À l’ombre des jeunes filles en fleurs, t. 1, p
MARCEL PROUST 83 Et encore : a «Des images sous lesquelles il y a longtemps qu'est « morte la réalité pressentie que je n’ai pas eu assez « de volonté pour arriver à découvrir »1, L'’impressionnisme de Proust ne consiste donc pas à enregistrer au fur et à mesure des impressions | fugaces, il consiste à vaincre la paresse naturelle de l'esprit et à n’avoir pas de cesse avant d’avoir décelé . la parcelle de réalité profonde, nourricière contenue :. dans l’impression. Les images meurent, elles n’ont fe de signification que celle dont notre esprit les revêt. Extraire le réel de l'impression, tel est le but, le . sur-impressionnisme de Proust. L’impression naît : « J’eus une pensée qui n'existait pas pour moi À « l'instant avant, qui se formula en mots dans ma «tête»2 4 Le style de Proust est donc un style avant tout intellectualiste. Il ne vise pes à l’expression imméà diate de la sensation, mais à celle de tout ce que la sensation a pu éveiller en lui de profond, d’essentiel. de Mais loin d’abstraire, dé schématiser le résultat 1e intellectuel auquel il aboutit, de l’exprimer sous forme | générale d’aphorisme, il exige de la pensée qu’elle \ este étroitement liée à la sensation qui lui a donné “naissance. La pensée est le noyau, la sensation y adhère comme la pulpe d’un fruit.
à . Proust ne se contente pas de nous tendre les deux à de la chaîne : la sensation qui est à l’origine,
RE
; 1. Du côté de chez Swann, t. I, p. 166.
n 2. Ibid., p. 167.
la pensée qui est au point d'arrivée. Il ‘entend not faire suivre tout le parcours que sa sensibilité et son intelligence ont suivi pour arriver au but. Parcours que l'imagination de Proust rend particulièrement riche ; c’est par la voie d'observations précises, d comparaisons, d’analogies, d'associations d'idées de métaphores imprévues que, partis de l'impression, nous atteignons la pensée centrale. Ce cheminement \ à travers les méandres de l'esprit de Proust donne . son mouvement et son rythme à la phrase. 4 Voilà pourquoi il n’est pas de style plus dyna mique que le sien et pourquoi en même temps 1 n’en est pas de moins oratoire. Ce n’est pas le mou- ï vement de la parole tacitement prononcée (comm À chez Chateaubriand) qui le cadence, c’est le mouv ment rendu perceptible de la pensée même.
Pareil style ne saurait avoir la rapidité d’un style oral. Il se déploie sans hâte dans la durée. Il cir-. cule à travers trois étages superposés et intercommunicants : l'étage des impressions, l'étage de. l'imagination et de la mémoire, l'étage de l’intelli-. gence. Tout l'esprit — ses facultés de réception, de conservation et de création — est intéressé et collabore à chaque phrase. Dans chacune, Proust se met tout vif. Son style pourra vieillir, il ne sera jamais figé. Il est impossible de fixer en quelques pages tous. les aspects de ce style, de l'interpénétration des trois éléments essentiels qui le composent. Voici par exemple une phrase où l’énoncé de l'impressio: 1 (rire particulier) est aussitôt suivi de l’interprétation intellectuelle (rire héréditaire), couronné d’une co m-
paraison, et qui en même temps rend admirablement la remontée à travers les siècles à la poursuite du rire question :
« Il (Charlus) eut un petit rire qui lui était spécial e— un rire qui lui venait probablement de quelque … grand'mère bavaroïise ou lorraine qui le tenait elle- è même, tout identique, d’une aïeule, de sorte qu'il « sonnait ainsi inchangé, depuis pas mal de siècles dans de vieilles petites cours d'Europe et qu’on goû-
« tait sa -qualité précieuse comme celle de certains instruments anciens devenus rarissimes »1,
Une des caractéristiques les plus fréquentes du yle de Proust, c’est du reste de remonter au lieu
oici un He ple curieux d’excursion dans toutes les vallées adjacentes à une idée principale, qui
Il ne me répondit pas, soit étonnement de mes aroles, attention à son travail, souci de l'étiquette, ureté de son ouïe, respect du lieu, GrAnte du dans
isolés, abstraits de tout ce qui les a provoqués mais comme ces villages du pays de Caux dont le maisons s’abritent dans les arbres et dont l'agglomération offre d’abord l’aspect d’une forêt, le fait central ne se découvre qu’au milieu de plusieurs autres faits et de réflexions qui longtemps le dissimulent. Le héros de Proust va pour sa santé faire des promenades | autour de Balbec : | a « Le médecin de Balbec appelé pour un accès de | « fièvre que j'avais eu, ayant estimé que je ne devrais « pas rester toute la journée au bord de la mer, en. 1 « plein soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon | « usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma « grand'mère prit les ordonnances avec un respect | « apparent où je reconnus tout de suite sa ferme « décision de n’en faire exécuter aucune, mais tint « compte du conseil en matière d'hygiène et cu 4 « l'offre de Mme de Villeparisis de nous faire faire | « quelques promenades en voiture » 1, 1 Ce fait nouveau — les promenades en voiture, 4 — le seul important puisqu'il est destiné à intro- À duire les descriptions des environs de Balbec, n'ap- | paraît qu’en fin de phrase. C’est qu'il ne prendra 1 d'importance que plus tard; Proust respecte SCTU- À puleusement la hiérarchie et la chronologie des sen= 1 timents éprouvés, « l’ordre de leur perception ». l L'important, au moment où les promenades sont décidées, c’est, dans l'ordre, l'ordonnance du méde- :