Du côté de chez Swann, t. I, p
nars, fs brusques réveils où 1 vie de l'esprit et Ja vie ambiante fusionnent, influent l’une sur l’autre, mêlant le songe au réel, détruisant les limites du songe et du réel, ont fourni à Proust un champ d’étude t d'observation illimité. Ajoutez-y enfin, pendant des heures et des heures, le travail incessant de Vimagination sur les mobiles de ses propres actes, e ceux de ses proches, de ses amis, engendrant chez … Proust ce « génie du soupçon » signalé par tous ses | familiers.
à ; André Gide, dans son Dostoïevski, constate l’exisence d’une tare physique ou morale à la base de tout talent original. Proust est du même avis :
. «La famille magnifique et lamentable des nerveux est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons « de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et « non pas d’autres qui ont fondé les religions et « composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu'eux ont souffert pour le lui donner »‘
Cette imagination et l’hyper-sensibilité maladive ui en dérive, cette importance accordée à des faits ans importance pour le commun des hommes, “ce grossissement, cette déformation perpétuels de détails insignifiants en apparence, aboutissent à une nmalyse sans trève, ni bornes des motifs humains.
; 4. Le côté de Guermantes 1, pp. 272-3. On pourrait encore tirer de là cette idée que l’artiste n’enfante que dans la souffrance, ou en tout cas, après bien des souffrances, à cause d'elles.
SANTE GE? vw,
Privés de réducteurs utilitaires, ce besoin de se fai
percevoir le réel d’une façon neutre, de ne pas passionner le débat entre la réalité et l’esprit qui lac cueille se sont tout naturellement systématisés en une théorie du mensonge psychique. ss Proust, il faut le noter tout de suite, n’a pas généralisé ; il a très bien vu que cette interprétation . mensongère de la réalité qui, chez lui, était due à une \ activité spirituelle trop intense, à un excès d’ima-. gination, était provoquée au contraire chez la plupart . des hommes par leur paresse d’esprit, par leur soumission à des habitudes de penser et de sentir. Du moins, son tempérament imaginatif l’a-t-il conduit à cette conception — qui rejoint par quelque côté le « freudisme » — que notre idée du monde et de. nous-même nous est fournie par notre inconscient, que cette idée est le plus souvent mensongère et . que dénoncer ces mensonges, fournir une méthode pour les dépister serait en partie renouveler la con- | naissance de l’homme et de la nature. 24 La prodigieuse mémoire de Proust va contribuer. de son côté au renouvellement. L’étendue et la précision de cette mémoire nous sont confirmées par tous ses familiers, en particulier par son frère. Le côté un peu féminin de la nature de Proust complète l'indication physiologique. La femme a meilleure mémoire que l’homme. Ajoutez le jeu des circonstances : toute la vie maladive de Proust est une économie de forces, une lutte contre la mort, une préservation de ce qui est, de ce qui fut. Tout son
effort pour conserver et poursuivre le passé s’ap-
. puie d’abord sur la mémoire, l'instrument à recon-
quérir le passé.
L'acte créateur chez Péoust n’est jamais celui de
projeter, de semer en avant de lui, mais c’est celui
de retenir, d’entasser, d’enchaîner ce qui voudrait
. fuir, de rappeler ce qui est resté en arrière, de le . haler, de l’extraire. Il est tout entier tendu à revivi- fier, reformer ce qui fut et non pas à vivifier de l’informe.
Dans tous les domaines où Proust s’est exercé
en « amateur » avant d'entreprendre son grand
ouvrage, on retrouve cette prédominance de la mé-
moire, Les Plaisirs et les Jours retiennent déjà les
impressions les plus fugaces, les plus ténues ; Proust
s'applique à y fixer « ce que jamais l’on ne verra deux
. fois » En même temps, Proust se passionne pour
. l'histoire, cette mémoire de l’humanité.. Il écrit :
. En mémoire des églises assassinées. Son goût est très
. vif également pour cette autre forme de mémoire
minutieuse qu'est l’érudition. Ses pastiches enfin sont une totalisation par une mémoire d’une lucidité
- et d’une solidité sans une ombre, sans une fissure de
. tous les infiniments petits qui composent une personnalité d'écrivain.
C’est à sa mémoire que Proust doit son sentiment tragique de la durée, de l'écoulement incessant des phénomènes, de l'instabilité de l’homme et de la
nature et par extension, son relativisme. Nous ne
- sommes plus aujourd’hui ce que nous étions hier : : . nous serons différents demain. Et un jour notre
30 XXe SIÈCLE
renouvellement aura été si total que nos joies, nos.
souffrances d'aujourd'hui seront comme si elles
n'avaient jamais été. Comme il se rencontrait tout
à l'heure avec Freud, il se rencontre sur ce point. avec Bergson, « philosophe de la mobilité », avec,
Pirandello, ou même Einstein !,
Anormalement doué pour faire jouer en lui tous. les ressorts, tous les fantômes, tous les mensonges de la vie inconsciente et anormalement doué en. même temps pour en faire au fur et à mesure la cri-.
tique, armé d’une intelligence implacable, spectatrice complètement « inapte à la consolation » À,
répudiant toutes les idées admises sur le moi, abdi-
quant la religion du moi et s’exerçant sur une
sensibilité hypertrophiée, ignorant le réducteur de
l'intérêt et de l'utilité pratique qui obnubile chez l'ordinaire des hommes aussi bien la sensibilité que
l'intelligence, tel est Proust et son système est le
reflet fidèle de son tempérament, de ses dons, de
ses tares. Eh
Il est extrêmement malaisé de réduire en formules ce qu’on pourrait appeler le système proustien. Proust en effet est artiste et non pas philosophe.