‹ Vingtième siècle. 1. sér 1924Chapitre 34 sur 48 · LORS · texte numérisé non relu

LORS

derrière tout l'appareil de rapports techniques, de circulaires administratives, de barêmes, de bulletins d'hôpitaux et de textes de lois qui nous déconcertent et nous déroutent, il n’y a guère chez Hamp qu'autobiographie et impressionnisme. ‘4

Ouvrier par nécessité ou par curiosité, inspecteur du travail, ce n’est pas la vie des ouvriers qu'il chante, c’est sa propre vie, ou si l’on préfère, en chantant sa propre vie, c’est celle des ouvriers qu'il chante. Son cas est, tout compte fait, un cas de narcissime littéraire. ‘s

Il faut regarder de près pour s’en apercevoir. De loin ou en gros, il fait figure de constructeur. On à pu croire qu’il composait comme un classique et parler d’un néo-classicisme. En réalité, c’est romantique, un « montreur ».

Prenez les Goncourt et Huysmans. Donnez-leur des muscles, des globules rouges ; dépouillezdes de leurs préjugés de caste, de leur égoïsme littéraire, de leurs manies ; lancez-les dans le monde des usines, et Vous avez sinon Hamp, du moins quelque chose" d’assez proche de lui. En un certain sens, on peut dire qu’il est au point extrême d'épanouissement du naturalisme et de l’impressionnisme.

La structure de ses premiers ouvrages, Le Rai ou Marée Fraîche, Vin de Champagne, rappelait celle des gros romans documentaires de 1875, les

Symboles, apparaissant, à chaque épisode, pou manifester les sentiments d'une catégorie ou d’une “ER

caste. Dans la plupart des pres qui ont suivi, Hamp a délibérément renoncé à ces formules artifiielles et périmées ; chaque chapitre (dont beaucoup urent d'abord articles de journal) nous offre le toutvenant de ses impressions et de ses réactions.

Son grand mérite littéraire ne sera pas d’avoir ntroduit dans l’art « ce qu’il y a de plus beau au monde, le travail », car depuis Hésiode et les Géorjiques jusqu'à Hugo, Michelet, Eugène Le Roy, uillaumin, Péguy, Charles-Louis Philippe, la beauté lu travail et la souffrance du peuple ont eu une place dans l’art, et plus particulièrement les métiers gricoles, — le machinisme ne datant que d’un siècle, — son vrai mérite sera d’avoir été le premier ouvrier à parler de soi avec son âme d’ouvrier.

C’est son âme seule qui apporte une nouveauté dans notre littérature, et non pas, comme il semble le croire, le sujet qu'il traite. La littérature ne se renouelle jamais par les sujets ou par la forme, elle ne se nouvelle que par des états d’âme inédits qui déternent sujets et forme.

… Toute la vie humaine lui apparaît en fonction du ravail et de la peine des hommes ; il ne fait qu’obéir à une nécessité intérieure, à une inspiration partivu ière, en parlant des métiers. Mais ce qui nous meut, c’est moins le détail anecdotique du métier pêcheur, de métallurgiste, d’ouvrier du textile, verrier ou de mécanicien, que la soufirance de . manuels, leur révolte, leur résignation, leur spoir ou leur désespoir, leur idée de l'honneur, ref le jeu éternel des sentiments humains. Quant

PIERRE HAMP 131

132 XXe SIÈCLE

au cadre et au thème choisis par l'artiste, is | semblent d'intérêt secondaire, parfois même importuns, s’ils nous cachent trop longtemps l’essentie

Le moment culminant du drame, c'est toujo celui où Hamp se demande quelle raison de travaill reste encore aux hommes, comme Claudel ou Pégu se demandent quelle raison de vivre ils ont. Tu par l’usinage, le métier se meurt, et avec lüi l’hor neur et l’amour du métier, la joie de l’ouvrage bie fait, de tous les grands sentiments que le comp: gnonnage avait portés à leur apogée. Par quoi remplacera-t-on ? : |

Longtemps, Hamp s’attarde à célébrer l’orguei du bon ouvrier et de la bonne ouvrière, comme Péguy dans l’Argent. Et convaincu de leur disparit inéluctable et prochaine, il ne découvre, pour $ substituer à lui, que l’aspiration vers la Justice. « Rappelle-toi, il faut aimer deux choses : la justice et ton métier. » (Gens, p. 99). Bientôt tous les m tiers ayant disparu, il n’y aura plus à aimer que justice. À moins qu'on ne parvienne à faire aim aussi le travail, comme un honneur nouveau, comm un mythe religieux.

Nous voilà loin de Goncourt et de l’impress nisme, de la peinture exacte et minutieuse d’aprè le motif. Hamp cueille à même les souvenirs et le

étienne ; il ramène le problème à ses termes ïens et judaïques. Il réduit tout à la mesure de iomme et de son existence terrestre, mais l’homme en est point diminué, car cette mesure s’élargit | tout l'espoir messianique, du vœu de justice et L amour, de tout le vieux rêve des prophètes.

La grandeur de Hamp se mesure là : il nous penche force sur notre destinée d'hommes vivants, le vertige s'empare de nous, et nous sentons peser r notre tête l’irrémédiable malédiction de la Genèse : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » )'une seule plongée, il nous entraîne jusqu’au fond > nous-même, puis il nous aide à remonter avec spoir de notre rédemption. Sur le plan humain et cial, il fait ce que Dostoïewski, Claudel, Péguy

aité dans l'emprise.

Souvent, cet ouvrier s’oublie au jeu d’ouvrer des 1rases et des mots sans plus. Il connaît d’ailleurs tte faiblesse et l'avoue : « Ce peut être une joie le qu'on a par aimer le beau français depuis la ase d’Amyot jusqu'aux vers de la Légende des cles. Que leurs œuvres soient pardonnées à ceux ont aimé le beau français. » C'est la faiblesse du on ouvrier verrier qui perd son temps à soufiler ne bouteille à côtes dite melonnée comme si une

bouteille ordinaire ne contenait pas aussi bien les liquides. Pour nous, qui n'affichons pas pour le jeu d'écrire le même dédain que Hamp, nous aurions tort de nous en plaindre : nous devons à cet amour du beau français ses meilleurs morceaux de bravoure. Et derechef, nous revoilà à Goncourt « ouvrier! de lettres ».

Le manuel qu’est resté Hamp travaille sa matière comme une pâte. Les mots, la syntaxe ont pour lui une valeur matérielle. Il écrit opaque et lourd. Ses. réussites de forme, ce sont des phrases à tenir dans la main pour les soupeser ou les caresser. Il y a des écrivains visuels, d’autres auditifs : lui est un écrivain du toucher. Il recherche les qualités tactiles : l'épaisseur, le poids, la consistance, le lisse, le ru gueux.

Il traite les mots comme une matière plus ou moins rare et précieuse. A sertir des mots techniques, il a la joie du bijoutier qui travaillerait des pierre inconnues avant lui. À transcrire sur du papier blanc les beaux noms des métiers, cubilots, épeules, tézures, gomme adragante, ringard, pastillage, tou rier, entremettrier, une salive heureuse emplit sa. bouche.

Mais comme le joaillier, pour remplir les journées creuses et ne pas « perdre la maïn », travaille sur le cuivre et la verroterie, avec la même conscien que sur le platine et l’émeraude, Hamp met se coquetterie à travailler n'importe quelle matière la plus ingrate, la plus anti-littéraire : des circulaires administratives ou des chiffres. Il est le premie

seul à avoir extrait d’une statistique une par- > d'émotion littéraire. Prenons garde qu'il utilise chiffres et ses termes techniques exactement e la même manière qu’un Henri de Régnier ses ifs, ses miroirs d’eau, ses mascarons et ses balustres. Le jeu d'écrire interrompt la démonstration entrerise. Il y a juxtaposition et non pas fusion de l'éléent impressionniste et de l'élément documentaire u prosélytique. C’est tour à tour l’amour du métier crire et l'amour de la justice qui prend le pas. résultat, c’est un produit littéraire — étrange, lemment original, chaotique, mais littéraire. Faudrait-il donc tant s’en désoler ? Quand, dans tous les domaines de la production, il n’y aura plus d'ouvriers, mais des usineurs, il restera du moins un étier, auquel l’usinage jamais ne pourra se substiler, celui de l'écrivain. Un jour viendra où il n’y ra plus au monde qu’un unique ouvrier qui ne ravaillera pas à la machine : l’homme de lettres,

VALERY LARBAUD

S'il fallait citer trois écrivains français, nés ap 1880, dont l’œuvre vivra, je ne sais pas au juste quels | sont les deux autres sur qui je parierais, mais l'un, des trois serait Larbaud. Ou bien le goût des lettres’ aura complètement disparu en France, ou bien . existera dans cent ans un Larbaud-Club avec se zélateurs, ses initiés et ses correspondants anglosaxons, espagnols, italiens, scandinaves qui auron fort à faire pour retrouver les traces de leur idole dans les lieux d'Europe où son existence mouve: mentée le promène depuis vingt-cinq ans et le P mènera longtemps encore.

Déjà un halo de mystère et de légende Vendee À Rome, quelqu'un certifie l'avoir vu à l’hippodrom des Parioli dans la tribune d’honneur et y faisa figure de marquis authentique Un philologue so É tient qu'il l’eut pour condisciple à l’Université d’'Upsal. On l’a vu commercer sur la frontière algéromarocaine. À Madrid, gendre d’un grand d’Espagne, À menait un attelage de mules blanches harnachées de cuir rouge clouté d’or. A Londres, dans le pl sordide quartier de White-Chapel, certains us

VALERY LARBAUD

qu il partageait les souffrances d’une pauvre fille des : rues. jh Karkhow, il faillit, disent d’autres,

| Bruits nés et répandus on ne sait comment, mais qui, tout de même, donneront à rêver aux membres actifs du Larbaud-Club. Les plus proches

les soldats de plomb est de notoriété publique depuis certain article de lui, paru dans les Cahiers d’aujourd'hui. Son fournisseur préféré existe-t-il encore, rue de Dunkerque, à un pas de la gare du Nord ? Ce qu’on ignore, c’est la manière dont il usait naguère pour choisir un général à ses troupiers. S'inspirant du principe que chaque conscrit a dans sa giberne son bâton de maréchal, il abandonnaït un de ses oldats dans quelque taillis du Bois de Boulogne. Huit jours plus tard, il repassait par là. Le soldat de plomb était-il encore dans son taillis, avait-il urmonté cette rude épreuve, sa promotion aux étoiles était immédiate. Avait-il disparu, abandonné son poste, un autre le remplaçait, et grâce à cette élection sévère, les troupes de plomb eurent toujours e bons chefs.

Les hippopotames, les objets de cuir, les beaux anuscrits de ses traductions (le plus admirable era sans doute celui de la version française de amon Gomez de la Serna, à l’encre écarlate sur E apier bouton d’or), autres passions de Larbaud.

La chanson inédite du « petit hippopotame » sera plus. ‘4 tard activement recherchée comme tout ce qui se .

138 XXe SIÈCLE rattachera à la vie, aux mœurs et coutumes de l'iné puisable Larbaud.

Cette curiosité ne sera pas purement Sbootue. à Elle servira à l'intelligence d’une œuvre qui est. avant tout autobiographique, bien que tous les détails y soient transposés de façon à les rendre à la fois plus typiques et méconnaissables. Ce qui nous intéresse avant tout dans l’œuvre de Larbaud, c’est | Larbaud, comme c’est Stendhal qui nous intéresse | dans la sienne. Et si cette œuvre d’essence autobiographique, encore trop méconnue du grand public, semble aux initiés si importante et si représentative, c'est qu'elle contient, sous son amateurisme apparent, toute l’intensité et toute la diversité de notre époque. |

Imaginez ce que pouvait être au temps de Cicéron ou au siècle d’Auguste — à l’époque d’or de. la domination romaine — l'empire, la paix et la civilisation romaines pour un jeune patricien de Rome. Le sentiment de l’unité et de la diversité de cet empire. La curiosité pour les mœurs des peuples qui le composaient et pour les mœurs des Barbares. Le sentiment aussi d’une tradition.

À la base de l’humanisme et de l'européanisme de Larbaud, il y a une idée « impériale », le senti ment d’une civilisation commune aux héritiers d l'empire romain, vers laquelle s’efforcent lés « coloniaux » et même les Barbares. Les multiples expressions de ce génie impérial, Larbaud les a poursuivies à travers les pays d’ Europe et du Nord-Africain, | et dans les textes pour lui sacrés de l'antiquités

Dre er

VALERY LARBAUD

grecque et latine, dans les livres français, espagnols, italiens, anglo-saxons. Larbaud concilie ainsi l’humanisme antique et les humanités modernes, il réussit à les relier, à les fondre. :

Cette grandeur héritée de Rome, cette noblesse native ont contre elles la bassesse du monde moderne. Chacun de nous, pendant tout le cours de son enfance, vit sur cet héritage: mais notre âge adulte nous trouve déjà enlisés dans la médiocrité ambiante. Sur son idée impériale, Larbaud a greffé son idée de l’enfance, qu'il n’imagine pas pure à la façon de Rousseau, mais qu'il voit passionnée, assoiffée de sentiments démesurés, extrême dans le bien et dans le mal.

| C'est un rêve impérial qui hante le collégien Joanny Léniot, héros de Fermina Marquez, le pre- À

mier livre de Larbaud :

« Pourquoi Charlemagne a-t-il permis que l'Empire « fût partagé ? Pourquoi Charles-Quint n’a-t-il pas fait une nauvelle conquête des Gaules ? Pourquoi « Napoléon ne s'est-il pas fait couronner empereur « d'Occident ? Qu'est-ce que ce nom de tribu barbare « dont on m'’affuble : Français ? Je ne suis pas Fran- « çais. Mon catéchisme me dit que je suis catholique « romain et moi je traduis cela ainsi: Romain et « maître du monde !

…… Tout le mal est venu du morcellement de « l'Empire. Le nombre des habitants avait augmenté, « j'en conviens. Mais c'était assez de deux empires, « l’un à l'Orient et l’autre à l'Occident, d’un Empire- (4 Janus plutôt, présentant les deux faces du monde

« civilisé à la barbarie de l'univers. La population « de l'Empire a augmenté : il faudra plus de fonction « naires qu'autrefois, voilà tout. — Il y a aussi les « Amériques, l’Australie, les colonies européennes ! « d'Afrique. Mais l'administration qui a gouverné «la moitié de FA pourra bien ÉRAFANEE la « moitié du monde. » : \

Le rôle d’un te de l'empire sera de lui annexer toutes les forces vierges, pures qu’il rencontrera chez les Barbares. L'empire « idéal » dont rêve y Larbaud doit tout absorber. Aussi quel enthousiasme devant Walt Whitman. La conversation entre Larbaud et Léon-Paul Fargue placée en têt des Poèmes d'Henri Levet en porte témoignage

« C'était alors, dit Larbaud, que j'avais découver « Walt Whitman... Quels horizons n’ouvraient pa « ces grands vers, plus libres que tous ceux que nou «avions vus jusqu'alors et ce ton nouveau, ce to « d’effusion lyrique quotidienne et prophétique

Cet humanisme, si proche du classicisme à la Gid il avide de tout incorporer, est au fona de toute l’œuvre de Larbaud. Mais un second élément, en contra diction avec ce que cet humanisme a de terrestre,” de païen, d'épicurien, de « dilettante », tient dans cette œuvre une place dont on n’a pas assez soulign l'importance : c’est un sentiment mystique, chrétie de la vie. Chacun ne héros de Larbaud vise à la perfection spirituelle, à l’acquisition de mérites en même temps qu’à l'élargissement de sa connaissanc: e de l’homme et du monde. “L'originalité de Barnabooth, l'œuvre la plus complète que Larbaud

mn

| VALERY LARBAUD .

W l Q | # ée jusqu'ici, est précisément dans le conflit

Larbaud est le premier écrivain français de ce temps qui ait eu le sens de l’Europe. Europe pour lui synonyme d'Empire. Il n’y discerne pas de fron- tières. Dans la rapidité des communications, il goûte le plaisir de pouvoir se transporter plus aisément d’un . point à l’autre de l'Empire.

Il est l’homme qui monte dans l'Orient-Express et salue la gare monumentale de Munich ou telle station de la frontière bulgaro-serbe, avec le même naturel qu’un bourgeois de sous-préfecture l'horloge de l'hôtel de ville où il règle sa montre et les ormes du mail où il fume sa pipe.

Si Larbaud est un homme qui se déplace, il n’en est pas moins le contraire d’un déraciné. Aucun des . mots habituels ne convient pour qualifier ses déplacements : : ni voyageur, ni touriste, ni errant, ni

NO

nomade, ni vagabond. Larbaud a simplement élargi n plus que l'ordinaire des hommes le terme abstrait de « patrie », jusqu'aux frontières de l’Empire.

L Non, en vérité, ni nomade, ni déraciné : Larbaud est un Européen, un civis romanus, originaire de . Valbois-en-Bourbonnais, par Saint-Pourcin-sur- Sioule. Valbois qui n’est ni un village, ni un hameau, ais une simple maison entourée d'arbres au milieu

e l'immense Europe, petit point noir perdu sur une

142 XXe SIÈCLE

carte française d’État-Major au 80.000€. Larbaud

se promène à travers l’Europe, son domaine, comme Francis Jammes dans Orthez.

L'itinéraire de son premier grand voyage, à rs | sept ans, ne tient aucun compte des frontières territoriales : Berlin, Saint-Pétersbourg, Moscou, Kar-

khow, Sébastopol, Odessa, Constantinople, Belgrade,

Vienne. Les trois années qui suivent — 1898-1900 —

le conduisent à Madrid, Séville, Grenade, Gibraltar, : . Tanger, Cordoue, Saragosse, Barcelone, Gênes, Florence, Rimini, Saint-Marin, Venise, Milan, Turin, Pise, Livourne, Rome, Naples, Bruxelles, Gand, | Ostende, Bruges, Anvers, Rotterdam, La Haye, | Amsterdam, Marken, Hambourg, Lubeck, Kiel, .

Berlin. Les grand’routes d'Europe, de simples rues .

pour lui dans une immense métropole, 1902, Londres, la découverte de l'Angleterre ;

1903 et 1904, Naples, Trieste, l’Adriatique, le Mon-

ténégro, l'Italie méridionale, Potenza, Tarente,

Corfou, Athènes, Patras ; 1904-1905, Algérie, Oudjda, |

Tunis, Danemark, Suède, Allemagne du Nord.

De 1906 à 1914, l'Italie, l'Angleterre, le Midi de |

la France se partagent Larbaud. Il les explore, les

découvre, va jusqu’à leur âme d’autrefois et d’au- | jourd'hui, vit dans leurs bibliothèques. Il a quatre patries spirituelles, les trois pays latins et la patrie

anglo-saxonne, avec leurs annexes américaines,

bien qu’il n’ait encore visité ni les États-Unis, ni.

l'Amérique du Sud.

Le titre à décerner à Larbaud et qui Hood peut- |

être le mieux compte de ses courses à travers l'Eu-

HONTE TE re

l'aspect d’un picador). Il préfère aux meilleurs hôtels

enté de se fixer dans la ville où il se trouve, de s’y turaliser. Toute fantaisiste qu’elle soit, la légende a pas complètement tort de le représenter dans hacune des villes de son choix, chef de famille et pP ssesseur d’un foyer. Dans toute ville de l’Empire,

1 est «chez lui », à Gênes comme à Paris, à Madrid

Pour se dénationaliser et se re-nationaliser ainsi our à tour avec le même élan, la même ferveur, | faut une nature sur laquelle l’habitude n’a point prise, une nature d'enfant ou de poëte quiaccueille cun des dons de l’existence avec une sensualité

ur le monde des yeux neufs. Ce qu’il accueille et conserve en lui n’y meurt point, mais y vit d'une istence secrète et ralentie d’animal hibernant, ttendant le soleil qui tirera ces visions, ces senions de leur engourdissement. Les impressions tilise Larbaud, il ne les tire jamais d’un calepin :

VALERY LARBAUD 143

L l'hospitalité d’une famille du pays. Il est chaque fois

une force intactes. Larbaud ouvre chaque matin

a ps

un beau jour elles se sont réveillées : aussi n ’ont-e jamais l'aspect de souvenirs refroidis et desséché ou de notations plaquées, elles ont toute la chaleu et la palpitation de la vie. C’est à cette juvénilit persistante et à cette fidèle mémoire des sentiment que Larbaud doit, comme Proust, d’avoir donn de la première enfance des représentations si véri diques et si précises, et de pouvoir après des anné évoquer avec tant de simplicité vivante un paysage une rue, un monument, une ville.

. Mais bien d’autres que lui ont ouvert et ouvren!i tous les jours sur les êtres et sur les choses des yeux neufs, sans que leur poésie ait le timbre un peu! voilé propre à Larbaud. Cette vivacité dans la perception s'accompagne d’ordinaire (chez une Anna de Noailles ou une Colette) d’une spontanéité, d’uné liberté, d'une rapidité qui ne sont pas le fait de Lar. baud. Rappelons-nous ses vers :

J'écris toujours avec un masque sur le visage...

où s'expriment sa pudeur et sa retenue. |

Qu'on relise Enfantines, qu’on réfléchisse un instant à la philosophie qui s’en dégage, et on découvrira un autre des traits essentiels, la clé peut-être du carac: tère, des goûts et de l’art de Larbaud. Sans doute a-t-i été un enfant incompris, qui a souffert plus que tout autre du malentendu qui sépare enfants et parents, élèves et professeurs. Au lieu de s'épanouir bruyamment, il s’est tu, s’est replié sur lui-même, est devenu timide, défiant, a comprimé tout ce qu’il sent it bouillonner en lui. Au lieu d’un jaillissement, c’est

VALERY LARBAUD

n durcissement qui s’est produit. Sentiments, dées, ainsi refoulés et entassés, ont gagné en conci- ‘sion, en précision, en force et en ampleur. Chacun a été réduit à son moindre volume, proportionné à sa véritable valeur, a pris place dans une hiérar- { hie originale. La lutte sourde menée par Larbaud “contre « ce qui est admis », contre les exigences du “conformisme social, contre toutes les « frontières » J’a poussé à séxader de son milieu, à courir le monde vivre en marge, à se garder libre. Par extension, e non-conformisme social a engendré le non-confor-

ui n’a pas cessé encore, et qui fait de Larbaud le lus étonnant dénicheur de génies méconnus que ous ayons jamais eu en France, car ses recherches ortent sur quatre littératures. On en peut juger je r la simple énumération que voici.

- Larbaud a été le premier en France à parler de és de Francis Thompson, Conrad, Alice

146 XXe SIÈCLE.

cains, de Ramon Gomez de la Serna, Gabriel Mirô, espagnols, de Ricardo Güiraldes, argentin. Il a été le premier à parler en Angleterre de “Latorgue, Rimbaud, Lautréamont, Paul Claudel, Charles Pés guy, Léon-Paul Fargue, Jean Giraudoux, Saint= Léger Léger, Et s’il n’a pas été le premier en France à faire mention de W. Savage Landor et de Samuel. Butler, on peut dire qu'il a été leur véritable vulgari= sateur chez nous, surtout du dernier dont il € a traduit, les œuvres principales. À

L'activité de Larbaud comme divulgateur et tra ducteur d'écrivains étrangers mériterait une étude spéciale. Sa curiosité dans ce domaine, si elle s ’ex= plique par son besoin de mieux comprendre chaque peuple, de trouver des âmes qui lui soient fraternelles, s'explique aussi par un autre trait de “) caractère. Il tient les exercices de traduction pour l'entraînement le plus profitable qui soit à un écrivain. Ces exercices correspondent pour lui au € gammes quotidiennes du musicien. Écrire est pour Larbaud un métier qui implique un long appren: tissage et dont on ne parvient jamais à pénétrer tous les secrets. En d’autres termes, Larbaud croit à l'existence d’une forme, non pas séparée du fond (comme l'imagine M. Albalat), bien au contraire impliquée en lui, à la façon de l'image sur I plaque photographique non « développée », mais qui ne se révèle dans sa perfection unique qu' 'à l'écrivain en possession de toutes les ressources de son métier, et chaque fois après bien des recherches et des tâtonnements, où l’ intelligence techniqu

Page 1