui en forme l'introduction historique ^ Ce travail a été publié d'abord en russe par TAcadémie de Saint- Pétersbourg, puis traduit par son ordre en allemand, pour qu'il fût rendu plus généralement accessible. M. Wassiljew a composé son ouvrage à Pékin, d'après les sources abondantes qu'il avait à sa disposition, et sans avoir égard aux travaux des savants de l'Europe sur le même sujet. Cette méthode ajoute incontestablement à la valeur du livre, quand même elle le rendrait un peu plus incomplet , car, dans l'état actuel de cette étude, il vaut mieux chercher son chemin que de suivre la route des autres; on est sûr alors de trouver des choses nouvelles, et quand on se rencontre avec ses devanciers, on leur donne une confirmation d'autant plus efficace. Dans cette introduction, l'auteur traite de la vie de Bouddha, qu'il réduit à peu de chose, en élaguant, avec une critique peutêtre un peu sévère, ce qu'il trouve de légendaire ou d'invraisemblable a priori; ensuite il passe à la doctrine des premiers siècles du bouddhisrne, puis à l'origine et au développement des doctrines mystiques, et il termine par la traduction de pièces justificatives sur la vie des mystiques et sur les sectes mystiques et philosophiques dans le bouddhisme. Son ouvrage n'embrasse pas le bouddhisme entier, mais seulement celui du Nord^, il est néanmoins d'une grande valeur par la classification de tant d'écoles, de doctrines et de livres différents, classification par laquelle l'auteur s'efforce de mettre chaque manifestation individuelle ou sectaire à sa place dans le cadre généralde l'histoire de la religion et d'indiquer par là le degré d'importance qu'elle peut avoir pour l'histoire de l'ensemble.
Enfin, M. Stanislas Julien a publié sa méthode pour lire les
1. Der Buddhùmus, seine Dogmen, Geschichte und Literatur, von W. Wassiljew. Erster Theil : aUgemeine Uebersicht. Aus dem niwiscben ubcrseul- Saint-Pétersbourg, 1860; in-So (xv et 381 pages).
noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres bouddhiques ciùnois, travail annoncé depuis longtemps et attendu impatiemment ^ La difflculté du problème gtt dans la nature même des deux langues et des deux écritures. Le sanscrit est une des langues les plus riches en combinaisons de lettres pour former des syllabes, pendant que le chinois est très pauvre en sons et très riche en formes écrites pour les mêmes sons, en même temps que son écriture résiste à de nouvelles combinaisons de sons pour imiter des syllabes qui ne se trouvent pas dans son syllabaire propre. L'embarras de faire correspondre ces deux langues eût donc été fort grand, même si les Chinois avaient pris le seul moyen de le diminuer, en adoptant un syllabaire harmonique, dans lequel chaque son sanscrit aurait trouvé un seul signe chinois qui lui aurait correspondu conventionnellement; on aurait imité ainsi assez médiocrement les sons sanscrits, mais on aurait eu une règle infaillible pour se reconnaître. Au lieu de cela, les traducteurs chinois, qui avaient à rendre des mots sanscrits, ont choisi arbitrairement, dans le nombre considérable de signes qui correspondent à chaque son chinois, tantôt l'un, tantôt l'autre, pour rendre un son sanscrit; de pli^s, ils ont appliqué le même signe chinois à plusieurs sons sanscrits, et ils ont même souvent choisi des signes chinois dont la prononciation paraît très éloignée du son sanscrit qu'il devait rendre. Je reviendrai plus tard sur cette dernière complication, qui, telle qu'elle se •présentait, était en apparence un obstacle invincible au rétablissemenl du mot primitif. Dans cet état de choses, on parvenait bien en Europe à identifier un certain nombre de mots sanscrits, mais on n'avait aucune règle, et, dans une grande partie des cas, la divination la plus sagace ne pouvait produire qu*un résultat incertain. Les Chinois avaient publié quelques alphabets harmoniques, mais ils étaient très insuffisants, parce qu'ils ne contenaient que les lettres de l'alphabet sans-
1. Méthode pour déchiffrer et transcrire les noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres chinois, par H. Stanislas Julien. Paris, 1861; in-8o (235 pages).
crit et non pas les syllabes composées^ qui, précisément, formaient la difficulté. Heureusement les traducteurs chinois de livres bouddhistes avaient Fhabitude de donner en général, à côté de la transcription chinoise d'un mot sanscrit, la traduction de ce mot, et M. Julien y vit le moyen unique de s'y reconnaître. Il tira des ouvrages chinois plusieurs milliers de mots sanscrits, transcrits et traduits en chinois, reconstitua le mot sanscrit d'après le sens, et analysa alors la transcription pour se rendre compte de la manière dont les Chinois avaient rendu les sons. Il a dû souvent se tromper dans la première reconstitution du mot sanscrit d'après la traduction, mais comme la plupart de ces mots sont des noms propres et des termes techniques, qui étaient d'un emploi fréquent dans les textes bouddhiques sanscrits, il a pu former, à force de travail, une liste considérable de mots dont la lecture était certaine et dont la transcription donnait alors le moyen de rectiQer ceux qui pouvaient laisser des doutes. Il est parvenu ainsi à former, par un travail dont on peut à peine se faire une idée, un vocabulaire chinois avec l'emploi de chaque signe dans les transcriptions du sanscrit, vocabulaire qu'il a porté à deux mille trois cents syllabes. Il est probable qu'il n'aura pas épuisé le nombre des signes employés par tous les traducteurs chinois, et que sa liste sera complétée, par lui ou par d'autres, pour des emplois plus rares de signes chinois; mais elle n'en est pas moins suffisante pour rétablir avec certitude tous les mots sanscrits dont on trouvera la transcription et la traduction, e^ avec probabilité, ceux dont on ne trouvera que la transcription. Il y a un point qui peut étonner dans les listes de M. Julien : c'est qu'un certain nombre de signes chinois sont employés dans les transcriptions pour exprimer des sons sensiblement différents de leur prononciation en chinois. En cherchant la solution de celte difficulté, on pense naturellement qu'elle doit se trouver dans l'histoire d'une des deux langues, et, le chinois se prêtant plus facilement aux changements de prononciation, on est porté à lui attribuer ces changements. On peut espérer que l'étude des poésies de l'époque où les traductions
ont été faites, ou des indications dans les dictionnaires sur le changement des prononciations, fourniront des renseignements suffisants; mais il paraît qu'il y a une ressource plus sûre et plus prompte. Vous avez pu entendre M. de Rosny^ dans une de vos séances hebdomadaires, établir la thèse que la prononciation japonaise des signes chinois correspondait avec celle que les traducteurs bouddhistes employaient, et, comme Tintroduction du chinois au Japon date à peu près de la même époque, on peut être convaincu que ce fait, s'il est bien établi, contient la solution de la difficulté. La même idée a frappé M. Paulhier, comme vous le verrez dans un rapport qu'il a fait à la Société asiatique et qui va paraître dans notre Journal. Ce supplément d'information va donc corroborer l'exactitude des observations de M. Julien, en donnant la raison d'un phénomène qui pouvait embarrasser le lecteur. II est probable qu'on trouvera dans l'application d'autres difficultés, parce que cette multitude de traducteurs aura suivi parfois des voies nouvelles ou se sera permis des irrégularités ; on aura d'autres mécomptes, mais il n'en est pas moins certain que la littérature bouddhique-chinoise peut être abordée aujourd'hui avec plus de sécurité et est accessible à l'étude avec infiniment plus de facilité qu'avant ces découvertes de M. Julien.
J'ai peu de renseignements à donner sur les travaux dont la littérature chinoise peut avoir été l'objet depuis deux ans. 11 est probable que l'état de guerre n'a pas été favorable aux études des Européens en Chine, qui, d'ailleurs, ne nous arrivent qu'accidentellement, car on n'a pu, jusqu'à présent, amener les sociétés littéraires de Hong-Kong et de Shanghaï à faire des dépôts de leurs journaux en Europe, et il m'a été impossible de me procurer un seul numéro de leurs publications. Cette indiiïérence est inexplicable dans un temps où les communications sont si rapides et où les événements qui pressent la Chine doivent donner en Europe de l'inlérêt à tout ce qu nous éclaire sur ce pays.
M. Stanislas Julien a publié, sous le titre des Deux jeunes
filles lettrées^ y la traduction d'un roman qui fait, depuis deux siècles, les délices des âmes délicates en Chine et qui est un des dix romans classiques que les Chinois regardent comme des chefs-d'œuvre, et dont la plus grande partie est aujourd'hui accessible aux lecteurs européens dans des traductions anglaises ou françaises. M. Julien, à qui l'avancement des étude» chinoises tient à cœur avant tout, a voulu donner une traduction de ce livre, et ce qui a déterminé son choix, c'est que le style ordinaire des romans y est interrompu par de nombreux morceaux en vers, qui ne sont pas des hors-d'œuvre et des ornements, mais qui se lient intimement à l'action du roman, et dont la traduction et l'interprétation exactes étaient difficiles. Ce sont, en effet, les productions les plus raffinées du temps le plus raflTiné de la littérature, de véritables bulles de savon, légères, impalpables, pleines d'allusions insaisissables, mais qui font le charme de ces petits chefs-d'œuvre tant admirés en Chine. On peut traduire ces choses, on ne peut pas les rendre; on peut les commenter, montrer les allusions, nous faire entrevoir le genre de leur mérite, mais à peine le faire sentir, et c'est ce qu'a fait M. Julien, avec beaucoup de peines et de recherches, donnant ainsi aux étudiants un exemple de la manière dont il faut s'y prendre pour vaincre les difficultés (le la langue. D'autres lecteurs profiteront de ce travail ; ils y chercheront et y verront un tableau de mœurs infinimentcurieux.il y a des personnes qui trouvent ce roman el les mœurs qu'il peint parfaitement insipides, et je m'étonne de cette impression, car ce livre m'a paru plein de charme cl d'enseignements, non pas par les événements qui en forment la trame, car ils s'approchent, je crois, de la limite de l'impossible, même en Chine, mais par la grâce parfaite du récit, par la peinture de la société lettrée, par les sentiments qu'on y rencontre comme mobiles de l'ambition des hommes, par l'exprès-
l. Pin^j-chan-linQ'tjen. Les deux jeunes filles teilrées, roman chinois traduit par Stanislas Julien. Paris, 1860; 2 vol. in-8o (xviii, 36t et 330 pages).
sîon naïve de Tadmiration pour le talent littéraire, qui fait la gloire et la faiblesse de la Chine. Le culte exclusif du talent et du savoir, qui forme en Chine Tidéal national, est certainement le trait qui honore le plus sa civilisation, quand on le compare à Testime qu*on accorde dans d'autres pays au rang héréditaire ou à l'argent; mais malheureusement les Chinois ont appliqué au savoir une mesure factice et infiniment trop restrernle, en le faisant consister exclusivement dans Tétude de leur propre littérature. Leur réclusion du reste du monde les a entraînés là, et leur grande faute a été d'exclure la science et de n'honorer que les lettres ; le résultat a été pour eux, comme il l'a été pour les peuples musulmans, un appauvrissement et un amollissement de l'esprit, dont ils portent aujour* d'hui la peine dans leur rude contact avec l'Europe.
C'est d'autant plus à regretter que les Chinois ont montré une aptitude singulière pour les mathématiques, et que sans aucun doute les sciences naturelles auraient fleuri également, si cet amour exclusif des lettres ne les avait fait négliger. M. Wylie, à Shanghaï, s'est mis en communication avec les mathématiciens du pays et travaille avec eux, et c'est par lui que nous recevons de temps en temps quelques données sur l'histoire, mal connue, des mathématiques chinoises anciennes et modernes. Il a trouvé une école de mathématiciens, qui, depuis l'invasion des Mantchous, s'est tenue éloignée des affaires et a refusé d'adopter les méthodes importées par les jésuites; elle a travaillé sur son vieux fonds de savoir, le perfectionnant par des méthodes à elle et restant quelquefois en arrière des découvertes européennes, quelquefois les devançant. Une autre école a accepté l'enseignement des jésuites, mais a cherché depuis à le perfectionner par son propre travail et avec une certaine jalousie nationale contre les étrangers. Je vois dans une notice sur des ouvrages chinois tout récents, que M. Wylie a insérée dans un journal à Shanghaï, que le libraire qui publie un ouvrage où se trouve une méthode nouvelle en Chine pour calculer les logarithmes, dit dans une note que, « si
ce livre arrive à la connaissance des disciples de Napier, ils gémiront de n'avoir pas fait celle découverte ». On lit dans une autre notice, que M. Wylie a mise à la tète de sa traduction chinoise de Talgèbrc de Moran *, qu'en algèbre les Chinois avaient été en avance sur nous pendant plusieurs siècles el jusqu'aux quarante dernières années, mais que leur notation était plus incommode que la nôtre. C'est pour leur enseigner celle-ci quil a publié sa traduction de Morgan, et il ne doute pas que ce nouvel instrument ne devienne l'objet de l'examen le plusse* rieux de la part des mathématiciens indigènes. Il a publié de inème une traduction de l'astronomie d'HerscheP, pour faire connaître aux Chinois l'état actuel de celte science en Europe. Ces ouvrages appartiennent à une série dont une partie a clé imprimée par des Européens à l'aide d'une souscription, et l'autre partie par des mathématiciens chinois, à leurs frais'. C'est une association qui fait honneur aux deux parties. Déjà, en 1854, M. Muirhcad avait publié, à Shanghaï, un manuel de géographie physique etpolitique en chinois, en deux volumes avec des cartes : ce livre a eu un très grand succès en Chine. En 1858, M. Williamson a fait imprimer des 'éléments de botanique et de physiologie végétale, qui se sont répandus rapidement dans l'empire et ont été traduits et réimprimés au Japon. Ce sont là des tentatives vraiment civilisatrices, qui, si elles étaient plus nombreuses et s'étendaient à un plus grand nombre d'hommes et de choses, seraient plus propres à faire de l'impression sur l'esprit des Chinois que l'incendie de tous leurs palais.
1. Tài-sou-hio^ Shanghaï, 1859; in-S*. Ce volume est imprime sur papier de Chine» mais avec des types en métal. Il a environ 400 pages, d'une impression serrée et remplie de formules algébriques. L*édilicn, à cinq cents exemplaires, n*a coûté que 149tacls d*argcnt.
2. UersdieVs outlines o/'<M/ronomy, Shanghaï, 1859;]3 vol. in-8o. Ces trois volumes sont imprimés en beaux caractères chinoif^, sur blocs do bois, avec quelques planches gravées en cuivre ; l'ouvrage forme 1,000 à 1,100 pages; l'édition, & mille exemplaires, a coûté 622 taels d'argent.
3. Ainsi la traduction des livres VII-XV d'Euclide^ par M. Wylie, a été imprimée, en 1857, aux frais de Hang-ying-pé, licencié à Soung- Kiang.
M. Paulhier, de son côté, tâche d'éclairer l'Europe sur les idées des Chinois et de nous expliquer leurs principes et leurs préjugés pour leur gagner quelques sympathies, s'altachant à démontrer qu'il existe au-dessous de ce gouvernement débile une opinion nationale que blessent les concessions qu'il est obligé de faire, de sorte qu'il y a des exigences auxquelles l'Europe doit renoncer, parce que la Chine ne saurait s'y soumettre. H. Pauthier a publié, d'après les documents chinois officiels, le cérémonial de la réception des ambassadeurs étrangers * ; il a donné U traduction d'un décret de deux vice-rois chinois, annonçant au peuple Tédit de tolérance de la religion chrétienne*; enfin il a traduit une pièce curieuse, la remontrance d'un lettré à l'empereur actuel sur sa mauvaise administration et sur les conséquences déplorables qu'elle a produites. Il donne cette pièce ^ comme un exemple de la manière dont l'opinion publique sait se faire entendre en Chine en dehors de toute hiérarchie administrative, même en dehors des censeurs officiels, dont le devoir propre est de représenter auprès de lempereur cette opinion, devoir qu'ils ont rempli souvent bien courageusement, mais auquel ils ne suffisent pas dans les grandes crises de l'empire. M. Pfitzmaier, à Vienne*, a publié de son côté la traduction de plusieurs pièces analogues, remontant auii* siècle avant notre ère, pièces qui contiennent des remontrances très fortes adressées par des particuliers aux empereurs, et qui ont été conservées dans les
i . Histoire des relations politiques de la Chine avec les puissances occi' dentales, suivie du cérémonial observé à la cour de Péking pour la réception des ambassadeurs,' traduite pour la première fois dans une langue étrangère par G. Pauthier. Paris, 18S9;in-8o (xx-239 pages).
t . Proclamations du mandarin Ye et du vice-roi Ho, ordonnant la liberté du culte catholique en Chine, traduites sur les originaux chinois par G. Pauthier. Paris, 1860; in-8<* (ISpagrs).
3. Mémoire secrfit adressé à V empereur Hien-FounÇt actuellement régnant, par un lettré chinois, sur la conduite à suivre avec les puissances européennes, traduit du chinois par G. Pauthier. Paris, 1860; in-S» (32 pages).
A. Worte des Tadels in dem Reiche der Han, von Dr. A. Pfltzmaier. Dans les Comptes rendus de l'Académie de Vienne, volume XXXV, cahiers 3 et 4. Vienne, 1860; in-S».
livres des historiens officiels; elles prouvent que cette habitude d'opposition privée date des temps les plus anciens, qu'elle a été respectée par le pouvoir et regardée comme le droit conslitutionnel du peuple en Chine.
H. Wade, secrétaire chinois du gouvernement anglais à Hong-kongy a publié un manuel du dialecte de Pékin pour les Jeunes de langue anglais en Chine'. Le dialecte et la prononciation de Pékin prenant de plus en plus le dessus en Chine, surtout parmi les employés du gouvernement, M. Wade a pensé que les élèves consuls devaient avant tout s'y accoutumer, et a composé cet ouvrage d'exercices de différentes espèces et d'un vocabulaire des prononciations de Pékin, arrangé alphabétiquement et d'après les quatre tons. H. Wade s'excuse de la hâte avec laquelle le livre a été exécuté ; il parait pourtant assez bien calculé pour son but ; mais il n'offre pas à l'étudiant, en Europe, des ressources pour apprendre la langue, car son usage suppose nécessairement la présence d'un maître chinois.
Les travaux sur la littérature chinoise m'amènent naturel* lement à ceux qui ont été faits sur le Japon, et qui, sans aucun doute, formeront d'année en année un contingent plus considérable dans la littérature orientale en Europe, parce que les communications suivies auxquelles les Japonais se sont tus forcés d'admettre les étrangers appellent nécessairement l'intérêt et l'activité sur cette branche presque intacte des lettres orientales. Ce n'est pas qu'on n'ait pas beaucoup écrit sur le Japon, comme on peut aisément s'en convaincre par la bibliographie des ouvrages qui ont été publics sur ce pays, rédigée par M. Léon Pages ^ L'auteur, qui se prépare à écrire une bis-
1. TheHsm ChingLu,or book of cxpprimeiits, heinj? the firslof a stries or contributions to tlie study ofChinose, by Thomas Francis Wadi». Hon^'- Kong, 185'J; in-fol. en trois parties (viii, 80, 8i, iv et 84page<).
2. Bibliographie japonaise, ou calalogfue des ouvrages relatifs au Japow qui ont été publiés ilepuis le xv" siècle jusqu'à nos jours, rédigé |«^ M. Léon Pages. Paris. 1859; in-4o (u et 60 pages).
toire détaillée du Japon, a voulu se rendre compte de toutes les sources qui étaient à sa disposition, et il rend service à la science en publiant cette liste, faite au prix de grandes recherches et de voyages, et aussi complète qu*on peut Tespérer en pareille matière. Il est vrai que la plus grande partie de ces ouvrages et opuscules se rapporte aux affaires des anciennes missions catholiques au Japon, et a par conséquent perdu beaucoup de son intérêt pour nous, outre qu'on ne peut s'en servir qu'avec une certaine précaution, quand il s'agit d'en tirer des matériaux pour l'histoire du Japon ; mais il y en a quelques-uns qui ont été écrits par des hommes moins préoccupés, et dont le but était uniquement de nous rapporter ce qu'ils avaient vu dans le pays. Aujourd'hui nous ne manquerons pas de rapports sur tous les sujets qui peuvent nous intéresser dans le Japon ; mais la première chose pour l'étudier est évidemment d'en apprendre la langue, et beaucoup d'hommes s'y préparent.
Pour les y aider, M. Pages a entrepris la traduction' de la grammaire japonaise publiée en hollandais par MM. Donker Curtius et Hoffmann. Ce travail avait été fait au Japon par M. Donker Curtius, soumis parle gouvernement hollandais à M. Hoffmann, qui est la première autorité pour cette langue en Europe, et publié par lui avec beaucoup d'additions, qui souvent étaient assez peu enharmonie avec le fond del'ouvrage. M. Pages s'est efforcé de donner plus d'unité à ce livre et l'a fait avec beaucoup de ménagements et, je crois, un bon résultat pour le lecteur. Il annonce de plus une reproduction en français' du
1 . Essai de grammaire Japonaise^ composé par M. J. H. Donker Curtius, eorichi d'éclaircissements et d*additions nombreuses par M. J. Hoffmann, publié en 1857, à Leyde, traduit du hollandais, avec de nouvelles noies extraites des grammaires des PP. Rodri^ucz et f.ollado, par Léon Pages. Paris, 1801; in-8°(xvct 271).
i. Voyez le prospectus, qui porte le titre suivant : Dictionnaire japonais* français^ publié par Léon Pages, contenant, l^ la transcription des mots et exemples japonais; t* les caractères japonais; d** Pinterprétation. d'après le dictionnaire japonai^portugais^composé par le^missionnaires de la compagnie
dictionnaire japonais-portugais publié par les Jésuites à Nangasaki en 1603, ouvrage qui ne s'est conservé qu'en un très petit nombre d'exemplaires. Les Jésuites n'avaient donné les mots japonais qu'en transcription latine; M. Pages se propose de rétablir les mots japonais en caractère katakana, et de rendre en français les explications fournies en portugais par les auteurs.
Les Japonais eux-mêmes, qui sont un peuple très intelligent, tâchent de faciliter leurs communications avec les Européens par des secours littéraires. Jusqu'ici ils n'avaient étudié qoe le hollandais ; mais aujourd'hui ils se préparent à apprendre l'anglais. Ils ont imprimé à Yeddo le vocabulaire anglo-japonais et japonais-anglais que M. Medhurst avait publié à Batavia, et un Japonais a composé, pour les besoins des marchands, un manuel anglais-japonais, qu'il a fait imprimer en i859. Ce manuel a été republié en japonais-hollandais et anglais à Leyde, par M. Hoffmann, sous le titre de Dialogues de Vacheleur et du vendeur^. Dans tous ces ouvrages élémentaires, on se sert nécessairement du caractère japonais kotakana, parce qu'il est distinct et facile à lire; mais les Japonais ne s'en servent pas dans l'impression ordinaire, qui se fait toujours en caractères firakana, qu'il est indispensable d'apprendre aussitôt qu'on veut passer de Tétude des éléments de la langue à celle des livres. M. de Rosny, dans sa grammaire japonaise, a été le premier à analyser ce caractère, qui est cursif, et où les syllabes et les mots sont liés ensemble, de sorle qu'il exige beaucoup d'habitude pour être lu avec une certaine assurance. II a publié, plus tard, en Hollande, un manuel de celte lecture^; mais, par des rîiisons que j'ignore, le libraire
de Jésus; pour paraître en quatre livraisons d*cnviron SOO pages cbaran<*t à Paris, chez Benjamin Duprat. (Le prospectus est accompagné d'unspéeimen de 3 pages.)
1. Shopping-dialogues in dutch, english and jnpancse, published byi- Hoffmann. La Haye, 1861 ; in-8o oblonjj (xiii et 44 pages).
2. Manuel de la lecture japonaise^ à Tusage des voyageurs et des ^
ne Ta pas mis en vente et M. de Rosny eu est réduit à en publier une autre édition à Paris. Cependant, comme le japonais s'est incorporé une infinité de mots chinois, qui, écrits en chinois carré, produiraient une grande disparate dans les livres japonaiSy on a adopté pour les mots chinois aussi une écriture cursive, le tsaOy qui réduit les traits plus ou moins nombreux du signe chinois en un seul trait arrondi, qui représente vaguement la forme originaire du signe. Pour lever celle nouvelle difficulté, deux élèves de M. Hoffmann, MM. de Saint-Âulaire et W Groeneveldt, viennent de faire paraître un manuel de récriture chinoise cursive, telle qu'elle est employée au Japon. Les auteurs ont pris les formes dans des dictionnaires populaires japonais, les ont accompagnées des formes chinoises régulières, et les ont classées en deux séries^ Tune d'après le nombre des traits chinois, l'autre d'après l'aspect que donne à chaque signe le pinceau des Japonais ^ On s'orientera avec plus ou moins de facilité dans cette écriture, selon que l'on a fait des éludes plus ou moins solides en chinois, études indispensables à ceux qui veulent acquérir une connaissance profonde de la langue et de la littérature du Japon.
Je termine ici cette liste, sans pouvoir l'achever, même en tant que j'ai eu connaissance des ouvrages relatifs à la littérature orientale qui ont paru depuis deux ans, car j'avais préparé un certain nombre de notes sur des livres qui traitent des langues tartares et sibériennes, et de celles des lies du grand Archipel; mais le temps me manque. Il me manque encore pour autre chose. Mon intention avait été de vous soumettre quelques considérations sur la position et le rôle des sociétés asiatiques. Il s'est passé maintenant un temps suf-
sonnes qui veulent s'occuper de Tétude du japonais, par Léon de Rosny. Amsterdam, 185D; in-8" (80 pages).
1. A Manuel ofchinese running-hand writing, especiaily as it is used in lapan, compilod from original sources by R. J. de Saint-Aulaire and W. P. Groeneveldt. Amsterdam, 1861; in-i» (iv-113et 60 pages lithographiées).
fisant depuis rétablissement des sociétés scientifiques libres, et elles ont fait, en différents sens, des expériences assez va* riées pour que Ton puisse, mieux qu'à l'époque de leur fondation, se rendre compte de ce qu'elles peuvent entreprendre et de ce qui ne convient pas à leur nature, de manière à en tirer quelques règles générales sur la direction qu'elles doivent prendre pour rendre la plus grande somme de services possible et pour éviter des pertes de force par des essais infructueux. Hais ce rapport, tout incomplet qu'il est, a pris une étendue beaucoup trop grande pour que je puisse entamer on sujet nouveau ; il ne me reste donc qu'à souhaiter aux sociétés asiatiques de devenir des centres de plus en plus actifs de tous les travaux qui sont destinés à faire connaître l'Asie et à fournir à l'Europe, par cette instruction, les moyens d'exercer sur l'Orient une influence plus douce et plus bienfaisante qu'elle n'a fait jusqu'ici, et qu'elle ne fait aujourd'hui môme.
Je ne suis heureusement pas chargé de faire l'histoire des rapports que l'Europe a eus avec l'Asie pendant ces dernières années; m^ais le premier coup d'œil sur les faits qui se sont passés montre avec quelle violence l'Europe brise les obstacles qu'elle a créés, pour la plupart, elle-même, par une connaissance insuffisante des pays sur lesquels elle agit, et par la présomption d'une civilisation plus avancée à qui tout doit céder, quoiqu'elle ne se montre pas toujours, dans ces conflits, sous un jour favorable. L'Europe ne connaît pas l'Asie et est impitoyable envers des populations arriérées et réputées barbares, parce qu'elles sont dans l'état où nous étions il y a peu de siècles encore. On ne leur donne pas notre ciTilisation, mais on détruit celle qu'elles avaient; tous les jours l'Orient devient plus faible sous ce contact rude et injuste; il perd toute confiance en lui-même et méprise, sans pouvoir le remplacer par autre chose, ce qui avait fait sa force et sa dignité. Les nations orientales ne manquent ni de génie naturel, ni d'instinct de civilisation, ni de culture; elles sont, je crois, sous quelques rapports mieux douées ou plus développées que nous;
mais, pendant de longs siècles d'isolement ou d'hostilité, elles ont créé, chacune pour elle-même, des habitudes d*esprit qui ont été consacrées par les lois et les croyances, et qui forment des barrières étroites dans lesquelles la vie étouffe : c'est, en Chine, la culture exclusive des belles-lettres; dans Tlnde, le système des castes; dans les pays musulmans, la combinaison d'une philosophie scolaslique avec la théologie, qui ont ôté aux esprits leur libre essor. Il n'en était pas autrement en Europe dans le moyen âge, et nous n'avons acquis le liiire usage de nos facultés que depuis que la science a brisé, au xvi" siècle, les habitudes d'esprit qui nous paralysaient.
On a voulu réveiller l'Orient par la religion, mais les résultats n'ont pas été en proportion des efforts, qui ont été faits généreusement et avec une persévérance remarquable. Je ne puis m'élendre sur les raisons d'un phénomène auquel on ne devait pas s'attendre, mais il y en a une qui est évidente, c'est que l'ignorance est le plus solide appui d'une croyance fausse. Le moyen qui a réussi en Europe sera aussi le seul efficace en Orient: c'est la science. Elle prouverait aux Chinois qu'il y a des choses plus importantes à étudier que les lettres, telles qu'ils les conçoivent; aux Hindous, que leur superstition de castes repose sur les erreurs les plus grossières; et aux musulmans, que la dialectique n'est qu'un moyen très humble et non pas la substance de la culture de l'esprit, et que la vérité est tout à fait en dehors du cercle restreint des subtilités de leurs écoles. Alors, et alors seulement, ces nations se réformeraient d'elles-mêmes et acquerraient le mouvement et la liberté d'esprit qui leur manquent aujourd'hui. L'Europe a fait quelques tentatives pour leur ouvrir cette route. Quand on a fondé le collège d'Elphinstone à Bombay pour l'éducation des jeunes gens des hautes classes parmi les indigènes de toute race; quand on a réformé les écoles de Dehli, de Bénarès, de Calcutta et de Pouna, pour y introduire les sciences de l'Europe; quand les missionnaires de Colombo ont enseigné l'astronomie à la jeunesse bouddhiste
de Ceylan ; quand ceux de Shanghaï ont enseigné la médecine aux étudiants chinois; quand ils ont travaillé avec les roalhématiciens les plus savants du pays pour répandre les traités scientifiques les plus parfaits, on est entré dans la vraie voie. Je pourrais citer bien d'autres efforts du même genre, mais ils sont encore isolés et intermittents, et pendant ce temps les violences de l'Europe affaiblissent les gouvernements d'Orient, détruisent les ressources des pays, et les rejettent dans la pauvreté et la barbarie. Il faut donc travailler à éclairer TEurope, à l'intéresser aux choses de l'Orient, et à créer une opinion publique qui ne permette pas qu'on oublie que la civilisation est aussi une noblesse qui oblige.
Messieurs,
La séance qui nous réunit aujourd'hui forme le quarantième anniversaire de la fondation de la Société, et nous pouvons à bon droit nous féliciter de la durée d*une œuvre qui a survécu à presque toute la génération qui Ta vue naître. Fondée pendant une époque littéraire infiniment plus brillante et plus confiante en elle-même que la nôtre, et par une réunion incomparable de savants qui rendait alors Paris le centre incontestable et incontesté des études orientales, soutenue, malgré une certaine défaveur du Gouvernement, par tout ce qu'il y avait de plus cultivé et de plus élevé dans la société française, elle pouvait se croire appelée à une carrière plus brillante que celle qu'elle a parcourue, mais elle pouvait, à peine l'espérer aussi durable. On n'avait alors en France aucune expérience de ce qu'on pouvait raisonnablement attendre d'une société savante libre; on n'avait devant les yeux que les Académies officielles, soutenues par l'Etat, et nos règlements portent bien des traces de l'influence que leur exemple exerçait sur Tesprit des fondateurs. Mais on dut bientôt se convaincre que ce que pouvait faire l'État était d'un côté plus
et de l'autre moins que ce qui devait être l'ambition d'une société libre. On se tournait alors vers l'exenriple des sociétés anglaises, qui, sans aucun secours de l'Etat, parviennent à un haut degré de prospérité, parce que les hommes du inonde, dans ce pays, tiennent à honneur d'être membres d'une ou de plusieurs de ces associations scientifiques, et de servir ainsi de soutiens à des études auxquelles, souvent, ils ne peuvent pas contribuer par leurs propres travaux.
Mais les nombreuses sociétés libres qui, à notre exemple, se sont formées sur le continent depuis quarante ans, et qui embrassent toutes les branches des connaissances humaines, ont bientôt trouvé que l'appui des gens du monde ne leur était prêté que faiblement et temporairement, et elles ont dû chercher une compensation dans le nombre plus grand d'hommes spéciaux qui se sont rattachés à elles, et en partie dans les secours que quelques gouvernements leur accordent, quoique en général avec parcimonie. Ces circonstances ont été après tout, je crois, plutôt favorables à la science, en forçant b société à se borner au but essentiel de leur fondation, à renoncer à toutes les parties de leur programme qui n étaient que d'agrément et de luxe, à simplifier leur administration, à concentrer toutes leurs ressources sur la publication des travaux de leurs membres et à ne sacrifier en rien le caractère sévère de ces travaux aux exigences de la popularité. Toutes, après des expériences variées, ont été ramenées à cette voie par une nécessité commune ; et nous aussi nous avons suivi cette marche et nous sommes arrivés au moment actuel, non seulement sans perdre de nos forces, mais avec un accroissement de nos ressources presque continu, bien que lent.
La Société a publié Jusqu'ici quatre-vingts volumes de son Journal, dix-sept volumes d'ouvrages divers et cinq volumes de la Collection d'auteurs orientaux; ajoutons que les ouvrages qui doivent entrer dans cette dernière collection^ et dont l'impression est décidée et l'exécution commencée, forment envi-
ron douze volumes. La Société peut montrer ces résultats avec UQ juste orgueil; ils donnent la preuve qu'elle a constamment soutenu en France les travaux sur TOrient, et qu'elle a eu sa part dans le renouvellement de toutes les études asiatiques qui sont une des gloires scientifiques de notre époque.
Il n'y a aucune raison de craindre que la Société ne puisse continuer ses travaux dans la même mesure; mais il ne faut pas se déguiser que notre tâche s'agrandit plus vite que nos ressources et notre nombre, que nous sommes, au fond, loin de suffire aux besoins de la littérature orientale en France, et que nous avons besoin d'aide et d'e(Tort3 pour satisfaire aux exigences de la position que nous avons prise. Je reviendrai en quelques mots sur ce sujet, après avoir parlé d'abord de l'objet propre de cette séance, le compte rendu des affaires de la Société depuis notre dernière réunion annuelle.
La Société a fait, pendant cette année, quelques pertes regrettables parmi les plus anciens de ses membres et de ses associés étrangers. M. Freytag a été, dès l'origine, un de nos associés étrangers. Il était né à Kônigsberg, et vint à Paris, en 1815, comme aumônier d'un régiment prussien. Il resta ici pour suivre les cours de M. de Sacy jusqu'en 1818, quand il fut nommé professeur à Bonn. Dès ce moment, il se dévoua entièrement à l'enseignement de l'arabe et à l'introduction des méthodes rigoureuses de M. de Sacy dans les universités allemandes, où, à cette époque, l'enseignement oriental était gé* néralement assez faible. Il était essentiellement homme d'école, n'ayant aucun besoin de popularité, préférant écrire ses ouvrages en latin et s' occupant des historiens et des poètes arabes, surtout sous le rapport des matériaux qu'ils peuvent fournir pour une plus complète connaissance de la langue. Il était dans son vrai rôle, et par ses cours et ses écrits il a rendu au savoir en Allemagne des services plus réels que s'il avait ambitionné les gloires de la littérature ou de l'histoire. Chacun de nous connaît ses publications, et il y en a peu parmi nous
qui ne se servent plus ou moins souvent de ses principaux ouvrages, de son édition des Proverbes de Meidanj, de son Hamasa et de son édition du Dictionnaire de Golius, qui, malgré bien des imperfections, a été un des moyens les plus puissants de répandre, de notre temps, Tétude de l'arabe. M. Freytag a continué, presque jusqu'à sa mort, à remplir la tâche qu'il s'était proposée, et l'on peut dire de lui qu'il a tiré de sa vie pour l'avancement de la science tout le parti que lui permettaient la nature de son esprit et la mesure de son talent.
Je dois encore dire quelques mots d'un autre des plus anciens membres de la Société, que nous avons perdu plus récemment encore que M. Freytag, et qui était, sous bien des rapports, aussi différent de lui que possible; c'est M. le baron d'Eckstein, que vous avez tous connu et qui était lié avec beaucoup d'entre nous par \ine ancienne confraternité d'études. J'ai beaucoup connu M. d'Eckstein ; mais, comme il parlait rarement de lui-même, je ne possède pas de données bien positives sur sa vie assez agitée, et je ne désire pas me faire récho de rumeurs piquantes sur son origine et sa jeunesse, dont je ne pourrais garantir l'authenticité. Voici ce qu'il y a de certain. Il était né en Danemarck, et avait étudié dans plusieurs universités allemandes. Il s'enrôla parmi les volontaires de Lutzow, et, après la dissolution de ce corps, entra dans l'armée hollandaise qu'on reconstituait alors ; il vint a Paris, en 1817, sur l'invitation de Louis XVIII, y fut employé dans la politique et exerça pendant quelque temps, par suite de circonstances fortuites, une influence peu apparente, mais assez considérable. Toutefois ce n'était pas là sa vie réelle; son goût et sa vocation étaient les lettres et surtout l'histoire des origines de la civilisation, dont il n'abandonna jamais l'étude, même dans les temps où la politique l'occupait le plus, et qui devint, pendant les trente dernières années de sa vie, son unique préoccupation. Il avait compris de bonne heure que la connaissance du sanscrit lui était indispensable; il $^
XmÈÏ. 1861.186!2. 4!3
jeta dans cette étude avec la plus grande ardeur, et les Vcdas et surtout le Mahabharat n'ont certainement pas eu de lecteur plus assidu que M. d*Eckslein pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Il y a huit ou dix ans^ atteint d'une maladie qu'on croyait mortelle, il se fit transporter dans la maison des Frères Saint-Jean de Dieu;jery vis et n'oublierai jamais le spcclacle de cet homme, en apparence mourant, assis dans un lit couvert de gros volumes du Mahabharat, de dictionnaires, et faisant des extraits destinés à servir à son grand ouvrage sur l'Inde ancienne, qui devait contenir le résultat de toutes ses études. Les Frères observaient leur malade avec un respectueux étonnement et l'entouraient de soins si tendres qu'il ne quitta plus leur maison et y mourut au commencement de cette année. C'était un esprit ardent, généreux, ouvert à beau coup d'idées et d'une curiosité infatigable; mais il était dépourvu de critique et n'avait jiimais appris à donner à sa pensée la forme et la clarté qui attachent les lecteurs.
La tradition antique avait pour lui un attrait invincible ; il la suivait sous toutes ses formes, dans la mythologie, dans les poésies primitives, dans toutes les traces qu'elle a laissées dans rhistoire, et il combinait ces indices sous mille aspects pour reconstituer un tableau des temps primitifs. Il attachait la plus grande importance à ce travail, étant convaincu que, si l'on parvenait à bien comprendre les premiers développements de la nature humaine, on jetterait une vive lumière sur toute l'histoire postérieure du monde, et son grand ouvrage sur les origines de la civilisation hindoue, dont il a entretenu ses amis pendant de longues années, devait être le résumé et la forme définitive de ses idées. Tout ce qu'il a publié depuis vingt ans ne forme que des fragments et des études partielles détachées de son sujet; si l'on veut lire attentivement ses divers essais, on peut reconstituer le plan et bien des détails de l'édifice; mais l'ouvrage lui-même n'a jamais été écrit. M.d'Eckslein avait tout ce qu'il fallait d'initiative et de hardiesse d'esprit pour un pareil dessein, et un savoir suffisant
pour son exécution ; mais la méthode et la forme lai Maôeat défaut, et c'est ce qui a rendu comparativement stériles les travaux assidus d'un homme intelligent, laborieux et parfaitement sincère ^
J'arrive maintenant aux travaux de votre Conseil.
Le Journal a continué à paraître aussi régulièrement que le permet la nature d'un recueil qui emploie des caractères aussi variés, et dont les exigences produisent quelquefois des retards que votre Commission du Journal essaye de restreindre autant qu'il dépend d'elle.
M. Reinaud y a inséré le Mémoire sur le royaume de la Mésène et de la Characène, dont il avait donné une lecture partielle dans votre dernière séance annuelle. Il y essaye de préciser la date de l'origine et celle de la fin de ce royaume nabatéen, à qui sa position sur le golfe Persique donnait une importance commerciale très considérable. Il rattache à ce sujet des études nouvelles sur plusieurs parties de la géographie et sur l'histoire de la mer Persique et des mers de l'Inde, et discute, entre autres, à cette occasion, la date du Périple de la mer Erythrée.
M. Bclin nous a donné un travail détaillé sur le droit de propriété foncière en Turquie, il prend toute l'histoire de w droit, selon le rite hanéfite, et la suit depuis Muhammed jus-
1. Il a paru, depuis que ces lignes sont écrites, un ouvrage posthume de M. d'Eckstcin, sous le titre d'Histoiie de l'ascétisme (Geschickilickes ûber die Askesis der alien heidnischen und der alten judischen Welt, von Baron von Eckslcin. Fribourjç, 186i, in-8«, vu et 318 pages). Ce petit volume contient un rrsuiné d.^s idées de Fauteur sur les origines dt* larelijrion et du culte, et touche bien des questions qui dupassent en apparence le sujel propre du travail, mais qui, dans l'esprit de M. d'Eckslein, s'y rattichaiiNil indissolublement. La conception de l'auteur s'y trouve exposée plus systématiquement et en meilleur ordre que dans la plupart de ses écrits antérieurs.
qu'au Canon publié dernièrement en Turquie, qui fixe le droit territorial actuel de cet empire. Le Journal asialique a déjà publié deux travaux considérables sur le droit de propriété foncière chez les Arabes ; mais la grande importance du sujet exige qu'il soit exposé sous toules ses formes et dans tous ses détails.
H. Neubauer a inséré un Mémoire fort étendu sur les plus anciens dictionnaires hébraïques, pour lequel il s'est servi de matériaux Irès-curieux qu*i) a rapportés de Jérusalem. Quand ce travail sera terminé, il formera une contre-partie et un supplément naturel au beau mémoire de M. Hunk sur les premiers grammairiens hébreux, qui a paru dans votre Journal il y a quelques années.
M. Pauthier a donné la continuation de ses recherches sur le pa^-sse-pa, écriture mongole introduite en Chine par les Djenguiskhanides et conservée dans les inscriptions officielles de cette dynastie. Il a publié à cette occasion y ne inscription en caractère pa'-sse-pa, dont M. Edkins à Shang-hal a fait graver, il y a quelques années, un fac-similé réduit. M. Pauthier y prouve le fait singulier que les empereurs mongols ne se sont pas contentés de l'emploi du pa'-sse-pa pour la langue mongole, mais qu'ils s'en sont encore servis pour publier les édits en chinois transcrits en pa'-sse-pa. Cet essai de convertir les Chmois à l'emploi d'une écriture alphabétique n'a pas réussi et ne pouvait pas réussir d'après la nature des choses; mais c'est néanmoins un fait historique des plus curieux. L'Imprimerie impériale a saisi cette occasion pour faire graver un corps de caractères pa*-sse-pa, que l'on trouvera généralement correct; je crois pourtant que la découverte de nouvelles inscriptions pourra faire modifier légèrement quelques-unes des lettres; les éléments que nous avions à notre disposition provenaient de sources diverses et laissaient quelques doutes. Je m'empresse de marquer cette circonstance, parce que c'est moi qui suis en faute, s'il y a eu erreur, et que je ne voudrais pas
Aie VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
qu'on en accusât d'autres. Je ne puis terminer ces remarques sans remercier rimprimerie impériale de la libéralité aveclaquelle elle se prête continuellement aux besoins variés et sonvent embarrassants du Journal de la Société.
M. Dulaurier nous a donné la fin de son Mémoire sur Tor* ganisation féodale du royaume de la petite Arménie, accompagné de tableaux généalogiques des rois de ce pays. Enfio, vous aurez remarqué d'autres travaux de moindre étendue sur des sujets variés d'érudition orientale, par MM. Woepcke, Ch. Lenormant, Cherbonneau, Defrémery et de Rosny, et vous en trouverez d'autres par MM. Leclerc, Bréal et Nicolas dans les numéros qui sont sous presse et paraîtront avant que ce rapport puisse être imprimé.
La Colleclion d'ouvrages orientaux que publie la Société a fait un progrès pendant cette année. Vous avez reçu le premier volume des Prairies d'or y de Masoudi *, que M. Derenbourg avait commencé et que des occupations impérieuses ne lui ont pas permis d'achever. MM. Barbier de Meynard et Pavet de Courieille ont repris l'ouvrage et ont publié le premier volume du texte, accompagné d'une traduction entièremenl neuve; ils ont remis à l'imprimerie le manuscrit du second volume, dont la moitié à peu près est composée, et seront bientôt en mesure de livrer le troisième. Votre conseil fera tout ce qui dépendra de lui pour obtenir l'exécution rapide et suivie de cet ouvrage dont la publication est devenue, dans l'état actuel des études historiques, un besoin pressant pour la science.
Nous savons peu de chose de la personne de Masoudi, nous voyons dans son ouvrage qu'il se trouvait l'an 304 de Thcgire
1. Maçoudi. Les Prairies (T or , texte et traduction parC. Barbier dcMcfnard et Pavet de Courieille, t. I, Paris, 1861, in-S», (xii et 408 pages;, prix 7 fr. 50 G. (Pour les membres de la Société et les écoles publiques, qui le feront prendre directement au bureau de la Société, 5 francs.)
ÀNNÊË 1855-1856. 417
à Houltan ; il devait donc être né dans la seconde moitié du iii*^ siècle, dans le plus beau temps du développement scientifique des Arabes, quand ils étaient le plus accessibles aux influences des Grecs et des Indiens. Les écoles et la théologie n'avaient alors pas encore fermé l'accès à des idées neuves, et la curiosité, qui est le grand et unique élément de tout progrès, n'était pas encore bannie par des formules qui prétendaient satisfaire l'esprit et qui bientôt après sont parvenues à l'étouffer, au moins dans les pays du khalifat oriental. L'histoire, à laquelle les musulmans avaient longtemps refusé les honneurs de l'enseignement public et le rang d'une science, n'avait alors pas encore pris chez eux une forme définitive, quoiqu'il y eût déjà un grand nombre d'ouvrages historiques, etMasoudi.a fait ce qu'il pouvait pour introduire une forme plus ample et plus libre que celle qui a prévalu à la fin entre les mains des chroniqueurs. Il peut paraître ridicule de le comparer à Hérodote, et il n'est certainement pas un grand artiste comme le père de Thistoire grecque; il n'a pas sa grâce incomparable, ni Tesprit aussi ouvert et aussi dégagé que lui; mais il n'en est pas moins un historien de la même classe, quoique placé sur un niveau inférieur. Son idée d'une histoire universelle, appuyée sur la géographie et éclairée par des voyages et des recherches personnelles dans les pays qui lui étaient accessibles, était neuve chez les Arabes et lui fait le plus grand honneur. Nous voyons par des mentions, souvent accidentelles, dans son ouvrage, qu'il avait vécu en Egypte, en Syrie, en Perse et dans l'Inde, qu'il avait visité Ceyian, la Cochinchine, la Chine, l'Ile de Java, les côtes de l'Afrique orientale et la mer Caspienne, et qu'il avait rapporté de tous ces pays de riches matériaux. Il s'en est servi pour la composition de deux ouvrages volumineux dont l'un parait avoir été l'histoire des peuples et l'autre celle des sciences; tous les deux sont aujourd'hui inconnus, au point qu'on a douté s'ils avaient jamais été écrits, et nous n'avons que le résumé que fauteur lui-même a composé sous le titre de Prairies d'or, résumé assez ample pourtant, car il remplira au moins huit volumes de votre Colir. 27
m VINGT-SEPT ANS D'HlfiTOIRK D8& ETUDES ORIENTALES.
lection. C'est un livre très supérieur par la conceplioo aux chroniques ordinaires des pays musulmans, plein de renseignements rares et ourieux, et il prendra une place considérable parmi les sources de Thistoire orientale, quand la traduclion excellente de MM.' Barbier de Meynard et Pavet de CourteillB l'aura mis à la portée de tout le monde. Il est possible quala publicité donnée aux Prairies d'or amène la découverte de l'un, au moins, des grands ouvrages de l'auteur, VAJMaf al-ZemaUf dont on dit qu'un exemplaire existe dans une des bibliothèques publiques de Gonstantinople. Mais, quoi qu'il arrive, tous les hommes de science vous sauront gré de IHiide que vous donnez à la publication de ce que nous avons ea main de H^o^idi.
Vous vous êtes décidés, il y a un au, à comprendre dans la même Collection une édition de la description de l'Inde, ou plutôt l'expo&é des sciences des Hindous, par Âlbirouni, et iei travaux préparatoires de l'édition que vous avea confiée à M* Woepcke sont déjà très avancés. Albirouni était un matbémacien arabe qui avait vécu à Moultan et y avait appris le sanscrit. On prétend même qu'il a composé en sanscrit des ouvrages sur les mathématiques ; cette tradition parait douteuse) mais il est certain qu'il était très versé dans la littérature des Hindous. Il s'en retourna à Ghaznin sous le règne de Mahmoud et y termina son ouvrage l'an 1031 de notre ère, peu ie temps après la mort de ce roi.
Il traite en quatre-vingts chapitres, non seulement des sciences des Hindous, maïs de bien des parties de leur état social. On trouve dans son ouvrage des chapitres nombreux et détaillés sur Tastronomie mythologique et réelle des Hindous, sur leur géographie mythologique et réirlle, sur leurs scieacei mathématiques, sur leur philosophie, leur religion et son influence politique et civile, leurs castes, leurs cércroooieâi les sacrifices, les pèlerinages, la charité, les mariagCii, les fêtes, le jeune et la nourriture, enfin sur toutes les partie» de
ANNÉE f86I-!8ê2. 41«
cet immense réseau de coutumes et de devoirs dont le oranmanisme enveloppe toute la vie de ses sectateurs. Ensuite Albirounî traite de la littérature hindoue, des ouvrages de poésie, de grammaire, de médecine et de mathématiques, de récriture, des poids et mesures et de Taslrologie judiciaire. Nous ne connaissons son ouvrage jusqu'ici que par le chapitre sur la géographie dont M. Reinaud a fait usage, et qui a excité à un
haut degré l'envie de connaître le reste.
* Les difficultés de la publication sont fort grandes, la nature
et la multiplicité des matières spéciales, les milliers do mots sanscrits, transcrits en arabe, et la nécessité de refaire tous les calculs astronomiques pour contrôler les manuscrits, exigent des connaissances qui se trouvent rarement réunies et des soins infiais, d'autant plus que les deux manuscrits connus n'en représentent malheureusement qu'un seul, puisque le manuscrit de la Bibliothèque impériale paraît être une copie de celui de M. Schefer. Heur^ usement celui-ci est d'une grande valeur : il fut copié, l'an H59 de notre ère, sur le manuscrit mémo de Fauteur. On peut à peine espérer trouver d'autres exemplaires d'un livre qui était en dehors des sujets ordinaires des études musulmanes, et ne devait jamais être fort répandu. On Ta recherché en vain dans les bibliothèques de Tlnde, où Ton pouvait espérer le rencontrer, et c'est merveille qu'une copie ait échappé à la destruction énorme de livres que les guerres de Djcnguiskhan ont amenée, et quia tant appauvri les littératures arabe et persane. Nous devons nous féliciter du honneur qu'à eu M. Schefer de découvrir le manuscrit qu'il a mis entre nos mains, et de la bonne fortune que nous avons eue de posséder parmi les membres de la Société un homme à qui nous pouvions confier ce travail en toute sécurité.
Notre Société a maintenu cette année ses bons rapports avec les autres îissocialions qui poursuivent le même but que nous, et qui nous envoient leurs publications aussi régulièrement que le permet l'état imparfait des communications avec l'Orient et de la librairie internationale.
Vous trouverez sur le bureau un envoi de la Société asiatique de Calcutta, qui comprend le dernier cahier de l'année 1861 de son Journal *■ et plusieurs numéros de sa Bibliotheca inii' ca. Vous remarquerez dans le Journal de curieux travaux sur des inscriptions sanscrites et bactriennes, par MM. Fitz-Edward Hall, le Babou Rajendralala Mitra et M. Bayley, et une carteet un mémorandum sur les pays à peu près inconnus entre la Chine, Birma et le Thibet, par le vicaire apostolique du Thibet. Les numéros de la Bibliotheca indica contiennent la continuation de THistoire de la conquête de la Syrie par le faux Wakidi, publiée en arabe par M. Lees'; la continuation de l'Histoire de Firouz-schah, par Ziaêddin Barni, en persan '; le commencement de la Biographie, en persan, de Masaoud le Ghaznévide, par Belhaki ^, préparée par feu Morley et publiée par M. Lees; le commencement d'une édition et d'une traduction du Kaushitaki-Brahmana-Upanishad, par M. Cowell ^; U traduction complète du Chandogya-Upanishad du Sama Veda, par Rajendralala Mitra ^ ; la suite du Siddhanta Siromani (astronomie), traduit en anglais par M. Wilkinson ^ ; enfin la ccninualion du grand Dictionnaire des termes techniques et philosophiques des Arabes, que M. Sprenger avait entrepris % que
1. Journal of tiie. Asiatic Society of Bengale n» IV, 1861. CalcutU, i 11-80.
"i. The Conquest of Syria^ commonly ascribed to Waqtdi, edtted by caplain Lccs. Fascic. 1-8. Calcutta, 1861.
3. The TarikIU Ferouhàhi of Zian al din Barni, edited by Sayid Khao, fasc. 1-4. Calcutta, 1861 , in-8o.
4. The Tarikhi Baihakit containing the lifc of Masoud,souof Sultan Mahmoud of Glutznin, edited by the laie W. Morley, and printed under supervision of Captain Nassau Lees. Fasc. 1-4. Calcutta, 1861, in-8o.
5. The Kaiishitaki-Brahmana-Upanishadf with the commentary of Sankaraiianda, edited with an english translation by E. B. Cowell. Fasc. 1-3- Calcutta, 1861, in-S».
G. The Chandogya Upanishad of the Sama Veda, translated from tbe sanscrit by Rajendralala Mitra. (Complet en deux cahiers.) Calcutta, 1861 ; in-8o.
7. Hindu astronomy. The Siddhanta Siromani, translaled by tbe Itle L. Wilkinson and revised by Pandit Bapu Deva Sastri. Fasc. 1-2. Calcutta, 1861,in•8^
8. Dictionary of technical tenns in arabic, Fasc. 1-19. Calcutta, 1862, in4*.
ANNÉE 1861.186!t. 421
M. Wilson avait si malencontreusement interrompu, et que la Société fait aciiever maintenant par les collaborateurs de H. Sprenger. Ce dictionnaire, quand il sera complet, sera une des publications les plus utiles de la Société.
La Société littéraire de Madras a publié le n° 11 de la nouvelle série de son Journal \ rempli comme à Tordinaire de recherches sur rhistoire, les antiquités et Thistoire naturelle de la présidence de Madras.
La Société asiatique de Bombay a fait paraître le n° 21 de son JournaP, qui offre surtout de riches matériaux pour l'archéologie indienne, contenus dans plusieurs communications de M. West sur les cavernes de Kanheri, dans Tile deSalsette. M. West nous y donne cinquante inscriptions bouddhistes et les reproductions de nombreux bas-reliefs trouvés dans ces cavernes. Les inscriptions, qui n'étaient connues que partiellement, paraissent dater, pour la plus grande partie, des premiers siècles de notre ère, et donneront certainement lieu à des travaux curieux sur l'histoire du bouddhisme dans cette partie de rinde.
Nous n'avons rien reçu des Sociétés de Hongkong, de Shanghai, de Batavia et de Colombo, et je ne sais si elles ont publié quelque chose, ou si la difficulté des communications en a entravé l'envoi; je ne sais pas non plus si le Journal de l'archipel indien, par la publication duquel M. Logan a rendu de si grands services à l'histoire, à la géographie,à l'ethnographie et à la linguistique des pays malais, a cessé de paraître, ce qui serait un véritable malheur pour les amis des études orientales.
1. Madras Journal ofliterature and science, vol. VI, no 11 (nouveUe série), mai 1861. Madras, in-8o.
2. The Journal of ihe Bombay Branch of the Royal asiatie Sodety. January 1862 (vol. VI, n<* 21); Bombay, in-8o (ivet c, et 836 pages, avec un grand nombre de planches).
in VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES fiTUDES ORIENTALES.
La Société asiatique de Londres a publié la seconde parlie du volume XVIII de son Journal, et a décida* que la suite paraîtrait sous la forme d'un recueil trimestriel. Le caractère da Journal n*a été changé en rien par cette régularisation des époques de publication ^
La Société orientale allemande a fait paraître la dernière partie du volume XV et la première du volume XVI 'de son Journal, qui se distingue comme toujours par le nombre et l'importance des recherches qu'il nous fournit sur presque toutes les parties de l'érudition orientale. M. Mordtmann y propose une nouvelle interprétation des inscriptions cuaéiformes de la deuxième espèce, en attendant la publication de son travail sur les inscriptions de Van. MM. Zinguerlé, Poblmann et Land donnent des études sur la littérature syriaque. M. Blau et M. Lévy fournissentdes matériaux pourTépigraphie araméenne. M. Trumpp discute le système grammatical des langues néo-sanscri?es. MM. Miihlau et Gutschmid traitent de la chronologie des Arsacides ; MM. Erdmann et Graf, de quelques parties de la littérature persane. Je ne puis énutnérer tous les travaux que contiennent ces volumes, qui fournissent h preuve surabondante de la faveur dont jouit la littérature orientale en Allemagne et de la multiplicité des études qu'elle provoque.
La collection de mémoires ' que la Société orientale allemande publie à côté de son Journal s'est enrichie des biogra* phies des jurisconsultes hanéfiles dlbn Kutlubuga, publiées
1. Tiie Journal ofUie Royal Asiatic Socielif of Great Britain and ht' land, vol. XVIII, p. 2, et vol. Xrx, part. 1-3. Londres, 18()i, in-8«.
t. Zeitschrift der deutschen morgenlàndiscïien Gesellschaft, vol. XV, cah. 3 ot i, et vol. XVI, cah. 1 et 2. Leipzig, 18612, in-8o.
3. Abhandlungenfûr die Kunde ^/<».s' 3/org«n/amte«, herausjjegebcn von (1er
dcutsrhen morgenlândisclKsii Gesellschafl, vol. II, n» 3. Die Kront det
'Lebembeschreibungen, entlialtmd die Classe der Hancfitenvon Z<ȕn ad-din
Kasim Ibn-Kutlubuga, lierausgegeben von Fltigel. Leipzig, 1862, in-8«.
^xvi et 192 pages.)
ANNÉK 186M862. 423
par M. Plûgel, et accompagnées de noies savantes et nombreuses, mais sans la traduction du texte, qui n'aurait pour* tant pas beaucoup augmenté le volume de la publication et Taurait rendu plus utile. Enfin la Société allemande a fait paraître le quatrième volume de la collection des historiens de la ville de la Mecque S par M. Wûstenfeld, qui contient la traduction des textes antérieurement publiés.
La Société orientale américaine ' a publié la première moitié du volume VII de son Journal. On y trouve deux dissertations de M. FitZ'Edwârd Hall sur les rois de Mandata et de Malava, un mémoire de M. Turner sur inscription d'Âschmunazzar, un savant et curieux traité de M. Salisbury sur la science des traditions chez les musulmans, et un long mémoire de M. Paspati sur la langue des Bohémiens de la Turquie.
Enfin, la Société archéologique de Gonstanline^ nous a fait parvenir le cinquième volume de son annuaire. Le but de la Société est l'exploration des restes nombreux que les dominations carthaginoise, numide, romaine et arabe, ont laissés sur le sol de cette province, et l'on ne peut assez louer la persistance et le dévouement qui rendent possible la publication de tant de monuments. La partir qui intéresse avant tout les orientalistes est un mémoire de M. Judas sur dix-neuf nouvelles inscriptions numido-puniques découvertes à Gonstantine, et reproduites en lithographie.
Je devrais maintenant essayer de vous soumettre le tableau des progrès que la littérature orientale a faits pendant l'année passée, en dehors de ce que les Sociétés asiatiques ont publié.
1 . Die Chronlker der Sladt Mehka, gesammelt von Ford. WUsienfeld vul. IV. Doutscho Bearbciiun^. Leipttg, 1861,in-8o.
2. Journal of tlie Ammcan oriental Society, vol. VII, ii" 1. New-Havcn. J86I. iii-8o.
8. Anntuiire de la Société archéoîofjique de la prorinie de Con^tanline i86U-18Gl. Constantinc, 1861, in-8\ (A Pari», chez Leloux, ruo »îos l»oilr* vins.)
Malheureusement des occupations impérieuses ne m*ont pas permis de coordonner les notes que j'avais prises, et je suis forcé d'ajourner Taccomplissement de ce devoir; je le regrette beaucoup, car il a paru un grand nombre d'ouvrages importants par les sujets et par le savoir des auteurs, dont j'aurais vivement désiré rendre un compte, si sommaire et si imparfait qu'il fût. J'aurais voulu annoncer les nouveaux travaux sur la vie de Muhammed, surtout les deux derniers volumes de sa biographie par M. Muir et le premier volume de l'ouvrage de H. Sprenger, auquel le public savant a été préparé depuis si longtemps par les remarquables études de Fauteur sur les traditions musulmanes; j'aurais désiré parler de la collection de ces traditions par Bokhari, que M. Krehl publie en ce moment, et demander à l'éditeur de faire suivre son texte d'une traduction; j'aurais eu du plaisir à annoncer la publication prochaine de la traduction des Prolégomènes d'Ibn Khaldoun par M. de Slane, qui, dans peu de jours, va mettre entre les mains de tous ce livre remarquable, dont on a tant parlé et que l'on connaît encore si imparfaitement; il prendra à la fin sa place dans la littérature du monde, place moindre peutêtre que quelques personnes n'ont cru, mais toujours considérable et très honorable pour la littérature arabe. Le travail de M. Flûgel sur le gnostique Manès, le second volume de la traduction du Maimonide, par M. Munk, la Grammaire perse de M. Spiegel et les essais sur le zend, par M. Haug, le nouveau volume de l'archéologie indienne par M. Lassen, l'achèvement de la Grammaire comparée de M. Bopp, les lectures de M. Max MûUer sur la science du langage, les recherches de H.Barbsurle verbe persan, l'achèvement de l'édition de Hafiz par M. Brokhaus, les progrès du Dictionnaire sanscrit de HM. Boethlingck et Roth, de celui de M. Goldstûcker, du Dictionnaire persan de M. Vullers, le commencement du dictionnaire arabe-persan-turc de Zenker, les lr<ivaux de M. Raverty sur la langue et la littérature des Afghans, l'édition et le commentaire des livres classiquesdes Chinois parM. Legge, et la traduction des poésies de la dynastie des Thangs par
notre collègue M. le marquis (rUcrvé Saint-Denys; tous ces ouvrages, et bien d'autres, car je ne cile que ce qui se présente à rinstant à ma mémoire, marquent Tactivité avec laquelle toutes les parties de Thistoire et de la littérature orientales sont soumises graduellement à la critique européenne : des branches d'études entières, pour lesquelles on n'avait auparavant rien fait, surgissent et deviennent importantes, sinon pour la littérature proprement dite, au moins pour l'ethnographie et la science du langage, comme les recherches sur les langues des aborigènes des Moluques que poursuivent les Hollandais, et les travaux sur les langues finnoises et sibériennes, que le gouvernement russe a encouragés, que Castren, Siôgren et autres ont poursuivis avec un zèle admirable, et qui paraissent dans une série de publications par les soins de l'Académie de Saint-Pétersbourg.
Tous ces travaux sont d'une haute importance; ils sont pour l'histoire universelle ce que les observations faites à l'aide du télescope et du microscope ont été pour les sciences naturelles ; ils permettent de remplacer par des faits nouveaux et précis les erreurs et l'étroitesse des systèmes qui reposaient sur des études faibles et partielles. Toutes les sciences historiques, théologiques, philologiques et philosophiques en ont ressenti l'influence, et même la littérature la ressent, quoique moins rapidement et moins profondément que les sciences d'érudition, sur lesquelles un nouveau fait bien établi agit irrésistiblement, et qui sont obligées de le recevoir quand même il contredit des idées admises et favorites, et ruine des systèmes qu'on avait été accoutumé à regarder avec respect. Cette impulsion durera aussi longtemps que les études orientales mettront au jour de nouveaux faits et de nouvelles observations; le champ est immense, et nous n'en voyons pas encore toute l'étendue, mais les méthodes sont trouvées, l'intérêt est éveillé, et la science suivra la marche indiquée.
Mais il ne faut jamais oublier, et jamais se lasser de dire et
de répéter, que la liltérature orientale a encore un inlMt, dont l*iinportance s'accrnit de jour en jour^ et auquel elle ne peut satisfaire qu'en se faisant accepter non seulement psries savants, mais pur tout le public cultivé. Depuis la bataille de Plassy, il y a à peu près un siècle, il ne s'est pas pa^sé une année qui n'ait augmenté la prépondérance européenne en Asie, et aujourd'hui cette conquête est accomplie, soit actuellement, soit virtuellement; car il n'y a plus un seul État en Asie, quelles que soient ses prétentions, qui croie lui-mène à son indépendance. Nous avons tous vu, il y a quelques jours seulement, une ambassade du dernier empire oriental qui jouissait jusqu'ici de droits véritablement souYerains, arriver en Europe comme une preuve vivante que ce puissant État se sent vaincu par des influences irrésistibles et qu*il cherche à se rendre compte du pouvoir réel de ses dangereux amis et probablement des moyens de leur résister.
Le développement ou le dépérissement futur de la plus grande moitié de l'humanité dépend de la manière dont l'Europe exercera son influence sur l'Orient. Mais sommes-nous préparés pour l'accomplissement de la grande tâche que nous prenons sur nous? Nous avons toujours dans la bouche les grands mots de civilisation et de religion, et nous agissons trop souvent comme si l'avidité et Tambition étaient nos uniques motifs. Voyez la ruine que l'Europe a amenée sur la Chine par des guerres injustes, qui ont désorganisé cet empire et le livrent à la plus affreuse guerre civile. L'action de l'Europe sur l'Asie a été presque toujours violente et généralement destru^ trice, et souvent destructrice de ce qu'il y avait de mieux. Les exemples surabondent, mais c'est une longue histoire que je n'ai pas à faire, je ne parle que de l'avenir. L'Europe peut détruire ce qu'il y a encore de vivant et d'élevé dans l'Orient, ou développer les germes de grandeur qui se trouvent dans chacun de ces peuples : elle y est en présence de civilisations antiques, nées sur le sol, raffînées sous bien des rapports jusqu'à l'excès; elle y trouve des sciences ébauchées et interrompues
XmU 1861-1862. iS7
dans leur développement, coinme étaient les nôtres au moyen âge, et de vastes littératures qui ont influencé les mœurs et les sentiments, et leur ont donné, sous quelques rapports, des délicatesses qui nous sont inconnues et qui se traduisent par cette politesse exquise qui est l'indice ut souvent l'unique reste d'une culture ancienne. L'Europe peut donner à ces peuples la science qui leur manque et l'indépendance d'esprit que la re^ cherche du vrai amène toujours; mais pour cela il faut qu'elle apprenne à les connaîlre, eux, leur histoire, la nature et les raisons des institutions qu'ils ont créées, les progrès qu'ils ont faits autrefois et qui indiquent ceux qu'ils pourront faire, qu'elle respecte la fibre délicate de leurs sentiments, qui, sous beaucoup de rapports, valent bien les nôtres ; il faut qu'elle sache ce quils possèdent, et qu'elle rattache à ce qui existe les progrès qu'ils ont à faire; il faut que la connaissance de leur passé lui inspire une sympathie sans laquelle on ne fait que détruire et blesser, même quand on veut construire et améliorer.
Ce sont vo? travaux qui sont destinés à créer cette sympathie, en exposant ce que ces peuples ont fait, la place qu'ils ont su prendre dans l'histoire et dans le développement de l'esprit, en montrant qu'ils possèdent des facultés égales aux nôtres, et, sous quelques rapports peut-être, supérieures aux nôtres, en indiquant les points où ils se sont arrêtés et sont restés en arrière de nous, pour que nous puissions y rattacher l'enseignement que nous pouvons leurdbnner et les aider à se délivrer des obstacles devant lesquels ils ont reculé. Pour cela, il faut que vos travaux pénètrent plus avant dans le public intelligent, et qu'ils ne restent pas la propriété exclusive des savants; ce n'est qu'en agissant sur Topinion publique qui gouverne le monde, que nous pouvons espérer faire une impression salutaire. Mais il faut que les gouvernements viennent en aide h la stnenee, bien plus qu'ils ne le font actuellement. L'instinct du public s'éveille, mais il a besoin d'être aidé, et c'est avec plaisir et espoir que nous voyons de temps en temps
les corps savants, en France, réclamer la création de chaires de sanscrit et d*arabe dans tous les centres de renseignemeol supérieur, comme vient de le faire, il y a quelques jours encore, TAcadémie de Nancy ^, àToccasion de la réception de M. Leupol. Ce sont des voix précieuses qui indiquent un grand progrès dans l'opinion publique; puissent-elles être entendues! En attendant, ne nous relâchons pas, notre devoir est devant nous, tout tracé; le but est encore loin, mais il vaut la peine; laboremtut
1. Académie de Stanislas. Réponse du Président aux récipiendaires, dans la séance publique du 22 mai 1862. Nancy, 1862, in-8".
Messieurs,
C'est le quarante et unième anniversaire de notre Société qui nous réunit aujourd'hui, et, en vous rendant compte de l'état de vos affaires, j'ai à peine à vous parler d'autre chose que du progrès de vos travaux, dont rien n'est venu interrompre la continuation paisible, excepté la mort qui nous enlève tous les ans quelques-uns de nos plus anciens associés.
C'est ainsi que nous avons perdu M. Bazin, depuis dé longues années membre du conseil et secrétaire adjoint de la Société. Vous avez tous connu cet homme modeste et laborieux, et je ne saurais rien ajouter à ce que chacun de vous a pu voir de sa vie, qui s'est passée dans la poursuite tranquille de ses études favorites. Ântuine-Pierre-Louis Bazin était né à Saint- Bricc, en 1799, d'une famille estimée de médecins. On le destina à la carrière du droit, et il entra de bonne heure dans l'étude d'un notaire; mais sa vocation littéraire l'emporta, et il se détermina avec beaucoup de courage à se livrer entièrement aux études chinoises. Il se fit élève de M. Stanislas Julien, et, ayant acquis une connaissance solide de la langue
ancienne et moderne, il se voua de préférence à la culture de la littérature moderne des Chinois. Il v voyait un raoven de pénétrer dans le sanctuaire des idées et des habitudes d'esprit d'une société qui est si différente de la nôtre, et dont la connaissance déjà fort importante pour l'histoire de la civilisation, l'est devenue de nos jours pour la politique ; car nous agissons violemment sur un empire que nous ne connaissons guère, sar des hommes qui ont leur civilisation antique et des coûtâmes honorées, et que nous traitons avêc mépris dans notre orgaeil et notre ignorance.
M. Bazin trouva dans l'étude de la législation, du* drame, des romans et de la* poésie chinoise un champ immense ouvert à ses observations, et il employa toute sa vie à Texplorer. En i834, il publia dans votre Journal une comédie d'intrigue, prise dans le recueil des chefs-d'œuvre de la littérature dramatique de la dynastie des Mongols ^ Il la fit suivre par un volume de Théâtre chinois^y par le joli drame intitulé r//iV toire du luth^, par un travail très considérable sur la littérature du temps des Mongols ^ Il inséra d'autres travaux dans votre recueil, l'un en 1854 sur les municipalités chinoisesS et un autre en 1856 sur l'organisation et l'état légal des ordres monastiques chinois®. Dans ce dernier peut-être nVt-il pas su tirer d'un sujet aussi neuf que curieux tout le parti qu'il aurait pu, parce qu'il a voulu y comprendre une question
1. Tchao-mei-hiang^ ou les intrigues d'une soubrette, comédie chinoise. Journal asiatiquCf 1834, vol. XIV et XV.
2. Théâtre chinois, oa choix de pièces de théâtre composées sous le» empereurs mongols, par M. Bazin aîné. Paris, 1838, in-8o(LXiu et ^\^ pages)
3. Le Pi'pa-ki, ou l'histoire du luth, drame chinois de Kao-ton^lâa, Induit par M. Bazin aiiié. Paris, 1841, in-8o (xx et 275 pages).
4. Le siècle des Kouen, ou tableau historique de la liUôraturc chinois*. depuis ravèncment des'»mp''reurs mongols jusqu'à la restauration des Ming- {Journal Oêiatiquej 1850-1852.)
5. Recherches sur les imtiluUons administratives et municipales île U Chine, i Journal asiatique, 18bi.)
6. Recherches sur toriginey V histoire etlac&nstitutkm de» ordres religiois dafis l'empire chinois. (Journal asiatiquCy 1856.)
ANNtK 1M«-I86d. tôt
étrangère à celle des couventt, la législation sur les pratiques de la magie; mais ce n'en est pas moins un mémoire fort Imporlant. U- Baiin a couronné son œuvre par une grammaire du chinois moderne ^ par laquelle il a voulu mettre d'autres en état de poursuivre la même carrière, comme s'il avait près* senti que la sienne allait se terminer ; bientôt après, en ef[et, il fut frappé par cette terrible maladie qui est toujours suspendue sur la télé de ceux qui ne vivent que pour les travaux de Tesprit, et une paralysie le rendit incapable d'achever d'autres ouvrages qu'il avait préparés.
Son mérite avait attiré l'attention du Gouvernement, qui créa pour lui, en 1842, la chaire de chinois moderne à l'école des langues orientales vivantes. Presque aussitôt après sa nomination, il fut soumis à une terrible épreuve : un vaisseau de guerre avait amené à Rochéfort des pirates chinois, accusés d'avoir assassiné l'équipage d'un navire français, et M. Bazin fut réclamé par le conseil de guerre pour servir d'interprète. Il trouva que les pirates étaient non-seulement complètement illettrés, mais qu'ils parlaient un Jargon affreux de U cèle méridionale de la Chine. Â force de savoir et de sagacité^ il s'en tira néanmoins à la satisfaction de tout le mond^ et sur* tout 4 la sienne, car l'idée que la vie de ces gen$ dépendait de son interprétation plus ou moins exacte d'un pareil dialecte, le remplissait d'épauvante. Sa morLlaissera de longs regrets parmi tous ceux qui l'ont connu.
Vos travaux ont eu leur cours ordinaire. Votre Journal a commencé sa sixième série et a publié une suite de mémoires sur des parties diverses de l'histoire et des antiquités orientales. M. de Khanikof nous a communiqué un travail sur les inscriptions coufiques qu'il a rencontrées et copiées dans le Caucase. Les dessins qu'il a rapportés ont été exécutés à l'Imprimerie impériale par une méthode que je crois nouvelle,
1 . Grammaire mandarine, ou principci généraux de la langue chinoise parlée, par N. Bazin. Paris, 1S6S, in-8»(xxx et 122 pages).
par le transport photographique sur cuivre ; la reproduction est parfaite, et cette espèce d'impression en relief et au mojen de la presse typographique est applicable à beaucoup de cas où il s'agit de garantir un dessin de toute chance d'être altéré par la main d'un graveur.
M. de Slane a publié une notice sur Codâma, auteur du x** siècle de notre ère, qui, ayant occupé de hauts emplois dans la finance du khalifat, a laissé entre autres ouvrages aa traité sur les impôts. M. de Slane en a trouvé un exemplaire à Constantinople, et en a fait des extraits dont il a publié une partie dans l'espoir d'attirer l'attention des savants sur ce livre, et de faire retrouver ainsi d'autres copies de l'ouvrage qui pourraient servir à compléter et à corriger Texemplaire de Constantinople, qui est extrêmement imparfait. Nous sommes, en général, bien informés sur les guerres et les révolutions du khalifat, mais fort mal sur la statistique et radministratlon de l'empire, de sorte que toute donnée nouvelle positive et exacte sur ces sujets est d'une grande importance pour Thistorien.
M. Neubauer a terminé son histoire des origines de la leiicographie hébraïque, pour laquelle il a trouvé à Jérusalem des matériaux tout à fait nouveaux qui lui ont permis de rectifier bien des points dans l'histoire de la grammaire et de la bibliographie hébraïques. Ce travail a été approuvé par tous les hommes spéciaux dans cette matière. M. Barbier de Meynard a terminé ses extraits de la Chronique de Hérat. M. de Schlechta nous a envoyé le texte et la traduction d'une relation turque de la prise d'Alger par les Français, composée par un certain Ahmed Efenili, témoin oculaire et acteur dans la plupart des faits qu'il raconte. M. Tauxier nous a donné une étude sur la migration des nations berbères avant l'islamisme. Il a sur ce sujet une idée qui paraît vraie et qui mériterait d'être exposée plus en détail.
M. Renan a*publié dans votre Journal trois inscriptions phéniciennes, découvertes par lui sur les lieux et dont il a rap-
porté les eriginaux. La rareté de monaments semblables, trouvés sur le sol même de la Phéiiicie, rend très précieux tous ces restes de l'antiquité. Une de ces pierres, d'ailleurs, est un cadran solaire, le plus ancien que Ton connaisse, et M. Woepcke a pu déterminer la méthode qui a servi pour sa construction. MH. Oppert et Menant ont publié la grande inscription assyrienne du palais de Khorsabad, restituée d'après quatre exemplaires imparfaits et accompagnée d'une transcription et d'une traduction ; ils nous en font espérer un commentaire analytique. Je reviendrai plus tard sur ce travail.
M. Woepcke a publié un mémoire considérable sur l'histoire de la propagation des chiffres indiens. La manière dont nos chiffres actuels se sont répandus en Europe est fort obscure et embarrassée par des faits en apparence contradictoires qui ont donné lieu à deux théories. Selon la première, les chiffres sont arrivés de l'Inde chez les Arabes d'Orient, et par ceux-ci en Europe ; selon la seconde, ils sont d'origine pythagoricienne et se sont développés et perfectionnés en Europe même. D'après M. Woepcke, ils sont arrivés de l'Inde par deux courants distincts. Par le premier, ils ont passé à Baghdad et de là se sont répandus plus tard en Grèce, en conservant la forme que les Arabes du khalifat d*Orienlleur avaient donnée. Par le second courant ils ont été portés de l'Inde en Egypte, d'où les Néopythagoriciens les ont communiqués à l'Occident latin; de là, ils se sont répandus chez les Arabes du Maghreb, qui les ont rendus plus cursifs sous la forme des chiffres gO' bar^ forme sous laquelle ils sont revenus en Europe en prenant le nom de chiffres arabes. Cette idée est tout à fait neuve et me parait appuyée sur des preuves solides ; elle expliquerait les deux grandes difficultés des systèmes antérieurs, l'existence des chiffres de Boèce et celle des chiffres gobdrj et la différence entre leur forme et celle des chiffres en usage chez les Arabes d'Orient.
Enfin M. Reinaud a publié lin mémoire très détaillé sur les
484 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES fTUDES ORIENTALES.
relations politiques et commerciales de l'empire romain atec l'Asie orientale pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne. Ce travail fait partie d'une série de mémoires sar les rapports politiques et commerciaux de l'Europe avec l'Asie) dont quelques-uns ont déjà paru et d'autres doivent suivre. Dana le mémoire actuel, la thèse que l'auteur expose est celleci : qu'il aurait existé, sous Auguste, un plan positif de tonquête universelle qui devait s'étendre à l'Inde et k la Chine; qu'il y aurait eu des raisons d'État de ne pas mentionner ce plan dans les documents officiels, mais que les poètes, surtout Horace et Virgile, y faisaient de fréquentes allusions, le der^ nier même l'annonçant et le développant très sérieusement; enfin, que ce plan n'aurait été définitivement abandonné que du temps de l'empereur Hadrien. Dans la seconde partie de son travail, H. Reinaud passe à la description de Tétat politique et commercial de TOrient pendant cette époque, et indique l'influence que, selon lui, ces intentions de conquête universelle auraient exercée sur les pays de l'extrême Orient, même sur la Chine.
Votre Collection d'auteurs orientaux n*a pas langui cette année. MM. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille ont acheté l'impression du deuxième volume des Prairies f or ie Maçoudi S et vous en avec devant vous un exemplaire. Je reviendrai plus tard sur le contenu de ce volume. Le troisième volume est achevé en manuscrit, et la copie est entre les mains des compositeurs. Ce volume traitera dans sa plus grande partie des anciens Arabes, de leur histoire, de lenrs mœurs et de leurs superstitions, et se terminera par une série de chapitres sur le calendrier des différents peuples. H. Barbier de Meynard espère pouvoir livrer le manuscrit du quatrième volume dans le courant de Tannée, de sorte que rien
1. Collection d'ouvrages orienUux; Maçoudi, les Prairies d'or ^ texte el traduction par MM. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, T. H, Paris, 1803, in-»8o (▼ et 464 pages).
ne parait devoir retarder rachèvemenl de rédilion d'un grand ouvrage dont la publication est réclamée par Tétat actuel de la science.
Le travail sur Albiroûnt^ dont vous avez chargé M. Woepcke, n'est pas aussi avancé^ car la nature de l'ouvrage et les difficultés extraordinaires qu'offre le texte, exigent des travaux préparatoires longs et pénibles. Nous espérons obtenir par la bienveillante entremise de M. Cowell, secrétaire de la Société asiatique de Calcutta, la communication d'un manuscrit qui se trouve à Bombay entre les mains d'un savant musulman. Les chiffres, extrêmement nombreux dans l'ouvrage, sont laissés en blanc dans ce manuscrit, qui, par conséquent, ne peut pas servir tout seul, mais qui pourra être très utile pour aider à fixer un texte pour lequel nous sommes réduits, au fond, à un seul manuscrit. En attendant, M. Woepcke a préparé la copie d'une grande partie du texte et s'est occupé à rétablir les in^ nombrables mots sanscrits qui s'y trouvent et que la transcription en arabe a singulièrement défigurés ; plus tard viendra le contrôle des chiffres par les calculs que l'éditeur aura à refaire^ et nous aurons à la fin une édition bien faite d'un ouvrage dont l'importance pour l'histoire ancienne de l'Inde compen-» sera tout le travail qu'il peut coûter.
Les autres Sociétés asiatiques avec lesquelles nous sommes en rapport ont continué, autant que nous permettent de l'apprendre les lenteurs et les imperfections des communications avec rOrient, à travailler à l'œuvre commune.
La Société asiatique de Calcutta nous a fait parvenir son Journal de l'année 1862^, qui contient comme toujours un tiombre de renseignements nouveaux sur l'histoire, la géographie et les antiquités de l'Inde et des pays limitrophes. Les
1. Journal ofthe Asiatic Society of Bengal, annëc 186i; cahiers l'V^ Calcutta, 1862, in-So.
lecteurs de ce journal y auront vu avec plaisir que le colonel Cunningham, si connu pour ses recherches numismatiques et archéologiques, a été chargé par le gouvernement d'une exploration des antiquités de la province de Behar et de la haute Inde, dans le but de retrouver les restes des anciennes villes de celte partie classique de l'Inde, particulièrement celles où se sont passés les principaux faits de la vie du Bouddha. M. Cunningham se propose de rechercher les inscriptions, de dessiner les ruines, d'en lever les plans et de faire quelques fouilles. On lui a assigné deux ans pour ce premier essai, et l'on ne peut guère douter qu'un antiquaire aussi zélé et aussi bien préparé ne fasse bien des découvertes intéressantes. Le gouverneur général se réserve de faire continuer et d'étendre ces recherces si le résultat les encourage. La Société de Calcutta nous a envoyé aussi plus de vingt numéros de la Bibliotheca indica, qui ont paru depuis un an, contenant des textes sanscrits, arabes et persans. J'aurai plus tard quelques mots à dire sur chacun des ouvrages dont ces cahiers font partie.
Les Sociétés asiatiques de Madras, de Bombay, de Colombo^ de Hong-Kong et de Shang-Hai, ne nous eut rien fait panenifi soit qu'elles n'aient rien publié, soit, ce qui est bien plus probable^ que leurs envois ne nous soient pas parvenus.
La Société de Batavia a publié deux volumes de ses Mémoires % qui sont entièrement remplis par la publication du Bràta- Yuddha, poème épique en kawi, dont le sujet est emprunté au Mahabharala, mais traité d'une façon très indépendante de l'original. Raffles et Crawford en avaient déjà donné des extraits,
1 . Verhandelingen van het Bataviaasch Genoottchap van KunsUn en UVtenschappm, vol. XXVII (42, lxxxi et 274 pages) et vol. XXVIII («7 ^ 393 pages); aussi avec le titre spécial de Bràla-Joeda, indisch-javaniscîi Ueldengcdicht, voor de uitgavc bewcrkt door A. U. Cohen Stuuri. Bai^îi^* 1800, ia-io.
M. de Humboldt en a publié une analyse et une critique historique et littéraire ; maintenant H. Cohen Stuart nous en donne le texte complet, avec introduction, traduction, commentaires et tables.
La Société asiatique de Londres* a publié pendant Tannée passée d'une manière très régulière son journal trijnestriel. et le nombre et la qualité des mémoires qu*i Icontientsurdes sujets relatifs à l'antiquité indienne, me paraissent un heureux indice et un signe que ces études reprennent faveur en Angleterre.
La Société orientale allemande a fait paraître la seconde moitié du volume XVI et la première du volume XVII de son journal', publications qui portent partout la trace de la sève surabondante du travail littéraire en Allemagne, tant dans la variété des mémoires que dans le nombre et la nature des notices sur tous les sujets orientaux possibles. Parmi les mémoires les plus étendus, on distingue des travaux sur les inscriptions nabatéennes par MM. Blau etLevy; sur la numismatique par MM. Levy, Schlechta, Zobel et Sorel; sur des passages de i'Avesta, par M. Spiegel ; sur la statistique de l'Arabie, par M. Sprenger; sur la littérature sindh, par M. Trumpp;sur un roman malayalim, par M. Gundert; surles Kurdes, par M. Blau ; la description des manuscrits géographiques nouvellement acquis par la bibliothèque de Leipzig, par M. Flûgel, etc. La Société de Leipzig a aussi continué sa Collection de Mémoires pour servir aux éludes orientales^ ; je reviendrai plus tard sur cette série de travaux.
Enfin, la Société orientale d'Amérique a fait paraître la se-
1. Journal of ihe Royal AHatic Society ofGreat Britain and Irelaml, vol. XX. Undon, 1862, in-8o.
2. ZeiUchrift der deuUdien morgenlàndischen Gesellschafl, \ol. XVI, cahiers 3 et 4, et vol. XVII, cahiers 1 et i. Leipzig, 1862-3, in-8o.
3. Abhandlungen fur die Kunde der Morgenlandett vol. II, cahiers A ci 5. Leipzig, 1862, inS».
i38 VINGT.SEPT ANS D'HISTOIRE DES ËTUDES ORIENTALES.
conde moitié du volume VU de son journal ^^ qui contient un mémoire de H. Webb sur TafAnité des langues du midi de l'Inde avec les langues touràniennes; un examen deTalphabet général de transcription de M. Lepsius, par H. Whitney, et une édition, traduction et commentaire du Pratisakhya de TÂtham Véda, aussi par Whitney. J'aurai plus tard à dire quelques mots sur ce travail ; ce qui est remarquable, c'est devoir venir des travaux aussi sérieux d'un pays en général absorbé par ses intérêts matériels, et dans un moment où il est déchiré par la guerre civile.
J*ai maintenant à vous soumettre la liste des ouvrages de littérature orientale qui ont paru depuis deux ans ; car Tannée dernière, je n'ai malheureusement pas pu la dresser. Je crains qu'elle ne soit très incomplète, car je rencontre souvent, à ma grande confusion, des livres que j'aurais dû mentionner il y a des années et qui ont échappé à mon attention à l'époque de leur publication. Je ne parle pas même ici de ces innom* brables ouvrages que les Orienlaux impriment ou lithographient pour leurs propres besoins et qui ne nous arrivent que par accident et rarement, quoique nous ayons un grand intérêt à les connaître ; mais je parle des livres publiés en Europe ou en Orient par des Européens, et qu'il est presque honteux de n'avoir pas connus. Je demande donc votre indulgence pour les lacunes, très involontaires de ma part, que vous pourriez reconnaître. Je commencerai comme à l'ordinaire par la littérature arabe.
Les origines de l'islam ont été, depuis deux ans, Tobjet de travaux variés et importants. Ou pouvait croire qu un sujet qui a été traité depuis trente ans dans des ouvrages nombreux et très considérables serait épuisé ; mais un pareil sujet ne s'épuise jamais, et la manière dont s'est élaboré dans l'esprit
i. Journal of the American oriental Society ^ vol. VII, p. S. Ncw-Hwen, 1862. iii-8o.
ANNËE 186M868. 439
troublé d'un homme de^ja Mecque, lentement et difflcilement, un très petit nombre d'idées, qui ont exercé et exerceront encore longtemps une influence immense dans le monde, sera toujours un objet de curiosité et de recherches. Chaque travail gérieux qui a été publié sur Muhammed a soulevé d^ nouveaux problèmes sur sa vie et a amené la découverte de nouveaux matériaux. 11 en sera ainsi encore longtemps, car chaque génération a sa manière de voir l'histoire et lui adresse des questions nouvelles.
M. Huir a achevé en quatre volumes son histoire de Muhammed^. Son intention première avait été de fournir un livre composé entièrement de matériaux reconnus authentiques par les musulmans et qui pourrait être traduit en hindoustani pour leur usage. Je pense que l'auteur a dû renoncer bientôt à cette idée, ne fût-ce qu'à cause de sa théorie sur la source de Tins* piration de Muhammed, qu'aucun musulman ne pourrait tolérer, et qui aura étonné même beaucoup de lecteurs chrétiens. Il a donc écrit pour le public européen cette biographie, la plus détaillée qu'on eût encore publiée sur le prophète arabe. Il l'a tirée des sources les plus authentiques, du Coran, des tra* ditionnistes, d'Ibn Ischam, de l'Histoire des guerres de Mu« hammed par le véritable Wakidi, que M. de Kremer a eu le bonheur de découvrir à Damas, de l'ouvrage du secrétaire de Wakidi et d'un volume de Tabari, retrouvé à Lucknow par M. Sprenger. Il a soumis tous ces matériaux à une critique raisonnable, les a coordonnés avec beaucoup de soin et en a fait un récit ample et attachant, dans lequel il met en lumière une foule de circonstances et de personnages peu remarqués auparavant. On ne peut pas s'attendre à ce qu'une nouvelle histoire de Muhammed change nos idées sur lés traits fondamentaux de sa vie et de son caractère ; mais la naissance d'une
1. The life of Mahomet, wUh Introdaetory chapters on thé original sources for the biography of Mahomet and on the preislamitic history of Arabia; by William Muir; vol. III (x et 313 pages) et vol. lY (xu et 356
ges). Londres, 1861. in-So.
4i0 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
religion est toujours un événement si considérable dans Thistoire, et les moindres circonstances qui s'y rattachent ont des conséquences si graves et si durables, qu'on a besoin de les connaître avec un détail qui serait inutile et fatigant danstout autre récit. L'hisloire primitive de l'islam nous offre, sous ce rapport, un intérêt tout particulier; car Huhammedest lepios récent des grands législateurs religieux, et Ton peut arriver, sur sa vie intérieure et surtout sur la manière dont se forme une légende religieuse, à des résultats infiniment plus précis qu'on ne le pourra jamais dans le cas de Zoroastre ou do Bouddha.
M. Sprenger parait avoir été frappé depuis longtemps de l'idée qu'on pouvait pénétrer plus avant dans la vie de Muhammed, et que la critique historique et l'étude attentive des nombreux et remarquables matériaux que nous possédons sur elle nous permettraient de contrôler les récits des traditionnistes et des premiers biographes de Hubammed, et de faire ressortir avec plus de précision les renseignements que le Coran nous fournit sur l'origine et le développement des idées et sur les motib du prophète arabe. Depuis vingt ans, il n'a pas cessé de publier des matériaux pour servir à cette histoire : il a fait imprimer l'ouvrage de Soyouthi sur l'ordre chronologique des différentes parties du Coran, et a donné par là une impulsion h ces études qui, entre les mains de MM. Weil, Muir et Noeldeke, ont déjà porté bien des fruits; il a fait paraître à Dehli et à Lucknow les premières éditions des principales collections des traditionnistes ; il a inséré dans le Journal asiatique de Calcutta un travail très remarquable sur les véritables sources de l'histoire de Muhammedy dont plusieurs ont été retrouvées par lui-même; enfin, il a publié àAllahabadun premier volume d'une biographie du prophète, qu'il n'a pas continuée. Préparé de la sorte, comme certainemenlaucunEuropéen ne l'a jamaisété, H. Sprenger a fini par publier sa Vie de Muhammed* dont les deuxpre-
1. Dos Leben wid die Lehre des Mohammad, nach bisher grosstentheili
ANNÉE 1862-1863. Ui
miers volumes ont paru et dont le troisième est sur le point de paraître. Son but principal est d'étudier Tesprit et le caractère de Huhammed, de découvrir l'origine de ses idées, les influences qu'elles ont subies, les variations qu'elles ont éprouvées, les moyens dont i) s'est servi pouF réussir, et les changements que la vie et les événements ont produits dans son caractère. L'auteur a, je crois, réussi à préciser beaucoup de faits, à nous bien présenter l'individualité de l'homme, à nous faire comprendre ses motifs, bons ou mauvais, ses luttes intérieures, ses défaillances, sa grandeur et ses vices.
Il lui a fallu souvent rompre, pour cela, avec l'histoire officielle, telle qu'elle s'était formée dans les deux premiers siècles de l'hégire, distinguer minutieusement les époques des différentes prédications contenues dans le Coran, et surtout contr6- 1er les traditions, non seulement selon les règles que les musulmans ont établies, mais selon la critique telle qu'on l'entend en Europe, pour essayer de distinguer la relation première d'un fait des additions et des confusions qui s'introduisent dans les récits transmisoralementpendant un ou deux siècles. M. Sprenger n'a pas pu nous donner tous les détails de ces recherches et de ce contrôle; mais il nous en fournit de temps en temps des exemples dans des appendices, où il traite de faits particuliers plus amplement que ne le comportait le récit général. Il me serait impossible d'indiquer ici, si brièvement que ce fût, ce que ces volumes renferment de nouveau, mais personne ne les lira sans intérêt et sans instruction. C'est un livre d'une sincérité parfaite; l'auteur ne recule jamais devant l'expression d'uiie opinion qu'il sait être choquante pour une partie de ses lecteurs; il m'a paru même qu'il les choquait quelquefois sans nécessité. Quoi qu'il en soit, il fera certainement avancer la science par les doutes mêmes et les contradictions qu'il provoquera, car il n'a pas la prétention de résumer et de clore les
Unbenutzten Quellen, bearbeitet von A. Sprenger, vol. I et II (xxvi el 583 et 548 pages). Berlin, 1861 et 1862.
recherches, mais, tout au contraire, de les stimuler et de leur ouvrir de nouvelles voies*.
Les nombreuses et profondes recherches dont la vie de Mohammed a été l'objet, ont nécessairement appelé plus que jamais l'attention sur les ressources que la littérature arabe nous offre pour l'élude critique et historique du Coran, et ont provoqué des publications fort considérables. L'importance qu'on a appris à attacher à Tordre chronologique dans lequel Muhammed a, dans le cours de ^a vie, émis ses révélations, et qui a été si singulièrement ou peut-être si systématiquement bouleversé par Othman dans son arrangement du Coran, a donné ridée à H. RodwelP de publier une traduction du Coran ordonné chronologiquement, avec Tindication des raisons qui l'ont guidé dans ce travail. Je ne fais que citer le titre de Fouvrage, que je n*aî pas réussi à voir.
M. Nassau Lees, à Calcutta, a achevé son édition du Commentaire du Coraîiy par Zamakschari ', dont la publication était devenue un véritable besoin depuis que M. Fleischer a fait paraître le Commentaire de Beîdha^î; car ce dernier, qui est plus moderne que Zamakschari, a résumé dans son ouvrage les explications données par celui-ci, et y a ajouté celles qui ont été proposées postérieurement. Mais, comme ces interprétations découlent de théories grammaticales et théolo-
1. Cette partie du rapport était déjà composée lorsque j'ai reçu ans nouveUe Vie de Muhammedi intitulée: Dot Leben MuhammeiU nâtkéB^ Quellen populàr dargestellt, von Th. Noeldeke. Hanovre, 1863, in-S* (met 191 pages). Ce petit volume est destiné Adonner aux résultatsdes recher* ches de l'auteur une forme qui les rende accessibles aux lecteurs en fènéral, et à répandre ainsi la connaissance de ce qu'il y a de plus certain et de plus nouveau dans les nombreuses études qui ont été faites récemment surMuhammcd.
S. Koran, translated from the Arabie, with introduction, notes and îbdex; the surates arranged in chronological order byi. M. Rodwell. London,i861 (690 pages), in-8».
3. The Qoran with ihe commentary of Zamakhâharl edited by Hassan Lees. Calcutta, in-4o, vol. Il (1247 pages).
ANIIÉB 1861*1863. 443
giques fort subtiles, qui ne nous sont pas aussi familières qu'aux premiers lecteurs de Beidhawiy on sera souvent dans le cas de recourir aux détails plus amples que donne Zaroakscfaari pour bien saisir le sens et les raisons des commentateurs que Beidhawi cite en abrégé et en substance. Zamakschari a, de pins, Tavantage d'avoir appartenu à la secte des Motazilites, qui avait des idées moins superstitieuses que les orthodoxes sur l'origine du Coran, ce quilui a permis de fournir quelques éléments pour la critique du Coran et des données sur les différentes rédactions anciennes que nous ne trouverions pas autre part. Il est probable que le dernier résultat de toutes les recherches sur le texte du Coran sera la conviction de l'authenticité et de la parfaite bonne foi de la rédaction officielle d'Othman, et qu'il n'y a à redire qu'à l'ordre des surates; mais un résultat même négatif de ce genre est d'une grande importance pour la science. M. Lees a rendu un véritable service par cette grande publication, qu'il a faite entièrement à ses frais et avec des sacrifices considérables.
Un travail de M. Krehl, sur la religion des Arabes avant Mohammed S se rattache étroitement aux recherches sur le Coran ; non pas que Muhammed ait rien emprunté aux idées religieuses de ses ancêtres, ou en ait fien laissé subsister, mais parce qu*il importe, pour juger un législateur, de connaître le terrain sur lequel il était placé. Il a eu sous ce rapport du bonheur et un succès entier. Il a trouvé devant lui une idolâtrie grossière et dans chaque tribu quelques statues ou quelques fétiches favoris, mais non pas un système reposant sur un ensemble de dogmes, et défendu par des prêtres dont le savoir et l'influence auraient pu offrir une résistance sérieuse. Cet état des choses ne répondait d'ailleurs plus à l'état des esprits chez les. Arabes, et la rapidité avec laquelle le judaïsme et quelques sectes semi-chrétiennes s'étendaient dans toute la pénin-
1. Veber die Religion dervoriilamiêchtn Aràbeft vonLudolf Krehl. Lei(>zig, 1S63, in-SV^^pages)
suie marque clairement que le temps d*une nouvelle prédication était arrivé, de sorte que, si Muharamed n'avait pas para, il est probable que toute l'Arabie serait devenue juive. Les matériaux que nous possédons sur la religion des Arabes sont maigres et très dispersés, les historiens musulmans n'aiment pas en parler, et les étrangers en savaient peu de chose. M. Osiander a publié, il y a quelques années, un savant mémoire sur ce sujet, et, aujourd'hui, M. Krehl y revient : il a réuni tous les renseignements qu'il a pu trouver, et les discale avec méthode et une saine critique. Il donne, je crois, autant qu'on le peut aujourd'hui, une idée vraie de Tidolâtrie arabe, sans essayer de remplir par une théorie les lacunes que lui laissent ses matériaux, ce qui est une vertu assez rare en pareille matière.
Après le Coran, il n'y arien de plus importantpour l'histoire des origines de l'islam et le développement de son dogme que les traditions. Le Coran ne contenait que les germes d'une législation religieuse et civile, et ce sont les traditionnistes qui, en conservant sous forme d'anecdotes isolées les paroles prononcées parM uhammed à des occasions quelconques, ontfoorni les matériaux nécessaires pour que les légistes et les théologiens aient pu en faire sertir le système de la Sunna, qui gouverne encore aujourd'hui le monde musulman. Tous les fondateurs de religions ont dû être entourés et suivis de traditionnistes; mais nous ne voyons nulle part une institution pareille à celle qui s'est développée après la mort de Muhammed, et une avidité semblable à recueillir toutes les paroles et tous les gestes du législateur. Quand toute la génération des contemporains de Muhammed eut disparu et qu'aucune nouvelle tradition véritable ne pouvait plus naître, on se trouva en face d'une masse énorme d'anecdotes relatées par des gens de tout degré de véracité et dans des temps où les intérêts dynastiques et les passions politiques exerçaient une influence assez puissante sur les esprits pour rendre suspects les motifs et la cré-, dulité des traditionnistes. Il fallait donc choisir» séparer le bon
grain de Tivraie et établir pour cela des règles qui fussent ind«:pendantes du contenu de la tradition, afin de ne pas laisser aux passions du jour le choix de ce qui devait être la règle de la loi el de la foi; on se détermina à juger chaque tradition, avant tout, d* après VJsnady c'est-à-dire la liste de ceux qui l'avaient transmise successivement et dont on tâchait de déterminer le degré de véracité. Quand Yhnad avait la forme eygée et que toute la série des témoins était composée de traditionnistes sûrs, la tradition étaitacceptée, pendant qu'on la refusait si la forme de VIsnad éiaii irrégulière ou quand il y avait des lacunes ou des chaînons suspects. Comme l'islam ne reconnaît pas de prêtres, cette critique ne pouvait pas s'exercer par des conciles ou par une autorité ecclésiastique quelconque, mais uniquement par les savants et dans les écoles, par la discussion libre et par la confiance qu'avaient su inspirer certains professeurs dans leur conscience, leur savoir et leur sagacité. On fit de la doctrine des traditions une science véritable avec ses principes, ses règles et ses formes techniques et précises. M. Lees, à Calcutta ^ vient de publier un manuel de cette science qui jouit d'une grande autorité dans les écoles musulmanes et où nous trouvons un exposé succinct du système, accompagné d'un commentaire. Cette science fut, comme au reste toutes les autres, longtemps enseignée uniquement de vive voix, etl'on accourait de tous pays pour suivre les cours des traditionnistes les plus renommés et conquérir, à force de patience et de mémoire, le droit d'enseigner leur doctrine à son tour et sous la garantie de leur diplôme. Il y a eu des traditionnistes qui, dans leur vie, ont délivré jusqu'à soixante-dix mille diplômes, et nous Européens^ dont la mémoire est distraite et affaiblie par la multiplicité de nos lectures rapides, nous pouvons à peine concevoir la possibilité de pareils efforts, faits et accomplis par un si grand nombre d'élèves.
i. The Nokhbat aUFikr and Noihal al-Nairby Shahab al-Din Ahmed Ibn Uajar al-Asqalani, edited by Gapl. Nassau Lees and Mawiavies Abd-al- Haqq and Gholam Qadir. Calcutta, 1862, in-S* (75 pages). Ce petit traité forme Ien<» 37 de la nouvelle série deldDiblioUieca indica.
4i6 VINGT-SEPT ANS D'HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
A la fin, les maîtres les plus célèbres se résignèrent à fiier leur enseignement par l'écriture et formèrent des collections qui contenaient les traditions qu'ils reconnaissaient comme Tè* ritables. Six collections de ce genre acquirent une autorité par' ticulière, et celle de Bokhari en est, non pas la plus ancienne^ mais la plus respectée. Âbou Abdallah de Bokhara était né Fan i9i de l'hégire; il passa sa vie à rechercher, à examiner et à enseigner les traditions; il employa seize ans à en choisir sept ou huit mille parmi les six cent mille qu'il connaissait, et il le fit avec un Savoir et une conscience si universellement recoa' nus, que sa collection a acquis presque l'autorité d'un livre ca^ nonique, et qu'une tradition qu'il a adoptée n^est guère mise en doute par un musulman. La critique européenne ne reconnaîtra pas l'infaillibilité des règles qui lui ont servi de critérium ; mais dans tous les cas, c'est un ouvrage dont la science ne peut plus se passer, et tout le monde approuvera M. Krehl d'en avoir commencé la publication ^ Il en avait paru, à Dehii, une édition lithographiée* ; mais nous savons tous que les livres publiés dans les villes de l'intérieur de l'Inde n'arrÎTcn! pas en Europe et existent à peine pour nous.
L'histoire des Arabes après Muhammed a reçu, pendant leè deux dernières années, des contributions nombreuses et importantes ; mais comme ce sont, en grande partie, des continuations^ il suffira de les mentionner en peu de mots.
M. Nassau Lees a terminé, à Calcutta, son édition du faiiî Wakidi ^, livre très postérieur à l'époque de son auteur présumé, et œuvre d'un faussaire qui parait avoir vécu vers la fin
1. Le Recueil des traditUms moKomettaies fiar Abou Abdâlkh MoMbh mcdibn Ismaïlel Bokhari, publié par M. Ludolf Krohl, vol. I. Leyde, 1S6^> in-io. (509 paji^cslê
2. c^xU^t ^^ DdUi, 4210(1854 de notfe ère), in-foUo (1169 pig^).
3. Ttie&mqiust ofSyria, commoaly aseribed to Aboo Abd-AUah Mobaismcd B. Omar al-Wakidi; edited by Gaptaia Nassau Leet. Calcutta, fasc. IX, 186S, in-8o.
du III* siècle de Thégire. Il a recueilli les récits romantiques dont on embellissait les souvenirs de Tâge héroïque des premiers temps des conquêtes musulmanes, et en a composé un nombre de recueils dont H. Leesa publié celui qui traite de la conquête de la Syrie.
Mais on peut espérer obtenir de meilleurs renseignements' sur cette époque des premières conquêtes, sur laquelle nous n'avons encore que peu de données bien authentiques, dans un ouvrage de Beiadori dont M. de Goeje vient de faire paraître à Leyde la première moitié * • Beiadori écrit aussi d'après la tradition orale, dont il indique assez régulièrement les garants. M. Hamaker a réuni il y a longtemps le peu qu'on sait de sa vie, et je me contente de remarquer qu'il est mort en 279 de rhégire. M. Reinaud a publié des extraits assez considérables de son ouvrage, qui donnent l'impression d'un auteur sérieux, véridiqW et plus intelligent que la plupart des chroniqueurs \ car on voit qu'il s'occupe des choses réelles de la vie du peu* pie, qui nous intéressent vivement et que la triste tribu des chroniqueurs néglige généralement. C'est donc une bonne for* tune pour nous que H. de Goeje publie cet ouvrage. Il faut espérer qu'il fera suivre le texte d'une traduction et d'un examen critique, et qu'il nous donnera son opinion sur l'authenticité de ces récits que^ plus que personne, il est en état de juger avec eonnaissance de cause.
M. de Goeje a aussi publié un intéressant mémoire surl'his^ toire des Garmathes ', branche de la secte des Ismaéliens, dont les croyances et l'histoire ont été l'objet des travaux de M» de Sacy, et après lui de M. Defrémery et de M. Weil. M. de
1 . Liber Mpugnationiê regUmum, auctore Imamo Ahmed Ibn Jahja Ibn Djabir al Beladsori quem e codice Lcidensi et codice Musei britannici edidit M. i. de Goeje. Partie première, Leyde» 1869, itk^ (240 p.).
2. Mémoireê d'Milotrt et de géagrêphiê ortento/e, par M. i. de Goeje. Part. I, Mémoire9 sur les Carmathes du Bahrétn. Leyde, 1862 (86 et xxi
us VINGT-SEPT ANS D^HISTOIRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
Goeje s'est restreint aux Carmathes du Bahreln, qui avaient acquis subitement une grande puissance au iv* siècle de l'hégire et ont menacé de destruction le khalifat déjà chanceUot de Baghdad. M. de Goeje apporte quelques nouveaux documents pQur Téclaircissement de cette curieuse branche de l'histoire des Arabes, qui restera probablement toujours obscure, parce que nous ne pouvons la connaître que par les récits des ennemis de la secte.
MM. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille ont publié dans votre Collection d'auteurs orientaux le second volume des Prairies tor de Maçoudi *, qui traite de la partie occidentale de l'Asie, c'est-à-dire du Caucase, de la Syrie, de Ninive et de Babylone, de la Perse, des Grecs et de l'Egypte. Ces cha* pitres sont, comme on pouvait s'y attendre , d'une valeur très inégale ; quelques-uns sont très curieux par des restes d'histoire ancienne, tirés de traditions et de livres aujourd'hui perdus, et par des observations personnelles faites pendant le voyage de l'auteur; d'autres sont faibles et remplis de fables généalogiques et historiques telles qu'elles couraient parmi les Arabes ; mais même les chapitres les plus faibles contiennent presque toujours quelque chose de vrai et d'utile auquel on ne s'attendait pas; ainsi le chapitre sur Ninive, qui est un des plus courts et des plus imparfaits, contient pourtant une indication sur les ruines de la ville, exactement semblable à celle qui a été donnée par Rich et qui a conduit de nos jours aox grandes découvertes qu'on y a faites. Le renseignement fourni par Maçoudi aurait sufS, s'il avait été connu plus tôt, pour faire tenter les fouilles.
M. Tornberg, à Lund, a publié deux nouveaux volumes de son édition du Kamil dlbn al-Athir S la plus importante des
1. Maçoudi, les Prairie» ^ar, texte et traduction par C. Barbier de MevDard et Pavet de Courteille. Vol. II. Paris, 1863, in-8o (v et i67 P»«es).
2. Ibn al'Athiri Chronicon quod perfectitsimum inscribitur. Vol. vin»
ANNÉK 186i.l8e3, U9
chroniques arabes. Ihn ai-Alhir éiait d'une famille considérable de Mossoul dont tous les membres étaient employés dans les affaires politiques de cette principauté. Lui-même fut chargé de plusieurs missions ; mais son goût pour Tétude parait ravoir toujours emporté sur son ambition, et il passa la plus grande partie de sa vie à Mossoul, formant le centre d'une de ces sociétés litléraires dans lesquelles les esprits cultivés parmi les Arabes cherchaient un refuge contre les misères d'un temps de décadence, qui amenait rapidement la destruction de Tempire des khalifes d*Orient. Il composa, entre autres ouvrages, le Kamil fi el Tewarikh^ ou la grande chronique, qui commence par les temps les plus anciens et continue jusqu'à Tan 632 de Thégire. Il mourut luimême quatre ans plus tard et échappa ainsi à la douleur de voir arriver la catastrophe fmale du khalifat de Baghdad. M. Tomberg entreprit, il y a quelques années, la publication du Kamil ; la rareté et la dispersion des manuscrits et peutêtre le désir de publier avant tout les parties les plus importantes de l'ouvrage, le déterminèrent à commencer par la fin. 11 publia d'abord les volumes XI et XII ; maintenant il y a ajouté les volumes VIII et IX, et le volume X est sous presse, de sorte que sous peu de temps nous posséderons la seconde moitié de l'ouvrage dans une série non interrompue. M. Tornberg a l'intention de remonter ainsi et de terminer sa publication par un volume de variantes el de notes. C'est un très beau travail exécuté avec tout le savoir et la conscience qu'on peut demander à un éditeur, et le gouvernement suédois a rendu un véritable service à la science en faisant les frais de la publication.
M. Wcil, à Heidelberg, a terminé son Hisioire dukhalifcU^, par la publication du V* volume. L'auteur, après avoir achevé
Annos U. 295-369 continens. Vol. IX, annos H. 370-450 contincns. Ad codic<*s parisiiios ot iipsalicnsein eilidit G. J. Tornberg. Lcydc, 1862 et 1863, in-8« (ôio et -iTiS pages).
1. Geschichte des Abbasiden-chalifats in Egtjpten, von D' Giistav Weii Vol. 11. Stuttgart. 1862 (xviii et 512 pages).
dans les trois premiers volumes l'histoire des ktialifes de Baghdad, a pensé avec raison que son travail serait incomplet, s'il ne suivait pas les khalifes abbassides dans leur refuge au Caire, où ils ont maintenu encore pendant trois siècles le nom et les fonctions spirituelles du khalifat. Il est vrai que, dé* pourvus de toute autorité temporelle, ils jouaient un assez triste rôle au milieu des violences et de l'instabilité des chefs militaires, dont ils étaient devenus, en général, les instruments timides et complaisants; mais néanmoins leur histoire, oo plutôt rhistoire de l'Egypte pendant ce temps, fait essentiellement partie de Tliistoire du khalifat d*Orient, car tout ce qui restait de sève et de culture dans les débris de l'empire de Baghdad, était alors concentré en Egypte, et sa domination s'étendait, malgré le dépérissement croissant du pays, à is Syrie, F Arabie et une partie de l'Afrique. Cette époque de l'histoire des Arabes avait été très négligée, et M. Weil aeu à tirer presque tout son récit de sources inédites ; il l'a fait avec beaucoup de méthode et de clarté et dans un détail suffisant pour que les nombreux personnages qui surgissent à tout in^ tant dans ces révolutions incessantes ressortent avec leur individualité et leur caractère personnel. Que l'auteur ait pa mener à bonne dn un pareil ouvrage dans une ville dépourvue de manuscrits orientaux, cela fait non seulement honneur â sa persévérance, mais c'est un des résultats les plus encourageants de la libéralité avec laquelle les principales bibliothèques de l'Europe communiquent aujourd'hui leurs trésors manuscrits à qui peut le mieux les employer pour l'avantage de la science. M. Weil a pu emprunter partout, et n'a essuyé de refus qu'à la bibliothèque impériale de Vienne, où parait survivre encore un reste de l'ancienne superstition sur le prêt des manuscrits. Il est probable que cette superstition ne résistera nulle part longtemps à Tesprit nouveau de confiance et de véritable amour de la science, qui a déjà fait tant d'autres conquêtes.
On trouvera aussi* quelques détails relatifs à l'histoire des
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khalifes d'Egypte dans la seconde parlie des Mémoires d'his^ toive orientale^ y où M. Defréniory a réuni une deuxième s(Tie d'essais historiques et de travaux de critique sur des su* jets et des ouvrages très variés, dans chacun desquels on rencontre des preuves de l'érudition variée et consciencieuse de Tauteur.
M. Juynboll, à Leyde, a terminé, peu de temps avant sa morï prématurée et regrettable, la première parlie de son édition de la Chronique d'Egypte par Aboul Mahasin^, ouvrage des plus importants pour l'histoire de la domination des Arabes en Egypte et un de ceux dont M. Weil s*est le plus servi dans le travail dont je viens de parler. Aboul Mahasin était né l'an 815 de l'hégire, et quoique fils d'un homme qui avait joué pendant toute sa vie un rôle politique très considérable, il ne parait pas s'être mêlé activement des affaires de son temps. Sa chronique commence à la conquête de l'Egypte par les Arabes et se termine à l'an 872 de l'hégire. Aboul Mahasin n'a pas adopté entièrement la forme ordinaire d'annales; il traite d'abord de l'ensemble de l'histoire de chaque gouverneur ou de chaque sultan et ajoute dans un appendice à ce chapitre la mention des faits particuliers dans l'ordre des années. Cette disposition rend son récit unpeu plus libre et plus intéressant qu'une chronique ordinaire, et quoiqu'il soit plagiaire comme presque tous les historiens arabes, son ouvrage n'en contient pas moins beaucoup de faits qu'on chercherait en vain autre part. Il esta désirer que ce travail soit repris par un nouvel éditeur ; M. Juynboll Ta conduit jusqu'à l'an 365 de l'hégire, et il termine ses deux volumes par des tables de mots et de matières et par des notes et des corrections qui lui
i. Mémoires tT histoire arientalej suivis de mélan^cfl de critique, de philoloj^ic et de géographie, par M. Derrémcry, seconde partie. ]*nris, 1862, in-S** (517-427 pages).
2. Abul Mahasin Jbn Tagri Bardii AnnaUSyàA ndcm mas. nunc primum arabicc ediditT. G.J. JuynboU. Vol. II, p. 2. Lcvde, 180t. in-S" ri^O Giil ci I0:j-179ï);iî?cs).
4ôi YINGT-SEPT ANS DHiSTOlRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
ont été communiquées par M. Defrémery et surtout par M. Fleischer, cet infatigable et savant correcteur des ouvrages (le tous ses amis.
La Chronique d*Âboul Mahasin n*était pas le seul travail dont M. Juynboll était occupé à l'époque de sa mort. Vous savez qu'il avait achevé la publication du texte du Merasid, di^ tionnaire de géographie extrait du grand ouvrage de Yakout. Il voulait faire suivre ce texte d'un commentaire perpétuel, dont il a eu le tem))s de publier le premier volume. A sa mort on a trouvé la plus grande partie du second volume imprimée, et son fils l'a achevé et publiée II est composé comme le premier, en partie de renseignements géographiques, historiques, grammaticaux et lexicographiques sur le texte, en partie de rectifications de l'édition du texte, tant par l'éditeur lui-même que par M. Fleischer, qui lui avait communiqué ses remarques marginales que M. Juynboll a toujours publiées très honnêtement. On ne peut s'empêcher de regretter que M. Jujoboll n'ait pas fait une traduction de l'ouvrage, qui l'aurait probabl^ ment dispensé de la plupart de ces rectifications et d'une grande partie des notes qui embarrassent son commentaire. Car il n'y a pas de livre oriental, si simple qu'en soit le style, qui ne contienne des passages sur lesquels le lecteur désire avoir l'opinion de l'éditeur, et une traduction est toujours le commentaire perpétuel le plus naturel et le plus satisfaisant. Ensuite comment peut-on vouloir exclure de Tusage d'un dictionnaire géographique les historiens et les géographes qui oe sont pas orientalistes! Comment peut-on croire que la littérature orientale puisse prendre la place qui lui est due dans les connaissances humaines, si on ne la rend pas accessible à tous ceux qui ont besoin des renseignements qu'elle contient?
Il est dommage néanmoins que M. Juynboll n'ait pas eu le
1. Lexicon geographicum, cui litulus cèiMerasid al Ittila, decimum h^ culum scripsif T. G. J. Jiiyiiboll (opiis posUiumiim). Lcydc 1862, in-^' (632 pages).
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temps de terminer son commentaire qui contient des indicé* lions utiles sur bien des lieux peu connus, et qui soulève, et fort souvent résout, une quantité de petits problèmes sur la géographie de l'Orient. C*est l'œuvre d'une érudition inégale, mais distinguée par une parfaite bonne foi qui ne cache au lecteur aucune des difficultés que l'auteur a éprouvées. Au reste nous allons posséder l'ouvrage même de Yakout, dont le Merasid n'est ^u'un extrait. M. Wûstenfeld, à Goettingue, en a préparé une édition qu'il se propose de mettre sous presse prochainement. C'est un ouvrage d'une étendue très considérable, et la possibilité de pareilles entreprises prouve jusqu'à l'évidence les progrès réels que fait la littérature orientale, malgré les difficultés qu'elle a à vaincre.
Messieurs Dozy, Dugat, Krehl et Wright ont terminé l'édition du texte de Makkari qu'ils ont entreprise en commun ^ Cet ouvrage est très connu depuis que M. de Gayangos en a fait la base de son histoire des dynasties musulmanes d'Espagne. Le travail de M. de Gayangos n'est pas exactement une traduction du Makkari ; il contient plus et moins que le texte imprimé, par des raisons qu'explique facilement la nature de ce livre. Muhammed al Makkari était né près de Tlemcen vers la fin du xvi"^ siècle ; il étudia à Fez, et demeura la plus grande partie de sa vie au Caire, où il mourut en 1621. Son ouvrage est, dans toute la force du terme, une compilation, et c'est ce qui fait sou mérite ; car il est entièrement composé d'extraits, tirés de livres qui existent peut-être encore à Fez, mais qui pour la plupart nous sont inconnus. Makkari composa avec ces contons, dont il indique en général l'origine, la seule histoire complète des rois et khalires d'Espagne que nous ayons, et il y ajouta des détails infinis sur l'histoire littéraire des Arabes de ce pays^ mais d'après le système le moins
1. AnaiecU»êur Vhistoire el la littérature des Arabes ttEspagne^ pabliés par MeMiears Dozy, Dugat, Krelil et Wright. Cinquième et dernière livraison. Leyde, i861,in-4o.
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approprié à la nature du sujet. Cet ouvrage a*étail dans 1 n tentîon de Tauteur qu'une introduction à la biographie «i^ vizir Lisaneddin, qui forrn^ la seconde moilié de rœovri-, ei qui était sans doute aux yeux de Makkari la partie imporlasie de son travail ; mais comme elle a bien moins d'intérêt poor nous que Thistoire générale dé l'Espagne, les éditeun «r sont sagement dispensés de la faire imprimer. Ils odI terminé cette laborieuse et difficile entreprise p|ir des tables détaillées, une liste de corrections, tant par les éditeurs que p.r M. Fieischer, et une analyse de l'ouvrage de H. DagaU
Je trouve la mention d'un autre ouvrage sur les Anb d'Espagne traduit de l'arabe par M. Fernand Gonzalez* el doo' le premier volume a paru à Grenade ; mais je n'ai pas réussi i voir l'ouvrage lui-môma et ne puis en donner que le titre.
M. Amari, l'historien des musulmans de Sicile, rieot ^ publier une nouvelle et curieuse contribution à l'histoird des Arabes dans la Méditerranée'. Il a trouvé dans les arcbirr^ de Florence les originaux, on arabe, de quarante-six Iw'i^ des républiques de Florence et de Pise avec différents M^ musulmans. Ces traités embrassent toute l'époque entre i« xn* et le xvi® siècle, et sont relatifs aux rapports politiques ei surtout commerciaux de l'Italie avec la Syrie, rËgypte et i^ Maghreb. On ne possédait auparavant qu'un petit nombre d« documents de ce genre, et M. Amari a eu grande raison de tirer de leur obscurité ces pièces, qui s'occupent préciséineot de ce que les historiens de ce temps négligeaient le ph*;^' nous fournissent des indications précieuses sur les rspp^^ internationaux et les occupations de la paix, pendant que ^
i. Abon AdharodcMaruccos,//iWon<M de aî-Andalus, infihâiâti$ àtrtamcntc del arabigo y publicadas con notas y un esludio hisloriwHrnU'^ por cl F)' Fernando Gonzalez. Granada, 1860, in-8o.
2. Diplomi arabici dd R. archivio fiofeniino, Te»lo originale w«'=|'^ duzione littérale o le ilhistraxioni di Michèle AmarL Florence, IS^t*"^^ (lxxxvii-4:25 pagca et 2 fac-similé).
chroniqueurs ne nous parlent presque que des guerres M. Amari a accompagné ces textes d'une traduction en italien et les a fait suivre des traductions faites dans le temps pour les chancelleries des deux républiques et de pièces supplémentaires en latin et en italien. Il y a ajouté des notes, des glossaires arabes et italiens et des tables des matières, enfin tout ce qu'il faut pour en rendre l'usage facile et profitable. Cette collection va bientôt être suivie par une autre composée de pièces de la même espèce, que M. de Mas Latrie a tirée des archives de Gênes et de Venise, collection qui contiendra les traités de ces deux républiques avec les Etats musulmans maritimes, et sera précédée d'une longue introduction sur la nature et l'étendue du commerce entre l'Europe et l'Orient pendant le moyen âge.
Il me reste à dire quelques mots sur un beau travail qui a paru sur Ibn Khaldoun, le plus grand des historiens arabes. Vous savez que M. de Quatremère a publié le texte des Proiegomèneê dans la collection des Notices et Extrait». Il devait en faire la traduction; mais d'autres occupations l'en ont détourné, et il n'a laissé à sa mort qu'un commencement très imparfait de ce travail. M. de Slane, que son édition de l'Histoire des Berbers d'Ibn Khaldoun désignait naturellement pour celte traduction, a bien voulu s'en charger; le premier volume a paru^, le second est imprimé en grande partie, et nous pouvons espérer avoir prochainement en entier ce livre, un des plus remarquables que la littérature orientale puisse offrir à l'étude des savants. On trouvera des détails sur la vie d'Ibn Khaldoun dans l'introduction de M. de Slane ; ici rien ne nous en importe que les dates. Ibn Khaldoun étajt né en 1332 et mourut en i406 ; il vécut donc dans un temps où la civilisa-
is Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale. T. XIX. Première partie. Prolégomènes d'Ibn Khaldoun, première partie. Pari?; 1862, in-i» (cxvi-486 pages). Le texte et la traduction paraissent aussi tirés à part. Le prix de chaque partie, tant du texte que de la traduction, est de 15 francs.
tion musulmane avait dépassé son point culminant et avait produit tout ce qu'elle était destinée à donner. C'est là le fond sur lequel son esprit avait à travailler ; il ne connaissait de Tantiquité classique que les ouvrages d*Aristote qui avaient été traduits en arabe ; il ne savait de l'Europe que cequ il avait appris par le contact avec les chrétiens d'Espagne, et c'était peu de chose; mais il avait étudié toutes les sciences des Arabes et connaissait à fond l'histoire des empires musulmans; enfin sa vie agitée lui avait beaucoup enseigné. C'était un esprit essentiellement philosophique et observateur, de la famille d'Aristole et de Montesquieu, mais inférieur pourtant de beaucoup à Aristote. Pour occuper ses loisirs pendant un séjour forcé dans une forteresse du Maghreb, il entreprit d'écrire une histoire universelle et de la faire précéder par une philosophie de l'histoire sous le titre de Prolégomènes. 11 voulut donner à ses lecteurs les raisons et les lois des événements dont ils trouveraient le détail dans son histoire.
Il commence par poser les règles de la critique historique, qui permettent de bien fixer les faits; puis il passe à la des^ cription de la terre, comme théâtre de la civilisation humaine; enfin il entre dans son sujet par la grande distinction des peuples en tribus nomades et tribus sédentaires; il décrit la formation des villes^ l'innuence qu'elles exercent, la naissance de tout pouvoir par l'esprit de corps des familles, ia fondation des empires, les conditions de leur extension et de leur durée et les causes de leur décadence; il montre l'influence du fait de la domination s'exerçanl et sur les va'nqueurs et sur les vaincus, les suites des taxes et de l'exagération des impôts, la nature des différentes espèces de royauté, du khalifat et de Timamat, c'est-à-dire du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel du khalife, de la séparation de ces deux pouvoirs et de la transmission du pouvoir spirituel.
C'est là que se termine le premier volume, mais je n'ai pu indiquer que les matières principales dont il traite; tout cela
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est exposé dans un style inégal, par un homme emporté par ses idées, qui se répète pour mieux insister et qui interrompt sans cesse son argumentation pour fournir la preuve historique de ses théories. Quelques-uns de ses chapitres, comme ceux qui traitent de la description de la terre et qui sont empruntés à Edrisi, n'ont pas^onr nous beaucoup d*întérét; d'autres, qui sont très curieux pour nous, comme ceux qui traitent du droit public arabe et de la position du pouvoir temporel et spirituel, n'offrent pas une grande originalité parce que les jurisconsultes arabes avaient déjà bien élaboré ces matières; mais la plus grande partie de l'ouvrage est parfaitement originale, et tout y appartient à l'auteur, la matière et la forme. On y trouve partout un esprit singulière* ment sagace et ferme, uni à une grande puissance de généralisation, et je ne connais aucun livre qui soit plus digne d*être étudié par quiconque veut comprendre l'histoire des empires musulmans. M. de Slane a accompagné sa traduction de notes courtes et substantielles. La crainte d'allonger un ouvrage déjà long Ta peut-être empêché de leur donner tout le développement que le lecteur aurait désiré, mais il indique avec précision et en peu de mots ce qui est nécessaire à l'intelligence du texte.
Il parait au Caire une édition de l'ouvrage entier d'Ibn Kbaldoun; le premier volume est achevé, il comprend les Prolégomènes', d'après un manuscrit contenant les dernières additions qu'Ibn Kbaldoun parait avoir ajoutées sur les marges de sou ouvrage, additions qui ne se trouvent que dans peu de manuscrits, mais que M. de Quatremcre avait aussi découvertes et incorporées dans son édition. La publication du Caire est faite avec soin et avec une certaine critique ; mais l'édi* teur arabe, Nasr el Hourini, parait s'être permis, dans les passages difficiles, des corrections un peu trop libres. Enfin un
t. i:)yy^ ^^\ g;b ^JA 4,311 0'j4 Boulac, 1274 de Thégirc, in-fol. (316 pages).
savant iurC| DJevdet Eiïendi, historiographe de l'Empire, a fait imprimer à Constanlinople' une traduction turque de la sixième et dernière seclioa des Prolégomènes, |M>ur compléter la traduction antérieure en turc par Périzadé qui s'était srrèté à la fin de la cinquième section, mais dont le travail n'a, je crois, jamais été livré à Tiflipression.
Ibn Khaldoun nous conduit, par une transition facile, à la philosophie arabe et aux travaux dont elle a été Tobjet. M. Joseph Millier, à Munich, a publié, sous le titre de Philosophû et théologie dAverroëSy le texte arabe de trois lettres d'Ibn Roschd% qu'il a trouvées dans un manuscrit de l'Escurial. Ce petit traité existe, je crois, dans une traduction en hébreu : il était resté inaperçu jusqu'à présent; mais aujourd'hui, où l'histoire de la philosophie arabe a attiré quelque attention, il acquiert un inlérèt que la position de l'auteur et la natore du sujet expliquent facilement. Averroës était né à Cordoae vers 1120 de notre ère et est mort à Maroc en 1 198. C'est l'époque où la philosophie jetait son dernier éclat chez les Arabes, où elle fut tour à tour favorisée et persécutée et oà elle a fini par s'éteindre, au moins comme pensée libre el comme une des formes vives de l'esprit de la nation : après une lutte ardente qui dura trois siècles, la théologie orthodoxe l'emporta définitivement sur la philosophie, qui fut restreinte dorénavant, dans les écoles arabes, à l'étude de la logique et de la dialectique. Il serait à désirer que Thistoire de cette lutte fût écrite; elle a été un grand événement dans le monde, car son résultat a été d'arrêter le développement de l'esprit d'une race qui paraissait destinée à jouer un rôle plfU durable. Averroës appartenait à la dernière école qui luttait contre l'esprit étroit de la théologie musulmane, et le traité que publie M. Mûller est une des pièces de ce procès.
1. ^^^i:^*7:y3 Juu-^U Ju^ dLi,>JU. ^Ji\ M.L» Constanlinoplc, 1?"" de riK'i^'ire (312 pages).
2. PUilosophie und Theolofjievon Averroës^ hcrausge^eben von M. J'^seph Mullor. Munich, i859, in-i», 131 pages.
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Averroôs y justifie la philosophie en montrant les rapports qu'elle a avec la religion, les services qu'elle peut rendre à la démonstration des dogmes essentiels et à la défense de la foi en établissant la concordance de la vraie philosophie avec la religion. On voit combien peu il était agressif, mais cela même ne suffisait pas pour sauver une cause déjà condamnée. Averroës tomba en disgrâce, fut exilé, et ses ouvrages furent brûlés avec ceux des autres philosophes de son temps, H. MûUer promet une traduction et un commentaire de ce curieux traité, qui sera lu avec plaisir par tous ceux qui s'occupent de This* toire de la philosophie.
Quelques années après Averroês naquit, comme lui à Cordoue. Moïse le Maimonide, qu'on a dit à tort avoir été son disciple, mais qui lui ressemblait sous bien des rapports. Médecins tous les deux, élevés dans les écoles philosophiques des Arabes et aristotéliciens, il ont tous les deux travaillé à revendiquer les droits de la raison contre Tétroil fanatisme de leurs coreligionnaires juifs et musulmans, et tous les deux ont rempli le moyen âge de leur gloire. Mais le génie du Maïmonide était plus brillant que celui d'Averroës, et son succès a été plus durable; car, quoique sa métaphysique ne nous satisfasse plus et que son interprétation allégorique de la Bible soit aban* donnée aujourd'hui, il n'en a pas moins laissé une trace pro- Tonde dans l'histoire de l'esprit humain. Je ne pourrais expri<* mer ma pensée mieux qu'en répétant les paroles de H. Hunk \ f Comme véritable fondateur d'une théologie rationnelle dans laquelle la pensée philosophique maintient tous set droits, Maïmonide a exercé sur ses coreligionnaires une influence dé« cisive dont les conséquences se font sentir encore aujourd'hui, et les principes qu'il a posés, avidement embrassés par les uns, repoussés avec passion par les autres, ont donné lieu à une lutte dont la raison humaine est sortie victorieuse, après avoir opéré entre la foi et la pensée cette réconciliation que le grand génie de Maïmonide, devançant les siècles, s'était proposée comme le plus noble de ses efforts. »
M. Munk a publié le second volume de sa belle édition do texte original arabe du Guide des Egarés^ ouvrage principal du Maïmonide*. L'auteur, dans ce volume, traite de l'existence de Dieu, de la création et de la prophétie. Il appliqae naturellement à toutes ces questions la forme scolasliqae de cette époque, et il y mêle une physique imaginaire telle qn*oa l'admettait alors, la réconciliant avec la Bible par des interprétations allégoriques, singulièrement belles quelquefois, mais în£(dmissibles de notre temps. Au milieu de toute cette poussière d'écoles mortes pour nous, on y sent toujours le souffle d'un esprit libre et vivant et on est surpris par des éclairs d'une raison puissante. Au reste il faut rendre auMaïmonide la justice de dire qu'il n'a pas usé des formes scolastiques comme on Ta fait plus tard, et que le sens ne se perd jamais chez lui dans des formules d'une abstraction raffinée. La profonde connaissance qu'il avait de la philosophie arabe donne à son livre un nouvel intérêt pour nous. Il a dû cetavan^ tage en partie aux malheurs de sa vie; car sa jeunesse s'est passée dans une de ces misérables époques de persécution où les juifs d'Espagne étaient obligés de se conformer au Coran, de fréquenter les mosquées et de faire élever leurs enfants dans les écoles musulmanes. LeMaïmonide passa ainsi sa jeunesse, et lorsque lui et sa famille se sont plus tard soustraits à cette servitude par l'émigration, il n'a pas eu à se repentir d'avoir passé par cet enseignement. Il n'y a pas de meilleure introduction à la scolastique arabe que le Guide des ÉgarHy et M. Munk, qui est probablement aujourd'hui l'homme le plus versé dans cette matière, en a beaucoup facilité l'étude parles notes qui accompagnent sa traduction.
M. Flûgel, à Dresde, est occupé à préparer une édition de
1. Le Guide des Egarés^ truite de théologie et de philosophie par Moïse Ben-Maïmoun dit Maïmonide, publié pour la première fois dans rori^inal arabe et accompagné d*une traduction française et de notes critiques, littéraires et explicatives, par S. Munk. Vol. II, Paris, 1861, in-S* (xti-38î et 204 pages).
rEncycIopédie littéraire arabe connue sous le titre de Fihrist; il en a tiré un chapitre sur la doctrine et les écrits de Manës, et en a fait le sujejt d*un ouvrage sur cet hérésiarque ^ Tout le inonde sait que nous* ne connaissons Manès que par ses anta« gonistes, et qu'il reste bien des doutes sur sa vie et ses doctrines. M. Flûgel a retrouvé dans le FtAm^ des renseignements qui évidemment proviennent de sources manichéennes, et il en publie le texte, une traduction et un commentaire tiré surtout de sources orientales. Ce n'est pas une vie ni un exposé systématique de la doctrine dcManès; ce sont des matériaux nouveaux et très curieux à ajouter à ceux que contiennent les Pères de l'Église; mais l'auteur traite néanmoins, dans son commentaire, de toutes les parties importantes du sujet, discute des documents fournis par les Pères. C'est un secours tout à fait inattendu que reçoit l'histoire ecclésiastique, et l'auteur a mis en évidence, avec une impartialité et un savoir rares, tout le parti qu'on peut en tirer.
Les sciences des Arabes ne paraissent avoir été l'objet que d'un petit nonnbre de travaux. M. Sédillot' a publié une brochure dans laquelle il défend, surtout contre feu M. Biot, les droits des Arabes dans les découvertes astronomiques et la part qu'il a prise lui-même dans la revendication de ces droits contre les prétentions des sinologues et des indianistes. Il y traite de la question des Nakschatras indiens, sur laquelle j'aurai à revenir plus tard. M. Woepcke^ a fait paraître un mémoire qui a pour objet de prouver que les Arabes avaient découvert la consiruction des équations du quatrième degré, problème que les géomètres grecs n'avaient jamais abordé. C'est une nou-
1. Manif seine Lehre und seine Schriften, aus dcm Filirist zum ersten Mal horausgcgcben von G. Flugel. Leipzig, 1862; in-8 (viil et iiO pages).
2. Courtes observations sur quelques points de rhistoire'de l'astronomie et des matliématiqucs chez les Orientaux, par M. Sédillot. Paris, 1863, in-8* (29 pages).
3. Sur la construction des équations du quatrième degré par les géomètres arabes, par M. Woepckc. Paris, 1863, in-4 (U pages). Extrait du Journal de mathématiques pures et appliquées.
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velle confirmation de la thèse, que les Arabes ne se sont pas contentés d'emprunter aux Grecs leurs mathéinatiques, mais qu'ils ont ajouté k la science et l*ont transmise aux Italiens de la renaissance dans un état plus avancé qu'ils ne Tavaient reçue de leurs maîtres. Cette thèse est, je crois, prouvée aujourd'hui et ne sera probablement plus contestée ; mais l'histoire des sciences chez les Arabes n'est pas encore achevée; c'est uo des côtés brillants du rôle qu'ils ont joué dans le monde; ce n'est, d'ailleurs, que lentement et par le travail infatigable de quelques hommes qui seuls réunissent les connaissances variées qu'exige cette étude, qu'il pourra être remis tout à fait en lumière.
M. Soliman al Harairi a publié en arabe un livre de science qui rentre à peine dans le cadre de ce que nous appelons hUérature orientale, mais que je cite avec grand plaisir comme un indice de rapports tels qu'ils devraient être entre l'Europe et rOrient. C'est un traité de météorologie, de physique et de galvanoplastie^ destiné à rendre ces matières accessibles aux compatriotes de l'auteur. Des travaux de ce genre sont de véritables œuvres de civilisation, et plût à Dieu que l'influence de l'Europe s'exerçât uniquement de cette manière. On voit ea Turquie, dans l'Inde, en Perse et en Chine, de faibles commencements de ce genre d'eiïorts, et partout où ils ne sont pas provoqués artificiellement par les gouvernements, mais sont je résultat spontané du travail indigène, ce sont des germes infiniment précieux d'un plus heureux avenir pour l'Orient. 11 n'y a guère que les hommes comme H. Soliman al Haraïri qui, également versés dans les langues et les sciences des deux partis, puissent inspirer à leurs compatriotes et coreligionnaires le goût des sciences étrangères ; l'on ne saurait trop les y eoeourager.
1 . Traité de météorologie, physique et galvanoplastie, i cdigû en arabe, d'après les meilleurs auteurs français, par M Soliman al Haraïri. Paris,
1862, in-S" (262 pages).
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Je passe à la littérature arabe proprement dite, dont les savants d'aujourd'hui s'occupent bien moins que leurs prédécesseurs. L'histoire l'emporte aujourd'hui entièrement sur la litlérature; c'est la même chose partout, et les orientalistes ne font que suivre l'impulsion générale. Il n'y a pas à s'en plaindre, car la connaissance plus intime de l'histoire donnera aux œuvres littéraires des Orientaux un nouvel attrait et les rendra plus intelligibles. Nous pouvons aujourd'hui sourire des débats passionnés sur le mérite relatif des études orientales littéraires et historiques, dont quelques-uns de nous ont été, il y a longtemps, témoins ou acteurs. C'est la jeune génération qui défendait alors l'histoire; elle a eu naturellement le dessus et a donné le ton qui a prévalu depuis. Mais il n'y a aucune nécessité à ce que les deux moitiés d'un même tout se combattent, et si l'une est plus favorisée par la mode d'une époque, l'autre en profitera plus tard.
M. Perron, à Alger, a publié la traduction d'un conte populaire arabe, intitulé Glaive des Couronnes^. Il le caractérise, dans sa préface, comme étant un spécimen d'une classe nombreuse de romans de cape et d'épée, qui existent chez les Arabes et qui nous sont inconnus. Je ne sais si celte qualification est tout à t'ait applicable à un récit composé d'une série d'aventures d'un prince fabuleux, qui va de pays en pays, conquérant tout, épousant une quantité de princesses, se débattant à grands coups d'épée contre des multitudes armées, contre des magiciens et des fées, aventures sans autre liaison que l'identité de héros. Il n'y a ni intrigue ni analyse de caractère : tout l'intérêt est dans les coups d'épée, et dans la description d'armées innomlnrables, de forteresses impossibles et d'étonnants artifices de magie, et tout se termine infailliblement par la défaite des ennemis du Glaive des Couronnes et la conversion des vaincus à l'islam. Le récit est divisé en séances, il a beaucoup
1 . Glaive des Couronnes (Seif-el-TidJàn), roman traduit de l'arabe, par M. le D' Perron. Paris, 1862, in-8o (x et 83 i pages}.
de vivacité el n*est défiguré par aucune grossièreté ; on dirait un conte de iées pour des enfants. Mais ce petit livre donne lieu à beaucoup de questions de la part du lecteur. Pourquoi fauteur, quand il convertit un païen, substitue-t-il à Muhammed le prophète de Dieu les noms d*Abraham et d*Ismaël? Est-ce pour donner un air d'antiquité à son récit ? De quelle époque peut être cette littérature, où se produit-elle, et pour quel public ? M. Perron, qui paraît bien connaître ces livres populaires, pourrait peut-être nous éclairer sur ces questions, car il est difficile de croire que cette Bibliothèque bleue s'adresse aux mêmes auditeurs que les Mille et une Nuits et le roman d'Antar.
Ce nom d'Ântai* me rappelle que nous avons Tespoir d*oble' nir à la fin le texte de ce roman. M. Soliman al Haraîri a commencé à le publier sous forme de feuilleton dans le journal arabe qui paraît à Paris sous le titre ÔQBardjis, Son intention est sans doute de réunir ces feuilles isolées en volume. Puisse le journal durer assez longtemps pour achever un feuilleton de cette longueur !
M' Âhlwardt, àGreifswalde, nous fait espérer qu'il reprendra le travail interrompu de l'édition du Kitab al Aghani de Kosegarten ; c'est extrêmement désirable, et M. Âhlwardt a montre par ses ouvrages précédents combien il est préparé pour cet important travail. Enfin M. Gosche, à Halle, annonce la publication prochaine de la collection d'anciennes poésies arabes faite par Mufadhal al Dhabbi, dans le second siècle de l'hégire S collection restée à peu près inconnue, et qu'il se propose d'accompagner du commentaire de Marzouki, de notes littéraires et philologiques et d'un glossaire, par lequel il croit pouvoir remplacer avantageusement une traduction. Mais pourquoi pas
1. AUMufadhdhaXiyyaty cine alt-arabischc Cedichisammlung, herausg^ gcbeii von Dr. R. Gosche. On souscrit à Berlin chez MM. Millier et fils; ic prix dn souscription est de \t llialer.
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Tun et l'autre? Ces anciennes poésies sont-elles donc si dépourvues d'intérêt qu'elles ne puissent servir qu'à des études grammaticales ou iexicographiques ?
Je puis placerici la mention de la première partie de l'ouvrage que M. Flûgel publie sur les écoles des grammairiens arabes '; car ce n'est pas un travail de grammaire, mais d'histoire littéraire. La grammaire était devenue l'objet des études et de la préoccupation des Arabes, aussitôt que les conquêtes des premiers khalifes les eurent mis en contact avec des peuples étrangers, auxquels ils imposaient le Coran. Aussi les grandes écoles grammaticales se formèrent-elles dans les villes fondées par les khalifes sur les limites des pays qui parlaient l'arabe, à Koufa, à Basra, et plus tard à Baghdad. L'importance qu'on attachait naturellement à l'interprétation du Coran, l'ambition des lettrés de conserver et d'imiter la langue du désert, et le désir des mulsumans d'autres races d'écrire correctement l'arabe, donnèrent aux études grammaticales sous le khalifat une importance qu'elles n'ont jamais eue nulle autre part. Il devint presque nécessaire pour tout homme qui voulait se distinguer comme poète, comme jurisconsulte ou comme théologien, de débuter par un traité grammatical pour justifier de ses études savantes. La liste des grammairiens arabes embrasse donc une grande partie des hommes les plus distingués dans toutes les branches du savoir, et l'ouvrage de M. Flûgel est une contribution à l'histoire littéraire des Arabes, bien plus considérable que le titre ne paraît promettre. L'auteur traite dans cette première partie des écoles de Basra et de Koufa et des écoles mixtes ; il en donne l'histoire, avec la liste des savants qui en ont fait partie et la biographie plus ou moins détaillée des plus distingués d'entre eux. Son but est de fournir des matériaux pour une histoire future delà littérature arabe, et il nous donne un véritable modèle de la manière dont ce sujet doit être traité.
1. Die grammalUchen Schulen der Araber, von G. Fltigel. Erstc Abtlicilung. Die Schulon von Basra, und Kufa, unddiegcmischtenSchulen. Lcip zig, 1862, in-8o (xu et 265 pages).
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Avant d'annoncer les ouvrages qui ont paru sur la langae arabe, j'ai à mentionner un nouvel essai de transcription de l'alphabet arabe, par M. Brockhaus, à Leipzig*. Le but de M. Brockhaus n'est pas de remplacer l'alphabet arabe (excepté dans le casde Thindoustani), ni de faciliter les commencements de l'étude de la langue, ni de produire de l'uniformité dans la transcription des noms propres, mais, avant tout, de fournir un moyen d'imprimer plus rapidement et à bien moins de frais des textes que leur étendue ne permettrait pas de reproduire avec des types arabes. M. Brockhaus procède d^aprèslesystèmc de W. Jones, excluant les lettres étrangères à l'alphabet latin, et multipliant celles-cî par des points. Ce système aréussîpour le sanscrit, mais il est d'une application plus difficile pour IV rabe. M. Brockhaus a eu soin, avant tout, de résoudre les difficultés qui naissent deTinfluence de la grammaire arabe sor l'écriture et de ne pas multiplier au delà du plus strict besoin les points et autres signes distinctifs qu'il appliqué aux lettres latines; le résultat est qu'on peut, je le croîs, écrire etimprî* mer de Tarabc correctement avec son alphabet, mais en employant scrupuleusement les signes distinctifs et eii se rappelant perpétuellement un assez grand nombre de règles, de même qu'on peut écrire ou imprimer avec l'alphabet de H. Barb, en adoptant ses lettres ajoutées. Pera-t-on l'un ou l'autre t Je ne sais et j'en dou^e. M. Brockhaus étend son système, avec les modifications que la nature et la prononciation exigent dans chacun des cas, à toutes les langues qui se servent de Icflres arabes, au persan, au turc, au malais, & l'afghan et à rhindoustani, mais il n'en conseille l'adoption courante et dan^ l'usage général que pour l'hindoustani, et cela par des raisons très bonnes qu'il faut lire dans sa brochure. Ce travail estime fort belle étude, pleine de bon sens, de modération et de précision ; l'auteur n'exagère rien, il pourvoit au nécessaire et au possible; il est difficile de ne pas lui accorder presque chaque
1. Die Transcription desarabischen Alphabetst von D' II. Brockhaus Miré à part du vol. XVIi du Journal de la Société orientale de Leipzig). Leipzig'* i863, in-8« (102 pages.).
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point, et pourtant on peut douter de la réussite de Tensemble.
Le nombre des grammaires arabes, déjà si considérable, s'ac*croit tous les ans, et l'on en publie pour tous les besoins, depuis le manuel le plus simple écrit pour les toyageurs, jusqu'aux ouvrages destinés aux recherches les plus savantes. M. Beamont a publié à Londres une grammaire concise, revue par le scheikh Ali Nady al Barramy * ; M. Wahrmund a fait paraître à Giessen un manuel de l'arabe moderne * ;M,Winkler' a écrit une grammaire pour l'acquisition rapide de Tarabe vulgaire, tel qu'il est parlé en Egypte et le long de la merRouge ; H. Wright ^ imprime une chrestomathie faisant suite à sa grammaire; enfin, on nous donne Tespoir de voir paraître unenou* velle édition de la grammaire de M. de Sacy^ et, comme de raison, elle sera reproduite sans aucun changement.
Mais, au fond^ nous avons bien moins besoin de nouvelles grammaires que de nouveaux dictionnaires. Les missionnaires de la compagnie de Jésus, à Beyrouth, ont publié, parmi les nombreux manuels destinés à leurs écoles arabes, un dictionnaire français-arabe que je ne connais pas, et un autre, arabefrançais^, destiné à servir à l'usage habituel de la vie* Dans ce but on y a omis les mots qui ne se rencontrent que dans le style llttéi'aire) et on y a compris une foule de mots de la langue vulgaire» Ce travail parait bien conçu pour le but qu'on s'est proposé, mais ne sera par cela même d'aucun secours pour les études littéraires.
1. Concise grammar of the arable language, by Beamont, revised by Slieikh Al! Nady al Barfamy. Londres, 1861, ln-12.
8. PraciiseheB Hândbueh der neu^arabuchen Sprachêt von Wahrmund. Giessen, 18C2, 3 vol. '\n-%\
3. Kur»gefas8te arabische Sprachlehre^ zur schnellen Erlernung der vulgar-arabischen Sprache, wie dicselbe in ganz Egyplen und am rolben Heere gcsprocheuwird, nebst Wôrterbuch. Leipzig, 1862, in-8o (xii et 260p.)
4. An arabic chrestomathy with complète glossary by W. Wright. Londres, 1863, in-8o (sous presse).
5. Dictionnaire arabe- français^ par le Rév. P. Cuche, de la Compagnie de Jésus. Beyrouth, 1862, in-8o (vi-759 p.). Prix 30 francs.
M. Kazimirski de Biberstein a terminé son dictionnaire arabe-français S Qui est fondé sur le Kamous, avec addition de termes tirés des lectures de l'auteur, et d'un certain nombre de significations plus modernes, empruntées aux Mille et une Nuits. C'est un travail fait avec beaucoup de soin, qui a occupe M. Kazimirski pendant bien des années.
Enfin, je puis annoncer le commencement de la publication du dictionnaire de M. Lane^, ouvrage tout destiné aux savants et, depuis longtemps, attendu impatiemment. Vous savez tous qu(^ M. Lane, après la publication de sa traduction des Mille et une Nuits et de sa description de l'Egypte moderne, a été encouragé par le duc de Northumberland, et, plus tard, par le gouvernement anglais, à retourner dans ce pays. Rentré au Caire en 1842, il n'en est plus sorti pendant de longues années, s'enfermant dans cette vieille ville, s'entourant de ce qu'il j a encore de savants musulmans, renonçant à tout contact avec les Européens et explorant ce qui reste des anciennes ricbesses des bibliothèques des mosquées. A son retour en Angleterre, il a classé et ordonné tous ces matériaux et n'a commencé l'impression que lorsque l'ouvrage était entièrement achevé, de sorte que nous sommes sûrs de jouir du résultat complet de ce travail de vingt ans.
M. Lane rend longuement compte, dans son introduction, des manuscrits dont il s'est servi, des hommes qui Tout aidé, des secours qu'il a trouvés. Je ne puis entrer dans ce détail, mais je dois indiquer le but qu'il s'est proposé dans son Iravail,et le point de vue auquel il s'est placé. Il a voulu comprendre dans son dictionnaire toute la langue classique des Arabes, c'estrà-dire la langue qu'on parlait dans le désert,
i.DietionniUre arabe' français tfiiur H. Kazimirski d6 Biberstein. Vol. II.
Paris, 1861, in-8«>.
2. An arabic-english Lexicon, derived from the best and Ihc most copkws easlorn sources, coniprisinp a very larpe coUeclion of words aiid signilîcations omilted in the Kamoos, etc. , by E. W. Lane. Liv. !•♦, part. 1- Londres, 1863, in-io (xxxii et 361 p.)- )*rix de chaque lîTraison, 25 sb
dont on se servait dans la poésie, que Muhammed a employée dans le Coran et que les traditionnistes conservaient, la langue enfin que les poètes et savants postérieurs écrivaient aussi bien qu'ils le pouvaient, au milieu de populations parlant un arabe plus ou moins corrompu par le contact avec d'autres peuples, et qui avait dû s'enrichir pour répondre à des besoins nouveaux. L'arabe classique, qui après tout est resté le fond et le modèle du langage postérieur^ est donc le cadre que M. Lane s'est proposé de remplir et qu'il a rempli, en effet, avec une abondance et un soin extraordinaires. Son livre est un Thésaurus où il traite chaque mot selon son sens primitif et ses nuances et applications, en citant pour chaque cas ses autorités et des exemples. Quant aux mots qui ont de l'importance grammaticale, il les traite avec plus d'ampleur encore, et ces articles sont de véritables monographies.
M. Lane a divisé ses listes de mots en deux parties, dont la première contiendra tous les mots d'un usage fréquent, et la seconde ceux d'un emploi rare et exceptionnel. On ne voit pas bien la raison de cet arrangement insolite; serait-ce pour alléger le dictionnaire d'usage commun et le rendre plus accessible ? Cette première division formera huit parties comme celle qui a paru, et contiendra à peu près trois fois autant de matières que Freitag.
Cet ouvrage sera d'un grand secours pour l'étude savante de la langue, et je ne doute pas qu'un usage plus long ne confirme la prévention favorable que le nom de l'auteur, son travail persévérant, les ressources qu'il a trouvées et le premier aspect du livre doivent inspirer à tout le monde. Mais d'après son plan même, il ne répondra pas à tous les besoins des savants, parce qu'il exclut nécessairement les termes qui se sont formés après Tépoque classique de la langue, les dérivés qu'une administration plus étendue et plus régulière a fait naître, les termes abstraits créés pour les besoins des écoles philosophiques et théologiques, enfin les mots relatifs à des
gciences inconnues aux premiers temps de Tislam. Ces termes ne se trouvent aujourd'hui nulle part réunis; quelques-ans ont été incorporés graduellement dans les dictionnaires, d*aih tres, en plus grand nombre, sont expliqués dans les traduc* tiens et les commentaires publiés par les éditeurs de textes arabes, d'autres se trouvent dans quelques ouvrages spéciaux, comme celui de H. Dosy sur les armes et les vêtements des Arabes, et un assez grand nombre a été introduit dans les ëùtionnaires persans, turcs ou hindoustanis; mais pour la plupart de ces mots nous sommes réduits à rétyoïologie, qui oe peut jamais nous donner la nuance précise.
H. Sprenger a satisfait, jusqu'à un certain degré, à oe b^ soin, en se mettant à la tête de la publication du dictionnaire des termes techniques, (jui est achevé aujourd'hui^. M. Sprenger s'est proposé dans cet ouvrage de venir en aide aux élèves des écoles musulmanes dans l'Inde, en leur donnant un moyen facile de se rendre compte des termes techniques arabes qu'ils rencontraient à chaque pas dans leurs études de langue, de médecine, de mathématiques, de théologie et de jurisprudence. Il n'est pas douteux que ce ne soit un des plus grands services qu'on ait pu rendre aux écoles musulmanes ; mais les savants en Europe en profiteront aussi, ils y trouveront les déiinitions d'un très grand nombre de termes dont on ne rencontrait Tei* plication que dans des ouvrages arabes sur les difTérentes sciences. L'ouvrage de M. Sprenger peut donc être considéré comme un des éléments d'un dictionnaire qui serait le complément et la contre*partie de celui que nous a donné M. Une, complément dont il demande lui-même et provoque rexécution, et qui contiendrait ce que les siècles postérieurs ont ajouté à l'arabe classique. G'^st un sujet immense, qui semble dépasser les forces d'un seul homme, mais qui, certainement,
1. A Dictionary ofihe technical termSy used in the sciences of Ihe Mih Fulmans, cdited by Mawlawoes Moliaramnd Wajik, Abd-al-Haqq and (ihch lam Kadir, under the superintendence of D' Sprenger. En 20 cahiers, formant i volumes. Calcutta, 1862, in-4o (en tout i^ et 7t pages).
deviendra abordable dans quelque temps, à mesure que les matériaux qu'on ne cesse d'apporter de tous les côtés forme* ront un ensemble plus complet.
Avant de quitter la littérature arabe Je dois toucher un su-r jet qui, sans en faire partie, en est le plus rapproché possible : ce sont les inscriptions himyarites de Saba. La plus importante découverte de ce genre, depuis celle de H. Arnaud, est due à M. le capitaine Playfair, qui trouva à Aden, il y a quel** ques années, vingt^sept plaques de cuivre couvertes d*inscrip-« tiens himyarites de la plus belle écriture. Il eut alors la com^* plaisance de m'envoyer la photographie d'une de ces plaques, et je l'aurais volontieni reproduite dans le Journal asiatique ^ si je n'avais pas craint d'empiéter sur les droits évidents de M. Playfair. Ces inscriptions ont été récemment reproduites i Bombay^; on y en a ajouté quelques autres qu'on a retrouvées à Mareb et à Thaaz, sur des plaques de pierre et de marbre, en tout trente-six inscriptions. Malheureusement, à défaut de types himyarites, on ne les a imprimées qu'en transcription arabe, ce qui ôte à la publication presque toute sa valeur. Je crois que ces monuments, qui ont appartenu en dernier lieu au général Coghlan et à H. Wilson, à Bombay, ont passé depuis dans le British Muséum de Londres, car je vois qu'on s'y occupe à reproduire par la voie de la photographie trente-deux inscriptions himyarites. Que ce soient les mêmes, ou, ce qui vaudrait encore mieux, que c'en soient d'autres, cette publication sera d'un haut intérêt, car dans l'étude d'un dialecte aussi peu connu, le nombre des documents qu'on a à sa disposition est le premier élément de succès. Ces documents existent dans le pays de Saba, et l'on sait avec certitude qu'il y a encore des centaines d'inscriptions himyarites à relever dans les an-
1. Le cahier quo J'ai en main forme un petit in-i» sans titre ni date. Je crois que c'est un fragment détaché d'un des rapports officiels dont chaque (gouvernement indien public une série. Le cahier se compose de trentc<six feuillets imprimés d'un seul cdté, et contenant chacun la transcription arabe d'une inscriptionet l'indication du lieu où elle a été trouvée.
ciennes villes abandonnées ou peu habitées du Yémen;mais il faut beaucoup de courage, beaucoup d'adresse et un concours de circonstances favorables pour les visiter. Il y a là de grandes découvertes à faire et toute Thistoire du midi de TÂrabieel de son antique civilisation à retrouver.
Il faudra probablement, pour assurer Tinterprétation de ces inscriptions, suivre la voie indiquée par Fresnel, et chercher dans les dialectes aujourd'hui barbares de la côte méridionale de l'Arabie les reste de l'himyarile et s'aider de TéthiopieUy dont la connaissance, grâce surtout aux travaux de H. Dillmann àKiel, devient plus facile et plus précise. M.Dillmann a jAiblié une nouvelle partie de son édition de la Bible éthiopienne, contenant les Rois, les Paralipomènes, Esdraset Esther. 11 a préparé pendant bien des années un dictionnaire éthiopien^, infiniment plus complet que celui de Ludolf, qui était une merveille pour son temps, mais qui ne répond plus aux besoins que les études modernes sur la comparaison des langues ont fait naître. La première moitié de ce dictionnaire a paru il y a quelques mois; l'auteur y a mis à profit tout ce qui est accessible de la littérature éthiopienne, et chaque nuance dans le sens d'un mot est accompagnée de preuves, souvent nombreuses jusqu'à l'abondance. L'impression de la seconde moitié est terminée, et cette partie sera publiée sous peu.
Sur les autres littératures sémitiques secondaires je ne connais que peu de travaux en dehors de ceux qui ont paru dans les différents journaux asiatiques que j'ai déjà mentionnés. M. l'abbé Barges a publié un papyrus égypto-araméen *, écrit
1 . Lexicon linguœ œthiopicœ, cum ex opère Ludolftano, tom e permullis libris manuscriplis et impressis collectum et digestum, auctore A. Dillmann. Pars prior. Leipzig, 1862, in-4'' (3i4 p.).
â. Papyrus égypto-araméen appartenant au musée égyptien du Ix)UTrf, expliqué el analysé pour la première fois par l'abbé J. J. L. Barges. Paris, 186â, in-4o (35 pages et 2 planches.
en caractères phéniciens, et contenant un fragment d'uncompte que parait avoir fourni à son maître l'intendant de quelque personnage égyptien, des derniers temps des Lagides. Ces textes sont malheureusement très rares, de sorte que chaque fragment a de la valeur, et M. Barges tire de son inscription tous les renseignements linguistiques historiques qu'elle peut fournir.
La belle collection de manuscrits syriaques du British Muséum a fourni à M. Land les matériaux d'un premier volume d'Anecdota st/riaca^ qui offre déjà un assez grand intérêt. L'auteur traite dans son introduction d'un grand nombre de points relatifs à l'histoire littéraire des Syriens et aux ilnanuscrits de Londres, et il a joint un essai de paléographie syriaque, accompagné de fac-similé faits avec beaucoup de soin ; c'est^ je crois, le premier travail de ce genre qui ait été publié. Ensuite il donne quatre textes syriaques sur des sujets très différents, l'un, tiré d'une chronique du vin® siècle; le second, contenant une histoire des chrétiens de Saint-Thomas sur la côte de Malabar; le troisième, sur la loi civile romaine, telle qu'elle était appliquée en Syrie avant Justinien; enfin une collection de sentences de Ménandre. L'auteur accompagne ces textes d'une traduction et d'un commentaire.
J'arrive aux travaux qui ont été faits sur la Mésopotamie et sur les inscriptions cunéiformes. M. Oppert a achevé son rapport sur l'expédition scientiflque en Mésopotamie', en pu-
1. Anecdotasyriaca, collcgit, edidit, explicuit J. P. N. Land. t. I. Leyde, 1862, in-4'(xiT, 2U. et 73 pages et 28 pi.).
2. E^epééUtion ieientifique en MéMpotamie exécutée par ordre du gouvernement, de 1851 à 1854, par MM. Fresnel, Thomas et Oppert, publiée par Jules Oppert, t. I. Relation du voyage et résultats de l'expédition. Paris, 1863, in-i» (iii et 361 pages). Prix des deux volumes et de l'Atlas, 125 francs.
«Je me suis plusieurs fois élevé contre le prix exorbitant auquel on vend les ouvrages de science dont le Gouvernement français fait les frais, et celui-ci m*en offre une nouvelle occasion. Voici un livre, en fait, destiné uniquement aux savants, indispensable à ceux qui s'occupent de l'histoire et
bliant le premier volume de son ouvrage, *dont le second a?ait déjà paru il y a quek|U6S années. Le volume actuel contient b relation du voyage et la description des travaux de la commis sion. La partie qui intéresse la science dans ce volume et»* siste, avant tout, dans la topographie du terrain de Baliylone et la détermination de remplacement fit de la nature des é^k» dont les ruines couvrent le sol. Les renseignements que foo^ nissentles inscriptions cunéiformes y sont combinés avecrétude du terrain pour commenter les descriptions que les anciens nous ont laissées de cette ville, pour en refaire le plm et montrer les changements qu'elle a subis dans le cours de son existence. L'auteur, en terminant, donne, mais avec de moiq* dres développements, des notions sur les emplacements de Ninive, de Khorsabad et des autres villes antiques qu'il a visi< téesà son retour, en les appuyant toujours sur des traduc* tions d'inscriptiops.
La chronologie assyrienne^ qui est encore entourée de
des langues de la Mésopotamie, un livre dont l'impression est payée parle Gouvernement et dont on est néanmoins pervanu à faire monter le prîi àt telle façon que la plupart de ceuiç qui en ont besoin ne pourront racheter. Cela se fait toujours contre le gré dos auteurs, qui, naturellement, désirent que leurs ouvrages arrivent aux mains de couz auxquels ils sont utiles, c'est contre le but qu'on se propose et contre les intérêts dû l'Admiaistration, qui voudrait faire l'emploi le plus profitable à la science des ^essoll^ ces qu'elle a à sa disposition. Le seul motif est l'inti^rét, bien ou mal entendu, des libraires, qui trouvent moyen d'onftor Touvr^ge par des horsd'œuvre, des planches de lu\e, n'ajoutant rien à la viileur du livre, mais beaucoup à son prix. Dans le cas présent, il fallait, pour l'intelUgeace du texte, trois ou quatre plans, qui auraient très bien trouvé leur plaes dans le volume même, mais pour augmenter le prix, il fallait un allas pu* livraisons, et on a ajouté, en eonséquenoe, des planches pittoresques, parfaitement inutiles, mais qui ont permis de tripler le prix dn livre, h m blâme pas les libraires, qui ne songent qu'à leurs affaires; maiii je lor^ pèto, le système est nuisible à la science. Il ne serait pas bien difficilâi ce me semble, d'obvier à cet inconvénient. Il sufÛrait que le Gouverneoient, quand il consulte une commission savante sur le mérite 4'un ouvrage auquel il est disposé à accorder des encouragements, la consulU\t aussi sor l'utilité des planches et gravures qu'on propose d'y ajouter. Ce serait {« moyen de résister à oette tendance au luxe qui gaspille les fonds que \%' tat a destinés généreusement auxbesomtde k science, et de sa^uve^tnlar l'intérêt def savants.
ÂMN£E 1862-1863. 475
beaucoup de difficultés, a trouvé un secours inattendu dans une découverte très importante qu*a faite Sir IL Rawlinson^. On avait déjà remarqué-que les années assyriennes n'étaient pas seulement désignées par le nom du roi régnant, mais que chacune portait encore le nom de quelque personnage, à peu près comme les années, chez les anciens, portaient les noms des consuls, des archontes, etc. On est convenu d'appeler ces per<sonnages assyriens les Éponymes; mais la mention des années d'après leurs noms n'était qu'une difficulté de plus pour la chro* nologie. Maintenant Sir H. Rawlinsona réussi à remettre en ordre les fragments de quatre des célèbres tablettes du palais de Kouyoundjik, sur lesquelles il a trouvé des listes parallèles des années des rois et des mêmes années avec la désignation de leurs éponymes. Ces listes s'étendent à deux cent soixantesept ans, sur lesquels il a pu retrouver deux cent vingt*quatre noms d'années. On comprend quels moyens de contrôle et quelle certitude ces listes donnent à cette partie de la chrono-" logie de l'Assyrie. C'est une nouvelle et frappante preuve de l'intérêt qu'offrent ces tablettes, sur lesquelles repose réellement l'espoir de vaincre une grande partie des difficultés qui se rencontrent dans l'interprétation des textes assyriens.
Le texte de ces listes n'est pas encore imprimé, mais M. Oppert en a fait usage dans un travail ' sur les inscriptions du roi Sargon et de ses Qis, pour préciser plusieurs fciits qui se rapportent à ce roi. Il a publié dans ce travail une traduction de plusieurs inscriptions des rois de cette famille. Lui et M. Menant ont publié plus tard le texte de la plus considérable de ces inscriptions dans le Journal asiatique^, avec une transcription et une traduction littérale en latin; vous en recevrez, dans un prochain cahier du journal, l'analyse grammaticale,
1. VoyeB l'annonce détaiUéo de cette découverte dans VAthenasum du 31 maM86à.
2. Les interiptions agsyriennei de» Sargonidea et les fastes de Ninive^ par J. Oppert. Versailles, 1863, io-8o(60 pages). Tirage à part des Annales de philosophie chrétienne.