‹ Vingtième siècle. 1. sér 1924Chapitre 25 sur 48 · La Prisonnière, t. I, p · texte numérisé non relu

La Prisonnière, t. I, p

caprices de l'inconscient, des ressemblances opinées entre les êtres les plus différents, il se nourrit des rapprochements cocasses que l’imagi- | nation de Proust se plait à combiner. Psychologique let aussi poétique. Ce n’est ni du comique, ni de | 1 ‘humour, ni de l'ironie, c’est le mot de gaminerie qui ici caractérise le mieux le tour d’esprit de Proust.

Voici un exemple typique de ce comique par rapprochements imprévus :

L. «Esthétiquement, le nombre des types humains est Ctrop restreint pour qu’on n'ait pas bien souvent, Le ‘dans quelque endroit qu’on aille, la joie de revoir «des gens de connaissance, même sans les chercher «dans les tableaux des vieux maîtres, comme faisait « Swann, C’est ainsi que dès les premiers jours de notre Ce Séjour à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer ri Legrandin, le concierge de Swann et Mme Swann ra elle-même, devenus le premier, garçon de café, « Je second, un étranger de passage que je ne revis hs pas et la dernière un maître baïgneur... Quand la fes nature introduit ainsi une personne dans un nou- « veau corps, elle ne la mutile pas trop. Legrandin « changé en garçon de café gardait intacts sa stature, «le profil de son nez et une partie du menton; « Mme Swann dans le sexe masculin et l2 condition «de maître baïigneur avait été suivie non seule- « ment par sa physionomie habituelle, mais mème «par une certaine manière de parler. Seulement elle « ne pouvait pas m'être de plus d'utilité, entourée

« de sa ceinture rouge et hissant à la moindre houle dei Ni ( V1

LU

«ne fut pas le dernier à sentir le péril », ou bien. :

traits de la fille de Jethro» J En voici un autre où Proust joue avec sa mémoire sur les lieux communs chers à certains journalistes et HIPIOmaLes. C'est M. de Norpois qui parle : :

et juger de l'effet qu ‘elle avait Hrbtit sur no k € Il fut grand, le proverbe nous était connu. Il av. t| « remplacé cette année-là chez les hommes de haute « valeur cet autre : « Qui sème le vent récolte la tem- « pête » lequel avait besoin de repos, n’étant pas infa-

« une tte alternée, et généralement triennale. » Et un peu plus loin : « Il suffisait que M. de Norpois « écrivit à point nommé : «Le Cabinet de Saint- James

« l’émotion fut grande au Pont-aux-Chantres o 1 « l’on suivait d’un œil inquiet la politique égoïste, « mais habile de la monarchie bicéphale », ou : « Un « cri d'alarme partit de Montecitorio », ou encore : « cet éternel double ; noi qui est bien dans la manière « du Ballplatz ?. ti

en

1. À l'ombre des jeunes filles en fleurs, t. I, p. AR ADI. D. 34.1 |

peu à \ la Sn d'A patole France :

Françoise allait elle- -même aux Halles se de donner les plus beaux carrés de romsteck, de jarret e bœuf, de pied de veau, comme Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir les blocs de marbre les plus parfaits pour | le monument de Jules IT».

LE est un point où admirateurs et adversaires de roust s'accordent en général : c’est pour constater e défaut de composition de son œuvre. Ses adver-

res trouvent là un prétexte nouveau pour lui recher son incapacité à se dominer, à éliminer les dé tails inutiles pour ne conserver que l'essentiel, à conduire en somme son récit. Ses admirateurs transforment cette absence de composition en mérite : ils louent Proust d’avoir adopté la forme souple de «mémoires », où le récit, la méditation, l’essai peuvent

ouver place, et d'y avoir sacrifié l’ordonnance

goureuse, la progression incessante du roman bal-

cien. Proust, écrit l’un d’eux, « compose mal,

D dit il ne compose pas... Il n’y a pas 11

XXe SIÈCLE

Rien n’est moins véritable : À la she da temps perdu est au sens le plus classique du mot une œuvre | composée, dont toutes les parties s’agencent selon | un plan net, pour concourir à un effet d ‘ensemble, où le moindre détail a son importance dans tout. Séulement la matière est si ample, l’écartement: dû compas si grand que lecteurs et critiques ont pi faute d’attention, n’y pas encore prendré gard Après la publication intégrale de l’ouvrage, l’harmo- | nie des parties et leur correspondance, leurs PrOPOEe | tions apparaîtront à tous les yeux. qu

Son thème central — la fusion de l'aristocrat et de la grande bourgeoïisie — se développe selon une composition convergente, le type même de 1 composition en «pyramide » des grands peintres de la Renaissance. Au début du livre, nous trouvon deux milieux nettement séparés, à peine reliés par! la légère passerelle de Swann : Combray, d’une part, | le salon Verdurin de l’autre. Les Guermantes, law famille de Marcel, les Swann, Vinteuil, Legrandin, \ Françoise sont de Combray. Cottard, Saniette, | Elstir, Brichot, Morel, etc... tiennent au salon Verdu- « rin. Le «côté de Combray » transporté à Paris, reste 4 groupé : dans la maison où les parents de Marcel occupent un appartement, la marquise de Villeparisis en occupe un autre; l’hôtel des Guermantes : se trouve au fond de la cour et Jupien a là son loge- | ment. Graduellement les deux « milieux » se rap- | prochent : Balbec favorise ce rapprochement qui | s’achèvera à Paris. Chaque réception, chaque bal, w chaque dîner chez les Guermantes où les Verdurin!

marque un degré dans la progression du roman, dans la lutte entre les deux clans. Quel chemin parcouru depuis Du côté de,chez Swann, pour réunir de la façon la plus naturelle dans Sodome et Gomorrhe II . des personnages issus de castes aussi éloignées que le baron de Charlus, Albertine, Morel, Mme Verdurin.

Proust a, dès le début, ses vues sur la destinée de . chacun de ses personnages et sur le rôle qu’ils joue- : ront dans son roman : seulement ce rôle, Proust ne | consent pas à le dévider chronologiquement, il nous en livre les fragments dans l’ordre où sa mémoire reconquiert le « temps perdu ». Procédé qui n’est pas arbitraire, ni artificiel, mais qui est conforme à l’idée que Proust se fait de l’œuvre d’art, décompo- sition et recomposition du réel. Il se refuse à nous offrir des vérités toutes faites, à nous présenter un objet ou un être dans son apparente totalité, quitte à l’analyser ensuite. Il place successivement sous nos yeux tous les éléments du réel et nous fournit … constamment sur lui des points de vue nouveaux “ à la facon d'Elstir ou de Ruskin conseillant d’aller surprendre les cathédrales sous les aspects les plus inattendus.

« Madame de Sévigné est une grande artiste … « de la même famille qu'Elstir.. Elle nous présente . « les choses dans l’ordre de leur perception au lieu « de les expliquer par leurs causes » 1

Ce souci de réalisme introspectif a singulièrement

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