EN
Mi
iments, leur incessante variation et les colora-
divin. | Si Stendhal, Barrès, Gide doivent leur succès aux méthodes qu'ils nous suggèrent pour conduire notre vie, Proust en mérite davantage encore. On lui a reproché de ne point édifier de hiérarchies des valeurs, de ne point faire place dans son œuvre au
circonstances exceptionnelles, de conseiller l'effort vers un-renouvellement ou un approfondissement factices de soi-même, Proust fournit une méthode pour l'usage, la dramatisation, la poétisation, la sublimation de toutes les minutes de la vie quotidienne. La disponibilité perpétuelle qu’enseigne Gide, c’est chez Proust qu’on la - au nature
dans quelque acte exceptionnel, décisif, mais dans la découverte, sous les apparences mensongères, de la réalité, de la valeur profonde, secrète, a
matrice de chaque être, de chaque OUVRE l'âme. à
mihilisme moral qu’à une limite purement théorique et chez des êtres dont l’activité intellectuelle serait à toute minute en pleine efficience, qui auraient réussi, en outre, à se soustraire complètement aux lois de l'habitude et aux éxigences de l’action. Les intermittences du cœur qui risquent d’interrompre Ja continuité de la personnalité et de ruiner le fondement de tout progrès moral ont pour correctif chez l'homme normal les intermittences de l'intelligence, les cristallisations du sentiment. Il est certain qu’un -amour meublera plus facilement, plus durablement l'existence d’un homme. médiocrement intelligent, médiocréement imaginatif que celle d’un artiste, .imaginatif et, par définition, destructeur d’habitudes. Tout sentiment puissant — sentiment amoureux, sentiment moral — repose sur l'habitude, correspond à un arrêt, à une sclérose de la personnalité, Proust a délibérément rejeté de son œuvre l’examen de ce qui est action morale, raison pratique. Il s’est tenu sur le plan de la connaissance pure. Ori ne peut en conclure qu’il ne croit pas à la morale, ni au progrès spirituel. Sa morale est contenue dans ce dilemme : ou bien l’homme, par paresse, ignorance, complaisance pour les mensonges, reste soumis aux habitudes ancestrales, à celles que l'éducation lui a données, aux sentiments une fois cristallisés en lui et qu'il imagine toujours présents alors même “qu’ils n'existent plus en lui et dans ce cas, il de- -meure fidèle aux règles ordinaires de la morale, il croit à la nécessité d’un progrès spirituel ; ou bien l'homme, par son activité intellectuelle, se délivre de à Xx° SIÈCLE, IL. 7
vanités, de tous ses pseudo dise ES et n motif de mal agir, aucun motif d'agir n'existe ph
deux de ce dilemme; il y a place pour les demi lettrés, les demi-artistes, les demi-intelligents © ui risquent évidemment d’être immoraux, de mettre au service de leurs instincts, de leurs passions leut |: connaissance partielle du mécanisme de la person-
nalité. Proust part de la morale commune pour aboutir à la sagesse, en traversant l’immoralism L'idéal de sagesse qu’il nous propose, c’est peut-ê > tout simplement l’abstention. Mais que l’on y regarde de près, et l’on verra que cette abstention est proc __ parente à la fois de l’ataraxie stoïcienne et du renonee cement chrétien. is . Qu’une œuvre soulève de tels problèmes, qu’e mette en question toute la psychologie et toute la morale, c’est assez pour montrer sa force novatrice. Mais plus encore que le psychologue, le moraliste ou 18 métaphysicien, ce qui attire, retient, passionne dans s cette œuvre, c'est Proust lui-même, la somme de : bonté, d'intelligence, d'humanité, de vie, dé poésie qui emplit cette nouvelle « comédie terrestre », où l'amour figure l'Enfer, le «monde » le Purgatoire, et dont l’art est le Paradis.
JEAN GIRAUDOUX
Ouvrez au hasard un livre de Giraudoux. Simon thétique : « Nous parlions de Longchamp; courait et revenait avec un chapeau pour les
courses. Nous parlions de Bougival et elle revenait
hutte inhabitée : Belgrade ou je ne sais quelle : LÉ Tous les MORE balkaniques,
à et ceinturons : des W, des triples X, dont 0 mt pnE le chemin de ira le mot magique :
XXe SIÈCLE
« sur les machines à écrire... » Amica America : « Je « rêve que l’on verse sur moi de petits cartons roses, « verts. Ce sont les fiches des soldats américains « morts dans les ambulances, remplies avec une. « écriture hâtive ou une belle ronde, selon qu'ils. « sont morts de jour, l’'ambulance débordante, ‘1 « la nuit, quand les secrétaires sont moins pressés. À
« Je vois, près d’une ferme, un chien tué. Il st « noir et frisé, il a un collier. Entre deux obus, le « fermier sort et reprend le collier pour le chien « d’après la guerre. » Siegfried et le Limousin: « Sur « l’autre quai, le tramway n° 14 faisait la chasse. « éternelle au tramway n° 20... Mais voici que le « tramway n° 20 continue sa route, hélas | horizon- « tale, sans se douter que le 14 le poursuit en brûlant « l'arrêt facultatif... »
Images, notations, toujours originales, toujours plaisantes ou eocasses ou doucement émouvantes, débordent de toutes les pages. Le lecteur sourit, sympathise, consent au jeu, croit aimer Giraudoux.
Il ne faut pas aimer si vite Giraudoux. À céder ainsi à la séduction de ce jeu, on risque après un chapitre d’y prendre moins de goût, après deux, d'en être lassé, après trois, de fermer le livre sans l’achever et de n’en garder que le souvenir d’une gageure insoutenable, d’un repas tout entier composé de hors-d’œuvre.
Les dentelles les plus fines et les plus parfaites — entre-deux, empiècements, guipures, volants, ruches, plissés — ne prennent un sens que posées sur les lingeries qu’elles sont destinées à orner. Une
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collection de dentelles, dans un musée, n'arrête jamais les visiteurs plus de quelques minutes. Les enluminures de Giraudoux, suspendues dans le vide, ne tardent pas à papilloter jusqu’à donner le vertige. | Les images de Jules Renard, auxquelles on a souvent comparé celles de Giraudoux, se présentent isolées, brèves, montées en épingle, avec des espacements entre elle: qui permettent au lecteur de reprendre haleine. Elles ne se chevauchent pas, ne s’entassent pas comme chez Giraudoux.
. La cause de Giraudoux a été plaidée : devait-il sacrifier ses richesses, ses dons d’animateur d'images à la paresse d’esprit du public ? Sa vision spontanée du monde lui appartient en propre. Il unit les choses par des rapports nouveaux. Au lecteur de chausser les lunettes de Giraudoux, même si ce qu’il aperçoit au travers lui paraît trouble et indistinct, même si son œil peine à s’y adapter.
Plaidoirie qui, en vérité, n’invoque pour Giraudoux que les circonstances aetténuantes, Jongler avec des images, c'est susciter une série d’univers ou de fragments d’univers artificiels, c’est un art d'illusionniste, un pur divertissement, mais non “point un art nourrissant, essentiel. Les avocats de - Giraudoux pour l’excuser lui empruntent sa « manière ». L'un parle de la masse de verdure d’une “forêt, composée de milliers et de millions de petites feuilles différentes. Un second parle d’un tapis d'Orient surchargé d’arabesques. Un troisième Cara Cà érise Giraudoux par un impressionnisme total et
voit dans cette luxuriante ornemen on, nm point un excès, mais la’ raison d’être Fa
son art. * | hi RUN “Ace compte, il serait vain de drétéie de Girai | doux une œuvre complète, continue et cohérente | il faudrait se satisfaire de fragments, d’éclairs dans. le noir ou tout au plus, pour employer une de s expressions, « de feuilles de narration éparpillées
Mais faut-il vraiment se contenter de grappiller. dans le fouillis des images, des décorations, des broderies, des juxtapositions imprévues qu'il entasse, de mesurer la rapidité de ses associations d’idé è le gabarit de ses grands écarts spirituels, la diversité de ses points de vue et renoncer à pénétrer jusqu’ au centre de l’œuvre, à en dominer l’architecture, à en. découvrir la clef de voûte ?
Les sujets qu’a traités Giraudoux ne sont ni pe breux ni étranges. Jusqu'en 1914, tous ses livres sont consacrés à peindre des enfants et des jeunes gens. Depuis. 1914, tous ses livres sont consacrés à évoquer la guerre, les à-côtés de la guerre, l'aprèsguerre. Peut-être au lieu de suÿets de livres, vaudraitil mieux parler de {hèmes de livres. L’anecdote Y' est peu de chose, un simple prétexte. 3 Dans N . Â DURE deux amis, maladie 5
chambre à l’autre leurs souvenirs d'’adolescence. Dans Simon le Pathétique, deux jeunes filles aiment
N GIRAUDOUX on qui ne parvient pas à les aimer, il en aime e troisième qui le repousse. Dans Suzanne et le acifique, une Robinsonne! vit sans souci dans l’île où elle a naufragé. Siegfried et le Limousin, sous l’anecdote de la dépersonnalisation du Français L orestier, ramassé amnésique sur le champ de bataille par les Allemands et rééduqué par eux à ï l'allemande, a pour thème les ie francogermaniques.
. On chercheraïit en vain dans tous ces livres un traître ou un méchant. Giraudoux ne met en scène
ré
que des personnages sympathiques. Il ne les en-
: ous vivent à l’aise. Presque tous sont intelligents. eux qui ne le je pas one en même FAR que
LE. il persifle du eut presque sans arrêt, mais aussi bien les mieux doués de ses héros que les autres, et le plus fréquemment, celui de ses héros qui parle à la première personne et qui, parfois, sans rd, s’appelle Jean comme l’auteur. | Cette raïllerie, ce persiflage, toujours nuancés de ndresse, et aussi l'humour, le badinage, la complicité amicale de l’auteur et de ses héros, une sorte de langage convenu entre eux donneni le climat moral de toute l’œuvre de Giraudoux. L'on y est er tre vieux camarades ou encore, camaraderie toute
combre d’aucun souci d'ordre matériel ou pécuniaire.
XXe SIÈCLE La vie existe donc, telle que la décrivent les romanciers natuialistes ? On ne trouvera pas trace de naturalisme chez Giraudoux. Les pays qu’il a connu et dont il parle : l'Amérique ou l'Allemagne, comme * ceux qu'il imagine : l’île de Suzanne, il les traite aussi en camarades, les raïille doucement, laisse de. côté leur existence matérielle et s'amuse de leur | 4 figure intellectuelle et morale. | Ë
Giraudoux se meut dans un monde spirituel, .
composé avec tous ses souvenirs et ses idées d’en- | 1 fant. 3
Quel enfant ? Un etant sans mère, si les pages de Simon le Pathélique sont autobiographiques. î Un enfant en tout cas pour qui l’enfance ne fut ni la maison, ni la ville natales, ni le foyer familial, ni le premier amour, mais le lycée, les professeurs, les condisciples, les classes, les études, le réfectoire | et le dortoir. Un enfant, qui construisit avec ses livres de classe son idée et son sentiment de la vie. à
Souvenirs classiques, souvenirs d’internat, ils foisonnent, ils sont partout, se mélangent à tout chez Giraudoux. Tantôt on les rencontre à l’état pur. et c’est alors la fin de Nuif à Châteauroux, une. de ses pages les plus cmANanSS et les plus parfaites : | 4
& Sept heures quarante, les externes surveillés | « passent dans les cloîtres, avec des murmures et. « des bruits de relève, leurs corps surveillés tout « près d’eux par le maître, leurs ombres du dehors. « par le censeur ; puis la cohorte des demi-pension- « naires qui ne voient leurs parents qu’à la lise
En «e
En.
Le
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des lampes, ou le dimanche ; il ne reste plus dans le lycée que ses vieux fidèles et que moi.
« La lune alors apparaît ; le vent se lève, les girouettes grincent ; les garçons placent à la volée les assiettes sur la table des réfectoires. Près du tilleul, au centre de la cour d’honneur, le proviseur et le surveillant général qui m'ont aimé. Ils n’ont pas changé; jadis ils me semblaient si vieux et
justement ils ont vieilli. C’est la première fois où
ils ne me voient pas enfant, et ils me reconnaissent.
« … Or, de cet enfant dont je suis venu chercher des nouvelles, perdu pour moi — de moi — ils me parlent avec égard, comme de mon fils : il était soigneux de ses livres, il ne mentait pas. Leurs fils à eux aussi sont tués ; toujours graves, toujours vêtus de redingotes, coiffés de chapeaux de soie, ils n’ont pas eu le jour de leur deuil à changer une ride, une cravate. Ils n’ont eu qu’à hocher la tête.
« .… Le proviseur m’accompagne à la porte, il l’ouvre lui-même et me relâche, cette fois en ôtant son chapeau, pour la seconde fois.
« — Adieu, mon enfant, me dit-il comme à tous, par habitude.
«.… Au proviseur disparu, voilà que je répète toute sa phrase, j’y ajoute même une syllabe :
«— Mon enfance, adieu ! »
Tantôt ces souvenirs de classe se mêlent à des
rêveries, interviennent dans les voyages : Commercy
XXe SIÈCLE
est la ville des madeleines, Verdun. celle es di comme il est dit dans les géographies des cla: ékémentaires. Une gravure dans un livre de « rédac tion » représentait un Arabe « déguisé en buisson pour surprendre la sentinelle française, on la retrou utilisée à propos de l'amour de Gontran pour Anne
martyrs du De Viris “RSS et de Y'Epütome, de l'Histoire ancienne des peuples de l'Orient et de l'Histoire romaine, les Cornélie et les Philopœmen les Caton d'Utique, les Camille, les Hécube, les Lesbie, tous apparaissent à quelque tournant de page, éclairent un sentiment ou une situation. « L'École du sublime », tel est le titre de la pre mière partie de Simon le Pathétique, et pour un enfant ardent, studieux et pur, n’est-ce pas en effet une merveilleuse école du sublime que la culture classique ?
Giraudoux n’* pas souffert de l’internat. n à aimé l’émulation, l'idéal, la camaraderie chevaleresque, l'esprit de justice, la discipline du lycée français. Le fonds moral sur lequel repose son œuvre lui vient de la vicille Université de France. Un. critique, faisant allusion à son passage par l'École . normale supérieure, a voulu voir en lui le type de l'esprit normalien à facettes, brillanté, superficiel et mystificateur. C'est s'arrêter, à la surface, ne distinguer de l’esprit de Giraudoux que son dalles ! ment, sa forme extérieure et non point son essence. | Loin d'être superficiel et sceptique, Giraudoux est intimement grave et idéaliste. Son idéalisme, à dire
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vrai, est tout terrestre, tout social, tout viril, tout = païen. C’est l’idéalisme gréco-romain. On ne trouve : aucune trace chez lui de religiosité. On a pu remar- “ quer, non sans apparence de raison, qu’il était « vol- \ tairien ». L'amitié, l'amour pur, le devoir social, “ le patriotisme, telle est, avec le culte de l'esprit, la » matière de son œuvre.
On peut comprendre qu’à quelqu'un qui lui de- - mandait un jour quel but il visait en écrivant, Giraudoux ait répondu sans hésiter : « Un but moral. »
…— L'art de Giraudoux est né et s'explique par la … brusque confrontation du lycéen idéaliste, nourri de sublime, et du monde moderne, de l’idéal antique “et de l'idéal ultra-moderne. Sortant de Démosthène met de Tacite, Giraudoux plongeait brusquement | dans l’Allemagne post-bismarckienne, dans l’An- “sleterre et l'Amérique, dans le xx siècle.
Sa première réaction est pour résister, pour faire iriompher l’image scolaire sur le réel. Sous l’Alle- .magne de Guillaume II, il découvre en se jouant les …vicilles Allemagnes d'avant 1870, l’Allemagne de Michelet, de Quinet et de Mme de Staël. Nuit à “Châteauroux et surtout Siegfried et le Limousin “Sont pleins de l'évocation et du regret de cette Alle- “magne. Sous la cuirasse d'usines de l’Amérique, -Giraudoux va droit à son âme candide et noble. — Et quand il ne réussit pas à conformer le réel