‹ Vingtième siècle. 1. sér 1924Chapitre 6 sur 48 · Du côté de chez Swann, t, I, p · texte numérisé non relu

Du côté de chez Swann, t, I, p

notre vision originale d'éléments empruntés à la vision d'autrui, pourvu qu'ils s’insèrent exactement ) dans notre propre vision. L'exemple de Schopenhauer, invoqué par Proust, sert à justifier l'emploi fait par lui-même de sa culture, les citations, les comparaisons incessantes auxquelles il se complait, La notion des « belles manières » spirituelles que donne une culture littéraire étendue vient renforcer cette justification : Proust n’écrit pas pour la masse, pour les illettrés. Il ne prétend pas, comme le Manzoni des Fiancés, donner « un bal pour les pauvres ». L'idée romantique d’une littérature pour le peuple lui est étrangère. Il ne s’adresse qu’à une aristocratie de l’esprit, capable de goûter des choses difficiles !,

Quant à ce que Proust écrit sur la langue des écrivains anciens, miroir de leur époque, cela se retrouvera dans la façon dont il fera parler ses personnages. Chaque fois qu'un de ses héros ouvrira la bouche, son langage devra exprimer sa caste, son âge, son hérédité, son lieu de naissance, sa personnalité entière : ce sera un document phonographique à insérer dans le musée du parler français.

Le livre idéal selon Proust est celui qui dans la langue aussi fortement caractérisée que possible d’une époque donnée détruit en l’analysant la vision

1. « Toute nouveauté ayant pour condition l’élimination préalable du poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation neuve aussi bien que toute écriture, toute musique originale paraîtra toujours alambiquée et fatigante ». À l’ombre des jeunes filles en fleurs, t:1, ps 115:

normale de l’univers — ou d’une portion de l'univers — et en reconstruit une autre entièrement originale | et subjective qui accroît l’activité spirituelle de l'élite, l’oriente dans un sens nouveau, s'impose peu à peu à la masse, se transforme en poncif et dure jusqu’à l'apparition d’un nouveau livre qui brise ce pencif et suscite une vision nouvelle.

Ce livre, Proust a tenté de le donner à ce début du xxe siècle en écrivant la Recherche du Temps : perdu, conformément à l'esthétique qu'on pourrait, pour la commodité du langage, nommer, non pas. impressionniste, mais surimpressionniste, qui a abouti en tout cas à un véritable classicisme impressionniste.

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Les moyens naturels dont disposait Proust pour renouveler, selon son esthétique, la vision du monde et de l’homme, étaient une imaginotion et une mémoire — d’où une sensibilité — anormalement développées, hypertrophiées. Il faut y ajouter le loisir, le repliement favorisés par sa vie recluse de malade, faire entrer enfin en ligne de compte l’inexistence pour Proust de la vie pratique et agissante, | le manque d'intérêt qu’il a toujours témoigné à son égard 1. :

Cette inaptitude à la vie pratique détournera .

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