‹ Vingtième siècle. 1. sér 1924Chapitre 37 sur 48 · RE TR · texte numérisé non relu

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unanime, groupes doués d'activité et qui pourraient survivre s'ils parvenaient à prendre conscience claire d'eux-mêmes. 1 C'est ainsi que dure le groupe des Copains, des sept compagnons, qui s'imposent des missions précises et difficiles, telles que mystifier la ville d'Ambert, puis celle d’Issoire. Le groupe né d’ordinaire sous quelque urgente influence extérieure doit à sa limite de perfection naître et agir arbitrairement, gratuitement. « Vous avez restauré l'acte pur! « Acte pur, arbitraire pur! Rien de plus libre que € vous |... Ce soir, vous êtes un dieu unique en sept « personnes... Où trouver cette nuit l'équivalent de « ce qui est en vous ? »

Rien de moins grégaire, par conséquent, que le groupe tel que le définit l’unanimisme. Rien de plus. individuel. Le groupe idéal serait celui où chacun de ceux qui le composent « penserait ce groupe >. Le poète nous enseigne à ee les groupes auxquels nous nous trouverons mêlés, à les obliger à prendre au moins confusément conscience d'eux-mêmes.

L' unanimisme est créateur d'ordre. Il se veut destructeur de l'amas d'êtres ou de sentiments non | viables, affirmateur des groupes capables de vivre. H déteste l’ anarchie ; il approuve et cherche des règles | À qui canaliseront l'inspiration, sans risquer de la tarir. | Cet unanimisme, qui plonge si profondément ses racines dans la vie et prétend agir sur elle en la. définissant, en la révélant dans sa plénitude à ellemême, a agi en même temps sur la technique litté-.

raire. La création d’un «style » moderne, d’un classi

cisme moderne est au centre des efforts de Jules Romains. Mettre en forme nette tout le donné complexe et fourmillant du xixt siècle et des pre- . mières années du xx®, tenter une synthèse, après le formidable travail individuel d'analyse qui se poursuit depuis un siècle et demi, telle est maintenant la fonction principale de l'écrivain d'aujourd'hui. - Il doit être celui qui repense tout ce qui a été pensé et le met au point.

1 Pour cela, il lui faut des instruments éprouvés. . Le vers libre, en poésie, est par exemple un outil | trop peu sûr ; il faut, en s'inspirant de lui, mais aussi . de la tradition du vers régulier, constituer une prosodie française moderne.

À C’est ce qu’en collaboration avec Georges Chen- nevière Jules Romains s’est attaché à faire dans ses À Notes sur la technique du vers français.

Théoricien intrépide et dogmatique, Romains eût couru de grands riques s’il n'avait été poëte, Tous ses poèmes, 1l est vrai, ne sont pas exempts de système, notamment ceux de la Vie Unanime et surtout d'Un étre en marche. Mais depuis Odes et Prières, sa démarche lyrique est de plus en plus libre, puissante et variée. Dans Europe, Amour couleur de Paris, Le voyage des amants, et plus encore L dans Cromedeyre le Vieil et dans l'Ode génoise, son 4 unanimisme n’a plus rien de forcé ou de doctrinaire,

la jeunesse, l’amour, le bonheur, l'Enes ie haine : de la guerre, la détresse de l’après-guerre et aussi L L joie de vivre, d'espérer, de respirer, d’être un corps et d'être un esprit entre d’autres corps et d’autres esprits. Poésie sans romantisme, saine, lucide, opti miste, nuancée, solide qui parvient, à force de naturel et de simplicité, à se faire écouter comme une . Voix intérieure. a) Romains a mis sa marque sur une forme de qu trains, de mètres courts — six, sept ou huit pieds, admirablernent appropriée à certains sentiments d’a jourd’hui, condensé d'émotion pudique et de poésie : pure, qui explose à la fin, mais d’une explosion muette qui emplit l’être et longuement se ronge |

Mais je chantais à mi-voix Un certain air sans paroles Si vaste el pareil aux voiles Que l’on était sur la mer.

Ou cette Ode qu'il faut citer tout entière :

Je sors de ma maison

Plein de sommeil encore,

Une petite pluie | FES Troltine sur mes mains

Mais un reste d’aurore Qui ne m'était pas dû Mentoure et se mélange:

Au dernier de mes songes.

"R lé ue heureuse, Un sifflement si pur Se répand dans le ciel,

Que j'ai le cœur transi

D. Por la brusque mémoire Du Des matins d’autrejois

|. ANR RE . , .

PU Où je-partais ainst.

Le temps de ma jeunesse Est à demi passé.

Déjà bien des mensonges | N'abusent plus de moi.

Mais j'ai toujours le même Emoi surnaturel | Le Lorsque celle lueur

‘41 | Eclaire mon départ

PR Et'que ce rnéme ciel De matin pluvieux Refait son cri d'espoir Que je ne comprends pas.

d ais c’est une étude spéciale que méritent et ré clament la poésie et la technique poétique de RC omains.

DE: U * { $ 14 i Poète lyrique et théoricien par nature, Romains en revanche ni un romancier, ni un dramaturge XX® SIÈCLE, I. 11

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né. Il est venu au roman comme au théâtre, moin: par une impulsion irrésistible que pour démontre par l'exemple l’universalité littéraire de la théorie unanimiste. Longtemps ses romans et ses contes n’ont été qu’une illustration, une mise au clair, une traduction presque didactique de 1’ unanimisme. Le roman n’est pour lui ni « un miroir qu’on promène le long d’un chemin », ni un tableau de mœurs, ni une image de la vie privée, ni l’étude d’un carac-, tère ou d’un cas significatifs soit par leur banalité, soit par leur rareté, ni une suite de péripéties romanesques. En d’autres termes, sa conception du roman ne se rattache à celle d’aucun des grands romanciers du xixe siècle.

Ses premiers récits : Le Bourg régénéré, Puissances de Paris n’étaient que des en-marges de la Vie Unanime ou d’un Etre en Marche.

Les récits qui suivent, tout en étant strictement unanimistes (Les Copains, Sur les Quais de la Villette, Mort de Quelqu'un ), sont plus indépendants de la production lyrique de Romaïns à la même époque. La volonté de « classicisme » y est déjà évidente. Les obscurités, les ellipses, les audaces, les raccourcis et les clairs-obscurs d'Un Etre en marche et de certaines Odes el Prières sont complètement bannis de ces œuvres en prose. Une lumière prodigue: éclaire tous les recoins, tous les plis du récit.

Donogoo-Tonka, dont la présentation ultra-moderne À sous la forme d’un scénario de film permet un étagement des divers plans du roman et, quand il le faut, leur brusque fusion ; Lucienne, dont tous les éléments

ss > retrouvent dans les œuvres or de Romains, au moins en germe, mais dont l’amalgame a été une surprise, ouvrent dans la carrière de romancier de Romains une phase nouvelle, toujours unaimiste, mais plus encore classique. Qu'il s’agisse de réaliser sous nos yeux l’irréelle Donogoo-Tonka ou de projeter devant nous les plus secrètes, les plus fugaces pensées de Lucienne ou des Barbelenet, . ules Romains a recours à un même mode quasiientifique de narration. Il rend compte de deux xpériences humaines à l’aide d’un langage d’expérimentateur. |

On ne trouve plus dans Donogoo-Tonka, ni dans Lucienne les pages lyriques ou philosophiques ‘qui aient les plus belles de Mort de Quelqu'un ou des opains. Le poète cède la place au romancier, ne s'étale plus, tout en continuant à animer par dessous e récit. En revanche, on peut se demander si le psy- ; cho-physiologiste de la Vision extra-rélinienne n’a pas influencé profondément le romancier. Ce n’est pas en vain qu'un artiste aussi conscient que Romains a rédigé son mémoire sur la vision paroptique ; il n'a pas pu ne pas voir toute l’aide que le style et l'esprit scientifiques pouvaient apporter au romancier moderne. di + Renan avait prophétisé une union de l’art et dela science qui a été depuis interprétée de cent façons. Après Zola, après Paul Bourget dont le scientisme sociologique a fait long feu, après Marcel Proust qui procède surtout par comparaison (voir, par. exemple, tout l'épisode de Jupien et de M. de Char-

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lus, dans Sodome et Gomorrhe D), Jules Romains

applique d’une façon toute personnelle certains procédés scientifiques à l’art du roman soit pour conférer un degré maximum de « crédibilité » à un roman fantaisiste comme Donogoo-Tonka, soit pour donner le maximum d° «objectivité » à la plus simple histoire d'amour, comme dans Lucienne.

Sur tous les sentiments de tous les personnages. Cha= cun des personnages lit en lui avec une précision. et une netteté qui ne laisse rien dans l'ombre e rappelle la dénudation complète des sentiments propre à notre tragédie classique. Les silences s: | gestifs, les blancs, les recours au lecteur pour com-

tout cela qui, depuis cinquante ans et surtout depuis vingt-cinq, était admis par presque tou nos meilleurs écrivains (un Charles-Louis Philippe, un André Gide, un Claudel par exemple), est bouleversé par Jules Romains.

nent, mais d’une clarté qui illumine les profondeurs

le l'inconscient et vise à la résurrection de la psyhologie transcendante de nos grands classiques. Avec un tempérament et des moyens profondénent diflérents, aussi carré que l’autre est sinueux, iussi synthétique que l’autre est analytique, Jules Romains vise en somme au même renouvellement de ‘étude psychologique que Marcel Proust. Dans Lucienne, comme et plus encore que dans Mort de quelqu'un, Jules Romains donne des échantillons

simples de cet art nouveau, au lieu que Proust

à entrepris une énorme tapisserie, où le lecteur insuffisamment attentif se perd un peu au début. Mais l’un et l’autre reviennent à la méthode lente, fouilleuse, léfinitive du pré-classicisme et du classicisme franais.

| L'on verra bientôt l’autre tendance, qu'il faudra par opposition appeler moderniste (Romains et Proust étant aussi modernes que les modernistes es plus exaltés), entrer en lutte avec ce néo-classicisme surréaliste. Présentement les deux tendances vivent d'accord dans les revues d'avant-garde, mais le modernisme, qui est avant tout intuitionnisme, recherche de la cadence rapide de la vie d'aujourd'hui, suppression des articulations du discours, course à l’illumination brutale éclatant dans Pombre dense et s’éteignant aussitôt, le modernisme dont Blaise Cendrars, Morand, Paulhan, tous les postfuturistes sont les porte-drapeaux, ne peut plus larder beaucoup à s’insurger contre le rythme lent ÿ le retour à l’analyse de Romains, Proust, et encore

grande tradition tnt et on sera surpris d’ avoi pu les considérer comme de dangereux iconoclaste

et gagne Hotosteu int sa vie en donnant des leçor de piano ‘dans une petite ville de province. Elle pour élèves deux sœurs, les demoiselles Barbelene amoureuses l'une et l’autre d'un cousin, commissa I dans la marine marchande, en séjour dans une vil d'eaux voisine et qui, après avoir volontiers fr quenté la maison des Barbelenet s “inquiète du trou et de la rivalité qu'il a suscités chez les deux jeune filles. Il rencontre Lucienne, en est aimé, l’aime € annonce tout de go leurs prochaines fiançailles au Barbelenet. La sœur aînée tente de se jeter sous train, mais Lucienne arrive à temps pour l’en e pêcher. La mère Barbelenet, bourgeoise de tête, ee 1

On a en général mal démêlé la part de nue | misme dans Lucienne. C’est pourtant un livre au unanimiste que Mort de Quelqu'un ou que Les GC pains. Lucienne analyse la destruction d’un grou sans éléments de durée sous l’action dissolvante d’ U] individu et d’un sentiment. Le groupe sans fo |

k est le: groupe de la famille Barbelenet — le père, la mère et les deux nilesi augmenté du cousin que les Barbelenet veulent transformer en gendre. Le

| jour où Lucienne vient pour la première fois chez les Barbelenet, elle se trouve en présence de ce groupe, bien que les quatre Barbelenet seuls soient devant

4 elle ;: elle a conscience qu'une cinquième personne | — ce cousin dont elle ignore encore l'existence —

| est dans le salon. Lucienne suffit à détruire ce groupe,

. en conquérant l'amour du cousin. Et l’on voit

tous les composants du groupe : le cousin d’abord,

puis le pèré, puis la cadette, puis la mère, enfin

(après une résistance plus grande et sa tentative

de suicide) l’aînée consentir à la dissolution du groupe mal né.

. Unanimisme encore que l'évocation de cette maison

. Barbelenet, point fixe au milieu des innombrables

! voies ferrées sur lesquelles tourbillonnent les départs

4 et les arrivées, où naissent, vivent et meurent des

. myriades de groupes humains.

Les Copains, Mort de Quelqu'un, Lucienne sont le b-a-ba du roman unanimiste. L’unanimisme visant à renouveler la vision de l'artiste, il ne doit point

| s'attaquer d’abord à des sujets compliqués ou rares.

Il doit montrer sa vertu rénovatrice en traitant en

premier lieu les sujets les plus élémentaires : une

. amitié, une mort, un amour aussi simple que possible.

On a pu accuser Romains de mettre en roman des

abstractions, des symboles désincarnés ou insuffi-

samment i incarnés. C’est mal voir ce qu'il veut faire :

. ce ne sont pas des abstractions, ce sont des synthèses

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qu’il présente à notre époque ete. de cent | cinquante ans d'analyse et de subjectivisme. 4 Ce n’est donc pas simple hasard si les romans de : Jules Romains ne peuvent se rattacher ni à Sten-. dhal, ni à Balzac, ni à Flaubert, ni à Meredith, ni à" Dostoïewski. C’est à une tradition plus ancienne. qu'ils se relient, en dépit de leur décor et de leur. accent modernes. Ils visent, comme les œuvres des classiques du xvrie et du xvirie siècles, mais avec . des moyens différents et originaux, à exprimer l’hu- L main. | À la littérature sensationniste d’aujourd’hui, | Romains oppose un rationalisme nouveau. Bien longtemps avant que M. Julien Benda ait maudit le belphégorisme, Balzac avait mis en équation | le problème dans son étude sur la Chartreuse de Parme, en distinguant la liflérature des idées, qui fut celle des siècles classiques et la littérature des images, propre au xix® siècle. « Le secret de la lutte des classiques et des romantiques, écrivait-il, est fout entier dans celle division assez naturelle des intelligences. Depuis deux siècles la lillérature à idées régnait exclusivement. La littérature à idées, pleine de faits, serrée, est dans le génie de la France. » d C'est cette littérature « serrée » et « pleine de faits » que nous offre Jules Romains dans ses romans. Nous sommes parfois enclins à y trouver quelque sécheresse, à trouver trop crue la lumière qui les inonde, à réclamer quelques coups d’archet sur nos nerfs, des traits moins nets,. des couleurs moins franches, plus de flou et de mystère. Mais Romains

JULES ROMAINS 169 | demeure implacable et se refuse à tous nos souhaits romantiques.

Jules Romains ne pouvait se dispenser de consahcrer une grande partie de son activité littéraire à l'expression unanime par excellence : le comique. On s'isole volontiers pour pleurer et bien des | douleurs sont incommunicables. Mais on se groupe | toujours pour rire. On ne rit bien qu’à plusieurs. D. si chacun pleure selon la complexion personnelle que la nature lui a donnée, il rit à la façon de la caste l et de la nation où il est né. Le rire est unanimiste \ par essence. Un Français ne rit pas pour les mêmes causes, ni de la même façon qu’un Chinois. Tout ce qui, dans Shakespeare, est tragique est universellement accessible ; son comique, ses plaisanteries sont presque toujours « intraduisibles en français ». L. La facilité accrue des communications tend à ‘abaisser les frontières nationales de chaque rire ‘indigène. La vogue en France du comique anglais | depuis trente ans en est une preuve. Mais le rire le plus spontané, le plus inextinguible, le plus gratuit Lo toujours dans le groupe des rieurs une franc-maçonnerie, une solidarité qui exclut l’étran- \ger. Il y aurait une étude à faire sur le rire des . divers métiers ou professions, souvent associé à son margot : rire des calicots, rire des commis-voya- | geurs, rire des «coloniaux » (avec son cycle annamite et son cycle provençal dont le héros légendaire Olive

a envahi durant la guerre toutes 1 popotes d’ off

ciers en campagne), rire des Polytechniciens, etc. Qui recueillera en France le folklore comique et grivois des métiers comme on l’a déjà recueilli pour diverses provinces ? à Ces formes du rire, jusqu'ici transraises dans un | milieu professionnel restreint et uniquement par la: à élargir

tradition orale, ne sont-elles pas appelées à et à renouveler le domaine du rire « d'expression littéraire » ? Et les Copains ne sont-ils pas en pese une tentative de ce genre, pour hausser jusqu’à la littérature et à l'humanité générale un rire de carac- | tère particulier ? |

Regardons-y de près. Le rire français contemporain, en littérature, se réduisait à trois courants principaux jusqu’à ces dernières années. Un courant « Vieille France » qui perpétuait le rire de la Monarchie de Juillet (Henri Monnier — Gavarni — Labiche Jules Moineau) et dont le représentant typique est 1 Courteline. Un courant d’assimilation du comique. anglais dont les principaux représentants sont, après Alphonse Allais, Gabriel de Lautrec, Cur-\ nonsky, Mac Orlan (à ses débuts), etc... Enfin un courant d’assimilation du comique juif, surtout suivi par des écrivains israélites : Tristan Bernard, Duvernois, Max et Alex Fischer, et, dans les cabarets de Montmartre, Jules Moy.

Mais deux courants nouveaux se sont frayés la voie au cours de ces dix dernières années, qui prennent À de plus en plus d'importance et qui ne font que

dériver au profit de la totalité des Français un sens

du comique propre à un milieu qui n’est pas un

’ milieu professionnel, mais qui y ressemble beaucoup : un milieu scolaire.

Le premier de ces deux courants a pour origine un

point nettement localisé de la carte universitaire :

le collège Stanislas. Pour définir ce que comporte de

narquoiserie, de satire, d’irrespect, de pseudo-nihi-

lisme, d'esprit de mots, le rire propre aux « Stan » il faudrait des pages, mais, pour caractériser ce rire, il suffira de citer les noms disparates de La Fouchardière, Pierre Chaîne (Mémoires d'un Rat), Marcel Sembat, Henry de Jouvenel, de Monzie, tous, sauf erreur, anciens élèves du collège Stanislas.

Dans les Copains comme dans Donogoo-Tonka et dans Monsieur le Trouhadec, Jules Romains

acclimate définitivement dans notre littérature le

canulard, jusqu'ici réservé aux élèves de l'École

. Normale supérieure, et à un degré moindre à ceux

de l'École des Beaux-Arts et aux « carabins » des

| salles de garde. On peut d’ailleurs ranger parmi les

précurseurs de Romains, Jarry dont l'Ubu roi

. apparaît, de plus en plus, comme une énorme farce

de collégien. Le canulard mystificateur et parfois

tortionnaire déclenche un rire féroce et impitoyable,

qui exclut de la vie les faibles, les vieux et les non-

initiés et qui est avant tout un rire de puissance.

Le Bourg régénéré, les Copains, Donogoo-Tonka et au théâtre Monsieur Le Trouhadec en mettant en œuvre la théorie de la mystification, dans laquelle Albert

Thibaudet voit justement une des maîtresses pièces - de l’unanimisme, apportent dans le roman français

192 XXe. SIÈCLE) ON |

un comique parfois un peu professoral et forcé, à mais souvent savoureux et nouveau. Nouveau non | pas dans ses éléments (les fabliaux du Moyen-Age, À Boccace et Rabelais foisonnent de mystifications), | mais dans sa motivation et sa portée. Le rire unanimiste n’est pas négateur, il est constructeur : il fait jaillir du néant des sentiments forts et jusqu’à une ville ; il témoigne d’un excès de vitalité, et non | pas du sentiment d’un ridicule ; il est à base d’op- | timisme et de foi et ne recouvre jamais d'’âcreté À ou de mélancolie. Comme tous les sentiments étudiés par Romains, il est à base de santé et de normalité.

Sa caractéristique est de n’avoir aucun arrière- | goût d’amertume. Il n’a rien de la « mâle gaieté » | dont il faudrait pleurer après en avoir ri, propre à toutes les comédies de caractère. Il n’a rien non plus du rictus désolé dont La Fouchardière accompagne chacune de ses plaisanteries. C’est un rire qui ne désespère pas de l'humanité, qui est une acceptation allègre de la vie, une interprétation joyeuse de l'univers, une dilatation de tout l'être dans l'aise de la pleine santé, une multiplication de sa force vitale qui accélère sa marche et lui compose mille visages, lui inspire mille combinaisons, lui donne en fin l’âme d’un Dieu créateur et consacre le triomphe de l'esprit sur la matière, du libre-arbitre sur le déterminisme.

Il resterait à mettre en lumière un dernier apport de Romains à l’art du roman, ou plus exactement | à l’art du conte. C’est, en effet, dans son recueil | de contes : Sur les Quais de la Villette qu’on trouve, | mis en page pour la première fois avec sobriété, | des récits modernes épiques et légendaires : la charge des autobus, la conquête de Paris par la troupe une | veille de 17 mai, une promenade de grévistes aux | Champs-Élysées, etc.

h On voit quel rôle a joué dans le roman, | comme dans la poésie lyrique et au théâtre, Jules | Romains. Retour à l’élémentaire, aux sujets les | plus simples ; rajeunissement des plus vieux thèmes par l'application de la méthode unanimiste; art synthétique et objectif; classicisme de la forme | obtenu par un amalgame du style traditionnel et du style scientifique; modalité nouvelle de comique ; . technique du film appliquée à la technique du ro- . man ; rejet de l’historicisme et du particularisme romantique et naturaliste et contribution à la res- . tauration du sens de l’épique et du légendaire. Voilà . en bref ce que nous offrent et nous enseignent déjà . les romans de Jules Romains. | La critique réclame de Romains romancier plus d’aisance et une charpente moins apparente, bref

… des réalisations où la volonté du créateur se manifeste

‘avec moins d’évidence et où l’idée jaillisse comme un jet d’eau ou un fût d’arbre, au lieu de se construire

à flatter son lecteur par des dr pages e \

ni (FANS

concessions. Lucienne, comme déjà les quarante el nières pages de Mort de Quelqu'un, marque toute un nn où A né de ne du be

toutes les couleurs de la vie,

Tenter de discréditer la littérature de Pierre | Benoît serait une entreprise vaine de la part d’un | critique. Il risquerait le reproche de spéculer sur la | célébrité de l’auteur de l’Aflantide pour s'y tailler | quelque réclame personnelle et, loin d’enlever un seul lecteur à Pierre Benoît, sans doute lui en prol\curerait-il de nouveaux. Il y a dans le Manuel de littérature française de M. Gustave Lanson au moins une phrase qui mérite de durer, c’est celle qui a trait au démolissage de Georges Ohnet par Jules l Lemaître. « À partir de ce moment, dit M. Lanson, Lon n’en lut pas moins Ohnet, mais personne n’osa k plus s’en vanter. » Les cultes prohibés sont, comme on sait, les plus redoutables pour la santé publique. | On jugera Pierre Benoît, si l’on veut, dans vingt “ou dans cinquante ans. L’intéressant aujourd’hui, c'est de le définir, d'expliquer ses origines et sa

Le salut de Benoît — et l’une de ses supériorités c’est qu'il ne prend au sérieux ni ses romans, ni

176 XXe SIÈCLE

se souvenir à son sujet de cette parole de Renan, recevant à l’Académie française M. Jules Claretie st « Il faut faire une part au sourire et à l'hypothèse! que la vie ne serait pas quelque chose de bien sé-. rieux » et de cet autre propos du même Renan :. « Pour écrire librement, il faudrait que rien de ce. qu’on écrit ne tirât à conséquence ». : | Un siècle de romantisme et de « culte du moï ». nous a accoutumés à exiger du romancier, comme, du poète lyrique, qu’il se mette tout entier, cœur et} âme, dans son œuvre, ou du moins à le juger comme s’il s'y mettait tout entier. Stendhal et les Russes, en devenant à la mode, ont renforcé cette tendance. Une des originalités de Pierre Benoît, c’est précisé ment de n'être ni un Stendhal, ni un Dostoïewski. Mais Le Sage se « donnait-il » tout entier lorsqu'il écrivait Gil Blas, Montesquieu, les parties légères. des Lettres Persanes ou Mérimée, Carmen ? Si, pour. une part, le roman moderne est l’aboutissant du poème épique ou héroï-comique, il est, pour une. autre part, un succédané de l’histoire : « l’histoire. de ceux qui n’ont pas d'histoire », a-t-on pu le dé-. finir.

Pierre Benoît romancier, et qui se qualifie lui-. même de « romancier de l’histoire », ignore le feu de l'inspiration, qui soulève un Balzac jusqu’au. rythme de l'épopée; il travaille à froid sur une. table couverte de fiches méticuleusement compilées et d’après un plan méthodique, longuement môri,… bien arrêté, qui ne se modifiera plus au cours de la. rédaction. La rédaction en effet ne fait point corps”

ux yeux de Pierre Benoît avec la création littéraire roprement dite, c’est une tâche qui lui est postérieure, un épiphénomène, qui a certes plus d’importance que la dactylographie ou l’impression de l l'ouvrage, mais qui est du même ordre, subordonnée au seul souci d’une présentation décente.

» Procédé d’historien et d’historien d’aujourd’hui. : est ainsi, ont enseigné à Pierre Benoît les deux maîtres dont il procède, MM. Aulard et Seignobos, que l’on compose de bonnes thèses et é. ie

le doctorat soit d cllente ? Qu'elle soit bien documentée et bien composée. Le style et l’émotion humaine n’y sont point nécessaires. Tous les romans de Pierre Benoît, dont chacun contient la parodie d’une thèse possible, ont au plus haut degré ces deux vertus sorbonniques : ils sont supérieurement docu- . mentés et composés.

“ La méthode, c’est pour un universitaire la qualité “suprême, pour Pierre Benoît également. Ne disait-il pas de lui-même dans une récente conférence : « Kæœnigsmarck eut ce qu’on est convenu d'appeler un succès d'estime. Pour parler franc, peu m’importait ! L'essentiel, c’est que jé me sentais en possession d’une méthode. »

On ne dira jamais assez en vérité ce que Pierre Benoît doit à l’Université dont il est le fils prodigue, ce qu'il doit à cette « Nouvelle Sorbonne » tant flétrie par son ami Agathon. Il ne l’a point oublié du reste : “s’il raille ses anciens maîtres, c’est avec l’attendrisse-

. ment d’un Renan pour Saint-Sulpice. Le professeur k RXPISIÈCLE, I 12

178 XX PIEO pe

au Collège de raie de la Chaussée. des Géants, le professeur en Sorbonne de Kænigsmarck, le bibli 2 thécaire de l’Aïflantide sont légèrement ridicules, mais sympathiques. : 4 L'Université, la Faculté des Lettres ont marqué Benoît d’un tatouage indélébile. Il réalise le type du normalien-littérateur d'autrefois, il a la’ tournuré d'esprit commune por exemple à Edmond About:

et au Jules Lemaître d'En marge des vieux livres ; plus exactement encore il a été façonné par cettes survivance des vieilles humanités qu'est la « cagne », À la classe de rhétorique supérieure préparatoire à la rue d’Ulm. Toute sa vie, Pierre Benoît sera un « ca 1 gneux ». À jamais il semble condamné à voir la réalité! à travers les livres, à contempler les êtres et les chose s à travers des souvenirs et des réminiscences littéraires, à mouler ses sentiments sur ceux de ses poètes. et de ses prosateurs favoris, à être la proie de lime. primé. L'amour de l’histoire et l’irrespect envers les personnages historiques, le goût pour les anecdote volontiers scabreuses, pour les anachronismes, 1esi rapprochements ingénieux, les allusions, le pitto= resque fait d’un savoureux détail inédit, la rêverie qui suit le seul énoncé d’un grand nom, la prései tation d’un grand homme en déshabillé ou dans une posture ridicule, la recherche de « l'astuce » et. di « fin tuyau », tout cela est universitaire et « cagneux ». Universitaire, enfin, sa façon de rire, de plaisante de se moquer, son art de pince-sans-rire, sa manière de lancer sa pointe avec une gravité imperturbable. Les exemples abondent. Il y a les fameux plagiatel

«€ Des CN

PIERRE BENOIT 179 Le chausse-trapes », purs « canulards » normaliens.

j: Il y a le télégramme de Gambetta dans le Lac Salé, F et sa réponse en italien à la table tournante dans la

ce

: Chaussée des Géants. Dans Pour Don Carlos, Benoît . nous présentera « MM. Littré et Jules Ferry, de la ; loge « la Clémente Amitié » prenant le train pour Versailles ». « Le soin de régler l’addition, ajoutera-t-il . un peu plus loin, fut laissé, d’un accord tacite, au

» bon M. Littré, qui avait été heureux d’annoncer la * cinquantième édition de son très remarquable » Dictionnaire de la Langue française. » S'il nous parle * d’un atlas, ce sera avec l'ironique gravité d’un cata- - logue pour bibliophile : « Atlas de M. Delamarche, | ingénieur hydrographe, Paris, 1856 » et tout ce qui s'ensuit. Il n’omettra pas, dans la Chaussée des

se livre son héros, de nous renseigner sur les partiponne linguistiques des dialectes caucasiens qui -« ont en commun la numération vigésimale », (ce qui | est d’ailleurs une grave inexactitude, les dialectes 5m tcherkesse et laze utilisant la numération

jt CS ES

bn

. arabe). Il met un écusson au col des soldats qu'il 4 introduit dans ses romans : dans Pour Don Carlos,

. il fait intervenir sur la frontière espagnole le 49e d’in- . fanterie qui, en 1875, faisait campagne en Algérie et ne tenait pas encore garnison à Bayonne, erreur vénielle, mais erreur qui se répète dans la Chaussée « des Géants où il est question d’une 22e section d’étatmajor existant à Paris : c’est 20e qu'il eût fallu dire, … la 226 est une section de commis et ouvriers.

… Voiciencore dans ce genre un raccourci des guerres

Ce

Géants, à propos de l’étude du mingrélien à laquelle

180 XXe SIECLE CU NES civiles d’Espagne à l’aide d’une simple énumération « Pepa, la belle Pepa Samaniego.. Elle a sauté sur les genoux de Lannes et de Palafox. Elle a offert des fleurs au duc d'Angoulême, servi à boire à Zumalacarreguy et à votre serviteur, puis à O’Donnel. » Parfois même l'émotion est empruntée au nom de W simples héros de roman comme dans le poème qui : commence ainsi :

Un soir que je dinais chez Anna Karénine, Je me trouvais assis près du comte Wronski.

Cette formation historique et universitaire, en. donnant libre cours à cette imagination de bibliothèque, a fortifié chez Benoît un talent inné de mosaiste, dont il avait d’abord, obéissant à sa nature profonde, tiré parti inconsciemment et dont il a eu l’habileté et l’art de se faire ensuite une originalité. On trouve dans la Chaussée des Géants, son dernier | livre — qui est (avec le Lac Salé) le plus conscient de tous ceux qu'il a écrits, celui où il a le mieux domi-. né sa matière, où chaque ligne est intentionnelle — deux révélations sur son art qui valent d'être” soulignées parce qu’elles montrent à quel point Pierre Benoît connaît ses possibilités et ses limites. « Une association d'idées un peu livresque, écrit-il page 190, venait de me tenir lieu d'imagination. Et page 216, c’est un véritable plaidoyer pro domo qu'il accroche à un éloge de Tristram Shandy :.

. « Quel curieux livre! Rabelais et Molière avaient « passé par là, le nom d’un des héros était pris à

« Shakespeare... Je le savais, et je ne pouvais m’em-

« pêcher malgré tout de trouver ce Tristram Shandy

« un livre sympathique, original même. Et comme

« je cherchais les raisons d’une aussi grave incon- « séquence, j'en vins à me rappeler le cadeau que « m'avait fait vingt ans! plus tôt, à Marseille, une « jeune dame blonde, aux cheveux coupés court :

« un jeu de cubes géographiques. Avec les mêmes

« cubes, les mêmes, selon qu’on les disposait diffé-

« remment, on arrivait à obtenir, tour à tour, les

« cartes des deux Amériques, d’Asie, d'Europe,

« d'Afrique, d’Océanie, du monde entier enfin. »

Les cubes que Pierre Benoît assemble sont tous

empruntés à l’histoire ou à l’imagination d'autrui.

2 nr | DS RE CES

L'on peut sans paradoxe affirmer que Benoît est de tous les Français vivants le moins doué d’imagination. Est-ce à dire qu'il plagie, comme on l’en a accusé ? Sans aucune hésitation, il faut répondre « non », ou bien considérer que tous nos grands classiques, et Racine, et Molière et plus encore La Fon-

taine, dont chaque fable a eu deux ou trois «sources »,

sont des plagiaires. Il semble prouvé que l’Aflantide ne doit rien à She de Sir Ridder Haggard, mais l’idée première de Xæœnigsmarck est empruntée à Blaze de Bury, l’idée première de Pour Don Carlos au chapitre intitulé : « La Haine emporte tout» dans

Du sang, de la volupté et de la mort de Barrès,

celle du Lac Salé à une nouvelle de Stevenson, celle de la Chaussée des Géants à une documenta-

182 XXe SIÈCLE- te

SA tion fournie à Benoît par l’Irlandais Con Duñs.… #

Le vrai, c’est que le point de départ chez Benoît | n'est pas l’essentiel et peu importe donc qu'il soit. emprunté à autrui, au lieu d’être inventé. Et que ce canevas initial soit enrichi d’autres canevas extraits |

d’autres lectures, peu importe encore. L'intérêt est

dans le rapprochement de ces thèmes. Pour reprendre l’image de la Chaussée des Géants : dans l'assemblage

de ces cubes. Avec tout ce matériel épars qu ete

rassemble, il réalise chaque fois une œuvre homo» |

gène, cohérente, vraiment sienne. Il ne plagie donc pas, il a des sources ; il n’invente pas, il juxtapose,

il compose ; pour donner à,ce mot toute sa force |

étymologique, on écrirait volontiers : il com-pose.

I se défend à bon droit d'être un romancier d'imagination. Dire de lui qu’il est un « romancier de mémoire » serait rendre hommage à sa vaste cul- |

ture et à ses facultés mnémoniques, dont il a la

coquetterie, mais ce serait en même temps l’accuser de mañquer de personnalité, et il y aurait là une véri-

table injustice. La définition la plus extensive et la

plus compréhensive à la fois pour Benoît serait de le cataloguer « romancier d’association », signifiant par là son excellence à associer les trouvailles d’au-

trui et la richesse de ses associations d'idées person-

nelles qui lui permettent de rapprocher et de fondre . des éléments aussi éloignés et en apparence aussi

hétérogènes que possible, la légende de l’Aflantide

par exemple et l’histoire de la conquête française en Afrique. Cette puissance d'association d'idées | qui chez un grand poète se traduit par des méta-.

da PIERRE BENOIT hores inattendues, chez un grand savant par des écouvertes (Claude Bernard et l’urine des lapins)

u par des hypothèses (Newton), se manifeste chez WPierre Benoît en coups de théâtre imprévus et

C’est bien là qu'est son génie propre et aussi dans ine faculté extraordinaire de vision à rebours. Ses scénarios de roman se déroulent forcément en lui lorsqu il les compose, en commençant par la fin, à la manière de ces films des premiers temps du ciné- “ matographe qui, après nous avoir montré des baineurs plongeant du haut d’une échelle dans la mer, les faisaient soudain, contrairement à toutes les lois e la pesanteur, s'envoler de la mer jusqu’au haut de ur échelle de plongée. Le don que possède Benoît e se soustraire aux lois de la pesanteur intellectelle, d'embrasser d’un coup tous les détails d’une action compliquée et riche en péripéties, d’en com- \ iner ions les oo . un no extrêmement rare.

pas des romans à tiroirs, ils sont agencés comme des

noît pour varier et soutenir l'intérêt ne sont certes s tous de première qualité. Le critique aperçoit démêle aisément les « ficelles » qu’il emploie, mais le lecteur emporté par l'action ne songe pas bouder son plaisir et il faut lui donner raison, ca ar c’est toujours un miracle que de voir « marcher » une machine construite par un homme, que d’en-

nécanismes d'’horlogerie. Les ressorts tendus par

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tendre sonner une pendule ou se dérouler d’une allure légère, traversée des rebondissements les plus aisés, un roman de Benoît. Ce don du mouvement est le troisième grand mérite de Pierre Benoît et ses ou= vrages valent tous par l’art de la combinaison, leurs solide armature et leur mouvement. 4 Mais les combinaisons du genre que chérit Pierres Benoît lui fourniront-elles une manière inépuisable ?: Il semble vain de l’espérer. Si on laisse de côté Koœnigsmarck où Benoît n’a pas encore trouvé sa formule définitive, on s’aperçoit sans peine que le! Lac Salé est le pendant de l’Aflantide et la Chausséeu des Géants une réplique de Pour Don Carlos. La femme

Don Carlos, le parallélisme est encore plus frappant François Gérard est entraîné malgré lui dans le mouvement sinn-fein comme Olivier de Préneste ; le comte d’Antrim e une ot de Don Carlos irlandais, Allegria et A tiope, les deux héroïnes, sont chacune à sa façon des « Jeanne d'Arc » d’insurgés, des « cavalières” Elsa » au petit pied. L'élément équivoque est dosé avec la même légèreté dans les deux livres : Lucile de Mercœur, fiancée d’ Olivier, nourrissait pour Allegria un sentiment assez trouble ; Reginald, amoureux d’Antiope, est un fervent d’ Or Wilde

Es,

ae X se ? A ° tution des personnes. Tout l’intérêt de ce dernier

roman repose sur trois quiproquos : ce n’est pas le

professeur au Collège de France, Ferdinand Gérard, celtisant notoire, invité par les Sinn-Feiner à assister au soulèvement de l’Irlande qui répond en réalité à leur invitation, c’est, par le curieux effet du hasard, un de ses homonymes, François Gérard, galant cavalier français ; en second lieu, la comtesse Antiope d’Antrim n’est pas Antiope, morte deux ans auparavant, c’est sa femme de chambre ; enfin le professeur suisse Stanislas Grütli n’est autre que le policier anglais Walker Joyce.

Ce recours à des procédés vaudevillesques marque le terme d’une évolution déjà sensible dans Pour Don Carlos, qui s’est accentuée dans le Lac Salé et atteint son paroxysme dans la Chaussée des Géants. Benoît vise de moins en moins à l’émotion, il vise de plus en plus à la satire et à la drôlerie. C’est sa façon de donner raison à ceux de ses amis qui le proclament un « classique ».

La sensibilité qui se répandait dans Kœnigsmarck et dans l’Atlantide (et dont l’écho se retrouve dans tous les poèmes de Diadumène et nombre de pièces des Suppliantes) était une sensibilité nettement post-romantique, assez proche de celle d’Albert Samain, à base de « femme fatale » et d’exaltation masculine. L’érotisme de Benoît ne dépassait pas le mussettisme et l’hugolâtrie d’un adolescent bien informé, mais encore chaste. Au romantisme de ces

passions, Pierre Benoît a substitué dans ses trois

derniers romans une galanterie et une charnalité

sentiments qu'il attribue à ses personnages : « Une

les analyser.

C’est là une des faiblesses, la principale faiblesse de Pierre Benoît. Il est incapable d’animer des personnages vivants, humains. Tous ses héros sont des fantoches purement conventionnels. Connaissant son incapacité à décrire et à expliquer des sentiments, il a, dans le Lac Salé, tenté de se justifier en soutenant qu’un romancier d'action n'avait point à se soucier de psychologie, les résultats seuls 1 important. On connaît la fameuse phrase sur la balle qui pour atteindre son but n’a pas besoin de connaître la nomenclature des pièces du fusil qui la tire, et sur la revue de détail des sentiments. Dans la Chaussée des Géants, Benoît essaie d’un autre procédé. Il emprunte à des maîtres psychologues les

« des pages les plus achevées du Jardin de Bérénice, « écrira-t-il, est consacrée au trouble qu’on éprouve «€ à retrouver devenue femme celle que l’on a connue « enfant, etc... C’était au spectacle de cette transfor- « mation que j'étais à présent convié. » Et ailleurs a « Julien Sorel se jure de saisir, dans un délai dét er- « miné, la triste main pendante de Mme de Rén

« Je m'étais juré, moi, d'appeler dès notre première

entrevue par son prénom la comtesse. » Plus loin

ncore : « Mathilde de la Môle sait À merveille, « etc... Je pus constater que Lady Flora possédait « de façon parfaite cet art de se recoiffer. » * Dans ce domaine de la psychologie, il y a plagiat voué cum grano salis. Mais l'ironie ne masque pas L impuissance.…. | Que le roman d'action puisse s’accommoder de psychologie, que des personnages puissent traverser les péripéties les plus invraisemblables en restant ‘humains, la preuve en est faite depuis longtemps. .L'Arioste, qui reste le maître du roman d'aventures, combinait les plus extravagantes équipées, mais les “héros de ces équipées sont des hommes qui vivent, jouissent et souffrent comme nous-mêmes à l’intérieur de leur monde enchanté. Stevenson et surtout Conrad ont réussi de même à faire vivre leurs aventuriers de la vie la plus profonde et la plus générale. Les héros de Pierre Benoît sont tous taillés sur des pat d'opéra.

Ces emprunts faits ouvertement aux maîtres F. la. psychologie ont pour pendant les « chaussetrapes », les passages démarqués d'auteurs connus destinés à faire crier au plagiat le critique malavisé. On en trouvait dans Pour Don Carlos, on en trouvait dans le Lac Salé, on en retrouve encore dans la Chaus- “sée des Géants. Cette phrase de la Chaussée : « Je « regardais le soleil, ce soleil jadis témoin de nos < adieux et qui allait être, au même point de sa course, Je témoin de notre réunion», est-elle de Bernardin,

re

de Chateaubriand ou de Lamartine ? Cette autre :

« grands murs noirs » n'est-elle pas de Hugo ? On peut être assuré en tout cas que ni l'une ni l'autre n’est de Benoît. |

Là encore, l’habileté de Benoît est vaine. Sa seconde grande faiblesse, c’est qu'il écrit mal Le Sage, Montesquieu, Mérimée soignaient leur style. Le premier devoir d’un littérateur antiromantique, qui ne peut se targuer d'offrir au public le jet bouillant de son inspiration, tout chargé de scories, c’est d’avoir un style. Pierre Benoît en. manque. | 4

I écrit sans rougir : « Alors, dans quel bui ? — Eh ! mon cher confrère, dans le même but que vous... ». Il commet jusqu’à des solécismes dans l’emploi du subjonctif passé : « La veille, au cours de la soirée, « qui s’était prolongée après que le comte d'Antoine « se fût retiré, nous étions restés ainsi... » ou dans l'emploi de ne : « Je mentirais bien inutilement en « niant que l’impression qu’elle fit sur moi ne ja « profonde £. »

Négligence, dira-t-on. Admettons-le. Mais parles « d’une forêt de... champignons. qui s’entrechoquaient ? », écrire : « Que cette voix de M. de Magnoac est perforante * », ou bien : « La portière s’ouvrit. Le marche-pied s’abaissa. — Place Beauvau, aussi vite que possible. — La voiture partit au grand

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