‹ Vingtième siècle. 1. sér 1924Chapitre 19 sur 48 · A l'ombre des jeunes filles en fleurs, t. II, p · texte numérisé non relu

A l'ombre des jeunes filles en fleurs, t. II, p

Saint-Loup peut bien aimer une Rachel qui s’est

d’abord refusée à lui ; Proust ne le pourrait pas parce

qu'il a d’abord rencontré Rachel dans une maison

de rendez-vous.

+ Au contraire, le mystère dont s’enveloppe Alber- tine rencontrée sur la plage en costume de cycliste

favorise l’ébranlement de son imagination :

« Je savais que je ne posséderais pas cette jeune

.« cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait

« dans ses yeux. Et c'était par conséquent toute « sa vie qui m’inspirait du désir; désir douloureux, « parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant « parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant « brusquement cessé d’être ma vie totale, n'étant « plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant « moi que je brûlais de couvrir et qui était fait de « la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même « qui est le bonheur»!

Mais pourquoi cet éveil de l’imagination à propos

d’un être plutôt que d’un autre ? Proust invoque

ici un fluide potentiel différent de l'attrait physique, une polarisation assez mystérieuse et peut-être l’amour heureux n'est-il autre chose que la certitude sans cesse vérifiable d’un accroissement de vitalité :

« Les maîtresses que j'ai le plus aimées n'ont « coïncidé jamais avec mon amour pour elles. Cet : « amour était vrai puisque je subordonnais toutes « choses à les voir, à les garder pour moi seul, puisque

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