À l'ombre des jeunes filles en fleurs, t. II, p
MARCEL PROUST cin de Balbec, la décision de la grand’mère et l’offre de Mme de Villeparisis. Le fait de se pro- mener, qui plus tard deviendra l'essentiel, n’est encore ici que l’accessoire.
Il faudrait longuement s’arrêter à ce respect de la durée, de la succession dans le temps dont té- | moigne le style de Proust, insister sur son souci . de jongler avec les adverbes et les prépositions de temps : avant, déjà, encore, dès, etc.
« Dès le matin, la tête encore tournée contre le « mur et avant d’avoir vu, au-dessus des grands ri- « deaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie « du jour, je savais déjà le temps qu'il faisait. » Cette délicatesse à chronométrer les sensations s'accompagne d’une acuité extrême dans la percep . tion et le rendu analytique des plus ténues. La phrase . qui suit celle qui vient d’être citée en donnera entre mille une preuve :
n «Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, « selon qu'ils me parvenaient amortis et déviés par « l'humidité ou vibrants comme des flèches dans « l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, « glacial et pur ; dès le roulement du premier tram- « Way, j'avais entendu s’il était morfondu dans … « la pluie ou en partance pour l’azur. »
/ Cette richesse et cette précision des sensations, : l’afflux des souvenirs ou des images qui les accom- … pagnent, le jeu de la réflexion critique qui vient s’y … ajouter encore, témoignent d’une activité spiri- … tuelle si intense que nous avons souvent quelque N peine, même guidés par Proust, à donner autant
XXe SIÈCLE
de rapidité, de diversité et de souplesse à la n re. Les phrases de Proust nous paraissent alors exagérément surchargées. Lorsque nous lisons la phrase ‘que voici : un.
« Combien de fois à Paris, dans le mois de mai | « de l’année suivante, il m’arriva d'acheter une bran- «che de pommier chez le fleuriste et de passer « ensuite la nuit devant ses fleurs où s'épanouis- «sait la même essence crémeuse qui poudrait | « encore de son écume les bourgeons des feuilles «et entre les blanches corolles desquelles il sem- . « blait que ce fût le marchand qui, par générosité . « envers moi, par goût inventif aussi et contraste ingénieux, eût ajouté de chaque côté, en surplus, « un seyant bouton de rose; je les regardais, je les faisais poser sous ma lampe, si longtemps que j'étais souvent encore là quand l'aurore leur | apportait la même rougeur qu’elle devait faire « en même temps à Balbec, etc. » (il y a encore six. lignes). 4
Nous nous impatientons et accusons Proust d’un hypertrophie maladive de la sensibilité, de la mémoire et de l'imagination. N'oublions pes que c’est . par excès de richesse qu’il pèche ici et que nous ne | devons nous en prendre qu’à la'‘lenteur et à la paresse | de notre esprit si nous rechignons à le suivre. ;
Ce qui rend si malaisée une étude précise de l’« écriture » de Proust, c’est qu’elle est le plus sou 1 vent exempte de toute recherche d'effet littéraire. Les coupes, les tours du langage de la conversation lui suffisent à tout exprimer. Ces coupes, ces tours,
LS
LS
oust en a une provision surprenante. Sa mémoire magasiné les façons de parler des gens les plus ers et ce n’est pas un des moindres attraits de son oman que la vérité phonographique des dialogues, s moindres propos tenus par n'importe lequel de personnages. Le langage de M. de Norpois farci lieux communs diplomatiques, celui de la serante Françoise, de Bloch, du duc et de la duesse de Guermantes restent des modèles d’obseration.
Pourtant, il arrive quelquefois à Proust de se vertir à chercher des effets littéraires ; ce n’est amais, semble-t-il, sans une légère ironie. Une imiation du style de Flaubert par exemple, se rencontre ans les passages de « rêverie », rappelant les rêvees, à l’imparfait et au conditionnel, de Madame Bo- . vary. On se rappelle le fameux passage de Flaubert : « Mais elle, sa vie était triste comme un grenier dont la lucarne est au nord, etc...» Ici le héros rêve le conquérir l’amour de Mile de Stermaria :
« Et un mois où elle serait restée seule sans ses arents dans son château romanesque, peut-être aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous « deux dans le crépuscule où luiraient plus douce- « ment au-dessus de l’eau assombrie les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus par le -clapoement des vagues » 1.
On pourrait même distinguer dans la fin de cette rase une légère parodie de Chateaubriand.