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quer, de les | préciser : : il se contente de les montrer en
| (Nes, dira-t-on, Mademoiselle de la Ferté est un | roman sans homme. La trouvaille de Benoît dans son dernier livre, la variante imaginée par lui, est | précisément là : il a imaginé un roman entre femmes. Déjà dans Kænigsmarck, dans l’Aflantide, surtout dans Pour Don Carlos, on entrevoyait de ces « couples damnés ». Ici le « couple damné » passe au premier plan. Seconde variante : la victime n’est pas Française, c'est le bourreau qui l’est. Cela posé : voyez si Mie de la Ferté n’est pas le pendant exact du pasteur mormon du Lac Salé et si Galswinthe n’est pas la réplique d’Annabel, arrogante, dominatrice jus- . qu'au jour où soudain dominée par Anne de la . Ferté, elle s’abandonne à elle corps et âme, corps t biens. |
Faut-il poursuivre le parallèle, constater que le nom de la protagoniste commence par un À, que Gambetta joue un rôle dans le récit et qu'il y est également question d’un Jésuite ?
La seule règle qui ne soit pas observée a trait au lieu de la scène : pour la première fois, un roman de Benoît se passe en France et non pas à l'étranger. Mais, pour ne pouvoir de ce fait mériter le nom de roman d'aventure, il n’en mérite pas du coup celui e «roman psychologique ». Mademoiselle de la Ferté st, comme les romans précédents de Benoît, un très ingénieux roman d'intrigue, rien de moins, rien de plus.
Quelle que soit la méthode adoptée pour commu- XX°® SIÈCLE, IL 13
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niquer au lecteur la « psychologie » des personnages, |
la condition indispensable pour qu'il y ait roman
psychologique, c’est qu'un postulat étant posé, tout dépende ensuite de l’évolution ou du progrès. des sentiments dans l’âme de personnages définis. Or, ici, tout n’est que coups de théâtre et succession de hasards ; l’âme des héros nous reste presque aussi |
énigmatique à la fin qu’au début. Qu’Anne de La Ferté, fille de deux imbéciles, l’ un.
À brouillon, la deuxième inerte, puisse être, à dix- v
sept ans, au sortir du couvent, sans avoir pris le moindre contact avec la vie, la maîtresse femme
qu'elle se montre, voilà qui ne va pas sans ‘arbi-! à traire, Mais, comme professait Sarcey, l'écrivain |
est maître de son postulat initial. Va pour le départ
en Haïti de l'amoureux d'Anne; va pour le mariage | à Haïti de l’infidèle ; va pour sa mort à la veille de. son embarquement pour l’Europe ; va pour l’embarquement de sa veuve Galswinthe le lendemain
même du décès ; va pour la maladie de poitrine de
Galswinthe ; va pour sa venue dans la maison de. campagne des . Landes (quoique contre-indiquée à une phtisique), voisine de celle de Mie de La Ferté ; va pour la rencontre d’Anne et de Galswinthe sur : le sentier ; va pour l’entorse de Galswinthe et les | relations jortyites qui se nouent entre elles. Mais nous sommes à la moitié du livre et, en fait d'étude ÿ psychologique, nous n’avons encore rien vu qu’une jeune fille qui « encaisse » les coups du sort sans
sourcCiller.
L’emprise lente d'Anne sur Galswinthe, nous com- x
nençons alors à en suivre la marche, mais que l’inlomptable Galswinthe s’y résigne, sans que nous sachions quels moyens emploie Anne pour l’y plier, voilà ce que nous voudrions apprendre et n’apprenons as. Le coup de théâtre du dîner chez le curé de Dax, le récit du jésuite qui suggère à Anne un plan machiavélique pour séparer Galswinthe de son amant, le député Osborne, la façon dont ce plan réussit, cela, disons-le tout net, est d’un arbitraire "intolérable et rompt toute velléité d'émotion. Qu'il sorte de cette rencontre avec le jésuite l’isolement complet de Galswinthe, sa mort et la ruine de a famille du fiancé qui fut infidèle, cela est d’une -invraisemblance ou, pour parler le langage de Paul >ourget, d’une incrédibilité totale.
| Ou plutôt non : cela rentre dans le système philosophique de Benoît : il n’y a dans la vie que hasards. Les désirs, les passions, l’amour, la haïne s’agitent “dans le vide jusqu'à ce qu’un hasard se présente à eux, auquel ils s’accrochent, et dont leur destinée dépend quelque temps. Le gros défaut de ce système, ppliqué à Mademoiselle de La Ferté, c’est qu ’il est n contradiction avec la ténacité dans la vengeance, a vision et l'application à longue portée d'Anne. L hasards, en se multipliant, la PEIMENE : ; On VOou-
un geste, sachant que c’est inutile, mais qui, : à l’araignée qui guette dans son coin, PHHEeAS
s’agitent en vain.
Ce n’est que si l’on interprète ainsi Maeoisel de La Ferté qu’on peut lui trouver un intérêt d’ord: psychologique. Ce n’est que si on y cherche le fon de la pensée de Benoît sur la vie que ce roman différencie des précédents. Cette vue sur } humani serait, il faut l'avouer, assez courte.
Mais le mérite principal du livre est sans doute} dans l'évocation de Dax et du marais landais.| Benoît si sec d'ordinaire (et pour cause) quand il décrit des pays qu’il ne connaît pas, aïme le Marensi où il a grandi et s’émouvant quand il le décri réussit à émouvoir son lecteur.
Ce n’est pas à dire que Benoît, auteur gai joyeux satirique, soit absent de ce livre : une satir des médecins et un dîner d’ecclésiastiques app tiennent à la meilleure veine comique de Pierr Benoît. Et pour confirmer la conclusion de l’étud précédente, on annonce que Pierre Benoît écrit ur comédie en collaboration avec Henri Béraud. |
PIERRE MAC ORLAN
| On sait comment Pierre Mac Orlan a fait son appa rition dans la littérature française. Ce fut sous les espèces d’un chroniqueur humoriste pour «journaux amusants ». À la suite d’Alphonse Allais, il s’efforçait, avec les Curnonsky, les Gabriel de Lautrec, les Gaston de Pawlowsky d’acclimater en France le comique du Punch et celui de Mark Twain. Son pseudonyme à consonnance écossaise date de cette époque, comme certains de ses récits : Le Rire jaune ou la Bête conquérante.
Le Rire jaune parodiait cocassement l'invasion de la terre par les Martiens, imaginée par Wells. Dans le conte de Mac Orlan, l’envahisseur n’est pas un peuple débarqué d’une autre planète, c’est une étrange maladie, le « rire jaune ». Les malheureux qui en sont atteints meurent dans d’atroces quintes de rire. Peu s’en faut que l'épidémie de « rire jaune » décrite par Mac Orlan ne supprime la race humaine toute entière. La Béfe conquérante relatait des faits non moins extraordinaires : à la suite d’un coup de couteau maladroïitement porté près de la carotide, un : cochon s’est mis à parler. C’est, dans l'univers, le point
AN de N! dt KI
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de départ d’une révolution : les hommes opèrent tou: les animaux qui recouvrent l’usage de la parole et se | substituent peu à peu aux humains dans toutes les | tâches intellectuelles. Une conjuration des animaux | met à leur merci les hommes qui, de rois fainéants,
deviennent esclaves. Mais, après des siècles et des | siècles, les animaux devenus paresseux cherchent à leur tour à utiliser le cerveau humain. Les hommes | finissent par reconquérir leur souveraineté sur les: bêtes. C’est, on le voit, une application assez inat- | 1 tendue de la loi du « retour éternel » formulée par 1 Vico. Ÿ
Dans ces deux essais de Mac Orlan, où le ra de plaire à la masse du public gauchit souvent le trait. et cherche le gros rire, se découvre déjà cependant en germe l'essentiel de sa pensée et de son art Sa pensée, c’est que rien n’est plus instable, moins || solide que la civilisation, que tout ce qui exist pourrait être autrement et peut, d’un jour à l’autre, devenir autrement ; que l’intéressant dans la vie c'est soit d'imaginer des facons de vivre autres qu les coutumières, soit d’étudier les êtres qui vivent | en marge de la civilisation — corsaires ou galériens | d'autrefois, soldats de la légion étrangère ou ‘pere d'aujourd'hui, — groupés sous le nom d’ aventuriers. Quant à son art, il est déjà néttement, résolnmenti | antiréaliste.
On imagine aisément quelle confirmation la guerr et les bouleversements de l’ après-guerre ont apporté” à cette pensée. S'il était vers 1905, et même vers 1913," relativement malaisé de concevoir le monde civilis
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2 PIERRE MAC ORLAN 199 | autre qu’il ne s’offrait à nos regards, rien n’a été . plus facile à partir de 1914 et surtout de 1918. » Mais la guerre a de surcroît précisé chez Mac Orlan la notion vague sur laquelle se fondait son anti- - réalisme, à savoir que, dans l’ordre de l’action, tout
ce qui est réel est médiocre et que l'effort quotidien … est l’ennemi juré du pittoresque et de l’idéal.
D'où les deux phases successivement traversées par Mac Orlan et qui, l’une et l’autre, nient le réel . comme matière artistique oùu même comme support del’art. La première de ces phases est celle de l’aventure ; la deuxième, celle de la sorcellerie. Le groupe - des livres d'aventures de Mac Orlan comprend : » Le Chant de l'Equipage, À bord de l'Etoile matuline, » Le Manuel du parfait aventurier, La Clique du café Brebis. Le groupe des livres de sorcellerie comprend : Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin et .. Malice.
Le livre de guerre de Mac Orlan, Les Poissons morts, marquait déjà le désenchantement de l’action, le sentiment définitif que «l’action ne saurait jamais être la sœur du rêve ». Le Manuel du parfait aventurier théorise ce désenchantement. Le véritable aventurier ne saurait être qu’un «aventurier passif », celui qui, sans bouger de place, rêve et combine, à la facon de coktaïils puissants, des aventurés où l'érotisme, le pittoresque, les aromes des terres équa- + toriales, les femmes et les vêtements de couleur, les … fantômes de la mer, la griserie de la poudre, les plus : violents alcools, l'ombre de la potence et l’odeur . du sang se mêlent à doses massives,
L'aventurier actif, au contraire, le véritable corsaire, le véritable apaché, le véritable légionnaire n'est qu'un pauvre homme de peine sans intérêt. | Au vrai, l'aventure n'existe pe il n’existe qe 1 « l'esprit d'aventures ». | 1) Rien de plus curieux, ni qui lustres mieux cette thèse que le Chant de l'Equipage, dont le héros, Don Quichotte au petit pied, intoxiqué par les récits d'aventures comme le hidalgo l’était par les romans . de chevalerie, suscite autour de lui une foule de types d’aventuriers, auxquels l’art de Mac Orlan … a donné le relief et le style des types de la Fonte italienne.
Mais cette parodie — à la fois satirique et idéaliste — ne pouvait satisfaire Mac Orlan, le libérer de sa 4 hantise. Évoquer en plein xxe siècle les pseudo- 1 descendants des anciens gentilshommes de fortune di à la recherche d’une île au trésor, déceler (comme il le à faisait dans la Clique du café Brebis ou dans ses h. contes du Journal) la vieille âme d'aventures chez d les légionnaires et les « coloniaux » ne pouvait lui 1 suffire. L'œuvre de Stevenson ou celle de Daniel L de Foe n'avait été pour Mac Orlan qu'une étape / vers les mémoires authentiques des écumeurs de la mer des xvrIe et xvirie siècles, vers les glossaires ÿ d'argot, les répertoires de chansons de la basse . pègre de jadis, les historiques des prisons et des. galères, vers tout ce qui pouvait à travers les siècles, dans le monde des hors-la-loi alimenter en pittoresque son imagination. À bord de l'Etoile matu- * line est une suite de chapitres dans la manière et le
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PIERRE MAC OPLAN
n d'Œxmelin, destinée à compléter les récits du hirurgien hollandais, tous consacrés, comme on sait, à des abordages, à des combats navals et terres- Btres,. à des démélés entre capitaines rivaux, bref au métier de gentilhomme de fortune, L. Mac Orlan a, conformément à ses principes, écarté | . de propos délibéré le côté professionnel pour s'attacher au côté humain, érotique, au côté «irréaliste » me de ses héros. Chacun de ses récits débute à la 1 fin d’un combat, c’est-à-dire au moment même où achève celui d'Œxmelin. L’atmosphère dont il les - enveloppe est naturellement de luxure et de sang, | de superstition, de crime et de vice.
Sur l'Etoile matuline, capitaine Georges Merry, navigue en 1720 un mousse qui est le Ganymède de tout l'équipage. Un jour, d’un sloop pillé, le Dieppois | et le capitaine conduisent à bord un jeune et beau
Reno Une agrafe défaite révèle, après des semaines, que c'est une femme : l’équipage la hue, «lui reprochant de nous avoir contemplés... dans « l'horreur de notre grossièreté, de nos barbes lon- | « gues, de notre linge sale, de notre puanteur, de . « notre triste misère ».
A Vera-Cruz, l'équipage échappe à grand'peine à la peste.
. Le chirurgien Mac Graw, dont la chienne a mis bas quatre chiots, en noie trois sur l’ordre du capitaine, mais la tristesse qu’il en ressent ne se dissipe qu'après qu’il a tué un matelot hollandais de la bande à Lowther. « Le sang d’un homme peutail dE le sang de
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| SHARE «caractères-là. » Un autre jour, une partiedel’équipage se rencontre avec Nicolas Moïse, matelot fantôme du Hollandais volant. Puis le Nantais meurt saigné dans. son sommeil par une négresse ivre de rhum à laquelle on l'avait marié pour rire. Telles sont quelques-unes des aventures des « fanandels » de Georges Merry. Estampes curieuses, ouvragées avec un patient amour et une recherche jalouse de la pureté du trait. ; La réussite est fréquente et, en quelques lignes, : Mac Orlan excelle à évoquer une vie où un tableau : ( Un nommé Pélisson qui avait été autrefois écri- | « vain sur une galère de Toulon. Quand j'étais écri- « vain sur la réale, disait-il, j’habitais avec le comite « dans la chambre de mieje.. Une fille que j’airen- «contrée à Malte quand j'ai abandonné ma charge «se mit en ménage avec moi. Elle était blonde et L « juive; son père avait été brûlé par la Sainte Inquisi- | « tion. Moi, n'est-ce pas. » 4 Le surnaturel évoqué dans le Nègre Léonard .
el Maître Jean Mullin vient en ligne directe de vieux livres de sorcellerie qui complètent la bibliothèque ; de Mac Orlan, comme Malice est inspiré par certaines : légendes chères aux seconds romantiques allemands. | Cette inspiration livresque, analogue à celle qui a . dicté à Mac Orlan son Etoile matutine marque un : temps d’arrêt et d’hésitation dans sa carrière. 1 Comme Huysmans, fatigué de ses excursions à travers le val de Bièvre ou les gargotes parisiennes, | se jetait dans le dandysme et les quintessences . d'A rebours, puis dans l’occultisme et la magie | noire de Ld-Bas, Mac Orlan réclamait aux littéra-.
ce f NUL ET le ET - | < ‘ PE Pi LE D PMEELT as Éf nee “ PARA M AN. |
PIERRE MAC ORLAN 203
tures les plus spéciales des modèles et des sugges-
tions qu’il orientait ensuite selon sa vision personnelle de l’univers. C’est ainsi que le Nègre Léonard
. finit en satire et en parodie : le manque d'imagination
des hommes d’aujourd’hui relègue le Diable au rang
d’un vieux bouc sans prestige, le sabbat n'ayant plus d'amateurs. Ici encore, ce sont des variations . Sur « l'esprit d'aventure » et l’impossibilité de l’aven-
ture dans le monde moderne qui servent de
thème à Mac Orlan. Le point de départ de la litté-
La M
rature n'est décidément pas pour lui dans le réel
dans la nature ; il est uniquement dans les livres,
fruit de l’imagination humaine : « Ce sont les livres qui donnent à la vie son cours normal, écrira-t-il dans « la Cavalière Elsa ». Ils s'imposent à nos actes, à nos gestes, à nos plaisirs. Il est impossible de concevoir la vie sans les livres, elle se résorberait et finirait par disparaître. »
On voit maintenant par quel abus de termes on a pu, après l'armistice, donner le même nom de « romans d'aventures » à des œuvres d'inspiration aussi différente que le Chant de l’Equipage et l’Atlantide.
Pierre Benoît a repris, en l’ajustant au goût du jour, le vieux roman de cape et d'épée que caractérise ce qu’on pourrait appeler, par contraste avec le drame intérieur de nos romans psychologiques, le « drame extérieur ». Les héros y sont perpétuellement
204 XXe
la proie du monde extérieur. Jets malgré eux da des situations extraordinaires, ils sont aussi impuissants à s’en évader que des gens qui, par distraction ou par entraînement, se sont embarqués sur le scenic railway d’un Luna-Park ou d’un Magic-City.…. Ils ne retrouvent l’apparence de leur libre-arbitre. qu’à la descente du wagonnet où ils s'étaient imprudemment aventurés. Ou si l’on préfère une autre Comparaison : les personnages de Benoît agissent à en automates de cinéma. Ce n’est pas qu'ils ne . soient souvent habités par des passions, maïs ces passions — patriotisme, religion, amour, cupidité — atteignent toujours un tel paroxysme que l'individu qui en est atteint les subit comme une force étrangère et toute-puissante, sans avoir la force ou : seulement l’idée ae leur résister,
Par opposition à ce roman d'aventures tout en péripéties, à cette emprise du hasard et du monde extérieur sur les humains, le roman d’aventures, tel que Mac Orlan l’a conçu et partiellement mis en œuvre, est une pure et simple négation du monde | extérieur Non seulement Îa réalité n’opprime pas les héros de Mac Orlan, mais encore elle n'existe pas pour eux. Ils ont tous la même caractéristique : ils nient le non-moi. Rien de ce qui est ne les intéresse. | Ils imaginent. Ils déforment. Ils rêvent. Leurs vies sont « imaginaires », à la façon de Marcel Schwob.
Le héros de la Cavalière Elsa, Jean Bogaert, qui ressemble à Mac Orlan comme un frère, précise cette 4 esthétique : « Jean Bogaert... n’admettait l’aven- 3 « ture qu'à travers la vie d’un autre homme. Penché
PIERRE MAC ORLAN 205
« sur les erreurs ou les hauts faits de l’aventurier
« qu’il estimait, il choisissait les éléments essentiels
| « d’une véritable histoire, qui valût la peine d’être
« vécue tout au moins intellectuellement. A la suite
« d’un voyage éreintant de Brindisi à Tripoli, de
« Tripoli à Constantinople. le jeune Bogaert matelot
« s'était éloigné de la mer, n’ayant rien acquis de « particulier touchant la fameuse connaissance des
« hommes. »
On voit tout ce qu’enseigne cette profession de foi : les voyages n’enseignent rien, les aventures
vécues non plus. Seule une aventure vécue intellec-
tuellement, conduite et parée au gré d’une imagination diverse et opulente, peut présenter de l'intérêt. Voici qui la complète : « Jean Bogaert exprimait « sur sa toile des aventures imaginaires où la nature ne
« tenait qu’un rôle simplement décoratif ». Qu'est-ce
à dire, sinon que la seule réalité véritable et passionnante est enfermée dans le cerveau humain qui la projette dans les livres .et que la réalité naturelle n’est rien d'autre qu'à la rigueur un décor. Ou en d’autres termes : que la nature est un état d’àme. Jamais le subjectivisme intégral n'avait été appliqué
à la création littéraire de propos si délibéré. Par là
Mac Orlan se rattache au Rimbaud des Zlluminafions. I1 s’évade du naturalisme, du réalisme. Il ne demande même pas appui, comme Proust, à une impression Si la renaissance littéraire, à laquelle nous assistons,
est en partie une négation de l’objet, une émanci-
pation de ce préjugé du réel que le romantisme et le naturalisme avaient, chacun d’une façon différente,
cultivé jusqu’à la tyrannie, on peut aisément s'expliquer l'attention témoignée à l’art de Mac Orlan par les jeunes écrivains les plus modernistes. Cet … art, à Sa manière, comme l’unanimisme, comme le cubisme littéraire, vise à une re-création de la réa- £ lité, c’est un art de construction et de transposition, | au lieu d’être un art de copie.
Ce que pareille conception comporte de pessimisme et de nihilisme, il est à peine besoin de le marquer. Vivre la vie, la vieille formule toujours neuve, apparaît à Mac Orlan comme la plus amère ne et la plus ironique des déceptions. On ne vit pas la ; vie, on la « végète ». On ne vit avec plénitude que ce. :
qu'on imagine au sujet de la vie. « La volupté sous | « toutes ses formes, elle n’existe que littérairement: … « ce n’est qu’une anticipation ou un souvenir », écrit Mac Orlan. Après Leopardi, après Nietzsche, avec moins de puissance et d’ampleur, mais autant de sincérité, il reprend à son compte le culte de l’illusion et du mensonge vital.
Par là, Mac Orlan rejoint le grand, l'éternel drame humain, la tragique aventure de la destinée. Il met 4 en Scène la lutte impuissante de l’homme contre son 4 désir géant et contre la nature qui l’ignore. Il conclut é avec Pascal à la supériorité de l’âme humaine et du | « TOSeau pensant ». 4
Engagé comme Huysmans dans l’impasse du satanisme, composant des existences imaginaires d’après n. les vieux grimoires chargés de rêves iMpPUrS, on pou- 1 vait se demander si Mac Orlan, comme l’auteur de —
.Lä-Bas, ne s’acheminait pas vers le catholicisme,
PIERRE MAG ORLAN il n’y avait pas tout au moins en lui un mystique en attente d’un Dieu et qui souffrait de ne le point | trouver. Déjà les coups de boutoir que les Pères de l'Église distribuent aux choses naturelles se retrou- . vaient chez Mac Orlan transformés en mépris et en négation humoristiques du réel.
Cette obscure recherche d’un Dieu, cette haine de
fe
Le terre et des traditions mesquines dont se satisfait . le commun des hommes, cette obstination à décou- * vrir des variantes nouvelles dans la manière de rêver
notre vie qui, jusqu'en 1920, gardaient Mac Orlan enfermé dans le domaine jalousement clos de son imagination et de sa bibliothèque ont brusquement
1 trouvé un dérivatif et un aliment. Sans doute est-ce
. à travers l’art expressionniste allemand et plus parti- “ culièrement à travers les dessins de Georges Grosz que Mac Orlan a eu la révélation de l’écroulement | de tous les vieux mythes et de la totale remise en question des valeurs humaines.
L Le monde de l'après-guerre est soudain apparu la M»c Orlan comme une nébuleuse informe dans | laquelle l'imagination avait non seulement tous les droits, mais encore tous les devoirs. C'est au poëte (et non pas à l’homme d'action) à fournir les nouveaux mythes dont à besoin l’humanité, c’est au poëte à façonner à nouveau l'espoir, les plaisirs, l'idéal
« humains, à brasser le monde des machines, de l’élec- “tricité, du cinéma, de la T. $. F., avec les ruines de
XXe SIÈCLE
la vieille civilisation. L’humanité recommence, à r tiste de lui fournir des thèmes d’ enthousiasme, c haine, d'amour, de nostalgie. | La Cavalière Elsa, la Vénus Internationale sont deux épisodes de la lutte entre le matérialisme qui a vaincu toutes les anciennes valeurs intellectuelles et poétiques et les créateurs d’une mystique : nouvelle. Ë
I n’y a plus aujourd’hui accord fondamental entre l'élite et les masses ; il n’y a plus à la base un fond commun de croyances et d’aspirations entre les intellectuels et le peuple, par suite il n ya plus de civilisation : la civilisation est en effet produite. par un Courant continu et circulaire entre Ariel et Caliban. Pour retrouver cet unisson, les uns ré clament un retour au catholicisme, d’autres espèrent. | en l'établissement d’une « civilisation révolutionnaire », d’autres préconisent soit l’unanimisme, soit à le sentiment de « l'honneur du travail ».
La solution proposée par Mac Orlan est bien tele qu'on pouvait l’attendre de son humeur mystique. | Il faut, selon lui, créer une sentimentalité nouvelle, une religiosité inédite à l’aide de récits miraculeux, à de complaintes, de chansons qui orienteront Vers | un spiritualisme nouveau la barbarie matérialiste À qui menace, ‘4
Ainsi Mac Orlan s'attaque aux inquiétudes les 1 plus pressantes de ce temps. Son art jusque-là extra- FN. temporel vise désormais à caractériser, à synthétiser le « moderne ». ;
La Cavalière Elsa incarne une Jeanne d’Are de.
Se » propres à fanatiser les foules. La Vénus Internationale reprend ce thème avec plus de compe. Les villes sont mortes, le règne des ruraux est absolu: des bandes d'’intellectuels faméliques, 1 surnommés les « Malgras » parcourent les campagnes, en quête de nourriture, reçus à coups de fourche ; par les paysans. Les lois que vote le Parlement rural sont dictées par les intérêts les plus mesquins et les . plus immédiats. La barbarie paysanne qui s’interna- | tionalise submerge peu à peu la civilisation. Des 4 hordes d'animaux sauvages émigrent la nuit. C'est | comme la veille de l’An Mille.
Cependant, une colporteuse circule à travers l'Eu- 4 rope, de village en village, vendant à bas prix des ÿ bibelots qu’elle accompagne de boniments étranges. ; Cette colporteuse, la Vénus Internationale, est en | réalité ministre de la propagande de la République
- des Soviets, maîtresse du Dictateur rouge : son but
| F est de préparer par ses boniments l’esprit des paysans | à la propagande révolutionnaire. Elle devient l’amante de Nicolas Gohelle, l'écrivain réfugié au village R pour ne pas périr de faim, mais le quitte bientôt sur un ordre venu de Russie. Une correspondance . active commence entre eux : Gohelle crée, aidé de son frère, des mythes nouveaux qu’il envoie en Russie à et qui en reviennent quelques mois plus tard sous forme de chonsons populaires ou d’annonces de | miracles. Ainsi l'esprit vaine la matiere gb recolore
internationale a été assassinée ; la réalit nue, la vie végétative replongeront-elles l'Europe dans le chaos de la préhistoire, la civilisation mourra-t-elle
On voit le chemin parcouru par Mac Orlan depuis ses débuts, Imagination en perpétuelle effervescence, il n’a encore jusqu’à ce jour parfaitement réussi aucune de ses œuvres. Des gaucheries dans le style
ou dans la conduite du récit, une certaine monotonie, parfois de l'obscurité gâtent ses livres. Mais ces imperfections sont compensées par l’originalité dont il fait preuve, Riches en suggestions, en prolongements, en formules heureuses, en trouvailles d'humour, ses romans ouvrent sur un monde fantastique, qui a le charme un peu inquiétant des gravures à sur bois et des vicilles eaux-fortes, Ses derniers livres, en reliant cet univers imaginaire au monde bouleversé de l'après-guerre, ont précisé la signification de son œuvre, course angoissée, sous un masque ironique et grimagçant, vers les éléments encore im prévisibles d’un absolu moderne. de
Après avoir pris la température de l'Europe | d’après-guerre et disposé au-dessus d’elle un fulgu- rant éclairage de lampes à are, Paul Morand nous à livré ses Tendres Stocks. Et soudain, Clarisse, Del- . phine, Aurore, ses trois premières héroïnes, se pré- . sentant à nous, irréelles et véridiques, dans l’atmosphère cosmopolite, crapuleuse et dévorante de Londres nous ont fait comprendre d’un coup ce 4 qu'était l'ère des bars, des dancings et des aéroplanes. Nous ne connaissions encore que le décor de cet À âge moderne, Morand nous en a découvert l’âme tra- 1 gique, sans cesser de sourire. Ces trois figures féminines, lisses et roses comme des dragées sous leur maquillage, soudain ricanent ; leur fard s’écaille; les diamants à leurs doigts se muent en strass ; : le dessin léger se transforme en planche d’anatomie. . Mais bientôt le sourire renaît sur leur bouche comme, dans les baraques de foire, sur le fond noir du rideau, alterne l'apparition d’une tête de mort et d’un visage épanoui de jeune fille.
Dès Tendres Slocks, Morand est maître dans cet \ habile jeu de prestige et de miroirs. Il se divertit
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à projeter sur $ses personnages toutes les couleurs de ht son réflecteur. L’heureuse Clarisse ; Delphine engouf- R frée par Londres ; et la plus attendrissante des trois, Aurore, la femme-athlète, dont la charmante absurdité est le masque qu’a pris une vertu trop consciente de ses faiblesses possibles, on ne les oublie pas plus que l'ironie tour à tour apitoyée et sarcastique de leur montreur. ne.
Il y a plus encore de cruelle lucidité que de compassion, de narquoiserie ou de dandysme dans la l manière de Morand. Il n’est dupe d'aucune apparence ; son œil enregistre toutes les tares, toutes les : défaillances et les étale avec le même soin méticu- 1 leux qu'il décrit sa vieille valise : « dont les flancs | « lisses sont comme des joues, sur lesquelles tous les « vents ont soufflé, tous les doigts ont passé ; éti- « quettes des hôtels et des gares ; craies multicolores « des douanes : et le fond qui s’en va est bleui de « sueurs, d’eau de mer, de vomussures, et rouge là « où les flacons d’eau de Cologne se sont cassés à . « J'intérieur ». : | Déjà, le collectionneur d épaves se fait jour chez : Morand. Son cosmopolitisme ne va pas, comme celui 4 d’un Giraudoux ou d’un Larbaud, jusqu'à l'âme des peuples. Ce qu’il recherche, c’est dans les capitales, les morceaux épars de l'Europe : ici c’est une Française perdue dans Londres, ailleurs, ce sera aussi bien une Eatalane en Suisse et à Paris, une Russe à Constantinople, une Française à Rome, un Arménien à Londres, qu’une Parisienne à Paris ou une | Finlandaise en Finlande. | *
PAUL MORAND ‘14 Fe Mais c’est dans Ouvert la Nuïf que Morand se découvre tout entier. | Six nuits — six feux d'artifice dont on demeure 1 ébloui et un peu ivre. Palaces, bars, dancings, slee- À pings-cars en gerbes de feux électriques dans la nuit de l'après-guerre. Écrans lumineux de cinéma éclatant dans l'ombre où nul ne reconnaît plus les 1 autres, ni soi-même. Entr'actes noirs, retour au chaos et au rut originels, gouttelettes chaudes d’un sang répandu sans raison, l’internationale rouge et l’internationale fardée, toute une civilisation qui s’engouffre au néant dans un tumulte de jazz-band, un parfum d’éther et d’opium, une folie de cocaïne, tout le détraquement des sens, des nerfs et des cer- | veaux. Six femmes emportées par le grand tourbillon du cataclysme, pauvres choses sans résistance, roulées de l'idéal révolutionnaire au vice, d’un palais grand-ducal à un grill-room équivoque, d'un caféchantant à la synagogue de leur enfance, d’oubli en oubli et de bras en bras jusqu'à celui d’un ruffian assassin, de l'hygiène salvatrice des corps et des âmes à la petite secousse du lit d'hôtel. Six femmes qui sont l’image même de ce nouveau pauvre qu'est le monde d'aujourd'hui, demandant aux alcools et aux stupéfiants l'oubli de sa misère. « C’est une « génération sacrifiée, Madame, les hommes sont « devenus soldats, les femmes sont devenues folles. « Le destin y a ajouté encore avec un joli lot de « catastrophes. » (p. 104).
| Faudrait-il donc gémir ? Morand semble s'amuser ; | ces années faisandées où les perles sont fausses et la