Du côté de chez Swann, t. I, p
D MARCEL PROUST 37 «en disant cela ils oublient le temps et qu'ilen a « fallu beaucoup, même en plein xixe siècle, pour «que Renoir fût salué grand artiste. Pour réussir « à être ainsi reconnu, le peintre original, l'artiste « original procèdent à la façon des oculistes. Le trai- « tement par leur peinture, par leur prose n'est « pas toujours agréable, Quand il est terminé, le « praticien nous dit : Maintenant regardez. Et voici « que le monde (qui n’a pas été créé en une fois, « mais aussi souvent qu’un artiste original est sur- « venu) nous apparaît entièrement différent de « l’ancien, mais parfaitement clair »
Mais l’impressionnisme de Proust est très particulier. Certes, le don de l’artiste est de voir les choses de la façon « inhabituelle » qui lui est propre. Il doit pourtant se prémunir lui aussi contre les erreurs de son imagination, la paresse de son intelligence, les transfigurations du désir.
Impressionnisme critique, par conséquent, qui est dans un certain sens le contraire de la spontanéité, telle qu’on l’entend communément. Non seulement il vise à retrouver l'innocence, la virginité intégrale
des sens, des nerfs, du cerveau, mais encore il comporte une critique impitoyable, un décrassage — conscient ou inconscient — des façons admises de voir les choses ? Tout art est, pour commencer,
1. Le côté de Guermantes 11, pp. 19-20. Voir aussi la préface
de Tendres Stocks et A l’ombre des jeunes filles en fleurs, t. I, pp. 96-7.
2. « L’effort qu’Elstir faisait pour se dépouiller en présence
de la réalité de toutes les notions de son intelligence était d’au-
tant plus admirable que cet homme... avait justement une
RL RP re
une revision critique des idées et des images en cours ; | il doit faire table rase de toutes les connaissances | acquises avant de pouvoir rebâtir subjectivement une réalité qui lui sera particulière. Un travail de dissociation doit précéder le travail de re-création de . l'artiste. | Ce n'est pas encore assez de prendre une notion personnelle, originale des apparences. Sous chaque apparence, il y a une réalité intime à découvrir et qu'on ne découvre qu’au prix de grands efforts. Souvent la volonté manque au mieux doué pour atteindre sous l’image la réalité pressentie. L'artiste véritable est celui qui va jusqu’au cœur, jusqu’à l'intuition (au sens bergsonien) du réel :
« Leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées (des « clochers de Martinville), comme si elles avaient « été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de « ce qui m'était caché en elles m’apparut, j'eus une « pensée qui n’existait pas pour moi l'instant d'avant, « qui se formula en deux mots dans ma tête »1, À la racine de l’art de Proust, il y aura donc une recherche pleinement consciente d'originalité, cette idée qu'on ne conquiert la notion du réel que de haute lutte, sans qu’il soit possible d'utiliser tout ce que l’atavisme, l’éducation, l'habitude ont déposé cn nous, sans même, en premier lieu, avoir pratiqué l'ablation de tout cet acquit volontaire ou inné. Ablation provisoire : il n’est pas interdit d'enrichir
intelligence exceptionnellement cultivée ». À l'ombre des jeunes filles en fleurs, t, II, p. 128.