II. u
M. Wœpcke compléta ce Iravail sur l'algèbre arabe, deui ans plus tard, par la publication d'un extrait détaillé de Touvrage d'Al-KarJthi, précédé d'un mémoire sur l'algèbre indê- Icrminée chez les Arabes, dans lequel il prouve qu'ils s'occupaient de cette partie de la science, qu'ils avaient ajouté aui travaux des Grecs de leur propre fonds et sans connaître, à celte époque, les inétbode$ indiennes, et que les théorèmes dpnnés plus tard par Fibonacci sont empruntés en grande partic aux Arabes.
Ces deux ouvrages ont été précédés et suivie par une série nombreuse de mémoires sur des points spéciaui^, dont ciiacua était une nouvelle pierre pour l'édiOce futur d'une histoire de> mathématiques chez les Orientaux, mais qu'il m'est impossil^lt' do citer ici en détail. On en trouvera plus bas la liste aussi coiuplète que j'ai pu la faire ; il est probable pourtant que quelques uns m'auront échappé, surtout pour les dernières années AvU vie de l'auteur.
En 1856, M. Wœpcke quitta Paris pour des raisons de hmille, et se chargea de l'enseignement mathématique au gymnase français de Berlin, place qu'il remplit pendant deux ans; mais on n'y sut pas retenir un homme qui ne demandait pourtant qu'un peu de temps pour sçs travaux, et il donna en 1858 sa démission pour reprendre à Paris le cours de ses études et de ses publications. Pendant les cinq années qui suivireut, il mit au jour un grand nombre de travaux, tant sur les malht" matiques pures que sur l'histoire de la science. Vous eu connaissez les principaux, puisqu'ils ont paru dans voln? Journal, surtout le dernier de tous, le beau mémoire sur U propagation des chiffres indiens ; mais je dois parler un peu plus en détail des travaux que M. Wœpcke a laissés inachevée.
U avait découvert à la Bibliothèque impériale la traduction arabe d'un conmientaire grec du X*' livre d'Ëuclide par Yaleiis; l'Académie des sciences de Berlin le chargea d'en pubUer It
texte et la traduction. |l fit imprimer le texte arabe à Paris cl voulut ajouter une traduction en français, pendant que l'Académie en préférait une en latin ou en allemand. Ce petit différend retarda la publication de Tonvrai^e, et je ne sais si Ton trouvera dans les papiers de M. Wœpcke le traduction du traité. Ensuite vous vous rappelez tous que, lorsque M. Schefer rapporta de Constantinople un manuscrit de l'ouvrage d'Albirouni sur les sciences des Indiens, manuscrit plus ancien et meilleur que celui de la Bibliothèque de Paris, la Société éprouva un vif désir de voir paraître cet ouvrage important, sur lequel les extraits donnés par M. Roinaud avaient attiré l'attention. Le Conseil s'adressa naturellement à M. Wœpcke, qui était sous tous les rapports l'homme d'Europe le mieux préparé pour cette entreprise difficik^ II y consentit; mais, avec sa modestie ordinaire, il désira qu«i M. de Slane lui fût adjoint. C'est ainsi que fut commencé ce u:riu\d travail qui devait entrer dans notre Collection d* auteurs orientaux. A mesure que M. Wœpcke se famih'arisa avec Albirouni, sa confiance en ses propres forces augmenta, et il finit par désirer de s'en charger seul ; M. de Slane lui céda de la meilleure grâce du monde sa part dans le travail, tout en lui offrant son aide s'il en avait besoin. M. Wœpcke, au moment de sa mort, avait fait la copie du texte et déterminé une grande partie des termes sanscrits qu'Albirouni ne donne que dans une transcription très imparfaite en caractères arabes. M. Wœpcke voulait employer tout Tété à traduire l'ouvrage et à recalculer les données astronomiques de l'auteur. Enfin, il avait préparé pour l'Académie des Inscriptions le texte et la traduction de deux traités arabes sur un point particulier de géométrie, qu'il destinait à la collection des Notices et Extraits. Ce travail est eulièremeat achevé et entre les mains de l'Académie, à Texception d'une introduction dans laquelle il voulait traiter de l'histoire générale des mathématiques chez les Arabes, et indiquer avec précision ce qu'ils avaient emprunté aux Grecs et aux Indiens, en quoi ils avaient suivi les méthodes des uns et dos autres et ce qu'ils avaient ajouté eux-mêmes suit aux nîéiho les,
soit aux résultats de leurs devanciers. C'est le dernier travail auquel il s'est livré étant déjà malade, et il faut espérer qu'oa le trouvera dans un état tel qu'il puisse paraître au moins en partie avec les deux traités.
M. Wœpcke avait toujours été d'une santé délicate; il n'a pas pu résister au travail excessif auquel il se livrait, poussé également par son ardeur scientifique et parles circonstancesdc sa vie, et il est mort de fatigue et d'épuisement à l'âge de trente-huit ans, et au moment où tout ce qu'il avait préparé si laborieusement allait porter de riches fruits pour la science. C'était un homme plein d'honneur, de délicatesse et d'égards pour les autres, consciencieux en toute chose, un peu minutieux, d'une politesse presque pénible, mais qui cachait un grand fonds de fermeté, et d'un savoir solide et étendu; il avait la grande et principale qualité d'un savant, le besoin d'aller au fond de toute question et de ne jamais se contenter du probable et du plausible. Sa mort est une perte presque irréparable pour la science ^
i. Voici la liste de ses publications, autant que je les connai«:
Disquisitiones arcliœologico-mathemalicœ circa salaria vctentm. Berlin, 1847, in-4o.
LAlgèl)red*Omar Alkliayymiy publiée, traduite et a cconjpagnéc d'extraits de manuscrits inédits. Paris, 1851, in-8o.
Notice sur des traductions arabes de deux ouvrages perdus d'Euclide, {Journal asiatiquCy iS5\).
Notice sur une théorie ajoutée par T habit ben Khorrah à rarithmétupa spéculative des Grecs. (Ibid, 1852.)
Extrait du Fakfiriy traité d'algèbre par Mohammed al Karkhi, précédé d'un mémoire sur l'algèbre indéterminée chez les Arabes. Paris, 1853* in-8o.
Notice sur les notations algébriques employées par les Arabes. {Joumsl asiatique, 1854.)
Discussion de deux méthodes arabes pour déterminer une valeur a^ procliée du sinus d^un degré. (Journal de mathématiques de M. Liouville, 1854.)
Sur nnessai fait par Léonard de Pise de déterminer la nature de lancine d^uîie équation du troisième degré. [Ibid. 1854.)
Note sur le traité des nombres carrés de Léonard de Pise» (Ibid. 1855).
ANNÉK 1803-1801. 533
Je croyais avoir terminé la longue liste de nos pertes, lorsque j'ai reçu la nouvelle de la mort de M. Cureton, depuis longtemps membre de la Société. Le peu que je sais de sa vie est extrêmement honorable. Il était né en 1808; son père, petit propriétaire à Weslbury, se décida, en voyant son application à rétude, à lui faire donner une éducation savante ; mais pendant qu'il était encore à Técole, le père mourut et la mère voulut vendre sa terre pour qu'il pût continuer ses études; le jeune homme refusa tout pour que sa mère pût
Sur le mol kardaga, et sur unemélhode indienne pour calculer les sinus. {Nouv. Ann. de mathématiques ^ 1854.)
Sur une ^nnée historûiue relative à Vemploi des chi/fres indiens par les Arabes. (Tortolini, Annal idiscieyize matematichet iomc VI.)
Essai d*une restitution de travaux perdus d*Apollonius sur les quantités irrationnelles. {Mémoires de divers savants à V Académie des sciences , tome XIV.)
Analyse et extrait d^un recueil de constructions géométriques par Aboul Wefa. {Journal asiatique, 1855.)
Traduction d'un chapitre des Prolégomènes d^Ibn Khaldowi, relatif aux sciences matfUmatiques. (Actes de rAcadémic des Nuoui Lincei, Rome, 1850.)
Ueber ein in derK. Bibliothek in Berlin befindliches arahisches Astrolabium. {Abhandlungen der K. Académie in Berlin^ 1858, in-4o.)
Traduction dutraitéd^ arithmétique de Mohammed al Kalçadi. {Acad.de* Nuovi Lincei, 1859.)
Mémoire sur l'introduction de Varithmétique iîuUenne en Occident. (Ibid. 1859.)
iSttr une mesure delà circonférence du cercle, due aux Arabes. {Journ. asiat. 1860.)
Traduction d*un fragment anonyme sur lafoimaiton des triangles , rectangles et nombres entiers, et d'un autre traité arabe sur le même sujet. {Acad. de* Nuovi Linceiy 1861.)
Mémoire sur la propagation des chiffres indiens. {Journal asiatiuue, 1863.)
Ueber ein in der K. Bibliothek in Paris befindliches Astrolabium. {Mélanges asiatiques de V Académie de Saint-Pétersbourg, 1864.)
II se trouve de plus, entre les mains de M. le prince Boncompagni, à Rome, un certain nombre de notices et d'extraits de manuscrits arabes relatifs à l'arithmétique. Je suppose qu'ils paraîtront dans les Actes des Nuovi Lincei à Rome.
La liste ci-dessus ne comprend pas les travaux de M. Woepcke sur les mathématiques pures, qui ont paru dans le Journal de mathématiques de Crelle (1851-1857), et dans le Journal de mathématiques de M. Liouvillc (1854-1860).
garder son bien, entra au collège de Christchurch, à Oxford, romme boursier, se distingua dans tous les examens, devint successivement sous-bibliothécaire à la Bodleïenne, sous-conservateur des manuscrits orientaux au Brilish Muséum, chapelain (le la reine, enfin chanoine de Westminster. Il s'était adonné avant tout à l'étude des langues sémitiques, et son édition do rilistoire des religions par Schahristani montre quels progrès il avait faits en arabe. Plus tard, lorsque le British Muséum eut fait, et en grande partie par l'influence de M. Cureion lui-même, l'acquisition des manuscrits syriaques des monastères de la Thébaïde, il employa de longues années à restaurer, à cataloguer cette collection unique, et. à en publier les parties les plus intéressantes pour l'histoire et la patristiquc ^La science pouvait attendre de lui encore de grands
1. The booliof religions and philosophical sects by Mokammad al Sht^rastnni. Loiuirns, 1842, 2 vol. iii-8o (en arabe).
Tanchumi Hierosolijmitani Commeïiiariun arabicus in LamentaUone.%. London, 1843, in-8o.
Pillar of the Creed of the Sunnites. Londoii, 184*3, in-8» (on arabe i.
Cntalofjus Codicum manuscripiorum arabicorum qui in Mukœo hritanvint (fsservantur. Londrns, 1846, in-fol.
Aucient syriac version of the epistles of Ignatius. ix)ndon, 1H4>^, in-S".
Vindiciœ Igtiatinnœ, or the genuine wrilings of Si. Ignatius as exhib*tcd in the syriar version^ vindicate4 from the charge of heresy. London. 18 IS, i 11-80.
The fesUil letlers of St. Athanasius, discovercd in an aucient tyriac niv nuscript, and editod with a préface. London, 1848, in-8<».
Corpus Igualiaimnij u complote coUection of the Ignatian opistles in syriar, fjrook and latin. London, 1849, in-8<>.
Fragments ofihe Iliad of Homer from a syriac PalimpMsU Londoo. 1851, "in-4°.
The ecclesiastical history of John bishop of Ephesus^ in syriac. Oxford. 1853, in-8».
Spicilegium syriacum, containing remains of Bardesanes, Mcliton, eUr. London, 1855, in-8».
Urmains of a venj aucient recension of the four GospeU in nyriac, kithprto unktwum in Europe. London, 1858, iu-4°.
Au niomotil de Fumort M. Curcton avait sous presse un ouvraj^e portant W titip. : Aucient syriac document s y relative to the carliest establishment •»f Cliiislianity in Edessa and the ncighbouring countries, lotbc fourthcentury, (Mlited, Iranslaled and annotated bv W. Curcton.
services, lorsqu'il succomba aux suites d'un de ces accidents de chemin de fer, qui, à la honte de la législation de l'Angfleterre, sont si fréquents dans ce pays. C'était un homme très bon, très doux et très ferme en même temps, très dévoué à la science, et l'Académie des Inscriptions lui a conféré le plus grand honneur auquel un savant puisse aspirer, en le nommant associé étranger de l'Institut.
Vos travaux ont suivi pendant Tannée dernière leur cours ininterrompu. Vôtre Journal a publié des mémoires sur diverses parties de l'histoire et de la philologie orientale. M. Oppert a commencé le commentaire de la grande inscription assyrienne dont il nous avait donné le texte et la traduction dans un cahier antérieur. Il n'y a personne qui ne sente combien il importe à la science que ces inscriptions soient, non seulement publiées et traduites, mais commentées en détail pour que chacun soit mis en état de suivre les procédés par lesquels on peut arriver à Tintelligence de ces langues perdues. Le commentaire va être suivi d'un vocabulaire, dans lequel M. Menant va reproduire tous les mots que renferme cette inscription, en les ramenant, autant qu'il y a lieu, aux racines hébraïques. Ce sera, je crois, le premier vocabulaire assyrien qui aura été publié, et il sera d'une étendue suffisante pour être d'un grand secours pour d'autres inscriptions.
M. Vivien Saint-Martin a repris l'étude des inscriptions d'Axurfl, surtout de l'inscription célèbre d'Adoulis, qui est un document de la première importance pour les temps obscurs de rhistoire de»rÉthiopic. Il croit pouvoir la placer dans le premier quart du second siècle de notre ère, et déduit en détail les éclaircissements qu'elle fournit à l'histoire et à la géographie de ce temps. Il passe ensuite à d'autres inscriptions, découvertes plus récemment à Axum, et en appelle à un nouvel examen de ces monuments sur place, jugeant insuftisantes les copies que nous en avons. Je crois que M. d'Abbadie a rapporté de ses voyages des copies qui pourront, au moins en
partie, lever ces doutes. Plus nous avançons dans la critique de l'histoire ancienne, plus l'importance des inscriptions et des médailles augmente et plus on sait en tirer parti. On peut en voir les preuves dans les travaux qui ont paru sur les inscriptions que M. Renan a rapportées de Phénicie et sur lesquelles lui et M. l'abbé Barges sont encore revenus dans les derniers cahiers de votre Journal.
M. Âubaret nous a donné la traduction d'un petit roman cochinchinois en vers, qui est extrêmement curieux. C'est un poème tout populaire, composé en cochinchinois, chose des plus rares dans le pays d'Ânnam, où Ton trouve au-dessous de sa dignité d'imprimer dans une autre langue qu'en chinois et où l'on n'oserait pas même parlera l'empereur dans la langue de son pays. M. Aubaret, qui entendait tous les jours chanter par le peuple des fragments de ce poème, parvint à en réunir les épisodes et à en rétablir à peu près l'ensemble. C'est un livre intéressant et qui fait honneur aux Cochinchinois, s'il peut passer pour un indice des sentiments de la nation, comme sa grande popularité paraît Tindiquer. Il y a une partie du poème, surtout quaad il s'agit de lettrés et de grands personnages, qui est comme empruntée à des romans chinois, parce qu'elle ofTre le tableau des mœurs et des idées d'une classe toute imbue de civilisation chinoise; une autre partie est toute populaire, on y trouve des démons, des aventures miraculeuses et les grands coups d'épée qui de tout temps ont eu tant de charme pour les barbares et les enfants de tout âge ; mais il y a une grande partie du livre qui est l'expression de sentiments vrais, passionnés et délicats, d'un genre qu'on ne trouverait guère dans les romans chinois, et la peinture des mœurs et de la position sociale du bas peuple, ce qui donne un intérêt tout particulier à ce poème. Il est à désirer que M. Aubaret, qui est aujourd'hui consul à Bangkok, étudie avec le même soin la littérature populaire du Siam.
M. Stanislas Julien a commencé à publier dans votre Jour-
ANNÉE 1803-18ai. 537
nal une série de renseignements que les chroniques chinoises contiennent sur les premiers rapports des Chinois avec les Turcs. Les historiens turcs, arabes, persans et grecs nous ont fait connaître Thistoire des Turcs à partir du moment où ils se mettent en contact avec TAsie occidentale et l'Europe, mais ils sont très sobres sur les origines de la nation, les commencements de leur dévelojppement et Thistoire de leurs longues tentatives pour s*étendre vers l'Orient, où ils se sont toujours trouvés contenus et repoussés par les Chinois. G*est probablement l'obstacle invincible qu ils ont trouvé de ce c6té qui les a fait déborder sur la Perse et l'Occident et nous a valu leur présence en Europe. Deguignes seul avait eu l'idée de puiser dans les annales de la Chine pour cette époque de l'histoire des Turcs; mais il ne s'en est servi que partiellement, autant que le comportait le plan général de son grand ouvrage, et en mêlant aux renseignements tirés du chinois ceux qu'il obtenait d'autres sources, de sorte qu'on sera bien aise de trouver ici ces documents complets et dans leur teneur primitive. Ils ne nous fournissent pas une histoire régulière des Turcs, mais uniquement le récit du contact qu'ils ont eu avec l'empire chinois; cependant, comme ce peuple turbulent était le proche voisin de la Chine, dont les richesses le tentaient et dont il avait à craindre les armes, il s'ensuivit des rapports assez constants et dans des circonstances assez variées pour fournir des données nombreuses et importantes sur l'histoire des Turcs orientaux.
Vous recevrez dans peu de jours le commencement d'un autre travail très considérable sur les Turcs; c'est l'histoire de leur administration fmanciëre, que M. Belin, à Constantinople, a tirée de tous les documents qui lui sont accessibles.
M. Prudhomme vous a donné la traduction d'un curieux t'pisode de la conversion des Arméniens au christianisme ; c'est l'histoire du district de Daron en Arménie, d'après l'évèqueZénob, le Syrien. Lorque Tiridate II, roi d'Arménie, fut
devenu chrétienaulir siècle de notreère, il se mil à convertir s^ sujets; mais il trouva une vive résistance dans le pays de Baron, sur les frontières de la Syrie, où une colonie de prêtres Indiens (?) s^ctait fortement établie. Les païens furent vaincus, leurs temples renversés, le pays converti, et saint Grégoire fit adresser aux églises de Syrie un récit détaillé de ce? événements par Tévêque Zénob, témoirî oculaire de ce qui sVtait passé. C'est ce récit que M. Prudhomme a publié dans le Journal.
M. de Rosny a composé un aperçu de la langue coréenne, autant que les matériaux encore bien imparfaits qui sont aujourd'hui accessibles le lui ont permis. C'est la lan^ie d'un peuple peu littéraire et dont nous ne possédons jusqu'ici pas un seul livre; l'intérêt qui peut s'y rattacher est donc u^iqu^ ment ethnographique. M. de Rosny croit que le coréen est une branche des langues tarlares, et il se propose de tirer plus lard les conséquences de ce fait pour l'histoire de l'extrèine Orient. D'autres savants nous ont envoyé des travaux; M. Radloff, des observations sur les Kirghis; M. Thomas, le résultat des nouvelles découvertes relatives aux plus anciens chiffres indiens; M. Neubauer, un supplément à son mémoire sur les premiers lexicographes hébraïques ; M. Catafago, une histoire des émirs maronites du Liban. Ces travaux ont déjà paru, d'autres sont entre les mains de votre Commission et paraîtront dans les cahiers prochains de votre Journal.
Votre Collection d'auteurs orientaux poursuit son cours L'impression du troisième volume des Prairies d'or deMasoudi est achevée*. L'auteur commence par la description du pays des Noirs et de leur histoire, puis il consacre quelqaes
1. Mnç)U(li, Les Prairies cTor, texte et traduction par MM. Barbier (•<* Meynani ot Pavct de Gourteillc. Troisième volume. Pari», 1H61> in-*"' Adi pajçes. (I>rix de chaque vohinip de la (loUoclion* d'autf*urs orientant. 7fr. 50 c.)
)ages au peu de renseignements que les Arabes possédaient alors ;ur les peuples slaves, sur les Francs et les Longobards; enluite il rentre dans un sujet qu'il ne quitte plus jusqu'à la in du volume, et sur lequel il a beaucoup de choses instrucives à nous dire, les traditions des Arabes avant Tlslam. Il raite des Adites et des Temoudites, de l'histoire ancienne de a Mecque, des Kahtanides, du Yémen, des Himyarites et de >aba, des conquêtes de la Perse dans le midi de TArabie, des ois de Hirah et des Ghazzanides, des tribus nomades et de eurs migrations, des croyances des anciens Arabes, des voix nystérieuses, des augures et de l'art des devins; enfin il ternine par une série de chapitres sur le calendrier des Coptes, les Syriens, des Perses et des Arabes, et sur les superstitions |u on attachait aux jours et aux mois. Tout cela est raconté à a manière de l'auteur, dans un ordre assez imparfait; mais ce olume est plein de renseignements curieux pour nous.
M. Barbier de Meynard a livré à l'impression le manuscrit intièrcment terminé du quatrième volume de Masoudi, qui ontiont le reste de ce que l'auteur avait à dire sur Thistoire >MUirale avant Muhammed; et quand ce volume sera imprimé, lous serons arrivés à la moitié des Prairies d*or. Les quatre lerniers volumes contiendront l'histoire à partir de l'époque l»U'Hégire. M. Barbier s'occupe de la rédaction et de la traiuction du cinquième volume, de sorte que nous pouvons 'spérerquece grand ouvrage sera terminé dans quatre ou cinq ms d'ici, et la Société n'aura pas, je crois, à regretter les sarifices qu'elles aura faits pour offrir aux savants un ouvrage lont la publication était depuis longtemps un besoin pour les itudes historiques.
J'ai déjà dit quelques mots de l'état dans lequel M. Wœpcke i laissé les préparatifs de l'édition de l'ouvrage d'Albirouni ur les sciences des Indiens. M. de Slane n'a pas encore eu le einps de se rendre compte do l'ouvrage, et nous devons atondre le résultat de son examen avant de prendre un parti.
II est extrêmement désirable que cette entreprise, si difSa-^ et si importante pour l'histoire de Tlnde, puisse être mené^ . bonne fin. Nous espérons toujours que M. Cowell à Cakoiu. qui nous a fait entrevoir Tenvoi possible d'un troisième g>înuscrit d'Âlbirouni, qui se trouve à Bombay, réussira à qo&' fournir cette aide et à Taciliter par là l'accomplissement du «isir d'enrichir de cet ouvrage votre Collection d'auteurs orintaux.
Les autres sociétés dont le but est le même que le nùtr . de faire connaître TOrient, ont de leur côté continué leu^ travaux, chacune dans la ligne que lui prescrivent les nêcr sites et les tendances diverses du pays où elle siège. La pi t^ ancienne de toutes, la Société de Calcutta, s'est donné > tâche la plus comprchensive; elle représente dans l'Inde:: que représentent à Paris les Académies des Inscriptio! > et des Sciences, le Cabinet d'histoire naturelle et le t.binet des manuscrits de la Bibliothèque impériale, et eli fait courageusement face à tous ses devoirs. Elle est soutenue par le zèle intelligent des Européens dans l'Inde et aiii^ par le gouvernement, quoique dans une mesure trop étn>i. pour l'importance et la multiplicité de ses fonctions; mi. elle est presque abandonnée par ceux qui auraient le pU d'intérêt à sa prospérité, par les grands personnages hindosi: et musulmans, qui ne comprennent pas encore combiea leur importe que leur passé et leur pays soient connus, ? que leurs maîtres européens s'occupent de Thistoire et il ressources de l'Inde. Néanmoins la Société fleurit et gramii* ses publications, il est vrai, ne contiennent plus de ces grao travaux qui ont donné, du temps de Sir W. Jones et de Co> brooke, à ses Transactions une si grande importance, m. son Journal' n'en esjt pas moins un des recueils '*
1. Journal of the asiatic SocUty of Bengal, Calcutta, 1863, in-8«. n*ai vu que les cahiers I-IV de cette année, et le numéro supplément^' Je ne sais si l'année est complète.
)lus instructifs qu'il y ait pour Thistoire, pour la philologie et es antiquités indiennes ; il a continué à suivre l'impulsion que eu Prinsep lui avait imprimée, et le dernier volume nous fait connaître une foule de sculptures, d'inscriptions et de mélailles nouvellement découvertes, et rend compte d'exploraions de districts de l'Inde peu connus et des pays environlants. Je ne puis indiquer en détail tous ces travaux, mais je lois mentionner par un mot au moins un des plus curieux, e premier rapport du colonel Cunningham *■ sur les fouilles irchéologiques qu'il a entreprises par ordre du gouvernement. Il a suivi, dans son exploration, les traces des pèlerinages de ?a-hien et de Hiouen-tsang, pour retrouver tout ce qui reste les monuments dont la piété des bouddhistes avait couvert tous les lieux consacrés parle souvenir de la naissance, de la vie et :1e la mort du Bouddha. M. Cunningham a fait des fouilles ilans vingt-trois localités et a retrouvé, malgré les dévastations de ces lieux par les brahmanes et les musulmans, un grand nombre de monuments et d'inscriptions. Il donne, dans ce rapport, une description sommaire de ce qu'il a trouvé, promet la continuation de ses explorations et annonce la publication Jélaillée de ses découvertes.
La Société de Calcutta continue sa Bibliotheca indica; il m a paru dans le courant de Tannée une vingtaine de cahiers lie différents ouvrages sanscrits et persans, dont j'aurai à indiquer les titres dans la suite de ce rapport.
1. Ce rapporl remplit un numéro supplémentaire du vol. XXXII, avec iinc pagination à part (i-cxix). Je remarque cela pour les personnes qui [tossèdeot le Journal et auxquelles un cahier de cette espèce, dont Fat- (ence ne rompt pas la pagination du volume, pourrait aisément échapper. IVest une chose qu'on devrait éviter à tout prix, de publier dans une série de cahiers des numéros supplémentaires avec des paginations différentes; les collections de ces publications finissent toujours par devenir ncomplètcs. Le Journal asiatique di\n{i autrefois des cahiers supplémentaires, et la conséquence est .que presque aucune collection n'est réelleaient complète. Je me permets cette remarque parce que d'autres sociétés pourraient faire leur profit de notre expérience et éviter ce grand et très gratuit inconvénient.
&i2 VINGT-SKM' ans D'HISTOIHE DES ÉTUDES ORIENTALES.
La Société de géographie de Bombay nous a fait parvenir le volume XVI de ses Transactions*, qui contient de nombreoi travaux sur le Sindh et le Gutch, sur Bahrein, sur quelques parties de la côte d'Arabie et de l'Afrique orientale, et sur le Japon.
Il s'est formé à Labore une association pour rexplorationdeî antiquités et de l'histoire du Pendjab et des pays environnant^ La proximité des pays presque inconnus au delà du hautlndus, ou la domination grecque et le Bouddhisme ont dû laisser tant de traces, rendait extrêmement désirable qu'il se formât un centre où les renseignements pussent être recueillis, coordonnés et rendus publics. Le nouveau comité a eu le bofi esprit de se rattacher à la Société de Calcutta, quia acccpli' avec empressement la charge de publier les rapports qui lai parviendront de Lahore.
Nous n'avons aucune nouvelle de ceque peuvent avoirpubliV les Sociétés asiatiques de Colombo, de Hong-Kong et de SIubghaL Je ne me lasserai pas de me faire l'écho des plaintifs ^\^ savants de l'Europe, de ce que les Sociétés placées dans des positions aussi favorables pour les études les plus intéressantes et au milieu de pays que nous avons de plus en plus le besoin de mieux connaître, dédaignent si étrangement d'entrer en communication avec l'Europe et rétrécissent ainsi ellesmêmes la sphère de leur utilité. La librairie est actuellemeot tout à fait impuissante à nous apporter régulièrement ce (pi est publié dans ces pajs, et l'on comprend qu'un auteur individuel n'ait aucun moyen de se mettre en communication avec l'Europe ; mais des Sociétés trouveraient bien facileraenl des agents en Angleterre.
La Société asiatique de Londres a continué son Journal,
i . Tke Transactions of the Bombay ifeographîcal Societfi^ froni Juu£ I8G0 to Decombcr 1862. Vol. XVÏ. Bombay, 1803, iii-go (ex cl io4i |»^c> avec des caries et planchos).
AiNNËK 1863-18Ci. 543
dont le volume XX est achevé*. Il comprend un grand nombre d'articles surles parties les plus variées de l'Orient, la suite du mémoire de M. de Beauvoir Priaulx sur les ambassades indiennes à Rome depuis Claude jusqu'à Justinien, une série de mémoires sur différents points de littérature et d'histoire indiennes par MM. Muir, Spottiswood, Kern et Hall, des articles sur les monnaies et inscriptions bactriennes par MM. Thomas et Dowson, et d'autres travaux trop nombreux pour être énumérés tous. Je suis sur, Messieurs, de vous faire plaisir en annonçant que le Comité de traductions de la Société asiatique de Londres a demandé à M. de Slane de continuer sa traduction du Dictionnaire biographique d'Ibn Khallikan,qui a été interrompue si longtemps. Ce livre est indispensable à tous ceux qui s'occupent d'une branche quelconque de la littérature ou de l'histoire des Crabes, et c'est une véritable bonne fortune que d'être assuré de l'achèvement de Touvrage. La Société de Londres se soutient par le zèle d'un certain nombre d'hommes qui ont vécu en Orient et qui n'abandonnent pas les études et les intérêts qui les ont occupés dans leur jeitnesse; mais c'est une chose singulière que d'observer combien peu les études orientales ont de soutien dans le pays. Le gouvernement ne fait rien pour elles, les universités presque rien, le clergé - s'y intéresse faiblement, et cette grande masse de public riche et instruit refuse d'écouter quand
1. The Journal of the H. asuttic Society of Gréai Britain and Irelanti Vol. XX. Londres, 1863, in-8o (408, xxv et 10 pages).
'i. l\ faut (|ue jo reiiiic au clergé anglais la justice do dire qu'il a nionirtî, dans le Dictionnaire de la Bible, publié sous les auspices de M. W. Siuitli, ctréellcnient rédigé et coordonné par M.O. Grove, un savoir o rienlai ot un esprit de critique très respectaliles. Cet ouvrage n'entre que partiellonicut dans notre sujet, et je ne puis en faire ici la description détaillée; mais je suis bien aise de pouvoir l'annoncer au moins d'un mot. Il e:t naturullemcnt, comme tout ouvrage auquel un grand nombre de collaborateurs a concouru, inégal dans ses différentes parties, mais en somme c'est un livre tout à fait rocommandable. En voici le titré : A Dictionarn ol the Bible, comprisiiKj the antiquiUeSy biography.geography andnalural histonj, cditod by W. Smith. 3 vol.London, t«01-18(i:î. ln-8^ (1179. 1862, cwf et X pajçes).
544 VINGT-SËPf ANS DHISTOIRË DES ÊTUDKS ORIENTALES.
il s'agit de l'Orient non biblique. Un était accoutumé depuis deux siècles à regarder l'Asie comnne un terrain qui n'intéressait que la compagnie des Indes, et il n'y avait que ceoi qui l'avaient servie et leurs familles qui y prenaient un intérêt quelconque; encore la plupart de ceux qui y ont passé leur vie cessent-ils de s'en occuper à leur retour, quand ils voient que tout ce qui avait fait l'occupation de leur vie est un objet d'ennui et presque de terreur pour la société anglaise. Il y a là un indice de frivolité qui étonne dans un pays en apparence aussi sérieux.
La Société orientale allemande a fait paraître la fin du volume XVII et la moitié du volume XVIII de son Journal ^ On y trouve le mémoire de M. Brockhaus sur la transcription des textes arabes en caractères latins, dont j*ai déjà parlé Tannée dernière ; puis une longue et savante dissertation de M. Steinschneider sur les stations de la lune d'après les auteurs arabes et juifs. C'est un côté tout nouveau de laquestion des Nakshatrasindiens,qui depuis quelques années a donné lieu à tant de recher. ches dans toutes les littératures orientales. L'auteur ne prétend pas résoudre toute laquestion. maisil fournitdes renseignements neufs dont il faudra tenir compte dans la solution définitive de ce.problème obscur. Le Journal de la Société, qui peut profiter de la surabondance du travail d'érudition en Allemagne, nous donne, comme tous les ans, une quantité de travaux et de notices relatifs à toutes les parties des études orientales. En le lisant, on est frappé de l'ardeur avec laquelle on s'occupe aujourd'hui des débris de toutes les langues dont il ne nous reste que des traces dans quelques médailles ou quelques inscriptions. Ainsi M. Meyer discute de nouveau les inscriptions nabatéennes pour revendiquer la nuance araméenne du langage. M. Blau a inséré un mémoire dans lequel il appelle Tattention des savants sur Taide qu'ils pourraient peut-être tirer de la langue
\* Zeitschrift derdeutschen morgenlàndischen Ge^elUchaft^ vol. XViU cah. 3 et 4, vol. XVIII, cah. 1 et 1 Leipzig, 1863-4. In-8».
albanaise pour l'interprétation des inscriptions lyciennes. M. Levy discute une inscription phénicienne de Sardaigne et donne un mémoire très détaillé sur les inscriptions palmyréennesy qui avaient été fort négligées depuis longtemps ; enfin M. Mordtmann publie une grande collection de sceaux peblewis avec l'interprétation de leur légende.
La Société orientale allemande a continué, à côté de son Journal, sa collection de mémoires et de matériaux pour servir à la connaissance de l'Orient^; je reviendrai sur ces publications à leur place, parmi les ouvrages orientaux.
Je crois que la Société orientale américaine a fait paraître la première partie du volume VIII de son Journal, mais je n'en ai reçu qu'un tirage à part d'un mémoire deH. Whitney ', sur la question tant débattue des Nakshatras indiens. M. Whitney combat, dans ce mémoire, tant l'opinion de M. Biot, qui attribuait l'origine de ce système d'astérismes aux Chinois, que celle de MM. Weber et Mûller, qui défendent l'origine indienne des Nakshatras, et il penche lui-même à croire qu'on doit la chercher en Chaldée. Il est évident qu'une question qui admet tant de réponses n'est pas encore mûre.
J'arrive maintenant à l'énumération des ouvrages orientaux qui ont paru depuis un an, et je vous prie très instamment de m'excuser si des ouvrages dont vous auriez connaissance m*ont échappé; car je trouve tous les ans de plus en plus dîfOcile de réunir les livres qui ont le droit d'être mentionnés ici. Je commence, comme j'ai toujours fait, par les Arabes et par la partie la plus ancienne de leur littérature.
1. AbhatuUungen fur die Kunde des Morgenlandes, Il a paru jusqu'ici : vol. I, Il et m, 1. Leipzig, in-8°. Chaque cahier contient un ouvrage à part et se vend séparément. 11 est regrettable que la Société en fixe le prix de vente trop haut.
2. On the views of Biot and Weber respecting the relations ofthe Hindu and Chinese Systems of asterisms, with an addition on Mûllefs views respecting the same subject, by W. D. Whitney (tiré du Journal of the American Oriental Society, vol. VIII. 1864. In-S». 94 pages)
èlè VINGT-SEPT ANS D'HlSîcilRE t)£S ÉTUDES ORIENTALES.
Mais avant de parler de la littérature arabe classique, il faut que je dise quelques mots sur là collection des inscriptiiiris tlimyaHtes, publiée par le Musée britannique *, et que je n'dipii annoncer que 1res vaguement dans mon dernier rapport. t'édîlÊui" de la collection, M. Birch, a pris pour collaborateur M.Frank, qui a fait précéder les inscriptions d'une introduclioo dans laquelle il énumère les inscriptions publiées antérieurement et donne les titres des travaux principaux qui ont para sur le sujet ; ensuite, il fait la description détaillée de toutes les inscriptions que possède le Musée britannique et en indique sommairement le contenu. Elles sont au nombre de quarantedeux, dont vingt-huit sur planches de cuivre, dix sur pierre et quatre sur pierres fines. Elles sont reproduites avec beaucoup de soin par là voie de la lithographie, et de la manière sensée qui distingue les publications du Musée de Londres, a?ec une scrupuleuse exactitude, dans une forme convenable, mais sans le luxe qu'on met ici en pareil cas, et, par conséquent, à un prix qui permet aux savants de se les procurer. C'est une très belle et très importante addition à ce que nous possédions sur rhistoire du midi de l'Arabie. Ces monuments contiennent pour noos infiniment plus que ce que leurs auteurs ont pensé j exprimer, et quand la littérature entière d'un peuple a péri, comme c'est le cas des Ilimyarites, tout ce que nous pouvons savoir de sa chronologie, de son histoire, de sa race et de sa langue, s'y trouve. Ali reste, ce que nous possédons aujourd'hui d'inscriptions de Saba n'est qu'une très petite partie de ce qui existe, et de ce que de nouvelles explorations de ce pays inhospitalier nous donneront un jour.
La poésie des tribus nomades de l'Arabie, avant que rislam les eût réunies en un corps de nation, est un des phénomènes les plus intéressants de l'histoire littéraire. Nous y trouvons un peuple divisé en mille tribus, empêché par la nature du pays de se livrer aux travaux de l'esprit, qui ne sont possible?
i. Inscriptions in theHimyaric cluiracteri discovertd dùef^ in wouUnem Aràbia andnowin the British Muséum. LondrtSt 1863, ia-fol. oblonç.
que dans des agglomérations d'hommes sédentaires et avec une stabilité de la vie impossible dans le désert, mais poussé par son génie à la culture de la poésie à un degré sans exemple dans l'histoire. On ne voit que les Chinois chez lesquels le talent de faire des vers soit devenu Tobjel d'une ambition aussi grande; chez eux, c'est le produit artificiel de la culture littéraire dans les hautes classes et. un résultat de leur éducation savantêj^ tandis que, chez les Arabes, il n'y avait nul enseignement, mais toui homme voulait être poète et toute femme était honorée pour l'être. Le modèle qiie l'opinion publique de ce monde du désert proposait à tout homme élait d'être brave, généreux de son bien et poète; tout le reste était peu en comparaison, et l'on pouvait avoir toute espèce de vice sans déchoir, pourvu qu'on eût ces trois vertus cardinales. La grande ambition était de chanter ses propres hauts faits ou ceux de sa tribu, dans des vers assez beaux pour être répétés dans d'autres tribus et au loin.
Il est naturel qu'un effort aussi général ait produit graduellement un haut degré de raffinement dans la forme, et comme nous n'avons pas de pièces de vers arabes qui remontent beaucoup au delà de l'an 500 de notre ère, nous ne possédons la poésie du désert que dans un état déjà réglé et avec des formes arrêtées. On avait formé un cercle de sujets et de règles que l'on ne devait pas franchir, mais en dedans duquel le talent individuel avait toute liberté, et si les mêmes sujets revenaient et les mêmes sentiments se répétaient, cornnie il n'en pouvait pas être autrement dans une vie aussi simple que celle des tribus nomades, l'expression du caractère personnel du poète et sa manière de peindre cette vie n'en étaient pas moins marquées de sentaient propre. Ce n'est que plus tard, quand les Arabes des villes ont voulu conserver ces anciennes formes et se resteindre à ces anciens sujets qui ne répondaient plus en rien à leur manière de vivre et à leurs sentiments, que ces règles classi(jues sont devenues de véritables chaînes et ont fait un tort irréparable au génie de la nation.
Ces poésies du désert paraissaient par la nature des choses destinées à périr comme tout ce que l'écriture ne fixe pas, et de fait la plus grande partie et surtout les anciennes ont été emportées par le temps. Ce que nous en avons, nous le deTOBS aux lettrés et aux grammairiens de Basra et de Koufa, qoi oat vu en elles, très heureusement pour nous, des modèles de langue, des types pour la poésie, des exemples pour la grammaire et des ressources pour l'explication des mots employés dans le Koran et dans les traditions. On allait donc étudier as désert, rechercher ce qui survivait de l'ancienne poésie et des traditions sur leurs auteurs et les événements qu'ils avaient célébrés. C'est ainsi que furent sauvées de l'oubli un certain nombre des poésies les plus célèbres, comme la collection des Moallakats, et quelques Divans complets, comme ceux des Hudallites et des six poètes, un grand nombre de pièces qui entrèrent plus tard dans des anthologies, comme les deni Hamasa, le Kilab al Âghani et les Hufaddhaliat, ou qui servent de pièces à l'appui de récits, comme dans le Kilab al Ikd; enfin une très grande quantité de fragments ou de vers isoléSt cités par les grammairiens et les commentateurs eomine preuves de leurs assertions philologiques.
Un grand nombre de ces poésies a été imprimé et traduit en Europe ; mais il nous reste beaucoup à faire, tant pour U publication des textes que pour leur critique historique et philologique. H. Noeldeke, à Kiel, a publié, sous le titre de Coutribuiions à la connaissance de la poésie des tvuiens Arabes^, une série de travaux très remarquables. Il commence par un mémoire sur la poésie ancienne des Arabes en géaérai, puis il donne la traduction de l'introduction de la Biographie des poètes par Ibn Koteïba, en ajoutant le texte de toutes les pièces de vers que cite l'auteur; ensuite il traite de la poésie des Juifs arabes du temps de Huhammed, en réuois-
i. Beitràge wr Kenntnisa der Poésie deralten Arabtr, voa Tlieo4o: Noeldeke, Hanovre, 18(îi, iii-8o (xxiv et m pages).
sant les Tragments de leurs poésies dispersées dans les anthologies; puis il traite dans un autre chapitre des poèmes de Mutammiro, qui se composent en grande partie de complaintes sur le meurtre de son frère Malik, commis par Khaled Ibn al Wetidy qui a joué un si grand rôle dans les premières conquêtes des Musulmans; un autre chapitre contient un choix de complaintes de la poétesse Alkhama, qui a chanté dans des vers célèbres la mort de son frère.
En dehors de ce volume M. Noeldeke a publié le Divan d'Urwa, fils d*ÂlwardS poète un peu antérieur à Muhammed. Il a accompagné le texte arabe de la vie derauleur, du chapitre du Kitab al Aghani qui en traite, et d'une traduction des poèmes. Quiconque lit ces dissertations sera frappé de voir combien ces vieux débris gagnent en intérêt parles travaQx de la critique moderne, qui font ressortir le caractère, les motifs et les circonstances des poètes. C'est comme une lumière qu'on porte dans une chambre obscure où tous les objets se confondaient dans une masse sombre; les contours de chaque chose apparaissent et se dessinent, et Ton voit la forme qui donne une vie individuelle à chaque objet.
Il reste encore beaucoup à faire dans cette voie; il y a bien des poésies du bon temps encore inédites, il y a un grand travail philologique à faire pour les interpréter, il y a bien des biographies à écrire et des traits de caractère à mettre en lumière, avant que le tableau de la vie des Arabes du désert soit devant nous dans tous ses détails et toute sa vérité. Heureusement la curiosité des savants du khalifatnous a laissé de riches matériaux, qui attirent maintenant Tattention des orientalistes. Je ne sais où en est la collection des Hufaddhaliat que nous a promise M. Gosche à Halle, mais voici le commencement d*une édition duKamil du Mubarrad* que publie H. Wright à Londres
1. Die Gedichte des Ufwalbn Altvard, herausgegeben, tibersetzt und er- ISuteri von Th. Noeldeke, Goettiague, 1863, in-4<» (93 pages). Si TheKamil ofel-Mubarrad, ed'iXed by W. Wright, premier cahier, Leip-<
aux frais (}e la Société orientale allemande. Aboul Abbas Mohammed, connu sous le sobriquet bizarre du Mubarrad (> gelé), était le plus célèbre grammairien du iir siècle de THégire. Natif de Basra, il passa sa vie à Bagdad, où il composa un grand nombre d'ouvrages dont le plus important est k Kamil, C'est une collection d'expressions rares et diffieile? dont l'auteur explique le sens et Torigine par des citation? tirées d'anciennes poésies et par des anecdotes, et qui forme un vaste répertoire pour la grammaire, pour la lexicographie, et pour l'histoire de la poésie arabe. M. Wright a préparé d' longue main ce texte très difficile, et la libéralité qui règn** heureusement aujourd'hui dans les bibliothèques publiques lui a permis de se servir de tous les manuscrits de rouvrai^t» qui se trouvent en Europe. SI. Wriî;ht ne dit pas qu'il (en suivre le texte d'un commentaire, dont |e livre aurait pourtant besoin; il est vrai qu'il en a diminué la nécessité en pourvoyant le texte de ses voyelles, même dans la prose; mais jt doute que cela sufTise, quoique cet ouvrage ne soit destiné qu'aux hommes du métier.
Je ne puis quitter le sujet de l'ancienne poésie des Bédouin» sans dire quelques mots d'un livre qui s'y rattache très étitiitement, qui en forme, pour ainsi dire, le couronnement, et es; l'expression la plus populaire des sentiments qui ont fait nàiiT^ cette littérature; ce livre est le roman d'Antar, dont H. Deuf vient de commencer une nouvelle traduction*. On ne peut voir qu'avec plaisir tout essai de rendre accessible aux lecleui^ européens un ouvrage dont Timporlance pour l'histoire de h civilisation n'a pas été suffisamment appréciée. Il est vrai que la difficulté de l'introduire dans la littérature universelle e>l très grande, à cause de l'énorme étendue de Touvrage et d'une
zig, 1864, in-4o (vi et 80 pages, prix 10 sh.). Ce livre est imprimé daff un vilain caractère qui papillote ci fatigue les yeux.
1. Les aventures (TAntarjfils de Clieddad, roman arabe des temp8aiit<^ lamiqucs, traduit par U Marcol Dovic. !. Depuis la naissance «rAntarjuqu'à la captivité et la délivrance de Chas. Paris, sans date, in-li i%a '- 309 pages}.
ANNËE 1863-1864. ^1
certaine uniformité dans les aventures et les poésies qui les accompagnent. Hamilton a essayé en 1820 de naturaliser Antar en Europe en publiant les quatre premiers volumes d'une traduction; depuis lui MM. Caussin de Perceval, Cberbonneau et Dugat ont tiré de l'ouvrage quelques-uns des épisodes les plus curieux. M. Dugat avait conçu le plan d*en publier le texte, et H. Soliman al Harairi en a commencé récemment la publication dans le journal arabe le Bardjis.
M. Devic a trouvé nécessaire d'alléger le livre en omettant une grande partie des pièces de vers dont le récit arabe est sans cesse émaillé et dont le nombre lui a paru trop considérable pour le lecteur européen ; mais il n'abrège pas le récit, et tout ce qu'il donne est exactement traduit de l'original. M. Hamilton a élagué moins que lui, de sorte que sa traduction occupe à peu près un quart de plus d'espace que celle de H. Devic, qui ne paraît pas avoir eu à sa disposition l'ouvrage de son prédécesseur. C'est là un point délicat, qu'il faut laisser au tact de chaque traducteur d'Antar, d'autant plus qu'il ne s'agit point d'un ouvrage classique dont la rédaction soit bien arrêtée et combinée comme celle d'une œuvre d'art. Ce qui est à désirer, c'est que M. Devic réussisse à intéresser le public à cette production curieuse, et que le succès de son volume l'encourage à continuer. Nous savons très peu de l'histoire du roman d'Antar. Le héros lui-même est un personnage parfaitement historique et bien connu. Fils d'un Arabe de grande tribu et d^une esclave noire, il a passé sa vie à s'élever, par des prodiges de bravoure et par l'exercice de toutes les vertus dont les Arabes pouvaient faire cas, au rapg d'homme libre et noble, et à se faire recevoir comme membre de la famille de son père. Sa réputation de poète était assez grande pour qu'une de ses Kassidés fût comprise parmi les sept Jfoallakats, et la gloire de ses vertus était telle que Muharamed a exprimé le regret de ne l'avoir pas connu. Un tel personnage a été nécessairement le sujet de récits innombrables, on a dû lui attribuer des poésies et des hauts faits qui appartenaient à
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d'autres, et l'avidité des auditeurs de récits merveilleux a du stimuler Timagination des conteurs. C'est sans doute ainsi que s'est formé l'éuorme recueil que nous ne connaissons que dans sa dernière rédaction, laquelle parait appartenir au dixième siècle de THégire. Dans ce livre, les Arabes ont réussi à créer l'idéal populaire d'un homme parfait, tel que leurs idées le comportaient. Peu de peuples ont réussi à faire cela, et c'est un grand honneur pour les Arabes que cet idéal soit conçu atec autant d'élévation et qu'il soit devenu aussi populaire, car Timage d'Antar, telle que le roman la donne, est très supérieure à celle que la vie et la poésie des autres Arabes du désert nous présentent d'eux-mêmes; il a non seulement toutes les vertus qu'ils estiment, il est comme eux vaillant, prodigue de son bien et poète, mais il a une délicatesse de sentiments, une constance dans l'amitié et dans l'amour, une loyauté dans ses engagements, une générosité dans la protection des faibles et des opprimés, et une humilité envers ses maîtres qui sont rares partout, et merveilleuses pour un peuple nomade et semi-barbare. Si le livre avait été l'œuvre d'un homme de lettres isolé, plus cultivé que ses compatriotes, il n'aurait pas inspiré autant d'intérêt que tel q> 'il est, produit presque spontané d'une multitude de collaborateurs obscurs, et accepté par le peuple illettré, à ce point que toute une classe de conteurs n'est occupée, encore aujourd'nui, qu'à en réciter les épisodes et à tenir perpétuellement devant les yeux des plus pauvres ce glorieux exemple de la vie d'Antar.
Je passe aux travaux sur l'histoire des Arabes. Les matériaux pour l'histoire de Muhammed se sont enrichis d'une traduction en allemand de sa biographie par Ibn Hischaro. Vous connaissez tous l'édition du texte publiée récemment par M. Wûstenfeld et le désir général qu'elle a fait naître que cet ouvrage principal sur le sujet fût traduit. M. Weil a rendu ce service à la science, et sa traduction vient de paraître en deux volumes ^ Mais je ne puis qu'annoncer la publication de l'ouïe Voici le tiirft de Touvrage : Das Leben Mçhammêdif naeh Mohammed
vrage, car aucun exemplaire ne parait être encore arrivé à Paris.
Il a paru à Boulak une édition complète de la collection de traditions de Bokhari '. Ayant parlé plusieurs fois, dans des rapports précédents, de Timportance des traditions et de la manière dont elles ont été recueillies Je puis me contenter d'annoncer cette édition. Deux savants ont donné leurs soins à cette publication, Mohammed Kittah et Mohammed Rahwi effendi. Ils ont suivi les leçons adoptées par EUKastellani, considéré comme le meilleur commentateur de Bokhari; des notes marginales en assez grand nombre expliquent les mots obscurs, donnent les variantes et fixent la prononciation des noms propres, cités par milliers dans les hnad. L'édition est faite avec le soin qu'exige un ouvrage qui a pour les Musulmans un caractère presque aussi sacré que le Koran, et il n'y avait pas à craindre que les éditeurs pussent tomber dans le défaut qui dépare plusieurs éditions récentes d'ouvrages arabes publiés à Boulak, où, sans avertir les lecteurs, on n'a pas craint de changer les leçons des manuscrits qu^md elles offraient
Ibn Ishak, bearbeitet von Abd el Malik Ibn Hiscban, fibenetst von Dr. Gustave Weil.II vol. Stuttgart, 1864, i'n-8^
1. c<;l^l ^j^ v^^ vol. in-4' Boulak, 1280 de THégire (t863) 381, 405 et 322 pages), prix 87 fr.
Ce livre, comme tous ceux qui sortent depuis quelque temps de Timprimeriede Boulak, est fort mal imprimé, parco que la fonte dont on se sert est réduite, par un trop Ioqjç usage, i l'état de ce que Ton appelle, en termes dumétier, têtes de clou». Le caractère neskhi de Boulak est très bien gravé, mais il faut en renouveler de temps en temps la fonte. On peut demander cela d'autant plus justement que ces livres sont devenus fort chers. Sous Méhémet Ali et Ibrahim, l'imprimerie était exploitée en régie, et elle fournissait ses produits à très bon marché. 11 y avait un inconvénient; on tirait à trop petit nombre, de sorte que les bons ouvrages s'épuisaient vite et atteignaient des prix très élevés- Kn Europe on aurait remédié à cela en doublant le tirage, et l'imprimerie aurait alors payé «les frais. En Orient on procède autrement ; on a loué l'imprimerie à un fermier qui a trouvé plu^ simple dédoubler et de tripler les prix, ce qui dispense d'un tirage plus grand. La question est de savoir si le but très libéral que le gouvernement s'était proposé on fondant cette imprimerie sera aussi bien atteint par le nouveau procédé.
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des difficultés. La disposition du texte est bonne, les sectioDS sont suffisamment indiquées, chaque tradition est séparée de la précédente, et une table des matières se trouve en tète de chaque volume. Cela ne suffit pourtant pas aux Européens, qui n*ont pas le temps de relire, comme les Musulmans, le même livre ; il nous faudrait une table détaillée pour retrouTer un fait dans ce dédale de traditions confuses et médiocrement classées. L'édition que M. Krehl a commencé à publier à Leyde fournira sans doute cet appendice indispensable.
M. Lees, à Calcutta, a publié, il y a quelques années, le texte arabe des Conquêtes des Musulmans en Syrie, par Abiiu Ismaïl de Basra. M. Lees place Tauteur dans le second siècle de l'Hégire et attache une grande importance à ce livre. Aujourd'hui M. de Goeje le soumet à son tour à la critique historique et en fait l'objet d'un mémoire *, dans lequel il expose toutes les difficultés de cette thèse et arrive, par la comparaison d*autres ouvrages sur le même sujet, par Texanien attentif des Isnady ou généalogies des récits, et par des preuves de Pinexactitude de Tauteur, à la conclusion que le livre est une refonte beaucoup plus moderne d'un de ces romans historiques par lesquels les Arabes ont tant obscurci l'histoire réelle des premiers temps dukhalifat.il incline à croire que Touvragea été rédigé dans le temps des croisades, où refTervescence du sentiment religieux musulman, surexcité par les agressions des chrétiens, a provoqué la composition de livres qui, sous une forme historique, étaient destinés à servir avant tout nn bat d'édification. Je ne sais si M. Lees répondra à cette critique de son auteur; mais M. de Goeje a, dans tous les cas, fait uoe très jolie dissertation, et il est à désirer que tous les auteurs orientaux soient peu à peu soumis à un examen aussi rigoureux sur le degré de confiance qu'ils doivent inspirer.
1. Mémoires (t Histoire et de Géographie orientales, par M. J. de GoeJ*'^ n. 2. Mémoire sur le Foutouho's-Scham» altribiié à Abou Ismaùl al-Bakn. Lcyde» 1864, in-8* (40 et lxix pages).
!(. de Slane a terminé le second volume de sa traduction des Prolégomènes d'Ibn KbaldounS et Timpression en est à peu près achevée. L'auteur y continue son exposition de la nature du pouvoir temporel, des charges et emplois qui en dépendent; il parle du vizirat, du commandement d^s troupes de terre et de mer, des emblèmes de la royauté et de la guerre. Puis il passe à la décadence des empires, et en recherche les causes; il y traite des monopoles, de l'influence du luxe, de Timpor* tance des chambellans, comme signe de la décadence, et de la manière dont les empires se subdivisent et tombent. Ensuite il s'étend dans une longue série de chapitres sur des sujets qui rentrent dans ce que nous appelons aujourd'hui VécQnomie politique ;il explique les conditions du prix des denrées dans les villes, traite des causes de la grandeur et du dépérissement ()es capitales, parle des conditions du prix du travail, du travail comme seule cause de la richesse, de la nature du commerce et de l'influence qu'il exerce sur le caractère des marchands, des causes et des efl^ets de l'accaparement, de la nature des différents métiers et des conditions de leur perfectionnement.
Il traite de toutes ces matières un peu irrégulièrement, revenant souvent sur le même sujet et sur quelques idées favorites, qu'il ne croit jamais avoir assez mises en lumière; mais il les traite toujours d'une manière intéressante, les prenant d'abord de leur côté philosophique, puis les éclairant par des faits historiques. On sent toujours en le lisant qu'on a devant soi un homme d'État qui a beaucoup vu, beaucoup lu et profondément pensé, et l'on est obligé d'admirer la force d'esprit d'un homme qui, au milieu du xiv"" siècle, a pressenti l'importance de tant de questions qui n'ont pris leur rang dans la pensée européenne que quatre siècles plus tard.
1. Les Prolégomènes historiques d'Ibn Khaldouny traduits par M. de Slane, partie deuxième, entreront dans le tome \X des Notices et ExtraitSy et paraîtront aussi tirés à part pour ceux qui ne possèdent pas cette collection académique. Le prix de chaque partie des Prolégomènes est de 1.5 francs, chez B. Duprat, à Paris.
M. Dozy a publié autrefois deux volumes sur les Abbadides, Tune de ces petites dynasties arabes en Espagne dont on ne savait que peu de choses avant lui. Il y réunit tous les passages relatifs à ces rois qu*il avait pu découvrir, les traduisit et les commenta. Aujourd'hui il ajoute à cette monographie un troi* siëine volume ^ La continuation de ses travaux sur l'histoire de l'Espagne lui avait fourni de nouveaux renseignements sar les Abbadides, et lui avait fait apercevoir des additions et des corrections à faire à son premier travail, de sorte qu'il sci dé> cidatrës sagement à réunir dans un troisième volume tout ce qii*il y avait à ajouter aux deux premiers, ou à y changer. C'est, de fait, un commentaire critique du premier ouvrage, tel qu'un auteur seul peut le faire, confirmant et complétant ses premières assenions ou les réfutant après un laps de temps suffisant pour qu'elles lui apparaissent comme celles d'un autre.
M. Joseph Mûller, à Munich, a fait paraître de nouveaux matériaux sur les derniers temps du royaume arabe de Grenade*. Il a trouvé, dans la Bibliothèque de l'Escurial, le récit de la dernière catastrophe du royaume musulman de Grenade par un auteur anonyme qui parait avoir été témoin oculaire des événements. M. Joseph Mûller en donne le texte et une traduction accompagnée de notes savantes, et y ajoute un récit espagnol, tiré aussi des manuscrits de l'Escurial. On a dans CCS deux pièces très simples et évidemment exactes des récits contemporains, et on est frappé en les lisant de la sagacité avec laquelle Ibn Khaldoun a observé les raisons de la décadence des empires musulmans de son temps. Les fables romanesques dont on avait entouré la chute du royaume de Grenade ont depuis longtemps disparu de l'histoire; mais on n'en doit pas
1. Scripiorutn arabum loci de Abbadidis, nunc primum edîtia R. P. A. Dozy, vol. III, Leyde, 1863, in-^» (viii et 250 pages).
2. Die letiten Zeiten von Granada, hcrausgegebcn von Marc Joseph Mûller. Munich, 1863, in'8' (vi et 160 pages).
moins savoir gré à M. Mûller d'avoir mis à la disposition des historiens ces sources authentiques.
Il a paru à Boulak une édition complète de Thistoire des Arabes d*Espagne et du viiir Lisan-eddin, par Makkari^^ J'ai annoncé, dans un rapport antérieur, Tédition publiée à Leyde par HH. Dozy, Dugat, Krehl et Wright. Ces savantç n'avaient compris dans leur publication que la première partie de l'ouvrage de Makkari, comme étant la seule qui eût un intérêt suffisamment général pour les études en Europe. La vie du vizir Lisan-eddin, au contraire, offre probablement plus d'attrait au public arabe, parce qu'elle traite d'un homme qui a été très célèbre dans son temps et dont les ouvrages sont encore beaucoup lus en Afrique; de plus cette biographie contient un grand nombre de pièces de vers artistiques et raffinés comme on les faisait à cette époque en Espagne, et qui sont encore aujourd'hui très goûtéesau Caire et à Fez. Les éditeurs égyptiens ont donc eu raison de publier un Makkari complet.
En Espagne même, le dédain ancien pour le souvenir des Arabes parait cesser, et l'on entend parler d'un plan très sérieux de publication d'un corps d'auteurs arabes-espagnols, que l'Académie historique de Madrid entreprendrait avec l'aide de Messieurs Gayangos, Lafuente y Alcantara, Fernandez y Gonzalez et Simonet. On ne peut qu'applaudir à cette entreprise et lui souhaiter une bonne et rapide exécution.
M. Guys, ancien consul général de France en Syrie, a publié une Théogonie des Druses^. Il avait obtenu de l'Émir Ilaldar de Chemlan le prêt d'un manuscrit arabe du Père Hananiah Meneïr, auteur chrétien du Mont-Liban, contenant le
t vol. ea 4 parties. Boulak, 1279 (1863), in-folio (1284 et 890 pages).
â. Théogonie des Druses, ou Abrégé de leur système religieux, traduit de l'arabe, avec notes explicatives et observations critiques, par M. Henri Guys. Paris, 1863, iii-8'' (xxxii et Ul pages).
55S VlNGT-SËPT ANS D'HlSTÔlkË t)ES t^(]l)ES ORIENTALES.
résumé d'un livre driise intitulé : Abrégé des évènemefUs du temps, et formant un exposé systématique de la religion des Druses. Il en fit prendre une copie, qu'il montra plus tard à M. de Sacy, qui paraît avoir trouvé intéressant cet ouvrage, mais ne s'en servit pas, parce qu'il ne voulut employer que des livres reconnus comme canoniques p^r les Druses emmêmes. Lorsque VExposé de la religion des Druses de M. de Sacy eut paru, M. Guys pensa que le livre du Père Hananiab pouvait lui servir utilement de supplément, parce que M. de Sacy n'avait pas pu obtenir tous les livres canoniques, de sorte que son ouvrage pouvait offrir quelques lacunes; il se mil aie traduire el à le commenter, et c'est ce travail qu'il vient de publier. îl l'a fait suivre d'observations critiques sur quelques passages de l'ouvrage de M. de Sacy. Le texte arabe de Hananiab se trouve au bas des pages de la traduction, et le tout forme un supplément utile au grand ouvrage de H. de Sacy, quoique la substance soit tirée d'une source d'une autorité secondaire. Je vois que M. Guys a encore publié une histoire des Druses, mais je n'en connais que le titrai
Il ne me reste plus à mentionner, sur l'histoire des Arabes, que les Annales tunisiennes de M. Alphonse Rousseau', qui a profité d'un long séjour à Tunis et de sa position officielle dans ce pays pour réunir tout ce qui touche l'histoire de ce pays depuis l'expédition de Charles-Quint en 1535. Il se sert également d'ouvrages arabes et de documents européens pour bien éclaircir les événements, et son récit devient, comme la nature du sujetie comporte, plus détaillé à mesure qu'il avance vers les temps modernes. Il termine son volume par un appendice dans lequel il insère le texte de tous les traités conclus entre Tunis et les États européens.
i. La dation drme, son histoire, sa religion et ses mœurs ^p^r M. lieorï Guys. Paris, 1863, in-8".
2. Annales tunisienties, ou Aperçu historique sw la régence de Tunit, par Alphonse Rousseau, Alger, 186i, in-8o (571 pages).
Je n'ai rien à mentionner sur- la littérature arabe proprement dite, excepté une nouvelle traduction du traité des animaux, extrait de Vlkhuanal SafaK M. Dieterici, de Berlin^ avait publié il y a quelques années une traduction allemande de ce même chapitre, faite sur le texte arabe. Aujourd'hui M. Garcin de Tassy nous le donne en français d'après une version hindoustanie; il ne paraît pas avoir connu M. Dieterici, ce qui est à regretter, car il nous aurait peut-être donné la traduction de quelque autre partie de cette collection très curieuse de traités philosophiques.
Sur la langue arabe elle-même, il n'est venu à ma connaissance que les Contributions à la grammaire arabe par M. Fleischer, à Leipzig ^ L'auteur nous donne, sous forme de notes et additions pour une troisième édition delà grammaire de M. de Sacy, une partie de ses observations grammaticales et quelquefois lexicographiques, avec renvoi aux paragraphes de l'ouvrage de M. de Sacy auxquels elles s'appliquent. Personne en Europe n'est certainement plus autorisé que M. Fleischer à donner son opinion sur les points les plus délicats de la grammaire arabe, et l'on doit lui savoir gré de tout ce qu'il nous communique de ses trésors, fruit d'une aptitude rare pour ces études et d'une lecture attentive d'auteurs arabes de toutes les époques. Il est évident que tout éditeur de la grammaire de M. de Sacy doit tenir grand compte de ces remarques ; il est seulement à désirer que l'on ne touche pas au texte même de M. de Sacy et qu'on ne le remanie pas. C'est une grande œuvre, qu'on peut commenter, compléter, corriger par passages, mais à l'ensemble de laquelle on ne peut pas toucher sans la dénaturer.
1 . Let animaux, extrait àa Tufhat Ikhwan Ussafa» traduit d'après la version hindoustanie par M. Garcin de Tassy. Paris, 186-i, in-S*» (118 pages). Tiré à part de la Revue de V Orient.
2. Beitrdge sur arabischen Sprachkunde, von Fleischor. Ce travail fait partie des Berichte iiber die Verhafidlungen der GeseUschaft (1er MVissens^ chaflen *u Leipzig, Année 1863 (pages 93-176).
Il me reste à dire quelques mots d*UQ livre que je ne sais rattacher à aucune classe et qui pourtant est d'un grand intérêt, c'est la traduction française de l'ouvrage sur l'agricaltore des Arabes, paribn al-Awwam, dont M. Clément Mullet vient de publier le premier volume ^ Abou Zakariah Ibn al-Awwaio était né à Séville, probablement au xii'' siècle de notre ère. C'était un agriculteur pratique et savant en même temps, qui nous décrit dans un traité systématique et complet l'état de l'agriculture arabe de son temps, en s'appuyant sur les préceptes consignés par les agriculteurs nabatéens , grecs el arabes dans leurs ouvrages. Il traite dans ce premier volume des terres, des engrais, des eaux, des jardins, de l'art d'élever les arbres, de la plantation des arbres fruitiers, des arbres fruitiers de l'Espagne, de la greffe, de la taille, des travaux de terre dans les vergers, de la iumure des arbres, de l'irrigation, de la fécondation artificielle, des remèdes pour les arbres malades, des procédés pour varier la saveur des fruits et pourvoir à leur conservation. Le second volume traitera de la culture des champs et de l'élève des animaux domestiques. Cet ouvrage n'était pas tout à fait inconnu; Banqueri en avait publié à Madrid une édition du texte et une traduction espagnole, et M. MuUet a rendu pleine justice à son prédécesseur. Mais le travail était insuffisant; il était publié d'après un seul manuscrit assez médiocre, et les ressources qu'on avait alors pour une œuvre aussi difficile à cause du nombre immense de termes techniques qu'elle renferme, étaient très faibles. M. Clément Mullet a combiné depuis longtemps les études orientales et celles d'histoire naturelle ; il avait en main toutes les ressources que l'on possède aujourd'hui, et il s'en est servi pour bien rendre les noms des plantes et des instruments et pour bien définir les procédés et les opérations que décrit l'auteur. La Société d'agriculture a rendu un témoignage très favorable de la manière dont il a rempli sa tâche épineuse et de l'utilité
1. Le livre de V Agriculture d'ihn el- A wam, traduit de l'arabepar H. Ciéraent HuUet, vol. I, Paris, 1864, in-8<» (tOO et 657 pages).
âKNÉ£ 1863-1864. 561
pratique dont ce livre peut être encore aujourd'hui pour Tagriculture du midi de l'Europe et surtout pour celle de l'Algérie. Dans tous les cas, cet ouvrage a une grande importance pour ' l'histoire de la civilisation des Arabes, en montrant en détail avec quel talent ils s'étaient approprié un art qui leur était naturellement aussi étranger que l'agriculture, et combien ils ont été supérieurs à leurs successeurs mongols, turcs et persans, et en bien des choses aux Espagnols.
En passant de l'Arabie en Phénicie nous trouvons l'étude des inscriptions phéniciennes en voie de progrès très rapides. Le nombre de celles qu'on retrouve augmente considérablement, malheureusement moins en Phénicie même, où l'on était en droit de s'attendre à la récolte la plus riche, que dans tous les pays où les Phéniciens ont fondé des établissements. M. Davis en a trouvé un grand nombre à Carthage, M. de Vogué en a découvert de fort belles en Chypre, d'autres ont été trouvées en Grèce, en Egypte et en Algérie. M. Vaux a publié à Londres pour le Musée Britannique quatre-vingt-dix inscriptions de Carthage, rapportées par M. Davis, et les a accompagnées d'une traduction, si je suis bien informe, car je n'ai pas réussi à me procurer l'ouvrage.
M. Levy, dans le troisième cahier de ses études phéniciennes % a reproduit la plupart des inscriptions qui avaient été publiées dans différents recueils, et en a donné des traductions nouvelles, de même que des inscriptions de M. Davis, dont il a jugé inutile de reproduire les fac-similé. Il promet de continuer cette publication utile, qui formera ainsi une suite permanente aux grandes collections de Gesenius et de M. Judas, et réunira les documents éparpillés dans des journaux et des relations de voyage. La brièveté de la plupart de ces inscriptions et la négligence des lapidaires rendent sou-
1. Phœniiische Studien^ von D' M. A. Levy, Breslau, 1864. In-8» (iv et 80 pages, avec une planche).
563 VINGT-SEPT ANS D*HISTOiRI WSA ETUDES ORIENTALES.
yent la lectare incertaine et l'interprétation douteuse, de sorte qu'il reste une foule de petits problèmes à résoudre en cette matière. Mais il n'y a presque aucun de ces monuments, si peu important qu'il puisse être en lui-même^ qui n'apporte un renseignement avec lui, soit par la forme de l'écritore, soit par son contenu, de sorte que la discussion d'un côté, à& l'autre l'accroissement constant des matériaux, ont fkit faire à ces études des progrès très rapides depuis une vingtaine d'années, et les divergences des interprétations se rédaisent graduellement, à mesure qu'un plus grand nombre de f(»in» sont acquises et hors de controverse.
M. Levy a voulu se rendre compte de ces progrès, et a compilé un vocabulaire de mots phéniciens aujourd'hui coniias par les monuments ^ Il les a imprimés en caractères hébraïques, avec leur signification, et accompagnés de renvois aux inscriptions où ils se trouvent et aux auteurs qui les ont expliqués. Il a réuni neuf cents mots, le triple de ce que Gesenius avait pu rassembler.
C'est là une science qui se recompose lentement et péniblement, à cause de l'exiguité des matériaux. Il en est tout autrement de l'étude voisine des inscriptions de la Mésopotamie. Là, le matériel abonde heureusement, et cette abondance donne la certitude que les difficultés que l'on rencontre dans la lecture et rinterprétation de ces textes seront surmontées.
J'ai déjà dit quelques mots de la grande inscription assyrienne que MM. Oppert et Menant ont publiée dans votre Journal. H. Menant a de plus fait paraître une seconde édition, revue et considérablement augmentée, de son ooTrage sur les écritures cunéiformes Mi y expose en détail l'histoire de la découverte et du déchiffrement des inscris
1. Phœnimches Wœrterbucfif von Dr. M. A. Levy, BresIaQ, 18S4. Iq-8^ (IV nt 51 pages).
t2. Eléments (tépigraphie assyrienne. Les écritures cunéiformes ^es^*e des travaux qui ont préparé la lecture et l'interprétation des inscriptions
ASNÊfi 1663-1864. 5«3
tioasperseSy médiqaes etassyrieaaes,'et explique les principes qui ont guidé les sayants dans ces recherches et les observations qui ont déterminé les lectures. Il termine par des tableaux des signes avec leur valeur, telle qu'ellea été fixée par l'un ou par rentre des savants qui se sont successivement occupés de ces différentes classes d'inscriptions. M. Menant a ajouté au texte de la première édition une centaine de pages, réparties sur toutes les parties de son travail. Le fait que la deuxième édition d'un manuel sur une pareille matière soit devenue nécessaire est une grande preuve de l'intérêt que ces études inspirent.
La théorie que M. Menant expose est commune aujourd'hui à tous les assyriologues, et quiconque s'intéresse aux progrès des sciences historiques et philologiques doit désirer que les méthodes qu'on a employées et les solutions auxquelles on est arrivé soient contrôlées avec la critique la plus sévère, pour que la méfiance, souvent très vague, que beaucoup de bons esprits montrent en cette matière, prenne un corps^ et que les doutes qui restent puissent être discutés à fond. Quand le Traité des écritures cunéiformes de M. le comte de Gobineau ' a paru, j'espérais y trouver un examen détaillé des procédés actuels; mais cet ouvrage contient beaucoup plus et beaucoup moins que cela. C'est un système tout nouveau, entier, qui embrasse toutes les variétés d'écritures cunéiformes et abandonne depuis le point de départ jusqu'aux derniers résultats la voie qu'on a suivie jusqu'ici. L'auteur ne critique pas d'un mot la lecture* ordinaire des cunéiformes assyriens, il se contente de combattre celle des inscriptions perses, et comme c'est d'elle qu'est dérivé le déchiffrement des inscriptions assyriennes, il pouvait logiquement abandonner tout ce
de la Perse et de VAssyrUj par M. Joachiro Menant. Seconde édition. Pa* ris, 1864. ln-8o (viii et 311 pages),
1. Traité des écritures cunéiformegt par le comte de Gobineau. Paris, 2 \ol. 1864 In-8° (379 et 377 pages, avec un grand nomb/'e de tableaux).
&6i VINGT-SEPT ANS D*HISTOIRE DES ËTUDES ORIENTALES
qu'on avait construit sur cette base, pourvu qu'il fût parrena lui-même à la miner. Comme son système est une chose toute nouvelle et parfaitement inattendue, je dois essayer de doih ner une idée de la façon dont H. de Gobineau procède pour arriver à la solution du problème qu'il promet au lecteur.
M. Botta avait remarqué, dès les premiers moments de sa découverte des monuments assyriens, que quelques inscriptions se trouvaient répétées dans plusieurs copies, et que ces différentes copiesoffraient des variantesnombreuses. Il dressaU liste de ces caractères qui paraissaient pouvoir s'échanger, et la publia dans votre Journal. Il avait espéré y trouver la clef de cet alphabet compliqué et en apparence surabondant, mais il ne poussa pas plus loin son entreprise. M. de Gobineau part de là, il refait les listes des caractères qui s'entr'échangent, et, combinant ces caractères, par un procédé bien plus douteui, avec ceux qui ont quelque ressemblance de forme avec eux, il parvient, par ces deux procédés, à distribuer les six à sept cents caractères assyriens en vingt-deux classes, auxquelles il assigne, par un autre procédé, qui m'a paru bien hardi, la valeur des vingt-deux consonnes des alphabets sémitiques primitifs. Ensuite il distribue de nouveau ces vingt-deux classes, d'après la nature des sons, en sept sections, les gutturales, labiales, etc, et établit en principe que toutes les lettres qui appartiennent à une de ces sept sections peuvent s'eutr* échanger entre elles, mais non pas avec les lettres comprises dans; les six autres sections. Il appuie ces échanges par de nombreux exemples tirés des dictionnaires arabes et sur ce qu'il appelle la nature fluide des racines sémitiques. J'ai oublié de dire qu'il commence par établir par des raisons de probabilité que les textes assyriens devaient être écrits en arabe. C'est le seul et unique point sur lequel son système soit d accord avec celui des autres assyriologues; car qu'on prenne pour type de l'assyrien l'hébreu araméen ou l'arabe araméen, ce n'est qu'une nuance dont l'influence sur l'interprétation ne peut pas être considérable.
Ayant ainsi fixé son alphabet, M. de Gobineau procède à rinlerprétation des inscriptions et trouve, probablement à Tétonnement des lecteurs, que ces nombreux textes ne forment qu'une seule et même inscription, plus ou moins complète ou raccourcie, et consistant en une invocation de Dieu, composée dans le système de l'allitération la plus stricte. De plus, il trouve que chaque inscription peut être lue à rebours et qu'elle produit alors son antithèse, une imprécation; ensuite il découvre que, grâce à la faculté de l'échange des lettres, chaque mot rôpond à deux mots arabes, l'un favorable, l'autre défavorable, ce qui, par l'application des deux manières de lire que j'ai indiquées, produit encore deux interprétations en sens contraire l'une à l'autre ; enfin il reconnaît une cinquième interprétation de chaque phrase, qui proviendrait de la combinaison de plusieurs mots, dontije n'ai pas pu me rendre bien compte.
L'auteur transcrit et traduit, d'après ce système, en les soumettant toutes à répreuve des quatre ou cinq lectures contradictoires, un nombre considérable d'inscriptions assyriennes, et trouve la confirmation la plus éclatante de son système dans la facilité avec laquelle les inscriptions se prêtent à toutes ces manipulations.
Ensuite il se tourne vers les inscriptions perses ; il commence par une réfutation du mode de lecture découvert par Burnouf et M. Lassen, en insistant en détail sur les difficultés de lecture et surtout d'étymologie auxquelles il donne lieu; puis il applique à ces inscriptions le système de déchiffrement qu'il avait employé pour les textes assyriens, et, en les lisant en langue zende, il retrouve les mêmes textes qu'à Ninive, énonçant les mêmes bénédictions et malédictions que dans les textes assyriens; il les soumet à la même épreuve de l'interprétation multiple et en obtient le même résultat.
Enfin il applique sa méthode aux inscriptions de la deuxième
espèce (médiques, ou quelque nom qu'on veuille leur donner), qu'il lit en langue pehlewie, et dont il obtient les mêmes résultats. Il regarde cette application de ses règles à des leïfes composés dans d'autres langues que l'assyrien et écrits avec des alphabets modifiés et simplifiés, comme une eonlre* épreuve tellement frappante, qu'il ne doute pas qu'elle ne porte dans l'esprit de tous les lecteurs la conviction de la solidité de son procédé.
On aurait pu croire que ce procédé avait donné tous ses résultats; mais l'auteur en poursuit l'application bien plus loin : il soumet les inscriptions à de nouvelles épreuves on les interrogeant parla valeur numériqne des lettres, d'après rie? formules qu'il emprunte à la Cabbala des Juifs. Il trouve alors que chaque texte se prête encore à d'autres înlerprétalions plii5 nombreuses que les premières, et, en variant les formules, il ouvre la perspec^ve d'une infinité de sens cachés. Cette nouvelle donnée lui permet de résoudre un certain nombre Je problèmes qui étaient restés insolubles par la lecture alphabétique, et lui fournit un moyen de retrouver sur les vases et les pierres gravées les noms des rois que son alphabet ne lui donnait pas directement.
Ayant ainsi tout expliqué, l'auteur se trouve en face de l'incrédulité naturelle du lecteur, qui se demande ce auc tpuI dire une formule répétée, sous différentes formes, en si irrande abondance, sur des monuments de toutes espèces, couvraol les murs des palais, entremêlée avec des bas-reliefs historiques, imprimée sur les briques des édifices, gravée sur des pierres fines, écrite sur des multitudes de terres cuiles de toutes les formes possibles. On se demande ce que vent dire une inscription toujours ia même sous des formes variées à l'infini et construite si artificiellement qu'elle se préïe à i\^ interprétations nombreuses et contradictoires. Pour répoiuiro à cette question, l'auteur expose le systèuïc îliéologique des Babyloniens, leur croyance à l'unité de Dieu, la ter-
reur qui empêchait de prononcer et d'écrire son nom, le nombre des épithètes qui le désignaient, la croyance à la puissance de la parole et de son représentant l'écriture, l'importance attachée à des paroles mystérieuses formant des talismans et dont l'interprétation a donné lieu à la science des Chaldéens dont les Juifs ont hérité dans la Cabbala. Nous aurions donc dans les inscriptions cunéiformes les talismans les plus savamment combinés et répétés jusqu'à satiété sur tous les objets possibles, pour en garantir les possesseurs contre les mauvaises influences ; enfin nous posséderions dans la Cabbala le dernier reflet de la célèbre science des Mages, et ses méthodes seraient très légitimement applicables à TinterprélatioD des monuments de la Mésopotamie et de la Perse. M. de Gobineau termine son ouvrage par un long et intéressant chapitre sur Tinfluence que les idées araméennes ont exercée sur les Juifs, les Perses et les Chrétiens.
J'ai essayé de suivre Tordre des idées par lesquelles M. d » Gobineau est arrivé à ses conclusions ; je ne suis pas sûr d'avoir toujours réussi; dans tous les cas, je n'ai pu indiquer que la marche générale de son argumentation, et il m'a été impossible de rendre justice à une foule d'observations fines et frappantes qui se trouvent dispersées dans l'ouvrage. Ces deux volumes sont le résultat du travail assidu d'un homme plein d'esprit et d'instruction, qui a passé bien des années en Asie, en observateur attentif des idées religieuses et des habitudes mentales des Orientaux. Son système forme un tout, artistenient combiné, qu'il faut admettre en entier ou rejeter en bloc, car tout s'y tient enchaîné. La décision dépend entièrement du jugement qu'on formera sur la rigueur de la méthode par laquelle l'auteur établit sa lecture des cunéiformes; car, si inattendu et si peu ngréable que puisse être un résultat qui nous amènerait à ne trouver dans ces milliers d'inscriptions qu'un immense talisman, entier ou par fragments, il faudra bien l'accepter si la méthode de lecture est reconnue bonne. Quant à moi, je ne crois pas que cette méthode soit
démontrée avec la rigueur nécessaire; je doute que la sapposition d'un alphabet qui offrirait jusqu'à cinquante formes pour la même lettre soit acceptable, je doute que rattribulioa des sons aux lettres de cet alphabet soit prouvée; je doute que la fluidité des racines sémitiques, sur laquelle rapplication du système repose en grande partie, soit un fait philologique, ei je ne crois pas que la critique que M. de Gobineau fait de la lecture actuelle des cunéiformes perses ait réellement ébranlé cette lecture; mais je laisse à d'autres, plus compéteuts que moi, le soin de discuter la théorie et l'application du système.
J'arrive à la litttérature desPerseset j'y trouve de nouvelles preuves que les Parsis, qui avaient si longtemps négligé la langue de leurs livres sacrés, sont maintenant pleins de zèle pour cette étude. Il vient de paraître à Bombay une grammaire de la langue zen de comparée au sanscrit, par le Mobed Schehriarji Dadabhal ^ Ce Mobed est un jeune homme de Broach, qui, poussé par son zèle pour l'étude du zend, se rendit il y a quelques années à Bombay, où il rencontra un membre de notre Société, M. Khursedji Rustemji Gama, qui lui-même a fait en Europe des études de grammaire comparée et est familier avec les méthodes et les ouvrages des Européens. Il donna au Mobed des leçons en zend, lui communiqua les ouvrages de Wilson, de M. Bopp, de M. Brockhaus et autres, et le mit en état de composer et de publier cette grammaire, qui est destinée à servir à la classe de zend du collège Mollah Firouz. Le Mobed, avant de faire imprimer sa grammaire, la communiqua à M. Haug, à Pouna, et le témoignage favorable de ce savant est tout ce que je puis savoir sar le mérite de ce livre, qui est écrit en guzzurati.
M. Ferdinand Justi, à Marbourg, vient de commencer li publication d'un manuel de la langue zende '. L'auteur don-
1. A brief outline of Zend Grammar compared wiih sanseril forthe use of students^ by Mobed Sheheriarji Dadabbaï. Bombay, 1863, in-i* (it-^ pages et une table).
2. Handbuch der Zendsprachej von Ferdinand Justi. Âltbactnsches Wôr-
nera d^abord d'abord le dictionnaire, dont le premier cahier a paru, et le fera suivre d'une grammaire tt d'une chreslomathie. M. Justi s*est étudié à rendre son ouvrage complet et en même temps aussi compacte que possible. Le zend est imprimé en caractères latins; chaque mot est suivi de son étymologie, quand cela se peut, ou d'une analyse, si c'est un mot composé ; puis de sa traduction, appuyée, quand il y a lieu, par rinterprétation enpehlewi ou en sanscrit d'après Neriosengh; ensuite viennent les exemples et les citations du mot dans les différentes formes grammaticales qui se rencontrent et dans les diverses nuances de son emploi. Ces explications sont accompagnées de renvois aux auteurs européens qui ont traité du mot, et, de temps en temps, de remarques critiques ou historiques, mais avec beaucoup de sobriété. On voit que M. Justi suit la méthode très sage de Burnouf, en adoptant le sens traditionnel dans tous les cas où il n'est pas oiivertement erroné. Je crois que le livre de M. Justi répond à un besoin très réel de la science, car il n'existe jusqu'ici aucun dictionnaire zend; celui que Burnouf avait préparé n'a pas pu paraître, et celui que M. Westergaard nous promet se fait attendre. Aucun dictionnaire zend ne peut être regardé comme définitif dans l'état actuel de nos études; mais il était indispensable de réunir en un corps d'ouvrage toutes les données qui existent aujourd'hui sur cette matière, et M. Justi paraît l'avoir fait avec autant de soin que de savoir.
M. Lepsius ouvre dans ses observations sur l'alphabet zend^ une nouvelle voie pour la critique des textes et l'étymologie des mots zends. Il montre que l'alphabet bactrien doit avoir possédé soixante lettres correspondant à autant d'inflexions de la voix; que plus tard, probablement par l'influence des ten-
tcrbuch, Grammatik, Chreslomathie. Livraison 1. Leipzig, 1864. In-4o (120 pages). Il y aura quatre livraisons.
i.Daa ursprûngliche Zend Alphabet, von Richard Lepsius. Berlin, 1863. In-4° (tiré des Mémoires de VAcadémie de Berlin de Tannée 1862. Pages 203-383, avec trois planches).
dances de prononciation en Perse, une partie de ces infleiioes s'est perdue et qu'il n'en est resté que la trace dans d'anciens alphabets, que les Rivayet nous ont conservés, et dans Teroploî confus de lettres originairement difFérentes pour uœ seule prononciation, comme nous le voyons dans les roaot<crits du Zendavesta, pendant qu'un certain nombre de lettre; qui se trouvent dans les alphabets ne se rencontrent plus dan^ les textes. Il essaye de reconstituer l'ancien alphabet et è: fixer les nuances de prononciation qui ont dispam en se confondant avec des sons analogues et voisins, et H espère qm par l'examen plus attentif des manuscrits sends, on pourrj arriver à rectifier jusqu'à un certain degré la négligence qm s'est introduite déjà très anciennement dans l'orthe^raph'* zende. Il est évident que Tétymologie des roots zends gagnen en certitude si Ton parvient à rétablir ces distinctions délicates aujourd'hui effacées par un changement graduel de prononciation et les habitudes négligentes qu'il a eues pour suite dans l'orthographe.
M. Spiegel a publié un ouvrage posthume de M. Wîndiscbmann, à Munich, qui s'était déjà fait connaître par de beani travaux sur le sanscrit et le zend, et qui a été enlevé prématarément à la science. Ce volume porte le titre é^Éimdes zoroastriennes, dissertations sur la mythologie et les tradition^ de la Perse ancienne ^ L'ouvrage n'a pas été terminé, et Yo^ ne voit pas distinctement le plan de l'auteur et la place «jr* les différents mémoires devaient occuper dans renseni]»i>^ dans l'état où nous l'avons, c'est, sinon dans la fonne, *1'i moins au fond, un commentaire très ample ot très inslrnru' du Bundehesch. L'auteur donne une nouvelle traduction de ce livre, il traite de la géographie du Bundehesch, de Zobak, du paradis, des Pischdadiens, de l'état primitif de l'homme -t
1. Zoronstrhrhe Stml-en, Abhandlungen iur 3fythoiogie und Sit^ri'-^schichtedes al'.cn Iran, vo:i Fr. WiiuJischmann. Berlin, 1863, In-vS* \:i •: 3:2 i pajfosj.
ANNÉE 1863-186-i. 571
de sa résurrection selon le Bundehesch. D'autres chapitres dépassent de beaucoup le cadre d'un commentaire sur ce livre; il y a une dissertation sur la puissance fertilisante de la nature et l'identité des idées védiques, zoroastriennes et grecques sur ce thème, une traduction du lescht de Farwardin, un mémoire sur la vie de Zoroastre et un autre sur l'antiquilé de son système, dont l'auteur fixe le minimum par la comparaison des textes ^ends avec les inscriptions cunéiformes perses, en concluant que le système était déjà établi et paraissait déjà ancien à l'époque de Darius. Ces dernières dissertations paraissent toutes plus ou moins inachevées, et elles indiquent que l'auteur avait en vue un ensemble beaucoup plus étendu que ce qui nous en est parvenu. Mais il faut savoir gré à M. Spiegel d'avoir conservé ces études qui traitent d'un nombre de points nouveaux et importants pour l'intelliiçence de la Perse ancienne et de ses croyances et traditions.
M. Spiegel lui-même a réuni sous le titre d'Iran, ou les pays entre Tlndus et le Tigris, une série de mémoires sur la Perse^ ancienne*. Ce livre est écrit dans un ton plus populaire que celui deM.Windischmann, qui n'est destiné qu'aux savants. M. Spiegel a voulu se rendre compte à lui-même des résultats que les recherches philologiques récentes sur les inscriptions perses et les livres de Zoroastre ont produits pour la meilleure intelligence de lagéographie et de l'histoire de laPerse.ll traite d'abord de la géographie ancienne de chacune des provinces de la Perse, ensuite des rapports entre les croyances de ce pays et celles de Tlnde, de l'influence des Sémites sur les Iraniens, de la constitution des tribus perses, des commencements do la domination des Mèdes, du gouvernement de Darius et des germes d'affaiblissement qu'il portait en lui, et il termine par un aperçu général de la civilisation chez les Perses et des in-
1. Efan, das Land z-wischm dem Indus uiid Tigris.T\ç\irliç;e zur Kfnntniss des Lantles nnd seiner Gcscliichte, voii Dr. Fr. Spip},;el. ISerlin, 1863 ^\ii et 384 pages).
fluences diverses qu'elle a subies et exercées tour à tour. Cai exposé est en partie une défense des idées que M. Spiegd s*est formées sur la Perse sous la dynastie de Cyrus et dont i! avait énoncé quelques-unes dans des ouvrages qui ne s'adressent qu'à peu de lecteurs. II évite dans celui-ci les discussions grammaticales et s*en tient aux faits historique. Son livre et celui de M. Windischmann fournissent des preuves abondantes, d'un côté, des progrès de ces études et de rintelligence avec laquelle on fait servir les recherches philologiques à la discussion des faits historiques, et, de l'autre, du nombre de problèmes soulevés et non encore résolus qai embarrassent cette partie de l'histoire ancienne.
Enfin je ne dois pas quitter ce sujet sans annoncer un ouvrage que M. Thonnelier se propose de publier sous le titre de Khorda avesta^ ei qui doit contenir les pièces liturgiques do Zendavesta, qui paraissent avoir été destinée<s surtout aai prières domestiques. M. Thonnelier a Tintention d'omettre, dans celte partie de ses reproductions de livres zoroastriens, le texte zend, et de s'en tenir aux traductions pehlewies et parsies de ces pièces et aux commentaires persans que H collection des Rivayet nous a conservés. Son but est de nous mettre en état d'étudier la traduction guèbre. Il donnera une traduction française de ces textes et commentaires, et uq spécimen de deux pages lithographiées accompagne son annonce.
J'arrive à la littérature persane proprement dite, et je sais heureux de pouvoir annoncer que le dictionnaire persan' que
1. Khorda Avasta, parsi et pefUeioi, avec les commentaires enpersau moderne tirés des Rivaëts sur les prijicipales prières de la liturgie det ParsiSf textes autographiés et publiés pour la première fois avec uae traduction française par M. Jules Tlionnelier. Spécimen, Paris, 1864 (vifi pages in^fol.
â. / A, Vullers, Lexicon persico-latlnum etymologicwn, cum linguit maxime cognatis Saiiscrita et Zendica et Pehlevica comparatum, ëccedit appendix vocum dialecU antiquioris Zend et Paiend dictû Bonn, f $05- 1861 (xi-065 cl 1560 pages in-8«).
M. Vullers avait commencé il y a une dizaine d'années et dont il a poursuivi la continuation avec une grande persévérance, est enfin terminé. Ce livre diffère, sous plusieurs rapports, de tous ses prédécesseurs. Il donne un certain nombre d'étymologies tirées du zend et du sanscrit; il le fait très sobrement, ce qu'on ne peut qu'approuver, car une étymologie douteuse n'est pas à sa place dans un dictionnaire usuel. Ensuite Tauteur a tiré avec plus de soin des dictionnaires persans originaux tous les sens qu'ils attribuent à un root, et dans les cas qui lui paraissent le mériter, il ajoute les définitions que les lexicographes persans lui fournissent, et qui servent à préciser les nuances. Il exclut tous les mots arabes; cela peut parfaitement se défendre au point de vue linguistique et a l'avantage évident de réduire considérablement l'étendue de l'ouvrage ; mais cela n'en rend pas plus commode l'usage pour une littérature dans laquelle il n'y a qu'un seul auteur, avec le petit nombre de ses imitateurs, qui ne se serve pas de termes arabes en grand nombre. Au reste M. Yullers a employé très utilement la place qu'il a ainsi gagnée, en donnant, à l'appui de l'interprétation des mots, des exemples tirés des auteurs, et en faisant ainsi le commencement d'un thésaurus. Le grand défaut de nos dictionnaires de langues orientales est qu'ils sont en général des traductions de dictionnaires composés par et pour les savants du pays dans leur propre langue. On ne peut pas faire autrement au commencement d'une étude, et l'on obtient ainsi tout d'un coup des dictionnaires assez completSy et des interprétations dans lesquelles il n'y a pas d'erreurs grossières; mais on n'a ainsi que des à peu près y parce que les auteurs originaux n'avaient d'autre moyen de fixer la signification que par des définitions généralement vagues, ou par des synonymes qui ne rendent jamais la véritable nuance du sens, par la raison qu'il n'y a pas de synonymes réels. Ensuite on n'obtient ainsi que bien incomplètement les phrases toutes faites, dont l'usage est trop habituel aux gens du pays pour qu'ils y insistent dans leurs dictionnaires, et qui sont la grande difficulté du lecteur étranger. Ce n'est que par l'étude
Avant de quitter les pays de l'Asie occidentale, je dois annoncer la publication prochaine d'un ouvrage considérable sur l'histoire de l'Arménie pendant l'époque des Croisades. LWcademie des Inscriptions a confié à M. Dulaurier le soin de peblier les Historiens arméniens des Croisades, et l'impressiott du premier volume de cette partie de la grande collection académique des Historiens des Croisades est terminée, sauf 1^ index, et ne tardera pas à paraître. Ce volume contient le teik et la traduction de seize historiens arméniens, reproduits en entier ou en extrait, et dont les récits s'étendent sur une période de deux siècles et demi, c'est-à-dire à partir de l'arrirre des premiers croisés dans la Syrie en 1097 jusqu'à i'extinctioa des souverains de la Petite Arménie de souche indigène et Tavènement des Lusignans vers le milieu du xiv* siècle. La principauté de la Petite Arménie, lambeau arraché aux vastes domaines des empereurs grecs, et érigé en royaume en 1198, finît par occuper une place plus considérable qu'on ne le croit communément, et par jouer un rôle assez important dans Tensemble des États chrétiens auxquels les croisades avaient donné naissance. Cette part d'action dans le mouvement général que les guerres saintes produisirent n'avait pas étr jusqu'ici suffisamment étudiée. La tÂche que M. Dulaurier avait à remplir était de rassembler tout ce que la littérature arménienne offre de renseignements sur ces faits, de les coordonner avec ceux que nous offrent les historiens contemporains grecs, arabes et latins, de les expliquer les uns par les autres, de jeter de la lumière sur des faits obscurs et sur des personnages restés dans l'ombre ou méconnus jusqu'ici, en un mot de rendre aux hommes et aux choses de la Petite Arménie leur physionomie véritable aux temps des croisades. La coopération des Armépiens aux guerres entreprises pour la délivrance des saints Jieux continua plus ou moins active tant qu'elles durèrent, jusqu'à la chute de Saint-Jean-d'Acre en 1291, et i la destruction totale des établissements latins de la Syrie. On peut même dire que cette coopération se prolongea jusqu*à la destruction du royaume de la Cilicie en 1375 par les Égyptiens,
lant que ce royaume, protéji^c par les chaînes de montagnes, resta debout, comme le dernier boulevard et le dernier espoir des Chrétien» d^Orient.
Alliés aux races royales de Jérusalem et de Chypre, aux princes d'Antioche et aux plus grandes familles d*outre-mer, les rois et les barons arméniens marchèrent de pair, vécurent dans rintimité avec tout ce qu'il y avait de plus illustre dans la noblesse d'Occident, et se transformèrent entièrement dans ce contact. Une foule de seigneurs français avaient pris du service à la cour de Sis çt possédaient des fiefs dans ce pays ; les ordres religieux et ceux de chevalerie y comptaient de riches et de florissantes maisons. Le régime féodal, les institutions chevaleresques, la hiérarchie et les dénominations des grands offices militaires et de cour, les coutumes, les mœurs, le goût pour les chansons de geste et Tétude de la langue française se retrouvaient dans la Cilicie. Cet aspect de la société arménienne si original par le mélange des éléments orientaux et latins, ressort pleinement du livre de M. Dulaurier, et fournira une page nouvelle et précieuse à l'histoire générale des croisades.
Dans la littérature indienne, les livres védiques sont toujours et seront longtemps encore le principal objet de l'étude des savants. Ils forment, avec ce qui s'y rattache directement, une littérature nombreuse et extrêmement compliquée, dont la publication, la traduction et la critique exigeront le travail de bien des hommes laborieux. On commence à voir plus clair dans l'âge comparatif des hymnes, des Brahmanas, des Upanishads, des Sutras et d'autres classes de ces livres, et à mieux comprendre la place qu'ils occupent dans le développement de la pensée indienne. Mais que d'incertitudes encore, que de livres à retrouver, quelle difficulté pour fixer les dates même comparatives de tous, de suivre les évolutions de la conception philosophique et de saisir le point où elle se détache de la croyance religieuse! Il n'y a pas d'enveloppe plus rude que
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celle de la pensée indienne ; notre esprit a été formé dan5 \r moule d'Aristote et a bien de la peine à sortir de ses habiluitef, à s'accoutumer à la manière dont les Indiens ont analysé les idées premières et aux formules abstraites et subtiles dan^ lesquelles ils les ont présentées. Et il le faut pourtant si IV^ veut comprendre cette grande phase du développement dt Tesprit humain.
M. Cowell continue sa publication du Yadjour Véda uoir\ le dernier des livres d*hymn*es qui restait à publier. H. Uaiç. directeur des études sanscrites de Pouna, s'est servi de^ facilités que lui donnent sa position et les rapports qu'elle lui permet d'entretenir avec les brahmanes pour entreprendre iid« œuvre où leur concours lui a été très utile : c'est une édition et traduction du Aïtareya Brahmana^. Les Brahmanas son; essentiellement des rituels et, en date, les premiers livres qoi aient été attachés aux hymnes des Védas; ils servent aoi prêtres qui font les prières et les sacriGces, et sont destinés à leur expliquer le sens des prières et surtout les fonctions df$ sacrificateurs. On 'comprend que des livres de ce genre offrent, malgré les explications des commentateurs, des difficultés nombreuses dans les termes techniques relatifs à ces ^acrifices» et dans les descriptions des mouvements des prêtres de différentes classes que nécessitent ces cérémonies. Une partie de ces sacrifices, surtout les plus longs et les plus coûteux, commencent à tomber en désuétude, et les connaissances pratiques et théoriques requises pour les faire sont devenues Y^ panage d'un nombre de familles de plus en plus restreint, <|uî
\.The Stmhita oflhe blacklajur Veda, wilh the commeniary ofMadSati Acharya, ediled hy E. B. GoweU. Fascic. 18 et 19. CalcuUa, 186i, io-S*. (Ces cahiers forment les numéros 202 et 203 do la nouvelle série 'le Ij Bibliotheea indica.)
± The AUareya Brahmanamof îhe Higveda, containing tke earlie*t ^pfvulalions of the Brahmans on ihemeaning of the sacrificial />r«y«r«, émi the origin^ performance, and nense of tl\e ritex of the Vedk religum^ «iitcd, translated and explatned by Martin Haug. 2 toI. Bombay, tH63. In-^ (IX, 80| 215, VII et 53o pages, et unr planche).
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i^ardent avec une grande jalousie leur secret. M. Haug est parvenu à déterminer un de ces brahmanes à célébrer chez luî^ el on secret, ces actes du culte pendant cinq jours, et à lui explicjuer la signification des termes et la manière de ftiire les actes qui accompagnent les difTérents sacrifices et les prières. M. Ilaug a publié le texte du Aitareya Brahmayia^ avec une traduction et un commentaire, et Fa fait précéder d'une longue introduction sur les Brahmanas en général, leur place dans la littérature védique, leur composition et leur âge relatif. Ce mémoire est suivi d'une analyse détaillée du Aïtareya^ et accompagné d'une planche sur laquelle M. Hauga figuré Je plan d'un lieu arrangé pour la célébration d'un des grands sacri* lices, avec les noms techniques de chaque partie et la dAinéation des changements de position des pf êtres pendant l'office.
Quand on lit ce livre dans respoir«d'y trouver un exposé quelconque des dogmes contenus dans les hymnes védiques ou les premières traces de la spéculation philosophique qui s'est développée plus tard dans l'Inde, et que toutes les écoles aiment à déduire des Védas, on se trouve très désappointé. On n'y rencontre que les plus faibles indices de Tune ou de l'autre de ces deux séries d'idées. On sent bien qu'il y a sous ces cérémonies une manière de voir théologique, une sorte de dogma-* tique; mais elle est toute latente et recouverte par l'intérêt exclusif que les auteurs attachent aux cérémonies elles-mêmes et au pouvoir magique qu'on leur attribue par suite de leur origine divine. On y rencontre de temps en temps des notions grammaticales, quelques faits historiques, quelques rudiments d'exégèse, des noms instructifs et même des controverses; mais celles-ci ne se rapportent qu'à des pratiques relatives aux cérémonies. Tout le reste est une série dUnstructions minutieuses sur la manière de faire les prières et les sacrifices. Ce n'est pas une lecture attachante, loin de là; mais il n'en est pas moins nécessaire de nous rendre accessibles les Brahmauas, non pas seulement à cause des notions accidentelles sur (raiitros sujets qu'ils peuvent rontnnir, nî des paiiicu-
larités de langage qni ne se trouvent que là, mais parce qu'il* représentent toute une phase du développement deTesprilir dien, phase qu'il est indispensable de connaître pourpouvi^L* relier ce qui a précédé à ce qui a suivi cette époque.
C'est aux Upanisbads qu'il faut s'adresser pour trouver le^ premières notions philosophiques des Indiens, et c'est parer. que les écoles de philosophie essayent de se rattacher ts Védas. Cette classe d'ouvrages est extrêmement nombreuse,?^ il n'y en a qu'un nombre comparativement petit qui soit inprimé. M. Cowell a entrepris d'en publier un nouveau, le Jf<i>' tri Upanishad^, et nous en promet une traduction. Il vk' aussi fie faire paraître le texte et la traduction du KuswidJ^' jali par Udayana Acharya', ouvrage célèbre de philosophie nyaya. Le but de l'auteur est de donner une preuve philosophique de l'existence de Dieu, et son livre parait dirigé cofllr' les doctrines des bouddhistes. Il a choisi la forme favorite dr Hindous, des aphorismes en vers mnémoniques, qui pareuv mêmes sont presque inintelligibles et exigent des comiDentaires. Il parait en avoir fait un lui-même; bien d'autres can-
1. The Maiiri Upanishad, wUh Ihe commeniary of Ramatirihâ. eiiH with an eoglish translation by-K. B. Gowdl. Calcutta, 1863, in-«*. ^' deux premiers cahiers du texte ont paru et forment les n»* 35 et 40 J" b ^^' bliotkeca indica.)
t. The Kusumanjali or hindoo proof of the existence of fl «Z'^*' being, by Udayana Acharya, with the commentary ofUari Dôm lif*^^'' charya, cditcd and translated by Cowell, assislcd by Pandita Mahc« O-sdra Nyayaratna. Calcutta, i864, in-8 (xv,65et 85 pages).
Ce petit volume ne fait pas partie de la Bibliolheca imUca; m\ai^ paru quelques nouveaux cahiers de cette collection, dont je doone ici 1 ^ titres :
The AphorismK of tKe Vedanta, by Badarayana, 12« cahier. CalcuîU' 1863, in-8o (formant le n*» 200 de l'ancienne série).
The Narada Pancharatra, edited by the Ue?. Banorjci, 3* «hief Calcutta, 1862, in-8' (formant le n» H de la nouvelle série;.
Tiie Kavyadarsa of Sri Dandin, 5" cahier. Calcutta, 1863, in-8» (fon»i^ le n° 4l de la nouvelle série).
Tfie Mimama Darsatia, with tlie commentary of Sahara Sveamin, -^ " ted by Pandita Mahcsa Chandra Nyayaratna, 1" cahier. Calcutta, ^^' in-8o (formant le no44 de la nouvelle série).
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menlaires ont été écrits sur les soixante et douze disliqucs primîtifs, et M. Cowell en publie un. Ce travail est, indépendamment de rintérét du livre, d'une très grande valeur, par le soin avec lequel M. Cowell a essayé de rendre d*une façon précise les termes philosophiques et d'élucider les distinctions subtiles qui rendent si difficile pour nous de suivre les idées philosophiques des Indiens. Les à peu près dnns ces matières empêchent absolument de comprendre.
Pour la littérature indienne proprement dite, j'ai à annoncer un volume qui est la promesse et le commencement d'une œuvre dont tout le monde a désiré Texécution; qu'on a fait espérer plusieurs fois et que son énorme étendue a toujours empêchée ; c'est la traduction du Mahabharata, dont M. Fauche a publié le premier volume *. Ce grand poème est beaucoup trop célèbre pour que j'aie besoin d'autre chose que de le nommer pour faire sentir Tlmporlance et presque la nécessité du travail de M. Fauche. Un épisode du MaAafrAara^a est le premier livre qui ait jamais été traduit du sanscrit par un Européen, et il produisit, par ses beautés poétiques et par la profondeur de ses spéculations théologiques, un étonnement universel parmi tous les esprits cultivés. Depuis ce temps d'autres épisodes, publiés en texte et traduction, ont servi de moyens principaux pour l'enseignement du sanscrit. Une traduction entière de ce recueil épique est un besoin pressant pour que la science puisse se reconnaître dans cette masse immense de traditions antiques. M. Fauche s'était préparé à son entreprise par des traductions du Ramayana'et des œuvres de Kalidasa, et son nouvel ouvrage n'aura pas moins de seize volumes. Il donne la traduction complète de son texte, un peu rude de forme, il est vrai, mais une traduction véritable, ni extrait ni paraphrase; il n'y ajoute pas une seule note, jugeant le livre assez long tel qu'il est, et il
1. LeAtahabharata, poèma épique deKrishna-Dwaipayana, plus commu- Tx^ment appelé Véda-Vyam^ traduit pour la premii*rc fois du sanscrit en français par Hippolyte Fauche. Vol. I, Paris, 1803, in-8o (xvi et 600 pages).
582 VINGT-SEPT ANS D'HlSTOlRIi DES ÉTUDES ORIENTALES.
a raison. Une collection épique de ce genre a bien moins besdi. de notes de détail que de dissertations critiques sur Tâge, IV rigine et l'histoire des traditions qu*elle contient, et sur 'u valeur historique des renseignements qu'elle fournil; ceb » fera graduellement pour un épisode après l'autre, et sen > travail de bien des savants. On a voulu réunir dans ce poèiS' toute la tradition, épique de Tlnde; l'ouvrage en a soaffer. comme œuvre d'art, mais il est devenu par là d'un intérêt iocomparable. Plus tard, et sous l'empire d'autres idées, on } ■ ajouté des spéculations théologiques et didactiques, el TcnsemM forme le dépôt de traditions le plus riche qu'il y ait dans mit littérature quelconque.
Il a paru récemment, à Bombay, deux éditions du Nababtiarata, toutes les deux avec les commentaires de Nilakanlha; mais je n'ai pas encore réussi à les voir, et je ne puis en faire que cette mention vague ^
M. Dœhtiingk, à Saint-Pétersbourg, a fait paraître une collection d'aphorismes indiens'. À Torigine, cetle coUactîoa éuit un des travaux préparatoires pour le dictionnaire sanscrit qa*ii publie avec M. Roth, et l'on comprend facilement que lej expressions proverbiales et les sentences populaires formenl un élément important et difficile dans un dictionnaire. Pins lanK l'auteur a élargi sa collection au^idelà de oe qu'exigeait le dietionnaire, pour lequel il suffisait d'avoir égard aux dictons qui offraient une difficulté de languOi et il y a compris plusieun recueils complets d'aphorismes et ajouté ceux qui se rencontrent en abondance dans les livres de fables et autres ouvrages popa-
1. La première édition a paru, on 1962, en un volume in*Mîo obloiy; elle est lithographiée, avec des litres et des vignettes chromo-lithop-apb:ques. La deuxième de ces éditions a paru, nn 1863, aussi in-folio oMon^; ollc est imprimée en typogfraphie. Son prix, à Londres, est de tî lit.' ITsh.Gp.
2. indisctie Sprûvhe sanskrit und deutsch, herauagtfeben von Ott^ Boehllingk, vol. I et II. Saint-Pétersbourg, ISG3, io-^ /x-Sai, v -371 pages).
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laires. Il les a rangés alphabétiquement pour donner plus de facilité à les trouver. Il en a imprimé le texte et la traduction et justifié les leçons adoptées par des variantes au bas des pages, et il a fait ainsi, non seulement un appendice indispensable pour le dictionnaire, mais un livre très curieux en luimême; car Tesprit des Indiens est très tourné à la sentence, et on trouve dans ce recueil une quantité d'idées vraies, profondes, belles et quelquefois très vilaines, mais presque toujours exprimées avec élégance. M. Schiefner y a ajouté un appendice de sentences tibétaines. Un troisième volume contiendra un supplément de sentences, des justifications et des corrections.
Le grand dictionnaire sanscrit-allemand^ auquel se rattache cette collection d'aphori^mes, a, pendant ce temps, fait de nouveaux progrès. MH. Bœhtiingk et Roth ont publié le sixième cahier du quatrième volume de ce grand ouvrage. MM. Burnouf el Leupol, de Nancy, ont publié les deuxième et troisième livraisons de leur vocabulaire sanscrit-française M. Boppa fait paraître une troisième édition de son Manuel critiqua de la langue sanscrite % et M. Oppertla deuxième édition de sa grammaire sanscrite en français *^
Enfin M. Weber, à Berlin, a publié un traité sur la métrique indienne ^ Son but ("st de nous donner la théorie même des Indiens, et pour cela il publie tous les textes relatifs à la mé*
1. Sanscrit Wcerterbuch, \on Otto lioehtlingk und Rudolph Roth, vol. IV (ool. 1-960). Sainl-Pétersbourg, 1864, in-io. (Chaque cahier de dix feuilles cofito 1 thalcr)
2. Dictionnaire classique sanscrit- françaist par Emile Burnouf et L. Leq« pol. NEncy, 1863 (liv. 2 et 3, p. 129-400).
3. Kritische Grammatik der sanskrita Sprache, in kiirzerer Fassung, von Franz Bopp. TrQJiiènie édition, Berlin, 18G3, in-S*). (Prix : 3 tha- 1ers.)
4. Grammaire sanscrite^ par Jules Oppert. Deuxième édition, corrigée et augmentée, Berlin et Paris, 1864, in-8o ^Xii-238 pages et un tableau).
5. Ueber die Melrik der Inder. Zwei Abhand'.unpon von A. Wcbcr. Berlin, 1803, in-8'' (xit-48t pages). Ce traité forme aussi le volume Vil! des Indische Studien.
trique sanscrite qu'il a pu trouver, les traduit et les iaterprèt? de façon à donner une base solide aux travaux de comparaison avec la métrique d'autres peuples, d'application à la leciur? des poésies indiennes et de critique des textes anciens sanscrits pour laquelle la métrique fournit des moyens d*une grandt* puissance. Car il est certain aujourd'hui que nous n'avons plus le texte des hymnes des Védas dans toute leur pureté ; elles oct été composées avant que les règles de la grammaire fussent fixées, et ont été modifiées jusqu'à un certain degré par Tapplication de ces règles qu'on leur a fait subir postérieurement. C'est ici que la métrique vient à notre aide, comme M. Kuho l'a montré dans un très ingénieux essai sur le rélablisseroeot de la forme primitive des hymnes, au moyen des indications fournies par la métrique. M. Weber laisse toutes ces applications à d'autres et leur offre le corps de doctrine le plus complet qu'il a pu réunir, en commençant par les indications que le> Védas eux-mêmes fournissent, et descendant ainsi jusqu*i ce que le système ait reçu son développement entier, non seulement pour les mètres des hymnes, mais pour les mètres très> variés employés dans tous les genres de la poésie classique des Hindous. Ce travail est un véritable service rendu à la science.
J'arrive aux littératures qui se groupent autour de la littérature sanscrite et qui appartiennennt à des peuples de races et de langues diverses; ces peuples ont tous emprunté aox Hindous leurs idées, leur civilisation et, en grande partie, leur langue sacrée. Leurs langues sont aujourd'hui comparativement peu étudiées en Europe ; mais le jour viendra ou e\\(^ attireront une attention plus grande et en proportion de Tintérét qu'elles peuvent offrir. Toutes ces littératures contiennent l'histoire des pays où elles sont nées; quelques-unes conservent en transcription ou en traduction des ouvrages sanscrits qui ont été perdus dans le nord de l'Inde; quelques-unes ont produit des ouvrages originaux, et d'autres sont d'une trè:» grande importance parce qu'elles sont les dépositaires d'un»* partie des sources du bouddhisme.
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Rien n'est plus propre à donner une idée juste de ce que peuvent nous offrir les littératures du midi de l'Inde, que le catalogue de la bibliolhèque de Madras, dont M. Taylor vient de publier le dernier volume*. Ce grand dépôt de manuscrits a été formé par la Compagnie des Indes, avec les bibliothèques de John Leyden et de Mackenzie, qu'elle avait achetées, et avec celle de M. Brown,qui en a fait cadeau à l'État. Chacune de ces collections se compose de plusieurs milliers de manuscritSy et celle de Mackenzie contient de plus un immense nombre de pièces détachées. M. Taylor, qui s'était déjà fait connaître par une collection de traductions du tamoul, a classé la bibliothèque d'après les différents fonds et d'après les langues et les sujets, adonné la description et l'indication du contenu, souvent des extraits détaillés des manuscrits, et a accompagné le tout de tables de titres et de noms d'auteurs. M. Taylor fait précéder son ouvrage d'une introduction sur le contenu des différentes classes d'ouvrages qui composent la littérature indienne; il y expose une théorie qui aura probablement peu d'adhérents, et selon laquelle l'origine des idées des Hindous doit être cherchée chez les Hébreux; mais le reste de son traité est instructif et donne une très bonne idée de ce qu'on peut attendre des littératures dont il parle. Il est heureux que la Compagnie des Indes ait réuni ces manuscrits, et il importe à la science qu'ils soient garantis contre les dangers qui les menacent dans ce climat, car il serait probablement impossible défaire une autre collection de ce genre, parce que les manuscrits périssent aujourd'hui en Orient. On les copie rarement, et l'imprimerie et de nouvelles études sont de terribles ennemis des littératures manuscrites. Aujourd'hui, où il y a encore tant d'inconnu dans la- littérature sanscrite, on ne sent pas encore le besoin de remplir, à l'aide des manuscrits et des traductions en telinga, eacanara et en tamoul , les
1. A catalogue raiaonnée (sic) of oriental manusaiptSy in the lihrary of ihe laie CoUege Fort Saint-George, nowin charge of the Board ofExamrners, by the Rev. WiUiam Taylor. III vol. Madras, 1857-186^ in-8* (IliXCIlI» V. xxu, 678. XIV, 902. ùv et 802).
lacunes qui peuvent se trouver dans la littérature du nord. Et attendant, on paraît s'occuper de quelques-unes des productions originales que ces littératures renferinent.
Tout récemment, M. Coumara Swamy, membre du Con>t.l législatif de Ceyian, a publié, sous le titre d^Arichandra^ \i traduction d'un drame tamoul très curieux. Arichandraesiun roi d*Âoude et le plus vertueux des hommes. Dans un consfi. des grands dieux, un brahmane, Wiswamitra, parie qu'il le . fera mentir; les dieux tiennent le pari et promettent de nepa^ se mêler de la lutte. Wiswamilra exerce alors sur Arichandra d'abord son pouvoir de brahmane, et, lorsqu'il échoue, il l'attaque par les moyens que lui fournit la magie; il le dépouilla de son royaume, le soumet à des tortures de tout genre, \t force de vendre sa femme et son enfant et de se vendre luimême, comme esclave, à un paria, qui lui impose les travaux les plus immondes, pires que la mort pour un homme de haute caste. Arichandra résiste à tout et est à la fin rétabli par les dieux dans ses honneurs et dans toute sa prospérité. Cette turieuse pièce, considérée sous le point de vue hindou, souIè\p une foule de questions, auxquelles je ne toucherai pas, pare qu'elles ne pourront trouver de réponse que quand on aura sur sa date des indications plus certaines que celles que nou> possédons; mais la première question que tout lecteur européen s adressera se rapportera certainement à la siogulièn* ressemblance de la fable avec la donnée du Livre de Job. EsWil probable qu'une pareille thèse soit née spontanément dan$ U tète du poète tamoul, ou aurait^il eu une communication quelconque soit avec les juifs, soit avec les chrétiens de Saint* Thomas, soit avec des missionnaires plus modernes? Dans tous les cas la coïncidence des deux canevas est des plus étraoïr^N quoique les motifs des actions d'Ârichandra soient entièrement hindous et quelquefois à peine concevables pour nous.
1. Ariehandraj Vie martyr of truth, a tamil «trama, translntcd inl^ rin glish by Mntu Coomarn Swamy, muiiollar. London. 1863, in-8« U^ tin «: 262 pa^f^s).
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M. Philip Browiiy le donateur de la belle bibliothèque dont j*ai parle un peu plus haut, et auteur d'un grand nonibrc d'où* vrages sur la langue et la littérature telinga, surtout d'excellents dictionnaires anglais-telinga, a fait imprimer, sous le titre de Chronologie du Carnatic^^ un manuel de chronologie du midi de l'Inde, pour -faciliter Tintelligence des systèmes de dates fort compliqués dont on s'y sert. On n'avait jusqu'ici d'autre moyen de s'y reconnaître que le volume publié par H. Warren, en 1825, $ous le titre de Kala Sankalitay ouvrage savant mais diiïus, obscur et d'un usage très difficile. M. Brown nous donne, sous la forme la plus succincte, la théorie des différents cycles, la concordance des années d'après toutes les ères en usage dans l'Inde méridionale, et le résumé des observations qu'il a pu faire en calculant les datés de plusieurs milliers de documents. C'est un manuel très précieux piur tous ceux qui ont à fixer une date hindoue.
M. James d'AIwis, à Colombo, a publié un livre sur la grammaire pâlie. Il est Cingalais de naissance et s'est déjà fait connaître par une grammaire cingalaise. Son nouvel ouvrage commence par une dissertation qui occupe la plus grande partie du volume, et dans laquelle il traite de la grammaire de Katyayana, la première de toutes les grammaires pâlies. Son opinion est que Katyayana était un des disciples du Boud* dba, et qu'il a pris pour modèle la grammaire, sanscrite de Pa^ nini. Cela lui donne occasion d'entrer dans la discussion do l'époque à laquelle Paniui a vécu et d'émettre ses idées sur les rapports entre le sanscrit, le pâli et les différents dialectes sanscrits. Il pense que le pâli ne dérive pas du sanscrit, mais s*est détaché, comme lui et en même temps, du dialecte vé« dique, et qu'il avait acquis un haut degré de culture avant l'époque du Bouddha; mais son argumentation sur ces points
i. Carnatic Chronotagy. The hindu andmahonieian meihods ofreckonhtg timCt explained^ withessays on the Systems, symbols used for numeralsy a newiitular method of memoryy historical records andoiher subjeds^hy Charles Philip Brown. tondre», 1863, in-4o (xi et 90 pages).
obscurs ne me paraît pas faite pour les rendre beaucoup p)a? clairs. Ensuite il donne le sirième livre de Katyayana, traitant des verbes, et traduction avec un commentaire; puis il dir cute dans un appendice l'histoire des conciles bouddhistes ei quelques autres points épineux de critique historique, et termine par le texte du sixième livre de Katyayana, imprimé tt caractères palis^cingalais.
La grammaire pâlie exigera encore de grands travaux; ii faudra sans doute étudier à fond les vers mnémoniques de k.ityayana, et probablement d'autres encore, comme on a ^-tê obligé d'étudier ceux de Panini pour le sanscrit, les rendre io* telligibles par des commentaires et s'en servir comme contrôla des règles que la lecture des textes peut fournir. Ces tnnai sont commencés ; un missionnaire américain dans le Birma, M. Mason, a fait une traduction complète de Kalyavana, qai est encore inédite, et M. Grimblot a réuni à Ceylan par ua travail infatigable des matériaux abondants sur ce sujet, comme sur tout ce qui touche la plus ancienne époque dn bouddhisme; il se rend dans ce moment à Moulmeïn dans ie Birma, où il espère faire une nouvelle récolte, car les Birmans sont plus riches en littérature pâlie que les Cingalais^et ces derniers ont tiré du Birma la plus grande partie des livret palis qu'ils possèdent. Puisse sa santé résister à ce climat terrible, et puisse-t-il trouver du loisir pour nous faire jouir da fruit de si longs travaux!
La littérature pâlie est la partie la moins connue jusqQ*iri des littératures bouddhistes, dont elle est probablement U plus importante, car on dit qu'elle contient les ouvrages qui oDt été le résultat du premier concile tenu parles disciples méffle< du Bouddha pour fixer sa doctrine. Le grand nombre des sectes qui se sont formées dans le bouddhisme et qui en partie sont en désaccord sur des points fondamentaux du système. donne la plus grande importance à la date des ouvrages innombrables qui composent ces littératures et à la détermination de
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l'école H laquelle chacun d'eux appartient. C'est là aussi qu'il faut chercher la vérité historique sur les points qui divisent aujourd'hui les savants européens qui s'occupent du bouddhisme, comme par exemple sur la date du Bouddha et sur la théorie du Nirvana. Ce dernier point, qui certainement est capital dans le jugement à former sur le bouddhisme, parce qu'il implique le but final que le Bouddha assigne à l'existence de tous les êtres, continue à être débattu.
H. Obry, à Amiens, avait déjà combattu en 1856 l'opinion de ceux qui attribuent au Bouddha la théorie du nihilisme. Depuis ce temps M. Spence Hardy, à Colombo, s'appuyant sur les recherches de M. Gogerley, a trouvé à son tour le nihilisme dans les livres palis deCeyIan, et M. Barthélémy Saint-Hilaire est revenu sur la question, fortifiant par de nouvelles preuves son opinion anciennement énoncée, et qui est dans le môme sens. Aujourd'hui M. Obry reprend laquestion^ pour défendre de nouveau sa théorie, d'après laquelle le Nirvana, loin d'être le néant, est au contraire un état de béatitude éternelle. Il commence par traiter de l'idée du Nirvana dans la philosophie sankhya à laquelle le Bouddha avait emprunté la plus grande partie de sa métaphysique ; il passe ensuite à la nature de l'âme selon les bouddhistes, au sens attaché au mot nirvana au temps du Bouddha, au Nirvana dans la période des conciles et aux époques postérieures, et il termine par une comparaison des idées bouddhiques avec les idées brahmaniques et chrétiennes. Selon M. Obry, c'est une question de sectes; il y a eu des sectes nihilistes; mais elles n'étaient pas orthodoxes; je crois que c'est là le vrai, car le nihilisme parait incompatible avec la théorie de morale du Bouddha, que nous connais-
1 . Du Nirvana bouddhique en réponse à M. Barthélémy de Saint-HUaire, parJ. n. F. Obry. Taris 18()3, in-8o (240 pages); (c'est une réimpression tirée des Mémoires de l'Académie d'Amiens.
Voyez aussi un article de M. F'oucaux sur le Nirvana, dans lequel il défend l'opinion de M. Obry ; il porte le litre : Doctrine des Bouddhistes sur le Nirvana, |>ar Pli. Ed. Foucaux. Paris, 1864, ïn-S" (il) pages). Cet article est extrait de la Hevue de VOrient,
sons suffisamment. Les matériaux aujourd'hui accessibles p«iraisaent à peine suffisanls pour que celte ({ucslion, qui a lant divisé les savants, soit décidée définitivement; de nouvelles recherches amèneront de nouvelles données, et l'onsdecupera alors encore plus d'une fois de ce problème.
Une me reste plus à annoncer sur le Bouddhisme que le discours d'ouverture du cours de tibétain fait par M. Feer à l'École des langues orientales*. L'airteur y explique la position du Tibet dans le monde, et comnxent ce pays stérile et presque hors de contact avec le reste de l'humaaité est devenu le centre du bouddhisme du nord. Toute la littérature tibétaine est exclusivement bouddhiste et tire de ce grand et unique sujet toute son importance. M. Feer présente un tableau rapide de l'état des études bouddhiques et annonce qu'il emploiera une partie de son coursa l'exposition du système religieux du bouddhisme du nord. «Ce plan est plein d'intérêt, et il faut se féliciter que ce thème soit tombé en partage à un jeune et intelligent professeur, qui saura intéresser le public à une des plus grandes parties de l'histoire de l'esprit humain et de la civilisation.
• Je n'ai connaissance que d'un petit nombre de travaux relatifs à la littérature chinoise, soit qu'il n'en ait pas paru davantage, soit que je n'aie pas su me les procurer. M. Plath, àMunich, a continué ses travaux sur l'état social des Chinois, surtout dans les temps anciens. Ce côté de l'histoire avait été très négligé en Europe depuis la mort d'Edouard Biot. M. Plath est très frappé de la durée de l'empire chinois, et il espère trouver l'explication de ce phénomène unique au monde dans Tétudc des institutions sociales des Chinois; il les prend à leur origine autant qu'il peut y remonter, et les suit dans leurs développements et les changements qu'elles subissent dans le cours des temps. Il trouve le secret de leur durée, non pas
t. Le Tibet, le Duddhisme et la langue tibétainfy par Léuti Ferr. (Tiré do la Revue orientale, 18r>4, in-8o rpajçc? 15S-18λ).
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dans leur immobilité supposée, mais au contraire dans une certaine élasticité qui leur permet d'accepter les modifications qui deviennent nécessaires, tout en gardant les formes anciennes, autant que cela peut se faire. C'est en cela que consiste la grande difficulté de suivre les changements que lesinstitutions chinoises subissent; elles peuvent avoir changé d'es* prit tout en conservant les formes, pendant qu'en Europe on est toujours empressé de changer les formes et de garder la substance. M. Plath avait publié un premier mémoire sur la religion et le culte chez les Chinois, dans lequel il traitait de leurs idées religieuses ; aujourd'hui il achève ce travail par une seconde partie dont le sujet est le culte ancien ^ 11 y traite des prières, des serments, des différentes espèces de sacrifices, des lieux et des personnes qui y étaient employés, des autels et des temples, des frais du culte, de l'instruction religieuse, et du culte des ancêtres. Il termine par une appréciation générale des idées religieuses des Chinois et de ce que Gonfuciusy a introduit de nouveau. Dans tout le cours de son travail, H. Plath remonte toujours aux plus anciens indices qu'il peut trouver et démontre historiquement les changements que subissent les idées et les pratiques, en s'appuyant sur des textes chinois, qu'il reproduit dans un appendice. Rien n'est plus curieux que d'observer ce long cours d'une religion sans clergé cl sans formulaire de dogmes, et d'étudier les conséquences que cet état de choses produit nécessairement en bien et en mal. '
Il a fait suivre ce travail d'un traité sur la famille chez les anciens Chinois^, dans lequel il expose les rapports entre les hommes et les femmes et entre les parents et les enfants.
1. Die Religion uml der Cultus der allen Chineseny von D' J. H. Plath, /.wcite Abthcilung, der Quitus. Manich, 1863, iii-'io (135 pa^es et i6 planches de textes chinois). Ce travail est tiré des Mémoires de l'Académie de Municli.
S. Ueber die hàuftlicfien VerfUiltniffHe der allen Clùtiesen, nach ciiinesi»chen Quclien, von D' J. H Piath. Munich, 1863. in-^Q (i8 pages).
Ensuite, pour montrer les principes qui sont acceptés par \i voix publique en Chine, il donne une traduction partielle d'une collection de proverbes et sentences ^ Enfin , il annonce par un mémoire sur les sources de la biographie de Confucius^ qu*il s'occupe d'une vie de ce législateur. C'est un très beaa sujet, mais d'une exécution bien difficile, parce qu'il n'existe que peu de données authentiques et qu'il faudrait faire le tableau de ce temps et de l'état des esprits à cette époque pour que l'on comprît bien le rôle de Confucius et les changements qu'il a effectués ou préparés.
M. Stanislas Julien a publié une nouvelle traduction du roman des Deux Cousines^, déjà célèbre par la traduction que M. Kémusat en a fait paraître en 1826, et peut-être plus encore par la préface qu'il y a ajoutée et dont M. Julien reproduit avec raison une partie. J'ai vu avec grand plaisir, en comparant les deux traductions, combien M. Rémusat avait réussi en général à rendre fidèlement le récit et les conversations, et je regarde la nouvelle traduction comme un véritable hommage rendu par M. Julien à notre ancien maître. Je ne veux pas dire par là que la nouvelle traduction n'ait pas sa raison d'être et qu'on aurait pu se contenter de réimprimer la première. Elle est au contraire un véritable service rendu aux études chinoises, parce que ce roman contient d'un côté un nombre de petites pièces de vers très raffinés que M. Rémusat déclare lui-même avoir traduites un peu au hasard, de Tautre une foule d'allusions que M. Rémusat n'avait certainement pas la patience ni probablement les moyens d'expliquer; ces choses importaient peu au public auquel il s'adressait. Mais on estde-
i. 'Proben chhiesischer Weisheit nach chinesischen des Min|^-Mn-paokien. Von D' J. H. Plath. Munich, 1863, in-S*" (G2 pages).
% Ueber die Quellen %um Leben des ConfttciuXj namenUich seine ^>s?pnannten HausgesprUche, von D' J. H. Piatli. Munich, 1863, in-9* tif^ pages).
3. Yu-KiaO'lij les DeuxGousines, roman chinois, traduction nooTe^lrar^ corapagnéc d'un commentaire historique et philologique parSlanisIa» Jtt> lien.SvoK Paris, 1864, in-8* (xxxu, 363 et 369 \>a^es}.
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venu depuis ce temps infiniment plus exigeant pour les traductionSy et personne n'a contribué plus à ce changement très salutaire pour la -science que M. Julien lui-même. Aussi a-t-il tenu à tout expliquer, et sa connaissance profonde de la langue poétique chinoise et les secours abondants quMl a su réunir ou créer, l'ont mis en état de donner une traduction qui ne laisse d'incertitude sur aucune de ces énigmes. Tous ceux qui ont fait des travaux de ce genre savent quelle est la difficulté d'atteindre à ce dernier degré de sûreté. Le but de M. Julien était non seulement de mettre entre les mains des lecteurs une traduction à la fois élégante et fidèle, mais de la faire telle qu'un étudiant qui voudrait lire le texte chinois fût sûr d'y trouver l'explication de chaque difficulté qu'il rencontrerait. Il a, je crois, parfaitement atteint son but, et sa traduction est le meilleur guide qu'on puisse avoir pour étudier le style chinois moderne. Le roman luirmême est un livre charmant et une peinture très gracieuse des mœurs et des idées des Chinois, et l'on ne peut pas s'étonner qu'en Chine il soit compté parmi les dix chefs-d'œuvre de la littérature; je crois même que, comme œuvre d'art selon les idées des Européens, il est plus parfait qu'aucun autre, et qu'il a bien mérité tous les soins que H. Julien a prodigués pour en rendre la traduction aussi par* faite que possible.
M. de Rosny a publié une petite nouvelle chinoises qu'il a intitulée: V Epouse d'Outre-Tombe. C'est l'histoire d'une fille qui a été assassinée par suite d'une imprudence et que son amant épouse après sa mort pour légitimer sa liaison avec elle. C'est une idée bizarre pour nous, mais qui a sa raison d'être dans les idées chinoises. M. de Rosny fait suivre sa traduction du texte chinois autographié et d'un catalogue raisonné de romans chinois traduits jusqu'ici en entier ou par extrait. •
Il a paru un assez grand nombre de livres destinés à facili-
1. UEpouse d^Outre-Tombey conte chinois, traduit sur le texte original par Léon de Rosny. Paris, 1864, in-12 {U et 31 pages).
ter l'étude de la langue chinoise. H. Summers, à Londres, a publié une grammaire élémentaire ^ ; il y traite, dans la première moitié du volume, très brièvement des formes dn langage, et consacre l'autre moitié à des exercices et à un voeabih laire dans lesquels les phrases et les mois chinois ne sont écrits qu'en transcription en caractères latins, ce qui les rend à peu près inutiles.
M. Stanislas Julien a commencé une série de livres élëneataires pour l'enseignement du chinois tant moderne que classique. Je vais les énumérer dans l'ordre de leur paUicalîon. Ce sont :
1* Des dialogues chinois, tirés de la grammaire mandchoue intitulée Thsing-wen-ki*. Us sont imprimés par la voie de la lithographie et écrits en caractères légèrement cursirs, mais teU que l'on peut aisément compter le trait, ce qui est exigé par le but do livre. M. Julien va en publier la traduction et le vocabulaire.
i^ Le livre des Trots mois*. C'est an manuel de iectofe introduit dans les écoles chinoises au Taïf siècle, et d'hui encore généralement employé. Il contient cent huit phrases très simples, chacune de six mots, divisées en deux membres dont chacun est composé de trois mots; de là le nom du livre. Ce manuel est très bien entendu, il conlienl les mots les plus usités, des maximes de morale très simples et
1. The rudimenU o/* tbe ehinueUnguaget wilh dialogues, exeràtesmwi a vocabulary, by the Rev. James Summers. Londres, 1864, în-tS fii d 159 pages).
2> Si-4f^ng-kieou-4e(m^hoêUt dialogaet chinois à Tunife de TÊcole tféciale des lang^iics orientales vivantes, publiés par M. Stanislas Julieo. Première partie : texte chinois. Paris, 1863, in-8* (80 pages de lithoçra* phic).
3. San-tseu-king, Trium litterarum Liber, a Wang-pek^heou suk finns. xm neculi compositus ; textum sinicum adjects 214 eiavium Uèa4a edi^ etinlalinum vertit Stanislas Julien. Paris, 1S64, ia^ (âOet 15
des données tiémeptaires sur l'histoire de ia Chine. D«ux phrases qui se suivent riment toujours ensembie, ee qui aida les enfants à les retenir. H. Julien a publié le teste iithoi^rftr phié, en ajoutant à chaque mot le chiffre de sa racine et le nombre des traite additionnels, pour mettre Tôlève en état de le trouver sans difficulté dans le dictionnaire. Ce leite est suivi de la liste des clefs, puis viennent ia transcription et la traduc** tioa df» chaque phrase en latio.
3<^ Le même petit livre en chinois et en anglaise
4* H. Julien prépare une troisième édition du même livre, accompagnée d'un commentaire philologique et historique, et augmentée d*un vocabulaire qui contiendra fous les mots employés dans ce volume et dans le livre des Mille Mots dont je vais parler plus bas. Ce sera certainement un des maauebi les plus utiles et les mieux entendus qu'on puisse mettre entre les mains des commençants pour les aider & vaincre les nom* breuses difficultés qu'ils trouvent fc l'entrée de l'étude du chinois.
5^ Le livre des Mille Mots •. Cest le premier livre de lecture composé en Chine, et il a eu l'origine la plus bicarré. On dit que l'empereur Wou-ti, au vi* siècle, fit copier dans un livre mille caractères différents et les remit à un lettré éminent pour en faire des phrases ; chaque caractère ne devait être employé qu'une fois dans le texte. Le lettré arrangea ces mots en phrases de quatre mots qui offrent un sens, mais qui sont infonnes et difficiles à entrâdre parce que le système prescrit exclut l'emploi des particules et des formes gramme-
1. San-isie-king, the ihreechêracterclaaiiCfComposedby^Mf'pi^'hpWy pubtishedin chinese and english with a table of thc214 radicals, by Stanislas Julien. Paris, 186i, in-8* (âO et 16 pages).
% TkêienA^enrWen^ le livre des Mille Mol», le plut aMoiea livre éUmentaire des Chiaois publié en chinois avec «ne double trad«ctien et des notes par M. Stanislas Julien. Paris, 1864, in-8\ (iv, ti, 50 et aSfwges)^
Mots^ qui offre, à ce que je crois, une véritable facilité, autant j'ai des doutes sur l'emploi du livre des Mille Mots et plus encore sur l'utilité de son imitation américaine. Il est probable qu'il offre des avantages aux Chinois, puisqu'il s'est maintenu depuis tant de siècles ; mais les besoins d'un enfant chinois, qui doit apprendre à lire et à écrire une langue qu'il sait, ne sont pas exactement les mêmes que ceux d'un étudiant européen qui veut apprendre la langue, et je crains que ce dernier ne trouve ses difficultés augmentées par un texte difficile et composé de phrases construites sans l'emploi de formes grammaticales. Il me semble qu'une chrestomathie graduée et publiée avec[analyse des caractères, traduction littérale, commentaire et vocabulaire, le servirait bien mieux.
Mais ce dont on a besoin avant tout c'est un dictionnaire chinois, car ceux de Basile, de Morrison et de Wells Williams sont également difQciles à trouver. En attendaQt que M. Julien nous donne le Thésaurus chinois dont tous les matériaux sont accumulés chez lui, M. de Rosny essaye de pourvoir aux besoins les plus pressants par un . vocabulaire, d'environ huit mille mots, dont la publication est en train^ M. deRosny acommencé parla liste des mots chinois qu'il veutcomprendre dans son vocabulaire, il les a autographiés sur pierre et il a ajouté à chaque mot chinois un chiffre de renvoi, qui se rapporte à l'interprétation française, laquelle sera imprimée en typographie et formera la suite. M. de Rosny se proposed'y ajouter de nombreux suppléments, contenant des classes particulières de mots, dont on trouvera la liste sur le titre. L'auteur s'est vu forcé d'adopter ce mode d'impression, qui est un
1. Dictionnaire des signes idéographiques de la Chine^ avec leur prononciation usitée en Chine et au Japon, et leur explication en français, accompagnée d*un vocabulaire de caractères difQciles à trouver, rangés d'après le nombre des traits, d*une table de signes susceptibles d'être confondus, de la liste des signes idéographiques particuliers aux Japonais, d'un index géographique et historique, d'un [glossaire japonais-chinois des noms propres des personnes, par Léon de Rosny. Paris, 1864, in-8*. Livraisons 1 et 2 (vni et 149 pages).
m YINGT-SEPT ANS D'HISTOIAE DES fiTUDES ORIENTALES.
peu Incùtûtnoie pont le lecteur, parce qa'il a veula joindre à chaque mot chinois sa prononciation en japonais, ce qui aurait trop compliqué l'impression typographique. On sait qoe les Japonais ne se contentent pas d'employer au milieu de leurs phrases des caractères chinois dans leur sens etaveclenr pronoo' ciation propre, mais qu'ils s'en servent encore avec une premeih ciallon et dans un sens japonais, et que cette confusion crée une grande difficulté pour les étrangers. H. de Rosny â Touh donner, par cette addition à son vocabulaire, un moyen de trouver cette prononciation pi us facilement que Ton ne pouvait jusqu'ici, où l'on était réduit pour cela au Dictionnaire japonais chinois publié, il y a une vingtaine d'années, par M. de Siebold et arrangé d'une façon peu commode.
Ceci m'amène aut travaux sur la langue japonaise, langue dont l'étude est devenue tout & coup nécessaire en Europe, depuis l'ouverture des ports japonais au commerce européen, et les traités que les puissances occidentales ont imposés an Japon. Il est dans la nature des choses que le premier effort que l'on fasse soit de préparer les moyens élémentaires pour l'enseignement de la langue, des grammaires, des dictionnaires et des textes à l'usage des commençants, et Ton s'en occupe de tous les côtés. La langue elle-même ne parait pas être très difficile; mais il a plu aux lettrés japonais de la compliquer par un mélange illimité de chinois et par l'usage de plusieurs styles d'écriture, dont les plus employés sont Compliqués par toutes les combinaisons qu'on peut inventer pour rendre difficile la lecture. M. de Rosny, qui est chargé d'un cours de japonais à l'École des langues orientales, a commencé la publication d'une série d'exercices de lecture japonaise ^ Le premier cahier contient l'alphabet kata-kana, le plus simple de tous, et quelques exercices de lecture; il
i. Exercices de lecture Japonaise^ à Tusage des personnes qui suivent l« cours de japonais professé à l'Ecole des lan|n>es orientales par M. Lëoa de Rosny. I. Ecriture kata-kàna, Paris, 1863, in*8«(t) et i6 pages liUiofra*
phiées).
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prépare la publication de morceaux choisis de littérature et d*un manuel de la conversation japonaise. M. Brown, à Shanghai, a fait imprimer un volume* contenant un essai de grammaire, une liste de phrases idiomatiques, une série de conversations et un index servant de vocabulaire anglo -japonais. A chaque sentence en anglais correspond une double traduction japonaise, ce qui est un système d'exercices fort bien entendu. Le japonais est imprimé en caractères kata-kana avee une transcription en lettres latines. M. Brown n'indique pas où il a préparé sa conversation, ni à l'aide de qui; mais elle est évidemment faite au Japon et parait être exécutée avec beaucoup de soin.
H. Hoffmann, à Leyde, a publié le texte chinois et la traduction japonaise du Ta-Ato', l'un des livres classiques des Chinois. Dans un second cahier il nous donne la transcription de la traduction japonaise en caractères latins, et une petite dissertation sur la prononciation du japonais. Il n'a pas cru nécessaire d'ajouter une traduction anglaise du texte, probablement parce qu'il aura pensé que tout homme qui se livrait à ces études devait posséder Tune ou l'autre des traductions du Ta-hio qui ont été publiées. Les types chinois et japonais kata-kana que M. Hoffmann a fait graver et dont il s'est servi pour ce petit livre, sont très gracieux. L'achèvement de ces caractères le mettra en état de faire imprimer le Dictionnaire japonais-hollandais-anglais que le public savant attend depuis si longtemps de lui, et, si je suis bien informé, il en a commencé l'impres^on. Au reste, ce n'est pas encore son grand Thésaurus, qu'il tient prêt depuis des années, que nous ob-
1. ColhquialJapanese, or convertational sentences and dialogues tnenglish andjapanesCy together with an english-japanese index to serve as a vocabulary and an introduction on the grammatical structure of the language, by the Rev. S. R. Brown. Shanghai, 1863, in-8o (lxii, U3 et il pages).
2. The Grand Sludy, Ta-hio or Dai Gaku, edited by Dr. S. Hoffmann. Leiden, 1864, in-S» (v, 26, viu et 11 pages;.
tiendrons, mais un dictionnaire d'une moindre étendue. Pendant ce temps, M. Léon Pages surveille à Paris Tinipression A^un Dictionnaire japonais, par M. Tabbé Mermet de Cv chou. L'auteur, depuis longtemps missionnaire et à la lète d'une école au Japon, a composé deux dictionnaires, Tas français-japonais et l'autre japonais-français; c*est le premier des deux qui s'imprime dans ce moment, et j'ai entre \t< mains les cent premières pages de l'ouvrage. Le mot français est toujours accompagné de sa traduction anglaise, et le mot japonais de sa prononciation en caractères latins. Le japonab est en général imprimé en caractères chinois, mêlés quelquefois avec des caractères kata-kana. r4'est un système que les lettrés japonais ont adopté et qu'ils paraissent, par prétention ou par pédanterie, préférer à l'emploi constant de leurs propres caractères. Mais comme ces caractères chinois sont en général prononcés selon la mode japonaise et représentent, non pas leur sens naturel, mais des syllabes japonaises, il me paraît devoir en naître une confusion bien fâcheuse pour ceux qui veulent apprendre. Au reste, H. Mermet n'a fait que suirre les habitudes qu'il a trouvées dans le pays, et je viens de voir un dictionnaire de poche anglais-japonais', imprimé à Yédo, rédigé et publié uniquement par des Japonais et pour leur propre usage, qui est imprimé exactement de la même manière. Lorsque lord Elgin conclut son traité avec le Japoo, il insista pour que la correspondance officielle se fit dorénavant en anglais; les ministres japonais proposèrent le hollandais
1, A pocket Dktionary of the english and japanese language. Printed at Yedo, 1862 (iv et 953 pages, in-8* oblong). L'exécution de ce Tolume e«t curieuse. Il est imprimé sur papier de Chine assez fort pour supporter Ti» pression des deux côtés de la page. Chaque page se compose de quatre colonnes, la première et la troisième contiennent les mots anglais, les deux autres la traduction japonaise placée de manière à continuer les lignes d'anglais. L'anglais est composé en beaux caractères, tirés probablement d'Angleterre ; les colonnes japonaises ont dû être gravées après la composition de la partie anglaise, sur des blocs de bois, et ajustées avec les colonnes anglaises pour former les pages ; le tout est tiré par use presse européenne et avec de l'encre grasse. L'exécution typographique du volume ost très satisfaisante.
comme leur étant plus familier. Lord Elgin leur répondit que les Japonais étaient des gens d'esprit et que certainement dans cinq ans ils auraient tout ce qu'il leur fallait d'interprètes d'anglais. Les ministres sourirent, accordèrent le point et se mirent à l'œuvre. Il y avait à Yïdo une école pour les interprètes des affaires étrangères, où l'on enseignait le hollandais \ on l'agrandit et on en fit le Collège des langues européennes. C'est à Taide des professeurs d'anglais de ce collège (eux-mêmes tous Japonais) que M. Hari Tatsnoskay a publié le vocabulaire dont je parle. Le volume* contient environ trente-six mille mots anglais avec leur traduction en japonais, ou plutôt dans ce mélange odieux de japonais et de chinois que les lettrés affectionnent. La partie anglaise du livre est généralement correcte ; il y a bien quelques néologismes inquiétantSy mais seulement assez pour prouver qu'aucun Anglais ne l'a revue.
J'aurais désiré, Messieurs, à la fin de cette énumération d'ouvrages nouveaux, vous présenter quelques réflexions sur l'esprit de critique qui pénètre de plus en plus dans nos études, montrer le contraste entre la sévérité d'aujourd'hui et la facilité avec laquelle on admettait autrefois comme également valables tous les témoignages empruntés à des manuscrits orientaux, et montrer par quelques exemples combien la reconstruction de l'histoire de rOrient fait de progrès sous l'impulsion et la sauvegarde des recherches conduites dans ce nouvel esprit. Mais ce rapport dépasse déjà la limite naturelle d'un pareil travail, et il faut que je termine ici.
RArroRT LD LB 28 JUIN 4865
Messieurs,
La quarante-troisième année de l'existence de votre Société n*a donné lieu à aucun fait particulier dont j'aurais à vous entretenir. Vos travaux se sont continués sans inlemiption, et la mort même, qui nous avait frappés si cruellement Tannée dernière en nous enlevant un si grand nombre de col* laborateurs distingués, nous a épargnés celte fois-ci.
Le Journal asiatique* a continué à traiter les sujets les plus variés de l'érudition orientale. H. Stanislas Julien a terminé la traduction des Extraits des Annales chinoises relatifs à rhistoire des Turcs orientaux, ou plutôt à l'histoire des rapports des Turcs avec l'empire chinois. Ce sont des dociunents très secs, selon la manière du pays, mais qui fournissent sur la partie la plus ancienne et la plus obscure de l'histoire des Turcs des faits parfaitement authentiques que leurs propres chroniqueurs ne connaissent pas.
1. Journal axiati^u^, sixième série, vol. IV, Pdris, 1864 (544 pages) io- 80, et vol. V, 1865 (570 pages).
M. Belin a de même terminé un long travail sur l'histoire des finances de Fempire ottoman^ histoire que l'auteur a pu tirer des documents les plus sûrs que lui offraient les chancelleries turques.
M. de Khanikof nous a donné un mémoire très curieux sur Khâcàni, poète persan du xi* siècle de notre ère, dont il s'était beaucoup occupé pendant son séjour en Perse. Pour faire comprendre son poète, il commence par un tableau rapide de l'état politique de la Perse dans ce temps, puis il nous donne la vie de Khftc&ni, surtout d'après les renseignements que celui-ci fournit sur lui-même dans ses œuvres. C'est bien une vie de poète d'alors, mendiant de l'argent et des honneurs dans les cours des princes, flattant les grands et couvrant d'invectives ses ennemis, se vantant lui-même et conservant pourtant le sentiment d'une certaine dignité. M. de Khanikof termine cette belle étude par le texte et la traduction de quatre des plus remarquables poésies de Khftcâni. Ces poésies sont des plus difficiles à entendre, remplies d'allusions tirées des sciences et de l'histoire, de jeux de mots, de tout ce qui faisait la gloire d'un poète dans les cours des princes turcs de ce temps, et de ce qui met à l'épreuve le savoir et la patience du lecteur. M. de Khanikof juge très sévèrement cette poésie ; mais je crains qu'il n'ait été trop préoccupé des péchés de Khàcâni, quand il étend son jugement sur toute la poésie persane, car je crois qu'il ne peut reprocher ni à Firdousi, ni à Haflz, ni à Djelaleddin Roumi, et encore moins à Sadi les défauts qu'il relève avec tant de raison dans Khà* câni.
M. Barbier de Meynard nous a donné le texte et la traduction du Livre des routes d'Ibn Khordadbeh, maître des postes du khalifat dans la seconde moitié du iii^ siècle de l'hégire, par conséquent, un des géographes arabes les plus anciens. Il s'est servi d'une copie du manuscrit d'Oxford, et Véfik Efendi a eu la complaisance de faire coUationner pour lui le
seul autre manuscrit qui soit connu et qui se trouve dans la bibliothèque d'une mosquée à Constantinople. Le livre de Khordadbeh n'est pas seulement un routier, il indique la division politique des provinces du khalifat, il donne le montant des impôts que chaque district payait, tant sous les rois dé Perse que sous les khalifes, et il ajoute à la liste des étapes de chaque grande route des détails variés et souvent très intéressants pour l'histoire et la géographie. Le chef des postes sous les khalifes était un personnage important, qui travaillait directehient avec le khalife, à qui il communiquait les rapports qu'il recevait des maîtres de poste locaux sur l'administration et l'état des provinces. M. Barbier de Meynard s'eicuse d'avoir osé publier ce traité, en n'ayant à sa disposition que deux manuscrits, également imparfaits et provenant d'un même original, qui parait avoir été un manuscrit déjà fatigué et mutilé. Mais on doit au contraire le remercier de ne pas s'être laissé arrêter par cette considération, car les ouvrages arabes de cette époque ont péri en général, et il importe beaucoup qu'on fasse connaître tout ce qu'on peut en retrouver, si imparfaits et si fragmentaires que puissent être les manuscrits. Qu'importe qu'il y ait quelques lacunes et plus ou moins de noms dont on ne peut à l'instant déterminer la lecture ? L'éditeur lui-même en a déjà rétabli un grand nombre, et, l'attention des savants une fois éveillée, on découvrira ou de nouveaux manuscrits, ou des matériaux analogues, ou des plagiats commis par des auteurs postérieurs qui expliqueront ce qui peut être resté douteux au premier moment, et je suis convaincu que, grâce à cette première édition, M. Barbier de Meynard pourra publier, dans dix ans d'ici, un texte de Khordadbeh qui le satisfera lui-même.
M. Clément-Mullet a publié dans votre journal un mémoire sur les noms arabes des différentes espèces de céréales, recherches difficiles, dans lesquelles il s'est aidé de toutes les lumières que les descriptions des Arabes, les synonymies grecques et la botanique moderne pouvaient lui fournir.
M* Renan nous a donné un curieux fac-similé d'une ancienne inscription hébraïque, qu'il a copiée à la synagogue de Kefr-Bereim, en Galilée^ et qui est intéressante pour la paléographie des Hébreux.
Vous allez recevoir dans le cahier de mai-juin une dissertation de M. Hauvette-Besnault sur Fhistoire de Krischna et des Gopi, accompagnée du texte et de la traduction des cinq chapitres que le Bhagavata Pourana consacre à cet étrange fragment de la mythologie indienne. Enfin, vous y trouverez deux rapports de M. Neubauer sur la collection des manuscrits caraltes formée par M. Firkowitz et les observations de M. Munk sur ce sujet.
Le huitième volume de votre Collection d'ouvrages orientaux', qui forme le quatrième des Prairies d'or, de Maçoudi, par M. Barbier de Meynard, est entièrement composé et sera entre vos mains dans quelques semaines. La première moitié de ce volume traite de plusieurs sujets généraux relatifs à la géographie physique, puis des édifices consacrés aux différents cultes et spécialement au culte du feu, et se termine par un chapitre sur la chronologie universelle, jusqu'au temps de Muhammed. Dans la seconde moitié du volume, l'auteur commence l'histoire de l'Islam, à laquelle le reste de l'ouvrage entier est consacré. H. de Meynard est ainsi arrivé à la moitié de son édition des Prairies d'or, et nous pouvons espérer que dans peu d'années cet ouvrage, dont la publication a été un grand desideratum, sera complètement entre les mains des sa-
1. II a paru de cette collection : 1» Les Voyages d*Ibn Batoutahy par MM. Defrémery et Sanguinetli, texte et traduction. Paris, 1853-1859. Ck>mplet, 4 vol. in-8*, et cahier supplémentaire contenant la table des matières. 2» Les Prairies d'or^ de Maçoudi, par MM. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, volumes I-III, texte et traduction. L'ouvrage entier aura huit volumes. Chaque volume de la Collection se vend au prix de 7 fr. 50 c. et aux membres de la Société, pour 5 fr. On peut achètera part un volume de la Collection, et les Écoles qui veulent adopter un des volumes pour les cours, Tobtiennent au prix des membres, si elles s'adressent directement au Bureau de la Société.
vanU. C'est un lirre plein de renseignemenU inattendus; car méaie dans les parties les plus connues de son sujet, Tesprit curieux de Tauteur ne se dément jamais, ei il wm fournit presque toujours quelques données qu'on chereherail en vain ailleurs.
L'édition de l'ouvrage d'Albirouni sur la science des U* diens, dont vous aviez chargé MM. de Slane et Woepcke et dmit M. Woepcke s'était occupé avec beaucoup d'ardeur, n'est pis encore commencée. Après la mort de M. Woepcke, qui est sic si grande perte pour nous, vous avez prié M. de Slane d^ m charger seul de cet ouvrage; il s'est occupé des manuscrits, mais d'autres travaux urgents ne lui ont pas encore permif de vous annoncer sa détermination. Nous attendions de Tlnde un nouveau manuscrit d'Albirouni, qui, quoique imparfait, aa- .rait été d'un grand secours; mais M. Gowell, qui nous Tavait fait espérer, est revenu en Europe sans pouvoir en obtenir le prêt pour nous; espérons que son zélé successeur, le capitaine Nassau Lees, sera plus heureux.
Les autres sociétés asiatiques ont continué de même leurs travaux, autant du moins que nous pouvons en juger par ee que nous avons reçu de leurs publications; car je ne puisque répéter une plainte déjà ancienne sur la négligence que certaines d'entre elles mettent à communiquer à l'Europe ce qu^elles publient; elles paraissent se contenter du cercle des lecteurs qui les entourent et ne pas vouloir comprendre que l'Europe est après tout l'officine du savoir et que les livres qui ne parviennent pas à Paris, à Londres et à Leipzig, sont des œuvres mort-nées ou au moins frappées de stérilité.
La Société asiatique du Bengale paraît être pleine de vie, elle trouve seulement qu'elle est surchargée de travaux, etaUe est sur le point de transférer au gouvernement son musée d'histoire naturelle, qui deviendra un établissement de rÉlaL Cette division du travail sera certainement lieureuse, autas
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pour les sciences naturelles que pour les sciences historiques, auxquelles la Société pourra dorénavant consacrer toutes ses forces et qui' lui ofiTrent un champ de travail surabondant. Son Journal, pour Tannée 1864, contient comme à l'ordinaire des travaux sur différentes parties de l'histoire et de la géographie de l'Inde, sur les antiquités bouddhiques et brahmaniques, sur les anciens poids et mesures, et est accompagné d'un cahier supplémentaire consacré au second rapport du colonel Cunniogham sur les résultats de sa mission archéologique dans le nord de l'Inde. Vous savez que le colonel £ait un pèlerinage bouddhiste, dans lequel il suit Titinéraire de Hiouen-Thsang, pour découvrir les restes du Bouddhisme dans les lieux oà le Bouddha avait vécu et que ses sectateurs ont couverts de monuments. Dans ce second rapport, le colonel a un peu dévié de son plan; il y traite exclusivement des antiquités de Dehli, ville qui n'a jamais été un chef-lien du Bouddhisme et on M. Gunningham n'a trouvé d'autres traces de cette religion que les piliers d'Açoka, qui ont été érigés originairement dans d'autres localités et transportés plus tard dans la capitale des Hogols. Le reste de son travail sur Dehli traite des antiquités brahmaniques et musulmanes de cette ville. An reste, dans la rapport prochain, il va rentrer en plein dans l'archéologie b^Hiddhique^
La Société asiatique du Bengale a agité pendant plusieurs séances la question de l'emploi du caractère latin modifié dans les écoles iadieanes et pour les langues du pays. X. Nassau
i. Journal of the Aëiatie Society of Bengal* Calcutta, 4654, in-O» Vdl. XK.Xiii. Cinq cahien etam calûar sappléoientaire.
Le dernier cahier, qui est arrivé lorsque ce rapport était d^ compofté^ contient une protestation très vive de Rajendralala Mitra, savant hindou, très connu en Europe, contre la proposition d'introduire les caractères \n- Uns pour rhindoustaoi ; il en fait seaAîr tous les incoavénients, risiperfeetioD de récriture latine et la répugnance invincible de la population contre une tentative de ce genre. Il exhorte les Européens à approprier d'abord leur écritore à leun propres lanf^iies avant d'en proposer TadoptÂoti à d'autres.
Lees a proposé, dans un mémoire inséré dans le journal de la Société, de renoncer à l'idée de substituer l'alphabet romau aux alphabets sanscrit et arabe dans leur application aux langues savantes, mais de s'en servir pour les dialectes des pea* plades qui n*ont pas de littérature à elles et qui ne savent pas encore écrire, et puis de l'introduire pour l'hindoustani. Les raisons qu'il donne pour cette dernière partie de sa propositioa sont que l'hindoustani est une langue parlée dans toutes les parties de l'Inde, et que ce serait un grand pas de fait pour faciliter le rapprochement entre les Indiens et les Européens, si elle était écrite dans un alphabet commun aux deux, d'autant qu'on ne trouverait pas pour l'introduction du caractère romain des obstacles * invincibles, parce que l'hindousUni, n'ayant pas de caractère propre, était écrit dans toute la péninsule avec les alphabets propres à chaque province. Oo loi a répondu par deux objections que je crois fatales à sou plao^ en ce qui concerne l'hindoustani ; d'abord les difHcultés inhérentes à l'application usuelle de l'alphabet latin à une langue beaucoup plus riche de sons, difficultés qu'on ne peut vaincre que par l'application d'une foule de signes diacritiques qoî jettent du trouble dans l'écriture, et puis l'indifférence et la résistance des populations. Au reste, ce côté de la question des transcriptions ne nous touche pas, en Europe; nos besoins et nos difficultés sont autres, et j'aurai à en dire quelques mots un peu plus tard.
La Société du Bengale a continué avec beaucoup de zèle la publication de sa Bibliotheca indimy dont il a paru quinze cahiers dans l'année, et elle a l'espoir de pouvoir élargir encore considérablement le cadre de cette collection et d'y comprendre la série d'historiens musulmans de l'Inde que feu Sir H. Elliot avait prépairée et annoncée. Lady Elliot vient de mettre à la disposition de la Société tous les matériaux que son mari avait réunis, et le gouvernement de la Reine a promis de venir en aide à la Société pour faciliter cette grande et belle entreprise. Puisse la Société trouver aussi moyen de publier
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avec les textes toujours une traduction anglaise! Ce serait une grande garantie pour obtenir de bonnes et correctes éditions des textes, une grande économie de temps pour tous les Européens qui veulent chercher un fait dans un de ces volumes, et probablement un secours très apprécié par les Hindous ou les musulmans qui désirent apprendre l'anglais.
Nous n'avons reçu aucun envoi des Sociétés de Madras, de Colombo et de Shanghaï, et j'ignore ce qu'elles auront pu publier. Je sais que la Société de Bombay n'a pas fait paraître depuis*assez longtemps la suite de son Journal; mais le gouvernement indien lui avant accordé, au commencement de cette année, une assez forte subvention pour ses publications, elle en a recommencé récemment l'impression.
La Société asiatique de Londres a commencé une nouvelle série de son Journal^ Le demi-volume qui a paru contient plusieurs mémoires d'une grande importance, une continuation du grand travail de M. Muir sur la théogonie védique, un mémoire de M. Bosanquet sur la comparaison des chronologies biblique et babylonienne, une notice très curieuse du colonel Goklsmid sur la littérature populaire dans le Sindh et sur les difficultés qu'on a rencontrées à faire adopter aux habitants indiens et musulmans un même alphabet ; ensuite un mémoire des plus importants de R. Sir H. Rawlinson sur les inscriptions bilingues, babyloniennes et phéniciennes, sur lequel j*aurai à revenir plus tard; enfin, la traduction du chinois d'un Sûtra bouddhique, par M.Beal. La version chinoise dontsesert M. Beal a été faite l'an 405 de notre ère par Kumara-Siva, prêtre indien établi au Tibet, qui s'était rendu tellement célèbre par son érudition, que l'empereur de Chine, désirant obtenir des traductions plus exactes des livres bouddhistes que celles qui existaient alors, envoya une armée dans le Tibc
1. The Journal oflhe PxOijal Asiatic Society ofGreat Britain ami Irehina New séries, vol. I, p. 1. London, 1864, iii-8' (!2iO pages).
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avec Tordre de ne pas revenir sans ameottr Kumara. Gelû-ci fut donc emmené en Chine, reçu avec grand honneur, mis à la tète d'une légion de prêtres, ettraduisitde nouveau uDgrand nombre d'onvrages bouddhistes du sanserit en chinois. & U plupart de ses traductions, dit M. Beal, furent reCûtes de nouveau deux siècles plus tard par Hiouen-Thsang *. >
Le Comité de tradocUons de la Société de Londres a résoitt de faire terminer quelques ouvrages considérables, entrepris depuis longtemps et interrompus par des accidents divers. Vous connaissez tous les deux premiers v<rfumes de yexceK lente traduction des Vies des konime$ illmatres d'Ibn KhaJlikaB par M. de Slane. Tous les savants regrettaient que cet indispensable manuel de biographie et de bibliographie n>ni pas été terminé, et, sur la demande du comité, M. de Slane a mis sous presse les denx derniers Tohimes el une vingtaine de
1. Je nœ permets de faire à celte occaaioa une remarque qui ma frappé depuis longtemps. On voit qu'il y a au moinstrois grandes couches de traductions chinoises des livres bouddhistes, celles qui datent des preaien siècles de notre ère, celles de Kumara ds cinquième et celles de iiow Thsang du septième siècle. Pour la plupart di ces livres, il importe probablement peu de quelle époque sont les traductions; main il y en a p<Hw lesquels la date peut être d'une grande importance, par exemple, pear la vie du Bouddha, le Lolita Visiara. M. Stanislas Julien a fi«tt eenaailre Texistence de quatre traductions chinoises de ce livre, dont la première est do notre ère et dont la quatrième doit ôtre postérieure au septième siècie. Cette dernière paraît être conforme à la rédaetîMi sanscrite qui n élé imprinién à Calcutta et à la version tibétaine dont nous devons ûpublieatiim et la traduction à M. Foucaux. Mais de quelle date est cette rédaction, b seule que nous connaissions jusqu'à présent? Personne ne sasnùtledire; mais elle inspire des doutes légitimes sur son antiquité, enreUeest kien légendaire pour une vie écrite peu de temps après la mort du Bouddha» et nous savons tous qu'il n'y a pas de livres plus exposés à Tinterpolation et à ramplification que les vies des fondateurs de religion. U y a pen d'espoir qu*on trouve une rédaction sanscrite différente deeelieque nons avoso; il est probable que M. Grimblot rapporte de Ceylan des matériaux pour contrôler le LalUa Vistara, mais il est certain qu'en eomparaat les anciennes traductiens chinoises avec la plus récente, onpeitl remoDler,ponr le moins, au texte tel qu*il était au premier siècle, et s'assurer s*il était plus ancien et plus pur que celui quenous possédons. Je crois que X. Julien possède presque tous les éléments de cette question tris cnriense,et il rendrait un grand service à la science s'il Tnalait s'en eccupcr.
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feuilles sont déjà imprimées. D'autres continuations de traductions interrompues sont en prépai^ation.
La Société orientale allemande a publié quatre nouveaux cahiers de son Journal, qui nous donnent, comme les volumes précédents, des travaux très importants '.M. Wûstenfeld y publie une vie très détaillée du géographe Yacout, qu'il suit dans tous ses voyages; M. Flûgel analyse les ouvrages de deux autres voyageurs arabes; H. Rosen décrit quelques anciens monuments samaritains dont il donne des fac-similé ; M. Blau discute Fauthenlicité de la seconde liste des rois parthes que contient Mirkhond; M. Dieterici écrit sur les Frères de la pureté; H. de Goeje décrit un manuscrit arabe très ancien, qui traite des mots inusités dont s'est servi Muhammed; M. Rapp donne la première partie d'un intéressant mémoire sur la religion et les mœurs des Perses selon les Grecs ; M. Meier re^ prend l'examen de l'inscription phénicienne de Marseille; H. Eutingdonne un catalogue raisonné des manuscrits sabéens des bibliothèques de Paris et de Londres; enfin, il y a un travail posthume de M. Osiander sur les inscriptions himyarites découvertes par M. Playfair. Lorsque le Musée britannique fit publier ces inscriptions, l'éditeur, M. Franck, ne voulut pas y ajouter un commentaire parce qu'il savait que M. Osiander en préparait un. Malheureusement, ce jeune savant mourut avant d'avoir mis la dernière main à ce beau travail, dont un de ses amis publie aujourd'hui avec beaucoup de soin la première partie, accompagnée de fac-similé très bien exécutés des photographies de M. Playfair. La seconde partie du mémoire, qui doit traiter de toutes les autres inscriptions himyarites connues, sera publiée plus tard. Ce travail ne peut qu'augmenter le regret qu'on éprouve à voir sitôt s'éteindre une vie qui promettait tant à la science.
Je ne puis énumérer tout ce que contient encore cette année
1. Zeitâchrift der deutichen fnorgenUmdischen GeseUschafL Leipzig, 1864 et 1865, ii»-8P, vol. XVlll, eab. 3 et 4, et voL XIX, cah. i et 2.
du Journal de Leipzig, mais je dois un mot à un article dans lequel M. Wickerhauser discute la transcription du turc ea caractères latins, telle que M. Brockliaus Ta appliquée. Il espose en détail les difTicultés que présente la transcription da ton: et établit en principe, etjecroisavec raison, que toute transcription doit s'attacher à reproduire l'orthographe de préférence à la prononciation, quand il y a une différence entre lesdeuL Il y a du plaisir à observer le zèle et la sagacité avec lesqueb on s'est appliqué de notre temps à trouver un alphabet de transscription aussi exact que possible, et les résultats très réels qu'on a obtenus. Non pas que je croie qu'on puisse substituer l'alphabet latin modifié aux écritures indigènes, je ne dis pa> en Orient, mais même dans les écoles en Europe ; mais c>>i néanmoins un grand mérite que d'avoir trouvé moyen de se passer au besoin de types orientaux. C'est utile en mille cas, pour la transcription des noms propres, pour fîxer les étymolopes, pour insérer des citations quand on n'a pas à sa disposition les types propres, ou quand la nature de l'ouvrage n'en admet pas l'usage; cela peut être utile quand on appiiqi-^ l'alphabet de transcription aux études des commençants, pour leur en faciliter l'entrée, comme le. pratiquent M. Guerrier il»' Dumast et M. Barbe; mais c*esl surtout utile et même toul a fait indispensable pour la grammaire comparée, où Templ')' de types si différents rendrait la lecture intolérable ellesliTr''> incompréhensible?, et où il est pourtant de toute nécessité i!<' rendre avec la plus grande précision en caractères latins loulf^ les nuances des écritures originales. Je doute que Teroploi du caractère latin aille beaucoup plus loin chez les savants et: Europe. On comprend que les missionnaires et les adminisintions européennes en Orient désirent en faire un usage lulituel, cl il n'y aura aucune difficulté à l'enseigner à des trib î: dont la langue n'a pas encore été ûxèe par l'écriture. Ui^ quand il s'agit de peuples qui ont un alphabet, même inrorr.mode, auquel ils sont accoutumés, on trouvera des résislaooes impossibles à vaincre. On cite souvent les Persans qui oC' adopté Taiphabel arabe, mais les Arabes avaient des nioytM'
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de persuasionqui ne sont plus au service de personne, car quiconque se servait du caractère pehievi était puni de mort. On essaye dans ce moment d'introduire le caractère latin modifié en Cochinchine; mais qui peut croire qu'une écriture aussi surchargée de signes supplémentaires puisse jamais devenir usuelle? Le temps répondra à toutes ces questions.
La Société orientale allemande a publié, en dehors de son Journal, trois nouvelles parties de ses Mémoires relatifs à rOrient, dont j'aurai à parler plus tard à leur place.
La Société orientale américaine a fait paraître la première moitié du volume VIII de son Journal^, qui contient un mémoire de M. Whitney sur les opinions émises en Europe sur l'origine desNakshatras, mémoire que j'ai annoncé, d'après un tirage préliminaire, daps le Rapport de l'année dernière; ensuite une traduction du turc d'un catéchisme soufi, par H. Brown, chargé d'affaires d'Amérique à Conslantinople. Ce traité est extrait d'un ouvrage que l'auteur prépare sur le soufisme en Turquie, et qui offrira des points de comparaison curieux avec ce que nous savons des Soufis persans. Ensuite vient un mémoire très détaillé sur la prédestination chez les Arabes, par M. Salisbury. Le résultat des recherches de l'auteur est que les musulmans sont allés bien plus loin dans la doctrine de la prédestination que ne l'autorise le Coran. M. Perkins a inséré la traduction d'un apocryphe syriaque, intitulé la Révélation de saint Paul, apocryphe qui était inconnu jusqu'à présent. Enfin M. Stilson donne un bref aperçu de la langue des Kemi, tribu de montagnards de l'Arracan, qui l'avaient appelé pour qu'il leur enseignât un alphabet. Il paraît leur avoir donné l'alphabet birman, comme ses collègues avaient fait chez les Karen, je suppose pour ne pas les priver d'un moyen de communiquer avec leurs voisins.
1. Journal of the American Oriental Society. New-Haven, 186i, in-S**, vol. vni, p. 1 (226 et XXIV pages).
614 VINGT-SEPT ANS D*HISTOVRE NSS fitUDES ORIENTALES.
Nous n'avons rien reçu depuis longtemps da Journal pour TArchipel indien par M. Logan, et il esta craindre que cet excellent recueil n'ait cessé de paraître ; mais nous recevons régulièrement les Mémoires de llnstitut royal pour la connaissance des langues des pays et des peuples de Tlnde néerlandaise ^ Ce recueil contient des voyages et des études géographiques, historiques, ethnographiques et philologiques sur ces colonies, et Timportance de ces belles lies, la variété des races qui les habitent, le nombre des langues qu'on y rencontrée! ladiiïérence des caractères de tous ces peuples, assignent à cette publication une place toute particulière dans la littérature qui s'occupe de l'Orient.
M. Weber, à Berlin, nous a envoyé une nouvelle partie de son journal intitulé, Études indiennes* \ elle est entièrement remplie de la fin de l'analyse de l'Oupnekhat d'Anquetil Do Perron. L'Oupnekhat est une rédaction persane des Upanis^ chads, c'est-à-dire de la partie théologique de la littérature védique, faite par l'ordre de Dara Schekoh au xv!!"" siècle. Anquetil le traduisit en latin, et c'était réellement le premier travail qu'on possédait en Europe, exécuté d'après des ouvrages védiques, quoique par l'intermédiaire d'une rédaction musulmane. L'ouvrage, étant d'une origine douteuse et d'une forme repoussante, n'a eu que peu de lecteurs, et ce n'est qu'aujourd*huî que la connaissance des ouvrages originaux nous met en état de lui assigner son véritable rang et d'apprécier Fasage dont il peut encore être dans l'état actuel des études védiques. M. Weber l'a fait avec beaucoup de savoir et avec une pieuse sollicitude pour la mémoire d'Anquetil qui lui fait honneur'.
1. Bijdragen tôt de Taal-Land-en Volkenkunde van NederîanSsch InSét^pBg^v^n d<><>r het Koningtyk Instituât tôt de Taal-Iand-en Votten* kunde van Ncdcrlandsch lodië. Vol. VIU nouveUe aéiie, Àvsterdain, 1^ in-8».
2. Indische Studien. Beitrâge fur die Kunde des indisdien Alierthum, von D' A. Wcbcr, vol. IX, cah. 1. Leipzig, 1865, in-8*.
3. L'hhtoiro de la publication de IX)upnekhat est curieate et également honorable pour Anquctil et pour ses amis. Anquetil était rovaliste et ne
Enfin, M. Benfey nous a &it parvenir la coadmialioa de soh imimal, intitulé : OrietU und Occident^. Le noayeau cahier contient un grand nombre de notices sur différents sujets orientaux par divers auteurs, puis une longue dissertation de M. Benfey sur la voyelle sanscrite riy et la continuation de sa traduction du Rigvéda. II avait rendu la première centaine iThymnes en vers allemands, dans le même rhythme que les eriginaux; la traduction était très littérale et parfaitement intelligible, ce qui était un problème qu'on ne pouvait espérer résoudre qu'en allemand et qui exig^eait une rare habileté dans le maniementde la langue. Il annonce maintenant que, sur des Tris qu'il a reçus de divers côtés, il continuera sa traduction en prose, pour pouvoir serrer encore de plus près la phrase sanscrite, et les dix-huit hymnes que contient le nouveau ca* hier sont traduits ainsi. La version est accompagnée d'un excellent commentaire très concis. Il est bien à désirer que M. Benfey achève cette traduction, qui est une véritable œuvre d'art.
J'arrive maintenant à Ténumération des ouvrages de littératore orientale qui ont paru depuis notre dernière réunion an- Bxielle, et je vais annoncer brièvement ceux qui sont arrivés à ma connaissance. Je commence, selon mon habitude, parles ouvrages relatifs aux Arabes.
I*}ous trouvons en Arabie, du temps de Muhammed, de nombreuses et puissantes colonies juives, formant des tribus, ad-
▼oalut jamais rien accepter des gouvernements répoblicain on eonsulaire. n nvait très panrrement, et ses amis, qui avaioni yovhx le mettre plus à fion aise dans sa vieillesse, n*osaient rien lui proposer directement. Mais ils savaient qu*il avait en portereuille la traduction de TOupnekhat, et ils envoyèrent un libraire pour lui offrir une somme asses considérable pour le droit d*imprimer le manuscrit. Anquetil accepta avec plaisir, car il attachait beaucoup d*importance à ce travail, ce qui l'a probablement empêché de se douter d'une ruse qui aurait révolté ses sentiments d'indépendance. Ses amis payèrent au libraire les honoraires et l'impression, et c^est ainsi que l'Oupnekhat put paraître.
1. Orient und Occident^ insbeiandereinVuren gegenseiHgen BeUehungen. FoTBchungen und Mittheilnngen, von Theoder Benfey. Vol. Ill, cah. 1. Gœttingue, 18&l,in•8^
mises au partage delà possession ou à l'occupation entière d'un certain nombre de villes, par des droits évidemment anciens et incontestés, et traitant avec les tribus arabes sur nn pied d*égalité qui exclut Tidée d'une émigration récente et seulement tolérée. Elles jouent un rùle remarquable dans Iavie<k Muhammed, et Tinfluence de leurs croyances se trouve écrite sur toutes les pages du Coran. Le temps et les circonstances de leur émigration sont inconnus; la tradition arabe s'en occupe peu, par la raison toute naturelle qu'elle est avant tout locale, s'attache à une tribu, une généalogie, une famille ou un nom célèbre, et ne s'intéresse guère à ce qui est en dehors. Le*: juifs arabes eux-mêmes avaient sans doute des traditions; mais elles ont dû périr lorsque Muhammed extermina ou convertit ces tribus.
M. Dozy* a entrepris de résoudre ce problème, et il a su donner à son sujet une ampleur et un intérêt qu'on n'aurait pas soupçonnés. Il part d*un passage du Livre des Chroniques, qui raconte l'émigration d'une grande partie de la tribu de Siméon au temps de Saûl. Il procède alors à prouver que ces Siméonites ont conquis sur les Minœens le territoire de la Mecque, l'ont déclaré haraniy c'est-à-dire consacré, y ont introduit le culte de Baal, ont construit laKaaba et fondé les fêtes annuelles que Muhammed fut obligé de conserver et qui sont devenues le pèlerinage actuel de la Mecque. M. Dozy explique, d'après celte donnée, le sens premier de ces cérémonies, les noms des lieux où elles se font et une foule d'autres circonstances qui s'y rattachent et dont les Arabes eux-mêmes n'ont jamais pu se rendre compte. Il m*est impossible de le suivre dans le nombre des questions subsidiaires qu'il soulève dans le courant de sa discussion, et qui touchent à une multitude de points historiques plus ou moins importants.
1. Die hraeliten %u Mekka, voiLDaviils Zcitbisins funfle JabrhBodert insérer Zciircchnung, von Dozy. Leipzig, 1864, in-8« (196 p. cl une planche.)
Le lecteur voit s*élever, à mesure qu'il avance, tout un édifice historique, construit avec des matériaux de toute espèce et des données isolées de tout genre, cachées auparavant dans les historiens et les géographes, dans quelques passages de la Bible, dans les traditions obscures et confuses des Arabes. L'auteur emploie ces matériaux avec toutes les ressources que l'étymologie, Tesprit de combinaison et la critique la plus hardie peuvent lui fournir; les questions semblent naître d'elles-mêmes dans leur ordre naturel, se prêter un appui réciproque, et vous amènent graduellement à accepter les solutions les plus inattendues. Beaucoup de lecteurs seront sans doute choqués de la liberté avec laquelle il applique la critique aux livres de l'Ancien Testament; la plupart trouveront des élymologies, des conjectures et des corrections de textes qu'ils ne seront pas disposés à accepter; mais je crois que presque tous seront frappés de la coïncidence d'une multitude de circonstances qui convergent vers la thèse principale de l'auteur, et de la lumière qu'il a su y répandre, et certainement personne ne lira sans plaisir et sans fruit un livre composé avec un art consommé, môme parmi ceux qui penseront que tout cet échafaudage n'est qu'une brillante fantasmagorie.
Le volume de M. Dozy fait partie d'une collection de traités sur l'histoire des principales religions qu'une Société de savants hollandais a commencé à publier. M. Dozy y a donné pour sa part, outre les Israélites à la Mecque, un ouvrage sur l'Islam, dans lequel il traite de la religion des anciens Arabes, de Muhammed, des sectes musulmanes et de la condition de l'islam jusqu'à nos jours. Je regrette de ne pas avoir réussi à voir dernier ouvrage, et je ne puis qu'exprimer l'espoir qu'il sera traduit dans une langue plus répandue que le hollandais, car tout ce qu'écrit M. Dozy est bon à connaître.
Les études sur la vie de Muhammed et la publication des sources de son histoire ont été continuées de différents côtés* Les progrès que l'on a faits de notre temps dans la connais-
saace de la vie du Prophète et de son temps sont vraiment merveilleux. On peut aujourd'hui se faire une idée suffisante du people parmi lequel il est né et de l'état social et politiqoe do pan; on peut assister au développement graduel et très laboriem (k cet esprit lent et consciencieux, on peut voir avec qneDe diUculte il a réussi à élaborer la seule idée dont il était rempli, à trouver des expressions qui pouvaient la rendre, à s^assimilerW peu d'e connaissances qu^il est parvenu à acqaérir; on pest suivre les doutes et les défaillances qui Font assailli an commencement de sa carrière, et observer les effets désastrem que les besoins de la politique et Tardent désir de la réossiif ont exercés sur son côté moral pendant les dernières années de sa vie^ On ne peut pas se refuser à voir dans les résultats de ces études une très précieuse conquête poar rhistoire, quand on pense qu^il s'agit de l'origine d'nne religion qui a cent millions d'adhérents, qui a réglé depuis douxe âèeles te croyances^ les lois et les idées de tant de peuples d'origise différente, et quand on réfléchit qu^ane parole, peut-être acddentelle, peut-être mal rapportée de Huliamn[ied,a pn exercer et exerce encore une influence incalculable sur la civîItsatîoB d'une si grande partie de rhumanité.
On doit donc applaudir àTardeur avec laquelle une succession de savants a mis, par une série de travaux, à notre disposition les véritables sources de cette histoire, et a pénétré, par un travail infatigable, dans les obscurités de la tradition arabe, à laquelle la critique européenne applique aujourd'hui des règles plus strictes et plus éclairées que celles qui ont serfi aux docteurs musulmans. Personne n*a poursuivi ces travinx avec plus de zèle et de persévérance que M. Sprenger, qui vient de terminer par un troisième volume sa Yie de Moham-
1 . On peut troorer nne trètbomie étvde inonle sor HiiiniMiicid et «■ jogemeot très équitable sur lui dans Mùhammed et U Cormi, |>récédé d'aae
iniroduction sur les devoirs mutuels de la philosophie et de la relîfi(4i. par Barthélémy Saint-Uîlaire. Paris, 1865, in-ê* )cxiii et 318 p^es).
med ^ Ce volame traite du séjour du Prophète à Médine, de la première organisation religieuse, politique et financière de ilslani, des expéditions militaires de Muhammed, de sa rentrée triomphale à la Mecque, de la soumission d'une grande partie de TArabie à la nouTcUe croyance, et se termine très abruptement à la mort du Prophète. On voit pendant cette époque le caractère de Muhammed souffrir et fléchir sous les nécessités de sa position; de prédicateur il deirient politique, de persécuté persécuteur; sa doctrine prend ce caractère menaçant et fanatique qui a été un malheur pour le monde et a rendu intolérants des peuples convertis, qui n*y étaient pas portés naturellement. Il faut, pour le juger équitablement pendant les douze dernières années de sa vie, se rappeler sans cesse le milieu dans lequel il vivait, et Ton trouvera beaucoup à approuver et beaucoup à excuser; maïs il restera toujours quelques actes d'une cruauté sanguinaire d'autant plus fu- Bestes i sa mémoire, quHIs ont servi d'exemple à des énormités encore plus grandes de la part de ses lieutenants et suc* cessenrs.
Le fivre de M. Sprenger est plein de recherches et de données nouvelles, ce qui en rendait la composition très difficile; car rien n'obscurcit un récit comme la nécesûlé d'y entremêler des discussions et la critique des faits. M. Sprenger s'est tiré de celte difficulté avec assez d'art, en rejetant dans des excursus les détails et f appareil critique Indispensables pour lui, mais inconciliables avec un récit continu. Ces détails sont ce quMl y a de plus intéressant dans le livre, et donnent une image plus vive de l'état des choses et des esprits de ce temps que ne peut le faire le récit lui-même. Si quelque chose peut déplaire à quelques lecteurs, ce sont les allusions i des événements de notre époque que Tauteur fait de temps en
1. DuM Lebenund aie Ukre deâ Mohammed^ nach bisber ^grœsiienthdU %nhenut%ten Quelïen bearheitetf yon A. Sprenger. Vol. III, Berlin, 1865, ia-S* (CLXXX «1 554 |»gei).
temps; mais cela même découle de la vivacité de ses impressions, qui est une grande qualité, et il y a tant de vie, d'oripnalité et de sincérité dans ce livre, qu'on s'en sépare avec regret. La manière dont il se termine me fait espérer que Tauteiir le continuera pour nous donner l'histoire des quatre premiers Khalifes, d'autant plus qu'il est grand admirateur d'Omar, et devrait avoir du plaisir à raconter sa vie et à expliquer rimmense influence qu*il a exercée. Je ne puis quitter ce lim sans dire un mot sur une longue introduction que Tauteur a mise à la tête du troisième volume et dans laquelle il traite des sources de Thistoire de Muhammed. Il les divise ea six classes : les documents officiels, qui sont en petit nombre, le Coran, les biographes, la tradition, les commentaires da Coran et les généalogies. Il expose l'histoire, la nature et rimportance de ces différentes classes de sources, le degré d'authenticité qui appartient à chacune et les règles à suivre poor les contrôler l'une par l'autre; enfin il indique les ouvrages appartenant à ces différentes classes qui manquent encore dans les bibliothèques en Europe, et qu'il serait possible de retrouver en Orient. Ce sont des résultats extrêmement précieux d'études continuées pendant trente ans dans les grands ceiH très du savoir musulman. M. Sprenger n'a pas dit sur ce sujet tout ce qu'il avait à nous dire, et il reviendra, dans un ouvrage particulier, sur toutes ces matières.
C'est certainement une des études les plus curieuses que celle des traditions musulmanes, qui sont des matériaux historiques uniques dans leur genre, et qui n'ont pu naître et se conserver que dans les circonstances particulières où se trouvait placé un peuple illettré, agité subitement par tous les motifs qui peuvent émouvoir la nature humaine. Je me suis étendu, dans un rapport antérieur, sur l'origine de ces traditions, et je n'y reviendrai pas; mais je dois appeler l'attention sur les progrès que celte étude difficile fait en Europe. On peut voir dans tous les travaux récents sur ce sojet, et surtout dans l'ouvrage de M. Sprenger, qu'on est parvenu déjà
bien souvent à rétablir la forme première d'une tradition et à la suivre à travers les changements qui en ont fait plus tard une légende miraculeuse. Le résultat de ces laborieuses recherches est de donnera l'histoire de cette mémorable époque une grande précision.
Les matériaux dont la critique européenne a besoin pour ces études se complètent de jour en jour. H. Krehl a fait paraître à Leyde le deuxième volume de sa belle édition des Traditions de Bokhari ', et M. Lees a repris à Calcutta l'édition des biographies des personnes qui ont connu Huhammed, par Ibn Hadjar '. Ces biographies fourniront un contingent de données historiques, qui forment un élément important pour la fixation de la chronologie des événements et pour le contrôle des traditions, parce qu'elles proviennent de sources un peu différentes de celles de la tradition ordinaire. Entln M. Weil, à Heidelberg, a publié la traduction complète de la Vie de Muhammed par Ibn Ishak' ; M. Wûstenfeld nous avait déjà donné une édition du texte. C'est un livre des plus intéressants, le premier essai qu'on ait tente de construire une vie complète de Muhammed avec les anecdotes isolées dont se composait la tradition orale à la fin du premier siècle de l'hégire. L'auteur ^ s'y est pris très simplement : il a placé les anecdotes dont il a voulu se servir dans leur ordre chronologique, et les a insérées dans leur forme primitive, en laissant attachée à la plupart leur généalogie comme preuve de leur authenticité. Il n'y a aucune réflexion de Thistorien, aucune combinaison, aucun effort de style ; on sent la main de l'auteur seulement quand il
1. Le recueil des traditions mahométanes par El-Bokhari, publié par »I. Ludolf Krehl, vol. H, Leyde, 186i, in-i«.
t. A biographical dictionary of persons who knew Moliammed^ by ibn Hajar. Ctiitedin arable by Abd-al-Haqq, Giiolam Qadir and Nassau Lces. Vol. IV, fascic. 1, 2,3. Calcutta, 1804, iii-8o (288 pages). Cet ouvrage fait partie delà Bibliotheca indica.
3. Dos Lehen MohammecCs nach Mohammed Ibn McA:, bearbeitct voti Abd cl-Malik Ibn Hischam. Âus deni arabischen iibcrsetzt von Dr. Gustav Weil. Stuttgart, 1804. Deux volumes in-S" (vi, Z^O et 364 pages).
e22 VINGT-SEPT ANS D'HHTOIRR MS ÉTUDES ORIENTALES.
bk iiB eommentairê grammatical lur de» vers cités dans le récit. Tout le reste da livre n'est composé que des paroles mêmes des premiers témoins de chaque Eût, et cette manièie d*écrire Tbistoire s'est cooserrée chez les Arabes eQcore peidant deux siècles. La naïveté et la fraîcheur de ces rédb exercent un grand charme sur les lecteurs européens |»r \wa contraste absolu avec les généralités qui remplissent 10$ littératures ; mais on ne doit pas se fier entièremeut à celte apparence de simplicité, car il y a déjà de Tart dans cette sorike dépourvue d'artifice^et la critique ases devoirs même eavers des matériaux aussi primitifs. L'art d'Ibn Ishak consiste dans k choix des traditions qu'il admet et dans l'exclusion de celles qu'il rejette, car à la fin du premier siècle le monde musainaa était inondé de traditions mensongères. On ne peut pas s'étonner qu'Ibn Ishak a'ait pas échappé aux fables et que la légende ait pénétré dans son livre; mais il faut dire, à son honneur,, qu'il a exercé une sévérité plus grande qu'on n'avait le droit de s'y attendre, et que les légendes qu'il admet sont bien peu de chose en comparaison de celles qu'il exclut. On n'i qu'à lire avec quelle sobriété il raconte le voyage noctnme de Huhammed à Jérusalem et dans le ciel, ce voyage qui a pris des proportions monstrueuses dans la mythologie musabnaoe et qu'Ibn Ishak ne craint pas de regarder comme un songe, à peu près comme nous le faisons. C'est certainement on des ' livres les plus curieux qui existent, tant pour le fond que pour la forme, et M. Weil a eu le bon esprit de le traduire sans rien omettre même des notes grammaticales par lesquelles Tauteur interrompt de temps en temps son récit.
Sur l'histoire politique des Arabes il n'est rien venu à ma connaissance qu'un petit traité de M. de Goeje, sur la conquête de la Syrie '. Rien n'est plus confus que les traditions de»
1. Mémoires (fbutoire H de géoffnphie orientaieâ, par H. J. de Gotit^ n. 3. Mémoire sur la conquête de la Syrie, Lejde, 1864» to-a* (f 3f et u
pages}.
fflosulmans sur leurs premières conquêtes. C'était leur temps héroïque et la fable épique et romantique s*est greffée de très bonne heure sur les récits de leurs exploits, et Ton n'avait pas les mêmes raisons de leur appliquer le canon critique par lequel on était parvenu à maintenir un peu d'ordre dans les traditions sur la vie du Prophète. H. de Goeje qui, dans un mémoire précédent, avait sévèrement critiqué les opinions de M. Lees sur les sources de Thistoire de la conquête de la Sjrie, a entrepris maintenant de rétablir les faits dans cette partie de rhistoire des Arabes. Il termine son travail par quelques pièces justificatives.
Les ouvrages géographiques des Arabes sont dans ce moment une des parties de leur littérature qui attirent le plus Tattenlion des savants% Depuis que M. Reinaud, dans son Introduction à la Géographie d'Ahoulféda, a donné le premier aperçu exact des véritables sources de l'histoire de la géographie des Arabes» cette étude a regu une grande impulsion ; une partie des ouvrages dont il parlait alors d'après les manuscrits a été publiée, d'autres ont été découverts, et nous pouvons espérer posséder bientôt en texte et traduction tout ce qui a réellement de l'importance. M. Sprenger vient de faire paraître la première partie de ses Itinéraires de l'empire des Khalifes^. II commence par l'énumération et la critique de ses matériaux, puis il procède à donner par provinces les routes postales et commerciales par stations et par distances, discute les différentes données fournies par les auteurs et ajoute à mesure de son progrès les détails sur les localités, surtout dans les pays qui sont les moins connus. Il résume son travail dans seize cartes postales, une par province. Ce livre est plein de choses nouvelles, et les cartes seront d'un grand secours pour s'orienter dans les récits des historiens, car elles indiquent un
i . Dit Post- und Réseroutendes Orient, mit 16 Kartm ruuA êchen Quellen, von A. Sprenger, cah. 1. Leipzig, 1864, in-8« (xxvii, 159 pagcd et 16 cartes).
62 i VINGT-SEPT ANS D*H1ST01RC DES ÉTl;D£S ORIËKTALES.
nombre considérable de localités qui manquent dans dos cartes et qu*on renconti*e chez les historiens, parce que les grandes routes sont restées à peu près les mêmes dans yois les temps» et que tout le monde a dû passer par les méiiiK étapes. La seconde partie traitera en détail de TÂrabie et de la distribution géographique des tribus arabes.
M. Sprenger s* appuie dans ce travail surtoat sur le lim dlbn Khordadbeh, sur Yakout et sur Mokadessy. Nous po^ dons maintenant le premier, grâce à M. Barbier de Mernard S et je vais indiquer où nous en sommes des deoi autres.
H. Wûstenfeld s'est occupé depuis longtemps d*une éditioD complète du dictionnaire géographique de Yakout, le premier qui ait embrassé le monde entier, tel qu^il était connu an\ Arabes. H. Wûstenfeld vient de publier la biographie de ce\ auteur, je crois un peu pour le défendre contre un reproche de M. Sprenger, qui le traite de compilateur; il aura Toahi montrer combien de pays Yakout a visités personnellement. Sii H. Rawlinson avait déjà eu Tidée de publier Yakout, mais es omettant les nombreux détails qui se rapportent aux saints musulmans et autres sujets qui pouvaient intéresser les lecteurs musulmans, mais dont nous pouvons nous passer au moins dans rétat actuel de nos études. M. Barbier de Meynard, dans son dictionnaire géographique de la Perse, extrait de Yakout, a procédé ainsi. Mais M. Wûstenfeld s'est bravement déterminé à donner le texte entier, ce qui vaut certainement oueax. quand on le peut ; car, d'un côté, il est presque impossible de prévoir quelle classe de faits acquerra un jour de rimportanre: de Taulre, il est naturel que celui qui se sert d'un livre incouH plètement publié soupçonne toujours qu'on ait omis pr^icisément les faits qu'il y a cherchés inutilement. L'ouvrage est sous presse, et j'ai les premières feuilles tirées sous les yeu\.