FF PA
VALERY LARBAUD 147
et l'intuition prennent une part à peu près égale.
“mode ancienne. La langue française, la syntaxe, la stylistique françaises sont pour lui matières premières et instruments dont il use avec le savoirfaire d’un bon artisan. C’est dans cet esprit qu’il | s'applique à traduire les écrivains étrangers, à étudier les vieux auteurs de chez nous (il est capable de réciter par cœur des centaines de vers de Voiture, de Théophile ou de Tristan l’Hermite), les Latins (en particulier les élégiaques) et les Grecs.
“« Mais Latins et Grecs, par un juste retour, reprennent corps et vie dans l'esprit de Larbaud. Et c’est “tout naturellement qu’il a utilisé dans les trois longues nouvelles dont se compose son dernier livre : Amants, “heureux amants des thèmes familiers à Tibulle, à Catulle, à Properce, voulant signifier par là que la littérature doit à toutes les époques s’en tenir aux thèmes universels, aux lieux communs éternels. Beauté, mon beau souci, c’est le thème classique de la vieille maîtresse dont l’homme se sent las et | qu'il rêve de remplacer par une jeune fille (une “jeune esclave), fût-elle la propre fille de cette mattresse. Amants, heureux amants illustrent les nom- “breux vers où les poètes rassasiés d'amour (ou délaissés), décident de se remettre à l’étude, à l’étude “du grec et certaines odes... saphiques y sont paraphrasées. Mon plus secret conseil met en œuvre le “débat intime du jeune homme qui hésite entre sa “vieille liaison et le mariage. Il suffit de lire le parallèle entre le site montpelliérain et certains sites
Par là surtout, Larbaud est un humaniste à la
RS MNT EE M TA Ve LS
LINE ÿ SANG EN ile re A AS AR AE TE Carpe
KXe StÈC Lo)
homériques, le commentaire de l’ Odyssée qui termil Amants, heureux amants pour constater à quel de Larbaud est pénétré de classicisme gréco-latin,
nourri de lettres anciennes. 1
Mais ces thèmes, Larbaud les a recouverts de toute son expérience moderne ; il les a rajeunis, actualisés à l’extrême. La belle esclave scythe dont un Tibulle était amoureux devient chez Larbaud une danseusé scandinave, et si l’action de Mon plus secret conse se déroule en Grande-Grèce, si l’une des deux h roïnes de ce récit est grecque, rien de plus « contemporain » que cette fille d’un banquier d'Athènes qu'un jeune rentier français rêve d’épouser.
La volonté de modernisme de Larbaud s’expri davantage encore dans deux de ces nouvelles par l'emploi du «monologue intérieur» qu'il a emprunté aux Lauriers sont coupés d'Édouard Dujardin et surtout à l'Ulysse de James Joyce. Le monologue intérieur consiste à supprimer tout intermédia entre le héros et le lecteur. Le lecteur doit s'identifier avec le personnage central, s’introduire dans son cerveau. Il n’y a plus de récit proprement dit devant le lecteur défilent les souvenirs, les associations d'idées, les désirs, les regrets, les espoirs, tous les sentiments et toutes les pensées du hér tels qu'ils se déroulent sur l'écran de la conscien sans aucun ordre logique, ou si l’on veut selon la logique intérieure du héros. Véritable cinémat Sraphie de la pensée qui tombe aisément da l'inintelligible ou dans l’ arbitraire, si elle n’est fm avec le tact le plus sûr,
e monologue intérieur lui a permis de montrer l’écheveau extraordinairement embrouillé qu'est l’âme d'un jeune homme de vingt ans, où la sensualité, Ja perversion même, le goût des jeunes filles, un amour héroïque, l'appétit d'apprendre coexistent et se confondent. Dans Mon plus secret conseil, le monoogue intérieur lui a servi à placer sur le même plan a réalité et les événements imaginaires auxquels je complaît le héros. Ainsi c’est pour la peinture l’une âme contradictoire et complexe, pour celle un esprit où pour un moment la fiction et le réel ont à peu près la même importance que Larbaud utilisé cette formule nouvelle.
. Ce respect fervent du classicisme gréco-latin qui, êlé à cet usage des innovations les plus hardies, it l'originalité d’Amants, heureux amants a toujours vité à Larbaud tout manque de tact ou de mesure. Rien de plus cristallin que son style et sa langue. Son goût pour les auteurs difficiles ou même sybillins ha jamais contaminé sa production personnelle. Quoi qu’il ait à dire — et ce sont le plus souvent des choses d’une ténuité, d’une subtilité extrêmes — il y réussit sans nuages, ni effets de clair-obscur, Au-dessus de ses images, c’est toujours un soleil d'Ile-de-France qui brille.
XXe SIÈCLE
na A $
Larbaud s'est détaillé dans toutes ses œuvres et il semble vouloir continuer. Il nous a livré déjà sa première enfance dans Enfantines, son temps de collège dans Fermina Marquez, un peu de son adolescence dans Amants, heureux amants, beaucoup de son adolescence encore et tout son sens de l'Eus rope dans Barnabooth. Faut-il espérer maintenant lui voir isoler et développer la veine mystique dont témoignent plus particulièrement certaines pages de Barnabooth, quelques vers publiés dans la Revue de Paris et son introduction aux poëmes de Patmore traduits par Claudel. 4
En tout cas, jusqu’à présent, autant de récits, autant d'images-miroirs pour la jeunesse. Le moyenâge a chanté pour les femmes, les siècles classiques écrivaient pour les hommes faits, depuis le début du xrxe siècle, on écrit pour les jeunes gens. Un écri-
jeunesse : Stendhal, Barrès, Gide, etc. Larbau est à l’usage des adolescents d'aujourd'hui et d demain qu’il résume ou préfigure. Son humo 1 Jui conserve son succès auprès des hommes mûrs Un écrivain d’allure autobiographique tel que Lar baud ne s'impose en effet que si chacun de ses 1 teurs se retrouve en lui, si tout ce qu'il a mis d’individuel dans ses livres prend une portée générale Le moi n’est haïssable que s’il sonne creux ; quand i sonne plein, c’est qu’il est chargé d'humanité.
VALERY LARBAUD 151
L'auteur dit : « je », mais il est homme, il est l’homme. | Le plus grand serait tout l’homme.
Certes Larbaud n’est pas tout l’homme d’aujourd’hui. Il a délibérément fait de tous ses héros des |« princes >, il les a voulus jeunes, beaux, intelligents, lettrés, polyglottes, rentiers ou milliardaires (mais toujours préservés de l’obligation de gérer leur fortune, à l’abri de la tyrannie de l’argent par manque ou par excès). Ils ont tout pour être heureux, ils forgent eux-mêmes leurs malheurs et ne connaî itraient que des peines d’amour, si leur mysticisme, leur goût de l'humilité, leur idéalisme ne venaient |combattre leur égoïsme épicurien. Malgré ce senti- | et chrétien de la vie, malgré quelques très belles | pages dostoïevskiennes de Barnabooth, il manque à peu prés complètement un registre chez Larbaud, l’un des plus émouvants de la littérature contempolraine, celui qui vibre en Julien Sorel, en Raskolnikoff et chez toutes les créatures de Charles-Louis Philippe. Il manque à quelques-uns de ses héros d’être pauvres. à | A-t-on déjà noté (loi de l'éternel retour) qu'après La littérature princière des tragédies classiques et p des drames romantiques, après le naturalisme peintre . des classes moyennes, après le post-naturalisme évo- cateur de pauvres, la mode est de nouveau aux riches Lavec Proust, Larbaud, sans oublier Giraudoux, dont “les héros semblent vivre de l’air du temps.
On peut dire que l'inquiétude sociale comme la “question d’argent est absente chez Larbaud. Même la pauvreté est parfois dans son œuvre tournée en
RS
Se,
Le
Nr de
dérision d’une manière presque désobligeante (conte du Pauvre Chemisier ; épisode de Putouarey et d’Angiolina dans Barnabooth ; fin de Beauté, mon beau souci). Mais qu'on y prenne garde : en négligeant l’homme social, en se limitant à peindre l’homme intérieur, Larbaud rejoint une fois de plus la conception classique. Celui qu’il chante est le prince moderne dans son décor d'Europe, le libre individu qui se conquiert seul sur les plates habitudes que le pharisaïsme ambiant voudrait lui imposer et qui se recompose seul sa tradition.
Oui, c’est bien là ce qui fera durer Larbaud, ce qui lui donne des admirateurs passionnés : il tend: un miroir à chacun de nous, il nous invite à être ardents, clairvoyants, indépendants et fraternels. Cette fraternité des hommes libres d’ Europe invoquée par Larbaud, l’avenir lui accordera peut-être une grande importance, pour avoir été formulée environ le temps de la guerre des nations. |
Mais cette libération et cet applis re qu'enseigne Larbaud, sa fructueuse leçon à l'usage de l’adolescence, ce n’est pas, avec les vues si nouvelles qu’il jette sur l’Europe et sur l'enfance, tout l'apport de Larbaud. Il y a encore son charme,
son humour, sa valeur psychologique, sa formule d'art et de style
Son charme propre, auquel nul n’échappe, même ceux qui ne soupçonnent pas toutes les richesses
igence et ae sensibilité ones hante e sensualité et de tendresse exprimées avec une incérité qui n'est jamais cynique, mais qui, légèreent voilée, est plus pénétrante. C’est avec une indulgence lucide et charmée, qu’on voit l'Europe et la vie à travers les livres de Larbaud, si l’on ne s'arrête pas à chercher ce qu'il y a d'inquiétude derrière chacun de ses sourires. Son tourment ne s'étale jamais, et jamais n’obscurcit son amour de la vie. Optimisme, mais non point optimisme béat.
Larbaud, psychologue véridique, se mesure à la finesse et à la sûreté de ses analyses féminines. Pour « réussir » comme il a su une Rose Lourdin, Le Eliane à quatorze ans, une Fermina Marquez, Ja mère et la fille de Beauté, mon beau souci, les deux danseuses d’Amants, heureux amants, il ne faut pas s ulement aimer beaucoup les femmes, leur compaie, leurs confidences, il faut encore avoir en soi quelque chose d’un peu féminin. Il y a bien en effet Chez Larbaud, dans l'accueil fait par lui à chaque n LL dans sa soumission au présent, son instabi-
ité, sa douceur, la légèreté et la musicalité de son £ L. quelque chose qui le rapproche des femmes qu'il évoque, toutes un peu en marge de la vie sociale, | ors-classées » sinon déclassées, ou destinées à le
- Cette psychologie fraternelle quand elle s’ap-
= és Ke
154 XXe SIÈCLE
plique aux femmes, devient une psychologie ho riste quand elle s’en prend aux hommes. Il suffira de rappelér le majordome Cartuyvels ou le pauvre Chemisier de Barnabooth pour s’en convaincre. Il y a chez Larbaud une faculté d’ el qu'il importe de mettre en relief pour bien montrer qu il n'ÿ à pas seulement chez lui, comme chez Jammes par exemple, un extraordinaire cas de sub- | | jectivisme impressionniste, Fermmina était encore vue, ainsi que la plupart des femmes qui traversent | Barnabooth, à travers les verres fumés de Laforgue, mais les autres, quelle vérité nuancée dans leurs incohérences, intermittences, faiblesses, ruses et passions. Petit à petit, Larbaud est en train d’ inventorier le purgatoire du couple moderne.
Dans sa recherche d’une formule d'art réaliste, sur-réaliste si l’on préfèré, où les mouvements de | l’âme ét de l'intelligence seraient notés au même titre et en même temps que céux du corps, des sens et que les rapports anecdotiques avéc l'extérieur, Larbaud n’est pas seul en France : Giraudoux, Max Jacob, Paul-Morand s’y efforcent de leur côté. ; Marcel Proust s'était rendu maître d’ une formule inimitable. 1
L'art d'écrire ne cesse de courir après Ja réalité. 4 Les romantiques qui ont osé dire minuit en vers, k s’en approchaient plus que les classiques, les natura= À listés prétendaient s’en approcher plus que les ro- e mantiques et les symbolistes plus que les naturalistes | 3 en suggérant l’inexprimable, « Dans tous les arts, dit Marcel Proust, il semble que le talent soit un .
es se e :
Kg ii PR ET ES Ne D NE re
vez. HD » Supprimer cet écart, faire de chaque cr :
De à la matière », réaliser sur la page écrite
la -concomitance des de OUR idées
Ce sont là de bien grands mots pour expliquer cet rt exquis. Mais ils étaient peut-être nécessaires
olontiers humble mine et aspect traditionnel.
1ème dans ses originales audaces et ses rate à .
On a surtout vu dans « l’unanimisme » dont Jules Romains est l'inventeur, le théoricien et le représentant le plus significatif, une mine à sujets sociaux et un souci de frateinité humaine, une école littéraire qui visait à développer certains thèmes de Sully-Prudhomme ou de Coppée, en les combinant avec ceux de Walt Whitman, de Verhaeren ou de Paul Adam, à extraire une esthétique de la sociologie de Tarde et de Durkheim, un peu à la façon de Zola dans ses Quatre Evangiles. 4
Certes, on retrouve trace de tout cela dans les À œuvres unanimistes de Duhamel, Arcos, Chennevière, Jouve, Durtain, Vildrac, aussi bien que dans celles de Jules Romains, qui fut un temps leur chef de file. L'idée unanimiste rejoint par certains côtés 4 une œuvre comme la Peine des Hommes de Pierre . Hamp. Mais l’unanimisme, du moins chez Jules Romains, n’est pas un simple état d'âme, c’est une attitude de l'esprit, un système cohérent. Il tend d'une part à formuler une morale, d’autre part à réaliser un clessicisme.
Loin de prendre pour sujet la foule, — comme on |