Rig-Veda Sanhila. Vol. IV, préface, p. iiï-Lxx
ont paru dans les différents recueils périodiques de Calcutta, de Bombay et de Madras, fourniront des matériaux importants aux historiens futurs d'un pays qui n'a lui-môme jamais produit d'historien, et dont le passé ne peut être reconstruit que par une véritable mosaïque dans laquelle on enchâsse tous ces débris de l'histoire ancienne que la curiosité de l'Europe tire des inscriptions, des monnaies, des généalogies, des traditions locales et de ces mille témoignages que l'antiquité d'un pays civilisé laisse partout sur le sol. L'archéologie de l'Inde par M. Lassen donne l'exemple le plus brillant de la manière dont on peut reconstruire, avec ces matériaux épars, l'histoire d'un pays. La fin du quatrième volume de cet ouvrage qui a paru l'an passé % contient surtout le tableau de la civilisation hindoue du IV" au xi** siècle; elle traite de l'histoire de la religion et des sectes brahmaniques pendant cette époque, du bouddhisme, de son extinction dans la péninsule, et de ses conquêtes en dehors de l'Inde, de la secte des Djainas, de l'histoire de la langue et de l'écriture, de la poésie épique et du théâtre, de l'astronomie, de l'architecture et du commerce de l'Inde. Il serait superflu de vouloir caractériser un ouvrage dont l'excellence est aussi généralement reconnue.
M. Adolphe Pictet, à Genève, a publié le second volume de ses origines indo-européennes', dans lesquelles il remonte, à l'aide de la philologie comparée, au delà des temps historiques de la race indienne. Son procédé est, en théorie, des plus simples. Quand il trouve le même mot tant en sanscrit que dans une ou plusieurs langues ariennes autres que le sanscrit, il en conclut que ce mot, et par conséquent Tobjet ou Tidée qu'il exprime, ont existé avant la séparation des Ariens en
1. Indische Alterthumskundet von Chr. Lassen. Vol. IV, deuxième partie (p. 529-958). Leipzig, 1861, in-S**, et un supplément, Leipzig, 1862 (86 pages).
2. Les origines inéUheuropéennes ou les Aryas primitifs, essai de paléontologie linguistique, par \. Pictet. Seconde partie. Paris, 1863, in-8*> (viii et 781 pages).
orientaui) Hindous, ou occidentaux, Perso», Greea, Latini, Qermains, Slaves et Celtes. Il procède^ pour constater Videih tité des mols^ selon les règles aujourd'hui bien reconnues de la philologie comparée arienne, et sa connaissance des Un* goes celtiques lui vient bien souvent en aide. En réunissant et en classant ces objets et ces idées, il retraee le tableau de rétat primitif de la race arienne avant sa dispersion* Dani le premier volume, il s'était occupé des objets naturels que le peuple avait à sa disposition, des métaux dont il se semii, des plantes qu'il cultivait, des animaui qu'il connaissait; dani le second volume, il énumère les termes qui se rapportent à la manière de vivre et de penser de ce peuple; il traite de la chasse, de la vie pastorale, de Tagriculturo^ de l'industrie, de la famille, de la propriété et du droit, des mœurs et de la fie intellectuelle. loi la tâche devient bien plus épineuse, les ter mes sont plus difOoiles à suivre^ leurs significations ohanieiil plus souvent; aussi H. Pictet ne prétend pas avoir atteint son but partout, et il livre ses idées et ses preuves à la discussion des savants. Les résultats auxquels 11 arrive n'ont rien que de naturel et d'acceptable ) mais les preuves sont, comme il est inévitable en pareille matièrpi plus ou moins convaincantes.
M* Weslergaard, à Copenhague, a publié deux disser* tations sur l'ancienne histoire de l'Inde ^ La première traite des temps védiques, de l'origine des hymnes, qu'il croit avoir été transmises oralement longtemps môme après l'introdoc* tion de l'écriture, des castes et des oommenoements de l'épopée indienne. Il flxe la clôture du canon védique au v siècle avant notre ère, place Yaska à 500, Yadjnavalkya à 450, Panini à au moins 400 de notre ère; mais il ne trouve de date à peu près certaine que pour Asoka, dont le rèfue
1. Ueher dm alteiten geitraum ierindiêoken GêêokiMe. mil Rileksicht auf Liltoratur. — Ueber Buddha*s Todesjahr. Swpi AbhandlunpeD von Wflt« lergaard. Breslau, 1862, in-8« (lâS p.).
AmU 1861-1869. 507
doit avoir coinmeneé avant 258. Cela conduit Tauteur |i examiner, dans la seconde riisserlation, l'époque assignée à la mort de Bouddha. On avait assex généralement accepté la date de 546 avant J. G. qui ressortait des données des Bouddhistes de Ceyian ; M. Westergaard soumet ce calcul à la critique^ trouve qu'il est le résultat d*un arrangement postérieur et artificiel des annales, et arrive à la conclusion que la date de la mort de Bouddha doit être fixée à 368-370 avant notre ère. On ne peut lire ces mémoires sans plaisir, tant ils sont faits avec soin et avec une bonne foi évidente qui tient compte de tous les matériaux connus; mais on peut rester dans le doute sur la date de Bouddha, parce que les liyres palis cingalais sont encore trop imparfaitement publiés, et qu'on peut espérer trouver des données nouvelles dans les parties aujourd'hui inconnues de cette littérature.
Il me reste à annoncer les travaux sur la langue. M. Bopp a publié une troisième édition de sa petite grammaire ^ et M. Benfey une grammaire pratique du sanscrit, en anglais*. On ne petit douter de l'excellence d'un travail fait par un homme du mérite de M. Benfey; mais sa préface était-elle bien la place pour Une attaque contre un autre grammairien, et ti'y d-t-il pas des sévérités de langage qui répugnent aujourd'hui aux habitudes littéraires? MM. Burnouf et Leupol ont fait paraître, à Nancy, la detixième édition de leur grammaire', dans laquelle ils ont un peu modifié leur système; car, dans la première éditioti, tous les mots sanscrits étaient écrits en transcription latine, pendant que dans la seconde les mots principaux sont àUssi écrits en dévanâgari, de sorte que tout le monde peut s'en servir pour Isl recherche d'une forme, pen-
1. Kritische Grammatikder Sanscrit Sprach$ in kurzerer Fassung» von Franz Bopp. Berlin (premitTc moitié), 1861, in-S" (192 pages).
2. A practical Grammar of the sanskrit language for Ihe use of early student?, by Tli. Benfey. Betlin, 1863, in-8. (xv et 228 pages).
3. àféthùdepour étudier la langue sanscrite, par Emile Burnouf et L. Leupol. Seconde édiUon. Paris, 1861, in-8« (xvet 139 pages).
508 VINGT-SKPT ANS D*HISTOiRE DES ÉTUDES ORIENTALES.
dant que l'étudiant s'y accoutume insensiblement aux caractères sanscrits. HH. Burnouf et Leupol ont fait une application, qui me parait très heureuse, de ce système mixte an dictionnaire sanscrit-français \ dont la première livraison vient de paraître. Tous les mots qui commencent un article sont écrits en dévanagari et en transcription, puis les dérivés et les composés qui en dépendent ne sont exprimés qu en transcription, disposition qui n'introduit aucune chance d'erreur et permet de réduire considérablement les frais et le volume de l'ouvrage, et épargnera dans l'usage beaucoup de temps et de fatigue pour les yeux. Le dictionnaire entier aura 900-1000 pages, et remplira réellement une grande lacune, car rien ne retarde plus les études sanscrites aujourd'hui que l'impossibilité de se procurer un dictionnaire. Un volume de cette étendue et imprimé comme il vient d'être dit sera, pour peu qu'il tienne les promesses du titre, assez riche de mots et de significations pour suffire non seulement à l'étade comparée des langues, mais à des études de sanscrit assez avancées. La persévérance avec laquelle quelques hommes zélés et instruits, à Nancy, s'appliquent à créer et à répandre en France des moyens d'étude pour le sanscrit, et le soin aver lequel ils en . démontrent les avantages pour les études classiques, avantages depuis longtemps reconnus en Allemagne, sont extrêmement méritoires. Le gouvernement devrait les aider, en créant là où le terrain est préparé, comme à Kancj et à Strasbourg, des chaires de littérature orientale dans les facultés des lettres, et seconder ce mouvement d'élargissement de l'enseignement des humanités partout où s'en montrent le désir et le besoin. Eu Angleterre, un enseignement nouveau se crée par les corporations savantes ou par Faction spontanée des individus ; en Allemagne, il s'introduit facilement par le droit des docteurs à l'enseignement libre dans les universités; en France, il y a des difficultés insurmontables, à moins que
i . Dictionnaire cl(u$ique nanscrit-françait^ où sont coordonnée, reriié» et complétés les travaux de Wilson, Bopp, Westergaard, Johnson, etc., par E. Burnouf et L. Leupol. Première livraison. Nancy, 1863, in4t(1S8p.*.
le gouvernement ne vienne en aide à de nouveaux besoins. Hais c'est un thème qui me mènerait trop loin, et je reviens à mon sujet principal.
Les deux grands dictionnaires, ou plutôt Thésaurus delà langue sanscrite, quisontencoursde publication, ont tous les deux fait des progrès notables. Le dictionnaire de MM. Boehtiingk et Roth^, que publie l'Académie de Saint-Pétersbourg, est arrivé au quatrième volume, et celui de M. Goldstûcker', à sa sixième livraison. Ce sont deux grands et importants recueils, qui servent puissamment la science, quoique partant de points de vue fort différents. M. Goldstûcker pense qu'il faut avant tout puiser l'inlerprélation des mois et des choses dans la tradition indiennne, chez les grammairiens et les commentateurs indigènes, auxquels le sens est arrivé par une transmission non interrompue, et confirmé par des études incessantes de documents dont une grande partie n'est pas à notre disposition. MM. Boehtiingk et Roth procèdent, comme nous procédons dans les langues classiques, par la comparaison des passages et par une critique qui n'admet l'opinion des grammairiens et commentateurs indiens que comme un des éléments de décision. Si j'ai bien saisi les deux points de vue, je ne crois pas qu'ils soient inconciliables, et ils se confondront aussitôt que tous les matériaux seront rendus accessibles; car la nécessité de consulter d'abord les autorités indigènes, quand on les a à sa disposition, est un point qui ne peut souffrir de contestation.
Il se trouve dans l'Inde môme el tout autour de la péninsule un grand nombre de peuples qui parlent des langues non dérivées du sanscrit, mais dont la religion et la civilisation pro-
1. Sanskrit WŒrierbuchf hcrausgegeben von der K. Akademie, bearbeitct Yon 0. Boehtiingk und R. Roth. Vol. IV. Saint-Pétersbourg, 1863, in-4* (pages 1-190).
2. A DictUmary sanskrit and english by Theodor Goldstîicker. Vol. I, cah. 6. Berlin, 1862, in-i*> (pages 1-480).
510 VINGT-SEI-T ASS IVBlSTOIRE BES ÉTUDES ORIENTALES.
vîennenl de i'Inde. Leurs langnes ont élé sans *)ole pendinl les dcrnièrss années l'objet d'études el de publications nombreuses; mais je n'ai réussi à en voir qu'un assez pelitnombrr, dont je vais indiquer les titres, il a paru à Madras un nouveau dictionnaire lamoul', par M. Winslow, missionnaire américaîn, qui embrasse tant U langue des livres que la lan^e vulgaire. C'est un de ces ouvrages qui se fonl laborieusemenl dans les missions par une succession d'bommes savants, dont l'un parvient S at^bevet ce que ses prédécesseurs avaient coinmencË. C'est ainsi encore que la mission américaine, \ Monlmeln, public une série d'ouvr^«s sur la langue des Karens, race indigène de l'Inde, au deU du Gange, qui n'a p» de littérature, mais dont la languie % de rimporlanee pour ■ l'elbnologie; c'est, en effet, un élément essentiel pour tonte discussion sur la nature et la composition des dialectes dsb presqu'île an delà du Gange, dialectes qui présentent des problèmes eslrêmement curieux poor l'bistoire du tangage et le mélange des races. Le ninivel onvra^ sur la langue des Kirens esl nne grammaire pour les écoles indigènes, par M. Wade'.
M. A. Tngault a fait paraître une graiiimaîre élémentaire du malais, qui contient aussi nn assez grand nombre d'exercices, accompagnés d'une transcription el de notes*.
Le second volume du Bouddhisme de M. Wassiljew a pan à Saint-Pétersbourg,' mais la traduction en allemand u'étanl mallieureusement pas encore Taite, je ne saurais rien en dire- N. Lmile SchlagJntweît, frère cadet des trois voyageurs bien
i.A eomprdieiisire Tainil and Ënglhli diclioaanj o{ high and k* (amif, by Ihe Hcv. Miron Wmslow. Mailras, t8(B;in-4'[ïivcL9:6p.is«k
S. Karenvemacular Crainmar, wilh fnglUh intfir!;)cr5ecl TorUirticDeflt of fiirci;;n ^iludcnU. «-mbracing terminoln^v, rtvmntngy, syntu an' «tjle hy J. Wade. Moiilmaio, 1801 ; in-8" (viii et 3K psgps).
3. mèmenls âe la langat matsise on malaf/e, par ilTred Tngmli. Vms. 1H63, in.8°(ii el II3paK«9l-
i^DnûûSv a))ubliéûn oùvl^àg^ sur le Bouddhisme ftu Tibet ^ Gè travAit t[^oAsi!»tfà eh deux parUes esseAtielIemetti distinctes ; Tune est un exposé du dogme et de rhisloire du Ôouddhisme d'après les tfàxnux l^cents ', l'i^utre est un tableau du Boud^ dhisme viv«int, tA que M. Robert Sehlagintweit, un des iVères de i'iauteur, Ta VrbxM au Tibet. C'est naturellement dans cette partie de Touvrai^e (}Ue la Science peut puiser avet avi&ntAge \ Adus y trouvohs bien des détails eurieux et nouveaux sur réiat «iduel du culte, les monastères, les représentations figurées des dieux, les cérémonies, les superstitions et les prali<)ttès m^^iques et «astrologiques, accompagnés de textes et d^lmagei M. Schlagint\Veit a eu la précaution très louable de faille traduire les pièces tibétaines t^ui se rapportent à des objets 4e eult^ ou qui contiennent des formules sacramentelles o«i d% m«igie, par un SAvant Lama bouriaete, âi Saînt*Pétersb^ur^^ ee qui donne à la traduction Une précision et une antoraé qu'tttt traducteur ètfàngièr aux pratiques du èulte n'aurait pu hli domner. Nous y trouvons le Bouddhisme tombé bien bàs etbi%ii loin de ses eommencements, et SakiÀmt>uni aurait d« ta peine à reconnaître «3i relîg*6^ dans cet amas de pra* thjftfw supèrstitieti^s du plus bas étage et dans ces hideuses images populaires que Fauteur a eu le courage de reproduire à gwiwds fra^ et dans leur grandenr naturelle. On y mt, par ereïrt^^e, ^ue les Tibétains, non contents des arts magiques d^inveilti^fi indienne Ou tartare, ont encore emprunté aux Chi* nwîB lès ftôuàs pour èït lirer des pronostics.
L'^uvri^e de M. ScMagîntxveit, comme prÉisqne tous tes travaux publiés ett Europe, s'occupe du BoudxHiisme du uord. Les sources de l'histoire du Rouddhisme du nfiidi se trouvetit avattt tout à Birm* et à Geyïau, et presque tout x^e que nous en eJonttlii«s(Wis nous vient de Colombo, ou plutôt se fait h Co-
1. Buâdhism in Tibet, iilustratcd liy literary documents and objects of religious worship, with an accounl of tlic l)ufldhist Systems preceding m India, by Emil Sclih\gintweit. Leipzig, 1863, in-S» (xxiv et 403 pages, 20 pi. âans le texlcct \in album in-folio de ^ planches).
lombo; car, excepté les beaux travaux de Turnour, presque rien n'en est arrivé en Europe. Qui est-ce qui connaît ce qu'ool fait M. de Zoysa, M. Silva et l'homme le plus savant en pâli, H. Gogerly, dont les travaux sont dispersés dans des joumani cingalais, inconnus chez nous, et dont le dictionnaire pâli attend encore un éditeur? On peut espérer mieux maintenant M. James Âlwis, homme du pays et auteur d'une grammaire cingalaise, vient de publier deux lectures faites à Colombo sur l'origine et sur la littérature du Bouddhisme \ qui montrent des signes évidents d'un réveil d'intérêt parmi les Européens et les classes supérieures des indigènes pour l'histoire et la littérature de leur lie. M. Grimblot, agent consulaire de France à Point-de-6alle, qui est arrivé à Ceylan amplement préparé pour ces éludes et qui a employé une série d'années à réunir des matériaux pour l'histoire du Bouddhisme etàétih dier le pâli avec toutes les ressources que lui offraient les indigènes savants et les bibliothèques des prêtres bouddhistes, va commencer une série de publications de textes paliset Fimpression d'un dictionnaire. On pouvait à peine espérer que Turnour trouverait un successeur aussi dévoué ; ce sera un honneur pour la France, et un grand avantage pour la science.
La conquête d'une partie de la Cochinchine par la France a rendu nécessaires des travaux sur la langue et la littérature, travaux dont la science profitera. M. Aubaret, capitaine de frégate, a eu pendant un service assez long en Chine et en Cochinchine la constance d'apprendre les deux langues par principes et par l'usage, et a pu ainsi se rendre très utile en Cochinchine, où le chinois est la langue oflicielle et celle de la litlérature sérieuse, etiecochinchinois, celle de la littérature légère et populaire. Il a commencé par publier une grammaire cochinchinoise et un vocabulaire de cette langue'. Le cochinchinois
1. BuddhUm, it$ origine hisioryand doctrineSy iU scripturet ûnd tksir languaget the Paix : two lectures, by James Alwit. Colombo, ISSi, in-^* (63 pa^es).
2. Vocabulaire françai^annamiU et annamite-françaùt précédé ifuu
y est exprimé en transcription latine. L'auteur prépare dans ce moment, à Paris, une seconde édition, très augmentée, dans laquelle lecochinchinois sera représenté par son syllabaire propre. Ensuite il a publié le premier volume du Code pénal cochinchinois^ qui a été rédigé sous le roi Gialong, et se compose, comme son modèle le Code chinois, de lois fondamentales, auxquelles on ne touche jamais, et de lois supplémentaires, qui peuvent être changées, mais qui forment pour les tribunaux la véritable loi applicable. M. Aubaret a eu soin de faire suivre chaque paragraphe de la loi fondamentale d'un extrait de ces lois ou règlements d'application. Le gouvernement français a fait aussi imprimer à Saigon ce code en cochinchinois; car, par un singulier raffinement de despotisme, le code était tenu presque secret,et les Français ont eu beaucoup de peine à s'en procurer un exemplaire.
Enfin H. Aubaret publie dans ce moment la traduction d'une description du Camboge ' écrite en chinois par un haut fonctionnaire cochinchinois. Elle donne d'abord l'histoire de la conquête du Camboge par la dynastie actuelle de la Cochinchine; puis elle traite de l'organisation du pays en six provinces, (dont trois appartiennent aujourd'hui à la France), des moeurs et coutumes, du climat, dont l'auteur dit beaucoup de mal et le traducteur beaucoup de bien ; ensuite vient la géographie physique du pays et son hydrographie extraordinairement compliquée, non seulement parce que la nature y a créé d'innombrables cours d'eau, mais encore parce que les hommes ont donné à chaque rivière un nom chinois et un nom vulgaire, et de plus changent ce dernier de village en village. Le but que se propose l'auteur dans ces travaux multi-
traité des particules annamites, par M. Aubaret. Bangkok, 1861 , in-S" (xfA, 96 et 157 pages).
1. Code pénal annamite. Lois et règlements, du royaume d*Annam, tra iluits pour la première fois, d'après le texte chinois, parM. Aubaret, t. I. Saison, 1862; in-8o (xiv et 365 pages).
t, Histoire et description de ia basse Coc/^tncAinr, traduite du chinois par M. Aubaret. Paris, 1863; in-8.
514 VINGT-SEPT ANS D*HtSTOlRË DES ÉTUDES ORII^NTALfiS.
plies est (le faciliter l'adminislration du pays conquis par h France en le faisant connaître, et de contribuer ainsi à la solution db difficile problème de rendre tolérable une domination étrangère à un peuple séparé de nous par la race, la langue, la religion et toutes ses habitudes. Daos tous les ca> ces ouvrages serviront la science, car ce sont les premiers qui nous donnent des notions positives sur des pays bien peu connus jusqu'ici.
La littérature chinoise s'est enrichie de plusieurs Iravnur considérables. M. Legge, àHong-kong, a publié les dfeux premiers volumes de son édition des classiques chinois ^ qai doii comprendre les quatre livres moraux {Sse-chon) et les ciinj king. Son plan est de donner le texte, une traduction exacte, un commentaire philosophique et historique de tous les péages qui en ont besoin, et une introduction historique etcntiqlie de chacun de ces livres. Les deux volumes qui ont paru contiennent les quatre livres (Lun-ju, Ta-hio, Tchouogyoung et Meng-tseu), et ils remplissent amplement les promesses de l'auteur. Nous avons de bonnes traductions de c(^ quatre livres et quelques-unes d'excellentes, et M. Lcg^ rfeiid lui-même pleine justice à celle de Meng-tseu par H. Julien ; mais liôtls ne trouvons ntille patt un appafâtils critiqua semblable à celui de M. Legge, ni les éclaircissements qfl<^ nous dontieuitses notes el ses introductions littéraires, qui sont le résultat de l'étude de nombreux commentaires et outraj»'^ , de critique chinois. M. Legge donne dans le premier roliinip i une biographie de Confucius, et dans le second une de Mpni:tseu, qui sotit certainement ce que nous avons de mieux Jor eux. Je ne crois pas qu'il évalue Confucius assex haut, ma^^ c'est une appréciation que chaque lecteur peut faire paf '"'*
1. Thechinese ClassicSymih a translation, criticaland exegeticaln«Hiv prole^ameiia and copious indexes, by James Legge, D. D in sf*«" ''' lûmes. — Vol. ï, Hong-kong, 1861, in-S" (xin, 134 et 376 pafes'- >'^' " (126 et 497 pages). Prix à Londres, 2 livres- 2 sli. par volume, ce qi« ^' trop, parce que cela empochera l'ouvrage d'arriver aux mains do «<>* qui s*en serviraient le mieux.
ANiNÉE 1862rl863. 515
même avec les faits qui lui sont fournis, et avec les réflexions auxquelles il peut se livrer sur l'histoire de la Chine et sur l'influence que Técole de Conl'ucius y a exercée 3epuis vingt- (]uatre siècles. Les volumes suivants contiendront les cinq kingy à commencer par le Chou-king. Ce sont des livres bien plus difficiles que les livres moraux, et qui ont bien plus besoin de commentaires et de tous les éclaircissements que les recherches des Chinois et des Européens peuvent fournir, et M. Legge ne peut certainement mieux employer son temps, son savoir et les ressources que lui offre son séjour en Chine, qu'en facilitant aux Européens Tintelligencede ces livres.
Par line singulière coïncidence, la tendance actuelle du savoir en Europe vers l'examen critique des restes antiques de tous les pays se rencontre avec le réveil du même goût en Chine, où il s'est formé une école qui n'est pas satisfaite des recherches antérieures sur les antiquités chinoises, et qui examine avec un esprit plus libre et plus hardi les anciens textes et les résultats auxquels on s'est arrêté depuis des siècles. L'interprétation des Kings, la critique du texte, l'examen des anciens dictionnaires, la recherche des changements dans la prononciation et dans l'écriture et l'histoire de l'antiquité sont les sujets de l'étude de cette nouvelle école, qui paraît avoir déjà foiirni un grand nombre de travaux * remarquables. C'est une nouvelle preuve de la thèse que défend M. Plath, qui montre, dans un discours' adressée l'académie de Munich, que l'immobilité chinoise dont on parle tant n'est qu'une illusion, car les Chinois passent par autant de révolutions que nous, avec la différence que nous prétendons toujours faire du nouveau et qu'eux représentent tout changement comme un retour à l'antiquité et s'efforcent de le faire passer sous cette forme respectée. Le même savant a publié un niémoire sur
1. Voy. une lettre très curieuse de M. Edkiiis dans le C/tmesc andJapanese lieposUory, n. 1. Londres, 1803. in-8o.
t, Ueber die lange Dauerunddie Entwickelung des Cfiinesischen Heichefit yo:} Wh îî. Plath. Munich, 1861, in-i"» (50 pa^îcs).
518 VINGTtSEPT ans DHISTOIRK DES ÉTUDES OUIENTALES.
ont paru tous les deux à Shanghai et sont destinés aux Euru- |)éens qui désirent acquérir un commencement de Gomuissance de la langue et de la coupe des phrases daos le strie familier. Ce qu'il nous faut en Ëiirope, ce sont des dictionnaires chinois^ dignes d'une littérature aussi savante et aussi variée et d'une langue aussi riche en métaphores et en phrases toutes faites dont le sens n'est pas donn^ par l'analjse des mots qui les composent. Puisse H. Julien trouver le temps de conduire à bonne fin le dictionnaire dont il s'occupe et ponr lequel il a en main de si riches matériaux !
La langue et la littérature des Japonais acquièrent aujourd'hui une importance qu'ellesn'ont pas possédée jusqu'ici. Les tr^tés par lesquels on a forcé ce peuple d'ouvrir son pays aoi étrangers et les difficultés qui s'en sont suivies menacent à tout instant l'Europe de la nécessité de guerres lointaines, et le Japon de la destruction d'une organisation séculaire et bien pondérée, et de la perte de son indépendance. Ces circonstances rendent l'élude du japonais tous les jours plus nécessaire aux Européens. Il parait que la langue parlée s'acquiert assez facilement dans le pays même, et l'on a publié plusieurs guide» pour en faciliter l'acquisition. H. Hoffmann, à Leyde, a fait paraître une collection de conversations relatives au commerce^; Sir Rutherford Alcock a fait imprimer des dialogues familiers' relatifs à différents 8uje(8|(|ui ont été composés pour lui par les meilleurs interprètes du gouvernement japonais, et il annonce une seconde édition de ses Éléments de la langue japonaise, dont la première a, je crois, paru à ïeddo, et que je ne connais pas. Les Japonais eux-mêmes sentent le besoin de pouvoir s'entendre avec leurs hôtes incommodes et dangereux,
words and phrases ^ and an appendix containing the laws 0/ t(me$ im tke Peking dialect, by J. Ëdkins. Shanghaï, 1862, in-80 (vct 103 p.).
1. Shopping dialoguest in ducth, engli^ and japanese^hj i. Hofflnânn. La Haye, 1861, in-S» oblong (xiii et 4i pages).
2 FamiUar dialogues injapanesey with english and frenoh Itwuimiiùnt, for thc use of students. Paris, 1863, in-8'' (vni el 40 pages).
et commeacent à publier des manuels pour leur usage, de sorte qu'en peu de temps il sera pourvu à ce qu'eiige le commerce habituel des étrangers avec la population. Hais les moyens de l'étude savante de la langue sont encore très défectueux; nous avons quelques grammaires, mais on manque de textes, et M. de Rosny vient de faire imprimer, pour l'usage du cours de japonais qu'il est autorisé à faire à TÉcole des langues orientales de Paris, un recueil gradué de textes S qui contient des fac-similé de textes de toute espèce, depuis les plus simples jusqu'aux plus compliqués, et surtout des spécimens de toutes les écritures usitées dans les livres ou d'un emploi habituel. Le premier aspect de ce livre et de tout livre japonais, excepté des romans, met à l'instant en évidence les deux grandes difficultés que rencontre l'étude de cette littérature, c'est-àdire le mélange des langues et la confusion des écritures. Les Japonais admettent, dans le style sérieux, un mélange illimité de chinois, de sorte que la première condition à remplir, quand on étudie la langue savante du Japon, est d'acquérir une connaissance solide du chinois, et d'autant plus solide qu'il faut pouvoir suivre les mots chinois à travers une écriture cursive qui défigure singulièrement leur forme. On a publié en Hollande un manuel' destiné à faire reconnaître et à ramener à leur forme primitive les caractères chinois employés dans le japonais cursif. Des livres de ce genre sont d'une utilité incontestable, mais rien* ne peut dispenser d'une connaissance familière du chinois.
Mais ce qui manque le plus aux études japonaises, ce sont des dictionnaires. M. Gochkiévitch en a publié un à Saint-Pétersbourg, il y a quelques années; mais comme la traduction
1. Recueil de textes japonais^ à l'usage des personnes qui suivent le cours de japonais, par M. Léon de Rosny. Paris, 1863 (viii pages et 154 p. de lithographio).
2. A Manual of chinese running^hand writing, e»pecially as it is used in Japon, by Saint-Aulairc and Groonweldt. Amsterdam, 1861, 10-4° (iv, 118 et GO pages)
est seulement en russe, il ne sert qu'à peu de personnes hors de la Russie. M. de Rosny en avait commencé un, mais il n'en a paru que le premier cahier. M. Léon Pages a entrepris alors de publier de nouveau le dictionnaire imprimé en 1603 parles Jésuites, au Japon. Dans ce livre, les mots japonais étaient imprimés en transcription latine et Tinterprétation était en portugais. !{• Pages a traduit Tinterprétation en français; il a gardé la transcription en caractères latins, mais en la changeant selon la prononciation française, et y a ajouté les caractères japonais en katakana. Le dictionnaire formera quatre livraisons, dont la première a paru ^, et l'auteur se propose de le terminer par une cinquième, qui doit contenir la grammaire. D'autres travaux se préparent. M. de Rosny annonce un vocabulaire japonais comme devant parattre prochainement ; je sais qu'an savant jésuite, au Japon, a un dictionnaire japonais-français tout prêt, et nous savons tous que M. Hoffmann, à Leyde, a achevé un dictionnaire ou plutôt un Thésaurus japonais, œuvre d'une vie laborieuse, et qu'il en prépare maintenant la publication. Ce n'est que quand des travaux de ce genre auront rendu possible l'étude savante de la langue que nous commencerons à apprendre ce que contient réellement la littérature des Japonais, sur laquelle nous n'avons encore que les renseignements les plus vagues, et que ne fait réellement pas connaître le très petit nombre de traductions qui ont été publiées, et dont une partie n'iuspire pas beaucoup de confiance.
Arrivé, dans celte énumëration de travaux, à ceux qui se rapportent aux pays extrêmes de l'Orient, je devrais avoir rempli ma tâche, autant qu'il a dépendu de moi ; mais, en y réflé* chissant, je vois que j'ai non seulement négligé quelques
1. Dictionnaire japonais-français, contenant la transcription des mots et exemples japonais, les caractères japonais et l'interprétaUcn, traduit ds dictionnaire japonais-portugais composé par les missionnaires de U compagnie de Jésus, publié par Léon Pages. — Première litraison. Parts, fSfâ, in-8o (iv et 200 pages; prix de la livraison, 12 fr. 50 cent.).
coins du cadre, mais même omis une des parties les plus considérables. J'aurais dû énumérer les travaux qui ont été faits, surtout en Russie, sur différents dialectes tartarcs et sibériens, les publications des Hollandais sur plusieurs langues des îles de la Sonde et des Moluques, et les grammaires par lesquelles des missionnaires ont fait connaître les langues de quelques tribas isolées. Aucune de ces langues n'a d'importance littéraire, mais toutes ont leur valeur pour l'ethnologie et pour l'histoire du langage, et une grammaire ou quelque vocabulaire restera bien souvent comme le dernier souvenir d'une race destinée à disparaître devant une autre mieux douée ou peutêtre seulement plus rapace. J'aurais dû parler encore des ouvrages de grammaire comparée, et annoncer l'achèvement de la deuxième édition de la grande œuvre de M. Bopp *et la traduction que M. Bréal prépare de cet ouvrage classique; la nouvelle édition des recherches étymologiques de M. Pott^, qui en fait un ouvrage tout nouveau, infiniment plus riche en matières et en recherches que la première; le Manuel de grammaire comparée de M. Schleicher% et d'autres ouvrages destinés à élaborer en détail et à discuter toutes les parties de cette grande science de la grammaire comparée de la race arienne. Mais j'aurais surtout dû parler des travaux de linguistique de H. Max Mûller, dans ses Lectures ^; de M. Ewald% de M. de Raumer % et du travail d'analyse auquel M. Lepsius soumet successivement les sons de toutes les
1. Etymologische Forschungen auf dem Oebiete der indogermanischen Spraehen^ von A. Fr. Pott. Lemgo, vol. I, 1863 (xiii et 859 pages). Vol.' II, p. 1, 1861 (xvii, 10i3 et vu pages).
2. Compendium der vergleichenden* Grammalik der indogermaniachen Sprachen, von A. Schleicher. 2 vol. Weimar, 1862, in-8o.
3. Lectures on the science of language, by Max Mullci*. Londres, 1862, in-H"* (X et 416 pages).
4. Sprachtoissenschaftliche Athandlungen^ von H. Ewald, n. II. Ueber tien Zusammenhang des nordischen (turkiscben), mittellândiscben, semitischen und koptischen Sprachstammes. Gocltingue, 1862, in-i» (80 pages).
5. SprachwissenschaftlicheSchriftenj yon R. V. Raumer. Francfort, 1863, în-8o (vr et 539 pages).
langues % et qu'il n'applique lui-même qu'à son système di transcription de^ alphabets, mais qui influera nécessairemeal sur la question générale des langues. La grammaire comparée, en reliant fortement les difTérentes branches d'une même famille de langues, a pour résultat naturel de faire ressortir les difTérences qui la séparent d'autres familles, et de diviser ainsi l'espèce humaine en un nombre de races entièrement distinctes. Aujourd'hui on commence à rechercher des loisplas générales, qui permettraient de reconstruire de nouveau Tqnité originaire des races et des langues par la démonsIratioR de procédés uniformes employés dans les langues dont les formes grammaticales auraient beaucoup dévié, et par des lois d'euphonie plus générales que celles qui ont servi à déterminer l'unité des branches d'une des familles de langues. On remonterait ainsi à des temps antérieurs à la fixation des formes grammaticales des. langues connues, et antérieurs à ceux ou les races actuelles se seraient détachées d'un tronc commun, époque pendant laquelle les langues se seraient trouvées dans un état d'inconsistance tel qu'elles auraient pu, après la séparation des races, adopter des formes grammaticales aussi di* verses que celles que nous trouvons aujourd'hui dans les systèmes de langues des différents groupes de peuples. Mais je m'aperçois que je me permets d'indiquer un but final et d*at* tribuer une théorie générale à des recherches isolées et partielles, dont les auteurs me désavoueraient peut-être. Il faudrait pouvoir faire l'analyse de chacun de ces travaux pour eu montrer la nature et la limite ; mais le temps et, je crois, l'apti* tude me manquent pour entrer dans des questions aussi difficiles, où tout repose sur l'analyse des opérations les plus délicates de l'esprit humain, et sur la distinction à faire entre les procédés du langage qui sont la suite de l'instinct logique commun à toute l'humanité, et ceux qui trahissent une in-
i. (Jeherdie arabischen Sprachlaute utid deren Umschrift, von R. lepsius. Rerliii, 1861.
Ueber chinesische und tibetanische LautverhàltnUsê unduber die fV^-
chrift jener SpracheUy vim R. Lepsiiis. Berlin, 18fil.
fluence histarique. Il est très possible que ces tentatives n'aboutissent pas, et beaucoup de bons esprits ne s'attendent pas à ce qu'on puisse trouver des lois d'unité assez fortes pour contre-balancer les profondes différences que nous rencontrons entre les diverses familles de langues. Hais nous ne sommes qu'aux commencements de cette étude ; l'intérêt qui s'attache à ce problème soutiendra l'ardeur des recherches infinies qu'elle exige, et les résultats montreront de quel côté est la vérité sur cette grande question.
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Messieurs,
Ce qui distingue, malheureusement pour la Société, Tannée qui vient de se passer, c'est le grand nombre des membres que la mort nous a enlevés. Le conseil seul a perdu cinq membres, dont trois se trouvaient déjà sur la liste des fondateurs de la Société. Je vais dire quelques mots sur chacun de ces confrères que nous ne verrons plus dans nos assemblées.
M. Louis Dubeux était né à Lisbonne en 1798, d'une famille française ; il fut envoyé très jeune à Paris, où il fil de bonne> études. Il était destiné à entrer dans la grande et ancienne maison de librairie de MM. Debure, ses oncles; mais les goûts littéraires du jeune homme le détournèrent de celte carrière qui lui promettait une fortune rapide et facile. Il entra en 1816 à la Bibliothèque royale, où il avança jusqu'au grade de conservateur adjoint, qu'il quitta en 1848 pour prendre la chaire de turc à l'École des langues orientales vivantes; il garda cette chaire jusqu'à sa mort. Dans l'intervalle entre la mort de M. Quàtremère et la nomination de M. Renan, il fut chargé pendant plusieurs années du cours d'hébreu au Collèire
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de France. C'était un homme extrêmement consciencieux, très laborieux, très passionné, d'une dévotion sincère, capable d'admiration, très dévoué à ses amis et qui revenait facilement des préventions qu'une première impression avait pu lui donner. Son savoir était considérable, s'étendant à beaucoup de langues et de littératures de l'Europe et de l'Asie; sa manière de travailler était solide, minutieuse et pénible, ce qui Ta empêché de mener à bonne iin beaucoup d'ouvrages pour lesquels il s'était préparé. Il a publié un grand nombre de petits travaux dispersés dans des collections, mais les ouvrages qui marquent sa trace darfs les lettres orientales sont ses Éléments de la grammaire turque (PsiViSy 1856, in-12); sa description de la Perse, sous le litre La P^rs^ (Paris, 4841, in-8*) ; et sa traduction de la version persane de la Chronique d'Abou Djafar Mohammed Tabari (t. I", Paris, 1836, in-4«); c'était un des grands chagrins de ses dernières années de n'avoir pas le temps d'achever cette traduction d'un ouvrage auquel il attachait avec raison beaucoup d'importance. Le comité des traductions de Londres, pour lequel M. Dubeux avait entrepris ce travail, publiera bientôt, comme supplément à la partie qui a paru, les feuilles de la suite qu'on a trouvées imprimées à la mort du traducteur.
M. Thomas-Xavier de Bianchi était né à Paris en 1783; il étudia à l'École des langues orientales jusqu'en 1801, fut envoyé alors à Constantincple comme jeune de langue, passa de là dans les consulats, revint à Paris comme interprète du Roi aux affaires étrangères, fut mis un peu prématurément à la retraite en 1842, et employa ses loisirs à faciliter aux Européens leurs rapports avec l'Empire ottoman, par des ouvrages nombreux, des travaux sur la statistique et l'administration turques, des manuels et guides de la conversation, des listes des ouvrages publiés à Constantinople dont il enrichit pendant de longues années notre Journal, et surtout par ses dictionnaires turc-français et français-turc. La partie savante des études sur la langue et Thistoire anciennes des Turcs n'entrait
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pas dans les plans et les goûts de M. Bianchi; la tâche qui! poursuivait était de faire connaître Tétat actuel de la Turquie etd*aider à l'acquisition de sa langue, et sies dictionnaires resteront encore longtemps un titre d'honneur pour sa mémoire. Il a été un des fondateurs de ta Société et pendant de longues années membre de votre commission des Censeurs, et il s'est acquitté de son devoir avec le zèle et l'exactitude qu*il portait datis tout ce qu'il entreprenait.
H. Charles-Benoit Hase était né à SuJ2a eh Saxe, Faa 1780. Apr6s avoir fait de blritlantes études dans son pays, il se sentit tellement attiré vers les trésors que les bibliothèques et les collections de Paris offrent aux savants, qu'ii refusa tous les emplois qui lui étaient offerts à Tenvi chez lui, et se décida à venir en France. Il se mit en route à Tâge de vingt et un ans. aVet cinquante écus dans sa poche, ayant endossé un costume semi-militaire, traînant un grand sabre et voyageant à pied depuis lénà jusqu'au faubourg Saint-Denis, à Paris, où il pril une chambre et s'empressa de prêter le reste de son petit tn^sor à un autre locataire, qui se garda bien de le lui rendre. Il se trouva ainsi sans argent, sans connaissances, sans ressources aucunes, passant son temps au Louvre à étudier les antiques, vivant d'un morceau de pain et discutant en lui-mèine s'il ne s'enrôlerait pas comme soldat. Nous tous qui ne l'avons vu que dans son âge mûr ou dans sa vieillesse, nous avons de la peine à reconnaître dans ce jeune homme aventureux, confiant et courageux, le personnage grave et un peu méticuleux que nous avons connu. La fortune ne l'abandonna pas; un jour, en revenant du Louvre, il adressa en passant un salut en arabe à un des mamelouks du premier consul; cet homme, enchanté de trouver quelqu'un qui parlait un peu sa langue, causa avec lui et lui fit faire la connaissance de Villoison, qui tira Hase de sa terrible position avec une urbanité et une délicatesse admirables, en faisant semblant de prendre des leçons de grec lui-même, et en lui procurant des élèves réels. A partir de ce moment, il se voua entièrement à l'étude de Tan-
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tiquité classique, et abandonna les langues orientales, auxquelles il ne se rattacha plus que par sa chaire de grec moderne, qui fait partie de TÉcole des langues orientales vivantes, et par sa présence parmi nous comme membre du conseil. Je n'ai pas ici à suivre le reste de sa carrière; d'autres raconteront l'histoire des travaux qui ont fait sa gloire, niais qui ne tenaient aux vôtres que par des liens indirects.
Le conseil a perdu iin autre membre qui, après avoir continué ses études orientales bien plus longtemps que M. Hase, 'a fini, comme lui, par se tourner entièrement vers l'anliquitc classique. M. J. J. Ampère était né à Lyon l'an 1800; il vint encore enfant à Paris avec son père, Tillustre mathématicien. Son père voulut lui donner le goût des sciences naturelles et y réussit jusqu'à un ceHain point, car le fils est resté attaché pendant toute sa vie à l'élude de la. botanique et de la géologie ; mais ses goûts littéraires l'emportèrent. Il se fit d'abord poète, ce qui ne déplut point à son père dont l'extérieur bizarre cachait un esprit qui pouvait s'intéresser à tout. Avant d'avoir atteint l'âge de vingt-cinq ans, M. Ampère avait achevé sept tragédies, qui toutes avaient été lues et acceptées par le Théâtre-Français, inais dont aucune n'a été jouée, parce que, dans l'intervalle, l'auteur avait trouvé sa véritable vocation, l'histoire de la littérature, et avait cessé de s'intéresser au sort de ses œuvres dramatiques. Ce fut le moment où l'école romatitique s'empara de tous les esprits jeunes en France et répandit avec une ardeur incomparable M'étude des littératures de tous les peuples pour y chercher des formes nouvelles. Ampère et son ami Fresnel, qui étaient parmi les premiers auteurs de ce mouvement, se jetèrent dans l'étude des littératures orientales. Ampère devint un auditeur assidu de Rémusat et de Chezy, et plus tard de Champollion; il fit des progrès considérables en chinois, en sanscrit et en égyptien, et poursuivit ces travaux beaucoup plus longtemps et avec beaucoup plus de suite que ne croiraient ceux qui ne le jugeraient que d'après ce qu'il en a publié, ce qui se réduit à quelques articles sur
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la littérature chinoise et à un mémoire sur les castes des Égyptiens d'après les stèles du Louvre. Mais Timmeuse étendue qu'il avait donnée à ses travaux sur l'histoire des littératures et une msatiable curiosité, qui Tentralnait à agrandir perpétuellement le cercle de ses études, l'ont souvent empêché de faire profiter les autres de matériaux patiemment accumulés.
Je ne dois pas le suivre dans toutes les voies qu'il a parcourues, dans tous les voyages qu'il a accomplis, dans tous les livres qu'il a publiés et dont le dernier et le plus considérable, l'Histoire de Rome par les monuments, est resté malheureusement incomplet. Dans l'intérêt de la littérature orientale, on ne peut que regretter qu'il ne lui soit pas resté plus fidèle; il était fait pour lui gagner des amis et pour faire sentir, ce que nous trouvons si difficile, l'intérêt qu'elle présente à tout esprit cultivé et en état de s'élever au-dessus de la routine ordinaire de la littérature du jour. M. Ampère était l'homme le plus aimable, le plus spirituel et le plus indépendant qu'on pût voir; son esprit était ouvert à tout, il s'intéressait à tout et saisissait facilement tout; de plus c'était un des hommes les plus laborieux et les plus économes de leur temps que j'aie connus,il ne lui a manqué que la faculté de se restreindre et de se concentrer.
Enfin le dernier membre que le Conseil a perdu, et certainement le plus regrettable pour les études orientales, est M. François Wœpcke. Né à Dessau en 1826, il avait fait ses études au gymnase de Wittemberg et, plus tard, à l'Université de Berlin, où il se voua presque entièrement aux études mathématiques. De là il se rendit à Bonn, où il étudia l'arabe sous Freytag, pour se mettre en état de lire les mathématiciens arabes. Car dès ce moment il avait tracé le plan d'une histoire des mathématiques qui devait remplir sa vie et qu'il a poursuivi sans relâche et à travers des difficultés infim'es. Il vint à Paris en 1850, et y resta jusqu'en 1855, suivant des cours et étudiant les manuscrits de la Bibliothèque. Il a été publié de
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notre temps des travaux considérables sur Thistoire des mathématiques chez les Indiens^ les Arabes et les Chinois; M. Wœpcke voulait les compléter, les contrôler, explorer les parties négligées et fixer, avec le plus de précision possible, rorigine et le développement des découvertes dans chaque branche de cette science. Le premier travail qu'il publia à cette époque est Y Algèbre d'Alkhayamiy dont il donna le texte accompagné d'une traduction et de nombreux extraits d'autres algébristes arabes, dans le but de montrer ce que les Arabes avaient ajouté aux résultats obtenus par Diophante, de prouver qu'ils étaient parvenus à la démonstration régulière des équations du troisième degré, et plus loin encore, et qu'ils ont été les premiers à appliquer l'algèbre à la géométrie, et vice versa, méthode qui, dans la suite, a tant contribué aux progrès des sciences mathématiques. Ce premier livre porte déjà l'empreinte de son esprit et les marques caractéristiques de tous ses travaux : d'un côté la conscience scrupuleuse et presque timorée des recherches, qui craint avant tout d'énoncer plus que le résultat le plus certain des prémisses, et, de l'autre, la sagacité et la sûreté avec lesquelles l'auteur aperçoit les plus faibles indices des méthodes par lesquelles les mathématiciens arabes sont arrivés à leurs découvertes, et la netteté avec laquelle il suit ces filons souvent bien ténus. Rien n'était plus difficile que de lui faire formuler le résultat positif de chacun de ses travaux; il avait toujours peur de dépasser la limite exacte de ce qu'il avait prouvé et de s'avancer un peu au delà de ce qui était certain ; il aimait mieux s'en rapporter aux lecteurs et les laisser tirer eux-mêmes leurs conclusions, comme si en pareille matière il pouvait se trouver beaucoup de lecteurs assez savants et assez attentifs pour voir tout ce que contient un livre. Mais celle retenue et le désir qu'a l'auteur de rester plutôt en deçà que d'aller au delà du fait, inspirent une confiance dans le résultat de ses recherches, dont on a absolument besoin dans des matières que si peu d'hommes peuvent suivre en-détail, et où ils sont en grande partie livrés à la bonne foi de leur guide.