ACER
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à son idéal « sublime », il nie ce réel. Qu'il se trouve | en présence d’une réalité génante il la contourne. galement ou saute allègrement par-dessus.
Arrivant au seuil de la vie avec les mêmes illusions, le même appétit d’absolu que tous les romantiques, il ne se suicide pas comme un Chatterton, il ne se venge pas par l’amertume et le sarcasme comme un. Jules Laforgue, il ne s’abandonne pas un instant au désespoir, il trouve la solution élégante du mal romantique en supprimant le problème. Au lieu de. sombrer dans la tristesse parce que le monde n'est. pas tel qu’il l'avait rêvé, il substitue au monde réel. le monde de sa fantaisie. Il utilise les données du réel à son gré, annexe la nature, « les objets et les bêtes minuscules », les peuples, les nations à son idéal. Il crée un monde enchanté, dont il est le souverain maître.
Comment a-t-on pu songer à comparer l’imagerie de Giraudoux à celle de Jules Renard ? Les images de Jules Renard étaient ingénieuses, spirituelles, saisissantes, mais n’avaient qu’une valeur littéraire, donnaient un plaisir purement cérébral, n’ouvraient aucune perspective. Les comparaisons, les rapprochements, les découvertes de Giraudoux ont toujours et avant tout, sauf de bien rares exceptions, une valeur sentimentale. Elles ne sont arbitraires et gratuites qu’en apparence. Elles atteignent en nous, si nous savons leur faire place, cette zone précieuse entre toutes où la poésie et le réel coexistent et où sont permis de constants échanges entre notre plus noble, plus riante ou plus émouvante idée de la vie et la vie
elle-même.
à JEAN GIRAUDOUX 10%
Si Giraudoux constate que les premières feuilles » ont en avril, à Paris, le vert des plaques accrochées | aux réverbères pour indiquer l'arrêt facultatif des | tramways, ce sera pour qu’au fort de l’hiver, le n promeneur levant les yeux sur les arbres dépouillés h des Champs-Élysées ou du boulevard Saint-Germain L sache emprunter au vert de ces plaques d’arrêt facul- | tatif, le vert exact qui lui est nécessaire pour imaÿ giner sans erreur des feuilles aux arbres de décembre. ù Cette analogie perçue entre deux nuances de verts, ° ce n’est rien de moins que le pouvoir magique de susb citer à son gré le printemps en toute saison.
à On trouverait presque à chaque page, de Girauh doux une phrase caractérisant cette attitude, indib quant cette volonté de métamorphoser le réel : |. « Placer chacune de mes pensées, et la plus petite, b« sous quelque pensée immense, comme un réveillon È « sous un globe. » Ou encore : « En appuyant du doigt | « sur son œil, on voit toutes choses avec un contour Le « doré ; le vin est rose dans les carafes; la nappe h« est blanche sous l’argent et sous les cerises. Ce M « que je fais ? Ce que je suis? Je suis un vain- « queur, le dimanche à midi. »
…. Ces métamorphoses, c’est surtout à ce qu'il y a Mde mécanique, d’automatique dans le monde mo- derne que Giraudoux les impose. Il se divertit à “rompre les associations d'idées toutes faites, les “« clichés », les lieux communs. Et il apporte à cette “tâche une gaminerie, une désinvolture qui a pu en . masquer la portée. Il applique la furia francese à com-
À battre et à défigurer ce qui gêne sa vision du monde.
XXe SIÈCLE :
Pour Giraudoux, ce n’est pas, ‘comme P ; delaire, à travers des « forêts de symboles »i l’homme passe sur la terre, mais à travers. des réalité voilées. Le rôle du poète est de dévoiler ces réalité |
Réalités morales, d'ordre humain, qui sont l'objet.
de l’art et qui font que l’art est un enrichissement,
un embellissement de la vie, un rapprochement de la vie et de l'idéal. D’image en image, de découverte en découverte, ce que veut Giraudoux, c'e ". reconstituer le puzzle du paradis perdu par l’homme.
Cette négation du réel se relie à une antique tradition littéraire. Les poètes des cours d'amou provençales et florentines, le Dante de la Vita Nuova ou le Pétrarque des Sonnets se mouvaient dans u monde identique. Culte chevaleresque de l'amour et de l’amitié, jeux d'idées, de sentiments, de mots, Giraudoux nous rend tout cela avec des moyens d'expression très différents, mais avec une âme très | proche de celle de nos vieux troubadours. 4
Qu'est-ce que Suzanne et le Pacifique, sinon en partie la satire du Nouveau-Robinson, en quête d’aises et de perfectionnements matériels, en partie celle des coureurs d'aventures qui méconnaissent l’opulente diversité des aventures morales quotidiennement offertes à chacun\de nous ? 4
Nous perdons parfois pied dans le monde honte où cherche à nous entraîner Giraudoux, lorsque ses … héros interprètent à leur manière « pathétique la vie de tous les jours. Mais qu’un événement hors du commun soit évoqué : une mort (mort de la mère de Simon, mort de Charles-Louis FHBRRElS ou une
‘" du monde moderne. Il s’est agi depuis lors, s’agit encore de créer jour après jour (au combat,
ant, l'ironie, la pudeur héroïque de Giraudoux uvent un écho en toute âme bien née. La guerre permis à l’art de Giraudoux de s’universaliser.
Comme les chevaliers d autrefois, après avoir
re ‘aux pieds des châtelaines, Giraudoux, dat de la Marne et des Dardanelles, a pu dédier. S chants aux jeunes filles de ses rêves. Son langage ptique s'adresse à tous ceux qui, comme les audide Dante, ont infelletto d’amore, réalisant ainsi êve de l’autre poète : | |
Tout y parlerait - À l’âme en secret Sa douce langue natale,
tte vision morale du monde, qui bannit tout ntisme en préservant un idéalisme incorrupet en nourrissant ce souhait de grande camarauniverselle que tant d’âmes vulgaires limitent
ou salissent en le bornant à l’existence matérielle, a rajeuni, assaini notre littérature. L'influence exercée par Giraudoux sur les « jeunes », qui ne se manifeste encore que littérairement et par de petits | côtés, mériterait de s’élargir. Giraudoux, d’un seul bond, sans effort, s’est évadé du naturalisme : lé monde extérieur ne s'impose plus à lui, ne l’oblige pas aux descriptions, aux « mises en place » qui alourdissent notre roman depuis Balzac et Flaubert ; le monde extérieur n'existe chez Giraudoux de terprété par l'esprit. 1
Cette libération du naturalisme ne va pas sans rançon. Il y a chez Giraudoux une interprétation du monde qui n'est exempte ni de préciosité ni de mièvrerie. Cet esprit droit est plus fin que solide. Il aime à rayonner plus qu’à se concentrer. Il manque de force, de volume et il est fâcheux qu'on imite surtout de lui ses faiblesses, qui sont. celles de nos lyriques du moyen âge, de nos précieux et même de nos classiques. ;
Ce qui confond, c’est qu'on ait pu prendre Giraudoux pour un décadent, que les dadaïstes l’aient fêté, les traditionalistes regardé de travers. |
Sous l’éblouissant décor de fête, sous la féerie la” plus noble qu’une libre imaägination d'homme soit capable aujourd’hui de susciter, pour la joie des yeux et de l'âme, il faut, pour bien comprendre et aimer Giraudoux, aller chercher le fier mépris de la mort l'amour actif de la vie, la clairvoyance joyeuse el
" ironique, l’optimisme chevaleresque qu il nous enu sSeigne en souriant. 1
… Henri Duvernois est un écrivain pour qui le public existe. Il n’a jamais écrit qu’en songeant à ses leceurs et pour leur plaire. Plaire ne lui suffit pas, l entend les divertir. À vingt ans, il s’est voulu amuseur comme d’autres se veulent géniaux. Il a mis à forcer les portes de la Vie Parisienne, du ! | Journal et de Femina la même ardeur que d’autres à forcer celles de la Revue Blanche ou du premier Mercure. Il s’est exercé dans tous les genres qui “réclament du comique, de l’aisance et de la verve : chroniques, chroniquettes, têtes d’échos, gaudrioles, filets satiriques, dialogues et contes.
… C'était une moquerie douce et nonchalante qui faisait surtout le charme des premiers récits de “Duvernois, remplis selon l'usage de coquebins, “de gérontes, de bohêmes et de « petites femmes ». “Tous les moyens comiques, du plus gros au plus fin, du plus chaste au plus croustilleux, y étaient utilisés “un peu au hasard et pêle-mêle. On saluait au passage
“les procédés et les héros chers à Capus, à Tristan
“Bernard, à Courteline. On pensait aussi aux petits conteurs de la Monarchie de Juillet et du Second XX° SIÈCLE, I. 8
Empire : Eugène Chavette, Belot, Gust ve Dro Parfois une notation de mœurs rappelait Hen Monnier, une notation sentimentale Murger.
Mais tout ce flou ne tardait pas à se préciser, cette diversité à s’unifier. Duvernois éliminait, bientôt ce qu'il ne pouvait assimiler et mettait sa marque propre sur chacun de ses personnage et chacune de ses anecdotes. Ses jeunes homm rangés ne sont plus ceux de Tristan Bernard, ses. ratés ceux de Capus, ni ses « crüuches » et ses « Margots » celles de Courteline. Il existé désormais tou un petit monde de marionnettes bourgeoises, bi délimité, avéc son code et ses coutumes, sur leq a régne en souverain absolu et débonnaire, en bor toi Pausole d’Yvetot, indulgent et jovial, Henri. : Duvernois. | |
C'est le peuple des honnêtes Commerçants de la r du Sentier ou du faubourg Poissonnière, les ui prospères ét arrogants, les autres malchanceux €t humbles, tous également timorés et mesquins. Leurs fils, taillés tantôt sur le même patron qu’eu êt tantôt rêvant à vide de gloire littéraire et de suce Mmondains. Leurs épouses, tantôt dôciles victim et tantôt matrones acariâtres. Leurs filles, idylliqu oies blanches ou déjà bourgeoises pratiques et po au-feu. Leurs maîtresses, Montmartroises futée délurées et pourtant Sentimentales, Voici encore le cercleux empressés et nuls, fêtards et bons garçons et leurs femmes fox-trotteuses intrépides, snobinet insupportables, avec toutefois une petite fleur ble €n Quelque coin du cœur. Voici les grisettes promu
du qu’en dira-t-on, usés par la réalité quotidienne | et la question d'argent. :
à On chercherait en vain un paysan dans les vingt : Divres déjà publiés par Flenri su + |
| jar muse côté ridicules ; in se est pas un dr soit antipathique.
Aucun de leurs tics, de leurs vanités, de leurs Ipetitesses, n'est passé sous silence. Duvernois nous donne à rire avec chacun d’eux. Il a une façon toute ersonnelle de faire de chaque lecteur son complice. : Sa gaieté n’est jamais truculente ; il parle à mi-voix, n accompagnant ses phrases d’un clin d’œil irrétible. Son humour n’est jamais impitoyable, ni ême cruel. L'humanité qu'il représente n'est ni Jasse, ni vicieuse ; il peint la médiocrité et la mesquierie humaines. |
Les héros de Tristan Bernard ou de Capus, méiocres et mesquins eux aussi, étaient en même temps | d’une veulerie qui les entraînait loin sur la voie le la malhonnêteté ou de la perdition, jusqu'à escroquerie, au vol et même à l'assassinat. Mais n’y à peut-être pas dix personnages dans tout uvernois qui ne soient d’une scrupuleuse probité.
Le risque que court ainsi Dévérnois c’est de paraître à la fois artificiel et superficiel. Etc est bien là en effet la plus grave critique qu’on puisse adresser à ses premiers romans. Mais le reproche n’est presque plus valable quand il s'agit de ses contes. La race des Birotteau, des pères Goriot, et de leurs compagnes est encore loin d'être éteinte. Il suffit pour s’en assurer de feuilleter chaque semaine les petites correspondances des journaux de modes ou de villégiaturer un été à Ault-Onival ou au Tréport. Il y a sans doute chez Duvernois un gros contine gent de souvenirs livresques, de « bonnes histoires » louis-philippardes ou juives, une conception de la bourgeoisie marchande héritée de Balzac et corrigée d’un sourire emprunté à Gavarni et à Henri Monnier, mais il y a en outre une très forte part d’obser« vation directe.
LA La
pe de « métier » et une part de SRORIERELE,
Voilà pourquoi les purs naturalistes, excellents dans la nouvelle, ont été de médiocres conteurs. Maupassant lui-même n’est pas complètement à l’aise quand il ne dispose que de cent cinquante lignes. Il lui faut vingt-cinq, quarante, quatre-vingts pages, la dimension de Mam’selle Fifi, de La Maison Tellier, ou de Boule-de-Suif, le loisir de décrire un milieu, de développer un caractère, de tirer d’une situation tout ce qu’elle contient. Le conte n’en exige pas tant, ou du moins exige d’abord autre chose : l’éclair de magnésium qui illumine la fin de la Parure ou la fin des Cerises de Daudet, mais qui, chez Mau- passant comme chez Daudet (Daudet plus poète en prose que conteur), est une exception.
La condition préalable et nécessaire, parfois suffisante d’un conte, c’est précisément cet éclair de magnésium. Il y en a toujours au moins un dans un conte de Duvernois, souvent deux, quelquefois trois. La virtuosité à provoquer ce coup de théâtre, à faire jaillir cet éclair imprévu, voilà le premier don du conteur.
Mais il est d’autres dons qui sont le propre des conteurs-nés et qu’une bonne fée a tous mis dans le berceau d'Henri Duvernois : l’imagination d’abord, du moins cette forme d'imagination où la part d’arbitraire est la plus grande et qui fait surgir un conflit tout gratuit et tout armé (l'imagination du romancier consistant au contraire à découvrir un ou plusieurs germes de complications, de situations “et d'émotions qui se développent peu à peu, selon ‘la logique intérieure des personnages, en dehors de
heurte Gaint de front la réalité et. parvienne à s'y e insérer moyennant un coup de pouce, mais un coup de pouce aussi léger que possible. Il n° y à pas plus
de bon conte sans sujet exceptionnel, sans arbitraire, donc sans coup de pouce, qu'il n’y a de bon con e. sans trait final. Une « tranche de vie », une descri : tion de milieu, des souvenirs tannins pourront fournir une longue nouvelle, un poème en | prose, un passionnant chapitre de roman, fais:
véritable conte.
Duvernois possède encore l’art de créer l'atmosphère, qui suppose tantôt le sens du pittoresque choisi, tantôt la faculté de s’émouvoir et de commu niquer son émotion. ,
Il à aussi l’art de dialoguer, et non pas à la façon vériste — en ajustant bout à bout des bribes. de. conversotions notées sur le calepin en tramway, sur un banc de square, dans un musée ou dans un. bar, — mis à la façon du dramaturge qui condense | dans une phrase le fond d’un caractère et campe un. héros en trois répliques. - 1
Enfin il a le don du mouvement et du rythme.
Mouvement et rythme rapides, — que rien ne api ralentir et qu’il faut pourtant éviter de trop accélérer — qui impliquent un sens de la mesure et un instinct de la composition d’ ordre classique. à
C'est avec une aisance presque infaillible, une souplesse d’acrobate et une nonchalance de prodigue qu'Henri Duvernois met en œuvre, et dans ses maté
Le pere 3 È Cie ‘r Le EPS Cr 1H SLA
eur toutes les structures, toutes les coupes, tous les “brocédés du conte, des plus antiques aux plus récents. . Jantôt nous le verrons faire appel au quiproquo traditionnel : le détective privé chargé de surveiller üne femme et pris par elle pour un «suiveur » amoureux ; une lettre de femme trouvée dans un sous-main de café par un célibataire sentimental “et qui n'est qu'un brouillon oublié là par un feuilletoniste. Tantôt il démasquera brusquement la “véritable personnalité des personnages : ce brutal “n'était qu'un tendre; ce brillant cavalier n'était qu'un pauvre hère sans le sou; ce riche négociant ë est au bord de la faillite; ce chien battu préfère / les coups de son premier maître aux caresses du e cond, etc... Tantôt il reprendra le procédé de là monomanie guérie par un moyen imprévu, celui-là même qui devrait la porter à son comble :
l'histoire de la femme qui imagine sans raison
» tragédie sur tragédie, trahison sur trahison et qui une se calme que le jour où son mari la trompe “véritablement, ou encore l’histoire de cette autre ( femme dont le mari ne peut exercer aucun métier “sans qu’elle y trouve prétexte à le tromper — s’il
est libraire à cause des romans qu'elle lit, professeur d'éducation physique à cause de la beauté masculine qu’elle découvre, etc... — et qui ne cesse d'être romanesque et infidèle que le jour où son mari se décide à devenir tenancier de maison close. Tantôt “il aura recours aux plus vieux thèmes, celui de l'oncle
ie 1 de Ed ones Cor ERté tes
XXe SIÈCLE
berné par le neveu, celui de l’'amoureux qui a mangé de l'ail, ou celui du parapluie oublié par la dame chez son amant et qu’on rapporte au mari, mais il les enchâsse dans des montures si ingénieuses qu'ils reprennent l’aspect de la nouveauté. Tantôt enfin, et c’est peut-être le procédé le plus fréquent chez lui, il combine la rencontre cocasse de deux thèmes aussi éloignés que possible l’un de l'autre et qu'il rejoint au milieu du récit. Si chaque soir un mendiant reçoit d’une fenêtre de rez-de-chaussé ; les reliefs du goûter de deux amants, un certain soi k le mari informé viendra surprendre sa femme, frappera au volet et recevra à la fois un morceau de tarte de la main des adultères et une magistrale volée du mendiant aux aguets qui n’admet pas 1
un bal d’ fie d’où ils rapporteront le sursis sou haïté et une indigestion de. gâteaux. On transformerait aisément certains autres contes de Duvernoi: s en fabliaux ou en contes de Boccace. Avec la couleu locale opportune, Ouvre l'œil dans Fifinoiseau trouvérait place dans les Mille et une Nuits.
Ainsi schématisés, ces contes peuvent paraître aussi vides de contenu humain que des épures d vaudeville. Mais le grand mérite de Duvernois, c 'est, qu'après avoir établi la formule d'un conte dans l'abstrait et combiné la péripétie indispensable, il réussit presque toujours à y introduire un croi d'émotion simple et humaine, LR L
[l trouve chaque fois dans sa galerie bourgeoise les acteurs dont il a besoin, quitte, s’il le faut, à . «embourgeoiser » son sujet pour le ramener à l’étiage . des médiocres partenaires dont il dispose. Son plan stratégique une fois arrêté, il n’a de cesse qu'il n’en ait assuré l’exécution tactique avec le personnel humain qu'il a sous ses ordres.
Rien n'empêche, il est vrai, de concevoir en sens . inverse la genèse de tous ses contes et d'imaginer au . point de départ une aventure ou des héros vraisemblables (sinon authentiques) et typiquement bour- geois qu'il transpose et corse jusqu’au degré d’im- prévu nécessaire.
. Quelle que soit la méthode d'Henri Duvernois, il atteint à ce double résultat de divertir son lecteur et, non pas le plus souvent de l’émouvoir, mais de l’attendrir. Le mot qui qualifie sans doute le mieux . Duvernois est celui-ci : un tendre. Tout lui est prétexte à s’attendrir, et s’il ne tempérait presque toujours cette inclination par quelque ironie, il risquerait parfois — notamment lorsqu'il parle de bêtes ou d'enfants — de tomber dans la sensiblerie.
Chibidère, Namineau, Miclozure, Aguilanneut, Garbotte, Oluseur, Beauversin, Cordif, Cosécante, Pilastreaux, Lobemuche, Gobinet, Girarduc, Legorjux, Dondurond, Canepin, tel est le genre de “noms dont Henri Duvernois s'amuse à affubler ses “héros et ses héroïnes,
HV T4 ve
Avec des noms a comment être > ou poète sans ridicule ? Et cependant il y a. da LS chaque récit de Duvernois un amoureux et un poè en lutte avec son nom aussi prosaïque que la réalit Rien n’est à la fois aussi comique et aussi toucha 12 que les efforts vers l'idéal d’un Monsieur ne ou d’une Madame Dondurond. 4
La chose devient plus grotesque et plus pitoyable tout ensemble si Monsieur Chibidère a pour femm
une Madame Chibidère épaisse, vulgaire, toute à s soucis de cuisine et de nettoyage, si Madame Doidurond a pour mari un Monsieur Dondurond épais, vulgaire, tout à ses soucis d’argent et de commerce. | Les « incompris » abondent chez Duvernois. Fe
À mettre en scène de tels personnages, le rire Ge.
Duvernois fuse chaque fois qu’il y a disproportion par trop énorme entre les aspirations et les possib lités de ses héros ; mais il se mêle d’attendrissemen et se nuance de regret quand c’est la vie, le hasar à d’un mariage ou d’une rencontre qui rogne les ailes : d'un rêve, 3
Presque tous les Roupie qu’il peint sont mal assortis. Tantôt un homme doux et tendre a pos
femme une virago, tantôt une brute est unie à un . ange. Toutes les variétés des mauvais ménages bourgeois sont répertoriés dans les contes de Duvernoi Le mot résigné est un des plus fréquents qu’on Y rencontre, appliqué tantôt au mari, tantôt à la femme. 1 Cette incompréhension déborde le couple ; péres € et.
fils, patrons et employés sont impuissants à se comprendre. 4
Les plus à plaindre, ce sont les meilleurs, les plus
ents, les plus idéalistes ; la réalité impitoyable
nt toujours empêcher l'essor de leur rêve. « Etre 1 viande », C’est un des regrets exprimés le plus équemment par les héros les plus sympathiques de uvernois. | > Pour tout dire d’un mot, les bourgeois de Duverois sont les derniers des romantiques. Ce n’est nc “pas seulement pour se mettre un masque ipénétrable, ni parce que depuis 1830 le bourgeois, | épicier » est le modèle favori des humoristes que vernois s’est cantonné dans la peinture de la urgeoisie, c’est encore et surtout parce qu'il trouve ns la médiocrité bourgeoise l’image même de aumanité suspendue entre son désir géant et son puissance foncière. so fédiocre pour Duvernois veut bien dire médiocre on pas vil. « Ni ange, ni bête », mais tour à tour | 18e et bête. C’est par pudeur, par dédain des grands
antique, en la raillant et en la confinant dans
ne des Messieurs Chibidère et des Mesdames Don-
nd. Il y a telle analyse de timidité, telles nofa- | k mi-gouailleuses, mi-mélancoliques dans ses tes qui ont une saveur autobiographique.
1924 XXe SIÈCLE
ont suivi. C’est seulement après s’être rendu maître de son art de conteur et après avoir conquis le succès qu'Henri Duvernois a osé sortir de sa réserve et se confesser tout entier sans réticence. Romantique, mais aussi Parisien averti, longtemps la crainte de paraître dupe l'avait retenu. Si ses dernières œuvres paraissent plus amples, plus nourries, plus humaines, elles sont pourtant faites de la même étoffe que les précédentes. Duvernois ne s'est pas renouvelé (on ne se renouvelle pas), il s’est approfondi, il a osé se livrer, se débarrasser des héros ridicules dont il se servait comme d’une cuirasse et d'un masque.
Sous un voile léger d'humour et de fantaisie, c ‘est. le grand conflit du corps et de l’âme, du réel et de l'idéal qu'évoque Duvernois dans ses dernières. œuvres, les plus riches et les mieux réussies : Edgar, Gisèle, la Guitare et le Jazz-Band, la Brebis galeuse Morte la Bête, La Fugue. 5 Edgar, c'est le poète inégal à son désir de création, l’'amoureux malingre inégal à son désir à ‘amour. Gisèle, c’est la lutte de deux enfants pour préserver. leur rêve des bassesses de l'amour physique, la défaite du petit mâle, la déchirante victoire de la jeune.
fille. Morte la Bête, c’est le triomphe de la pitié sur la. vengeance, de |’
Sique amour. La Fugue, c'est une tentative de. dévouement sublime que la faiblesse humaine rend
HENRI DUVERNOIS 125 | régulièrement vaincu par le réel, dans les dernières nouvelles de Duvernois, la lutte devient moins iné- | gale. Le peintre Malandre et le peintre Massonneau dans la Brebis galeuse réussissent à conformer leur vie | à leur idéal d'artistes.
Le romantisme désormais apparent d'Henri Du- | vernois a cette originalité de se teinter d’optimisme. | Son passé d’humoriste, l'ironie indulgente qu’il | continue à répandre à foison dans ses contes laissent espérer qu'il ne glissera jamais à un optimisme béat. Son art de construire et de mener une intrigue : et sa fertilité inventive qui se retrouvent dans tous les récits de sa dernière manière lui éviteront la | monotonie.
| La maturité d'Henri Duvernois, riche de réalisa- | tions, apparaît donc plus riche encore de promesses, À pourvu qu’il ne cherche pas à dépasser ses possibihlités. Il a une exquise et riche sensibilité, il a une | maîtrise dans l’art de faire progresser et de présenter un récit, une sûreté dans le raccourci, une vivacité | et une vérité dans le dialogue, une mesure dans le style (un peu trop cursif et négligé cependant) qu'aucun autre conteur français d'aujourd'hui n’a | au même degré.
L Mais il n’a pas la force et l'ampleur nécessaire b pour construire de grands romans. Il est fait pour M peindre des tableaux de chevalet et non pas des fresques. Edgar, son meilleur livre, n’est pas un roman, c'est une suite de fantaisies, Sans parler des | romans de sa première manière qui sont faibles et
parfois fades (Popote par exemple), la Brebis galeuse,
si F3 fi
avec des morceaux excellents, reste ut livre composé, recueil de contes cousus ensembl pl que roman. Faubourg-Montmartre lui-même menqu | d’une forte unité et d’un centre. init ne Autant Duvernois est à l’aise dans le hotte ct nouvelle, autant il l’est peu dès qu'il veut hausse le ton, Son admiration pour Balzac, qu'il èst essentiel! de noter si l’on veut comprendre la personnalité. et l'idéal littéraire de Duvernoïs, le dessert et l’écrase Il reprend les procédés et le ton balzacien qu'il nid peut soutenir. Citons un exemple entre cent, pris dans la Brebis galeuse (p. 173) : « Il sé trouva par miracle « que ce Silvio était sérieux et honnête. Il examina « l'affaire, s’y intéressa, y intéressa des comman Le « taires et se débarrassa des premiers représentants « en leur versant une indemnité, etc... La prospérité « a ses vices comme la misère. .
L'art du conteur et l’art du a 1. | tincts. Petit conteur français excellent, typique, ori 3 nal, le meilleur de ce temps avec Pierre Mille, Henri Duvernois semble moins doué pour le roman. Maïs il est un genre où il s’est essayé déjà avec bonheur et où il semble devoir réussir : la comédie. Son art du dialogue et des « coups de théâtre » M de trouver un emploi nouveau. ; La carrière de Duvernois suit une courbe rare de nos jours, où la quarantaine trouve la plupart des auteurs taris ou bien condamnés à se répéter. Cra poile, malgré son agrément, ne laissait pas prévoi l’opulente et jaillissante fantaisie d'Edgar, ni contes du Journal de 1914 l'émotion humaïne
«à à dr Ptire pure , est aussi le :
s de Mac Orlan) est un signe des temps, qui eût aucoup étonné Mallarmé, mais que nous comprens sans doute mieux que lui, ayant vu, à l’'Odéon Antoine, Molière interprété par Dranem ou Vibert et nous étant convaincus que l’art est un et qu'il existe pas de hiérarchie des genres.
Oui, Duvernois fait penser à ces artistes de caféconcert qui, le jour où ils se décident à jouer du classique, émerveillent par la maîtrise avec laquelle s fondent dans leur jeu le « style » et le naturel, le uc » et le spontané, par la variété des moyens dont disposent, par l’art qu’ils apportent à transposer vrai, à le déformer, à l’amplifier, à l’idéaliser à leur sans jamais le trahir.
tre Et Ro ete
PIERRE HAMP
Pierre Hamp est socialiste comme Dante était gibelin, avec la même passion, avec la même âpreté, aussi à rencontrer le vrai, fût-ce aux dépens de son propre parti. Il est «la voix qui appelle vers l'espoir des temps futurs » ; il se fait de sa mission d'écrivain une idée mystique : « Viens Poëte. Viens Divin. Le Monde t'attend. » Son verbe se veut action.
Dante aussi se proposait d'agir sur les Âmes, su l'orientation politique et sociale de son siècle et toute sa vertu artive s’est depuis longtemps évaporée. L'existence de la Divine Comédie suffirait à prouver Ja légitimité de l’art utilitaire, mais l’utile d’une œuvres d'art est borné aux contemporains de son auteur, sa beauté seule la perpétue.
‘ts Le DuSte survit à la cité.
C'est parce qu'il est beau que le monument dressé par Hamp à la gloire des métiers risque de durer et non pas parce qu’il l’a consacré au travail et à la peine des hommes. Celui qui écrit ne peut légitimement attendre d'autre gloire que celle d’être un
« Qu'est-ce qu'un homme de ad rien que de « lettres ? Carton pâte et papier mâché. Une machine « à écrire. » Malherbe a bien dit qu’un poète n’est pas
plus utile à l'État qu’un joueur de quilles. N'est-ce | bpas en définitive une assez belle gloire que celle de
Virgile ou de Shakespeare ?
| Ce ne sera pas méconnaître la valeur de son apostolat, ni le diminuer que de s'arrêter à considérer Pierre Hamp comme un homme de lettres, — et
parmi les hommes de lettres, ni comme un historien,
comme un économiste, ni comme un sociologue,
Les Métiers Blessés ont pu être rédigés « pour servir à l’histoire du travail en France pendant les années 1919 », ce n’est pas aux Méfiers Blessés
r ens du travail préoccupés de la condition du pro- “létariat pendant la grande guerre, ni les économistes | quête de données statistiques. Mais on ne lira eut-être plus depuis longtemps les Croix de Bois ou Le Feu qu'on viendra encore chercher dans la trilogie de guerre de Hamp : le Travail Invincible, les Métiers Blessés, la Victoire Mécanicienne l'âme pa France ouvrière depuis la mobilisation jusqu’à
à | Malgré tout son attirail de références et de chiffres,
MROUXx* SIÈCLE, I. 9 ‘4 ;