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Le meilleur « sujet » (au double sens du mot) que Proust pouvait prendre pour une étude positive. des rapports entre la conscience et l'inconscient, c'était assurément lui-même : oisif, hypersensible, malade, impulsif et observateur à la fois, « poly-: morphe » comme le qualifie Rivière, sacrifiant tout
Proust a étudié les AP TAIS et les médecins, obligés par métier à dissimuler, à mentir ! ; les domestiques, gens de maison ou personnel d’ hôtel. contraints à se
figer dans une attitude de commande, fournissant ”
les types inoubliables de Françoise, d’Aimé, du liftter, . du chasseur louche ; les gens du monde et les snobs complètement voués au culte des apparences, vivant une existence sociale, une vie parasitaire construite de toutes pièces et sans contact avec le réel; les Juifs ? en qui se combattent un atavisme d’Orientaux et d’opprimés et le désir plus ou moins maladroit de s’assimiler et qui peuvent donner des types aussi dissemblables qu’un Swann ou qu’un Bloch ; ces êtres hybrides que sont « les jeunes filles en fleurs » ; ce personnage artificiel qu’est une «cocotte ; ; enfin 1e invertis des deux sexes, sans cesse préoccupés de donner le change, Albertine, Jupien et surtout le baron de Charlus en qui coexistent et se manifestent tour à tour un grand seigneur féodal et une femme hystérique.
Les épisodes que choisit Proust pour animer cette matière sont de même les plus propices à ses vues. Ils’arrête à des actions caractéristiques, mais toujours très simples. C’est que les ramifications psycholo-
1. Le marquis de Norpois (A l’ombre des jeunes filles en “fleurs, t. 1, p. 11 et passim), le passage sur les ambassades (Sodome et Gomorrhe II, t. I) ; les docteurs Cottard, du Boulbon, E..., Dieulafoy.
2. Voir Du côté de chez Swann, t. I, pp. 86-89. — A l’ombre des jeunes filles en fleurs, t. I, p. 8; t. II, pp. 38 et suiv.; pp. 69-70. — Le côté de Guermantes I, pp. 170 et suiv. — Sodome et Gomorrhe II, t. I, p. 86 ; p. 106 ; t. III, pp. 201-204,
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giques du moindre geste sont si bre quand | on veut leur appliquer une analyse exhaustive, qu il serait impossible d'introduire dans une œuvre fûtelle aussi considérable qu’A la recherche du lemps perdu plus d’une ou deux actions compliquées, à la. Balzac. Or Proust a besoin pour sa démonstration : d'appliquer sa méthode aux sujets les plus divers, .
Rien qu’à dénombrer les principaux de ces épi-. sodes, l'ampleur et la variété du cosmos proustien, aBparaîtront sans conteste. Dans Combray, gros | bourg à 150 kilomètres de Paris ! où Proust enfant vient passer ses vacances, qui est le lieu d’origine | de sa famille (en identifiant Proust avec le héros du. livre qui parle à la première personne, on ne fait que se conformer aux indications de Proust luimême puisqu’Albertine lui écrit : « mon pauvre Marcel », mais la biographie qu'il s’attribue est, dans bien des détails, notamment en ce qui con-. cerne ses origines, inexacte), et qui est le lieu à d’origine des principaux personnages du livre, —. tous par quelque côté touchent à Combray, hs se déroule toute une série de comédies et de petits drames : la comédie des réceptions de l’aimable
1. Il est impossible d’identifier l'emplacement de Combray, par expresse volonté de Proust : Mme Goupil de Combray + s'habille » à Châteaudun, ce qui situerait Combray dans. l’Eure-et-Loir, mais Mme Swann va en voiture de Combray à Reims, ce qui le situerait entre Reims et Laon. En réalité, : Proust a voulu synthétiser dans Combray la petite ville fran: çaise de Picardie, de Champagne, de Normandie, de sus du Soissonnais, et même de Bourgogne, la petite ville à 150 km. de Paris dans tous les sens de l’horizon. Cette synthèse se retrouvera pour tous ses personnages,
| MARCEL PROUST : 53 Swann, dont la famille Proust ignore les grandes relations mondaines, avec toute la série des quiproquos qui en résultent ; le drame du baiser maternel dont Marcel ne peut se passer et qu’un soir où sa mère empêchée par un diner de gala n’est pas venue 4 embrasser au lit, il vient quêter à minuit dans l'escalier, bravant la colère maternelle et plus encore Melle de son père, drame qui se termine en comédie, lorsque le père, au lieu de se fâcher, envoie la mère | dermir dans la chambre de l'enfant nerveux ; la . maladie de la tante Léonie, cloîtrée dans son appartement et entretenant pourtant les relations les plus compliquées avec l’extérieur ; la découverte du sno- ‘bisme de M. Legrandin ; l’épisode de la dame en rose rencontrée chez l'oncle Adolphe; l'épisode de Mlle Vinteuil et de son amie ; l'amour et la jalousie de Swann pour Odette, véritable roman psychologique qui égale ou même dépasse Adolphe ou Dominique; y amour de Marcel pour Gilberte ; la rencontre de la bande des jeunes fillés à Balbec; les amours de Saint-Loup et de Rachel ; les rapports de M. de Charlus et de Proust ; les amours de M. de Charlus avec Jupien, puis avec le violoniste Morel ; l'introduction de Proust dans le cercle des Guermantes ; les multiples épisodes de la soirée chez la princesse de Guermantes, dont les plus piquants sont sans doute l'obstination apportée par le duc de Guermantes à refuser d'apprendre la mort d’un de ses cousins pour ne pas manquer les deux soirées mondaines où il doit se rendre et les avatars de Mme de Saint- Euverte, s’employant à recruter des invités pour
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une garden-pariy. Il faut encore ajouter la destinée Û
romanesque de Mme Swann, celle de Robert de Saint- | Loup acoquiné à Rachel, l’évolution du salon de |
Verdurin, la brouille de Morel et de M. de RATE, l’épisode de la « Prisonnière ».
Le nombre des personnages groupés et caractérisés :
dans ces épisodes est tel qu'on peut écrire de Proust,
comme de Balzac, — nous verrons dans quel sens | et de quelle façon particulière — qu'il a fait « con-
currence à l’état civil » On commente à dire « un
Charlus », « un Norpois », « une Verdurin » comme | on dit « une Bovary », « un Tartarin ». Son souci de |
ne jamais se contenter d’épures à la Marivaux,
mais de tailler dans le vif, l’a amené à composer,
par-dessus ou à côté de son étude psychologique, À une vaste fresque où l’on a pu voir à juste titre le \
tableau de mœurs le plus complet qui ait été réalisé |
en France depuis La Comédie humaine.
Mais il y a plus : ces épisodes multiples ne sont k
pas simplement juxtaposés, cette énorme matière :
individuelle et sociale est ordonnée autour d’un. drame central que, depuis Sodome et Gomorrhe II
et la Prisonnière, il est permis d’entrevoir nette-.
ment.
Le propre d’un grand romancier, c’est non seule-. ment de créer des personnages vivants et humains, 1 mais encore de résumer « l'aventure » spirituelle … et morale de la société de son temps. Balzac a peint | l'avènement de la bourgeoisie post-révolutionnaire, ñ
sa prise de possession du pouvoir et des honneurs,
le retranchement de l’aristocratie de la vie natio- il
male, sa retraite dans ses salons et ses préjugés clos. Dostoïevski a montré le conflit de la Russie barbare,
mystique, chrétienne et des idées libérales, de l’in-
dividualisme athée venu d'Occident. Proust n’a pas procédé de la même façon que Balzac et Dostoïevski. Il n’a pas cherché à symboliser son époque, à l’illustrer d'images représentatives. A l’origine de son œuvre, il y avait uniquement l’idée et la volonté de transformer en « temps retrouvé » tout le « temps perdu » par lui dans la fréquentation assidue du monde. Mais rien qu’en juxtaposant, en vivifiant ses innombrables souvenirs, il se trouve qu'il a reconstruit un des grands drames, le drame principal peut-être de son époque. Proust s ’est certainement tôt ou tard rendu compte de la valeur historique, objective de son œuvre! et sans abandonner sa méthode surimpressionniste et introspective, il à certainement envisagé — au moins accessoirement — son œuvre sous cet angle.
Péguy, vers la même époque, était frappé par le déclin entre 1881 et 1900 de l’antique hiérarchie sociale française. On trouve dans l’œuvre de Proust le même thème directeur. À la recherche du temps perdu peint l’agonie de la vieille aristocratie, la fusion de l'aristocratie et de la bourgeoisie. La grande aventure romanesque, le grand drame qui se développe à travers toute l’œuvre et lui donne son sens social, c’est le lent, mais irrésistible assaut donné au « mi-
1. On pourrait peut-être fixer ce moment à la Fin du côt des Guermantes I, où la peinture sociale et mondaine prend une place de premier plan,
56 XXe SIÈCLE #0 0 lieu » Guermantes par les bourgeois Verdurin ou Legrandin et même par l'ex- « demi-mondaine » Odette Swann. A la fin du roman, on le verra, Odette sera devenue la belle-mère d’un Guermantes et les Verdurin seront reçus dans tout le faubourg, Saint-Germain. Quant au snobisme, c’est l'arme principale et un peu ridicule dont use la bourgeoisie pour réduire à sa merci la noblesse prise elle-même au piège de la snoberie. |
Le roman de Proust, loin d’être le récit arbitraire! et gratuit d’une vie de salons toute factice, sans liaison profonde avec l'essentiel de l’époque, a fini par devenir le roman de la crise la plus caractéristique de la fin du xixe siècle et du début du xxe "4 découronnement définitif de l'élite aristocratique française, premier nivellement entre la vieille noblesse et la bourgeoisie riche, prélude du nivellement entre toutes les classes sociales: précipité par la guerre, de la navette entre les castes qui caractérise l'après-guerre,
Ce n’est donc pas, à proprement parler, un tableau de la société entre 1880 et 1914 que nous trouvons chez Proust (un tableau est toujours statique et la | vision de Proust s'étale toujours dans la durée), c'est un essai sur la transformation de cette société. Le drame qu'il traite n’est pas isolé des autres réalités de la même période, il baigne dans la continuité, dans la progression de la vie française, il s’y insère. Proust a encadré l’histoire de cette transformation sociale dans l’histoire de toutes les autres grandes transformations contemporaines : trans-
nation de l'art d'écrire représentée par Bergotte 1, l'art de peindre par Elstir ? de la musique par teuil ; il introduit dans son œuvre toutes les veautés de l’époque ; les conceptions militaires le téléphone’, l’automobile 5 comme urvivances du passé : les cris de Paris ? ; il marque
Sur Bergotte et l’art d'écrire, voir Du côté de chez Swann,
pp. 90 et suiv. — À l’ombre des jeunes filles en fleurs, I,
p.111et suiv. — Voir aussi Le côté de Guermantes I, pp. 272-3; pp. 19-20.
2. Sur Elstir, voir À l’ombre des jeunes filles en fleurs, IT, .123 et suiv. — Le côté de Guermantes II, pp. 101 et suiv. 3. Sur la sonate de Vinteuil, voir Du côté de chez Swann,
passim et sur son septuor le t. II de la Prisonnière. Le eôté de Guermantes I, pp. 100 et suiv. et passim. Le côté de Guermantes I, pp. 120 et suiv.
Sodome et Gomorrhe II, t. III.
La Prisonnière, t. I, pp. 159 et suiv.
. Du côté de chez Swann, t. I, pp. 129 et suiv. Du côté de chez Swann, t. I, p. 195.
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vie au ralentisseur, et cette formule a eu un certain succès. Elle est pourtant fausse : ce sont tous les autres romanciers qui peignent à l’accéléré). Proust |
a rendu le glissement invisible de la vie en plaçant. au centre de son livre une famille entière, la famille |
des Guermantes dont chaque membre se trouve |
et une certaine intelligence viennent parfois tempérer la morgue et le sens de la tradition ; la marquise de Villeparisis que son mariage a déclassée, rejetée vers la bourgeoisie; Saint-Loup qui se dit libéré de ses préjugés de caste et finit par épouser la fille d’un juif et d’une cocotte; le baron de Charlus enfin, incarnation même du drame, en qui se livre un incessant combat entre la tradition, ses dons d'artiste et son vice, Charlus grand seigneur qui s’encanaille. Planant au-dessus de ces personnages, « le génie des Guermantes » projette tour à tour son ombre sur chacun d’eux pour les apparenter.
Mais c’est surtout au héros qui parle à la première personne que Proust a confié le soin de traduire dans tous ses détails cette transformation et de rendre a couleur de son époque. Les premières rêveries de Marcel sur le nom de Guermantes et sur la duchesse Oriane, son admission progressive dans le milieu Guermantes, l’habitude qui enlève peu à peu à la vie mondaine tous les charmes que son imagination
lui avait prêtés, c’est en un raccourci saisissant toute
à un stade différent d'évolution : le duc de Guer- | mantes, complètement fossilisé et éliminé à la fin. par son propre milieu (son échec à la présidence de | son cercle) ; sa femme chez qui un certain snobisme
l'histoire de l'aristocratie au xix® siècle, l’histoire de la perte graduelle de son prestige et de son agonie. Ce personnage de Marcel, témoin et partiellement : acteur du drame spécifique de la fin du xrx® siècle, si on considère l’œuvre sous cet angle inhabituel, | | sert en même temps à Proust à encadrer son roman dans le grand drame de la destinée humaine, commun à toutes les époques, à montrer les sentiments élé- mentaires — amour, jalousie, vanité — continuant à jouer.
Peut-être ces quelques indications, beaucoup trop sommaires, permettent-elles d’° apercevoir l’unité foncière en même temps que toute la complexité de l’œuvre de Proust. Tout s’y tient : la conception que Proust se fait de l’art et de l’homme a déterminé le choix des héros, des épisodes, du sujet central, . de l'atmosphère du livre, et la multiplicité des pers- | pectives qui déconcerte le lecteur n’est qu'une | conséquence de la prodigieuse force recréatrice de Proust.
Une question se pose : cette « détermination ».
. des héros, des épisodes et même de ce qu’on peut appeler, en (Aréant un peu les termes, le « sujet » central » est-elle à l’origine consciente, est-elle la . conséquence d’un choix délibéré ? Il ne semble pas . possible de l’affirmer. Tout découle en vérité de la . confrontation du « moi » de Proust et de l'univers.
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Proust n’a, de toute évidence, jamais songé à s'imposer d’ avance tel ou tel sujet, telle ou telle scène. Il a avant tout obéi à l’appel de ses souvenirs, et. toute la qualité, toute l'intensité de son œuvre ont dépendu de la valeur de ces souvenirs, de la ténacité de Proust à leur restituer toute la signification émotive ou intellectuelle dont ils étaient chargés, à prolonger chacun d’eux dans le passé et dans l'avenir, à les bourrer de toute la vie antérieure et successive dont ils ont été l'aboutissement et le. prélude. Proust ne localise pas un souvenir dans un! point du temps et de l’espace, il le projette dans la durée où il tend à rejoindre un autre souvenir. Le chevauchement des souvenirs, cet « aplatissement » du temps qui fait que dans une même page le héros qui dit « je » apparaît tantôt comme un enfant | et tantôt comme un adolescent, aboutissent dans î l'esprit de Proust à une réalité omniprésente avec. tous ses attributs sur laquelle il nous ouvre une série | d’échappées.
L'acte créateur chez Proust consiste non pas, comme chez Stendhal ou Balzac, à remplir un cadre, à animer une pe de roman, des careasses de personnages, mais à mettre de l’ordre dans une série de souvenirs. |
Aussi serait-ce une erreur de juger les personnages : peints par Proust selon la procédure que nous employons pour juger les héros des autres grands romanciers. si
Ce qui nous passionne chez les héros de Balzac, de Stendhal ou de Dostoïewski, ce sont leurs actes : : ÿ
ER mment Rastignac sortira-t-il de sa misère ? j'MI ulien Sorel séduira-t-il Me de Rénal ? Raskolnikoff | assassinera-t-il ? Nous ne nous inquiétons guère en | revanche de ce que vont fsire le baron de Charlus, . Swann ou même Marcel. Et même la personnalité | de tous les héros de Proust est si inconsistante, si | contradictoire (on serait tenté de dire : si inexis- | tante) que peu nous importe de savoir s'ils agiront | bien ou mal, s’ils réussiront ou échoueront dans leurs | entreprises.
On a voulu tirer de là cette conclusion que les
| personnages de Proust sont moins vivants, moins vrais que ceux de Dostoïewski ou de Balzac et qu'ils ne sont pas de véritables « créations ». On a rappelé que la plupart ont été inspirés par des modèles connus et surtout que de l’aveu de Proust, chacun n’a pas été inspiré par un modèle unique, mais rassemble des traits épars. Swann, Charlus, la du-
chesse de Guermantes sont des composés, et certains
se sont plu à les comparer aux portraits composites
des Caractères de La Bruyère.
Mais c’est là méconnaître une des innovations les
plus intéressantes de Proust. S’il se refuse à expli-
quer ses héros par les actes principaux de leur exis-
tence, c’est qu'il se refuse à voir dans un acte la projection fidèle de la personnalité profonde d’un être. Or c’est la vie profonde de ses héros que Proust entend nous livrer. Voilà pourquoi il multiplie des points de vue sur leur vie la plus quotidienne. Il suit en cela la méthode appliquée par Ruskin à la connaissance des cathédrales : il nous offre des points
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de vue aussi divers que possible sur Cheu del ses personnages, il multiplie les perspectives, ill évite de les «caractériser » (car il ne croit pas au caractère). Si par hasard il nous montre l’un d’eux accomplissant une action « caractéristique » : Mie Vinteuil outrageant son père auprès de son amie dans Swann: les Verdurin servant une rente à Saniette dans la Prisonnière, il nous invite dans un autre passage de son œuvre à ne pas y attacher d'importance, à ne pas plus croire à la bonté des Verdurin qu’au vice de Mile Vinteuil. |
Les traits que Proust emprunte à des modèles! différents pour les attribuer à un seul de ses héros ne diminuent en rien l’unité organique (donc complexe) de ce héros. Ces traits en effet sont des traits. de vie quotidienne, —tics, manies, menus incidents — et jouent le rôle de simples matériaux dans la construction du personnage. Le plan des personnages, l’assemblage, l'architecture sont entièrement de Proust. Ou si l’on préfère une autre comparaison ; ces traits empruntés au réel, ce sont les pierres de. couleur que trie l’artiste pour en composer une mosaïque : le dessin, la tonalité de la mosaïque n’en seront pas moins indépendants de la couleur des pierres employées. On pourrait dire en reprenant la. phrase de Proust sur la facon dont Schopenhauer use des citations que les traits empruntés au réel et appliqués à ses héros ne sont pour lui que des exemples, des allusions où il aime à retrouver. quelques traits de sa propre création, mais qui ne l'ont nullement inspirée. |
MARCEL PROUST 63 Proust ne cherche pas à nous montrer ses héros aux moments capitaux de leur vie, de peur de nous les montrer « hors d’eux » ou « se dépassant ». Mais il analyse si profondément chacun de leurs gestes les plus ordinaires, il nous y fait surprendre si ingé-
nieusement chacun des côtés de leur nature que nous
arrivons à les imaginer dans toutes les situations possibles, et même dans des actes et dans des mo-
ments où ils pourront « se dépasser » ou se trouver
« hors d’eux ».
Proust réussit de la sorte — et on peut mesurer à cela sa grandeur — à tirer de héros d'apparence médiocre, exécutant des actions fortuites ou mesquines, une émotion, une vérité qu’il faut bien dire humaine et universelle, puisqu'elles découvrent l’essence cachée de la vie. La valeur suprême de toutes les grandes créations poétiques se mesure à la somme de révélation qu’elles contiennent. Celles de Proust ne le cèdent en richesse à aucune autre. ET le fait qu’au lieu d’être détachées complètement de Proust, elles demeurent reliées à lui à la façon d’un ectoplasme et risqueraient de mourir si on les en détachait brutalement, loin de diminuer leur valeur, l’accroîtrait plutôt.
Balzac, Stendhal projettent des êtres vivants et agissants et nous invitent à les regarder vivre et agir. Mais Proust, lui, nous invite à nous installer au centre même de sa création, en lui, pour y regarder fourmiller l’âme multiple de héros, qui font à la fois partie de lui-même et du monde qu'il porte en lui et dont il prend conscience par le souvenir.
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Ainsi tout se tient dans cette œuvre et c'est. uniquement pour la commodité de l’exposition que. le critique étudiera, après Proust psychologue, Proust romancier de mœurs, satirique, humoriste, essayiste. /
Pour rendre pleinement raison par exemple del la peinture de mœurs qu’on rencontre dans son livre, il faudrait longuement épiloguer sur ce que. dit Proust de son « manque total d'observation » 1. et encore sur cette déclaration : « Il est inutile d’ob- « server les mœurs, puisqu'on peut les déduire des. « lois psychologiques » 2, }
Qu'est-ce à dire? Peut-être ceci : après avoir. dépisté dans la vie personnelle toutes les illusions. et tous les mensonges, il trouvait au fond la réalité. mouvante de l'inconscient, mais après avoir analysé à fond la vie mondaine, il aboutissait à une ou deux. lois élémentaires (vanité, snobisme). Le mondain, ! en tant que mondain (car il peut à certains mo-. ments redevenir homme) obéit, sans qu'intervienne. À jamais une réaction authentiquement personnelle, 1 à des lois biologiques aussi fixes que celles qui. 1 régissent les abeïlles ou les fourmis, tous les animaux !
1. Voir notamment dans Du côté de chez Swann, t. I, pp. 131 132. ë 2. À l'ombre des jeunes filles en fleurs, t. I, p. 80,
qui vivent en société. Voilà pourquoi Proust s’at-
tache à étudier, à classer les gens du monde en ento-
| mologiste, à les subdiviser en genres, espèces et | .variétés, et poussé par les nécessités de son sujet à . devenir peintre de mœurs. Il reste qu’au point de | départ de son étude de la société, comme de son étude de la personnalité, il y à eu introspection et non pas observation.
C’est par l'emploi de la méthode introspective, déjà appliquée par lui à l'étude des sentiments indi-
| viduels, que Proust a réussi à renouveler la pein-
ture des mœurs mondaines et à faire paraître pauvres celles d’un Bourget ou même d’un Balzac. __ De même, la satire chez Proust ne part jamais d’un | idéal moral, elle est toujours d’ordre psychologique, complémentaire de son analyse. L'immoralisme, ou si l’on préfère l’amoralisme de Proust, a été souvent noté. Dieu est absent de son œuvre ; la notion de péché en est également absente. Le seul passage où Proust parle incidemment de morale, c’est dans la mort de Bergotle :
« Tout se passe dans notre vie comme si nous y. « entrions avec le faix d’obligations contractées dans « une vie antérieure ; il n’y à aucune raison, dans nos « conditions de vie sur cette terre, pour que nous « nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, .« même à être polis, ni pour l'artiste cultivé à ce qu'il « se croie obligé de recommencer vingt fois un mor-
«ceau dont l'admiration qu’il excitera importera
« peu à son corps mangé par les vers... Toutes ces
. « obligations qui n’ont pas leur sanction dans la vie XX° SIÈCLE, I. 5
-« présente semblent appartenir à un ar Le diéren ti « fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un « monde entièrement différent de celui-ci, et dont | « nous sortons pour naître à cette terre, avant peut- « être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois! « inconnues auxquelles nous avons obéi parce que. «nous en portions l'enseignement en nous sans « savoir qui les y avait tracées, — ces lois dont «tout travail profond de l'intelligence nous rap-. « proche et qui sont invisibles seulement — et. « encore | — pour les sots » L Maïs on peut se demander si la morale de Proust | n'est pas, comme celle de Socrate, à base intellectualiste, si le « connais-toi toi-même » n’en est pas tout le secret. Chacun des héros de Proust est à la fois capable des meilleures et des pires actions (voir par exemple les odieuses persécutions des Verdurin. contre le malheureux Saniette, suivies d’un geste. secret de généreuse bienfaisance à son égard). Les circonstances, les mouvements secrets de l’inconscient gouvernent la bonté et la méchanceté. Le psy- Chologue, en mettant au jour tous les ressorts de. l'inconscient, en les empêchant de jouer par traitrise, fait œuvre de moraliste. Voir clair en soi serait ainsi le commencement de la bonté.
Psychologique encore l'homorisme de Proust. 1 I n’est jamais engendré, notons-le, par le sentiment de ce qu’il y a de comique dans un drame, ou de dramatique dans une certaine gaîté. Il se divertit