On a noté à plusieurs reprises cette inaptitude de Proust
à la vie pratique, notamment Jacques Rivière dans l'Hommage.
Proust de considérer les sentiments, les événements du point de vue de leur utilité, de leurs conséquences,
À de leur valeur morale. Il les envisagera d’une façon F :
désintéressée, comme un naturaliste uniquement . soucieux d’en démêler la signification, d’en constater . l’arabesque. Il y a déjà dans cette attitude dénuée de tout utilitarisme le point de départ d’une vision . inaccoutumée des mobiles humains.
| L'imagination débridée de Proust va orienter … dans un sens précis cette vision. Cette imagination s'exerce sur tout, à propos de tout ; elle ne saurait entendre un nom propre — Guermantes, Balbec, - Berma, Venise — sans qu’aussitôt une foule d'images, . d'associations d'idées viennent cristalliser autour de à ce nom. Que Proust soit mis en présence des réalités qu'il a ainsi rêvées, il ne les reconnaît pas, un heurt se produit, mais entre la fiction qu'il s’en était forgée et l'apparence du réel, Proust choisit sa fiction. Son imagination continue à modeler l'être avec lequel il est entré en contact, jusqu’au moment où ect être ne l’intéressant plus, il l’exclut de son esprit. . « Mon sort était de ne poursuivre que des fan- … « tômes, des êtres dont la réalité pour une bonne part « était dans mon imagination ; il y a des êtres en « effet — et ç'avait été dès la jeunesse mon cas, — pour qui tout ce qui a une valeur fixe, constatable a par d’autres, la fortune, le succès, les hautes situa- » « tions ne comptent pas; ce qu'il leur faut, ce sont … « des fantômes. Ils y sacrifient tout le reste » 1.
; .1. Sodome et Gomorrhe II, t. III, p. 76.
26 XXe SIÈCLE
Et encore à propos des Diamants de la Couronne | et du Domino Noir : |
« Cherchant à approfondir le titre de l’une et le «titre de l’autre puisque c'était tout ce que je « connaissais d'elles. j’arrivais à me présenter avec. « tant de force d’une part une pièce éblouissante «et fière, de l’autre une pièce douce et veloutée, | « que j'étais ineapenle de décider laquelle aurait « ma préférence » !
Lorsque Proust, uit au château de la Raspelière, sera prié tour à tour par la marquise de Cambremer, propriétaire, puis par Mme Verdurin, locataire du château de définir les beautés qu’il y découvre, il les scandalisera l’une et l’autre en indiquant une vitre brisée que bouche un morceau de lustrine verte et le vent que laisse passer une porte qui ferme mal.
Cette imagination infatigable prend sa source dans un inconscient éxtrêmement riche et dans la continuité des rapports qui existent chez Proust entre cet inconscient et la conscience claire. Cet immense réservoir de l’inconscient qui alimente la vie spirituelle de tous les hommes est chez la plupart jalousement clos et n’a que de rares communications avec la conscience claire. Le privilège de Proust est de communiquer sans cesse avec lui.
Les longues journées de solitude, les interminables nuits d’insomnies passées par Proust dans sa chambre de malade ont favorisé cette domestication de l’in-